‹ La chronique de l'an 1911Chapitre 12 sur 24 · PEYRÈRE · texte numérisé non relu

PEYRÈRE

Colonies. Trouillot, sénateur.

Travail. Viviani, député.

Il comprenait encore quatre sous-secrétaires d’Etat, tous députés ; MM. Renoult, aux Finances, Sarraut, à la Guerre, Chéron, à la Marine, Dujardin-Beaumetz aux Beaux-Arts*

AFFAIRES INTÉRIEURES

le premier ministre résolut-il de mettre fin à des collaborations devenues pesantes.

Il avait brisé la grève des cheminots sans sortir de la légalité, mais il avait déclaré que s’il l’avait fallu pour le bien public il n’aurait pas reculé devant des mesures illégales. Or le ministre de la Justice dans son Cabinet était M. Louis Barthou qui, au Sénat, à la fin de la discussion sur le rachat du chemin de fer de l’Ouest, en 1907, avait reconnu aux agents des chemins de fer le droit de faire grève. Bien que M. Barthou eût ajouté aussitôt que les compagnies conserveraient le droit de révoquer ceux de leurs employés qui auraient rompu le contrat de travail, les cheminots et leurs défenseurs, socialistes et radicauxsocialistes, invoquaient contre le Président du Conseil, « briseur de grève », la parole du garde des sceaux sur la légitimité de la grève, dans le service public des voies ferrées.

Entre M. Barthou et M. Briand le désaccord était plus dans les mots que sur le fond. Qu’estce qu’un acte qu’il est licite d’accomplir mais dont l’accomplissement vous expose à une peine disciplinaire aussi sévère que la perte de votre emploi? En principe il n’est pas défendu. Mais en principe la révocation d’un gréviste de service public n’est pas défendue non plus ; elle est

légitime. Le droit de grève existe donc pour un fonctionnaire, comme le droit de se jeter par leurs fenêtres pour tous les individus. En faisant grève, remployé de chemin de fer ne se place pas plus sous le coup du Code pénal que Fauteur d'une tentative de suicide; on ne peut condamner ni Tun ni l’autre à l’amende ou h la prison ; mais on ne peut pas plus empêcher celui-là d’être révoqué que celui-ci de se casser la tête sur le pavé. La cessation concertée du travail dans les services publics, licite au regard du Code pénal, est illicite au regard du Code civil, puisqu’elle peut entraîner les plus graves conséquences.

M. Briand et M. Barthou en échangeant ces explications auraient sans doute reconnu qu’ils s’entendaient au fond. Mais ces explications, si M. Barthou était demeuré le collègue de M. Briand, il aurait fallu qu’il les répétât publiquement. Et à l’extrême gauche on l’aurait accusé de palinodie intéressée. La collaboration de M. Briand avec M. L. Barthou deviendrait donc bientôt difficile.

Elle l’aurait été encore avec M, Millerand, membre très considérable du Cabinet, où il détenait le portefeuille des Travaux publics, où il était donc « Ministre des chemins de fer ».

M. Briand projetait une législation qui, en

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déniant aux employés des services publics le droit de coalition, aurait fait disparaître une équivoque pleine de dangers. M. Millerand qui avait très loyalement défendu devant la Chambre la légalité des mesures prises contre la grève des chemins de fer d’octobre 1909, ne croyait pourtant pas que la coalition ouvrière, même dans un service public, pût être érigée en délit. Il avait un autre plan qui ne cadrait pas tout à fait avec celui du Président du Conseil. Si cet homme de forte volonté, qui ne se laisse pas dominer, était resté dans le cabinet, il aurait sans doute rallié autour de lui quelques-uns de ses collègues^ notamment M. Viviani, ministre du Travail, etM. Doumergue, ministre de l’Instruction publique, et peut-être M. Trouillot, ministre des Colonies.

M. Briand pouvait donc craindre sinon de tomber en minorité dans son propre cabinet, du moins de rencontrer chez quelques-uns de ses plus considérables collègues des résistances qui l’auraient paralysé, II jouissait au Parlement d’un très grand crédit personnel et les derniers événements lui avaient fait gagner dans tout le pays une très grande popularité. Allait-il laisser se perdre la force d’opinion qu’il avait acquise? Ses amis ne le lui conseillaient pas.

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11 les écouta et, avant que ne se produisît la dislocation de son cabinet, qu’il prévoyait, il décida de le remanier. Le 2 novembre 1910 il remettait sa démission au Président de la République et tout de suite il recevait la mission de reformer le ministère.

Le 4 novembre, le deuxième cabinet Briand était constitué. En voici la composition :

Présidence du Conseil et

Intérieur. A. Briand, député.

Justice .... *. Th. Girard, sénateur.

Affaires étrangères. Sx. Pichon, id.

Guerre. Général Brun.

Marine. Vice-amiral B. de Lapey-

RÈRE.

Finances. L.-L. Klotz, député.

Commerce. J. Dupuy, sénateur.

Travaux publics. L. Puegh, député.

Instruction publique et

Beaux-Arts. Maurice Faure, sénateur.

Agriculture. Raynaud, député.

Colonies. Jean Morel, id.

Travail. Lafferre, id.

Sous-secrétaires d’État : Dujardin-Beaumetz, aux Beaux-Arts; André Lefèvre, aux Finances; Noulens, à la Guerre ; Guist’hau, à la Marine.

Inégale était la notoriété des nouveaux ministres et inégale leur valeur. Si on laisse de côté le général Brun et le vice-amiral B. de Lapeyrère, tous les collègues de M. Briand, à l’excep-

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tion de MM. S. Pichon et Jean Dupuy, étaient des débutants, quelques-uns n’étaient guère connus hors de l’enceinte des Chambres. Si plusieurs d’entre eux, tel M. Klotz, s’étaient depuis longtemps signalés à l’attention par leurs travaux dans les grandes commissions, aucun n’avait pu encore donner sa mesure au pouvoir. Ce n’était donc pas un grand ministère. * Mais ta foule de ceux qui dans les Chambres, ne se sentent pas « ministrables », et le grand public surtout, accordaient assez de confiance au Président du conseil pour ne pas discuter ses choix.

Dans sa lutte contre une grève qui avait d’abord frappé le pays de stupeur et qui n’aurait pas tardé à y jeter la panique, M. Briand avait montré une énergie tranquille et une décision qui avaient fait une forte impression. Grand avait été le péril et le ministre n’y avait pas été inférieur. A un mal nouveau il avait appliqué des remèdes empiriques mais qui avaient empêché qu’il ne dégénérât en fléau destructeur. Ainsi pensaient l’homme dans son bureau, l’homme dans son magasin, l’homme dans son atelier, autant dire tous ceux qui avaient souffert de la grève et tous ceux, bien plus nombreux, qui avaient craint d’avoir à en souffrir.

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Ceô services M. Briand les avait rendus au milieu d’un ouragan d’outrages et de menaces et contre tant de fureurs il avait eu la meilleure contenance, celle d’une bravoure froide et dédaigneuse. Dans le public dont il avait été le défenseur, on lui savait gré et de ces attaques et de la belle tenue avec laquelle il les avait supportées.

Il était tenu en France pour un homme fort ;les journaux anglais répétaient qu’il était a strong man. Cette popularité l’imposait au Parlement. Qu’il eut appelé au ministère des hommes dépourvus de tout mérite (et ce n’était certes pas le cas), les Chambres lui auraient fait encore un bon accueil, prêtes à lui accorder tout ce qu’il demanderait, à condition qu’il le dît clairement, qu’il le dît tout de suite, et que, l’ayant dit, il en réclamât le vote sans délai.

Mais M. Briand qui avait eu tant de vaillance dans la mêlée, manqua à sa fortune dès que le calme parut revenu. Il ne sut pas pousser son avantage. 11 redevint lui-même, un méditatif, un contemplalif capable d’action dans le cas de nécessité, mais dont l’activité extérieure est bien moindre que l’activité de la vie intérieure.

L’auteur de la loi de séparation des Eglises et de l’État n’est pas un batailleur. C’est un con-

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ciliant. Ceux qui le connaissent le mieux disent qu’il y a en lui de l’Ecclésiastique, qu’il en a la souplesse, la patience, l’aménité, la douceur câline. Il ne va pas chercher son adversaire pour qui, étant sans rancune, il a toujours une absolution prête. Il l’attend et il tente plutôt de le désarmer que de le terrasser. Jamais il n'a une parole violente, même contre les plus violents insulteurs. Il ne blesse pas les amours-propres. Comme son ironie ne s’épanche pas en boutades on ne lui prête pas de « mots ». Avec personne il ne brise; c’est qu’il ne faut pas rendre impossible le compromis, l’arrangement qu’au fond il désire toujours. N’y a-t-il donc pas un moyen de s’entendre? Ce moyen, il ne désespère jamais de le trouver. Ayant le don de la persuasion, il pense qu’il finira bien par persuader (i).

Cette bienveillance, cette modération, cette tendance à accorder les contraires n’avaient malheureusement pas leur emploi dans la crise plus sociale que politique qui suivit la grève des cheminots. Ce que l’opinion publique, à tort ou à raison, demandait, c’était une action rapide, contre l’ennemi intérieur qui venait de révéler son audace et sa puissance. M. Briand

(1) Sur M. Briand voir encore au chapitre : le ministère Caillaaic.

ne sut pas se décider, ne sut pas faire vite. Il montra de l’irrésolution et ne fit pas sentir à la Chambre une volonté sous laquelle elle ne demandait qu’à plier. Le premier Cabinet Briand s’était disloqué sur la question de la légitimité de la grève dans les services publics, M. Briand contestant cette légitimité. Un projet de loi court qui aurait déclaré la grève illicite dans ces services et qui aurait édicté des pénalités contre ceux qui en auraient été les instigateurs eût trouvé une opinion très favorable. Les employés et les ouvriers des chemins de fer,comme tous les agents de l’État, ne sont pas des ouvriers soumis à la loi de l’offre et de la demande du travail, pouvant donc discuter le prix de leur salaire. Ce sont des fonctionnaires jouissant de traitements fixes, non exposés au chômage, auxquels des retraites sont assurées. En échange de tant d’avantages le public pensait généralement qu’il était juste de demander aux cheminots l’engagement de ne pas abandonner leurs fonctions et encore plus juste, s’il les abandonnaient, de les frapper sévèrement.

