V. Augagneur, id
Chaumet, id.
Agriculture.
Pams, sénateur.
Colonies.
Lebrun, député.
Travail.
R. Renoult, id.
M. Joseph Caillaux devait avoir son tour. Il s’y préparait, il s’y attendait. Le choix du Président ne fut pas une surprise. C’est que M. Joseph Caillaux avait eu l’habileté de persuader depuis longtemps qu’une grande fortune politique lui était réservée. Les autres, comme luimême, s'étaient accoutumés à cette idée.
Par son origine, M. Caillaux ne semblait pourtant pas appelé à diriger un Gouvernement radical. Son père, membre actif de l’Union conservatrice, pendant la pré&idence de M. Thiers et pen-
AFFAIRES INTÉRIEURES
dant celle du maréchal de Mac Mahon, avait été au i6 mai 1877 un des représentants de la fraction bonapartiste dans le cabinet de Broglie qui fit prononcer la dissolution delà Chambre des Députés. Il y avait justement détenu le portefeuille des Finances qui devait un jour échoir à son fils, dans un Cabinet de Défense républicaine.
Il est donc à croire que M. J. Caillaux ne fut pas élevé dans le culte ardent de la République. S’il devint républicain, s’il se « rallia », ce fut par un effort de sa raison, ou par un calcul d’ambition que nul n’a le droit de lui reprocher, puisque une fois entré dans la République, il y fut loyal. Il commença par servir l’Etat dans l’Administration des finances où il parvint fort jeune au poste envié d’inspecteur. Aux élections de 1898, il trouva à se faire élire dans le département de la Sarthe, qui avait été celui de son père, où il avait donc une clientèle de famille.
C’est comme modéré, en ce temps-là on disait (( mélinisie »,qu’il s’était présenté aux électeurs. Aussi, lors de la première interpellation à laquelle eut à répondre M. Méline en juin 1898, M. Caillaux vota-t-il avec le cabinet. Il fut de cette majorité modérée de 18 voix dont le Président du Conseil ne voulut pas sé contenter. Malgré sa forte volonté dé sé pousser dans les
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premiers rangs, malgré toute son intelligence, M. Caillaux aurait sans doute, dans des circonstances normales, eu à prendre la filière ordinaire pour parvenir aux grandes charges. Il aurait été de la commission du budget; il fût devenu soussecrétaire d'État, ou serait entré dans un ministère secondaire avant de passer à un ministère de première importance.
Mais en 1898 les circonstances étaient anormales. L'affaire Dreyfus faisait des miracles. Elle donnait pour défenseurs aux conseils de guerre d’anciens condamnés de la justice militaire et faisait asseoir sur les mêmes estrades des anarchistes et des hommes qui avaient voté en juillet 1894 les lois que les anarchistes qualifient de « scélérates ». Il ne fallait donc s’étonner de rien. Aussi ne s’étonna-t-on pas quand en juin 1899, un an après son entrée à la Chambre, M. J. Caillaux, un jeune débutant, fut appelé par M. Waldeck-Rousseau à occuper un poste ordinairement réservé à un vétéran, le ministère des Finances, un des quatre grands départements de l’État. Dans cette grande place, M. Joseph Caillaux fit bonne figure. Il connaissait les finances ; il était travailleur, et il avait un esprit précis et une éloquence sobre et claire. A ces qualités supérieures il en joignait
AFFAIRES INTÉRIEURES
de moindre valeur sinon de moindre utilité. Il savait habilement grouper les chiffres des budgets et les interpréter de manière à ne pas faire apparaître les totaux trop effrayants.
Quand il suivit Waldeck-Rousseau dans sa retraite, l’opinion de tous à droite comme à gauche, était qu’on ne tarderait pas à le revoir. Comme M. Millerand, son robuste collègue du Commerce, il n’avait pas donné toute sa mesure.
Sa course ministérielle, interrompue, recommencerait donc. Il aurait voulu que la reprise n’en fût pas trop différée ; et pendant le ministère Combes, il fut un ministériel assez redoutable pour le Cabinet. Il suivait avec une curiosité sympathique toutes les manœuvres tentées contre M. Combes. Il en était sans qu’on le vît. Jamais il ne fut un « dissident » déclaré; mais il voyait sans déplaisir la dissidence des autres.
Quand à la fin de 1904, l’opposition, voulant porter le coup décisif, posa la candidature de M. Paul Doumer contre celle de M. H. Brisson à la présidence de la Chambre, M. Caillaux fut de ceux qui favorisèrent cette candidature. Ayant une trop haute idée de son mérite, il ne songeait certainement pas à élever M. Doumer. S’il cherchaità renverserM. Combes, il voulait seulement
LA CttRONIQUË DË l'aN I 9II
préparer sa propre voie. Elle s’ouvrit devant lui cette voie, après une nouvelle attente de près de deux ans. C’est seulement en octobre igo6 qu’après la retraite de M. Sarrien, il fut appelé par M. Clémenceau à remplacer M. B. Poincaré au ministère des Finances. Il y marqua son passage en faisant voter à la Chambre un impôt sur le revenu qui,depuis trois ans, est à l’étude au Sénat. Dans la discussion de cette profonde réforme de nos institutions financières, il déploya les qualités d’un excellent « debater », jamais surpris par l’objection, y ayant toujours une riposte prête, et sachant empêcher la discussion de s’égarer, sachant enfin aboutir. Il aboutit. Et sa confiance en soi, comme la confiance en son avenir qu’il savait inspirer, en fut accrue. L’impôt sur le revenu était une des plus chères idées du parti radical. Après l’avoir fait adopter par la Chambre, il restait à la faire voter au Sénat. Qui aurait plus d’autorité sur la Haute Assemblée que l’auteur même de la réforme?
Personne. La présidence du Conseil, si on voulait sincèrement remplacer notre vieux système de contribution par un impôt mieux assis, devrait donc revenir à M. J. Caillaux. Il le pensait, le faisait dire et, sans rencontrer des approbations enthousiastes, car il manque de ce magnétisme
Àt’FAltlES iNTERIEUtlES
qui suscite les fidélités et les dévouements désintéressés, il trouvait assez peu d’incrédules. Caillaux? certainement. Il aurait son tour, et peut-être n’aftendrait-il pas trop longtemps.
