‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem, premièreChapitre 61 sur 63 · LNAUGURATION DES ROIS DE JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

LNAUGURATION DES ROIS DE JÉRUSALEM

Les Assises de Jérusalem présentait le tableau curieux de r inauguration des rois de la Terre-Sainte.

Quand le sceptre de Jérusalem passait dans la main d'un nouveau souverain , ce prince rassemUait , en aussi grand nombre qu'il lui était possible, les meilleurs hommes liges , et leur faisait savoir comment le royaume lui était échu, en leur exposant ses droits au trône. Ces hommes venaient se réunir tous en une assemblée; et s'ils étaient certains qu'il fût légitime seigneur [droit heir) comme il l'avançait, ils devaient venir en sa présence et lui dire :

(( Nous reconnaissons que vous êtes tel que vous nous avez dit, et nous sommes prêts à faire ce qui est requis par vous. »

Alors le Roi devait s'agenouiller et poser la main droite étendue sur l'Évangile. Un des hommes lui disait aussitôt :

« Sire, vous jurez sur les saints Évangiles de Dieu , comme chrétien, que vous garderez, sauverez, aiderez, maintiendrez et défendrez, de tout votre loyal pouvoir, la sainte Église, les veuves et les orphelins, dans tout ce qui est juste et raisonnable, et que vous accomplirez les bons usages et coutumes de ce royaume, ainsi que les dons et privilèges que vos prédécesseurs ont accordés aux habitants. »

Après que le Roi avait juré, il devait s'asseoir ; et les hommes liges, Tun après^ Tantre, lui feisaient hommage.

Lorsque le Roi s'était fait reconnaître ainsi par ses féaux et vassaux liges, et qu'ils lui avaient fait hommage à raison de leurs fiefs , il devait se faire reconnaître aussi et recevoir par le peuple ; et c'est alors que commençait la cérémonie du couronnement. Le Patriarche, avant de mettre la couronne sur la tête du Roi, s'adressait à tout le peuple, et lui criait :

« Entre vous qui êtes assemblés, seigneurs, prélats, maîtres et officiers, barons, chevaliers, hommes liges, bourgeois, et toutes manières de gens et de peuple qui êtes ici , nous sommes pour couronner ce Roi , et nous voulons que vous nous disiez s'il est légitime seigneur {droit heir) du royaume de Jérusalem. »

Cette interpellation devait se répéter trois fois ; et il fallait que la masse des assistants répondît trois fois : Oui.

Sur quoi on entonnait le Te Deum; le Prélat couronnait le Prince ; les assistants criaient trois fois : Fws le Roi! et le nouveau monarque donnait le baiser à tout le monde.

Mais en terminant toutes ces notes, qui, bien qu'un peu confuses , feront connaître , nous l'espérons , le royaume franc de Jérusalem , nous devons arrêter encore f attention du lecteur curieux sur ce qui fit la seule force de ce royaume. C'était au reste la force du moyen âge : nous voulons dire la cheva^iç.

Pes digressions ne donneraient qu'ime frmde intel-

ligeûce de cette grande institution , enfantée par le dévouement catholique, et stérile hors de l'Église. Nous en ferons mieux comprendre l'importance, en nous bornant à rapporter ici le fabliau céièl^^e de Hugues de Tabarie (version de Legrand d'Aussy) , intitulé :

l'ordre de chevalerie.

« Il e^t utile d'écouter un homme sage; on gagne toujours à l'entendre. Cest ce que vous prouvera l'histoire que je vais dire , et qui arriva en Asie à un Sarasin loyal , à ce Saladin , roi puissant et guerrier sj redoutable \ Long-temps il fit couler le sang chrétien et affligea notre sainte religion. Lassés enfin de leurs maux, nos pieux guerriers se réunirent contre lui. De toutes parts on les vit accourir pour le combattre ; et, si le courage donnait la victoire, ils l'eussent obtenue sans doute : mais le ciel, qui seul peut l'accorder, la leur refusa , et presque tous dans ce grand jour perdirent ou la liberté ou la vie.

» Parmi les prisonniers se trouvait le brave prince Hugues de Tabarie, seigneur de Galrlée '. Il fut con-

1 Tous ceux qui ont lu l'histoire des Croisades connaissent ce Salaheddin , qui , après avoir été au service des soudans d'Egypte, usurpa leur trône, devint un conquérant célèbre , se fît pardonner en quelque sorte ces deux crimes et obtint le nom de grand, que fa postérité lui a conservé. Les éloges qu'en fait ici le poète dans son fabliau , malgré l'horreur que les idées de son siècle devaient lui inspirer pour le plus redoutable ennemi qu'aient eu en Asie les Croisas , est une des plus fortes preuves de l'estime que ce héros avait su inspirer aux chrétiens. (Note de Legrand d'Aussy.)