Dans la rédaction du projet de Statut des agents des chemins de fer, M. Briand ne tint pas compte de cette opinion publique qui était son soutien, et qui ajoutait une si grande force

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à celle qu’il trouvait dans ses talents naturels. Il chercha une transaction. Son projet tardivement déposé au mois de décembre était inspiré d’idées juste-milieu et, cherchant à donner satisfaction aux uns et aux autres, devait également les mécontenter.

Dans l’exposé des motifs il déclarait la grève « illicite » et, cherchant à prévenir l’exécution de cet acte défendu, il instituait une machinerie compliquée de Comités de conciliation dominé par un Comité d’arbitrage, dont les sentences n’auraient, dans la plupart des cas, été exécutoires qu’avec l’approbation du Parlement.

En disant que la grève était « illicite », M. Briand soulevait contre lui l’opposition de toute TExtrême gauche. Par les Comités de conciliation où les chefs de syndicats, plus remuants, ayant plus que leurs camarades l’habitude des opérations électorales, auraient été presque toujours les représentants du personnel, c’est le Centre qu’il rendait inquiet et maussade.

Par le Comité supérieur d’arbitrage, il faisait sur l’indépendance des Compagnies un largeempiétement. C’est ce comité qui dirait l’avant-dernier mot sur l’organisation intérieure des services du personel dans toutes les entreprises de chemin de fer. Et quand aurait parlé ce comité,

OÙ seraient entrés des magistrats, des conseillers d’Etat, des membres de l’Académie des Sciences et de l’Académie des Sciences morales (en tout dix arbitres nommés au scrutin de liste par le Sénat et la Chambre) le mot final reviendrait à dire au Parlement.

Les assemblées politiques auraient formé une sorte de conseil d’Administration souverain de toutes les Compagnies de Chemin de fer. Ces compagnies auraient été en fait dessaisies de l’autorité sur le personnel dont pourtant elles seraient demeurées responsables. Le monde de l’industrie et des grandes affaires ne pouvait pas voir d"un bon œil ce dessaisissement... Si encore après tant d’actes de procédure, la menace de la grève des chemins de fer avait été pour toujours écartée! Mais elle ne l’était pas ! Faute par le personnel de se soumettre à la décision des Arbitres, « il pourrait être remplacé dans son emploi, sans l’accomplissement des formalités, etc... ». Le projet ne disait pas « sera remplacé » ; il disait : « il peut être remplacé ». L’acte dégrève, déclaré illicite, n'avait pour toute sanction qu’une « menace » d’une exécution incertaine. Et eût-elle été exécutée, toute espérance de retrouver l’emploi perdu n’était pas enlevée à l’auteur de « l’acte illicite »- (^est

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seulement « au moins pendant une assez longue période de temps » que l’agent frappé ne pourra pas rentrer au service. Il pourrait donc y rentrer ! A faire grève on ne courrait pas de grands risques. N’y aurait-il pas toujours des députés pour réclamer la réintégration des victimes de la sentence arbitrale, car c’est certainement les arbitres qui auraient eu tort ?

Une autre disposition du projet soulevait aussi des critiques à droite et au centre. L’excitation à la grève et l’organisation de la grève étaient érigées en délit) mais seulement « quand ils seraient le fait de syndicats ou d'unions de syndicats ».

Fait d’ (( individus sans mandat apparent », cette excitation et cette organisation deviendrait donc un licite usage de la liberté de pensée et de propagande. 11 suffirait aux syndicalistes qui voudraient préparer une grève de chemin de fer de donner ouvertement leurs démissions de membres du syndicat. Ce qu’ils n’auraient pas pu faire, en tant que syndiqués, ils le feraient impunément en tant que militants isolés.

De la Gauche comme de la Droite, le projet du statut des employés des chemins de fer fut criblé de critiques. Déposé tardivement, plus de

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six semaines après la constitution du Cabinet, dont il devrait être Toeuvre principale, il fut renvoyé à la Commission permanente des Travaux Publics, où le Gouvernement comptait beaucoup d’adversaires. Elle y entra aussitôt dans un sommeil dont M. Briand ne chercha pas à la faire sortir. Pressentait-il qu’en discussion publique, il ne parviendrait pas, malgré toute sa captivante habileté de tribune à rallier une majorité? Doutait-il du mérite de son œuvre? Éprouvait-il déjà ce désanchentement qui devait si vite le conduire à démissionner?

Quelle qu'en ait été la cause, M. Briand, dans son second ministère, se montra hésitant, tâtonnant. Le premier ministre qui, pendant la tempête de la grève des cheminots, avait tenu la barre d’une main si ferme, si ferme qu’on crut qu’elle allait se contracter en poigne, cessa, quand le calme, un calme relatif, fut rétabli, de gouverner. 11 ne donna pas l’impulsion à sa majorité, qui était une majorité personnelle. Il n'exigea rien d’elle et même il arriva qu’il lui fit défection. Dans la discussion des interpellations sur la Confédération générale du travail, il se prononça pour la légalité de ce groupement. La loi de 1884 a bien autorisé « la fédération des syndicats des métiers concourant à la production

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d’objets semblables ». Mais la C. G. T. ne réunit pas que des syndicats conformes à cette définition. Elle englobe tous les syndicats de toutes les professions; elle est la fédération des fédérations des métiers les plus divers. Quelle similitude professionnelle existe-t-il entre les musiciens des orchestres des théâtres et les plombiers, entre les chapeliers et les terrassiers ? Pourtant les uns et les autres font partie de la Confédération générale du travail. La thèse soutenue par M. Briand était, depuis Waldeck- Rousseau,celle de tous les ministères qui s’étaient fait délivrer par leurs procureurs généraux des consultations conformes à leurs propres vues. Mais cette thèse était combattue par d’autres jurisconsultes, tels que M. Ribot, et elle heurtait le gros bon sens d’un public à qui les plus savantes dissertations desjuristesnepersuadentpas que les garçons épiciers concourent avec les ouvriers mécaniciens à la confection d’un même produit et ont par conséquent des raisons avouables de se fédérer.

L’opinion attendait donc une action judiciaire contre la Confédération générale du travail.

Mais à quoi servirait-elle, pensait-on et disait-on dans l’entourage de M. Briand? Après la dissolution, la C. G* T. se reformera sous un autre

nom, comme s’était reformée la Ligue des Patriotes en 1889. C’était vrai. Mais en lui appliquant la loi, on aurait diminué le prestige de la Confédération. Une grande partie de l’autorité de ses chefs leur vient de Pimpunité. Ils sont sacrés. Les ouvriers se sont accoutumés à cette idée que nul ne sera jamais assez téméraire pour porter la main sur les syndicats.

Le public et, dans le public une multitude d’ouvriers dont les syndicats violentent la liberté aurait applaudi le sacrilège qui aurait profané le fétiche. Ce fut donc une déception, quand M. Briand si vaillant dans sa résistance à l’entreprise de syndicalisme révolutionnaire qu’avait été la grève des cheminots, déclara qu’il ne pouvait pas porter la guerre dans le réduit central de ce syndicalisme. Il donna à penser qu’il n’osait pas. Or, en grande partie, son prestige tenait à Tidée qu’il était un « oseur ». Ceux qui s’étaient ralliés à lui parce qu’il apparaissait comme l’homme fort se mirent alors à douter de sa force et prêtèrent Poreille aux suggestions de l’extrême gauche. La majorité ne se débanda pas, mais elle eut des traînards, qui entraient en colloque avec les compétiteurs, avec les chefs du parti des remplaçants et qui rapportaient dans les

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rangs ministériels des rumeurs malveillantes, propres à affaiblir la confiance, à attiédir les dévouements. Ces manœuvres qui tendaient à dissoudre la majorité n’exposaient pas ceux qui s’y livraient à des représailles. M. Briand en effet s’était refusé, depuis qu’il avait pris la conduite des affaires (juillet 1909), à pratiquer le système utile, mais assez peu élégant, de la mise en quarantaine des amis douteux et même des opposants de parti pris. Il ne faisait pas la guerre dans leurs départements à ses adversaires. Dans son second Cabinet il ne renonça pas à cette manière généreuse maisdangereuse.il ne se défendait pas contre l’intrigue, comptant toujours la déjouer à la tribune dans des explications publiques. Il devait finir par être la victime de sa propre répugnance à l’emploi des bas moyens de gouvernement et de sa trop grande confiance dans sa force de persuasion et dans sa fortune.

Il laissait donc faire ses adversaires, en même temps qu'il négligeait de donner à ses amis une direction ferme. « Tout finirait par s’arranger. » Cet homme dont l’âme est généreuse mais qui a de l’indolence, de la nonchalance, qui est distrait et en qui on trouve aussi du fatalisme, faisait la politique du théâtre de Capus. Mais comptant que « cela s’arrangerait », il ne fai-

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sait pas grand’chose pour que « cela s’arrangeât ». '

A défaut de la majorité de conservation sociale qu’il aurait pu se souder par une offensive contre la C. G. T., il avait une autre majorité à prendre : celle des partisans de la Représentation proportionnelle. Il ne fît pas ce qu"il aurait fallu pour se rassurer. Nul n’avait plus que lui contribué à discréditer le scrutin d’arrondissement. Dans deux discours fameux il avait exposé ses « petites mares stagnantes » et son « pantalon effiloché» aux risées du public. Mais quand il s’était agi de remédier aux défauts de ce petit scrutin, M. Briand avait tergiversé, ne se prononçant ni pour ni contre la R. P.^ cherchant encore une fois une formule sur laquelle partisans et adversaires pussent se mettre d’accord, une transaction. Son indécision entre les systèmes opposés avait paru suspecte dans les deux camps. Chacun craignait d’être trompé. Les partisans de la R. P., qui attendent de leur système tant de bienfaits qu’ils subordonnent tout à son adoption, en étaient venus à penser qu’ils ne perdraient rien à laisser tomber Briand. Et ainsi se trouvait facilitée l’intrigue d’extrême gauche dont M. Maurice Berteaux, revenu à la santé, avait pris la direction. Dans les couloirs, dans

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la salle des séances, de travées en travées, l’ancien ministre de la Guerre, en qui on s’accordait à voir le futur Président de la République s’en allait, donnant des mots d’ordre, excitant des ressentiments contre le ministre qui, ayant parlé de « détente », faisait autant qu’il le pouvait une administration impartiale et recommandait à ses préfets de renoncer à la politique de tracasseries mesquines à laquelle d'autres les avaient dressés. Combien dangereuse pour les vrais républicains était cette indifférence apathique, disait le tentateur radical-socialiste !