C’est à peu près en ces termes qu'au Parlement et dans ses vases communicants de la presse et des comités politiques, on pronostiquait sur M. Joseph Caillaux, quand en juillet 1909, M. Clémenceau s’enferra dans une attaque trop à fond contre M. Delcassé. M. Caillaux crut alors que le destin allait s’accomplir, mais il fut déçu. Il avait bien fait passer à la Chambre l’impôt sur le revenu, mais ce n’était encore là qu’une promesse de réforme. Or il y avait dans le Cabinet Clémenceau, un collègue de M. Caillaux qui, lui, avait entièrement réalisé une idée à laquelle le parti républicain était encore plus attaché qu’à celle de la réforme des contributions.
Cette réforme enfin faite, c'était la Séparation des Églises et de l’État. Et l’homme qui en était l’auteur, c’était M. Aristide Briand. Son bagage était donc plus lourd que celui de M. Caillaux, et il l’emportait encore certainement par l’éloquence sur son compétiteur. En outre, après le terrible batailleur qu’avait été M. Clémenceau, on désirait généralement qu’un peu de douceur
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entrât dans la politique. On avait besoin de se détendre. Or, la douceur c’est proprement le fond du caractère de M. Briand. Conciliant, patient, il ne prend pas ces airs de commandement qui font partie de l’art d’imposer, mais qui sont toujours déplaisants. M. Briand, à cause de son aménité, à cause de la modestie dont il sait garder l’apparence, à cause de sa sentimentalité un peu vaporeuse, M. Briand dont, dans une boutade fameuse, M. Clémenceau avait dit: « C’est Jésus-Christ », jouissait dans le monde parlementaire, en juillet 1909, de plus de sympathie que l’impérieux M. Caillaux, dont M. Clémenceau avait dit en raillant : C’est Napoléon! et auquel certains reprochaient de ne pas assez cacher sa volonté de dominer.
C’est donc M. Briand qui fut appelé par M. Fallières à la présidence du Conseil. M. Caillaux, refusant de servir sous un égal de la veille, ne voulant pas rester à la seconde place, quand il avait prétendu à la première, rentra dans le rang. Il n’en sortit, pour redevenir ministre des Finances avec M. Monis, qu’en février 1911. Enfin le 27 juin, il arriva à l’objet de ses rêves : la Présidence duConseil.il allait gouverner la France, il allait, nouveau Waldeck-Bousseau, mettre son empreinte sur son époque, obliger la France
AFFAIRES INTÉRIEURES
et l’Europe à compter sur lui, faire de l’histoire.
Le Cabinet Caillaux a vu se produire un des plus grands événements de notre temps : leconllit franco-allemand à propos du Maroc, qui est exposé dans la première partie de cette chronique.
A l’intérieur, il ne rencontra pas de grandes difficultés.
Dans sa déclaration inaugurale, le Président du Conseil s'était engagé à être « un gouvernement qui gouverne ». Après la « bonté »
de M. Monis, il promettait donc de la fermeté. Les occasions qu'il eut d’en montrer furent assez rares. Dès ses débuts, il laissa accomplir par le Parquet un acte rigoureux contre des propagandistes antimilitaristes. Trois secrétaires de syndicats ouvriers, MM. Viau, Dumont et Baritand avaient envoyé à des soldats sous les drapeaux des mandats de poste accompagnés d’une circulaire où ils étaient invités à désobéir, s’ils étaient appelés à faire un service d'ordre dans les grèves. L’information, ouverte sur ces menées sous le ministère Monis, amena, le 12 juillet, l’arrestation des trois expéditeurs de la circulaire. Le juge d'instruction les fit écrouer en vertu d’un paragraphe des lois de juillet 1894, qui réprime l’excitation des militaires à l’indiscipline, même
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quand cette excitation n’esl pas^ faite dans un but anarchiste.
Cette application des lois dites « scélérates » causa autant de surprise que de colère chez les syndicalistes et chez les socialistes.
Déjà le Cabinet Caillaux avait perdu beaucoup de leur estime, en refusant de s’intéresser autant que l’avait fait M. Monis aux cheminots révoqués. En cinq jours, du 7 au 19 juillet, les socialistes étaient revenus trois fois à la charge, sommant le Gouvernement d’obtenir, d’imposer la réintégration de ces révoqués dans leurs emplois.
MM. Colly, Lauche, Thomas, Jaurès ne réussirent pas à faire répéter à M. Caillaux les menaces de son prédécesseur contreles Compagnies de chemins de fer. Le Président du Conseil se borna à promettre d’insister pour obtenir « des réintégrations raisonnables », et par là il entendait celle des hommes dont la rentrée dans le personnel ne compromettrait pas la discipline.
Pendant les vacances, du 12 juillet au 7 novembre, toute l’attention publique fut absorbée par les péripéties de la négociation franco-allemande. Le vol de la/oconrfe au Louvre, constaté le 23 août, les petites émeutes, causées dans la région du Nord, par Taugmentation du prix des
AFFAÎtlES ÎNTÉRtEURES
vivres ; enfin la catastrophe affreuse de la Z./ôcrfe dont l’explosion, le 27 septembre, à Toulon, coûta à la France la vie précieuse de deux cents de ses marins, furent les seuls événements à faire diversion aux soucis patriotiques. Quand les Chambres furent rentrées tardivement, en novembre, tout était prêt pour la discussion du Budget qui, menée avec entrain par le ministre des Finances, M. L.-L. Klotz, se termina à la Chambre avant le 3 i décembre. Mais l’attention n’était pas vers la salle des séances, elle était tout entière vers le local où siégeait la Commission chargée d’examiner le traité franco-marocain. Quand cette commission eut terminé son travail et qu’il eut été approuvé parla Chambre c’est vers la commission à laquelle le Sénat avait renvoyé l’étude du Traité que se tournèrent toutes les oreilles.
