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APRÈS AGADIR

Les instructions du gouvernement français.

L’envoi d’un bateau français à Agadir eût été un procédé de la « manière forte ». Ou il aurait provoqué un conflit immédiat ou, si on ne voulait pas à Berlin aller jusqu’à la guerre, il aurait obligé les deux gouvernements à négocier rapidement.

La présence simultanée d’un navire de guerre français et d’un navire de guerre allemand dans la même rade au moment où les opinions publiques dans les deux pays étaient si animées, aurait été en se prolongeant, pleine de trop de menaces.

Les Allemands allaient à terre, les nôtres n’auraient pas pu se priver d’y aller aussi, à moins de nous déconsidérer aux yeux des indigènes.

Ces indigènes avaient reçu les officiers de la Panlher avec toutes les démonstrations de l’obséquiosité orientale. S’ils avaient été moins em-

LA CHRONtQÜE DÉ LAN igll

pressés auprès de nos officiers, nous aurions dû les rappeler à Tordre. Des incidents, nés des rencontres entre Français et Allemands et de leurs rapports respectifs avec les Marocains, auraient été journellement à craindre, tant que les deux bateaux seraient restés à proximité Tun de Tautre. Il aurait donc fallu qu’ils s’éloignassent. Les deux départs auraient dû s’effectuer en même temps. Celui qui aurait le premier quitté la place en y laissant l’autre aurait paru incliner son pavillon, abandonner le gage. Ni à Paris, ni à Berlin on ne se serait résigné à prendre les apparences de la faiblesse. Chacun eût pensé et pratiqué le «j’y suis, j’y reste ». La nécessité, si on voulait sincèrement de part et d’autre éviter l’irréparable, se serait donc imposée de rappeler au plus tôt les deux bateaux et par conséquent d’en arriver vite à un accord puisque seul l’accord 'eût permis l’évacuation simultanée de la rade d’Agadir.

En renonçant à donner au Berlin^ qui avait entre temps remplacé la Panlher^ un surveillant, nous échappions à l’obligation d’improviser une solution ; nous nous donnions le temps de voir venir l’adversaire et de réfléchir aux offres à opposer à ses demandes, car on allait certainement nous présenter des demandes.

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

Le mot de « compensation » n’avait peut-être pas été prononcé, mais l’idée de nous faire payer le désintéressement de l’Allemagne au Maroc était dans l’air.

Elle n’avait pas échappé au correspondant berlinois de VEcho de Paris et du Figaro^ M. Charles Bonnefon. Dès le lo avril, huit jours avant que le Conseil des Ministres ne décidât la marche sur Fez, il l’avait signalée à son journal par une dépêche qui avait été imprimée dans le numéro du ii. Le « Rapportez-moi quelque chose de Paris », dît par M. de Kiderlen à M. Cambon à Kissingen, le 21 juin, avait donné à cette information d’un journaliste perspicace une confirmation officielle. Le ministre allemand s’attendait donc à quelque proposition. Mais à quelle proposition ? Il y avait à ce moment (commencement de juillet) à Paris un grand financier de Berlin qui semblait nous tendre l’amorce pour une entente sur le terrain économique (1). Mais il ne réussissait pas.

On voudrait donc obtenir de nous quelque abandon de territoire. Mais où ?

Les affaires de la N’Goko-Sangha et du che-

(1) Voir au chapitre : les Négociations secrètes.

min de fer Congo-Cameroun ayant montré que l’Allemagne s’intéressait beaucoup à l’Afrique équatoriale, qu’elle la considérait comme un terrain d’avenir pour sa colonisation, on inclinait à croire que c’était sur les régions voisines du Cameroun qu’elle ferait porter ses demandes.

Sur ces entrefaites, l’Angleterre nous fît connaître l’interprétation que M. de Schoën avait donnée aux paroles que le 21 juin lui avait dites M. Cruppi.

11 n’y avait plus de doute. On allait nous demander une partie de notre domaine congolais. Mais ce n’était pas à nous à prendre les devants. Nous devions attendre que les prétentions adverses fussent formulées.