Et les cheminots révoqués après la grève ? Le ministère les abandonnait aux vengeances des compagnies au risque d’aliéner à la République des enfants terribles certes, mais bons, excellents, ses meilleurs enfants !

Et la N’Goko-Sangha ? quelles révélations avaient été apportées à la commission du Budget ! Certainement on ne voulait pas mettre en doute l’intégrité des personnes. Pourtant il y avait dans cette affaire des obscurités inquiétantes : on avait fait entrer l’Etat dans un arbitrage illégal et il s’était vu condamner à payer ^. 35 o.ooo francs à une compagnie de « spéculateurs coloniaux », à une bande de « requins », disaient les unifiés. Ensuite on préparait sous

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le nom de « consortium » un abandon à l’Allemagne d’un grand morceau de notre colonie du Congo ! Cette affaire de la N’Goko-Sanglia donnait lieu à des chuchottements malveillants. Toutes les vertus parlementaires s’en montraient effarouchées. Des hommes d’argent flanqués de protecteurs influents, des ministres qui s’étaient laissés circonvenir par ces aigrefins, un autre ministre qui pour avoir résisté à cette engeance avait été attaqué, calomnié, « débarqué ; tous les éléments et tous les personnages d’un drame politico-scandaleux semblaient réunis dans l’affaire de la N’Goko-Sanhga. Pouvait-on laisseraupouvoirdes hommes convaincus de n’avoir pas su défendre les intérêts publics contre les appétits et les intrigues de quelques « faiseurs » ? Les clabaudages faisaient lentement autour du cabinet une atmosphère de suspicion. Les moins hostiles convenaient en hochant la tête que le ministre des Affaires étrangères et le ministre des Colonies s’étaient mis dans un mauvais cas.

Pour dissiper le mauvais air qui s’en dégageait, il aurait fallu que le dossier de la N’Goko- Sangha ne restât pas enfermé dans le bureau d’une commission d’où ne s’échappaient que des rumeurs, il aurait fallu qu’il fût étalé à la tribune.

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La discussion publique aurait montré les ministres moins noirs que ne les représentaient ceux qui aspiraient à leur succession.

Il a été question, dans la première partie de ce livre, au chapitre de l’Accord de 1909, du « Consortium franco-allemand » projeté pour l’exploitation d’un territoire français le long de la frontière sud du Cameroun. Cette partie de notre colonie du Congo appartenait au domaine de la compagnie de la N’Goko-Sangha. C’est ici le lieu d’exposer sommairement les démêlés de cette compagnie avec le gouvernement français puisque ces démêlés ont eu une répercussion sur notre politique intérieure.

En 1899, le ministère des Colonies, voulant commencer la mise en valeur de nos immenses possessions de l’Afrique Equatoriale, se décida à accorder des monopoles d’exploitation agricole sur le domaine privé de l’État. Trente ou quarante compagnies se constituèrent qui reçurent des concessions, et trois d’entre elles^ après fusion, formèrent la N’Goko-Sangha dont le champ d’exploitation s’étendait sur 7 millions d’hectares.

Dès ses débuts, la compagnie éleva des plaintes contre les trafiquants allemands du

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Cameroun qui faisaient incessamment, disaitelle, des incursions déprédatrices sur son domaine. Tantôt ces traflquants venaient tranquillement fonder des postes en territoire français, tantôt ils y dépêchaient des maraudeurs nègres qui faisaient la rafle du caoutchouc et de rivoire. La compagnie demandait que le Gouvernement fît occuper le pays par une force de police. Mais les frontières entre le Congo et le Cameroun iTétaient pas encore délimitées; elles devaient Têtre seulement en 1908. On ne pou^ vait guère occuper un territoire contesté. Et d’ailleurs l’occupation aurait coûté cher sans grand résultat. Bref on ne fit rien pour assurer à la compagnie la paisible jouissance de sa concession. Elle se mit alors à demander des indemnités. Une première fois, en mai igoS, sans lui reconnaître toutefois un droit, mais par pure bienveillance, on lui en accorda une, sous la forme d’un accroissement territorial.

Cette compensation obtenue pour les préjudices à elle causés, jusqu’en igo 5 , la compagnie ouvrit aussitôt un nouveau compte de réclamations. Les Allemands et leurs nègres ne s’arrêtaient pas de venir lui voler son caoutchouc et son ivoire. Elle demanda qu’il se fît en sa faveur une intervention diplomatique. Déjà en

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1902 ses griefs avaient été portés à la connaissance du Gouvernement de Berlin. En août et septembre igoS nouvelle démarche qui n’eut pas de suite. Les Allemands objectaient d’abord que, la frontière n’étant pas tracée, on ne savait pas si les faits signalés par la N’Goko-Sangha s’étaient passés chez nous ou chez eux ; qu’il fallait donc attendre la fin des travaux de la commission de délimitation ; ensuite qu’à la réclamation de la compagnie française ils allaient opposer une réclamation de la compagnie allemande du Sud-Cameroun, laquelle prétendait que les agents de la N’Goko-Sangha mettaient sa concession au pillage.

L’Ambassade de France à Berlin sur les instructions venues de Paris, n’insista pas pour que les réclamations de la compagnie fussent examinées. Notre Gouvernement en effet ne voulait pas entamer une négociation où la partie adverse aurait pu mettre en question la légitimité des concessions faites à nos grandes compagnies. L’acte de Berlin a disposé que le commerce serait libre, qu’aucun monopole commercial ne serait établi dans « le bassin conventionnel du Congo » ; or le territoire de la N’Goko-Sangha était en grande partie compris dans ce bassin. A vrai dire cette compa-

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gnie n’avait pas plus que les autres un privilège commercial. Les marchands étrangers pouvaient venir négocier sur son territoire.

Mais comme elle avait un droit exclusif sur les produits naturels échangeables de quelque valeur, Tivoire et le caoutchouc, on n'aurait pas manqué de nous dire officiellement, comme déjà Tavaient fait en Allemagne des journaux officieux, que nous avions, par un détour, constitué un monopole commercial, et commis une infraction au traité que nous avions signé.

La discussion qui se serait ouverte sur la légitimité de nos compagnies coloniales dans le Bassin conventionnel du Congo aurait certainement été longue, peut-être n’en serionsnous pas sortis complètement indemnes car notre interprétation du traité de i 885 prêtait à controverse. Il y avait donc là une bonne raison pour que notre ministre des Affaires étrangères ne s’engageât pas à fond.

De plus on était en igo 5 , c'était Tannée d’Algésiras, et la diplomatie française avait une bien autre affaire à régler que les différends survenus dans un coin de TAfrique équatoriale entre concurrents commerciaux.

Devant Tinaction diplomatique, la Compagnie retourna au ministère des Colonies où, à par-

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tir de 1906, elle rencontra M. Milliès-Lacroix.

Cet honorable sénateur n’appartient pas à l’école des politiciens cajoleurs. Il n’a pas l’art des nuances. Il dit oui ou il dit non. A la Compagnie qui, de plus en plus vivement, réclamait des indemnités, présentait un compte de dix ou douze millions de pertes, il répondit que son affaire ne regardait pas le Gouvernement français ; que par l’article 29 de son cahier des charges, elle s’était « interdite de réclamer aucune indemnité ni à la colonie du Congo ni à l’État, en raison des dommages qu’elle pourrait éventuellement éprouver par le fait soit de l’insécurité, soit de l’émeute, etc... ».

S’il y avait eu préjudice causé à la N’Goko- Sangha par des voleurs d’ivoire et de caoutchouc, on ne pouvait en faire remonter la cause qu’à « l’insécurité ». Donc, le Gouvernement français ne devaitrien. Les débiteurs, c’étaientles sociétés allemandes qui, par leurs agents européens et leurs employés indigènes, avaient commis les dégâts. Il fallait donc demander réparation à l’Allemagne, et M. Milliès-Lacroix promettait (engagement qu’il tenait) de demander à son collègue des Affaires étrangères d’ouvrir une procédure diplomatique.

Mais le ministre, M. Pichon, trouvant les pré-

cédents de 1902 et de 1906, ne se montra pas disposé à accueillir la suggestion de son collègue. D’ailleurs, l’opération du tracé de la frontière se poursuivait encore en 1906 et 1907, et si notre ambassadeur à Berlin avait voulu engager la conversation sur la N’Goko-Sangha,on lui aurait dit sans nul doute, comme on Pavait déjà fait : « attendons que nos commissaires délimita teurs aient achevé leur ouvrage ».

C’est alors que la Compagnie parla d’un recours aux tribunaux allemands. Pensait-elle vraiment à engager un procès à Hambourg?

Voulait-elle seulement faire pression sur le Couvernement qui ne pourrait pas voir sans déplaisir étaler devant le public allemand les faiblesses de notre administration coloniale, et exposer au jugement d’un tribunal étranger le régime d’exploitation que nous avions introduit au Congo ? La thèse que la Compagnie aurait eu à soutenir n’était guère avantageuse pour nous. « Mon Couvernement n’ayant pas su me protéger contre vos nationaux, je m’adresse à vous, juges d’Allemagne, pour obtenir justice. » La N’Coko-Sangha aurait dû dire cela ou ne rien dire du tout. Son procès nous aurait donc causé une mortification. Mais il aurait pu avoir une autre^grave conséquence. Si le tribunal de

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Hambourg s'appuyant sur le traité de i 885 avait déclaré illégitime la constitution de nos grandes compagnies, le Gouvernement allemand aurait eu à sa disposition un prétexte nouveau à chicane.

Aussi bien pour la Compagnie, dont les frais de procédure auraient été probablement faits en pure perte, que pour la France,dont les affaires coloniales ne devaient pas être soumises à Tappréciation d’une cour de justice étrangère, il valait mieux que le procès dont parlait la Compagnie ne se fît pas. Le ministère des Affaires étrangères dissuada donc les administrateurs de N’Goko-Sangha d’aller chercher des juges près de Berlin. Il ne pouvait pas leur défendre d’y aller ; il ne pouvait que leur montrer les inconvénients qui résulteraient de leurs instances. Ses observations furent comprises. Le procès ne s’engagea pas à Hambourg, mais l’avoué de la Compagnie en portant ce désistement de son client à la connaissance du ministre, lui demanda quelque chose en échange :

trois millions d’hectares en toute propriété; droit exclusif d’exploration minéralogique, pendant dix ans ; prorogation de la concession ; autorisation de modifier la composition du conseil d’administration (c’est-à-dire autorisation

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d’y faire entrer des membres étrangers) » (i).

