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LE PASSAGE DE LA MONTAGNE ET LE SIÈGE DE DAMAS

Le glorieux passage du Méandre affligea les Grecs, qui ne pouvaient souffrir la gloire des Croisés. Ils se déclarèrent plus ouvertement contre eux et se joignirent aux Turcs , auxquels ils donnèrent retraite dans Antioche. Ceux-ci y rassemblèrent en peu de temps leurs troupes dispersées. Le Roi, n'étant pas en état de les attaquer dans cette place , gagna Laodicée , qu'il trouva vide , par la méchanceté de celui qui y commandait pour l'Empereur. Cet homme, faisant semblant d'escorter une partie des Allemands, les avait conduits dans une embuscade de Turcs qui les massacrèrent ; il avait partagé le butin avec eux. Soit qu'il craignît que les Français ne le punissent de sa perfidie, soit qu'il leur voulût nuire ; après avoir fait retirer dans les bois tous les habitants avec ce qu'ils avaient de vivres, il s'était jeté parmi les Turcs. 11 fallut donc s'arrêter là, jusqu'à ce qu'on eût trouvé les fugitifs et qu'on eût chargé les chariots de l'armée de leurs provisions, que le Roi voulut qu'on payât. On prit alors le

chemin de la Pamphilie ; et bien qu'on sût que les Turcs et les Grecs joints ensemble côtoyaient l'armée , on eut tant de mépris pour eux qu'on montra peu de soin de se tenir sur ses gardes. Cette présomption devint funest .

L'armée était divisée en deux corps, dont l'un composait l'avant-garde et l'autre l'arrière-garde. Deux des principaux seigneurs les commandaient, sous les ordres du Roi, qui se trouvait tantôt dans un corps et tantôt dans l'autre. Tous les soirs on arrêtait en conseil le chemin qu'on ferait le lendemain et le lieu où l'armée devait camper. Or il y avait sur la route que l'on tenait une montagne difficile, qu'il fallait traverser par de dangereux défilés. Le Roi avait donné ordre que l'on campât sur le sommet de cette montagne pour passer la nuit. L'avant-garde ce jourlà était sous la conduite de Geoffroy de Rançon , seigneur de Taillebourg, qui portait la bannière royale. Le comte de Morienne , oncle du Roi , était avec lui , ainsi que la Reine et toutes les dames. Louis VII était resté à l'arrière-garde pour faire tête aux ennemis , s'ils entreprenaient de le harceler, comme ils avaient fait avant la bataille du Méandre.

Geoffroy, arrivé de bonne heure sur la montagne , voyant que le soleil était encore très-haut, et ses guides lui disant qu'il pourrait camper commodément dans la plus belle vallée de toute l'Asie, oîi il trouverait des rafraîchissements, il oublia les ordres du Roi, descendit et s'avança, suj^)0sant que Farrière-gârde, ne le trouvant pas sur la montagne, le suivrait. Mais il prit de fausses mesures , et fut cause de la perte de

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Tautre partie de Tannée; car la même raison qui l'avait fait avancer pour gagner la vallée fit que les antres, qui voyaient qu'ils avaient encore beaucoup de soleil , ne se hâtèrent point. De sorte que les Turcs, s' apercevant que les deux corps étaient tellement séparés qu'il devenait impossible que l'un fût secouru par l'autre, coururent se saisir du sommet de la mon* tagne, où ils taillèrent en pièces les gens de pied» la plupart sans armes , qui n'avaient pu suivre le gros de r avant-garde; puis, s' étant rendus maîtres des passages, ils attendirent le second corps.

Ce fut à cette autre troupe une surprise étrange, lorsque, s' étant engagée dans les chemins étroits pour gagner le haut de la montagne , elle trouva les ennemis qui déchargèrent sur elle une nuée de flèches, et qui, fondant de haut en bas sur des gens embarrassés , les renversaient avant qu'ils eussent le loisir de se mettre en défense. Les premiers étaient rejetés sur ceux du milieu; les bêtes de charge, les chariots chargés d'armes et de bagages les arrêtaient. Les plus vaillants de l'armée qui les suivaient ne pouvaient pénétrer au travers de cet embarras pour aller aux ennemis. Les hommes , les mulets et les chevaux , entraînés par la foule de ceux qu'on repoussait , tombaient sur les derniers. Enfin les seigneurs, suivis de leurs meilleurs soldats et le Roi à leur tête , firent de si puissants efforts qu'ils parvinrent aux Turcs. Il y eut dès lors un combat réglé. Les Français se jetaient comme des lions au milieu des ennemis. Mais, comme les Turcs envoyaient toujours de nouvelles troupes , et que les Croisés en petit nombre n'en pouvaient plus , il fallut