M. de Selves était rentré le 7 au matin à Paris ; lui etM.Caillaux eurent dans la journée des conférences avec M. Jules Cambon, qui prit le soir le train pour Berlin. L’ambassadeur emportait des instructions sommaires, assez semblables à celles que M. Cruppi lui avait naguère données, quand il lui avait dit avant Kissingen : « Tâchez de savoir ce qu’ils ont dans le ventre.» Il devait laisser parler M. de Kiderlen, le faire parler, écouter et, avant de donner aucune réponse, en référer à Paris. Le négociateur français n’était autorisé à prendre aucune initiative

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

alors que le négociateur allemand avait, lui, toute liberté ; et il n’avait pas pour se guider les directions fermes de son gouvernement, puisque, à Paris, on attendait, pour se décider, de connaître les idées de M. de Kiderlen. Celui qui parlait au nom de ta France se trouva donc, dès le début des négociations, dans une position désavantageuse. Son antagoniste savait ce qu’il voulait, et lui ne savait pas exactement ce qu’il devrait vouloir. Une seule fois, le i 5 juillet, passant par-dessus les consignes, il s’inspirerait de ses propres sentiments pour donner une réponse catégorique.

Quand M. de Kiderlen lui dirait : « Nous voulons tout le Congo maritime », l’ambassadeur répondrait i « Je prends sur moi de vous dire : <( non » ; si une pareille cession pouvait être consentie, ce n’est pas moi qui achèverais la négociation. »

De cette indécision où l’on était à Paris, de cette limitation apportée « aux pleins pouvoirs » du représentant de la France, il résulta, dans la première période des négociations, un flottement regrettable.

Cette première période commença le 9 juillet et finit le 19 août, quand MM. Cambon et de Kiderlen se séparèrent, le premier pour venir à

Paris, le second pour aller faire une excursion à Ghainonix. S’il faut s'en rapporter aux déclarations de plusieurs personnes qui ont pu les connaître,et dont les témoignages non concertés, non inspirés par des sentiments de solidarité ont été trouvés concordants, les instructions données à notre ambassadeur subirent de nombreux changements.

Ainsi le Togoland, dont le nom avait été prononcé parM. de Kiderlen le 12 juillet comme celui d’un territoire pouvant faire l’objet d’un échange, le Togoland que le 24 juillet on nous offrait (( ferme » « pour payer le Gabon », nous déclarions vers le 20 juillet que nous le laissions en dehors de la négociation et nous renouvellions cette déclaration plusieurs fois, à Berlin et à Paris. Août arrive, et avec le nom du mois nos idées changent. Par de nombreuses dépêches nous réclamons le Togoland. Mais il est trop tard. Pour apaiser ses coloniaux qui grognaient M. de Kiderlen leur a « fait savoir qu’il ne céderait pas une colonie à laquelle ils attachent un grand prix » ; et, pour ne pas se dédire, c’est lui qui ne veut plus maintenant parler du Togoland. Notre refus est comme s’il était enregistré; c’est un fait acquis, que M. de Schoën est chargé de porter à la connaissance deM. de Selves.

affaires étrangères

lOH

Sur une concession qui aurait rendu les Allemands riverains du Congo depuis Tembouchure de la Sangha ; sur une concession à leur faire dans les territoires de rOubanghi-Chari, sur des cessions d’îles à leur consentir, presque autant de variations successives, quelquefois à un ou deux jours d’intervalle. Les jours se suivent...

Ces changements dans les idées du gouvernement français se succédant si rapidement, donnaient à M. de Kiderlen des doutes sur notre fermeté. Il put se flatter qu’il viendrait à bout de la résistance d’une diplomatie si mobile. En quoi il se flattait à tort car à la fin il dut abandonner la plus grande part de ses premières prétentions et se contenter seulement, comme l’a remarqué M. Ribot, des restes de ce qu’il avait cru pouvoir se faire adjuger en entier.

Les premières prétentions allemandes.

Parti de Paris le 7 juillet, M. Jules Gambon eut avec M. de Kiderlen le 9 une première entrevue dont on disait le soir à Berlin et dont on devait dire le lendemain dans les journaux de

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Paris qu’elle avait manqué de cordialité, malgré les bons rapports personnels des deux diplomates. On y avait à peine effleuré le sujet de la négociation : « Nous renoncerons au Maroc contre des satisfactions que vous nous donnerez au Congo », dit seulement M. de Kiderlen.