Ces prétentions ne furent pas plus admises que ne l’avait été précédemment la prétention à une indemnité en argent.

Alors la Compagnie n'espérant plus rien obtenir du Gouvernement où elle avait dans la personne de M. Milliès-Lacroix un adversaire intraitable, se retourna vers le Parlement. Elle adressa à la Chambre une pétition qui fut renvoyée à l’examen de la commission des Affaires étrangères. Le 8 décembre 1908, cette commission adoptait à l’unanimité des conclusions favorables à la Compagnie. « En droit strict, disait la commission, rien n’est dù à la Compagnie, mais en équité il y a lieu d’admettre le principe d’une compensation. » Cette compensation, pour des raisons de politique coloniale générale, ne pouvait pas être accordée en territoires ni sous la forme d'une prorogation de concession ; elle ne pouvait être accordée qu’en argent. Et la commission, sans précisément fixer un chiffre, indiquait celui de 2.5oo.ooo fr., comme lui paraissant justifié par les dommages à réparer.

L’avis de la commission, avis adressé à la Chambre, qui jamais ne devait avoir à le discu-

(1) La N’Goko-Sangha pensait alors à s’adjoindre un ou deux administrateurs belges.

AFFAIRES INTÉRIEURES

ter, se terminait ainsi : « En admettant le principe d’une indemnité pécuniaire à accorder à la N’Goko-Sangha en réparation des préjudices subis par elle depuis igoS, la commission vous propose d’inviter le Gouvernement à le réaliser dans les conditions les plus équitables, soit directement, soit par voie d’arbitrage. »

Cet « avis » d'une des plus grandes commissions du Parlement, constituait un grand succès pour la N’Goko-Sangha. Elle en obtint un autre par le vote d'un « vœu » que le Président de la commission des Affaires étrangères transmit le 25 décembre 1908 à trois membres du Gouvernement : « La commission, disait ce « vœu », ... estime qu’une indemnité est due à la N’Goko-Sangha. Elle compte sur le Gouvernement, et plus particulièrement sur les ministres des Colonies, des Affaires étrangères et des Finances, pour rechercher les moyens d’assurer, dans un bref délai, à la Compagnie, le paiement de l’indemnité à laquelle elle a droit. » En comptant sur M. Milliès-Lacroix, la commission se trompait. Le ministre des Colonies saisit le conseil des ministres de l’affaire, se plaignit de n’avoir pas été entendu par la commission, et déclara qu’il s’opposait formellement à ce qu'il fût donné suite à « l'avis » dont la Compagnie

330 LA CHRONIQUE DE l’aN IQll

allait maintenant se prévaloir contre TEtat.

Le Conseil se rangea à Tavis de M. Milliès- Lacroix.

Pourtant il fallait trouver une solution à une question qui n’était pas posée seulement parla Compagnie intéressée, qui Tétait aussi et avec bien plus de force par une grande commission de la Chambre. Le ministre des Affaires étrangères ne pouvait pas se dérober à l’invitation qu’il avait reçue de celte commission. Les circonstances lui parurent alors être devenues moins défavorables à une action diplomatique. La délimitation de la frontière entre le Congo et le Cameroun avait été terminée à la fin de 1908, et une des raisons pour lesquelles le Gouvernement allemand avait ajourné Texamen des plaintes de la N’Goko-Sangha n’existait donc plus.

En février 1909, M. Pichon avisait M. Milliès- Lacroix qu’il était prêt à transmettre à Berlin le dossier de la Compagnie. Mais celle-ci, par une lettre du 20 mars, refusa de le fournir. « Par égard pour les décisions d’une grande commission parlementaire, elle ne voulait pas s’écarter du terrain sur lequel cette commission avait cru devoir se placer. »

Malgré ce refus de la N’Goko-Sangha, M. Pi-

AFFAIRES INTÉRIEURES

choix entretint en mai le chargé d’affaires d’Allemagne à Paris des dommages qu’elle avait subis du fait de nationaux allemands.

11 reçut cette réponse que si les réclamations étaient transmises à Berlin, « elles réveilleraient inutilement des polémiques apaisées ».Dans Tintérêt des bonnes relations franco-allemandes en Afrique il valait donc mieux ne plus parler des griefs de la N’Goko-Sangha. Mais on pourrait peut-être, pour empêcher à l’avenir les « frictions » qu’on avait eu à regretter de part et d’autre dans le passé, associer les deux riverains de la frontière. Si on leur créait des intérêts communs dans l’exploitation de la région frontière, la paix franco-allemande y serait assu-

Cetté proposition était conforme à l’esprit de « l’accord de février 1909 », qui avait été le grand succès diplomatique du cabinet Glémenceau, et surtout de son ministre des Affaires étrangères. M. Pichon la prit en considération et chercha sans retard à la réaliser. Comme les territoires en bordure de la frontière du Cameroun étaient ceux de la N’Goko-Sangha, il fallait décider d’abord cette compagnie soit à entrer en association avec les négociants allemands auxquels elle avait depuis si longtemps

382 LA CHRONIQUE DE l’aN I 9 I l

reproché leurs dépréciations, soit à céder à une nouvelle compagnie la partie de son domaine à exploiter par le « Consortium ». On demanda donc le 2 juillet à la N’Goko-Sangha si elle serait disposée à discuter avec la compagnie du Sud-Cameroun. La réponse, envoyée le 3 août, fut que la N’Goko-Sangha « était disposée à céder à une société franco-allemande, à former, une partie du domaine que TEtat français lui avait concédé, mais qu’elle subordonnait la réalisation de ces projets de cession à la décision que prendrait le Gouvernement sur la question de ^indemnité que la commission des Affaires étrangères avait reconnu être due à la compagnie ».

La situation était donc celle-ci : Le Gouvernement voyait dans la constitution du consortium une mesure qui cadrait avec sa politique générale, et la N’Goko-Sangha, forte de « l’avis » de la commission des Affaires étrangères, forte encore de plusieurs démarches faites au nom de cette commission par son président M. Paul Deschanel, disait: « Payez-moi ce qui m’est dû, ou vous ne réaliserez pas votre dessein ».

Que fallait-il faire?

Kénoncer au consortium ?

AFFAIRES INTÉRIEURES

C'était s’exposer au renouvellement des conflits entre les trafiquants français et les trafiquants allemands sur la frontière Congo-Cameroun; c’était repousser une proposition allemande faite en conformité avec l’accord de 1909. M. Pichon ne s’arrêta pas à cette solution négative. Alors il restait soit à traiter de gré à gré avec la N’Goko-Sangha, puisque sans elle on ne pouvait pas réaliser le consortium, soit à faire juger ses prétentions par <( un arbitrage » comme Pavait suggéré la commission des Affaires étrangères.

C’est à la solution de l’arbitrage qu’on s’arrêta. Il était survenu, le 20 juillet 1909, un événement qui rendait possible l’adoption de cette procédure. M. Clémenceau, renversé, avait été remplacé par M. Briand, et M. Milliès-Lacroix ayant quitté le ministère des Colonies, y avait eu pour successeur M. Trouillot.

Le nouveau ministre voulut bien — ce que n’avait pas consenti à faire son prédécesseur — entrer dans les vues de politique générale de son collègue des Affaires étrangères. M. Milliès- Lacroix s’était buté à dire « non » à toutes les réclamations de la N’Goko-Sangha, la renvoyant toujours à se pourvoir en Allemagne soit par la voie diplomatique, soit par la voie judiciaire.

LA CHRONIQUE DE l’aN igil

Le très intègre ministre défendait les finances de la colonie du Congo sur laquelle il savait bien que finirait par retomber la charge de l’indemnité ; mais il ne tenait peut-être pas compte d’autres intérêts, dont le ministre des Affaires étrangères avait la responsabilité.

En M. Trouillot, M. Pichon trouva un collègue qui voulut bien envisager l’affaire de la N’Goko-Sangha, à laquelle la proposition allemande du consortium avait donné une nouvelle physionomie, moins en ministre des Colonies qu’en membre du Gouvernement. Il fit passer avant les intérêts particuliers de son département les considérations d’ordre international dont s’inspirait son collègue des Affaires étrangères.

Il consentit donc à l’arbitrage qui eut lieu le 29 avril 1910 sous la présidence de M. Hérault, premier président de la Cour des comptes, assisté de M. Merlin, gouverneur général de l’Afrique Équatoriale, pour le ministère des Colonies, et de M. Aiwiré Tardieu, pour la N’Goko- Sangha. La « sentence arbitrale » attribua à la compagnie une indemnité de 2.398.000 francs, payable par la colonie du Congo en vingt semestrialités et devant porter intérêt de 4 p- 100.

Aussitôt saisi de cette sentence M. Trouillot

AFFAIRES INTÉRIEURES

.'■iSo

la communiqua, le ii mai, au conseil des ministres qui l’approuva sous réserve de la ratification de la commission des affaires extérieures de la Chambre. C’est cette commission qui la première avait parlé d’arbitrage, c’est elle qui avait la première reconnu le droit de la N’Goko- Sangha à une indemnité. Il était juste qu’elle donnât son avis sur ce qui avait été fait conformément à ses indications. Aussi, le 25 mai 1910, fut-elle saisie de la « sentence arbitrale » ; et le 28, M. Paul Deschanel, son président, écrivit « que la solution adoptée était bien conforme aux vœux de la Commission ».

Presque aussitôt après, le 3 juin, M. Trouillot faisait part à la N’Goko-Sangha de l’approbation de la commission des Affaires extérieures et l’informait « que le conseil des ministres avait estimé que l’exécution de la sentence arbitrale du 29 avril pouvait être poursuivie et qu’en conséquence la compensation allouée à la compagnie serait payée par la Colonie au moyen de ses propres ressources ».

Il restait maintenant à tenir les engagements pris par la compagnie et par le Gouvernement, dans une espèce de compromis antérieur à la formation du tribunal arbitral.

