‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem, premièreChapitre 55 sur 63 · DESTRUCTION DE JÉRUSALEM PAR TITUS · texte numérisé non relu

DESTRUCTION DE JÉRUSALEM PAR TITUS

« Titus, maître du second mur, résolut d'attaquer le troisième. La famine était déjà si grande parmi les assiégés, qu'ils ne pouvaient, malgré leurs vols, subsister long-temps... Il ne mettait point en doute de prendre la place; mais, comme il désirait de la conserver, il tâchait, en même temps qu'il pressait le siège , de porter les Juifs à se repentir de leur révolte. Ainsi , parce qu'il savait que les raisons sont quelquefois plus puissantes que les armes , il crut devoir joindre les conseils aux actions en exhortant les assiégés à penser à leur salut sans s'^opiniâtrer davantage. . . Il jeta , pour ce sujet, les yeux sur Josèphe, qu'il jugeait plus capable que nul autre de les persuader, parce qu'il était de leur nation et qu'il leur parlerait en leur

langue... Mais celui-ci ne put fléchir les factieux. Le peuple, au contraire, fut ému, et pensa à se sauver par la fuite. Plusieurs vendirent ce qu'ils avaient de plus précieux, pour une petite quantité de pièces d'or qu'ils avalaient de peur que les factieux ne les leur prissMt, et ils s'enfuyaient vers les Romains. Mais Jean et Simon (chefs de la ville) mirent des corps-de-garde aux portes , avec ordre de ne laisser non plus sortir les Juifs qu'entrer les Romains; et, sur le moindre soupçon , Ton tuait à l'instant cenx qu'on croyait avoir dessein de s'en aller.

)) Il était également périlleux pour les riches de de^ meurer ou de vouloir s'enfuir, parce qu'il suffisait qu'ils eussent du bien pour donner sujet de les tuer. Cependant la famine croissant toujours , la fureur des factieux croissait aussi ; et plus on allait en avant, plus ces deux maux joints ensemble produisaient des effets terribles. Gomme on ne voyait plus de blé, ces ennemis de leur patrie, qui avaient allumé le feu delà guerre, entraient de force dans les maisous pour y en cher-* cher. S'ils en trouvaient , ils battaient ceux à qui il appartenait pour punition de ne l'avoir pas déclaré. S'ils n'y en trouvaient point , ils les accusaient de l'a* voir caché , leur faisaient mille maux pour les obliger à le confesser, et il suffisait de se bien porter pour être, dans leur esprit > coupable de ce crime prétendu. Quant à ceux qu'ils voyaient réduits à la dernière extrémité, ils se délivraient de la peine de tuer ces malheureux en les abandonnant à la faim. Plusieurs riches vendaient secrètement tous leurs biens pour une mesure de froment, et les moins accommodés pour une mesure

d'orge. Ils s'en reimaieut ensuite dans les lieux le^plug recalés de leurs maisons , où les uns mangeaient ce grain sans être moulu, et d'autres le mettaient en fa-rine, selon que leur besoin ou leur crainte le leur per^ mettait. On ne voyait en nul lieu de tables dressées ; mais chacun tirait de dessus les charbons de quoi manger, sans se donner le loisir de le laisser cuire. Vit-on jamais une misère aussi déplorable? Il n'y avait que ceux qui avaient la force à la main qui ne l'éprouvassent pas. Tous les autres plaignaient inutilement leur malheur ; et, comme il n'y a point de respect qu'un mal aussi pressant que la faim ne fasse perdre, les femmes arrachaient le pain des mains de leurs ma^ ris, les enfants' des mains de leurs pères; et» ce qui surpasse toute croyance , les mères des mains de leurs enfants.

» Ceux qui en usaient de la sorte ne pouvaient môme si bien se cacher qu'on ne leur ôtàt ce qu'ils venaient de prendre aux autres; car aussitôt qu'une maison était fermée , le soupçon que Ton avait que ceux qui étaient dedans avaient quelque chose à manger en faisait rompre les portes pour y entrer et pour leur ôter les morceaux de la bouche. On frappait les vieillards qui ne voulaient pas les rendre ; on prenait à la gorge les femmes qui cachaient ce qu'elles avaient dans les mains ; et, sans avoir compassion des enfants même qui tétaient encore , on les jetait contre terre après les avoir arrachés à la mamelle de leurs mères. Ceux qui couraient pour ravir ainsi le pain des autres s'emportaient de colère contre ceux qui allaient plus vite qu'eux, comme s'ils les eussent cruellement of-

