CHAPITRE XIII
DE l'ÉTABLISSEMEXT DU ROYAUME DE JÉRUSALEM.
L'histoire eût encor va dfis faits plus éclatants , Si ce règne d'un jour eût doré plus long -temps. Frédéric II.
Quand les princes Croisés se trouvèrent réunis pour l'élection d'un roi de Jérusalem , le comte de Flandre Robert se leva :
« Mes compagnons et mes frères, dit-il, jamais nous n'avons eu besoin, comme aujourd'hui, de la sagesse et des divines inspirations. Dans les circonstances ordinaires, on veut voir le sceptre aux mains du plus habile. Que sera-ce pour ce royaume, qui est encore en si grande partie au pouvoir des Infidèles? Déjà nous savons que l'Egypte menace le trône que nous allons élever ; et les chrétiens qui vont habiter Jérusalem n'auront pas des chrétiens pour voisinage. Ce peuple verra
^es ennemis à sa porte et ses amis au delà des mers. Le roi que nous lui donnerons sera son seul appui. Il faut donc qu'il soit vaillant et brave, et en même temps 4)ieux et humain. Car, vous le savez, c'est en vain qu'on a triomphé par les armes, si l'on ne confie les fruits de la victoire à la vertu et à la religion.
» Le prince que nous allons nommer doit aussi servir -de père à tous ceux qui auront quitté leur patrie et leur famille pour se vouer à la défense du tombeau de Jésus- Christ. Successeur de l' Homme-Dieu, où puisera-t-il assez de vertu? Songez que l'Occident tout entier a les yeux sur notre choix. S'il est funeste, tous les maux qu'éprouvera ce royaume seront, aux yeux de nos frères d'Europe, l'ouvrage de notre imprudence.
» Mes compagnons et mes frères, ne pensez pas que je tienne ce langage pour attirer sur moi vos bonnes grâces. Je n'aspire pas à un tel honneur. Je m'exprime de la sorte au contraire, parce que, quand même vous voudriez me donner la couronne, je ne T accepterais pas\ résolu que je suis de m'en retourner dans mon ^her pays de Flandre. Ce que je vous dis n'est donc que pour le bien de tous et pour notre honneur commun. »
Tous les chefs applaudirent au discours de Robert. Les dix princes les plus recommandables furent chargés •d'élire le roi de Jérusalem; et l'héroïque Tancrède, qui, dans son admiration , avait adopté Godefroid de
1 C'est à cause de ce passage du noble discours de Robert que quelques écrivains ont dit qu'on lui avait présenté la couronne de Jérusalem , avant de l'offrir à Godefroid de Bouillon. Mais ces écrivains se sont trompés.
Bouillon pour son seigneur, lui ayant donné sa voix, tous les autres le reconnurent pour le plus digne, et le proclamèrent roi , aux acclamations et à la vive joie de toute l'armée chrétienne '.
On le conduisit en triomphe à l'église du Saint-Sépulcre, et ce fut devant le tombeau de Jésus-Christ qu'il fut inauguré. Aussi, il ne voulut recevoir ni la couronne d'or, ni les autres insignes de la royauté , dans des lieux oii, comme il le remarqua pieusement, le Fils de Dieu, couronné d'épines, avait eu pour sceptre un roseau ; et quoiqu'on lui donnât le titre de roi , que^ l'histoire lui a conservé , il ne prit jamais que celui d'avoué ou défenseur du Saint-Sépulcre.
Il s'occupa , dès le lendemain de son élection , de ramener la justice dans les états qui lui étaient confiés. Il repeupla Jérusalem en y appelant tous les chrétiens^ disséminés dans le pays. Il rétablit les remparts de la ville. Il exerça son armée. Il prépara des lois.
Mais les Sarasins de la Syrie et de la Perse lui laissèrent à peine quelques jours de repos. Une nombreuse armée d'Infidèles envahit le royaume naissant. Cette nouvelle, qu'on apprit un soir, fut annoncée par la ville à la lueur des flambeaux. Le lendemain matin, tous les guerriers prirent leurs armes et sortirent de Jérusalem sous la conduite de Godefroid.
On portait la vraie Croix à l'avant-garde.
Les femmes, les enfants et les vieillards, restés dan&
* On lit dans les chroniques du temps que, les dix électeurs ayant fait sur chaque prince la plus minutieuse enquête, Godefroid de Bouillon fut le seul sur lequel on ne recueillit qu'un concert unanime de louanges, auxquelles ne sa mêlait aucun reproche ni aucun blâme.
la cité saiûte avec Pi^re-P Ermite, priaient au so& des cloches.
Les Croisés, à la fia du jour, arrivèrent eB face de Tarmée musulmane, campée dans tes ptaines d'Asca- Ion. Le lendemain matin, qui était le 14 août, le patriarche de Jérusalem ayant béni les chrétiens, le nouveau roi donna le signal de la bataille. Le son des tambours et des trompettes fut couvert aussitôt par les cris de joie des Croisés qui, selon l'expression d'un historien du temps, allaient au-devant du péril comme à un joyeux festin. L'émir de Ramla s'était joint à l'armée de Gkxdefroid, décidé à embrassa une religion qui donnait tant de constance.
