‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem, premièreChapitre 50 sur 63 · PRI8E · texte numérisé non relu

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sait la lâche passion de ce prince, l'amusa si longtemps, sous prétexte de lui amasser deux millions d'or, que l'armée de Noureddin, qu'il attendait, eut le temps d'arriver à son secours. Amaury alla au-devant de cette armée pour la combattre. Mais il trouva que le capitaine , plus fin que lui , avait passé par un autre chemin pour se joindre aux Égyptiens. Et comme il n'avait pas de qnoi répondre 'k deux si puissants ennemis, il fut contraint de s'en retourner sans argent, avec la honte et le regret d'avoir perdu ses peines, son honneur et le tribut que les Égyptiens lui payaient (1168).

Sanar , assassiné peu après , laissa pour successeur son neveu Saladin, qui, dans la force de l'âge, avec l'expérience delà guerre, possédait toutes les qualités qui vont faire de lui le plus grand et le plus glorieux conquérant de son siècle. Mais, comme l'ambition, principalement dans les Infidèles, ne trouve point de crimes qui l'arrêtent, ce prince, ne pouvant souffrir une ombre de souveraineté au-dessus de lui , massacra le Calife et sa race , sous prétexte que ce calife avait eu dessein de le prévenir. Ensuite il fit de son trésor des largesses à ses soldats, qui le chérissaient et s'exposaient à tout pour lui ; s'étant ainsi établi seul monarque dans l'Egypte , qu'il ne regardait que comme le commencement de sa grandeur , il commença à prendre des mesures pour la conquête de tout l'Orient.

Les chrétiens se virent donc enfermés entre deux ennemis redoutables : Noureddin du côté de l'orient, du septentrion et de l'occident, et Saladin du côté du midi. Ils envoyèrent Frédéric, archevêque de Tyr, im-

plorer le secours des princes de rOccident ; et Ton résolut d'attaquer Saladin par terre et par mer, avant qu'il fût bien établi dans sa nouvelle domination. Mais rien de tout cela ne réussit. Amaury, soutenu d'une flotte de l'Empereur grec, ayant mis le siège trop lard devant Damiette, sur la seconde embouchure du Nil, vis-à-vis de Pelusium , fut contraint par les pluies et la famine de le lever (1 1 69). L'armée navale périt par le feu et par le naufrage. L'archevêque Frédéric, après avoir inutilement travaillé deux ans en Occident pour en obtenir des secours , ne put rapporter de son ambassade que des promesses sans effet.

Cependant Saladin , étant entré dans la Palestine avec une armée de quarante mille chevaux , y prit Gaza , qui en était la clef du côté de l'Egypte et de la mer (1 1 70). Quelque temps après, il se jeta dans le pays qui est au delà du Jourdain : il y fit un horrible ravage. L'armée de Noureddin en faisait autant vers A ntioche et dans la Çhœnicie, renversant les tours et ruinant les murailles de la plupart des villes, comme pour en faciliter la prise à Saladin, qui était le fléau de Dieu et r Attila de ce temps-là, destiné à punir les crimes des chrétiens de la Syrie et de la Palestine. Le roi de Jérusalem, qui s'opposait aux efforts de tant d'ennemis, mourut en la trente-huitième année de son âge , lorsqu'il pouvait profiter de la mort de Noureddin, qu'une maladie avait emporté un peu auparavant. Cet événement fit naître dans le royaume de Jérusalem des troubles domestiques qui furent la dernière cause de sa ruine (1173).

Il laissait pour successeur son fils unique , Bau-

eiO PRISE

douialV, qui, outre la faiblesse de son âge de treize ans, était atteint d'une fâcheuse maladie, la lèpre. Raymond, comte de Tripoli, son plus proche parent, eut la régence durant son bas âge. Saladin, profitant d' une si belle occasion, s'empara de Damas. Il prit ensuite la plupart des places de la Syrie, dont il dépouilla le jeune Prince, fils de Noureddin, après avoir défait son oncle , le soudan de Ninive , qui était venu à son secours. Il traita même avec le comte de Tripoli, qui s'obligea de ne pas secourir ses ennemis dans cette guerre, pourvu qu'il lui rendît ses otages, que Ton gardait dans le château d'Émesse. Le Prince infidèle, à la faveur de ce traité, conquit tous les États de Noureddin, au deçà de FEuphrate et au delà de ce fleuve.

