PREMIÈRES ANNÉES DE GODEFROID DE BOUILLON
Quoique géaéreux et humain , il avait nécessairement les préjugés de son époque. Ainsi * le duel ne pouvait être à ses yeux qu’une institution légitime. C’était dans les mœurs '. Un seigneur eut avec lui une discussion violente, relativement à des possessions qu’il prétendait devoir lui être remises et que le jeune prince, fort de son droit , tenait à conserver. Tout arrangement fut repoussé : l’Empereur lui-même, voulant intervenir dans le différend , ne put rien obtenir, et le duel fut résolu. C était avant le siège de Rome. Godefroid, dès qu’il fut dans la lice, en présence de son adversaire , se précipita sur lui et lui donna un coup de son épée sur son casque ; mais le casque résista , et l'épée fut brisée de manière à ne laisser que le pommeau aux mains de son maître. Un cri général s’éleva : la lutte devenait tellement inégale, que l’intérêt qu’on portait au jeune prince se manifesta hautement. Plus furieux encore à la vue de ce pressant danger, il frappa de nouveau son ennemi , qui était resté étourdi par la violence du premier coup , et il le renversa. Mais, à ce moment, le noble caractère du jeune héros reprit le dessus : il laissa la vie à son adversaire.
L’Empereur, maître de Rome, voulant récompenser
1 Dans les procès obscurs, les différends se vidaient par le duel chez les peuples que gouvernait Godefroy. Les deux plaideurs, qu’on appelait alors les deux champions, couverts d’une armure peinte en rouge, arm»'* tecli miniatis , devaient se battre dans un champ de vingt pieds carrés. Celui qui terrassait son adversaire était réputé innocent; car, par une persuasion téméraire, l’issue de ces combats était regardée comme un témoignage de la divinité en faveur de l’innocence, d’où leur est venu le nom de jugement de Dieu.
PÈLERINS DE LA TERRE-SAINTE
les services que Godefroid lui avait rendus , l’investit du duché de Lotharingie. Mais peu après , il répudia Praxède , et cet outrage fut le premier châtiment que subit Godefroid. Il rompit avec le tyran , se rappela son vœu et s’occupa du bien-être de ses peuples , qu’il songeait à laisser bientôt sans prince. Son héroïsme guerrier fit place à des travaux paisibles. Il se borna à entretenir les inclinations belliqueuses de ses sujets sans prendre part aux guerres que l’Empereur continua de soutenir. Il institua des écoles publiques. Il accueillit des hommes pieux et instruits , et leur confia le soin de former à la piété , à la morale , les élèves qui fréquentèrent ces institutions. Les pères , ne voulant point avoir à rougir devant leurs enfants , réformaient leurs mœurs. Une pépinière d’hommes solides florissait autour de lui , quand la croisade vint lui offrir les moyens de faire de l'accomplissement de son vœu une grande expiation.