‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem, premièreChapitre 21 sur 63 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Ce capitaine qui délivra le tombeau de Jésus-Christ... Il ne dut qu'À sa valeur et à sa sagesse cette conquête glorieuse, qui lui coûta tant de travaux.

Le Tasse.

Le lendemain , on aperçut à l'horizon Jérusalem ; — et soixante mille chrétiens de l'Occident , car l'armée des Croisés était maintenant réduite à ce nombre , purent contempler enfin la cité sainte.

Pénétrés d'un vif attendrissement, ils tombèrent tous à genoux , la tête découverte , fondant en larmes, priant en silence, et se frappant la poitrine. Ils reprirent ensuite leur marche en continuant de prier ou en chantant de pieux cantiques. Les chevaliers avaient mis pied à terre. Tous les Croisés , ayant ôté leurs chaussures, marchaient les pieds nus, et ne foulaient qu'avec recueillement ce sol consacré par les pas augustes de l' Homme-Dieu.

Leur piété ardente se confondait dans la tendresse et les saints transports. Ils pleuraient sur les souffrances de Jésus-Chrst , sur l'humiUation du Saint- Sépulcre outragé ; puis ils juraient derechef de ne' déposer maintenant les armes qu'après avoir vengé la grande cause de la Croix.

Jérusalem, détruite par Titus, relevée partiellement depuis , était alors , comme on Ta dit , la proie des grossiers enfants de Mahomet , qui la désolaient d'odieuses profanations ' . Cette ville formait un carré long et contenait dans son enceinte quatre collines , dont la plus célèbre était le Golgotha ou Calvaire , lieu rendu à jamais vénérable par la passion du Sauveur des hommes. L'impératrice Hélène avait fait bâtir sur cette colline l'église de la Résurrection.

Au moment de l'arrivée des Croisés , les Musulmans d'Egypte , qui venaient à leur tour d'enlever Jérusalem aux Turcs , avaient achevé de la fortifier de remparts, de bastions et de larges fossés. Instruits de l'approche des chrétiens, ils avaient comblé ou empoisonné les puits et les citernes des environs. C'était le milieu de l'été. L'armée de la Croix se trouva bientôt exposée à mourir de soif; car les sources étaient taries, le torrent de Cédron desséché; la fontaine de Siloé coulait à peine.

L'armée entoura néanmoins Jérusalem. Le comte de Flandre assit son camp au nord , entre la porte d'Hérode et la porte Saint-Étienne. Les diverses nations se partagèrent le reste du circuit de la ville. Godefroid de Bouillon planta son pavillon entre la porte de Damas et la porte de Jaffa , au lieu même où s'était élevée la tente de Titus.

Quoique les Croisés n'eussent ni échelles, ni machines, ils commencèrent le siège par un assaut général. Ils comblèrent une partie des fossés ; puis, tan-

» Voyez sur Jérusalem les appendices.

dis que les uns lançaient des pierres et des javelots sur la ville avec la fronde et l'arbalète, les autres, s' avançant au pied des murailles, couverts de leurs boucliers serrés, comme d'une tortue impénétrable, ^^efforçaient d'ébranler , avec la pioche et le marteau , les remparts et les tours. Les flots d'huile et de poix bouillantes qui tombaient sur eux ne les firent pas reculer. Des pans de muraille s'écroulèrent ; on apporta la seule échelle de siège que l'armée possédât , et les guerriers, se plaçant quatre de front, cent d'entre eux y montèrent, étonnant dès ce premier jour les Musulmans , qui ne s'expliquaient pas un tel excès de valeur. Mais ne pouvant être soutenus sur les autres points, les plus avancés se firent exterminer, et l'armée fat obligée de faire sa retraite.

