L’ORDRE
ment retiré , et là, le questionnant sur cette chevalerie dont il avait si souvent entendu parler, il le pria , parla foi qu’il devait au Dieu de sa religion, de lui apprendre quelle était cette dignité, et de la lui conférer, avant son départ, de sa propre main V
1 II est certain que, soit par estime pour la chevalerie, soit pour ' se rendre plus respectables à des ennemis qui au delà de cèt honneur militaire no voyaient rien d’estimable , plusieurs généraux sarasins se sont fait armer chevaliers par des généraux chrétiens. Facardm, cet émir qu’eut à combattre en Égypte saint Louis, l’était des mains de l’empereur Frédéric (Choisy, Vie de saint Louis, page 15t). On lit aussi que, pendant la captivité du saint roi, un des chefs musnlmans entra dans sa tente en lui criant , le sabre levé : — « Fais-moi chevalier , -ou je te tue , » — et que le pieux monarque, d’un air intrépide, lui répondit : — « Fais-toi chrétien, et je te ferai chevalier » (Du Chesne , tome v, page $04). Saladin lui-méme , si l’on s’en rapporte sur ce fait à nos historiens (car on prétend que les historions orientaux n’en parlent pas) , se fit conférer la chevalerie , non par les mains de Tabarie, mais par celles de Humfroi de Thoron ( Gesta Dei per Francos ), qu’il fit prisonnier à la bataille de Tibériade. Ainsi, la fiction du fabliau , qui ne parait être qu’un cadre ingénieux pour amener l’éloge et les détails de cette cérémonie, est réellement fondée sur un fait véritable.
Chevalier, dans l’origine, signifiait tout noble titré qui devait service de cheval pour un bénéfice militaire. On était chevalier par son fief, et c’est à ce titre qu’on voit des femmes chevaleresses quand ce fief était de nature à être possédé par une femme; comme on voit des femmes présider aux plaids et tenir les assises en qualité de comtesses et de vicomtesses (Histoire de Languedoc , tome n). Mais ce n’est pas de celte chevalerie qu’il s’agit ici et dans le cours de cet ouvrage : c’est de cette dignité guerrière inventée en France dans le onzième siècle, d’après quelques-uns de nos anciens usages militaires, adoptée par toute l'Europe, que les rois eux-mèmos se faisaient honneur de porter et comptaient parmi leurs titres, enfin qui donnait certains privilèges, certaines armes, et se conférait avec certaines cérémonies, dont les principales étaient de frapper le récipiendaire, de lui ceindre le baudrier avec l’épée et de lui chausser les éperons (Note de Legrand d'Aussy.)
DE CHEVALERIE
» Hugues, qui eût craint de profaner le saint. ordre s’il l’avait prostitué à un infidèle, s’en défendit d’abord et s’excusa. Mais le Soudan irrité lui faisant remarquer dans quels lieux il osait braver le maître de son sort, Tabarie, devenu docile, commença à la fois et la cérémonie et l’enseignement.
» D’abord il fit laver le visage, raser la barbe et couper les cheveux du Soudan ; et pendant ce temps il ordonna qu’on lui préparât un bain. Interrogé pourquoi ces préliminaires , il répondit qu’ils annonçaient, ainsi que le bain , symbole du premier baptême , la pureté de l’âme-, sans laquelle un chevalier doit craindre de se présenter ; et cette première explication saisit le Sarasin de respect pour une institution si sainte. Le lit dans lequel on le coucha au sortir du bain était, lui dit Hugues, l’emblème de ce paradis que Dieu destine à la récompense d’une vie pure et au repos d’un bras employé pour secourir les faibles et les opprimés. La chemise qu’on lui fit prendre ensuite devait le faire ressouvenir de tenir son cœur net et pur comme elle ; et la robe écarlate qu’il mit pardessus lui rappeler sans cesse qu’un vrai chevalier doit toujours être prêt à répandre son sang pour son Dieu et pour sa foi.