fensés, et il n'y avait point de tourments que Ton n'inventât pour trouver moyen de vivre. On pendait les hommes ; on leur enfonçait dans la chair des bâtons pointus , et on leur faisait souffrir d'autres tourments inouïs , quand ce n'aurait été que pour leur faire confesser s'ils avaient seulement caché un pain ou quelque poignée de farine. Ces bourreaux trouvaient que dans une telle nécessité on pouvait sans cruauté exercer de si horribles inhumanités, et ils amassèrent par ce moyen de quoi vivre pour six jours. Ils ôtaient même aux pauvres les herbes qu'ils allaient cueillir de nuit , hors de la ville , au péril de leur vie , sans vouloir seulement écouter les conjurations qu'ils leur faisaient au nom de Dieu de leur en laisser quelque partie; ils croyaient leur faire une grande grâce de ne pas les tuer après les avoir volés.

» C était ainsi que ces pauvres gens étaient traités par les soldats. Quant aux personnes de qualité , on les menait aux tyrans qui autorisaient tous ces crimes ; et, sur de fausses accusations, ils faisaient mourir les uns comme ayant trempé dans quelque conspiration pour livrer la ville aux Romains, et la plupart sous prétexte qu'ils voulaient s'enfuir vers eux. Simon envoyait à Jean ceux qu'il avait dépouillés de leurs biens, et Jean envoyait à Simon ceux qu'il avait traités de la même sorte. Ainsi , ils se jouaient du sang du peuple , et partageaient ensemble les dépouilles de ces misérables. Leur passion de dominer les divisait, mais la conformité de leurs actions les unissait ; et celui d'eux passait pour méchant qui ne faisait point de part à l'autre de ses voleries, comme si c'était lui faire

DE JÉRUSALEM. 3e9

un grand tort que de ne lui pas donner ce que la détestable société de leurs crimes ne lui faisait pas moins mériter qu'à lui.

» Ce serait m' engager à une chose impossible que d'entreprendre de rapporter particulièrement toutes les cruautés de ces impies. Je me Qontente de dire que^e ne envois pas que depuis la création du monde on ait vu nulle autre ville tant souffrir^ ni d'autres hommes dont la malice fût si féconde en toutes sortes de méchancetés. Ils donnaient même mille malédictions à ceux de leur propre pays , pour rendre plus supportables aux étrangers leur rage et leur fureur envers eux; et comme la corruption infecte tellement l'air, lorsqu'elle est venue à son comble, qu'elle ne peut plus se cacher, mais se découvre elle-même, la vérité contraignit ces scélérats à confesser qu'ils n'étaient que des esclaves, des gens ramassés, des avortons, et comme la lie de notre nation. Ils ne peuvent avancer que la gloire leur est due d'avoir ruiné Jérusalem, d'avoir contraint les Romains à remporter une si funeste victoire, et d'avoir mérité qu'on les considère comme ayant mis le feu dans le temple, puisqu'on l'y a mis trop tard à leur gré. Us virent brûler la ville haute sans en témoigner la moindre douleur ni jeter une seule larme , quoiqu'il y eût des RomainsT;ouchés de ces sentiments d'humanité.

» Cependant Titus faisait toujours avancer ses plates-formes , quoique ceux qui y travaillaient fussent fort incommodés par les Juifs qui défendaient les murailles ; il envoya une partie de sa cavalerie se mettre en embuscade dans les vallées , afin de prendre ceux

qui sortaient pour aller chercher des vivres, entre lesquels il y avait des gens de guerre à qui ce qu'ils volaient dans la ville ne suffisait pas ; mais la plus grande partie était du pauvre peuple, que la crainte de laisser leurs femmes et leurs enfants exposés à la rage de ces furieux empêchait de s'enfuir, et que la faitti conlraignait de sortir. La nécessité et l'appréhension du supplice les obligeaient à se défendre, lorsqu'ils étaient découverts et attaqués; et, comme ils ne pouvaient espérer de miséricorde après s'être défendus, ils n'en demandaient point aussi , et on les crucifiait à la vue des assiégés, Titus trouvait qu'il y avait en cela d'autant plus de cruauté , qu'il ne se passait point de jour que l'on n'en prît jusqu'à cinq cents, et quelquefois davantage; mais il ne voyait point d'apparence de renvoyer des gens qui avaient été pris de force : il trouvait trop de difficulté de les faire garder à cause de leur grand nombre, et il espérait que la vue d'un spectacle si terrible pourrait toucher les assiégés par la crainte d'être traités de la même sorte ; car la haine et la colère dont les soldats romains étaient animés faisaient souffrir à ces misérables , avant de mourir, tout ce que l'on pouvait attendre de T insolence des gens de guerre. A peine pouvaiir-on suffire à faire des croia; et à trouver de la place pour les planter; mais tant s'en faut que les factieux changeassent pour cela de sentiment, qu'ils en devenaient au contraire plus furieux. Ils amenaient sur les murailles, attachés avec des cordes, les amis de ceux qui s'étaient enfuis et ceux du peuple qui témoignaient le plas désirer la paix , et disaient que ceux qui étaient entre les mains