Puis on avait convenu de garder le secret pour ne pas, en fournissant aux journaux des informations hâtives, alimenter des polémiques dangereuses. Enfin on avait convenu de discuter seul à seul, « en tête à tête ». Si nous introduisions nos alliés et nos amis dans le débat, l’Allemagne aurait à y appeler les siens. Ce ne serait plus une négociation, mais une conférence. Or, M. de Kiderlen ne voulait pas de conférence. L’affaire était à régler entre la France et l’Allemagne. M. Cambon avait, sur ce seul point, des instructions précises. 11 devait réserver notre droit de tenir au courant de tout ce qui se dirait au cours des négociations, nôtre alliée la Russie et notre amie l’Angleterre, avec laquelle nous avions un traité s'appliquant au Maroc. Mais sous cette réserve, nous préférions « le tête à tête » à la conférence. Si nous nous mettions d’accord avec l’Allemagne, la seule puissance qui nous eût suscité des difficultés au Maroc, nous étions certains de l’adhésion de

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

nos alliés, et TAllemagne aurait à nous obtenir l’adhésion des siens.

Toutes les grandes puissances ratifieraient les unes par fidélité à l’amitié française, les autres par fidélité à Tamitié allemande, ce que les deux gouvernements de Paris et de Berlin auraient arrêté entre eux. Elles seraient placées devant un fait accompli. Au contraire, dans une conférence, elles auraient à s’associer à l’œuvre à accomplir. Elles pourraient se sentir des entrailles maternelles pour l’Acte d’Algésiras, hésiter à trop profondément le modifier. Une conférence n’aurait pas résolu cette question du Maroc avec laquelle nous voulions en finir, même au prix d’un sacrifice, à condition qu’il ne fût pas trop lourd. MM. Caillaux et de Selves avaient donc autorisé M. Cambon à accepter l’entretien à deux. Rien de plus ne fut dit dans la journée du 9 juillet.

Le 12 et le i 3 les journaux mentionnèrent encore de courtes entrevues, simples visites de l’Ambassadeur à la Wilhelmstrasse. C’est le i 5 que la négociation commença.

M. Cambon rappela la conversation du 9.

M. de Kiderlen avait parlé d’une satisfaction à accorder à l’Allemagne au Congo, quelles étaient ses prétentions ?

Pour toute réponse, M. de Kiderlen dit :

LA. CHRONIQUE DE l’aN IQll

« Voici » (la scène a été sommairement décrite par M. de Selves au Sénat), et en même temps il posait un crayon sur une carte de l’Afrique équatoriale où il avait marqué d’un gros trait les limites du territoire qu’il convoitait: c’était tout le Gabon, depuis la mer jusqu’à la Sangha.

M. Cambon déclara tout de suite que M. de Kiderlen voulait évidemment faire échouer la négociation!... Le ministre allemand se défendit. Il voulait réussir ; la preuve est qu’il donnerait le nord de Cameroun et même le Togoland, malgré les résistances du ministre des Colonies ; et en plus il abandonnerait le Maroc ; la France y ferait ce qu’elle voudrait. C’est la France qui rédigerait le traité. » Sur l’objection que l’Allemagne, en abandonnant le Maroc, ne cédait rien qui fût à elle, le ministre allemand riposta que « c’était inexact, que l’Allemagne avait au Maroc autant de droits que l’Angleterre, l’Angleterre dont nous avions payé le désistement.

Seule l’Allemagne pouvait suscitera la France des difficultés ; pour mettre fin à l’opposition de l’Allemagne, nous devions, en échange de ses droits, lui donner une compensation.

Ces raisons ne convainquaient pas M. Cambon.., « Si on voulait aboutir il fallait faire des

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demandes acceptables... lui ne signerait pas une cession du Gabon... Comment la France se priverait-elle d’un accès à la mer pour l’immense Hinterland qui lui resterait?... ').M. de Kiderlen offrit « le même traitement sur les chemins de fer et les mêmes avantages douaniers au Maroc et au Gabon... Là ce serait à Tavantage de l’Allemage, ici à l’avantage de la France. Il y aurait réciprocité... »

L’ambassadeur continuait à trouver que la proposition n’était pas discutable. Livrer Libreville !... Il n’avait d’instruction pour rien accorder ni pour rien refuser, mais il n’hésitait pas à dire: « Non » si on demandait le Gabon... Pas un gouvernement ne consentirait à cette cession... L’opinionpubliquenela permettrait jamais...

Mais répondait M. de Kiderlen, il y avait aussi une opinion allemande à ménager... Cette opinion se révoltait à la pensée que l’Allemagne recevait de la France un traitement moins favorable que les autres nations... La France avait payé tout le monde pour avoir sa liberté au Maroc... l’Angleterre... l’Espagne... l’Ilalie... Et elle traitait l’Allemagne en quantité négligeable!... Pourquoi la France n'avait-elle pas négocié avec l’Allemagne avant d’aller à Fez?...