enfin succomber; presque tous ces braves furent tués, ou demeurèrent prisonniers. Le comte de Varennes, son frère Éverard de Breteuil , Renaud de Tonnerre , Gauthier de Montjay, Ithier de Magny, Manassés de Bully et trente-cinq autres des plus grands seigneurs périrent là glorieusement.

Le Roi combattait toujours , environné des corps de ses guerriers étendus à ses pieds , lorsque quelquesuns de ses cavaliers , prenant son cheval par la bride et se faisant jour à grands coups d'épée au travers des Turcs , l'enlevèrent et parvinrent à le sauver à la faveur de la nuit qui approchait. Louis VII , demeuré presque seul, grimpa sur un rocher en s'attachant aux racines et aux branches d'un arbre; les Turcs qui l'environnaient lui tiraient des flèches pour l'obliger à descendre; d'autres cherchaient à grimper après lui pour le tuer ou pour le prendre. Par une protection de Dieu , il échappa de ce danger. Sa cuirasse le garantit des coups de flèches, et, fendant la tête à grands coups de sabre à ceux qui s'efforçaient de monter sur son rocher, il se défendit avec une force si incroyable, que les Turcs, qui le prenaient pour un simple cavalier, surpris de sa valeur et craignant de perdre leur part du butin, le laissèrent là pour courir au pillage.

Quelques soldats qui , à la faveur des ténèbres , tâchaient de se sauver parmi les rochers, passant auprès du Roi, le reconnurent, le mirent sur un de leurs chevaux ; et, après avoir marché une partie de la nuit par des chemins dangereux , ils aperçurent enfin les feux de l'avant -garde et rencontrèrent bientôt les

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compagnies de cavalerie qui venaient au-devant d'eux. Car le Roi, durant le combat, avait commandé à son chapelain Eudes , moine de Saint-Denis , de se sauver comme il pourrait et de courir au camp du premier corps réclamer du secours. Ce secours ne servit qu'à ramener le Roi au camp.

La consternation des troupes fut grande, quand on vit le monarque si peu accompagné, et qu'on sut la perte de Tavant-garde. U n'y avait personne qui n'eût quelque part à ce désastre. L'un pleurait son père, l'autre son fils, celui-ci son frère , celui-là son parent ou son ami. Tous néanmoins soulageaient leur douleur extrême par la joie qu'on avait du salut du Roi après un tel danger. Tous aussi demandaient en tumulte la mort de Geoffroy, qui était cause d'une si horrible perte; on était si furieusement irrité contre lui que l'on voulait qu'il fût pendu. Mais la bonté naturelle du Roi et la considération du comte de Morienne , qui avait part à sa faute , lui sauvèrent la vie.

Le lendemain , quand il fallut partir, on se trouva réduit à de grandes extrémités. On voyait les ennemis sur les montagnes, prêts à suivre encore ce reste d'armée. Les vivres commençaient à manquer; il y avait douze jours de marche jusqu'au lieu où l'on préfendait aller ; on n'avait que de mauvais guides , et l'on devait traverser des pays occupés par les Turcs et par les Grecs, qui étaient également nos ennemis. Ces difficultés ne firent que rendre les Croisés plus sages. Le Roi divisa de nouveau ce qui lui restait de troupes en deux corps, dont l'un fit l'arrièregarde. Il en donna le commandement au grand-mat^

tre du Temple, Éverard des Barres, vaillant homme , qui s'était venu joindre à lui avec une troupe de ses chevaliers. Il confia la conduite de Fautre corps à un vieux capitaine appelé Gilbert , auquel tous les autres jurèrent de se soumettre, à l'exemple du Roi, qui voulut lui-même lui obéir. Gilbert supplia Louis VU de se mettre entre les deux troupes, avec un corps de cavalerie pour envoyer du secours à ceux qui seraient le plus pressés. L'armée continua sa marche vers la Pamphilie, avec tant d'ordre que les ennemis, qui l'attaquèrent quatre fois, furent toujours repoussés.