des Romains n'y étaient pas comme prisonniers, mais comme suppliants. Cet artifice arrêta durant qaelque temps plusieurs de ceux qui avaient dessein de s'enftiir; mais il ne fut pas plutôt découvert, qu'un grand nombre s'en allèrent, sans que P appréhension du supplice qu'ils ne doutaient point qui ne leur fût préparé pût les retenir, la mort qu'ils recevaient par les mains de leurs ennemis leur paraissant douce en comparaison de ce que la famine leur faisait sofiflFrir. Titua fit couper les mains à plusieurs^ et les renvoya en cet état à Jean et à Simon , pour faire voir par un si rude traitement qu'ils n'étaient pas des transfuges , et leur faire connaître qu'ils devaient au moins alors cesser de le vouloir contraindre à ruiner la ville , et penser plutôt , dans cette dernière extrémité, à sauver leur vie, à sauver leur patrie , et à sauver ce temple auquel nul autre n'était comparable. Mais en même temps ce grand prince pressait ses travaux pour réduire par la force ceux qu'il ne pouvait ramener par la raison.

» Trouvant beaucoup de difficultés à empêcher les sorties , il prit le parti d'élever autour de la ville une muraille dont le circuit fût de trente-cinq stades, avec treize forts de dix stades de tour, et, ce qui paraît incroyable , c'est que ce grand ouvrage fut commencé et achevé en trois jours.

» Les Juifs , se voyant alors entièrement renfermés dans la ville, désespérèrent de leur salut. La famine, qui croissait toujours, dévorait des familles entières. Les maisons étaient pleines de corps morts de femmes et d'enfants, et les rues l'étaient de ceux des vieillards. Les jeunes , tout enflés et tout languissants , allaient

en chancelant à chaque pas dans les places publiques ; on les aurait plutôt pris pour des spectres que pour des personnes vivantes ; la moindre chose qu'ils rencontraient les faisait tomber. Ainsi, ils n'avaient pas la force d'enterrer les morts ; et, quand ils l'auraient eue, ils n'auraient pu s'y résoudre, tant à cause de leur trop grand nombre, que parce qu'ils ne savaient combien il leur restait à eux-mêmes de temps à vivre. Que si quelques-uns s'efforçaient de rendre ce devoir de piété, ils expiraient presque tous en s'en acquittant, et d'autres se traînaient comme ils pouvaient jusqu'au lieu de leur sépulture , pour y attendre le moment de leur mort, qui était si proche.

» Au miUeu d'une si affreuse misère , on ne voyait point de pleurs , on n'entendait point de gémissements, parce que cette horrible faim dont l'âme était occupée étouffait tous les autres sentiments. Ceux qui vivaient encore regardaient les morts avec des yeux secs ; leurs lèvres tout enflées et toutes livides , faisaient voir la mort peinte sur leurs visages. Le silence était aussi grand par toute la ville que si elle eût été ensevelie dans une profonde nuit ou qu'il n'y fût resté personne. Dans une telle misère , ces scélérats , qui en étaient la principale cause , plus cruels que la faim et que les bêtes les plus furieuses , entraient dans ces maisons devenues des sépulcres, y dépouillaient les morts, leur étaient jusqu'à leur chemise , et , ajoutant la moquerie à une si épouvantable inhumanité , perçaient de coups ceux qui respiraient encore , pour éprouver si leurs épées étaient bien tranchantes ; mais , par une autre cruauté toute contraire, ils refusaient avec mépris de