On se décida à construire des machines. Des détachements envoyés à la découverte ayant trouvé du bois, tous les bras s'employèrent à le mettre en œuvre. On fit des béliers, des catapultes. On traça et on établit des galeries couvertes. On prépara des claies et des fascines. On avait fini par découvrir de l'eau à quelques lieues du camp, et toute l'armée montrait du courage. De toutes parts contre les murs se dressèrent les apprêts , parmi lesquels on distinguait trois énormes tours mobiles, solidement construites, qui avaient chacune trois étages , et qui s'élevaient plus haut que les remparts de la ville assiégée. Des ponts à bascule étaient debout au sommet , prêts à s'abattre sur les créneaux.

La plus grande de ces machines était celle de Godefroid de Bouillon. Elle contenait , renfermés dans la

chambre iafërieure, les nombreux oavria^ qui la faisaient mouvoir sur ses énormes roues. Les étages supérieurs pcM-taient les guerriers. Les parois de cet édifice étaient couvertes de cuir mouiUé, qui devait opposer de la résistance à la flamme.

Les Croisés se préparèrent, par trois jours déjeune et de prières ardentes, à Tassant qu'ils méditaient. Le quatrième jour, Tarmée entière fit une procession solennelle autour de la ville sainte. Tous les chevaliers, tous les pèlerins, tous les guerriers allaient nu-pieds et la tête découverte. Ils marchaient au son des timbales et des trompettes. TcHites les pieuses bannières étaient déployées. Tous les prêtres du camp, vêtus de chapes blanches, portaient les images des saints et chantaient des psaumes.

De la montagne des Oliviers, les regards des Croisés planaient sur Jérusalem. Les Infidèles garnissaient les remparts, où ils avaient apporté des oroix qu'ils insultaient.

— Vous le voyez, s'écria Pierre-l'Ermite, c'est Jésus- Christ qui expire de nouveau pour nous.

Toute l'arma poussa des gémissements , et chacun renha dans ses quartiers l'âme remplie d'indignation.

Le lendemain matin , avant le lever du soleil , ils {«^parèrent leurs armes, décidés à ne plus les déposer.

Pendant la nuit , le comte de Flandre et Tancrède avaient foit avancer leurs tours devant la porte de Damas. L'imm^ise machine de Godefroid de Bouillon avait été poussée à vingt pas de la porte de Saint- Étia[ine. Les fossés, sur ces points-là, étaient comblés de fascines et de pierres. On approcha les béliers et

les catapultes; et F attaque s'engagea sous les nuées de traits qui pleuvaient des remparts. La défense était si acharnée que trois jours et trois nuits ce passèrent en combats sans relâche. Mais les efforts des assiégés n'avaient pu détruire les machines.

Le jeudi H juillet 4099, Godefroid de Bouillon, à la première heure du jour, ordonna Tassant sur tous les points. Les catapultes vomirent des pierres sur la ville , les béliers battirent ses remparts; les pionniers, sous des galeries couvertes , sapèrent les bases des tours; les frondeurs, les archers, les arbalétriers lancèrent des balles de plomb, des javelots armés de pointes de fer, des flèches à crochet, des matières enflammées. Cent mille voix, formant un hurlement confus, qui n'eût pas permis au tonnerre de se faire entendre, excitaient partout au carnage. Les assiégés, à l'aide de quatorze machines fixées sur leurs remparts, rendaient aux chrétiens les javelines , les traits enflammés, l'huile ardente, et lançaient le feu grégeois dont ils possédaient le terrible secret.

Plusieurs des tours qui avaient coûté tant de peines aux assiégeants furent brûlées et abattues ; les Croisés virent arriver la quatrième nuit sans pouvoir entrer dans Jérusalem. Le comte de Flandre en pleurait de désespoir. La tour de Godefroid, à moitié démantelée, menaçait ruine; on passa la nuit à la réparer, et l'assaut fut repris aux premières lueurs de l'aurore.

Le théâtre des plus grands faits d'armes fut dès lors la tour du prince des Croisés, qu'on avait solidement étayée. Godefroid s'y tenait debout, comme la veille, dirigeant tous les mouvements et lançant des javelots

qui répandaient la mort. Derrière lui était élevée une croix d'or, dont F aspect semblait redoubler la rage des Sarasins. Ils lançaient des pots de feu et des pierres énormes, qui ne purent la renverser.