Les bruits que l’on perçut furent surtout des bruits de dispute entre les membres du Cabinet — ces querelles ont été racontées au premier chapitre.— Enfin, à la séance delà commission du9 janvier 1912, la rupture que faisaient présager de si longs et de si nombreux dissentiments se produisit. M. de Selves donna sa démission. On croyait que le Cabinet allait immédiatement se dissoudre. Mais M. Caillaux
ne se résigna pas tout de suite à la retraite. Son tempérament combattit lui faisait préférer la chute retentissante dans un grand débat à une glissade sur le parquet d’une commission. Il voulut remplacer sur l’heure M. de Selves et offrit les Affaires étrangères à M.Delcassé. A Tétonnement général,M. Delcassé ne se déroba pas. Il laissa annoncer le g au soir qu’il allait quitter la Marine et reprendrela direction de notre diplomatie dans un ministère condamné à disparaître aussitôt après le vote du traité. Mais la nuit porta conseil et M. Delcassé, qui la veille donnait son concours à M. Caillaux, y mettait le lo janvier des conditions difficiles à accepter. A ce premier embarras s’en ajouta un autre. S’il passait aux Affaires Etrangères, M. Delcassé laissait vacant le portefeuille de la Marine. Qui voudrait s’en charger? M. Caillaux en fit l’offre à l’amiral Germinet, à M. Poincaré, à M. Millerand, à M. Baudin. Partout il fut repoussé et il apprit ainsi par cette grève des aspirants ministres que la confiance en son avenir n’existait plus, qu’il allait donc succomber dans sa rencontre avec l’opposition, une rencontre qui devait avoir lieu sans retard car plusieurs interpellations avaient été déposées sur les causes de la démis-
AFFAIRES INTÉRIEURES
sion de M. deSelves, et la discussion en serait certainement ordonnée.
La lutte plaisait à son orgueil, mais pour lutter il fallait au moins se présenter à la Chambre avec un ministère complet. Sans un ministre des Affaires étrangères ou sans un ministre de la Marine, il se serait entendu demander d’abord si le Cabinet existait encore. Et il aurait pu tomber sur cette question préalable. C’eût été une mauvaise chute. M. Caillaux, en bon stratège, préféra la retraite à une mauvaise bataille.
Le 10 au soir, il décida de se retirer; elle ii au matin il envoyait au Président de la République sa lettre de démission.
Il devait avoir pour successeur M. Poincaré, dont le ministère appartiendra à « la Chronique de l’an 1912 ».
LA VIE SOCIALE
La rubrique des faits divers dans les journaux n'a pas présenté un très grand intérêt en 1911. Aucune de ces affaires énigmatiques comme Taffaire Syveton et Taffaire Steinheil ; pas de grands drames passionnels. Comme toujours les crimes « crapuleux » furent nombreux, mais pas un qui sortît de l’ordinaire. C’est seulement dans les dernières semaines et presque dans les derniers jours de l’année que deux audacieuses entreprises de vol agitèrent un peu les imaginations.
Une nuit de novembre, on constata à Dijon qu’un fourgon de train postal avait été forcé et que plusieurs sacs contenant des valeurs y avaient été dérobés. Fardes déductions subtiles on arriva à cette conviction que le coup de main était l’œuvre d’une bande de brigands, anarchistes sans doute. Ces individus avaient dû, pendant quelque temps, suivre le train en
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automobile, sur la route parallèle à la voie du chemin de fer; un des leurs, qui était entré dans le wagon, leur avait jeté les sacs, et ils avaient dù partir à la première vitesse en emportant leur butin. Comme un assassinat avait été récemment commis près de la forêt de Fontainebleau par un chauffeur, et comme hauteur de ce crime avait échappé à toutes les recherches, c’est à cet inconnu que Ton imputa l’attaque « de la malle-poste». Du moment qu’on admettait qu’il y avait eu un automobiliste dans l’affaire, ce devait être l’automobiliste assassin de la forêt de Fontainebleau. Cet échafaudage devait s’écrouler au mois de janvier 1912 quand le nouveau Lesurques se ferait prendre fort sottement chez un agent de change de Bruxelles à qui il chercherait à vendre quelques-uns des titres volés. C’était simplement un ancien employé des postes révoqué.
Le second grand fait divers causa plus d’émotion que le premier cas. Cette fois il n’y eut pas que des sacs éventrés. Un homme faillit perdre la vie, dans des circonstances tellement anormales, tellement dramatiques que la description nous en reporte à d’autres temps, au temps des coupeurs de routes, des bandits arrêteurs de diligences.
la vie sociale
Donc, un matin de décembre, le garçon de recettes Caby allait entrer au bureau de la succursale de la Société générale, rue Ordener, à Montmartre, quand il fut assailli par un individu qui d’abord lui tira un coup de revolver, puis s’empara de sa sacoche et enfin sauta dans un automobile qui stationnait le long du trottoir. Aussitôt que l’agresseur du garçon de recettes fut entré dans la voiture, le chauffeur démarra. On se mit à sa poursuite, mais, par les deux fenêtres des portières, des coups de feu arrêtèrent l’élan des poursuivants. L’automobile disparut. On le retrouva deux jours plus tard à Dieppe, près de la plage. Du moins on trouva là une voiture abandonnée et d’où étaient descendus, dirent quelques témoins,cinq individus. Avant de s’éloigner, ces gens avaient pris des bidons d’essence encore pleins. Cette précaution fit penser aussitôt qu’ils n’avaient quitté leur voiture que pour en rejoindre une autre ; et ce qui confirma cette supposition, c’est que dans la nuit où l’automobile avait été abandonné on en signala un second qui, après avoir stationné quelque temps dans une rue déserte d’un faubourg de Dieppe, s’était éloigné dans une direction inconnue.
On conclut de ces deux faits simultanés :
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l’abandon d’un premier auto à Dieppe et l’apparition d’un second auto dans la même ville, que les criminels auteurs du vol à main armée de la rue Ordener avaient touché à Dieppe, pour faire croire à la police qu’ils s’étaient embarqués pour l’Angleterre et que là un complice était venu les prendre pour les conduire on ne savait où. Le second auto,aperçu quelques minutes seulement par un habitant de la rue où il s’était arrêté, n’avait plus en effet été vu de personne, sur aucune route. Il s’était évanoui comme un fantôme. La police acquit bien vite la certitude que les voyageurs de l’auto délaissé n’avaient pas pris le bateau du service de Dieppe à Newhaven. Dans la nuit où ils étaient arrivés, une très violente tempête sévissait sur la Manche. Une trentaine d’estomacs solides avaient seuls bravé le mal de mer, et aucun des possesseurs de ces trente estomacs n’avait pris son billet à la gare maritime ou sur le bateau. A moins donc d’admettre que les cinq inconnus de l’auto s’étaient prémunis de billets à Paris, c’est sur le continent qu’il fallait continuer à les chercher et il n'y avait pas à mettre à leurs trousses les inspecteurs de « Scotland Yard ».