taer ceux qui les en priaient , ou de leur prêter leurs épées pour se tuer eux-mêmes , afin de se délivrer des maux que la famine leur faisait souffrir. Les mourants, en rendant Tâme , tournaient les yeux vers le temple , et avaient le cœur outré de douleur de laisser encore en vie ces scélérats qui le profanaient d'une manière si horrible. Ces monstres d'impiété faisaient au com- • mencement enterrer les morts aux dépens du trésor public , pour se délivrer de leur puanteur ; mais , ne pouvant plus y sufiire, ils les faisaient jeter par-dessus les murs dans les vallées. L'horreur qu'eut Titus de les eu voir pleines , lorsqu'il faisait le tour de la place, et l'étrange pourriture qui sortait de tant de corps, lui firent jeter un profond soupir ; il leva les mains vers le ciel , et prit les dieuœ à témoin quil nen était pas la caitse,

» Une partie de ceux qui s'enfuyaient de Jérusalem pour se sauver se jetaient par-dessus les murailles; d'autres prenaient des pierres sous prétexte de vouloir s'en servir contre les Romains, et passaient ensuite de leur côté. Mais après avoir évité un mal ils tombaient dans un autre encore plus grand , parce que la nourriture qu'ils prenaient leur donwait une mort plus prompte que celle dont la faim les menaçait ; car étant enflés et comme hydropiques , ils mangeaient avec tant d'avidité pour remplir ce vide qui mettait la nature dans la défaillance, qu'ils crevaient presque à l'heure même. Ceux qui devenaient sages par leur exemple évitaient cet inconvénient en ne mangeant que peu aria fois, pour accoutumer leur estomac à ses fonctions ordinaires : mais ils se trouvaient alors dans

374 DESTHUCTION

un état plus déplorable qu'auparavant. Nous avons vu comment ceux qui voulaient se sauver avalaient de Tor, dont il y avait dans la ville une telle quantité , que ce qui valait auparavant vingt-cinq attiques n'en valait plus que douze. Il arriva qu'un des transfuges ayant été surpris au camp des Syriens, lorsqu'il cherchait dans ce dont la nature l'avait obligé de se décharger, cet or qu'il avait avalé, le bruit courut aussitôt dans le camp que ces transfuges avaient le corps tout rempli d'or ; et plusieurs des Syriens et des Arabes fewr fendirent le ventre pour chercher dans leurs entrailles de quoi satisfaire leur abominable avarice ; ce qui peut passer, à mon avis, pour la plus horrible de toutes les cruautés que les Juifs aient éprouvées, quelque grandes et quelque extraordinaires qu'aient été les autres; car, dans une seule nuit , deux mille finirent leur vie de cette sorte.

» Titus en conçut une telle horreur, qu'il résolut de faire environner par sa cavalerie tous les coupables pour les faire tuer à coups de dards ; et il l'aurait exécuté, s'il ne se fût trouvé que leur nombre surpassait de beaucoup celui des morts. Il assembla tous les chefs de ses troupes auxiliaires, et même de celles de l'empire , parce que quelques soldats romains avaient eu part à ce crime, et leur dit avec colère : « Est-il pos- » sible qu' il se soit trouvé parmi vos soldats des hommes » qui , plus cruels que les bêtes les plus cruelles , n'aient » pas craint de commettre un si détestable crime par » l'espérance d'un gain incertain, et qui n'aient point » de honte de s'enrichir d'une manière si exécrable? » Quoi ! les Arabes et les Syriens auront l'audacq

» d'exercer de si horribles inhumanités dans une » guerre qui ne les regarde point , et de donner sujet » d'attribuer aux Romains ce que leur avarice, leur » cruauté et leur haine pour les Juifs leur font faire? x>

» Après que ce grand et juste prince eut parlé de la sorte, il déclara que, si quelqu'un était si méchant et si hardi que d'oser à l'avenir entreprendre rien de semblable, il lui en coûterait la vie, et commanda à tous les officiers des légions de faire une recherche trèsexacte de ceux que l'on en soupçonnerait. Mais nulle crainte du châtiment n'est capable de réprimer l'avarice : l'amjaur du gain est si naturel aux hommes, que cette passion, croissant toujours, au lieu que l'âge diminue les autres, il n'y en a point qui T égale; et Dieu, qui af^ait condamné ce misérable peuple à périr ^ permettait que tout ce qui aurait pu contribuer à son salut tournât à sa perte. Ainsi , ce que la peine ordonnée par Titus empêchait de commettre publiquement , se commettait en secrel. Ces barbares , après avoir pris garde s'ils n'étaient point aperçus des Romains, continuaient d'ouvrir le ventre de ceux de ces fugitifs qui tombaient enU*e leurs mains, pour y chercher de l'or, et satisfaire par un gain si abominable leur ardent désir de s'enrichir : mais le j^Ius souvent ils ne trouvaient rien. La plupart de ces pauvres gens étaient les malheureuses victimes d'une trompeuse espérance, et cette horrible inhumanité empêcha plusieurs Juifs de sortir pour se rendre aux Romains.