Les engagements de la compagnie consis-

386 LA CHRONIQUE DE l’aN IQH

taient dans la main-levée d’une opposition qu’elle avait formée, depuis longtemps, sur une somme importante due par l’État à une compagnie anglaise, et dans la formation d’une compagnie franco-allemande (le Consortium), pour l’exploitation de certains territoires de la N’Goko-Sangha.

Ce dernier engagement, d’ordre diplomatique, nous avons exposé, dans la première partie de ce livre, les suites qu’il reçut. Le premier engagement avait été tenu par la compagnie aussitôt après le prononcé de la sentence. Elle avait débarrassé le ministère des Affaires étrangères d’une contestation désagréable avec l’Angleterre.

Quant au Gouvernement son seul engagement était de payer. Il ne le tint pas.

La N’Goko-Sangha avait trouvé un escompteur qui se présenta le lo novembre à la caisse centrale du trésor pour toucher les premiers intérêts de son avance ( 43 .ooo francs) ; on lui refusa ce payement.

Pourquoi ? Parce que la Commission du Budget ayant eu connaissance et de l’arbitrage, dont elle trouvait la procédure irrégulière, et de la sentence, qu’elle estimait injustifiée et de nulle valeur, avait évoqué toute l’affaire de la N’Goko-

AFFAIRES INTÉRÏEÜRES

Sangha et refusait Imscription au budget de la colonie de la somme nécessaire aux payements à effectuer.

Un cabinet résolu aurait affronté cette opposition. Il avait certainement été pris un engagement dont la contre-partie avait déjà été exécutée (levée de l’opposition au paiement de la somme appartenant à la compagnie anglaise, ouverture de négociations à Berlin pour la formation du consortium). Un y avait qu’à tenir cet engagement et à venir exposer à la Chambre les raisons d’ordre diplomatique (le consortium) qui le justifiaient. Les considérations d’équité auxquelles avait obéi la commission des Affaires extérieures, quand elle avait dit qu’une indemnité était' due à la N’Goko-Sangha et qu’il y avait lieu au moins à arbitrage, c’est celle commission qui aurait dû les faire connaître. En opposant commission des Affaires extérieures à commission du Budget, considérations diplomatiques à considérations juridiques, le gouvernement l’aurait très probablement emporté. Mais à la fin d’octobre 1910, M. Briand venait de sortir de la grande bataille des cheminots et pensait surtout à remanier son cabinet.

Dans le remaniement auquel il procéda du 2

LA CHRONIQUE DE l’aN I 9II

au 4 iioveiïibre, il écarta des colonies M. Trouillot, et fit entrer aux finances M. Klotz. Or M. Klotz avait élé comme rapporteur général, à la commission, un de ceux qui avaient critiqué la sentence et avait demandé qu’elle ne fût pas exécutée. Ministre, il put s’opposer à son exécution, et c'est lui qui, le lo novembre, refusa le paiement réclamé par le cessionnaire des droits de la N’Goko-Sanglia. Cette mesure fut justifiée par une consultation de M. Renault, le jurisconsulte si réputé, qui concluait à la nullité de la sentence parce que l’arbitrage, dans une affaire où l’État est partie, n’est pas autorisé par la Loi.

L’affaire de la N’Goko-Sangha « resta donc en l’air », et cela pour le plus grand dommage de l’autorité de M. Briand.

C’est pendant son premier cabinet que la solution par l’arbitrage avait été adoptée d’abord par MM. Pichon et Trouillot, ensuite par le conseil des ministres. Et, dans le second cabinet Briand, un ministre provoquait une démonstration de l’illégalité d’un acte à la responsabilité duquel le premier ministre, bien qu’il n’y eût pas pris une part directe, ne pouvait se dérober !

M. Briand, en acceptant cette situation fausse, en ne demandant pas à la Chambre d’approuver, quand même, une décision prise en concor-

AFFAIRES INTÉRIEURES

dance avec la direction, donnée depuis février 1909 à notre politique étrangère, M. Briand, disaient les malveillants, faisait donc preuve de timidité. Il n'osait pas défendre l'œuvre de son premier cabinet, il la laissait même défaire. Pourquoi? Et les clabaudages, et les hochements de tête de se succéder !

M. Briand suivait ce jeu de ses adversaires en spectateur, comme s'il n’en avait pas été lui-même l'enjeu. Il ne sortait de son indifférence que pour parer à la tribune les coups dirigés contre lui. Et là,dans des improvisations toujours éloquentes, il retrouvait sa supériorité. Mais d'activer le travail des Chambres, il ne paraissait pas se soucier. L’examen du budget de 1911 se traîna, malgré l'autorité de M. Klotz, avec trop de lenteur (1). Si le premier ministre permettait à la Chambre de perdre ainsi son temps, c'est donc qu’il n'avait pas assez de force pour la contraindre à aller plus vite ; ou s'il était satisfait de voir obstruer l'ordre du jour par une discussion inutile, c'est donc qu'il craignait, pour ses propres projets, l'épreuve des débats, et qu’il voulait gagner du temps.

Trois mois ne s’étaient pas écoulés depuis la formation du deuxième Cabinet Briand qu'à la

(1) Ce budget ne devait être voté qu'en juillet 1911.

LA CHRONIQUE DE l’aN I 9I I

confiance avait succédé un inquiet malaise. Il fallait pour faire cesser ce malaise ou que M. Briand par un avantage décisif, donnât à nouveau l’impression de sa force et fît croire à son avenir ministériel ou qu’il trouvât un prétèXle de retraite. Plutôt que la bataille, c’est ce prétexte qu’il chercha.

Les votes, qui suivirent une interpellation, le lui fournirent, le 25 février 1911. Cette intei‘pellation déposée par M, Meunier, député radicalsocialiste de l’Aube, visait l’insuffisance de la législation sur les congrégations. Y prirent part MM. Malvy, député du Lot, et Constant député delà Gironde. Ils reprochèrent à M. Briand de laisser se reformer des écoles congréganistes et d’avoir même pris une décision bienveillante envers un collège de Jésuites de Saint-Etienne.

Après réplique de M. Briand, la priorité demandée pour un ordre du jour de M. Malvy, hostile au Cabinet, fut repoussée par 296 voix contre 221. Mais l’ordre du jour de confiance ne fut voté que par 258 voix contre 242. Ces Seize voix de majorité ne parurent plus suffisantes à M. Briand. Il résolut de donner sa démission. Ce qu’il fit le 27, après les obsèques du général Brun, ministre de la Guerre, qui était décédé le 28 février.

AFFAIRES INTÉRIEURES

On peut dire du deuxième Cabinet Briand qu’il fut usé avant d'avoir servi. Il fut sur la scène pendant quatre mois, mais né la remplit pas, car il ne sut pas agir, à un moment où le public et la Chambre n’attendaient que dés actes prompts et décisifs.

Pourtant le crédit personnel dont n’avait pas fait usage M. Briand survécut à son cabinet. La politique de bienveillance et de concorde qu’il avait formulée et, autant, qu’il l’avait pu, pratiquée, était tellement désirée par l’immense majorité française, lasse des tracasseries des comités, que l’on considéra l’échec de son second ministère comme l’effet d’une « maldonne ». Aux premiers signes de faiblesses que devait donner le cabinet suivant, M. Briand fut de ceux qu’au Parlement et surtout dans le public on désigna comme devant être appelé à succéder à ses propres successeurs.

Le Cabinet Monis (2 mars-27 juin 1911).

En remettant sa démission au Président delà République, le 27 février 1911, avant d’avoir été mis en échec au Parlement, M. Aristide Briand s’était conformé à quelques précédents : celui de M. Sarrien, en octobre 1906, celui de

392 LA CHRONIQUE DE l'aN I 9 I l

M. Émile Combes, en janvier igoS, celui de M. Waldeck-Rousseau, en juin 1902, celui de M. Méline, en juin 1898.

La retraite de M. Sarrien avait été amenée par la gêne que causait au premier ministre le trop « brillant second » qu’était pour lui M. Clémenceau.

M. Emile Combes, frappé par l’élection de M. Paul Doumer à la présidence de la Chambre sentait bien que la chute était inévitable. Il la devança.

M. Waldeck-Rousseau s’en était allé, parce qu’il était malade ; et sa maladie était si peu de nature diplomatique qu’il ne tarda pas à en mourir.

M. Méline n’ayant eu à sa première explication avec la Chambre, après les élections de 1898, qu’une majorité de seize ou dix-huit voix avait estimé qu’elle ne lui laissait pas une force suffisante pour gouverner.

C’est le même scrupule, la même prévision des difficultés auxquelles il allait se heurter, qu’eut M. Briand quand il ne voulut pas se contenter des seize voix de majorité que lui avait données le scrutin du 25 mai.

De même qu’à M. Méline, chef du parti modéré, le président Félix Faure avait donné pour

AFFAIRES INTÉRIEURES

successeur M. Brisson, chef du parti radical; de même à M. Briand qui représentait tout autre chose que l’ancien Bloc de M. Combes, le président Fallières, donna pour successeur un Cabinet pris presque entièrement dans ce Bloc.

Après des négociations assez laborieuses qui,'pour le plus grand plaisir des pensionnaires de l’hôtel Continental, eurent lieu dans cet hôtel où M. Monis avait son pied-à-terre parisien, le Cabinet Monis fut ainsi constitué le 2 mars 1911 :

Présidence du Conseil et

Intérieur.

Sous-secrétaire d’État . . .

Justice.

Sous-secrétaire d'État (service pénitentiaire) ....

Affaires étrangères.

Guerre.

Marine.

Finances .

Instruction publique et

Beaux-Arts.

S O us - secrétaire d’État

(Beaux-Arts).

Travaux publics, Postes et

Télégraphes.

Sous-secrétaire d’État, Postes et Télégraphes . .

Commerce.* . . .

M. Monis, sénateur.

E. Constant, député.

Ant. Perrier, sénateur,

Malvy, député.

Cruppi, id.

Berteaux, id.

Delcassé, id.

Caillaux, id.

Steeg, id.

Dujardin-Beaumetz, id.

Charles Dumont, id.

Chaumet, id.

Massé, id.

394 LA CHRONIQUE DE L’aN I 91 1

Agriculture. Pams, sénateur.

Colonies . Messimy, député.

Travail. Paül-Boncour, ici.