Avec l'auto on tenait, si on peut ainsi dire, le bout du fil. D’où venait l'auto, à qui avait-il été
volé, car on ne doutait pas qu’il ne l’eût été ? Un propriétaire de Boulogne se présenta alors et dit : « Cette voiture est peut-être la mienne, qui a été enlevée de mon garage, voilà déjà quelque jours. » On confronta cet homme et cette voiture et (( ils se reconnurent ». L’auto de Dieppe était bien l’auto de Boulogne, et c'était aussi l’auto de la rue Ordener, au dire de tous les témoins de l’agression.
Cette identité de la voiture ainsi établie, la police avait à reconstituer l'itinéraire qu'elle avait suivi pour venir de Boulogne à la rue Ordener. Où avait-elle été garée entre le vol et le crime? Un garde champêtre, modeste ageut de la police rurale, vint au secours de la sûreté parisienne et de toutes les brigades de la police mobile du ministère de l’Intérieur. Il signala que dans sa commune de Bobigny un auto avait été amené une nuit au garage de M. Dettwiller et en était ressorti une autre nuit, justement dans la nuit qui précéda le coup de main de la rue Ordener. On interrogea M. Dettwiller et sa femme qui déclarèrent l’un et Tautre qu’ils avaient fait une opération de leur industrie en abritant dans leur hangar une voiture que des inconnus leur avaient amenée ; que cette voiture ils l’avaient rendue contre payement de la
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somme qui leur était due et qu’ils ne connaissaient pas les noms de leurs clients. Cette ignorance parut tellement suspecte qu’on arrêta M. et Mme Dettwiller, et comme l’auto fut reconnu pour être celui qui avait été volé à Boulogne et qui était allé à Dieppe après avoir passé par la rue Ordener, on inculpa M. Dettwiller de complicité de vol par recel. Ainsi la justice pouvait-elle le garder sous sa main et s’efforcer de le faire parler. Mais M. Dettwiller ne voulut jamais s’écarter de ses premières explications. L’enquête se resserra autour de lui. Il avait des opinions libertaires; il avait pris part, assuraient certains témoignages, à des déménagements « à la cloche de bois » ; il recevait chez lui souvent, surtout la nuit, des individus inconnus. M. Dettwiller ne fît pas de difficulté pour reconnaître qu’il était anarchiste,ce qui était certainement son droit; sur les déménagements en fraude des droits des propriétaires, il reconnut que peut-être il avait pu aider un camarade dans l’embarras ; sur ses visiteurs nocturnes, qu’il lui arrivait d’héberger, il ne voulut fournir aucun renseignement. Il ne les connaissait que par des prénoms. En famille on est : Jules ou Charles et on n’est pas Dupont ou Durand. Or, qu’est-ce que la société anar-
LA VIE SOCIALE
chiste? C’est la grande famille humaine où les compagnons se désignent suffisamment et affectueusement entre eux par un petit nom ou même par un surnom.
M. Dettwiller,quand un compagnon lui était présenté ou venait spontanément à lui, se contentait de savoir qu’il s’appelait Charles ou Henri. Il ne lui en demandait pas davantage.
L’état civil est une chose dont un anarchiste n’a pas à se préoccuper.
On avait appris que^ dans la nuit où l’auto était parti du garage de Bobigny, il y avait sous le toit de M. Dettwiller un homme nommé Carouy, qui affichait des opinions anarchistes et qui passait pour un émetteur de fausse monnaie. Sur sa photographie, ce Carouy avait été reconnu comme un des individus qui occupaient Tauto rue Ordener, à l’heure du crime. On interrogea M. Dettwiller sur Carouy. Il parut fort étonné en entendant ce nom. Il ne connaissait l’homme à qui on l’attribuait que sous un prénom. Il n’avait du reste que de bons renseignements à donner sur lui et ne savait pas ce qu’il était devenu.
Cette ignorance était malheureusement partagée par la police. En vain elle chercha Carouy. Elle ne l’avait pas retrouvé quand s’acheva l’année 1911.
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Cette cause célèbre a donc été léguée à Tannée 1912. C’est une cause célèbre par Taudace dont firent preuve les malfaiteurs et par la nouveauté des moyens qu’ils avaient employés.
Les garçons de recettes des banques savaient depuis longtemps, par les assassinats dont quelques-uns des leurs avaient été victimes au domicile de certains débiteurs, quel terrible risque professionnel ils couraient. Mais jusqu’à présent, s’ils étaient tombés quelquefois dans des guet-apens, ils avaient été respectés dans la rue.
L’automobile avait plusieurs fois servi à des enlèvements, mais, accessoire de galante aven-, ture, il n’avait pas encore été l’accessoire du crime.
Enfin on n’ignorait pas Texistcnce des petites . compagnies de rôdeurs qui rendent dangereuse la circulation aux heures obscures dans certains quartiers de Paris; et celle des associations de cambrioleurs toujours menaçants pour les économies des bonnes, dans les sixièmes étages et pour le mobilier des appartements dans Paris et des villas de la banlieue momentanémeiiL vides de leurs occupants.
Mais qu’il y eût des bandes de brigands capables de renouveler en plein Paris et en plein
LA VIL SOCIALE
jour les méfaits de Cartouche, ce fut une révélation. Assez rares furent les observateurs qui ne s’en étonnèrent pas. En supprimant Tapprentissage, des lois mal comprises de « protection sociale» ont jeté dans les rues de Paris et y maintiennent de quatorze à vingt ans, exposés à tous les mauvais exemples et à toutes les tentations des milliers de jeunes garçons. La pratique des sports a remis en honneur la force physique et ses exploits. Enfin trop d’huinanitairerie a débilité la justice répressive. Comment parmi tant de rôdeurs, habitués à ne plus craindre des lois énervées, ne s’en serait-il pas trouvé pour concevoir quelque coup d’une audace extraordinaire et, l’ayant conçu, pour Texécuter.