» Cependant la famine continuait à faire un tel ravage dans la ville, que le nombre de ceux qu'elle consumait était incalculable. Qui pourrait entreprendre

d'expliquer les horribles misères qu'elle causait? Sur le moindre soupçon qu'il restait quelque chose à manger dans une maison , on lui déclarait la guerre. Les meilleurs amis devenaient ennemis, pour tâcher de soutenir leur vie de ce qu'ils se ravissaient les uns aux autres. On n'ajoutait pas foi même aux mourants, lorsqu'ils disaient qu'il ne leur restait plus rien; mais par une inhumanité plus que barbare , on les fouillait pour savoir s'ils n'avaient point caché sur eux quelque morceau de pain. Quand ces hommes, à qui il restait à peine la figure humaine, se voyaient trompés dans leur espérance de trouver de quoi se rassasier, on les aurait pris pour des chiens enragés, et la moindre chose qu'ils rencontraient les faisait chanceler comme des gens ivres. Ils ne se contentaient pas de chercher une seule fois jusque dans tous les recoins d'une maison , ils recommençaient diverses fois : et leur faim enragée leur faisait ramasser, pour se nourrir , ce que les plus sales de tous les animaux fouleraient aux pieds. Ils mangeaient jusqu'au cuir de leurs souliers et de leurs boucliers , et une poignée de foin pourri se vendait quatre attiques. Mais pourquoi m' arrêter à des choses inanimées, pour faire connaître jusqu'à quelle extrémité allait cette épouvantable famine, puisque j'en ai une preuve qui est sans exemple parmi les Grecs et même parmi les nations les plus barbares? Celui-ci est si horrible, que, comme il paraît incroyable, je n'aurais pu me résoudre à le rapporter, si je n'en avais plusieurs témoins, et si, dans les maux que ma patrie a soufferts, ce ne lui était qu'une faible consolation d'en supprimer la mémoire.

» Une dame, nommée Marie, fille d'Éléazar, et fort riche, était venue avec d'autres du bourg de Bathéchor , c' est-à-dire niaisàn et Hysope , se réfugier à Jérusalem , et s'y trouva assiégée. Les tyrans, sous la cruauté desquels cette malheureuse ville gémissait, ne se contentèrent pas de lui ravir tout ce qu'elle avait apporté de plus précieux; ils lui prirent aussi à diverses fois ce qu'elle avait caché pour vivre. La douleur de se voir traiter de la sorte la mit dans un tel désespoir, qu'après avoir fait mille imprécations contre eux, il n'y eut point de paroles outrageuses qu'elle n'employât pour les irriter, afin de les porter à la tuer. Mais il ne se trouva pas un seul de ces tigres qui, par son ressentiment de tant d'injures ou par compassion pour elle, voulût lui faire cette grâce. Lorsqu'elle se trouva ainsi réduite à cette dernière extrémité de ne pouvoir plus, de quelque côté qu'elle se tournât, espérer aucun secours, la faim qui la dévorait, et encore plus le feu que la colère avait allumé dans son cœur , lui inspirèrent une résolution qui fait horreur à la nature. Elle arracha son fils de la mamelle, et lui dit : « Enfant infortuné, et dont on ne » peut assez déplorer le malheur d'être né au milieu » de la guerre, de la famine, et des diverses factions » qui conspirent à Tenvi à la ruine de notre patrie, » pour qui te conserverais-je? serait-ce pour être es- » clave des Romains, quand même ils voudraient nous » sauver la vie? Mais la faim ne nous l'ôterait-elle pas » avant que nous pussions tomber entre leurs mains? » Et ces tyrans qui nous mettent le pied sur la gorge, » ne sont-ils pas encore plus redoutables et plus cruels » que les Romains et que la faim? Ne vaut-il donc pas

» mieux que tu meures et me serves de nourriture , » pour faire enrager ces factieux , et pour étonner la » postérité par une action si tragique, qu'il ne.manque » que cela seul pour combler la mesure des maux qui » rendent aujourd'hui les Juifs le plus malheureux ^ peuple qui soit sur la terre?. . . « Après avoir parlé de la sorte , elle tua son fils , le fit cuire , en mangea une partie, et cacha l'autre.