Le plus fâcheux qu'on eut à combattre fut la faim. Tout le pays était stérile ou ruiné ; on fut réduit à manger les chevaux. D'ailleurs on n'avait pas assez de fourrage pour les nourrir.

On arriva le 20 janvier auprès d'Attaiie, située dans un golfe, à l'embouchure du fleuve Gestius. Le gouverneur de cette ville , qui était encore à l'Empereur grec, craignant de ne pouvoir résister à cette armée., offrit au Roi des vivres et des vaisseaux pour passer en Syrie. Mais il fallut attendre cinq semaines que le vent fût propre à naviguer ; et alors on fournit si peu de navires que le Roi fut , contraint de s'embarquer sans son infanterie. Les Grecs s'obligèrent, pour une grosse somme, à recevoir les malades dans leur ville ; mais ils les firent périr de misère et de pauvreté. De sorte que de tant de braves gens il ne s'en sauva que très-peu, avec le comte de Flandre et Archambaud de Bourbon, qui s'étaient généreusement offerts à les conduire. On vit alors que le vain

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scrupule qu'on avait opposé si mal à propos au sage avis de Tévêque de Langres, qui voulait que Ton se saisît d'abord de Constantiaople, avait été la cause de la perte d'une si belle armée, qui, en commençant par cette exécution juste, facile et nécessaire, eût' glorieusement triomphé de tout TOrient et assuré la domination des chrétiens dans la Terre-Sainte.

Le Roi cependant vint heureusement surgir au port de Saint-Siméon, à l'embouchure de l'Oronte, à quatre ou cinq lieues d'Antioche, où il fit son entrée le 19 mars. 11 fut reçu avec magnificence par le prince Raymond , qui était oncle paternel de la reine Eléonore. Comme ce Prince désirait que le Roi fît d'abord la guerre en Syrie , pour lui conquérir Alep et d'autres places encore occupées par les Turcs, il n'y a sorte d'artifice qu'il ne mît en usage pour Uy obliger. Mais il s'aperçut qu'il travaillait en vain. Le Roi lui répondit toujours qu'il voulait aller avant tout rendre ses vœux au Saint-Sépulcre. Alors , comme une ardente passion fait passer aisénient d'une extrémité à l'autre, Raymond, irrité, conçut une si furieuse haine contre Louis VII qu'il n'y a rien qu'il ne se résolût de faire pour s'en venger. Le Roi, craignant tout d'un esprit si emporté, s'échappa la nuit de la ville, et, emmenant la Reine, s'en alla joindre ses troupes, qui étaient campées sous les murailles. Il prit le chemin de Jérusalem, où l'empereur Conrad avait passé l'hiver.

Le roi Baudouin , craignant que le comte de Tripoli ne fît ses efforts pour retenir aussi Louis VII , envoya au-devant de lui le patriarche Foucher, qui le pressa de se rendre au plus tôt à Jérusalem, où l'Empereur

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l'attendait. Louis continua donc son chemin sans s'arrêter. Arrivé à la Sainte-Cité, il y fut reçu avec des honneurs extraordinaires. Les princes, les prélats, le clergé en procession, suivi de tout le peuple, sortirent au-devant de lui en chantant les mêmes paroles qu'on dit au Fils de Dieu quand il fit son entrée dans cette ville au jour de son triomphe. Après que les princes et les prélats l'eurent accompagné à la visite des saints lieux, on résolut que l'on tiendrait une assemblée générale à Ptolém^ïs , où les évêques et les comtes de la Palestine et de la Syrie pourraient se rendre facilement par mer, et où l'on prendrait une résolution sur ce qu'il fallait faire pour la sûreté des chrétiens en Orient.