Le roi Baudouin IV, étant devenu majeur, fit ce qu'il put dans les intervalles que lui donnait sa maladie pour s'opposer aux progrès de Saladin; il eut même quelquefois de grands avantages sur lui. Mais son mal , qui croissait tous les jours , l'ayant obligé de choisir quelqu'un qui gouvernât sous son autorité , il fit un choix qui mit la division dans tout son royaume et qui acheva de tout perdre. Un souverain malade est pour l'ordinaire soupçonneux ; Baudouin eut peur que le jeune Bohémond, prince d'Antioche, et le comte Raymond de Tripoli n'entreprissent de le déposséder.* Il donna Sibylle sa sœur, veuve de Guillaume Longue- Épée, marquis de Montferrat, en mariage à Guy de Lusignan , jeune seigneur français , troisième fils de Hugues-le-Brun , comte de la Marche et seigneur dé Lusignan , qui avait fait le voyage d'outre-mer avec le roi Louis-le- Jeune. Ensuite, l'ayant créé comte de

Jaffa et d' Ascalon, il le déclara gouverneur du royaume, au mécontentement de la plupart des grands , qui s'estimaient plus dignes que lui de cet honneur (1 1 80).

Il s'en repentit bientôt, ayant reconnu par expérience que Lusignan avait peu de capacité et même peu de cœur; il T avait fait paraître dans une occasion où il pouvait défaire les ennemis s'il eût osé combattre (1182). C'est pourquoi, passant d'une extrémité à l'autre, Baudouin lui ôta le pouvoir qu'il lui avait donné, fit couronner le petit Baudouin V, son neveu , enfant de cinq ans , que la comtesse Sibylle sa sœur avait eu du marquis de Montferrat, son premier mari, et laissa la conduite du royaume au comte de Tripoli , qu'il avait peu auparavant disgracié, et qui était l'ennemi déclaré du comte Guy. Ce dernier en fut tellement irrité , qu'il prit les armes pour s'en venger. Mais enfin , les choses s'étant adoucies par la prudence de Guillaume , archevêque de Tyr et grand-chancçlier du royaume , on résolut d'envoyer au plus tôt une ambassade en Occident pour demander un prompt secours contre Saladin.

On choisit pour cette mission le patriarche de Jérusalem Héraclius et les deux grands-maîtres du Temple et de l'Hôpital , alors les deux hommes les plus considérables de la Terre-Sainte. Ils arrivèrent au port de Brindes ; mais leur négociation ne fut pas aussi heureuse que leur voyage. Les intérêts des princes en ce temps-là ne leur permettaient pas de s'engager dans une aussi grande entreprise que celle de conduire une armée de Croisés dans la Palestine , comme le prétendaient ces ambassadeurs. Guillaume, roi de Sicile, fai-

sait là guerre à Andronic, afm de venger le mg^ssacre que ce tyran avait fait des Latins à Constantinople pour usurper l'empire. L'Empereur, qui youlait rétablir son autorité , que la guerre qu'il avait faite au Saint-Siège duraut le schisme avait fort affaiblie , ne fit aussi que donner de belles paroles. En France, ils présentèrent au roi Philippe-Auguste les clefs de la sainte Cité, de la tour de David et du Saint-Sépulcre , avec la bannière royale, pour se mettre sous sa protection et pour robliger à secourir, comm^ son propre royaume, celui de la Terre-Sfiiinte. L'assemblée générale des prélats et des grands du royaupae , qui fut convoquée à Paris pour délibérer sur cette affaire, n'ayant pas trouvé que le Roi, qui n'avait que dix-huit ans et point encore d'enfjints, dût entreprendre ce voyage, Philippe promit aux ambassadeurs qu'il ferait exhorter ses peuples dans tout son royaume à s'enrôler pour cette guerre, et qu'il fourjiirait libéralement de sou épargne ce qui serait nécessaire à ceux qui prendraient les armes pour une si sainte et si juste cause.

Les ambassadeurs allèrent trouver le roi d'Angleterre. C'était Henri. II, fils de Geoffroy d'Anjou, qui avait épousé Mathilde , fille de Henri 1" ; de sorte que ce roi Henri ^I était petit-fils et de Henri I" et de Fouques d'Anjou (père d'Amaury, roi de Jérusalem) ; il était cousin, germain de Baudouin lY : ce qui sans doute l'obligeait plus particulièrement que les autres princes à défendre un royaume qui l^i pouvait un jour appartenir. De plua^ on savait que, pouj; Qx»pier le crime qu'il avait commis en doans^t lieu au^ assassins de saio^t Thomast de Cantorbary de \e Riassacrer, il avait

accepté du Pape^ comme pénitence, l'obligation de mener lui-même ^ans trois aus un secours considérable à la Terre-Sainte. Plus de dix ans s'étaient écoulés depuis ce terme échu , sans qu'il se fût mis encore en état d'accomplir sa promesse. Tout cela faisait croire au patriarche que sa négociation serait heureuse, et que le Roi irait en personne dans la Palestine , ou du moins y enverrait l'un de ses trois fils.