LA CHRONIQUE DE l'aN IQll

L'Allemand reprenait tout ses vieux griefs :

La France n’avait pas cessé de faire des brèches à l’Acte d’Algésiras... Elle s’était établie à l’ouest et à Test du Maroc; elle en avait occupé la capitale, et en même temps elle montrait à l’Allemagne la plus mauvaise volonté... Affaire du consortium traînée en longueur et retirée... convention des chemins de fer marocains toujours remise au lendemain... impossible d’obtenir une réponse précise...

Il était facile à l’ambassadeur de répondre en rappelant toutes ses négociations antérieures jusqu'à Kissingen. Il pouvait affirmer aussi que jamais la France n’avait abandonné l’idée de conclure l’affaire des chemins de fer.

Tout cela, c’était du passé. Présentement, on avait à discuter de nouvelles propositions. Fallait-il au moins qu’elles fussent discutables ! Celles que M. de Kidêrlen venait de formuler ne l’étaient pas. Le secrétaire d’Etat, s’il voulait aboutir, devait recommander la modération à son collègue des colonies, M. de Lindquist, et lui-même devrait donner l'exemple de la modération. L’entente était à ce prix...

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

La première journée critique (20 juillet).

M. de Kiderlen avait, dans l’entrevue préliminaire du 9 juillet demandé que le secret fût gardé à Paris comme il s’engageait à le garder lui-même à Berlin sur la marche des négociations. Ce faisant, il ne paraît pas avoir eu l’arrière-pensée machiavélique d’énerver la France, qu’on lui a attribuée. Il était dans le vrai, quand il signalait à M. Cambon l’excitation de sa propre opinion publique. 11 craignait que la révélation, en cours des négociations, des offres et des demandes n’échauffât les coloniaux et les pangermanistes et que leurs polémiques ne rendissent plus forte l’opposition qu’il rencontrait déjà dans les bureaux du Secrétaire d’Etat des colonies, son collègue.

Mais l’engagement désiré par M. de Kiderlen était plus facile à tenir à Berlin qu’à Paris. Les journalistes allemands ne sont pas, comme les journalistes français toujours à la recherche des nouvelles. Ils se contentent ordinairement des directions qui leur sont données chaque jour à la Wilhelmstrasse par quatre messieurs, spécialement chargés d’éclairer leurs consciences. Le

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chef de ce service est un conseiller intime actueldeLégation(WirklicherGeheimerLegationsrat). Ses subordonnés sont trois.conseillers de Légations (Legationsrat).

Chaque jour, le chancelier et les secrétaires d’État indiquent au conseiller intime la tendance des notes et des articles qu’il doit communiquer aux correspondants des journaux allemands et même des journaux étrangers. Ce fonctionnaire a donc un rôle d’une très grande importance à tenir. Il est le confident de la pensée dirigeante de Tempire, et cette pensée il a à la faire circuler dans les mille et mille canaux de la presse. Comme il importe non seulement de diriger les journaux favorables au gouvernement mais encore d'influencer les autres, la forme des communications varie nécessairement.

On ne peut pas parler au Berliner Tageblall comme à la Gazelle de la Croix, ou à la Germania- C’est à faire jouer le même air à ces instruments discordants que s’emploient les trois conseillers de Légation. Quand leur chef a reçu le mot d’ordre, il le leur passe, et chacun d’eux a pour mission de le transmettre à sa clientèle particulière de nouvellistes et de rédacteurs. Les mêmes journalistes vont toujours, en effet, chez le même conseiller de Lé-

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galion, dont chacun a ainsi son orchestre. Impossible ou presque impossible en Allemagne de « faire un coup de reportage sensationnel ». Aucun fonctionnaire ne recevrait un journaliste. Quand une indiscrétion est commise, c’est (sauf dans des cas bien rares) qu'elle a été voulue, ordonnée. Indiscrétion volontaire, elle cesse d’être une indiscrétion, pour devenir une manœuvre de gouvernement.

On comprend qu’avec un personnel aussi bien discipliné, encadrant une presse soumise, qui se contente des nouvelles qu’on lui donne et n'en va pas chercher ailleurs le complément (qu’elle ne trouverait presque nulle part), M. de Kiderlen ait cru qu’il pouvait faire la promesse de ne rien laisser publier.