On a dit que ces criminels étaient des anarchistes. Il est plus probable qu’ils se disent anarchistes, comme certains coupeurs de routes . se disaient royalistes, il y a cent et quelques années. Les praticiens de l’Action Directe cherchent, quand ils sont pris, à se placer sous la protection morale de quelques théoriciens. Mais les doctrines ne les occupent qu’au moment où il faut plaider. Si, après quelque beau coup, il leur restait assez de butin, il y a tout lieu de croire que ces « anarchistes » se sentiraient bien vite devenir conservateurs. Comme au singe de
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Forain, à qui pour être un homme il ne manquait que de Targent, il ne manque aux malfaiteurs qui se prétendent anarchistes que de s’emparer d’un capital pour se découvrir des sentiments très sincères de capitalistes.
L’audace des brigands de la rue Orderier ne fut pas le seul signe de l’atTaiblissement de la crainte des lois en 1911. D’autres bandes, non criminelles celles-là, simplement perturbatrices, jetèrent quelque mouvement dans la rue. Ces bandes sont celles des Camelots du Roi, milice de VAction française^ et des Jeunes Gardes révolutionnaires, milice de la Guerre sociale. Entre ces deux troupes, dont la première, celle des Camelots, paraît être la plus nombreuse et la mieux entraînée, il y eut, pour la plus grande satisfaction de la police, des heurts quelquefois assez violents.
C’est M. Gustave Hervé qui fut le parrain des Jeunes Gardes. M. Hervé est de tous les personnages du parti révolutionnaire le seul qui ait pris du relief, en ces dernières années. C’est peut-être parce qu’il est toujours en prison ; l’éloignement est favorable à la formation des légendes. Comme on ne l’approche pas, on ne voit pas ses faiblesses, s’il en a. Aussi, derrière les murs de Clairvaux, d’où il revient de
LA VIE SOCIALE
temps à autre à Paris, pour récolter à la cour d’assises quelques mois de prison supplémentaires, M. G. Hervé est-il en train de devenir légendaire.
A le juger, sur ses écrits et sur ses actes, M. Hervé apparaît comme le produit d’un mélange.
Prenez trente parties de Blanqui, autant de parties de Sarcey, vingt de Barbés, dix de Vallès et autant de Banc, malaxez, agitez, précipitez et vous avez Gustave Hervé.
De Sarcey il a la culture universitaire, la bonhomie, la clarté; de Barbés des attitudes chevaleresques qui chez lui paraissent naturelles. Les doctrines qu’il propage sont exécrables^ car leur mise en action conduit au crime, mais il y croit. Pour les soutenir, il s’expose, il paie de sa personne. La veille d’une déclaration de guerre, il faudrait arrêter ce prêcheur d’insurrection devant l’ennemi, pour n’avoir pas à le fusiller le lendemain. Car il ne semble pas être de ceux qui, pour conserver un chef à leur parti, s’éclipsent au moment où les responsabilités vont commencer.
Dans la polémique, M. Gustave Hervé se livre d’ordinaire aux pires violences. Mais il lui arrive de se rétracter si, à la réflexion, une attaque lui
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paraît injuste. On le voit quelquefois traiter avec impartialité un adversaire. En lui on ne trouve pas l’esprit de secte qui a desséché tant de socialistes. Il est moins pontife que militaire, cet antimilitariste. Placé sur les confins du socialisme, en contact à droite avec les réformistes et à gauche avec les anarchistes, il rudoie souvent les uns et les autres, mais on ne l’entend pas proférer l’excommunication si fréquente sur d’autres lèvres. Après avoir bien bourré les amis qui ne marchent pas à son gré, il reprend avec eux la conversation sur un ton amical. Il voudrait les accorder les uns et les autres, faire converger vers la même œuvre de destruction toutes les forces destructives éparses dans leurs esprits divers. Il voit ce qui unit les sectes rivales, à la différence de leurs pontifes qui ne voient que ce qui les divise. 11 est donc l’homme de la concentration, de l’union. Il y a en lui de l’opportunisme, et c’est par là qu’il est Ranc, comme il est Vallès, par les formules outrancières et déclamatoires qui visent à « épater w le bourgeois, et comme il est Blanqui par le goût de l’autorité et de la discipline, par sa prédilection pour les petites sociétés comploteuses, par sa croyance à la possibilité des coups de main.
Les Camelots du Roi ayant à certains jours pris
LA VIE SOCIALE
par quelques « chahuts » bien organisés la possession du pavé de Paris, M. Gustave Hervé, qui depuis longtemps demandait vainement à ses amis socialistes et à ses voisins anarchistes de se fondre dans une « organisation de combat » analogue à celle des terroristes russes, se décida à marcher seul ; et pour disputer la rue aux disciples de M. Charles Maurras, il fit former par les rédacteurs de la Guerre sociale la compagnie des Jeunes Gardes révolutionnaires. Cette compagnie, qui agit au grand jour, dans la rue, correspond dans « riiervéisme » à la police municipale dans la société bourgeoise. Ce sont les donneurs de coups de poings. Sur un message, ces « flics » volontaires de la révolution se mobilisent, comme les Camelots du Roi, leurs adversaires, et les voilà en présence. A cette organisation, dont le personnel ne peut pas être dissimulé, puisqu’il est obligé, parles fonctions qu’il remplit, de se montrer, M. Hervé a ajouté un service secret qu’il appelle la sûreté révolutionnaire. Cette sûreté a pour but de faire des mines sous les travaux des brigades des recherches du ministère de l’Intérieur et delà préfecture de police. C’est la contre-police secrète. En 1911, elle s^est révélée en procédant successivement à Cl l’arrestation » et au a jugement »
LA CHRONIQUE DE l’aN IQll
de trois faux frères. Pour deux d’entre eux, leurs accointances avec la sûreté d'Etat ne furent pas absolument prouvées. Mais pour le troisième, nommé Métivier, sa trahison ne faisait pas de doute. Il y avait des preuves écrites. Métivier fut exécuté, et ceux qui l’avaient démasqué, poursuivis devant le jury, pour séquestration arbitraire, furent acquittés. L’idée de demander au jury de la Seine de venger les injures d’un agent provocateur, était d’un bien pauvre psychologue. Le verdict le démontra.