Henri, qui savait bien qu on ne ferait point ce que les ambassadeurs prétendaient, alla toutefois au-devant d'eux jusqu'à Rheding. Il écouta avec grands témoignages de bonté le discours que le patriarche Héraciius lui fit sur le pitoyable état où se trouvaient réduites les affaires de la chrétienté d'Orient, qui lui tendait les bras. Il mena les ambassadeurs à Londres pour y attendre une réponse , qu'il promit de leur faire, après avoir pris l'avis des prélats et des seigneurs de son Parlement, qu'il assemblerait le premier dimanche de carême. Il le fit, et consulta Tillustre coniFeil sur la question de savoir si , dans Tétat présent de ses affaires, il était obligé d'accomplir cette partie de la pénitence à laquelle il s'était solennellement obligé. Pour montrer qu'il procédait nettement et de bonne foi , Henri II voulut que le patriarche et legrand-maitre des Hospitaliers assistassent à cette délibération ^ avec pleine liberté d'y proposer tout ce qu'ils jugeraient convenable ; il conjura tous les assistants de lui dire fidèlement et sans complaisance ce qu'ils croyaient le plus expédient pour le salut de son âme , protestant qu'il était résolu d'exécuter ce qui serait déterminé à la pluralité des voix par l'assemblée.

L'opinion la plus sévère était assurément que le Roi gardât sa parole , qu'il accomplît sa pénitence et qu'il allât au secours de la Terre- Sainte. Le patriarche ne manquait pas de raisons très-plausibles pour l'appuyer. Néanmoins le Parlement conclut, d'un commun consentement , pour l'opinion la plus douce, et soutint que le Roi n'était point obligé présentement de faire lé voyage de la Palestine; que, pour ce qui regardait un de ses fils , qu'on demandait à son défaut , l'assemblée ne pouvait rien déterminer sur cela, puisqu'ils étaient absents, et que la résolution qu'ils devaient prendre dépendait absolument d'eux.

Le patriarche Héraclius, qui était violent, fut tellement irrité de ces décisions, qu'il traita fort mal le Roi. Ce prince, pour adoucir les ambassadeurs, leur remontra en particulier que ce qui avait obligé l'assemblée à parler comme elle l'avait fait, c'était la crainte qu'on avait que les Français, avec lesquels on n'avait jamais une longue paix, ne tirassent avantage de son absence, et que ses propres enfants , dont il n'était nullement assuré, ne troublassent son royaume. Il ajouta qu'il leur offrait de bon cœur cinquante mille marcs d'argent pour cette guerre, et qu'il s'obligeait d'entretenir tous ses sujets qui y voudraient aller. Cela était avantageux ; mais le patriarche, rejetant ses offres, lui répondit brusquement, « Qu'ils n'avaient pas affaire de son argent, mais de lui-même; qu'ils avaient de l'or et de l'argent; qu'ils n'étaient venus de si loin que pour chercher un homme. Au reste, ajouta-t-il, vous avez régné jusqu'à présent; mais sachez que Dieu, dont vous abandonnez la cause, vous abandonnera aussi.

DE JÉRUSALEM. Mo

Pour en être persuadé, vous n'avez qu'à comparer les biens qu'il vous a faits avec les crimes dont vous l'avez payé. »

Le Roi, que l'âge, l'expérience et les suites de la mort de saint Thomas avaient rendu plus modéré, fit un effort sur soi-même ; et quoique le patriarche lui eût dit des choses fâcheuses, il ne laissa pas néanmoins, quand la mauvaise humeur du prélat fut passée, de le traiter avec civilité ; il le conduisit dans son vaisseau jusqu'à Rouen, d'oti, après y avoir célébré la fête de Pâques, il le mena sur la frontière, afin qu'il y fût témoin de la conférence qu'il y eut durant trois jours avec le roi Philippe, au sujet de la Guerre Sainte, Les deux Rois demeurèrent fermes dans leur résolution : ils répétèrent tous deux que leurs affaires ne leur permettaient pas de s'éloigner de leurs États, mais qu' ils étaient prêts à donner un grand secours d' hommes et d'argent, avec lequel on pourrait se défendre de Saladin. Héraclius, qui s'était fait fort dans la Palestine d'y amener ou le roi d'Angleterre ou quelqu'un des trois princes ses enfants,' s'en retourna sans avoir obtenu ce qu'il prétendait, et même sans le secours qu'on lui offrait et que son dépit lui fit maladroitement mépriser, au grand préjudice des affaires de son maître. Toutefois, les archevêques de Cantorbéry et de Rouen et la plupart des évêques et des seigneurs d'Angleterre, de Normandie, de Guyenne et des autres provinces que l'Anglais possédait en France, prirent la Croix, aussi bien que les gens de guerre que Philippe- Auguste avait levés pour les envoyer au secours de la Terre-Sainte (1 1 85). Ce commencement de Croisade

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n'eut pas pourtant grand eiFet, non-seulement parce que les deux Rois n'en furent pas, mais aussi principalement à cause que la paix qu'ils avaient faite fut bientôt rompue.