Jamais la Palestine n'avait vu une plus illustre réunion. L'empereur Conrad était accompagné du cardinal Théodin, évêque de Porto, et des grands de l'empire restés auprès de lui : Otton de Frising , son frère utérin ; Frédéric de Souabe, son neveu ; les évêques de Metz, de Toul, de Bâle; Henri, son frère, duc d'Autriche; Berthold, qui fut duc de Bavière; Guillaume, marquis de Montferrat ; Guy, comte dfe Blandras ; Herman, marquis de Véronne. Le Roi était accompagné du cardinal Guy.de Florence, légat du Pape; des évêques de Langres et de Lizieux, du comte de Dreux, son frère ; de Thierry d'Alsace, le brave comte de Flandre; de Henri, comte de Troyes , fils Je Thibaud de Chatnpagne ; d'Yves deNéle et d'une foule d'autres seigneurs. Le jeune roi Baudouin et la reine Mélisande y assistaient avec le patriarche de Jérusalem, les archevêques de Césarée et de Nazareth , les évêques de

Ptolémaïs , de Sidon , de Beyrouth , de Panéade et de Bethléem; les comtes de Napoli, de Tibériade, de Sidon, de Gésarée ; le connétable Manassés et les grands maîtres du Temple et des Hospitaliers.

Ott examina ce qu'il serait utile de faire pour le bien commun ; et l'on conclut enfin qu'il fallait assiéger Damas, qui était au centre des quatre principautés chrétiennes. On donna 1er rendez-vous des troupes pour le 25 mai à Tibériade ; et, la revue générale étant foite, l'armée, devant laquelle le patriarche portait la Traie Croix, s'avança jusqu'à Panéade, près de la source du Jourdain. On prit là des mesures pour le siège } on traversa le Liban ; on descendît dans la belle campagne de Damas. L'armée vint camper à Darie, petit village à deux fieues de la ville , qu'on pouvait découvrir de là.

Comme on avait arrêté qu'on attaquerait Damas du côté des jardins, afin d'avoir la commodité du fleuve, des fruits et du fourrage qu'on y trouvait en abondance, l'armée, divisée en trois corps, marcha dès le lendemain en ordre sur la ville. Le roi de Jérusalem, Baudouin III, cdtomandait le premier corps, composé de ses propres troupes et de celles des princes de Syrie, qui avaient le même intérêt que lui dans ce siège. Les Français faisaient le second corps , ayant à leur têle le roi Louis-le- Jeune. L'Empereur avec ses Allemands tenait l'arrière-garde. Baudouin était ravi d'avoir une occasion de faire éclata* son courage sous les yeux des Français et des Allemands. C'était un prince dans la fleur de sa jeunesse (entre dix-huit et dix-neuf ans) , d'une taille très^levée, mais bien pro-

pOTtionnée. Il était vif, facile, prompt et pénétrant, cultivé par Fétude des lettres ; il avait, dit-on, un des plus beaux naturels qu'on ait vus.

Voulant acquérir de la gloire, en combattant devant l'Empereur et le roi de France, il alla donner d'abord tête baissée dans ce grand labyrinthe de jardins qui semblaient rendre la ville inaccessible de ce côté-là. Mais il trouva que l'entreprise était plus difficile qu'on ne se l'était figuré. Les Turcs, qui voyaient que leur salut dépendait de la conservation de ce poste, avaient fait sortir une partie de leur garnison ppur le défendre. Les uns s'étaient retranchés dans les chemins étroits où Ton ne pouvait aller que deux à deux ; ils repoussaient à coupa de pique ceux qui en approchaient pow les forcer. Les autres, ayant percé tes murailles qui séparaient les jardins, lançaient des javelines à droite et à gauche. Une grande partie était ndontée sur les tourelles et sur le faîte des maisons , d'où ils lançaient une multitude de flèches et de grosse pierres. De sorte que les soldats, ne pouvant ni avancer ni reculer dans ces détours, périssaient sans joindre l'ennemi, qui les attaquait à couvert.

Le jeune Roi , frémissant de colère , fait changer l'ordre de l'attaque, et commande à ses gens, qui avaient enfilé deux à deux les petits chemins, de se tourner contre les murailles et d'y faire ouverture pour entrer dans les clos. Ces murailles fort basses n'étaient que de terre; les soldats, avec leurs épées et leurs poignards, eurent bientôt fait des brèches par lesquelles ils entrèrent dans ces jardins. Alors les Turcs, qui s'y étaient eux-mêmes enfermés, ne se

pouvant sauver , on en fit un si grand massacre , que ceux qui étaient dans les vergers et dans les clos qu'on n avait pas encore gagnés, en ayant pris Tépouvante, se sauvèrent dans la ville.