On pourrait croire que cette activité de M. Hervé, qui s'exerce à travers les murs de sa prison, et que tant de récidives dans les délits politiques, suivies de tant de condamnations, le mettraient à l’abri de la suspicion parmi ses amis. Erreur ! M. Hervé est suspect ! Il n’est pas un « manuel », il est un « intellectuel », il a été professeur de l’Université, il a été avocat, son frère est officier d’artillerie. On ne peut donc pas se fier à lui, en qui s’agitent les influences d’une hérédité bourgeoise. Il défend la cause des ouvriers, mais en amateur. Il n'est pas « ouvriériste ». Qui lui fait le reproche? C’est M. Yvetot, secrétaire de la C. G. T. pour la section des Bourses du travail. M. Yvetot est un militant maussade et méfiant. C'est lui qui a
LA VIE SOCIALE
découvert et jeté à la tête de M. Hervé « l’ouvriérisme » qui doit être la quintessence de Tesprit ouvrier, une quintessence qui ne peut se trouver même chez le bourgeois « le plus avancé », et qui a donné le plus de gages de sa sincérité. Ainsi vitupéré, M. Hervé s’est défendu comme il l’a pu, montrant comme autant de blessures ses années de prison. Mais il n’a pas attendri son contempteur. Il est un bourgeois. Il reste le bourgeois d’Yvetot.
C’est dans la Bataille syndicaliste que M. Yvetot a exclu M. Hervé de « l’ouvriérisme ». Ce journal, qui est rédigé par les militants de la Confédération générale du travail et qui a l’originalité de ne pas publier d’annonces, a commencé de paraître en mars 1911 et s’est fait sa place aux dépens de VHamanité, 11 a pris au journal que dirige M. Jaurès quelques milliers de lecteurs, et lui a causé un déficit qu’une souscription n'avait pas encore comblé à la fin de l’année. Cette concurrence du journal syndicaliste au journal socialiste traduit dans les faits l’antagonisme latent, mais qui. n’avait pas échappé à tous les analystes, de la Confédération générale du travail et du parti politique du socialisme. Ce parti aurait voulu assigner aux syndicats le rôle modeste de recruteurs pour ses
comités électoraux. Mais les chefs des syndicats n’ont pas consenti à se mettre de la suite des grands chefs socialistes. L’ « ouvriérisme »
qu’ils ne sentent pas en M. Hervé, ils en trouvent encore moins le goût dans MM. Jaurès, Guesde, Vaillant. Entre leur G. G. T. et le parti unifié ils nient la solidarité au point de ne pas hésiter à menacer, dans sa vie même, le journal qui est le principal instrument de propagande doctrinale et de polémique du parti. La baisse de quinze à seize mille exemplaires par jour que la Bataille syndicaliste a causée à la vente de VHumanité^ en 1911, n’est pas le seul coup porté par le syndicalisme au socialisme. Déjà depuis longtemps, les députés et les militants socialistes étaient tenus à l’écart des grèves. On ne les invitait plus, comme on le faisait autrefois, à en venir prendre la direction. Mais la plupart des grands conflits économiques avaient lieu en province, sur des théâtres de second ordre et, de si loin, le public ne distinguant pas les acteurs pouvait croire que c’était des socialistes qui occupaient la scène. En novembre 3911, les chauffeurs de taxi-autos de Paris se mirent en grève pour obtenir de leurs compagnies l’élévation de 27 à 33 p. 100 de leur part dans les recettes. La grève durait encore
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deux mois plus tard, et bien que la ville de Levallois, où plus de 2.000 auto-taxis ont leurs garages, fût représentée par un socialiste unifié, M. Wilin, jamais on ne vit dans les réunions des grévistes le député de la circonscription ni aucun de ses collègues.
Les syndicalistes tinrent tous les hommes politiques du socialisme en quarantaine, dans une bataille économique sur laquelle tout le public avait les yeux tournés quoiqu’il n’en attendît pas, il faut bien le dire, la fin avec impatience, car la grève ne causait pas une grande gêne.
Elle démontrait surtout qu’il y avait trop d’autotaxis en circulation, qu’on pouvait sûrement se passer de la plupart de ceux que la désertion de leurs chauffeurs laissait au garage.
Ce qui attirait l'attention publique sur la grève des taxi-autos c’était l’exhibition, que faisaient les chauffeurs restés au travail, d’une carte qui leur était délivrée chaque jourcontre le payement au trésorier du syndicat, d’une somme de six francs. Un chauffeur qui se fût relxisé à acquitter cet impôt de grève, ce droit de circulation perçu au profit des camarades en chômage, n’aurait pas pu sortir de son garage. Le sabotage de sa voiture eût été aussitôt exécuté par les grévistes qui surveillaient les rues. Comme
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il n’y eut pas de réfractaires à l’impôt, la police gréviste n’eut pas à sévir. Mais on peut croire qu’elle n’eût pas épargné les « jaunes les (( renégats », les « traîtres », car la discipline est rigoureuse chez les anti-militaristes de la Confédération générale du travail. On en jugera pas cette circulaire qui fut adressée à tous ses adhérents par le syndicat de la maçonneriepierre, un jour que pour protester contre le procès fait à trois militants il avait décrété un chômage général.
— Nous rappelons, disait les circulaires, que les chantiers devront être désertés mercredi matin, à la première heure. Ceux qui ne se conformeront pas aux décisions prises subiront les mesures de rigueur établies spécialement.
Aucune excuse ne sera admise pour ceux qui travailleront. Le pointage des cartes se fera dans la première case réservée au service du viaticum, sur la carte confédérale de l’année 1911.
Nous répondrons du tac au tac.
Les ouvriers qui se plaignent de l’arrogance patronale permettent qu’on leur parle sur ce ton.
L’impôt de grève, acquitté sans rechigner par les chauffeurs à qui leurs compagnies avaient accordé le 33 p. loo sur la recette journalière.
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produisit une moyenne de lo.ooo francs par jour. Au 1®** janvier 1912, les recettes du syndicat s’étaient élevées, en six semaines, à SSg.ooo fr. et ses dépenses à 3 i 3 .ooo francs: jamais on n’avait vu une caisse de grève si richement alimentée. Ce succès, dans lequel les socialistes unifiés ne pouvaient réclamer aucune part, qui appartenait tout entier aux syndicalistes, frappa vivement le public.