Ainsi la Terre-Sainte, attaquée par un ennemi aussi redoutable que Saladin, demeura sans secours. Et ce qu'il y eut de plus déplorable fut que cette triste nouvelle, rapportée dans la Palestine par le patriarche, mit tout le monde dans la consternation et qu'elle produisit ensuite de funestes effets. Un Anglais, chevalier du Temple, nommé Robert de Saint- Alban, méchant homme , sans religion , sans conscience et sans honneur , croyant que tout était perdu pour les chrétiens et qu'il n'y avait plus de fortune à faire parmi des gens ruinés , songea à se créer parmi les Sarasins un établissement considérable, qu'il voulut mériter de Saladin par le plus horrible de tous les crimes. Il s'alla rendre à ce prince et lui offrit ses services contre les chrétiens > lui promettant de les détruire en peu de temps et même d'emporter Jérusalem. Pour lui donner assurance de la foi qu'il lui {)romettail, il ajouta qu'il était prêt à se faire mahométan.

Saladin , qui le connaissait de réputation pour l'un des plus vaillants de son ordre, accepte ses offres, lui donne sa nièce en mariage et le met à la tête d'une armée, avec laquelle l'apostat fit d'horribles désordres dans la Palestine. Mais, comme il s'approchait de Jérusalem , qu'il croyait surprendre avec une partie de ses troupes, tandis que les autres désolaient la campagne depuis Samarie jusqu'à Jéricho, le peu de gens de guerre qu'il y avait dans la ville, étant sortis par les

poteraes, lorsque le traître ne pensait à rien moins, le surprirent, taillèrent en pièces la plupart de ses gens et le contraignirent de prendre la fuite. Ce fut là du moins une légère consolation que le roi Baudouin put goûter à la mort , qui l'emporta peu de jours après , en la vingt-cinquième année de son âge et la douzième de son règne, moins peut-être par la violence de son mal, que par la douleur qu'il eut de voir abandonné . son pauvre royaume, qu'il laissait entre les mains d'un enfant de huit à neuf ans.

Aussitôt après la mort de ce prince , on vit renaître les contestations qui avaient existé entre le comte de Tripoli et Guy de Lusignan pour la régence. Elles s'allumèrent bien davantage parle décè&du petit Roi, qui, sept mois après la mort de son oncle, mourut à son tour d'un poison lent. Cette mort fut le coup fatal porté au royaume de Jérusalem.

Le roi Baudouin IV avait deux sœurs: Sibylle, mère du petit roi Baudouin Y, et Isabeau, seconde femme d' Amaury, mariée à Aufroy de Thoron. Raymond, qui était le plus proche parent des rois défunts , prétendait qu'en l'état oii étaient les affaires , il devait succéder à l'exclusion des femmes; il avait pour lui la milice , le peuple et le jugement du roi Baudouin IV, qui lui avait confié la tutèle du petit Roi son neveu. D'autre part, les grands du royaume, qui voulaient conserver la succession aux sœurs du roi Baudouin, étaient résolus de reconnaître Sibylle pour leur reine, mais à condition qu'on trouvât moyen de rompre son mariage avec le comte Guy de Lusignan, dont ils ne voulaient point , parce qu'il n'était estimé ni brave ni habile.

Sibylle néanmoins , adroite et ambitieuse , sut si bien gagner le patriarche et les grands-maîtres du Temple et des Hospitaliers^ qui faisaient le plus puissant parti, qu'elle se fit couronner avec son mari , presque en même temps que l'on apprit la mort du petit Roi. Ses ennemis, dans le dépit qu'ils eurent de cette surprise, offrirent à Aufroy de Thoron de le déclarer roi : mais soit qu'il eât peu d'ambition ou peu de cœur , il rejeta cette offre et s'en alla sur-le-champ reconnaître Guy de Lusignan et lui faire hommage : ce que les autres firent après lui , détestant dans leur cœur sa lâcheté, comme ils l'appelaient , et se réservant dans un autre temps de renverser du trône celui auquel ils se soumettaient alors par nécessité. Il n'en fut pas ainsi du comte de Tripoli, qui, ne pouvant ni souffrir, ni dissimuler son injure, se retira dans ses états, et fitpour s'en venger l'action la plus noire et la plus détestable dont l'histoire ait jamais parlé.

Ce comte était Raymond III , descendu en droite ligne de ce fameux Raymond, comte de Toulouse, son trisaïeul , qui , après avoir fait tant de belles choses à la première Croisade , mourut en l'année 1105. Étant d'un sang si illustre, il avait encore des qualités qui répondaient à la grandeur de sa naissance : il était sage et judicieux dans les conseils, prudent, modéré, grave, sérieux, sobre, parlant peu et fort retenu, quoiqu'il eût l'esprit vif et pénétrant; au reste très-adroit, civil, populaire, complaisant, mais par artifice, fier et peu affable dans son domestique , où il agissait sans contrainte, selon son tempérament atrabilaire, qui se faisait connaître par toute l'habitude de son corps, qu'il

avait grêle, grand, décharaé, avecua visage mélancolique, le teint basané, les cheveux noirs et plats, le nez aquilin, les yeux ardents. Joignez à cela une certaine physionomie sombre et féroce.