M. Monis était un ancien membre très considérable du parti républicain modéré. 11 avait été au Sénat (où il représentait le département de la Gironde) un opposant actif et déterminé au Cabinet radical de M. Bourgeois (i®*’ novembre 1895, 24 avril 1896). C’est par une interpellation de lui qui s’était ouvert, en février 1896, entre le Sénat et le ministère, le conflit qui devait se terminer à la fin d’avril par la retraite de M. Bourgeois.

Ces antécédents n’auraient pas désigné M. Monis pour former un Gouvernement sympathique à l’extrême gauche. Mais l’affaire Dreyfus avait éclaté en 1898 et M. Monis était au nombre des modérés qu’elle avait fait dérailler au jugement des uns, qu’elle avait ramenés dans la bonne voie, au jugement des autres. Le fait est que M. Monis avait bifurqué à gauche. 11 était entré comme ministre de la Justice, dans le cabinet Waldeck-Rousseau, en juin 1899. Là il s’était trouvé en contact, en collaboration, avec des radicaux-socialistes et même des socialistes. Dans la majorité qui soutint pendant trois ans le ministère dont il faisait partie, il voyait beau-

AFFAIRES INTÉRIEURES

coup de ces hommes de l’extrême gâuche dont le programme lui avait paru si dangereux, pendant la première phase de sa vie politique. En se familiarisant avec eux, ses préventions contre beaucoup de leurs idées tombèrent. Quand il eut été éloigné du pouvoir, par la démission volontaire de M. Waldeck-Rousseau, il resta « un républicain de gauche ». S’abstenant d’intervenir dans les discussions politiques, on le vit au Sénat se spécialiser dans la question de la Marine et il semble bien qu’il ne partagea pas les impatiences des « anciens ministres de Waldeck » contre leurs successeurs. S’il les ressentit, il ne le manifesta pas. Il fut pendant les deux ans et demi que vécut le Cabinet Combes (juin igo^î-janvier igoS) un fidèle ministériel.

Cette attitude lui conserva des sympathies à l’extrême gauche. Il n’en était pas tout à fait. Mais il n’y inspirait pas de méfiance. Les radicaux-socialistes et les socialistes le tenaient pour un homme avec lequel ils pourraient s’entendre, qu’en tout cas ils n’avaient pas à craindre, qui n’aurait certainement pas pour eux, s’il revenait un jour au pouvoir, de mauvais procédés. Le crédit qu’on était prêt à lui accorder, jusque sur les bancs extrêmes de la gauche, constituait üneforceparlementairequeM. Briand avait

H9(> LA CHRONIQUE DE l’aN 1011

tenté de capter. Au moment où il forma son deuxième Cabinet, il fit des ouvertures àM.Monis qui, invoquant des raisons de santé, se déroba.

Il était donc disponible à la chute de M. Briand. Le choix que fît la président de la République du sénateur de la Gironde pour constituer un nouveau Gouvernement, répondait peut-être à la situation parlementaire. Mais il n’est pas sûr qu’il répondît aussi bien à la situation du pays, qu’avait déjà commencé à troubler la question des « Délimitations ». C’est que dans cette question où le Premier ministre aurait à jouer le rôle d’un arbitre entre les intérêts de différentes régions, M. Monis, en tant que représentant du département de la Gironde, était une partie intéressée.

Cette querelle des Délimitations ayant été à l’intérieur la principale difficulté à laquelle se soit heurté le Cabinet Monis, il importe de l’expliquer.

En beaucoup de pays étrangers mais surtout en Allemagne, les produits alimentaires français, pour ne parler que de ceux-là, sont frauduleusement imités. Depuis qu’il y a une chimie et que les Allemands savent s’en servir, on fabrique couramment du « bordeaux », du (( bourgogne », du « champagne », du « co-

AFFAIRES INTÉRIEURES

gaac » où il n’entre pas une goutte du jus des vignes de France. Lésés, nos producteurs se plaignirent de la contre-façon de leurs marques et le gouvernement s’était fait l’écho de leurs justes réclamations. « Nous ne pouvons rien, avaient répondu les ministres allemands, tant que vous n’aurez pas défini vos produits en fixant aux régions de provenance des limites au delà desquelles l’emploi de leur nom constituera une usurpation. Qu’on nous dise où est la Champagne viticole, qu’on nous assure que les vignerons de Saumur ne pourront plus vendre leur vin mousseux sous le nom de champagne et alors on pourra empêcher les vignerons rhénans de se servir de ce nom pour recommander leurs produits. »

Après bien des réflexions, on finit par voter, le août igoS, une loi sur les fraudes commerciales qui réservait aux produits naturels, originaires d’une région à déterminer, le droit de se recommander du nom de cette région.

Gomme il arrive si souvent maintenant pour les lois d’affaires difficiles, le Parlement se contenta dans la loi des Fraudes de poser le principe de la protection des marques géographiques et il renvoya au Gouvernement le soin de compléter sa loi, par un règlement d’admi-

398 la CHRONIOUE DE LAN I 9II

nistration publique. Le conseil d’État qui est ordinairencient chargé de poser ces rallonges législatives se mit au travail pour préparer les (( délimitations régionales. » S’occupant du Bordelais, le 3 août 1909, il émit l’avis que Ô17 communes de la Gironde, 22 du Lot-et-Garonne et 4 i de la Dordogne avaient pour leurs vins un droit exclusif à la dénomination « Bordeaux ».

Cette introduction dans le Bordelais de communes étrangères au département de la Gironde mécontenta foit les Girondins qui prétendaient au monopole. Et leur mécontentement se traduisit d’abord par beaucoup de plaintes, ensuite, à leur Conseil général, par le vote d’une résolution disant que l’Assemblée départementale ne siégerait pas si un décret conforme à l’avis du conseil d’État était rendu sur la délimitation du Bordelais.

C’était là de l’Action Directe, au sens syndicaliste du mot. Or, le président du Conseil général de la Gironde, qui mettait ainsi le marché en main au Gouvernement : « cède ou je fais grève », était M. Monis.

Impressionné, le ministre de l’Agriculture d’alors, M. Ruau, provoqua une nouvelle délibération du Conseil d’État. Cette assemblée se remit à l’examen de l’Affaire et le 18 février 1911, elle

AFFAIRES INTÉRIEURES 399

devait émettre un nouvel avis : Ne resteraient plus dans le Bordelais, avec droit d’appeler leur vin « Bordeaux », que les communes de la Gironde. Les 22 communes du Lot-et-Garonne et les 4 i communes de la Dordogne qui, d’après le premier avis, étaient admises à l’honneur de se dire « bordelaises », s’en verraient privées par le second avis, seraient exclues donc de la noblesse viticole.

Mais le Conseil d’État,avant d’en venir au Bordelais, s’était occupé de la Champagne, et il avait réservé, par un décret du 17 décembre 1908, le nom de « vin de Champagne » à celui qui serait fait avec les raisins récoltés dans le département de la Marne et dans une partie de l’Aisne (Soissonnais). Le département de l’Aube, par le même décret, était exclu de la Champagne viticole. On interdisait à ces Champenois l’usage de leur propre nom. Bien plus, le vin de l’Aube ne pourrait pas servir à faire des coupages. Les fabricants de vin d’Épernay et de Reims ne pourraient pas acheter le vin des Aubois pour le mélanger au leur.

Cette délimitation, qui constituait pour l’Aube une véritable expropriation, avait été^ obtenue sous la pression des viticulteurs et des fabricants de la Marne et on croyait bien que les représen-

LA CHRONIQUE DE l’aN I 9 II

tants très influents qu’ils avaient au Parlement, MM. Léon Bourgeois et Vallé, n’avaient pas nui au succès de leur cause.

Mais l’Aube qui se voyait au bord de la ruine, puisqu’elle ne trouverait plus d’acquéreurs pour ses vins, ne se résigna pas.

Beaucoup de conseils municipaux avaient donné leur démission pour protester contre Pinjuste traitement fait à leurs administrés. La réélection de ces conseils avait été fixée au 26 février 1911. Les électeurs firent grève.

Le lendemain M. Briand, sous le ministère de qui avait commencé l’agitation, donnait sa démission. M. Monis, devenu Président du Conseil, le 2 mars, avait aussitôt à se préoccuper de Pémotion qui secouait la Champagne. Mal renseigné sans doute par ses fonctionnaires et sans doute surtout parce que, en tant que Bordelais, il était attaché au principe des délimitations, il crut d’abord qu’il n’avait aucune concession à faire, qu’aprèsquelquesbouillonnements le calme se rétablirait. Le 16 mars donc, interrogé par les représentants de la Marne, il répondit que les délimitations resteraient telles que les décrets les avaient marquées.

L’émeute lui répondit. A Bar-sur-Aube^ le 28 mars, un mannequin portant une inscrip-

AFFAIRES INTÉRIEURES

tion offensante pour M. Monis est brûlé au milieu d’une foule de plusieurs milliers de manifestants. Le sous-préfet est obligé de faire venir des troupes et devant reffervescencc, qui redouble, il les renvoie. Pour sortir de cette situation qui menaçait de devenir grave, on offre une transaction aux Aubois. On leur rendra le nom de Champagne, mais, sur leurs étiquettes, ils devront faire suivre le nom de leur vieille province d’une sous-indication : « Crû de rAube». C’était acceptable; mais cela ne le parut pas aux intéressés qui continuèrent à se remuer,. Le Parlement fut alors saisi de la question.

Un député des Bouches-du-Rhône, ancien soussecrétaire d’Étatdans le Cabinet Briand, M. André Lefèvre, proposa à la Chambre, le 3 avril, la suppression des délimitations. On ne voulut pas discuter cette proposition ni le 3 , ni le lo avriL; Mais le Sénat en ayant été saisi à son tour, le Il avril, parM. Denoix, votait le même jour,, malgré la résistance de M. Monis, cet ordre du jour: (( Le Sénat, confiant dans le Gouvernement pour soumettre le plus tôt possible au Parlement un projet de loi qui assure la répression de la fraude, sans maintenir les délimitations territoriales qui peuvent provoquer des divisions entre Français... »

LA GHtlONlQUE DE l\n UJl 1

M. Monis accepta cette confiance qu'on lui accordait pour faire ce qu’il ne voulait pas faire, et TAube fut contente. Mais la Marne entra en fureur. Ce département, malgré le grand avantage qu’il devait retirer du décret de délimitation, avait été agité, à la suite d’une mauvaise récolte, par des manifestations violentes de vignerons, Voyant arriver à destination de certaines grandes maisons d’Ay et d’Epernay des chargements de raisins destinés à remplacer dans la fabrication du champagne leurs récoltes déficitaires, les vignerons, pendantl’hiver de igio, s’étaient opposés en plusieurs endroits aux déchargements de ces raisins d’importation.