Le Tasse n'a pas introduit sans autorité des scènes de magie dans ses récits épiques de la Jérusalem délivrée. On lit dans Raymond d'Agiles , l'un des historiens de la Croisade, que les Infidèles employaient fréquemment ces sinistres ressources contre les chrétiens. Au moment grave où nous sommes, ils amenèrent sur les remparts deux magiciennes, qui avaient promis de détruire par leurs endiantements la croix d'or de Godefroid, qu'elles regardaient comme son talisman, et de l'obliger à la retraite. Leurs promesses ne furent pas heureuses pour elles, car au moment oii elles faisaient leurs charmes contre le héros, une pierre lancée par l'une des catapultes de la tour de Godefroid écrasa les deux sorcières, et les livra , dit l'historien, à ces mêmes démons qu'elles invoquaient.

Parmi les hommes vaillants qui entouraient Godefroid sur sa plate forme, le brave Matthieu, son écuyer, et beaucoup d'autre tombèrent. L'avantage semblait se maintenir encore du côté des Sarasins. Les chrétiens étaient partout repoussés , malgré leurs efforts intrépides. Les tours mobiles brûlaient; celle de Godefroid venait de prendre feu à sa base, quand tout à coup une vision prodigieuse frappa l'armée chrétienne. Un brillant chevalier, revêtu d'armes éclatantes, apparaît au sommet du mont des Oliviers. Il agite son bouclier blanc, sur lequel étincellent trois étoiles; il montre Jérusalem de la pointe de sa flamboyante épée*

Tons les soldats de la Croix le preanent pour un envoyé du ciel- Godefroid s'écrie :

— Dieu est pour nous !

Et pendant que ceux qui T environnent lancent sur les remparts une grêle de traits , sentant que sa tour allait crouler, il laisse tomber son énorme pont-levis sur la muraille, et se précipite dans la ville, au milieu d'un corps de Sarasins qu'il renverse. Deux frères de Tournai, Ludolphe et Guillaume, le soutiennent.

Après ces trois héros, qui prennent possession de la ville sainte, Eustache de Boulogne et Baudouin du Bourg sautent sar les remparts. De tous côtés cet exemple est suivi. Le comte de Flandre et une foule de guerriers francs, entrés par un diemin semblable, vont briser à coups de hache la porte de Saint-Étienne. A trois heures de ce jour-là, qui était le vendredi 15 juillet 1099, l'étendard de la Croix flotte sur Jérusalem, après trenle-neuf jours de siège. C'étaient l'heure même et le jour de la semaine où Jésus-Christ était mort.

Une mêlée terrible eut Ueu dans toutes les rues. Les Musulmans et les Juifs furent partout massacrés. En beaucoup de lieux , disent les chroniques , les Croisés avaient du sang jusqu'aux genoux. Les chrétiens de Jérusalem, enfin délivrés, baisaient les mains flétries de Pi^re- l'Ermite; on lui faisait b^r les petits enfants , et les vieillards lui criaient : Paradis dans le ciel à l'envoyé de Dieu! Gloire à l'homme saint qui nous a tenu parole !

Godefroid, ayant déposé Fépée aussitôt après la victoire, s'était rendu, pieds nus et sans armes, au Saint-

Sépulcre, où ii tomba prosterné dans une longue émotion. Mais de la part des autres chevaliers, le massacre des Sarasins ne cessa , dit-on , qu'au bout tf une semaine. Les historiens portent à soixante-dix mille le nombre des Inâdèles mis à mort dans cette grande vengeance. Alors on purifia la ville. On y porta en procession la vraie Croix , trésor incomparable que Ton avait retrouvé. Et le 25 juillet, tous les chefs de la Croisade s'assemblèrent, pour élire un roi qui devait relever le trône de David.

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