» Ces impies, qui ne vivaient que de rapines, entrèrent aussitôt après dans la maison de cette dame , et, ayant senti l'odeur de cette viande abominable, la^ menacèrent de la tuer si elle ne leur montrait ce qu'elle avait préparé pour manger. Elle leur répondit qu'il lui en restait encore une partie, et leur montra ensuite les pitoyables restes du corps de son fils. Quoiqu'ils eussent des cœurs de bronze, une tdle vue leur donna tant d'horreur, qu'ils semblaient être hors d'euxmêmes. Mais elle , dans le transport où la mettait sa fureur, leur dit avec un visage assuré : « Oui , c'est » mon propre fils que vous voyez, et c'est moi-même » qui ai trempé mes mains dans son sang. Vous pou- » vez bien en manger, puisque J'en ai mangé la pre- » mière. Êtes-vous moins hardis qu'une femme, et » avez-vous plus de compassion qu'une mère? Que si » votre pitié ne vous permet pas d'accepter cette vie- » time, j'achèverai de la manger. » Ces gens, qui n'avaient jamais su jusqu'alors ce que c'était que l'humanité, s'en allèrent tout tremblants; et, quelque grande que fût leur avidité de trouver de quoi se nourrir, ils laissèrent le reste de cette détestable viande à cette malheureuse mère.

)) Lé bruit d'une action si funeste se répandit aussitôt par toute là ville; T horreur que tous en conçurent ne fut pas moins grande que si chacun en particulier eût commis un semblable crime. Les plus pressés de la faim ne souhaitaient rien tant que d'être promptement délivrés de la vie, et estimaient heureux ceux qui étaient morts avant d'avoir pu voir ou entendra raconter une chose si exécrable.

)) Les Romains apprirent bientôt aussi la nouvelle de cet enfant sacrifié par sa propre mère au désir de se conserver elle-même. Quelques-uns ne la pouvaient croire, d'autres étaient touchés de compassion; mais elle augmenta dans la plupart la haine qu'ils avaient déjà contre les Juifs. Titus, pour se justifier devant les dieux sur ce sujet, protesta hautement : qu'il avait offert aux Juifs une amnistie générale de tout le passé, et que, puisqu'ils avaient préféré la révolte à l'obéissance , la guerre à la paix , la famine à l'abondance , et qu'ils avaient été les premiers à mettre de leurs propres mains le feu dans le temple, qu'il s'était efforcé de leur conserver , ils méritaient d'être réduits à se nourrir d'une viande si détestable ; mais qu'il ensevelirait cet horrible forfait sous les ruines de la capitale, afin que le soleil , en faisant le tour du monde , ne fût pas obligé de cacher ses rayons par l'horreur de voir une ville où les mères se nourrissaient de la chair de leurs enfants, et où les pères n'étaient pas moins coupables qu'elles, puisque de si étranges misères ne pouvaient les faire résoudre à quitter les armes... Telles furent les paroles de ce grand prince, parce que, considérant jusqu'à quel excès allait la rage de ces fae-

f^wmmmmu^^^'

lieux, il ne croyait pas qu'après avoir souffert des maux dont la seule appréhension devait les ramener à leur devoir, rien pût jamais les faire changer.

» Loin de demeurer en repos, ils firent encore une autre sortie sur les assiégeants, et en vinrent aux mains avec eux. Les Romains les mirent en fuite et les poursuivirent jusqu'au temple.

» Alors un soldat, sans avoir reçu aucun ordre et sans appréhender de commettre un horrible sacrilège , mais comme poussé par un mouvement de Dieu , se fit soulever par un de ses compagnons, et jeta par la fenêtre d'or une pièce de bois tout enflammée dans le lieu par oii l'on allait aux bâtiments faits alentour du temple du côté du septentrion. Le feu s'y prit aussitôt ; et, dans un si extrême malheur, les Juifs jetèrent des cris efiroyables. Ils coururent pour tâcher d'y remédier, rien ne pouvant plus les obliger d'épargner leur vie, lorsqu'ils voyaient périr devant leurs yeux ce temple qui les portait à la ménager par le désir de le conserver.