Le vote du Sénat favorable à la suppression des Délimitations fut connu dans la soirée du 11 avril et la nouvelle en tomba brusquement dans des esprits déjà surexcités par la crainte que la fraude ne leur ravît le privilège que le déoretleur avait reconnu. Spontanément, semblet-il, des bandes émeutières se formèrent qui saccagèrent cinq maisons à Damery, en incendièrent une autre à Dizy et arrivèrent à 11 heures du soir à Aÿ où la présence d’un escadron de dragons empêcha la dévastation pour ce jour-là. Mais le lendemain, les incendiaires eurent une belle journée. La troupe les laissa faire, parce

AFFAIRES INTÉRIEURES

que les autorités civiles ne la réquisitionnèrent pas. Il y eut des propriétés nombreuses mises à sac et brûlées, celles de fabricants connus pour fabriquer leur vin avec des raisins importés.

On fit alors occuper militairement tout le vignoble marnais où, en beaucoup de communes, le drapeau rouge avait été déployé et où la grève de l’impôt avait été partout proclamée.

Ces scènes de jacquerie, cette action révolutionnaire tardivement réprimée avaient eu pour résultat l’invitation adressée au Conseil d’Etat de délibérer encore sur les Délimitations. Cette haute assemblée s’était déjugée une première fois au profit de la Gironde. On lui demanda de se déjuger une seconde fois pour apaiser l’Aube sans soulever la Marne. Problème d’une solution malaisée.

M. Monis annonça qu’il envoyait au Conseil d’État un décret signé en blanc et que le Conseil écrirait au-dessus de sa signature tout ce que bon lui semblerait. C’était lui remettre,en matière non contentieuse, un pouvoir de décision qui li'appartenait qu’au Cabinet responsable. Il y avait donc déviation des règles du Gouvernement. Mais l’affaire était tellement embarrassante que pour en sortir tous les expédients parais-

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saient bons. L’Aube exclue de la Champagne vi-. ticole par le premier « avis » du Conseil d’Etat n’y fut pas réintégrée parle second « avis ». On créa pour elle une marque de champagne (( 2^ zone » que ses vignerons interprétèrent comme « champagne 2® qualité ». Ils refusèrent pour leurs vins cette qualification de parent pauvre. Cette affaire où le chef du Gouvernement n’avait pas montré d’esprit de décision, où on Tavait vu ballotté entre les solutions contraires, ne se fixant à aucune, et sans force pour imposer les transactions auxquelles il se ralliait à contre-cœur, n’était pas encore terminée quand s’acheva la vie du ministère Monis.

Officiellement ce décès politique se produisit le 28 juin. Mais il remontait véritablement à la date du 20 mai précédent.

L’année précédente, le journal le Malin avait ot-ganisé avec un grand succès un tour de France en aéroplane. Trois autresgrands journaux voulurent en 1911 faire mieux encore. Le Petit Journal prépara la course Paris-Rome, qui devait être « volée », au mois de juillet, de bout en bout par Beaumont, Garros etVidart. Le Journal après avoir voulu faire un Paris-Berlin, se ravisa et fit un Paris-Paris avec étapes en Belgique, en Hollande et à Londres que gagna encore Beau-

AFFAIRES INTÉRIEURES

mont. Enfin le Petit Parisien^ le quatrième des Trois Mousquetaires de la Presse à grand tirage, avait eu Tidée d’un Paris-Madrid. C’est par cette course dont l’aviateur Védrines devait être le champion, que la saison des grandes envolées d’oiseaux mécaniques commença.

Le 20 mai était le jour fixé pour le départ des aviateurs du champ d’Issy-les-Moulineaux.

M. Monis et M. Berteaux avaientconsidéré comme un devoir de leurs fonctions d’aller saluer, avant qu’ils ne prissent l’air, les hommes courageux dont l’audace et l’ingéniosité sont si honorables pour notre pays.

Ils étaient donc arrivés vers cinq heures du matin auxMoulineaux. Déjà sous leurs yeux, plusieurs appareils s’étaient élevés, quand le départ fut donné à l’aviateur Train. Il partit, puis brusquement vira pour revenir à son point de départ, avec une très grande vitesse. Si la piste avait été vide, il n’y aurait eu qu’un faux départ. Mais il y avait un groupe d’hommes sur cette piste et il y eut une catastrophe tragique. M. Monis, M. Berteaux et quelques autres personnes de leur entourage, n’avaient pas voulu rester aux places qui leur avaient été réservées dans les tribunes. Pour mieux voir, pour féliciter les aviateurs, pour les encourager en leur montrant l’intérêt

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avec lequel le Gouvernement suivaient leüLs vaillants efforts, ils circulaient sur le champ de manœuvres. En se rapprochant du sol, l’appareil de Train entra dans leur groupe, tua M. Berteaux sur le coup et renversa M. Monis que l’on releva avec une jambe cassée et quelques autres blessures.

Ce fut une grande surprise quand on apprit que M. Monis, bien qu’il dût être confiné à la chambre pendant plusieurs semaines et dans l’impossibilité par conséquent de remplir la partie parlementaire de ses fonctions, avait résolu, frappé de cette impuissance, de conserver le pouvoir.

Si au moins le Président du Conseil avait eu un collègue prêt à le suppléer, mais il n’en avait pas un qui fût prêt à assumer à sa place la charge de ministre de la parole. En France, le premier personnage ministériel^ après lepremierministre, est le garde des sceaux. Continuateur de l’Ancien Chancelier, il a le pas sur tous ses collègues et est considéré comme le vice-président du Conseil. Il n’en a pas le titre, mais il en remplit les fonctions.

M. Monis étant empêché, c’est à M. Antoine Perrier, ministre de la Justice, que revenait la charge d’avocat général de la politique ministé-

ÀFFAÎftES INTÉRIEURES 407

rielle au Parlement. Mais ThonorableM. Perrier était uû homme âgé dont on ne pouvait attendre cette rapide compréhension des questions insidieuses, cette promptitude d'improvisation qui sont indispensables à un premier ministre dans des assemblées pleines d’embûches, où les partisans du Cabinet aspirent eux-mêmes à être ses remplaçants où, pendant qu’on part à l’attaque des adversaires, il faut être en garde contre la maladresse calculée ou la défection de ses amis.

M. Antoine Perrier, malgré toute sa bonne volonté, malgré sa longue expérience de la politique, n’était pas fait pour remplir ce double rôle d’éventeur de pièges et de conducteur de discussions.

A son défaut, il n’y avait personne dans le Cabinet qui pût ou qui voulût assumer cette tâche.

M. Caillaux en eût été parfaitement capable; mais il était trop intelligent pour ne pas comprendre que le ministère décapité plus encore par la mort dé M. Berteaux que par l’absence forcée de M. Monis était condamné, que sa survivance ne serait pas longue. Et M. Caillaux qui espérait (espoir justifié bientôt par l’événement), que son tour allait venir, n’était pas empressé à dépenser des forces et un crédit dont il aurait besoin bientôt pour lui-même.

LA CHRONlQUïr DE L^AN IQl 1

M. Delcassé, qui avait attendu sept ans avant de rentrer dans un Cabinet, affectait de se cantonner dans les aflaires de son département, la Marine, et de ne pas prendre part aux débats politiques. D’ailleurs l’entrée de l’affaire du Maroc dans une phase décisive, par la marche sur Fez, lui imposait une grande réserve.

Il restait M. Cruppi qui n’aurait peut-être pas répugné à se mettre en avant. Mais d’abord le Maroc et l’Allemagne lui donnaient beaucoup de soucis ; et ensuite M. Cruppi pouvait avoir, pour ne pas s’engager trop avant dans la défense d’un ministère agonisant, quelques-unes des raisons qui incitaient M. Caillaux à s’en tenir à ses attributions de spécialiste en matière financière.

Les autres membres du Cabinet étaient tous des débutants. Ils dépliaient leur premier portefeuille. Chacun d’eux pouvait être parfaitement à sa place dans son département, mais aucun d’eux n’avait assez d’autorité pour se permettre de prendre des airs de commandement. Le berger par intérim de la majorité devait donc être M. Antoine Perrier. Son âge, sa respectabilité, sa fonction lui conféraient ce rôle difficile.

On s’efforça de lui faciliter la tâche. L’extrême gauche, socialistes unifiés et radicaux-socialistes de la nuance Pelletan, formaient la garde mi-

AFFAIRES INTÉRIEURES

nistérielle, JDien que le Cabinet ne fût pas tout à fait à leur image. Ils l’aimaient moins peutêtre pourlui-même que pour le service qu’il leur rendait d’occuper une place qui, s’il disparaissait, serait peut-être occupée à nouveau par M. Clémenceau ou par M. Briand. Or, les radicaux-socialistes et les socialistes unifiés avaient eutropdedéceptions avec les deux chefs des précédents gouvernements. Comme on avait parlé du retour au pouvoir de l’un ou de l’autre, aussitôt après le tragique accident des Moulineaux, le son de leurs deux noms détestés avait produit à l’extrême gauche l’effet d’une sonnerie au ralliement sur une troupe bien disciplinée.

Les plus ardents avaient donc couru autour du ministère et, comme toujours, ils avaient entraînés lestièdes, ceux qui votant pourM. Monis •après avoir voté pour M. Briand n’auraient pas eu de scrupule à voter pour M. Briand si M. Monis avait disparu. La raison de cette fidélité des plus avancés à un Cabinet qui n'était pas tout à lait à leur image était bien au fond l’aversion pour le remplaçant qu’on lui désignait, mais elle n’avait pas que ce fondement sentimental; elle avait aussi un fondement politique. Depuis la fin de la grève des cheminots, les radicaux-socialistes et les socia-

listes s’étaient constitués les avocats des grévistes révoqués. Ils avaient demandé à M. Briand d’obtenir le réintégration dans leurs emplois de ceux que les compagnies avaient cru devoir remercier. Le président du Conseil avait répondu qu’il insisterait fortement auprès des compagnies pour qu’elles usassent d’une très large indulgence, mais il n’avait pas caché qu’il ne trouvait dans la loi et dans les Conventions aucun moyen de les obliger à reprendre les hommes qui avaient rompu volontairement le contrat de travail et donné l’exemple de l’indiscipline. Cette attitude de M. Briand, dans la question des cheminots, n’était pas le plus grand grief de de l’Extrême Gauche contre lui ; c’était seulement le dernier en date.

