‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem première et deuxième croisades 10801187Chapitre 73 sur 77 · INAUGURATION DES ROIS DE JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

INAUGURATION DES ROIS DE JÉRUSALEM

Les Assises de Jérusalem présentent le tableau curieux de l’inauguration des rois de la Terre-Sainte.

Quand le sceptre de Jérusalem passait dans la main d’un nouveau souverain, ce prince rassemblait , en aussi grand nombre qu’il lui était possible, les meilleurs hommes liges, et leur faisait savoir comment le royaume lui était échu, en leur exposant ses droits au trône. Ces hommes venaient se réunir tous en une assemblée; et s’ils étaient certains qu’il fût légitime seigneur ( droit hcir) comme il l’avançait, ils devaient venir en sa présence et lui dire :

« Nous reconnaissons que vous êtes tel que vous nous avez dit, et nous sommes prêts à faire ce qui est requis par vous. »

Alors le Roi devait s’agenouiller et poser la main droite étendue sur l’Évangile. Un des hommes lui disait aussitôt :

« Sire, vous jurez sur les saints Évangiles de Dieu , comme chrétien, que vous garderez, sauverez, aiderez, maintiendrez et défendrez, de tout votre loyal pouvoir, la sainte Église, les veuves et les orphelins, dans tout ce qui est juste et raisonnable, et que vous accomplirez les bons usages et coutumes de ce royaume, ainsi que les dons et privilèges que vos prédécesseurs ont accordés aux habitants. »

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DES ROIS DE JÉRUSALEM

Après que le Roi avait juré, il devait s’asseoir ; et les hommes liges, l’un après l’atitre, lui faisaient hommage.

Lorsque le Roi s’était fait reconnaître ainsi par ses féaux et vassaux liges, et qu’ils lui avaient fait hommage à raison de leurs fiefs , il devait se faire reconnaître aussi et recevoir par le peuple; et c’est alors que commençait la cérémonie du couronnement. Le Patriarche, avant de mettre la couronne sur la tète du Roi, s’adressait à tout le peuple , et lui criait :

« Entre vous qui êtes assemblés, seigneurs, prélats, maîtres et officiers, barons, chevaliers, hommes liges, bourgeois, et toutes manières de gens et de peuple qui êtes ici , nous sommes pour couronner ce Roi , et nous voulons que vous nous disiez s'il est légitime seigneur (droit hoir ) du royaume de Jérusalem. »

Cette interpellation devait se répéter trois fois ; et il fallait que la masse des assistants répondît trois fois : Oui.

Sur quoi on entonnait le Te üeum; le Prélat couronnait le Prince ; les assistants criaient trois fois : Vive le Roi! et le nouveau monarque donnait le baiser à tout le monde.

Mais en terminant toutes ces notes, qui, bien qu’un peu confuses, feront connaître, nous l’espérons, le royaume franc de Jérusalem , nous devons arrêter encore l’attention du lecteur curieux sur ce qui fit la seule force de ce royaume. C’était au reste la force du moyen âge : nous voulons dire la chevalerie.

Des digressions ne donneraient qu’une froide intel-

L'OR DK E

ligence de celte grande institution , enfantée par le dévouement catholique , et stérile hors de l’ Église. Nous en ferons mieux comprendre l’importance, en nous bornant à rapporter ici le fabliau célèbre de Hugues de Tabarie (version de Legrand d’Aussy), intitulé :

l’ordre de chevalerie.

« Il est utile d’écouler un homme sage; on gagne toujours à l’entendre. C est ce què vous prouvera l’histoire que je vais dire, et qui arriva en Asie à un Sarasin loyal , à ce Saladin , roi puissant et guerrier si redoutable Long-temps il fit couler le sang chrétien et affligea notre sainte religion. Lassés enfin de leurs maux , nos pieux guerriers se réunirent contre lui. De toutes parts on les vit accourir pour le combattre ; et, si le courage donnait la victoire, ils l’eussent obtenue sans doute : mais le ciel, qui seul peut l’accorder, la leur refusa , et presque tous dans ce grand jour perdirent ou la liberté ou la vie.

» Parmi les prisonniers se trouvait le brave prince Hugues de Tabarie, seigneur de Galilée ’. Il fut con-

1 Tous ceux qui ont lu l'histoire îles Croisades connaisse^ ce Salahcddin, qui , après avoir été au service des soudans d’Égvptc, usurpa leur trône, devint un conquérant célèbro , se fil pardonner en quelque sorte ces deux crimes et obtint le nom de grand, que la postérité lui a conservé. Les éloges qu’en fait ici le poète dans son fabliau, malgré l'horreur que les idées de son siècle devaient lui inspirer pour le plus redoutable ennomi qu’aient ou en Asie les Croisas , est une des plus fortes preuves de l’estime que ce héros avait su inspirer aux chrétiens. ( Noie de Legrand <TAussy.)

’ Hugues,. châtelain de Saint-Omer , fut un des seigneurs fran-

DE CHEVALERIE. 403

duit au vainqueur, qui , plein d’estime pour son nom déjà célèbre, le salua avec amitié, se félicitant de tenir dans ses fers un tel guerrier ; mais qui lui annonça fièrement qu’il fallait ou payer une forte rançon, ou se résoudre à perdre la tête. Hugues ayant le choix,, vous devinez aisément celui qu’il fit. 11 demanda donc quelle serait cette rançon. Elle fut fixée à cent raille Lésants.* : et d’abord il désespéra de l’acquitter, eût-il même vendu jusqu’à sa principauté.

» — Tu les fourniras sans la vendre, repartit Saladin. Brave chevalier et prince considéré, va demander ta liberté aux chrétiens de ces climats. Il n’est point parmi eux de guerrier estimable qui ne s’honore d’y avoir contribué.

» D’après ce conseil , le Soudan permit à Hugues de partir dès le jour même pour en aller recueillir les fruits; et il n’exigea de lui qu’une seule condition, celle de venir dans deux ans , si la rançon n’était pas entière , se remettre entre les mains de son vainqueur'. Tabarie s’y engagea par serment; et, après avoir remercié Saladin , il se disposait à sortir, quand celui-ci, l’arrêtant par la main , le conduisit dans un apparte-

çais qui suivirent Godefroid de Bouillon à la première Croisade. Dans le partage qu’on fit du royaume de Jérusalem , après sa conquête, vers 4 402 , Hugues eut pour récompense de ses services la seigneurie de Galilée et la principauté de Tibériade, d’où il fui appelé par corruption Tabarie. Celui dont il s’agit dans le fabliau fut fait prisonnier en 4179. On voit encore dans Villehardouin un Raoul et un Hugues de ce nom, descendants des premiers , venir de la Terre-Sainte à Constantinople quand les Croisés, en 4204, sous la conduite de Baudouin, comte de Flandre, et du marquis de Montferrat, s'en emparèrent. [Idem.)

1 Un besant valait plus de 50 francs d’aujourd’hui.

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