Saladin , qui ne cherchait que les moyens de profiter de la division des princes chrétiens , ayant su le bruit que faisait cette rupture, envoya secrètement ' vers le comte Raymond, pour le solliciter de joindre ses armes aux siennes contre Guy de Lusignan , lui pror mettant de le mettre à sa place sur le trône de Jérusalem , si , pour gage assuré de sa fidélité , il voulait embrasser sa loi. Raymond, résolu à perdre son rival, accepta ce parti et promit tout à Saladin , pourvu qu'il entrât avec une puissante armée dans le royaume , quand il en serait temps et .par P endroit qu'on lui dirait. Dès lors il fit semblant d'être revenu de son. emportement et de s'en repentir. Il agit ensuite avec tant d'adresse et de dissimulation, qu'il fit sa paix avec le Roi.

Raymond avait épousé Ëschine , princesse de Galilée, fille de Hugues de Saint-Omer, à qui le roi Baudouin avait donné cette principauté : il y était donc maître. N'y ayant mis exprès qu'une faible garnison, aussitôt après son traité secret avec Saladin, il l'avait averti d'entrer par là dans le royaume. Le conquérant n'y manqua pas^et d'abord, ayant défait lel*' mai les Templiers et les Hospitaliers, dans un combat oti le maître de l'Hospital et soixante de ses plus braves chevaliers demeurèrent sur la place , il s'empara de la plupart des places, qui étaient sans défense. Puis, suivant l'avis qu'il reçut du comte Raymond, il alla

mettre le »iége, avec une arilaèè de Quatre-vingt mille chevaux et d'un plus grand nombre de fantassins, devant Tibériade, que Ton appelait alors Tabarie, capitale de la province (1187). C'était une grande ville, sur la partie occidentale du lac de Génésareth ou mer de Galilée. Hérode le Tétrarque , après F avoir magnifiquement rebâtie et entourée de bonnes murailles , Favait appelée Tibériade, du nom de Fempereur Tibère. Comme le Comte n'y avait laissé que peu de gens de guerre , Saladin l'insulta sans peine. Tout ce que put faire la princesse Eschine , qui ne savait rien de la trahison de son mari , fut de se sauver dans la forteresse avec le peu qu'elle avait de soldats pour la défendre, en attendant le secours qu'elle envoya promptement demander au Roi.

Il y eut sur cela deux avis différents dans le conseil de guerre. Les plus sages ne voulaient pas qu'on entreprît de secourir la place de vive force, parce qu'on ne le pouvait faire qu'en tirant les garnisons des autres villes; c'était exposer tout le royaume à une ruine inévitable , au cas qu'on perdit la bataille. Le Comte de Tripoli , qui craignait de perdre une si belle occasion, soutint fortement au contraire qu'il fallait secourir la forteresse de Tibériade ; que c'était tout perdre que d'y laisser périr la princesse sa femme, qui la défendait ; que toutes les villes, désespérant de pouvoir jamais être secourues après un tel exemple, se rendraient désorm^iis ; qu'en prenant ce que l'on avait de gens de guerre dans les villes , on ferait une si bonne armée, qu'il n'y aurait pas lieu de craindre un ennemi que F on avait battu plus d'une fois avec de

moindres forces. La reine Sibylle et la plupart des seigneurs ayant appuyé cet avis , on résolut qu*on irait droit aux ennemis, avec tout ce que Ton avait pu tirer des villes , où Ton ne laissa que les personnes incapables de servir.

Avec ces troupes , où il y avait beaucoup d*hommes et peu de soldats, T armée, qui était de douze mille chevaux et de vingt mille fantassins, sans compter les bourgeois des villes qu'on avait emmenés par force, s'avança vers Tibériade.

Gomme le comte Raymond, étant, par la princesse sa femme, prince de Galilée, savait mieux le pays que tous les autres, qu'il était grand homme de guerre, et qu'il semblait avoir le plus vif intérêt dans la victoire, on lui confia la conduite de cette armée. Le perfide , qui donnait secrètement avis de tout aux ennemis, l'alla engager dans un pays rude et stérile, dans des détroits de rochers où il n'y avait ni eau ni fourrage. Les Sarasins n'attendaient que ce moment; ils arrivèrent avec leurs troupes, beaucoup plus nombreuses. On était au plus fort de l'été, au commencement du mois de juillet , où les chaleurs deviennent insupportables dans un climat si chaud. Les hommes et les chevaux, mourant de soif, n'en pouvaient plus. La nécessité fit résoudre sur-le-champ le combat, quoiqu'avec un extrême désavantage, parce qu'il était impossible de ranger l'armée en bataille et qu'on ne pouvait aller à Tennemi que par des défilés. L'armée fut divisée en plusieurs corps, qui devaient se suivre les uns les autres. Les ennemis les attendaient en bon ordre , pour les tailler en pièces au sortir