Les chemins étant libres, toute Favanlr garde passa et s'avança; mais la cavalerie des ennemis, soutenue de leur meilleure infanterie, sp doutant bien que les chrétiens , après avoir emporté les jardins , courraient en désordre vers la rivière, s'était mise en bataille sur le bord pour en défendre les approches. Le jeune Roi, qui Youlait avoir l'honneur de cette journée, rallie promptement ses soldats et va donner au milieu de ces escadrons. Comme ils étaient frais et que ses gens n'en pouvaient presque plus, îjuelque effort qu'il pût faire, il fut repoussé en désordre. Il fallut qu'il s'arrêtât quelque temps et qu'il attendît le second corps de bataille. Ce fut alors que l'empereur Conrad fit une action qui, téméraire assurément et peu régulière, le dut consoler de toute la mauvaise fortune qu'il avait eue en cette seconde Croisade. Car, ayant demandé pourquoi les corps qui marchaient devant le sien s'arrêtaient si loiig-temps, comme il apprit que c'était à cause que l' avant-garde était aux mains avec les ennemis, il se laissa tellement emporter à l'ardeur de combattre que, courant à toute bride, suivi de tous ses Allemands, il s'alla mêler, le sabre à la main, parmi les Turcs , qui plièrent à une charge si peu attendue. On dit même qu'il fit un coup tout semblable à celui de Godefroid de Bouillon, et qu'il acheva ainsi la victoire que ce premier choc avait ébauchée. Un géant turc, armé d'une cuirasse, l'ayant attaqué, il lui dé-

chargea de toute sa force un si grand coup à T endroit où r épaule gauche se joint au col, que le sabre ayant traversé la poitrine et étant sorti par le côté droit , celte partie du corps tomba par terre avec la tête, et laissa T autre à gauche, qui faisait une épouvantable figure. Ce coup efiFraya tellement les Turcs, déjà ébranlés, qu'ils prirent la fuite, laissant la campagne et les rives du fleuve aux chrétiens.

Les habitants de Damas, connaissant bien qu'ils seraient emportés au premier assaut, ne songèrent plus qu'à se retirer.

Damas en efiet allait tomber sous la puissance des chrétiens, si l'avarice, la haine et l'envie ne les eussent tout à coup, par une infâme trahison, précipités d'une espérance si certaine dans un abîme de confusion, d'où ils ne purent jamais se relever.

Depuis que les chrétiens avaient conquis la Terre- Sainte, plusieurs de F un et de l'autre sexe , non^seu lement du peuple, mais aussi de la noblesse, s'étaient mariés dans la Palestine et dans la Syrie. Les grands seigneurs qui étaient dans l'armée du roi Baudouin étaient nés de ces mariages, conséquemment Syrien? de naissance et d'origine, du côté de leur père ou* de leur mère. Or plusieurs de ces demi-Français demi- Syriens tenaient des défauts du pays, et singulièrement de la convoitise et de F avarice , qui est encore aujourd'hui la passion dominante des Orientaux. Les premiers de la ville, qui connaissaient ce faible, envoyèrent secrètement d'entre eux les plus adroits vers ceux de ces princes et de ces barons métis, qu'ils savaient les plus âpres et les plus capables d'une tra-

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hison; ils leur donnèrent toutes les assurances qu'ils purent souhaiter de leur faire toucher des sommes considérables, pourvu qu'ils fissent en sorte qu'on changeât l'attaque et que l'on transportât te siège de l'autre côté de la ville.