» On en donna prbmptement avis à Titus , qui , au retour du combat, prenait un peu de repos dans sa tente. Il partit à l'instant pour aller faire éteindre le feu. Tous les chefs le suivirent, et les légions après eux, avec une confusion, un tumulte, et des cris tels que l'on peut se l'imaginer lorsque, dans une surprise, une si grande armée marche sans commandement et sans ordre. Titus criait de toutes ses forces , et faisait signe de la main pour obliger les siens à éteindre le feu; mais un plus grand bruit empêchait qu'on l'entendît, et l'ardeur et la colère dont les soldats étaient

animés dans cette guerre ne leur permettaient pas de prendre garde aux signes qu'il leur faisait. Ainsi, ces légions qui entraient en foule ne pouvaient , dans leur impétuosité, être retenues ni par ses ordres, ni par ses menaces : leur seule fureur les conduisait. Ils se pressaient de telle sorte, que plusieurs étaient renversés et foulés aux pieds ; et d'autres, tombant dans les ruines des portiques et des galeries encore toutes brûlantes et toutes fumantes, n'étaient pas, quoique victorieux, moins malheureux que les vaincus. Lorsque tous ces gens de guerre furent arrivés au temple, ils feignirent de ne point entendre les ordres que leur donnait leur empereur; ceux qui étaient derrière exhortaient les plus avancés à mettre le feu, et il ne restait alors aux factieux nulle espérance de pouvoir l'empêcher.

» De quelque côté qu'on jetât les yeux, on ne voyait que fuite et que carnage. On tua un très-grand nombre de pauvres gens qui étaient sans aimes et incapables de se défendre. Le tour de l'autel était plein de monceaux de corps morts de ceux que l'on y jetait après les avoir égorgés sur ce lieu saint, qui n'était pas destiné à sacrifier de telles victimes , et des ruisseaux de sang coulaiçnt tout le long des degrés.

)) Lorsque le feu dévorait ainsi ce superbe temple, les soldats, ardents au pillage, tuaient tous ceux qu'ils y rencontraient. Ils ne pardonnaient ni à Tâge ni à la qualité : les vieillards aussi bien que les enfants, et les prêtres comme les laïques, passaient par le tranchant de l'épée. Tous se trouvaient enveloppés dans ce carnage général , et ceux qui avaient recours aux prières n'étaient pas plus humainement traités que ceux qui

avaient le courage de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Les gémissements des mourants se mêlaient au bruit du pétillement du feu , qui gagnait toujours plus avant; et F embrasement d'un si grand édifice, joint à la hauteur de son assiette , faisait croire à ceux qui ne le voyaient que de loin que toute la ville était en feu.

» On ne saurait rien s'imaginer de plus terrible que le bruit dont l'air retentissait de toutes paris : car quel n'était pas celui que faisaient les légions romaines dans leur fureur! quels cris ne jetaient point les factieux qui se voyaient environnés de tous côtés du fer et du feu! quelles plaintes ne faisait point ce pauvre peuple, qui, se trouvant alors dans le temple, était dans une telle frayeur qu'il se jetait en fuyant au inilieû des ennemis ! et quelles voix confuses ne poussait point jusqu'au ciel la multitude de ceux qui, de dessus la montagne opposée au temple, voyaient un spectacle si affreux ! Ceux mêmes que la faim avait réduits à une telle extrémité, que la mort était prête à leur fermer pour jamais les yeux , apercevant cet embrasement du temple , rassemblaient tout ce qui leur restait de force pour déplorer un si étrange malheur; et les échos des montagnes d'alentour et du pays qui est au delà du Jourdain redoublaient encore cet horrible bruit. Mais, quelque épouvantable qu'il fût , les maux qui le causaient l'étaient encore davantage. Ce feu qui dévorait le temple était si grand et si violent, qu'il semblait que la montagne même sur laquelle il était assis brûlât jusque dans ses fondements. Le sang coulait en telle abondance qu'il paraissait disputer avec le

feu à qui s'étendrait le plus. La multitude de ceux qui étaient tués surpassait le nombre de ceux qui les sacrifiaient à leur colère et à leur vengeance. Toute la terre était couverte de corps morts ; et les soldats marchaient dessus pour poursuivre , par un chemin si effroyable, ceux qui s'enfuyaient. Mais en6n les factieux firent un si grand effort qu'ils poussèrent les Romains, gagnèrent le temple extérieur , et de là se retirèrent dans la ville.