Il devait être encore bien plus étonné quand il verrait la Bataille syndicaliste devenir l’organe officiel du Syndicat des danseuses de rOpéra. Dans les réunions que ces danseuses en grève tiendraient dans un café de Montmartre, tous les représentants des journaux bourgeois, même celui de VHamanitè^ seraient sévèrement consignés à la porte. Exception serait faite seulement en faveur du rédacteur de la Bataille syndicaliste^ qui seul serait pour « les rats » et les « marcheuses » un «camarade». M. Yvetot et ses amis flaireraient dans les ballerines la bonne odeur de « l’ouvriérisme». Elles seraient, emmitouflées dans leurs fourrures d’hermine, la peau à la mode en 1911, des «militantes conscientes». Après avoir enlevé à VHumanité la clientèle des « ouvriéristes », la Bataille syndicaliste pourrait donc se flatter pendant quelques jours
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d’avoir enlevé au courrier des théâtres du Figaro et à Comedia celle du corps de ballet. Mlles Cardinal lâcheraient Serge Basset pour M. Yvetot !
Pendant que le monde ouvrier et révolutionnaire était occupé par les rencontres des Jeunes Gardes avec les Camelots du Roi, par les opérations de la sûreté de M. Hervé et par cette grande grève des taxi-autos,la vie se continuait à l’autre extrémité du monde social, telle qu’elle avait été pendant les années précédentes. Le double caractère de ville cosmopolite et de ville de plaisir que Paris s’est donné s’accentua. La maison de jeu établie à Enghien fit dans sa cagnotte une recette de 9.471.000 francs, en augmentation d’un million sur la recette de 1910. En plus de la cagnotte, il fut donné aux croupiers d’Enghien 1.787.000 francs de gratification qui furent distribués entre 69 parties prenantes : 53.000 francs au chef croupier, 5 o.ooo fr. à chacun de ses quatre collègues, des 40.000, des 3o.ooo, des 20.000, des 10.000 à d’autres. Telle fut la répartition de ce formidable pourboire. Dans les deux autres grandes villes de jeu, Nice et Trouville, les prélèvements de la cagnotte furent respectivement de 11.227.000 fr. et 3 .^l{^.ooo francs (ce dernier en six semaines). Bref,toutes les cagnottes de France qui ne pre-
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naient que i 5 millions en 1897, engloutirent en 1911 45 lïiillions de francs (chiffres fournis par le ministère de l’Intérieur et cités par M. de Kerguézec à la Chambre des députés le 29 décembre 1911).
Et ce ne sont là que les chiffres des cagnottes contrôlées par le ministère de Flntérieur, des cagnottes sur lesquelles il est prélevé i 5 p. 100 au profit de certaines œuvres d’hygiène. Si on voulait serrer de plus près la vérité, il faudrait faire entrer en compte les recettes des tripots clandestins, celles des diverses Madame de Sainte- Amaranthe qui donnent chez elles des « parties d^amis ». On arriverait bien à une cinquantaine de millions que les joueurs versent chaque année aux entrepreneurs de leurs distractions.
Pour ses plaisirs, le monde qui s’amuse n’a donc pas été parcimonieux en 1911. Les recettes des théâtres et des concerts de Paris, qui ont dépassé 33 millions, ont égalé celles de l’année de l’Exposition universelle (1900). La veille de Noël, dans la nuit du Réveillon, tous ces établissements encaissèrent 297.000 francs! Cette même nuit, les restaurants où Ton soupe firent un chiffre d’affaires inouï. On cita un cabaret de la place Pigalle à qui ses clients versèrent 26.000 francs, — place Pigalle ! Les patrons res-
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taurateurs,pour grossir les additions,eurent pour la première fois Tidée ingénieuse d’y faire figurer le prix de location de leurs tables. Avant de s’asseoir il fallait payer ici 20 francs, ailleurs 60 fr. La dépense pendant la nuit de Noël fut certainement plus élevée que le total de la souscription ouverte après la catastrophe de la Liberté, Pour les familles des 200 pauvres matelots tués en service dans des circonstances si émouvantes, la Presse réunit en deux mois 843.000 francs, somme considérable en ellemême, mais il est à remarquer que pour des infortunes étrangères, le public français avait souvent montré plus de générosité.
Entre le monde des courses, des jeux, des restaurants de nuit, entre le monde qui s’amuse et le monde en continuelle turbulence des syndicats de [la G. G. T., le vrai monde français a continué son persévérant et productif labeur. La nation qui travaille a payé plus de h milliards et 400 millions d’impôts, et les recettes qu’elle a procurées au Trésor ont dépassé de 38 o millions celles de l’année 1910. Si on déduit de cette plus-value cent cinquante millions provenant des droits à l’entrée sur les denrées alimentaires (récolte déficitaire en 1911), il reste encore un chiffre imposant pour témoigner du
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développement de Tactivité française pendant l’année 1911.
Cette France des ingénieurs devant leurs plans et sur leurs chantiers, des marchands à leurs affaires, des ouvriers dans leurs ateliers et des paysans dans leurs champs, cette France si estimable a été dans son ensemble éprouvée par la crise de la cherté de la vie. Elle éclata pendant l’été et se fit durement sentir à partir du mois d’août. Entre septembre 1910 et septembre 1911 on relève sur le prix de la viande de bœuf une augmentation de o fr. 55 par kilogramme, sur le veau de o fr. 35 , sur le mouton et le porc de o fr. 53 . Sur les pommes de terre, la hausse fut de 100 p. 100, sur les haricots verts et sur les pois verts de i 3 o p. 100, sur les laitues de 35 o p. 100, sur le beurre de o fr. 80 par kilogramme, sur les œufs de 20 p. 100. D’autres denrées haussèrent encore dans de fortes proportions, etavec une rapidité déconcertante. Le sucre valait o fr. 70 le 3 o juin et o fr. 98 le 3 o septembre. Il était presque revenu au prix où il était avant l’abolition de l’impôt. Le café du Brésil passait de 68 francs les 5 o kilogrammes au 3 o juin, à 90 fr. 5 o le i 4 octobre.(Rapport général de M. Dausset au Conseil municipal sur le budget de 1912.)