Le prince Raymond, qui haïssait mortellement Louis Vn , depuis l'affaire d' Antioche, avait déjà corrompu quelques-uns de ces gens-là. Les autres ne pouvaient souffrir que le vaillant comte de Flandre, comme on l'assurait, eât dégà obtenu de l'Empereur et des deux Rois la principauté de Damas; ils aimaient mieux qu'elle demeurât aux Turcs que de la voir entre les mains d'un homme qu'ils regardaient comme étranger, parce qu'il n'était pas né comme eux en Syrie. Contrefaisant les zélés pour le bien public, les traîtres remontrèrent au conseil, « que l'on avait pis de fausses n^sures ; que les jardins empêchaient qu'on pût disposer les mtehînes ; qu'ainsi le siège tirant en longueur , il y avait danger que les soldats s'en dégoûtassent ou que les chaleurs de l'été, qui commençaient à devenir insupportables , ne le fissent lever ; •qu'ils étaient donc d'avis qu'on allât camper de l'autre côté de la ville, entre l'orient et le midi; qu'il n'y avait làui jardins, ni rivière, ni fossés qui empêchassent qu'où allât jusqu'au pied des murailles, qui étaient basses, faibles et sans terrasses ; que les as^égés, qui ne s'attendaient pas à cette attaque, n'avaient fait nul retranchement en cet endroit ; qu'on emporterait ainsi la ville au premier assaut, sans même qu'il fût nécessaire d'employer les machines. . . »

11 y a lieu de s'étonner id de la conduite de trois

grands princes qui ne manquaient ni d'esprit , ni de jugement, ni d'expérience. Mais, soit que le grand désir qu'ils avaient de prendre au plus tbt la ville les aveuglât, soit qu'ils crussent qu'on ne pouvait agir plus sûrement, ils donnèrent dans le piège (|u'on leur tendait. Sans examiner les suites que pouvait avoir une résolution si précipitée , sans même envoyer quelqu'un de leurs gens reconnaître la nature du terrain , ils ordonnèrent sur-le-champ qu'on allât camper de F autre côté de la ville , au lieu oii ces traîtres avaient résolu de mener l'armée , afin de l'y faire périr de faim, pour peu qu'elle s'y arrêtât.

En effet, on s'aperçut bientôt que l'on avait été trompé ; que les murailles étaient fortes , flanquées de bonnes tours; que l'armée, qui n'avait de provisions que pour peu de jours , ne pouvait subsister là ; que les vivr^ ne lui sauraient venir des environs, qui étaient au pouvoir des ennemis; qu'on ne pouvait retourner dans le premier camp, où les ennemis s'étaient jetés , et si bien fortifiés qu'il eût été plus difficile de s'en rendre maître que de forcer la ville. Les.Français et les Allemands, se voyant trahis, levèrent te siège et s'en retournèrent à Jérusalem, en reprochant publiquement aux Syriens leur perfidie.

Après cela , comme les esprits étaient aigr^ , il n'y eut pas moyen de faire conclure le siège d'Ascalon, qu'on proposa dans une assemblée générale. La fin^ part des seigneurs français et allemands s'y opposèrent. L'empereur Conrad, ayant pris congé du roi de France et du jeune roi Baudouin, se rembarqua et retourna en Allemagne, où il mourut trois ans après,

laissant l'empire à Frédéric de Souabe, son neveu, qui avait partagé avec lui les travaux de cette seconde Croisade.

Quant au roi de France , après avoir encore demeuré jusqu'après Pâques à Jérusalem , comme il vit qu'un plus long séjour y serait inutile en l'état où il se trouvait , parce que le comte de Dreux , son frère , et la plupart des princes et grands seigneurs s'en étaient déjà retournés , il résolut aussi de se rendre incessamment en son royaume, où le rappelaient les pressantes sollicitations de Suger. S' étant donc embarqué au port de Ptolémaïs, il aborda enfin le 29 juillet en Calabre , où il fut magnifiquement reçu par les officiers que Roger, roi de Sicile, lui avait envoyés. Car je ne crois pas qu'on doive ajouter foi à ce que dit le continuateur de Sigebert, que le Roi fut pris sur mer par les gens de Manuel qui assiégeait Corfou , et qu'il fut délivré par le général de la flotte du roi de Sicile. Comment cela pourrait-il être, puisque Je Roi, qui écrivit exactement à l'abbé Suger les . moindres particularités de son retour, ne dit rien* de cet accident? Il attendit trois semaines en Calabre l'arrivée de la Reine et de plusieurs seigneurs, qui n'eurent pas une si heureuse navigation que lui.

Après avoir conféré avec le roi Roger, il prit son chemin par Rome , où il traita pareillement avec le pape Eugène. De là il revint enfin dans son royaume , n'ayant rapporté d'un si long voyage, pour ce qui regarde la vie présente , que le regret d'y avoir perdu sans fruit une des plus belles armées qu'on ait jamais levées en France.

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