LE FABLIAU DU CROISÉ ET DU NON-CROISÉ
PAR RUTEBEl'F
Nous avons dit, dans la rapide narration de cette Cro:sade, que If zèle avec lequel on l'entreprit fut si grand qu’on c'inoyait une quenouille au chevalier qui ne prenait pas la Croix. Les poètes ne chantaient plus autre chose. Un peu plus lard Rutebeuf, dans le fabliau qui suit, exprimait les idées du temps.
Je me promenais à cheval l’aulre jour (c’était vers la saint Remi), et je marchais tout pensif, songeant à nos pauvres chrétiens d’Acre, que l’ennemi presse et que les chrétiens d'Europe abandonnent. Cette pensée douloureuse m'affecta si fort que , sans m’en apercevoir, je m’égarai. Revenu à moi, et cherchant quelqu’un qui pût me remettre dans ma route, je vis par hasard sortir d’une maison peu éloignée deux chevaliers qui, après leur souper, allaient respirer l’air de la campagne. Us s'assirent au pied d’une haie et causèrent avec assez de chaleur. Comme la haie nous séparait et que je pouvais tout entendre sans être vu, je m’approchai; j’écoutai un instant. L’un des deux avait pris la Croix ; il exhortait son compagnon à suivre son exemple, et lui parlait ainsi :
Le Croisé. — Vous savez , mon ami , que Dieu vous a donné une ûme raisonnable, capable de discerner et le bien et le mal, et qu’il vous a promis, si vous
1 Nous nous aidons de lu version en style moderne publiée par Legrand d'Aus^-y.
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pratiquez ce qu’il ordonne , une grande et magnifique récompense. Or il vous offre en ce moment l'occasion de la mériter. Vous n’ignorez pas en quel état se trouve la Terre-Sainte. Le royaume de Dieu est en proie aux Infidèles. Si nous avons quelque courage, verrons-nous de sang-froid une profanation pareille? et pouvons-nous mieux employer qu’à sa gloire la vie et les biens que sa main nous a donnés?
Le Non-Croisé. — Je vous entends. Vous voulez, n’esl-ce pas, que, pour aller au prix de mon sang reconquérir un pays lointain, dont on ne me laissera rien quand on en sera le maître, j’abandonne ici et que je laisse en garde aux chiens mon héritage , ma femme et mes enfants? J’ai souvent entendu dire : Ce que h. tiens, i/nrde-le. Ce mot a un grand sens. Il me dit que ce serait folie de quitter cent sous pour aller en gaguer quarante en solde. Dieu ne nous enseigne nulle part à semer ainsi, et qui fait ce métier court grand risque de finir par avoir faim.
Le Croisé. — Vous êtes sorti nu du sein de voire mère , et cependant vous voilà grand , fort et bien vêtu. La Providence a pourvu à tout. Oubliez-vous d'ailleurs que Dieu rend au centuple ce qu’on perd pour lui? et ignorez-vous que ce n’est pas gratuitement qu’il donne son paradis? Los princes des apôtres ne crurent pas trop faire eu mourant pour le mériter.
Le Non Croisé. — Ami, je vois chaque jour des gens qui toute leur vie ont travaillé et sué sang et eau pour amasser quelque chose. On les envoie pour