» Il restait une dernière cérémonie * : c’était la cotée';
1 L’auteur ne parle ni de la veille des armes dans une église, ni de la confession par laquelle on devait se préparer à la cérémonie, ni de la communion qu’on recevait le jour même ; et cela sans doute parce qu'il instruit un prince infidèle. On va voir cependant qu'il lui recommandera de jeûner le vendredi en l’honneur de la Passion et d’entendre tous les jours la messe. [Idem.)
1 On donnait un petit soufflet au chevalier, comme pour lui an- »
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L ÜKIJRE
mais comme il fallait frapper le monarque, Hugues le pria de ne la point exiger. Il y substitua quatre points d’instruction bien importants, recommandant au Sarasin :
« 1° De ne jamais parler contre la vérité, et de haïr les menteurs au point de fuir l'air qu’ils respireraient;
» 2" D’entendre chaque jour la messe et d’y faire une offrande;
» 3° De jeûner tous les vendredis en l’honneur de la Passion, ou d'y suppléer par quelque œuvre pie;
» 4° Enfin , de voler au secours des dames toutes les fois qu’elles auraient besoin de son bras : car quiconque , ajouta-t-il , prétend à l’honneur et à l’estime doit ne redouter, pour les servir, ni dangers ni fatigues.
» Ces leçons suîtlimes enthousiasmaient Saladin. Pour témoigner à Hugues l’étendue de sa reconnaissance , il lui accorda en présent la liberté de dix chevaliers,. à choisir parmi ceux des siens qui avaient été pris dans le combat. Le prince le remercia; mais, enhardi par la bonté du Soudan , et toujours occupé de sa rançon :
» — Sire, dit-il, vous m’ordonniez, il n’y a qu’un instant, de solliciter le prix de ma liberté, et vous me
noncer que c’était là le dernier outrage qu’il devait recevoir, A ce soutllet, qu’on nomma colée, du latin colaphus, on substitua, par différents égards sans doute , trois coups de plat d’épée sur les épaules ou sur le col. On embrassait ensuite le chevalier, ce qui lit nommer cette cérémonie accolade. L'accolade était la seule réception qu’on employât dans les occasions pressantes où les autres étaient impraticables : par exemple, quand on conférait la chevalerie sur un champ de bataille. ( Idem.)
DE CHEVALERIE
flattiez que je ne trouverais point dans ces contrées de guerrier estimable qui ne se fît un honneur d’y contribuer. Je m’adresse à celui que j’estime le plus : et c’est vous-même , Sire , que je prie de me prêter ce que je dois au grand Saladin .
» — Tu ne te seras pas conlié vainement en moi , répondit le Soudan, je t’en assure la moitié. Peut-être même, avant la fin du jour, te ferai-je obtenir l’autre : suis-moi.
» Alors il passa dans une pièce voisine où l’attendaient, confondus en foule, cinquante amiraux. Il leur présenta Tabarie; et lui -même voulut bien les solliciter en sa faveur, et les prier de contribuer à la liberté d’un grand prince. Tous à l’instant, chacun selon sa puissance , s’engagèrent à l’envi pour une certaine somme. Malgré leur zèle cependant, ils ne purent former la rançon en entier, et il manquait encore treize mille besants, quand Saladin, déployant cette grande âme, l’âme d’un héros, déclara qu’il voulait seul les fournir. Il les fit en effet apporter à l’instant ; mais ce fut poulies donner à Hugues.
» Ce n’est pas tout : non content de confirmer le don qu’il lui avait fait de la liberté de dix chevaliers, il lui accorda encore à lui-même, avec ces deux présents, la liberté sans rançon.
» Rien n’aurait manqué au bonheur de Tabarie, s’il eût été libre de racheter avec cet or ceux des chrétiens qui restaient dans les fers des infidèles. Mais le Soudan avait juré par Mahomet qu’il ne recevrait plus aucune rançon ; Hugues n’osa donc insister, et il accepta malgré lui les bienfaits de son vainqueur.