de ces défilés , avant qu'ils eussent le loisir de former dans la plaine ni leurs escadrons ni leurs bataillons. Le grand-maitre du Temple, avec ses vaillants che-^ valiers, sortit le premier, et donna d'abord si furieusemient sur les ennemis qu'il eut eu tète, qu'il les renversa sur ceux qui suivaient , et les mit en désordre : de sorte que , si ces braves eussent été soutenus des autres corps, on eût pu du moins se tirer d'un.poste si désavantageux et combattre en rase campagne avec espérance de vaincre. Mais le comte de Tripoli commandait le corps qui devait suivre les Templiers, et il avait disposé les troupes en sorte que tous les seigneurs qui étaient de son intelligence venaient après lui ; ces traîtres ne voulurent pas avancer, sous prétexte que c'était mener leurs gens à la boucherie. De sorte que les chevaliers du Temple, abandonnés et investis de tous côtés , furent tous tués sur la place ou faits prisonniers, sans qu'il en échappât un seul.

Après cette défaite , Saladin , voyant que personne n'osait plus sortir pour combattre, s'approcha du camp des chrétiens; et, n'osant encore attaquer, il fit mettre le feu dans les bois qui environnaient ces rochers , et garda toutes }es issues, pour combattre avec plus d'avantage tous ceux qui se résoudraient à sortir. Mais six transfuges, qui passèrent dans son armée et qui lui ofiGrirent de se faire Sarasins , l'assurèrent que tous les soldats chrétiens étaient à demi morts de soif et si accablés de lassitude et de désespoir, qu'ils ne pouvaient presque se remuer. Cet avis le fit résoudre à les attaquer sor-le-champ ; il le fit avec tant de succès , que ce ne fut pas un combat , mais un horrible

massacre. Presque tous les chefs et les soldats chrétiens périrent en cette fatale journée, ou demeurèrent prisonniers. Peu se sauvèrent par la fuite , excepté Raymond et les complices de sa trahison , que les Turcs laissèrent évader. Le Roi, voyant que tout était perdu, voulut aussi prendre la fuite; mais Tokedin, neveu de Saladin, le poursuivit si vivement qu'il le fit prisonnier; il prit aussi la vraie Croix , que Rufin , évoque de Ptolémaïs, portait ce jour- là, selon la coutume, dans la bataille.

Cet évêque s' étant armé d'une cuirasse , contre la coutume de tous les autres prélats qui avaient porté avant lui ce bois sacré sans que pas un d'eux eût été blessé , reçut au travers du corps un grand coup de flèche qui lui fit perdre la vie et la Croix. Tokedin la prit donc; et , en amenant le Roi prisonnier à son oncle, il la lui présenta comme le plus glorieux trophée de sa victoire.

Il n'y en eut jamais ni de plus funeste pour les vaincus , ni de plus avantageuse pour le vainqueur, qui se rendit maître de tous les riches équipages de tant de princes et de grands seigneurs tués ou pris à la bataille. Comme il portait une haine mortelle aux chevaliers des deux ordres du Temple et de l'Hôpital de Jérusalem , il fit trancher la tête en sa présence à tous ceux qu'on put trouver parmi les prisonniers , excepté au grand-maître. Il tua même de sa propre main le brave Renaud de Châtillon , qui , après avoir gouverné long-temps la principauté d'Ântioche, dont il avait épousé la princesse Constance, était alors gouverneur des pays qui sont au delà du Jourdain, et avait souvent

aitéfë lo cours des victoires de Saladin. Ce Priace violent 06 put souffrir que ce vaillant homme, qu'il avait brusquement interrogé avec quelque sorte d'insulte, lui répondit d'un air aussi fier et aussi hautain qu'il lui avait parlé. Cette liberté , qu'il devait admirer, l'irrita tellement et le fit si fort s'oublier lui-même, qu'il lui.abattit la tête d'un coup de cimeterre. En déshono* rant sa victoire par une action si brutale et si indigne, il fit bien voir par cette lâcheté qu'il est plus difficile de se vaincre soi-même que de vaincre ses ennemis.

Pour les autres prisonniers, soit qu'il se repentit d'un si honteux emportement, ou que son avarice s'opposât à sa cruauté , afin de ne pas perdre de gran* des rançons qu'il en pourrait tirer, il les traita civile* ment, et principalement le Roi, le grand*maitre du Temple, le vieux marquis de Montferrat, beau^-père de la reine Sibylle» qui, étant venu peu auparavant visiter les saints lieux, s'était voulu trouver à la bataille.

Mais ce ne fut là que le moindre fruit que Saladin tira d'une si mémorable journée. Il était grand capitaine, aussi habile, adroit et diligent pour profiter d'une victoire que vaillant et heureux pour la gagner; il savait que la plupart des^ villes , n'ayant plus de garnisons, étaient sans défense; il s'alla présenter devant Ptolémaïs, belle et florissante ville, dont le port lui était nécessaire pour recevoir sa flotte , qui devait venir de l'Egypte. Il n'y avait plus de gens de guerre dans la ville; tous les soldats qu'elle avait fournis à l'armée avaient péri dans la bataille , et elle ne pouvait espérer aucun secours. Elle lui fut rendue en deux jours , sur l'assurance qu'il donna aux habitants naturels du pays

de les trai(er favorablement, et de laisser même aux Latins la liberté de se retirer où il leur plairait, sans que l'on touchât ni à leurs personnes, ni à leurs biens qu'ils pourraient emporter. Il leur garda très-exàclement sa parole ; et la réputation qu'il acquit par là , jointe à l'impuissance où étaient les autres villes de se défendre , fit qu'en moins de trois mois toutes , excepté Tyr, Ascalon et Jérusalem , se rendirent à lui.