' Hugues , châtelaÎQ de Saint-Omer , fui un des seigneurs fran-

duit au vainqueur, qui , plein d'estime pour son nom déjà célèbre, le salua avec amitié, se félicitant de tenir dans ses fers un tel guerrier; mais qui lui annonça fièrement qu'il fallait ou payer une forte rançon, ou se résoudre à perdre la tête. Hugues ayant le choix, vous devinez aisément celui qu'il fît. Il demanda donc quelle serait cette rançon. Elle fut fixée à cent mille besants '' : et d abord il désespéra de l'acquitter, eût-il même vendu jusqu'à sa principauté.

» — Tu les fourniras sans la vendre , repartit Saladin. Brave chevalier et prince considéré, va demander ta liberté aux chrétiens de ces climats. Il n'est point parmi etix de guerrier estimable qui ne s'honore d'y avoir contribué.

» D'après ce conseil , le Soudan permit à Hugues de partir dès le jour même pour en aller recueillir les fruits ; et il n'exigea de lui qu'une seule condition , celle de venir dans deux ans , si la rançon n'était pas entière, se remettre entre les mains de son vainqueur. Tabarie s'y engagea par serment; et, après avoir remercié Saladin , il se disposait à sortir, quand celui-ci, l'arrêtant par la main , le conduisit dans un apparte-

çais qui suivirent Godefroid de Bouillon à la première Croisade. Dans le partage qu'on fit du royaume de Jérusalem , après sa conquête, vers WOl, Hugues eut pour récompense de ses services la seigneurie de Galilée et la principauté de Tibériade, d'où il fui ap« pelé par corruption Tabarie. Celui dont il s'agit dans le fabliau fut fait prisonnier en 4179. On voit encore dans Villehardouin un Raoul et un Hugues de ce nom, descendants des premiers , venir de la Terre-Sainte à Constantinople quand les Croisés, en 4204, sous la conduite de Baudouin, comte de Flandre, et du marquis de Montferrât, s'en emparèrent. (Id&n,) > Un besant valait plus de 50 francs d'aujourd'hui.

m^it rrtiré) et là, le questionnant sur cette chevalme dont il avait si souvent entendu parler, il le pria , par la foi qu'il devait au Dieu de sa religion, de lui apprendre quelle était cette dignité, et de la lui conférer, avant son départ , de sa propre main ' .

* Il est certain que, soit par estime pour la chevalerie , soit pour se tendre plus respectables à des ennemis qui au delà de cet honneur militaire ne voyaient rien d'estimable , plusieurs généraux sarasins se sont fait armer chevaliers par des généraux chrétiens. Facardin , cet émir qu'eut à combattre en Egypte saint Louis , l'était des mains de l'empereur Frédéric (Choisy, Vie de saint Louis, page 454). Oti lit aussi que, pendant la captivité du saint roi, un des chefs musulmans entra dans sa tente en lui criant , le sabre levé : — a Fais-moi chevalier , ou je te tue , » — et que le pieux monarque, d*un air intrépide, lui répondit : — « Fais-toi chrétien, et je te ferai chevalier » (Du Chesne, tome v, page 404)» Saladin lui-même , si Ton s'en rapporte sur ce fait à nos historiens (car on prétend que les historiens orientaux n'en parlent pas) , se fit conférer la chevalerie , non par les mains de Tabarie, mais par celles de Humfroi de Thoron [Gesta Dei per Francos)^ qu'il 6t prisonnier à la bataille de Tibériade. Ainsi, la fiction du fabliau, qui ne^paratt être qu'un cadre ingénieux pour amener l'éloge et les détails de cette cérémonie , est réellement fondée sur un fait véritable.

Chevalier, dans l'origine, signifiait tout noble titré qui devait service de cheval pour un bénéfice militaire. On était chevalier par son fief, et c'est à ce titre qu'on voit des femmes chevaleresses quand ce fief était de nature à être possédé par une femme; comme on voit des femmes présider aux plaids et tenir les assises en qualité de comtesses et de vicomtesses [Histoire de Languedoc y tome ii). Mais ce n'est pas de cette chevalerie qu'il s'agit ici et dans le cours de cet ouvrage : c'est de cette dignité guerrière inventée en France dans le onzième siècle , d'après quelques-uns de nos anciens usages militaires, adoptée par toute TEurepe, que les rois eux-mêmes se faisaient honneur de porter et comptaient parmi leurs titres , enfin qui donnait certains privilèges, certaines armes, et se conférait avec certaines cérémonies, dont les principales étaient de frapper le récipiendaire, de lui ceindre le baudrier avec l'épée et de lui chausser les éperons, (Note de Legrand i'Amsy.)

n Hagues , qai eût craint de profaner le saint ordre s'il Tavait prostitué à an infidèle, s'en défendit d'abord et s'excusa. Mais le Soudan irrité lui faisant remarquer dans quels lieux il osait braver le maître de son sort, Tabarie, devenu docile, commença à la fois et la cérémonie et l'enseignement.

n D'abord il fit laver le visage, raser la barbe et couper les cheveux du Soudan ; et pendant ce temps il ordonna qu'on lui préparât un bain. Interrogé pourquoi ces préliminaires, il répondit qu'ils annonçaient, ainsi que le bain , symbole du premier baptême , la pureté de Tâme , sans laquelle un chevalier doit craindre de se présenter ; et cette première explication saisH le Sarasin de respect pour une institution si sainte. Le lit dans lequel on le coucha au sortir du bain était , lui dit Hugues , l'emblème de ce paradis que Dieu destine à la récompense d'une vie pure et au repos d'un bras employé pour secourir les faibles et les opprimés. La chemise qu'on lui fit prendre ensuite deyait le faire ressouvenir de tenir son cœur net et pur comme elle ; et la robe écarlate qu'il mit pardessus lui rappeler sans cesse qu'un vrai chevalier doit toujours être prêt à répandre son sang pour son Dieu et pour sa foi.