» Les soldats, s'y étant précipités, tuaient encore sans distinction ceux qui s'offraient sous leurs pas, brûlaient toutes les maisons et les personnes qui s'y étaient réfugiées. Ceux qui entraient dans quelquesunes pour piller les trouvaient pleines de corps de familles tout entières que la faim y avait fait périr, et l'horreur d'un tel spectacle les en faisait sortir les mains vides. Mais ce qui semblait les toucher de quelque compassion pour les morts ne les rendait pas plus humains envers les vivants : ils tuaient tous ceux qu'ils rencontraient. Le nombre des corps entassés les uns sur les autres était si grand , qu'il bouchait les avenues des rues, et le sang dans lequel la ville nageait éteignait le feu en plusieurs endroits. Le meurtre cessait sur le soir, et l'embrasement s'augmentait la nuit.

. » Comme, à la fin , les Romains étaient las de tuer, et qu'il restait encore une grande multitude de peuple, Titus commanda de l'épargner, et de ne faire passer au fil de l'épée que ceux qui se mettraient en défense ; mais les soldats ne laissèrent pas de tuer contre son ordre les vieillards et les plus débiles. Ils gardèrent

seulement ceux qui étaient vigoureux et capables de servir, et les enfermèrent dans le temple destiné pour les femmes. Titus en donna le soin à l'un de ses aflfranchis nommé Fronton , en qui il avait une grande confiance, avec pouvoir d'ordonner de chacun d'eux selon qu'il le jugerait à propos. Fronton fit mourir les voleurs et les séditieux qui s'accusaient les uns les autres , réserva pour le triomphe les plus jeunes , les plus robustes et les mieux faits , envoya enchaînés en Egypte ceux qui étaient au-dessus de dix-sept ans pour travailler aux ouvrages publics ; et Titus en distribua un grand nombre par les provinces, pour servir à des spectacles de gladiateurs et de combats contre les bêtes. Quant à ceux qui étaient au-dessous de dix-sept ans , ils furent vendus.

» Pendant que l'on ordonnait ainsi de ces misérables , onze mille moururent : les uns , parce que leurs gardes , qui les haïssaient , ne leur donnaient point à manger; les autres, à cause qu'ils le refusaient, par le dégoût qu'ils avaient de vivre, et aussi parce qu'il y avait de la peine à trouver du blé pour nourrir tant de personnes.

» Le nombre de ceux qui furent faits prisonniers durant cette guerre montait à quatre-vingt-dix-sept mille , et le siège de Jérusalem coûta la vie à onze cent mille, dont la plupart, quoique Juifs de nation, n'étaient point nés dans la Judée , mais y étaient venus de toutes les provinces pour solenniser la fête de Pâques , et s'étaient ainsi trouvés enveloppés dans cette guerre. Comme il n'y avait pas de lieu pour les loger tous, là peste s'y mit et fut bientôt suivie de la famine.

Que si Ton a peine à croire que cette ville, étant si grande, fût tellement peuplée qu'elle n'eût pas de quoi loger ce nombre de Juifs venus du dehors , il n'en faut point de meilleure |)reuve que le dénombrement fait par Cestius; car ce gouverneur, voulant faire con^ naître à Néron , qui avait tant de mépris pour les Juifs, quelle était la force de Jérusalem , pria les sacrificateurs de trouver moyen de compter le peuple. Ils choisirent pour cela le temps de la fête de Pâques, auquel, depuis neuf heures jusqu'à onze , on ne cessait d'immoler des victimes ; on en mangeait ensuite la chair daDS les familles , qui » ne pouvant être moindres que de dix personnes, l'étaient quelquefois de vingt, et il se trouva qu'il y avait eu deux cent cinquante-cinq mille six cents bêtes immolées : ce qai , à compter seulement dix personnes pour chaque bête , revenait à deux millions cinq cent cinquante-six mille individus tous purifiés et sanctifiés.

» Ainsi, cette grande multitude, qui s'était rendue de tant de divers endroits à Jérusalem avant le siège, s'y trouva enfermée, comme dans une prison, lorsqu'il commença

» Il paraît, par ce que je viens de dire, que nais accidents humains , nuls fléaux envoyés de Dieu n'ont jamais causé la ruine d'un si grand nombre de peuple que celui-ci, qui périt parla peste, la famine, le fer et le feu dans ce grand siège , ou qui fut fait esclave des Romains. » (Josèphe.)

Uù JÉRUSALEU AUJOURD'HUI

Page 1