Il fit quelque tentative pour insulter Ascalon; mais, comme il vit que cette place, le boulevard du royaume contre l'Egypte, étçiit bien munie, il crut que s'il fallait employer la force contre ces trois villes qui lui restaient à prendre, il valait mieux commencer par la capitale. Il espéra même qu'après sa prise les deux autres , se voyant séparées de tout le reste aux deux extrémités du royaume , suivraient sa fortune.

Ce fut donc environ la mi-septembre qu'il alla camper devant Jérusalem, avec la plus puissante et la plus nombreuse armée qu'il eût encore eue, flère de ses victoires , riche des dépouilles des vaincus , dont elle méprisait les restes. La reine Sibylle était dans la capitale, avec le patriarche Héraclius et Renaud, seigneur de Sidon ou Saïète, qui s'était sauvé de la bataille , et qu'on soupçonnait d'avoir été complice de la trahison du comte Raymond. C'était déjà de mauvais présages pour cette pauvre ville, qui, outre les bourgeois épouvantés de voir à leur porte un si formidable ennemi , n'avait pour sa défense que peu de soldats échappés de la défaite , et les habitants des petites villes et bourgades voisines qui s'y étaient réfugiés.

Saladin fit sommer les assiégés de lui rendre la ville,

en lui proposant l'exemple des autres , qui avaient éprouvé sa clémence et sa fidélité à garder sa parole; il promit qu'il leur conserverait les privilèges, les honneurs et les dignités dont ils jouissaient sous leurs Rois. Quoiqu'on n'eût guère de courage, on eut néanmoins quelque honte de se rendre sitôt. L'on répondit que l'on était résolu de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Mais Citte bravoure ne dura pas : Saladin ayant fait de fausses attaques pendant dix jours du côté de l'Occident, pour y attirer les plus braves de ceux qui défendaient la ville, tandis qu'il faisait battre les murailles qui étaient faibles et demi-ruinées du côté du septentrion, sitôt qu'il y eut fait brèche et qu'on vit qu'on se préparait à l'assaut, les assiégés demandèrent à capituler. C'était le quatorzième jour da siège. Le Sarasin, qui ne voulait pas ruiner, mais prendre la ville, le leur accorda, à des conditions pourtant moins favorables que celles qu'il avait offertes. Il voulut que chacun rachetât sa liberté en payant une somme par tête, selon la différence des âges et des conditions ; que tous les Francs ou Latins d'origine sortissent de la ville, n'emmenant de leurs biens que ce que chacun en pourrait porter sur ses épaules, et qu'il n'y eût de Chrétiens que les Syriens, les Grecs, les Arméniens et les Jacobites qui la pussent habiter.

On ne vit jamais de spectacle plus lamentable'^que celui de tant de gens, de toute sorte de conditions , contraints à quitter cette sainte ville, que leurs pères avaient si glorieusement conquise , et pour laquelle ils n'avaient jamais eu tant de tendresse. On n'entendait

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que des gémissements, des pleurs, des hurlemeats de désespoir, et les cris des femmes , des enfants , des vieillards, qui déploraient et T infortune de la sainte cité et leur cruel exil. Ils ne pouvaient se séparer du Saint-Sépulcre, qu'ils arrosaient de leurs larmes et qu'ils baisaient pour la dernière fois en lui disant un éternel adieu. Les mères se chargeaient de leurs enfants qui n'étaient pas en état de marcher. Les plus robustes portaient sur leurs épaules ceux à qui ou la faiblesse ou la vieillesse n'avait pas laissé la force de les suivre.

Saladin ne voulait pas faire son entrée dans la ville que tous les Latins n'en fussent sortis. Il fallut doue se hâter d'en partir, en présence de ce Prince victorieux, qui considéra ce spectacle comme une des plus belles parties de son triomphe. Le patriarche , avec tout le clergé de Jérusalem , marchait en tète ; la reine Sibylle venait après, accompagnée des deux petites Princesses ses filles et de tout ce qu'il y avait de gens de qualité. Saladin, civil au delà de tout ce qu'on pouvait attendre d'une nation qui n'avait alors nulle politesse, descendit de son trône , la reçut avec respect , la consola de son malheur par Tespérance qu'il lui fit concevoir de la liberté du Roi son mari , et lui donua une bonne escorte pour la conduire , avec toute sa suite , jusqu'à Ascalon, où elle voulut se. retirer.