» 11 restait une dernière cérémonie * : c'était la colée ";

* L'auteur ne parle ni de la veille des armes dans une église , ni de la confession par laquelle on devait se préparer à la cérémonie , ni de la communion qu'on recevait le jour même ; et cela sans doute parce qu'il instruit un prince infidèle. On va voir cependant qu'il lui recommandera de jeûner le vendredi en l'honneur de la Passion et d'entendre tous les jours la messe. [îdem,)

' On donnait un petit soufflet au chevalier, comme pour lui an-

mais comme il fallait frapper le monarque , Hugues le pria de ne la point exiger. Il y substitua quatre points d'instractio^ bien importants, recommandant au Sarasin :

a 1 ** De ne jamais parler contre la vérité , et de haïr les menteurs au point de fuir Tair qu'ils respireraient ;

» a^* D'enlendi'e chaque jour la messe et d'y faire une offrande ;

» 3"* De jeûner tous les vendredis en l'honneur de la Passion, ou d'y suppléer par quelque œuvre pie;

)) 4** Enfin , de voler au secours des dames toutes les fois qu'elles auraient besoin de son bras : car quiconque , ajouta-t-il , prétend à l'honneur et à l'estime doit ne redouter, pour les servir, ni dangers ni fatigues.

» Ces leçons sublimes enthousiasmaient Saladin. Pour témoigner à Hugues l'étendue de sa reconnaissance , il lui accorda en présent la liberté de dix chevaliers, à choisir parmi ceux des siens qui avaient été pris dans le combat. Le prince le remercia.; mais, enhardi par la bonté du Soudan , et toujours occupé de sa rançon :

» T— Sire, ditr-il, vous m'ordonniez, il n'y a qu'un instant, de solliciter le prix de ma liberté, et vous me

noncer que c'était là le dernier outrage qu'il devait recevoir. A ce soufflet, qu'on nomma colée, du latin colaphus, on substitua,, par différents égards sans doute, trois coups de plat d'épée sur les épaules ou sur le col. On embrassait ensuite le chevalier, ce qui fit nonmier cette cérémonie accolade. L'accolade était la seule réception qu'on employât dans les occasions pressantes où les autres étaient impraticables : par exemple, quand on conférait la chevalerie sur un champ de bataille. ( Idem.)

flattiez que je ne trouverais point dans ces contrées de guerrier estimable qui ne se fît un honneur d^y contribuer. Je m'adresse à celui que j'estime le plus ; et c'est vous-même , Sire , que je prié de me prêter ce que je dois au grand Saladin.

» — Tu ne te seras pas confié vainement en moi , répondit le Soudan , je t'en assure la moitié. Peut-être même, avant la fin du jour, te ferai-je obtenir l'autre : suis-moi.

» Alors il passa dans une pièce voisine où l'attendaient, confondus en foule, cinquante amiraux. Il leur présenta Tabarie; et lui-même voulut bien les solliciter en sa faveur, et les prier de contribuer à la liberté d'un grand prince. Tous à l'instant , chacun selon sa puissance, s'engagèrent à F envi pour une certaine somme.Malgré leur zèle cependant, ils ne purent former la rançon en entier, et il manquait encore treize mille besants , quand Saladin , déployant cette grande âme, l'âme d'un héros, déclara qu'il voulait seul les fournir. Il les fit en effet apporter à l'instant ; mais ce fut pour les donner à Hugues.

» Ce n'est pas tout : non content de confirmer le don qu'il lui avait fait de la liberté de dix chevaliers, il lui accorda encore à lui-même , avec ces deux présents, la liberté sans rangon.

» Rien n'aurait manqué au bonheur de Tabarie, s'il eût été libre de racheter avec cet or ceux des chrétiens qui restaient dans les fers des infidèles. Mais le Soudan avait juré par Mahomet qu'il ne recevrait plus aucune rançon ; Hugues n'osa donc insister, et il accepta malgré lui les bienfaits de son vainqueur.

)) Après huit jourâ passés dans les plaisirs ei dans les fêtes, il demanda un sauf-conduit. On lai fournit une escorte de cinquante hommes , avec laquelle lui et ses dix oompagnons d'infortune arrivèrent heureusement en Galilée; et ce fut là qu'il distribua généreusement à son tour ce qu'on lui avait donné avec tant de magnificence. )>

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