M. Monis qui dans sa première explication à la Chambre avait fait connaître que son administration aurait surtout le caractère de la Bonté, fut invité à exercer cette bonté en faveur des cheminots révoqués. Le ministre de la Justice, l’honorable M. Charles Dumont, prit leur cause en main. Il demanda à ses clients de lui composer un dossier. Ce qu’ils firent avec assez de négligence, car ils y intercalèrent une liste d’actes de probité tellement méritoires que celui qui les avait accomplis aurait dû recevoir plusieurs prix Mon-

ÀF'f^AlRÉS INTÉRIÉÜRES

thyon.Or,au lieu d’être récompensé, ce héros du bien avait perdu sa place. Le ministère exposa à la Chambre les mérites et la cruelle disgrâce de l’employé Verpy avec une émotion qui se communiqua à l’Assemblée et se répandit dans le public. Malheureusement Verpy n’existait pas; du moins il n’existait pas tel qu’on Pavait dépeint au ministre. Au lieu de rapporter des 20.000, puis des 10.000, puis des 5 .000 francs trouvés dans les w^agons qu’il nettoyait, il avait une seule fois rapporté un portemonnaie contenant cinq francs.

Cet éclaircissement fourni par la compagnie de PEst faisait de la et douloureuse » histoire de Verpy un conte cocasse. M. Charles Dumont avait été mystifié. L’effet fut contraire à celui qu'avait espéré le ministre, mais il nefutcontraire que le lendemain, quand on sut la vérité. Le jour, en avril 1911, où le ministre parla, après avoir montré la dureté des compagnies envers leurs meilleurs agents, il conclut que s’il n’obtenait pas, par la persuasion, que justice fût rendue à ces victimes, il demanderait à la Chambre des moyens de contrainte.

M. Monis avait appuyé son collaborateur, s’engageant à réclamer du Parlement des armes « pour lutter contre les compagnies de chemins de

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fer ». Et la Chambre avait adopté un ordre du jour disant qu’elle « comptait sur le Gouvernement pour obtenir des compagnies les mêmes mesures de réintégration que celles qui avaient été accordées parl’État aux employés de son réseau... »

Cet engagement du premier ministre de « lutter contre ces compagnies » s’ajoutant au fait qu’il occupait une place où on craignait tant de voir reparaître M. Clémenceau ou M. Briand, lui assurait la fidélité de l’extrême gauche, qui revenant aux habitudes qu’elle avait contractées sous Waldeck-Rousseau et auxquelles elle était restée invariablement fidèle sous M. Combes, ouata soigneusement tous les projectiles qu’elle était pourtant obligée de lancer sur le Gouvernement. L’opposition se fit courtoise et même conciliante. M. Monis ayant pris au mai, contre les manifestations annuelles de la C.G.T. les mêmes mesures que M. Clémenceau, Tannée précédente, on les lui reprocha mollement, h'Humanité trouvait qu’il était bien à plaindre de « subir l’influence néfaste de Lépine ». Elle ne le gronda même pas trop fort quand il alla visiter l’officier de paix Guillaume et l’agent Portenseigne qui avaient été blessés le mai sur la place de la Concorde.

C’est après le 20 mai surtout que la sollici-

AFFAIRES INTÉRIEURES

tude de Textrême gauche pour le Cabinet devint manifeste. On s'occupa du Budget ; on n’interpella pas ; on discuta longuement sur la Représentation proportionnelle et sur les retraites ouvrières. La marche du général Moinier sur Fez avait commencé à la fin d’avril. Elle donna lieu à une interpellation où M. Jaurès ne se montra pas trop agressif.

Entouré de toutes ces précautions, le Cabinet aurait peut-être atteint les vacances, si le général Goiran, nommé ministre de la Guerre après la mort de M. Berteaux, n’avait pas, par une parole mal comprise, effarouché l’opinion publique, et si M. Antoine Perrier, n’avait pas opéré une fausse manœuvrequi, le 28 juin, fitchavirer la barque ministérielle.

Dans une discussion au Sénat sur f organisation du haut commandement, le général Goiran dit qu’il n'y avait pas de généralissime — ce qui était vrai — et qu’en temps de guerre la direction de la guerre appartiendrait au Conseil des ministres. On comprit que par « direction de la guerre » le ministre entendait la direction des opérations militaires et l’idée que le Conseil des ministres se mêlerait de faire des plans de batailles excita un sentiment tout opposé à l’enthousiasme. Dégénérai Goiran ajouta au mau-

LA CHRONIQUE DE l’aN IQll

vais effet que devait produire Ténoncé mal compris de son idée, en donnant sur Napoléon une appréciation qui choqua le sentiment publie.

Tout en reconnaissant la grandeur de l’incomparable capitaine, il avança que les malheurs delà fin de sa vie militaire avaient été causés par la centralisation qu’il avait faite dans son Cabinet du commandement de toutes les armées. Et donc, concluait le ministre de la Guerre, un seul homme ne peut pas diriger toutes les opérations militaires sur plusieurs fronts à la fois.

C’était vrai. Mais Napoléon ne méritait pas le reproche d’avoir voulu exercer Tubiquité de commandement. S’il avait toujours été le chef de ses armées sur le front où il se trouvait, là où il était absent il laissait à ses lieutenants leur indépendance. En Allemagne en i 8 i 3 , en France en 1814, les corps d’armées avaient tous été sous sa haute direction. Ces corps d’armées formaient un tout qui était la grande Armée et qui manœuvrait sur un champ unique malgré son étendue; il était donc bon qu’ils fussent aux ordres d’un chef unique; mais Napoléon n’avait pas eu la prétention de diriger en même temps que la campagne de Saxe et la campagne de France les mouvements de l’armée d’Espagne qui occupait un autre front. Il avait laissé

AFFAIRES INTÉRIEURES

Soult libre de la conduire selon ses inspirations.

Sur le bien fondé de la critique du général Goîran, les gens un peu versés dans Thistoire militaire pouvaient seuls faire des réserves. Le gros public se soucia peu de savoir jusqu’à quel point le général pouvait avoir tort ou raison ; ce qu’il crut comprendre, c’est que l’orateur ministériel avait contesté le génie militaire du plus grand soldat de la France, et cela pour justifier la prétention d’un Conseil de ministres à diriger des opérations de guerre ! Cela parut fort et fît mauvais effet, si mauvais effet que les adversaires du Cabinet à la Chambre crurent l’occasion propice pour diriger contre lui une attaque.

Le 23 juin 1911, vinrent à fordre du jour de la Chambre, les interpellations de deux députés, l’Amiral Bienaimé et M. André Hesse, sur Forganisation du haut commandement en temps de guerre. M. A. Hesse demanda que le général Goiran voulût bien expliquer les déclarations qu’il avait faites au Sénat. L’Amiral Bienaimé, puis le général Pedoya, radical-socialiste, parlèrent en faveur de l’unité de commandement.

Assez brièvement le général Goiran répondit qu’il ne pouvait pas dévoiler les dispositions prises en vue de la guerre, mais que d’une

LA CHRONIQUE DE l’aN I 9 II

manière générale, la coordination des mouvements des armées devait appartenir au Gouvernement. S’il avait développé sa pensée en ajoutant que chaque commandant en chef aurait la liberté de manœuvres sur le front où il serait placé, s’il avait eu une phrase pour dire que les ministres civils ne se mêleraient pas de faire des plans de campagne et de conduire des batailles, l’écueil eût été évité. Mais ces déclarations, le général Goiran ne les fît pas avec la netteté voulue. Il y avait dans l’assemblée du malaise. 11 ne se serait pourtant pas traduit par un vote de mauvaise humeur, si le Gouvernement s’était contenté de l^ordre du jour pur et simple, Cet ordre du jour qui ne marque ni désapprobation, ni approbation fut, malheureusement pour le ministère, repoussé par le Garde des Sceaux. M. Antoine Perrier réclama le vote d’un ordredu jour de M. Picard cc approuvant les déclarations du ministre de la Guerre ». Beaucoup de députés auraient consenti à ne rien dire des théories du général Goiran ; qu’on leur demandât de les contresigner, c’était trop.

L’ordre du jour pur et simple auquel on pouvait attacher, après l’opposition que lui avait faite M. A. Perrier, le sens d’une désapprobation, fut votée par 248 voix contre 224.

AFFAIRES INTÉRIEURES

Le soir même (28 juin), M. Monis envoyait sa démission au Président de la République, qui était alors à Rouen aux fêtes du millénaire de la création du Duché de Normandie. Le Cabinet était agonisant depuis le 21 mai. Son extinction ne causa pas de surprise et désappointa seulement ses soutiens de l’extrême gauche, qui comptaient sur lui pour faire voter, avant le départ en vacances, une amnistie et pour entamer contre les Compagnies de chemin de fer, la campagne que M. Monis leur avait promise.

Le ministère Gaillaux (27 juin 1911 - 11 janvier 1912),

Les socialistes unifiés et les radicaux-socialistes qui craignaient si fort qu’après M. Monis on leur rendît M. Clémenceau ou M. Briand, eurent la consolation, après la chute du Cabinet qu’ils avaient soutenu si fidèlement, de ne revoir ni l’un ni hautre de ces deux hommes redoutés. C’est à M. J. Caillaux que le Président de la République confia, dès le dimanche 25 juin, la mission de former le ministère. Deux jours après, le 27, M. Caillaux présentait à M. Fallières le septième ministère qui eut été formé sous sa magistrature. Dans ce ministère les portefeuilles étaient ainsi répartis :

Présidence, Intérieur et

Cultes.

Sous-secrétaire d’État (In-

M. J. Caillaux, député.

térieur.).

Malvy, id.

Justice.

Affaires étrangères (jus-

J. Cruppi, id.

qu’au 9 janvier 1912) . . .

J. DE Selves, sénateur.

Finances .

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