Il vit après cela passer le peuple, dont le triste équipage, la misère et les larmes le touchèrent; la compassion qu'il en eut lui fit faire en cette rencontre une action que les historiens romains eussent jugée digne de la vertu des héros de l'ancienne Rome.

Comme parmi la douleur et la tristesse générale il remarqua que des femmes et de jeunes filles le regardaient en jetant des cris lamentables et en tendant les mains jointes vers son trône en posture de suppliantes, il fit aussitôt arrêter toute la troupe pour savoir de ces femmes ce qu'elles désiraient de lui. Elles répondirent qu'outre l'affliction qui leur était commune avec tous les autres de leur nation, que l'oh chassait de leurs maisons et de leur ville, elles en avaient une particulière, ayant perdu à la bataille de Tibériade, les unes leurs maris , les autres leurs pères , qui étaient peutêtre du nombre des captifs. Qu'elles le suppliaient donc humblement de ne les pas priver de cette dernière ressource, après la perte de leurs biens. Saladin commanda sur-le-champ qu'on cherchât soigneuse^ ment parmi les prisonniers ceux qu'elles réclamaient , et qu'on les leur rendît s'ils y étaient. Il eut même la générosité de leur parler avec humanité, en les exhortant à souffrir courageusement les disgrâces de la fortune. Et pour les consoler en prince, il accompagna ses paroles des effets d'tiiie royale libéralité, en faisant à ces pauvres femmes des présents proportionnés à la condition de chacune , pour*Ieur donner le moyen de se mettre un jour en un état où elles n'eussent pas tant sujet de se plaindre de leur détresse.

C'est là sans doute une action qui éclate encore davantage par Topposition de celle du comte de IVipoli. Ayant pendu tout sentiment de vertu et d'humanité avec Fa religion, à laquelle il renonça, comme il l'avait ptt)mis à Saladin, cet homme fit ôter, par une extrême barbarie, à ces pauvres bannis, sitôt qu'ils furent ar-

rivéâ dans ses États, tout ce qae les Turcs leur avaient laissé , et les mit ensuite dans un si furieux désespoir qu'une femnae entre autres, à qui Ton avait tout ravi, excepté son petit enfant qu'elle portait lié sur ses épaules, le prit, transportée de désespoir, et le jeta dans la mer, en présence de ce Comte apostat, qu'elle char* gea de mille imprécations , appelant sur lui la vengeance de Dieu. Aussi ne différa-t-il pas long- temps après cela de punir les crimes que ce Prince avait commis , et auxquels ce dernier avait mis le comble. Peu après la prise de Jérusalem , voyant qu'il était en horreur à ses sujets, et que Saladin, loin de lui donner le royaume comme il le lui avait fait espérer, voulait encore être mattre de Tripoli, il en conçut tant de rage, qu'il en perdit l'esprit, et aussitôt après la vie par une mort subite.

Après qu'on eut chassé de Jérusalem tous les Francs, Saladin y voulut faire son entrée avec magnificence. Il y entra au milieu de son armée, enrichie des dépouilles des vaincus. Il était suivi du Roi captif, du grandmaîlre du Temple , du vieux marquis de Montferrat , du Connétable, des autres grands du royaume et de vingt mille prisonniers, qu'il envoya dans les fers à Damas après son triomphe.

La première chose qu'il fit, se voyant maître de Jérusalem, fut d'abolir toutes les marques de la religion chrétienne. Les églises furent horriblement profanées par les soldats, qui, après les avoir pillées, les changèrent en écuries, et firent mille outrages à la sainte Croix, qu'ils traînèrent par toutes les rues, depuis le Temple jusqu'à la Tour-de-David. Mais Saladin dé-

fendit que Ton touchât à Féglise du Saint-Sépulcre, soit qu'il eût de la vénération pour Jéso5*Ghri8t , que les Mahométans révèrent comme un grand prophète, soit qu'il ne voulût pas se priver du profit qu'il espérait tirer de la dévotion des pèlerins ; et il obligea sur-le-champ les Syriens à racheter d'une grosse somme d'argent ce saint temple, qu'il leur laissa libre après l'avoir dépouillé des riches ornements et des vases précieux que les princes chrétiens y avaient offerts. Il fit aussi publier ensuite un édit, par lequel il défendait d'inquiéter les Chrétiens, et de rien entreprendre contre l'honneur que l'on devait à cette Église.

Ainsi Jérusalem, qui avait été si heureusement délivrée de la tyrannie des Sarasins par les premiers princes croisés, sous le pontificat d'Urbain II, et gouvernée par neuf rois chrétiens, durant l'espace de quatre-vingt-huit ans, depuis Godefroid de Bouillon jusqu'à Guy de Lusignan , fut reprise par les Barbares sous le pontificat d'Urbain III, et réduite au pouvoir deSaladin.

Peu de temps après , la reine Sibylle lui rendit encore la ville d' Ascalon, pour la délivrance du Roi son mari et du grand-maître des Templiers.

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