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En même temps que ces augmentations sur le prix des vivres, il y en avait une autre sur le prix des loyers. Une enquête ouverte par le Conseil municipal et qui porta sur 2.i3o petits logements, d’un prix inférieur à 1.000 francs, fît constater que les propriétaires en retiraient à la fin de 1911 16 p. 100 de plus qu’à la fîn de 1910. Au lieu de 758.000 francs, ces propriétaires touchaient 876.000 francs. Même augmentation (17 p. 100) sur les locaux d’un prix supérieur à 1.000 francs. L’enquête restreinte à 63 o appartements établit que les locataires qui payaient 1.796.000 francs en 1910, acquittaient 2.100.000 francs en 1911. L’ensemble des 993.000 logements existant à Paris produit une rente de plus de 600 millions aux propriétaires. Une augmentation de 16 à 17 p. 100 représente donc un total de plus de 100 millions.
Cette élévation du prix des choses indispensables (le couvert et les vivres) a été et reste durement sentie dans les classes moyennes. La fortune totale de la France est évaluée à 202 ou 206 milliards de francs. C’est un chiffre énorme, mais il est tellement divisé qu’individuellement les Français peuvent être considérés comme des gagne-petit ou de bien modestes rentiers.
Le tableau des successions ouvertes en 1910
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et sur lesquelles les droits ont été perçus en 1911 est édifiant à cet égard. Sur 359.836 décédés qui ont laissé en tout derrière eux 5 milliards 320 millions, il n’y a eu que 564 niillionnaires. Mais 193.000 Français ont laissé des héritages ne dépassant pas 2.000 francs; et ceux qui possédaient entre 2.000 et 10.000 francs à leur mort ont été io 5 .ooo. L’immense majorité française est donc possédante, mais possédante d’économies et non de fortune.
En 1911 ces épargnes ont été écornées par la baisse que le conflit franco-allemand a déterminée sur les valeurs de portefeuille. Au total, cette baisse a atteint 1.227 millions à la Bourse de Paris ; elle a été de 769 millions sur la rente française, de 48 millions sur les obligations de la Ville de Paris, et de 3 io millions pour les autres titres de tout repos. Dans ce chiffre global des dépréciations on n’a pas fait entrer celles qu’ont subies les valeurs émises par les financiers marrons, dont l’abus de confiance est la principale industrie.
En cette année médiocre, la France si cruellement éprouvée par la chaleur(la température en août et septembre se maintint presque constamment entre 3 o et 3 y^) n’a pas vu augmenter son patrimoine de gloire dans le domaine des
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arts et des lettres. Le théâtre et la librairie n’ont pas produit une grande œuvre. Un écrit pourtant fit, et méritait de faire, une vive sensation. C’est un document parlementaire, le rapport d’un député, M. Périssoud, sur les chemins de fer de TEtat.
On y apprit que les dépenses du personnel, qui, sur le réseau de TOuest, s’élevaient en 1908 à 79 millions de francs, monteraient en 1912 à 122.682.000 francs, en augmentation de 43 millions et 600.000 francs ; que sur 100 francs qu’il encaisse l’Etat en consacre l\0 au payement de ses employés et de ses ouvriers, soit 11 francs de plus que les autres compagnies qui ne dépensent, pour le même objet, que 29 francs.
« Ainsi, dit le rapporteur, un sacrifice considérable a été consenti. Malheureusement les résultats sont loind’être ceux qu’on avait espérés, et si le Parlement a fait un effort pour donner au personnel une situation meilleure, il faut bien reconnaître que, dans bien des cas, il n’a réussi qu’à soulever des critiques nouvelles. Il est impossible d’affirmer que les mesures que nous venons de rappeler aient donné satisfaction aux agents ! »
A d’autres égards, les résultats ne sont pas plus qu’à l’égard des employés ceux qu’on avait
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espérés, quand on avait annoncé que le réseau de l’État serait « le réseau modèle », à l’imitation duquel s’efforceraient vainement toutes les entreprises des chemins de fer de France et d’ailleurs. L’honorable rapporteur « met en relief » qu’en 1906, avant le rachat, l’Ouest payait, pour objets perdus ou avariés, 1.947.000 francs d’indemnités (9.641 francs par million derecettes) et qu’en iqiol’Ouest-Étatapayé 5 .590.000 francs (25.000 francs par million de recettes).
Enfin le rapporteur a dû ouvrir une rubrique des retards « de plus de i 5 minutes ». A la gare Saint-Lazare, 28 trains de grande ligne sur 100 ont subi ce grand retard.
Ces constatations font certainement du rapport sur rOuest-État la publication la plus remarquable de l’année 1911.
Un autre fait ne passa pas inaperçu et doit être signalé. La justice devint expéditive, à Paris en 1911. En avril M. Ditte quittant la présidence du tribunal civil, pour monter à la Cour de cassation, laissait un arriéré de plus de 18.000 affaires. Sous son administration trop débonnaire, les magistrats et les avocats en avaient pris trop à leur aise. Les audiences s’ouvraient en retard et se fermaient tôt, coupées par des suspensions prolongées. A la barre.
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les avocats se présentaient quand ils le voulaient^ obtenant toujours des remises. Il y avait des jours où certaineschambresne savaient comment employer leur temps.
Le successeur de M. Ditte, le président Monier, entré en fonctions à Pâques 1911, rompit immédiatement avec la méthode patriarcale qui réussissait si mal. Les présidents de chambre reçurent une circulaire qui leur fixait des heures pour fouverture et pour la fermeture de leurs audiences et leur rappelait que, le droit des plaideurs étant d’être j ugés aussi rapidement que possible, le devoir des juges était de ne pas perdre leur temps.
Sous la pression de la main énergique de son président, le tribunal de la Seine, qui s’engourdissait, sortit de sa torpeur.
En 1910 (présidence Ditte) il n’avait été jugé, en audience publique, que 20.000 affaires. En 1911 (présidence Monier) 25.600 affaires ont été terminées. L’année 1911 avait commencé avec plus de 18.000 affaires inscrites aux rôles. L’année 1912 ne commença qu’avec i4 ooo, bien qu’en 1911 le nombre des affaires inscrites ait dépassé de 2.000 celui des affaires inscrites en
Des résultats si différents obtenus en 1910 et
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4pî)
en 1911 avec le même personnel, il ressort, semble-t-il, que nos institutions ne sont pas toujours défectueuses et que, quand elles paraissent Têtre, c’est faute d’hommes qui sachent s’en servir. Mettez à la machine un bon mécanicien et elle marche I
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