Les chrétiens maarchai^nt sur le camp des Sarasins, assis dans une plaine qui s'étend jusqu'à la mer, protégé par une flotte i^ombreuse , et formant un demicercle dans lequel ils comptaient envelopper les chevaliers. Les récits contemporains, sans doute exagérés > élèvent à trcris cent mille le nombre des Musulmans rassemblés là. Le roi de Jérusalem n'avait que vingt mille hommes. Mais il avait coutume de ne pas eomptar ses ennemis-
Les Croisés s'élancèrent sur les Infidèles qui, déjà étonnés de voir qu'un si petit nombre de guerriers eût osé venir au-devant d'eux, se prirent de terreur. Le comte de Flandre, Tancrède , Eustache de Boulogne, Baudouin du Bourg, commandaient, sous les ordres de Godefroid, les différents détachements de l'armée. Ils repoussaient l'ennemi de toutes parts.
Les plus redoutables de ces Infidèles étaient les Éthiopiens, avec leur hideux visage noir. De leurs
fléaux armés de boulets de fer , ils frappaient le front des cheyaux et brisaient les cuirasses et les boucliers. Ils ne firent pourtant pas reculer les soldats de la Croix ; et il fallut bientôt que les Sarasins prissent la fuite vers la mer. Godefroid, tombant alors sur leurs bataillons en désordre, acheva de les disperser; ils s'embarquèrent à la hâte, laissant, disent les vieux historiens, une si grande quantité de morts, qu'on n'en put savoir le nombre, et abandonnant leur camp plein de richesses.
Cette victoire fut due surtout à la résolution hardie que prit Godefroid d'intimider l'ennemi en marchant sans hésiter à sa rencontre. Les chrétiens s'en retournèrent triomphants dans la ville sainte; et le grand étendard du prophète, qu'ils avaient pris, fut suspendu en trophée devant le sépulcre de Jésus-Christ.
Le nouvel état paraissant assuré de la paix , après une victoire si éclatante , les princes de la Croisade pensèrent que leur vœu était rempli. Ils firent donc leurs adieux à Godefroid, et ils reprirent le chemin de l'Europe. Le seul Tjancrède ne voulut pas quitter le héros de la guerre sainte , à qui il ne restait que trois cents chevaliers pour défendre son jeune trône.
Les chroniqueurs ont peint, d'une manière touchante, cette séparation des braves, à la suite de tant de périls communs. On remarquait dans le nombre de ceux qui espéraient enfin revoir leur patrie, outre les chefe connus par leurs exploits, d'autres bons personnages, marquants par leurs malheurs. Telle était la jeune comtesse Ida de Louvain , qui avait fait le voyage de l'Orient, à travers mille dangers, pour rechercher Bau-
douin de Hainaut, son époux , qu'elle pleurait et qu'elle ne retrouva point. Mais elle avait rejoint son frère Godefroid, délivré par le fidèle Olivier Leefdale d'une captivité qui avait duré plus de deux ans'.
Beaucoup de pèlerins remportaient des richesses. D^ autres ayant vaincu des lions et des tigres , s'en retournaient avec des dépouilles dont ils allaient orner leurs armoiries.
De singuliers récits ont semé des merveilles sur ce départ. On lit dans le Magnum Chronicon Belgicuni qu'un chevalier nommé Geoffroi de la Tour, ayant un jour aperçu dans une forêt un beau lion, qu'un énorme serpent étouflFait, avait volé au secours du noble animal et tué le serpent. Le lion reconnaissant n'avait plus, quitté son libérateur, l'avait accompagné à Jérusalem et le suivait fidèlement en tous lieux. Lorsqu'il fallut s'embarquer, on ne voulut pas recevoir le lion dans le navire qui allait porter Geoflfroi en Europe. Le chroniqueur ajoute que le pauvre animal se noya dans la mer, en suivant à la nage le bâtiment qui le séparait de son maître.
Le retour des Croisés fut regardé en plusieurs pays» comme un miracle. Car on avait répandu à leur sujet les bruits les plus sinistres ; et en beaucoup de lieux on ne les attendait plus ^ Ils reparaissaient, portant des palmes à la main ; on se mettait à genoux devant eux ; on baisait les mains des guerriers qui avaient délivré le tombeau du Seigneur ; on touchait avec respect leurs pieds qui avaient foulé la terre consacrée.
' Oq lira plus loin le pèlerinage d'Olivier Leefdale.
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Imprima par Plom frères
MORT DE GODEFRŒD DE BQLILLO.V
RËGNE DE GODEFROID. 97
Dans quelques villes, leur retour fut une fête qui n'est pas oubliée encore. Bruxelles, par exemple, célèbre toujours la commémoration du 19 janvier de Fan 1 1 00, jour oh les Croisés bruxellois, que Ton n'espérait plus, reparurent dans leurs familles'.
Eustache, fière de Godefroid , à son retour dans sa patrie , trouva que le comte Henri de Limbôurg , son parent, comme lui de la maison d'Ardennes, s'était fait investir, pendant son absence, du duché de Lotharingie et du marquisat d'Anvers. Revenu des vanités de ce monde, Eustache, de l'avis de sa pieuse mère, la bonne comtesse Ida ', ne revendiqua pas ses fiefs, et ne s' occupant que de son salut et du bonheur de ses sujets, acheva ses jours dans les domaines de ses pères. Une foule de chevaliers imitèrent son abnégation.