M. Jules Cambon, en prenant le même engagement, était, cela va de soi, de la plus entière bonne foi. Lui-même ne dirait rien et recommanderait le silence à son gouvernement. Mais, en France, les mœurs ne sont pas les mêmes qu’en Allemagne. La curiosité du public est beaucoup plus exigeante, on ne la contente pas avec les sèches notes de l’agence Havas. Le public veut plus ; il veut ce qu’on cherche à lui cacher, et ce qu’il veut, il faut bien que les journaux le lui donnent.

LA CHRONIQUE DE l"aN I9II

La négociation de Berlin était un grand événement, un événement, dont le monde entier suivait le développement avec me curiosité passionnée — car il pouvait en sortir une telle calamité! — Tous les informateurs étaient donc en campagne pour découvrir les renseignements si impatiemment attendus. Si la direction de notre politique étrangère dans la grande crise de Tété de 1911 avait été concentrée au quai d’Orsay, il aurait été moins difficile d’observer l’engagement pris par notre ambassadeur et que son chef direct, M. de Selves, avait approuvé. On n'aurait eu à verrouiller quTine seule porte, qu’à fermer deux ou trois bouches. Mais la place Beauvau, sans être encore en rivalité déclarée avec le quai d’Orsay, ne lui laissait pas conduire seule la négociation. M. Caillaux était tout le contraire d’un chef de gouvernement fainéant. Il avait de la fonction du président du Conseil une très haute idée. Elle lui donnait, à son jugement, un droit de conseiller, presque de diriger ses collègues. Ayant cette conpeption autoritaire et qu’on ne peut qu'approuver, du rôle du premier ministre, M. Caillaux ne pouvait pas se résigner à n’être qu’un spectateur des opérations de son ministre des Affaires étrangères. Il devait vouloir se mêler

à ces opérations. Toutes les dépêches de Berlin lui étaient donc communiquées ; sur les réponses à faire, il donnait des avis, dont on tenait plus ou moins compte. Il aurait voulu que toutes les instructions envoyées à notre ambassadeur fussent préalablement délibérées entre lui et M. de Selves. Malgré sa volonté, il ne semble pas qu’il ait toujours été consulté. Ainsi il y a de fortes raisons de croire que c’est à son insu que le 20 juillet on refusa le Togoland « pour ne pas alourdir la discussion ». Il y avait donc un double ministère des Affaires étrangères — dualité favorable aux indiscrétions, d’autant plus favorable que, ainsi que nous l’avons déjà indiqué, il y avait une presse qui prenait ses informations, ses inspirations, et quelquefois apportait les siennes, au cabinet du Président du Conseil, et une autre presse qui reflétait plus particulièrement les idées de l’entourage du ministre des Affaires étrangères. Certains rédacteurs de journaux d’une très grande autorité n’allaient pas au quai d’Orsay et fréquentaient au contraire assidûment la place Beauvau. D’où une compétition entre ces deux équipes de presse. Si au cabinet du Président du Conseil on n’avait pas donné aux journalistes amis les indications dont ils avaient

besoin, on les aurait mécontentés, et on aurait perdu de fidèles appuis devant l’opinion. Ces mêmes considérations agissaient sur le personnel du Cabinet, au ministère des Affaires étrangères. M. de Selves, ayant pris l’habitude à la préfecture de la Seine de se reposer sur ses chefs de service, laissait peut-être une trop grande latitude à ses collaborateurs du quai d’Orsay.

Les inconvénients de cette rivalité apparurent avec éclat le 19 juillet. Ce jour-là, le Matin publia un premier-Paris, sans signature, qui devait avoir les honneurs de la reproduction dans presque tous les journaux d’Europe et d’Amérique. L’article intitulé : Nos difficultés marocaines^ portait en sous-titre : Les préten* lions allemandes sont inacceptables y et disait textuellement :

L’Allemagne ne demande rien moins que le Congo,y compris Libreville, tout en nous laissant en grande partie I^Hinterland. A l’observation de M. Cambon : « Où serait alors notre accès ou notre issue au Congo irançais? » le ministre des Affaires étrangères d’Alle-^rnagne a répondu : « Par un chemin de fer à cons^ truire. » Naturellement, M. Cambon a repoussé nettement cette prétention.

L'Allemagne s’entend adniirablement à marchander. Comme un négociant très habile, elle a l’habitude de demander beaucoup pour obtenir le plus possible. Elle demande un bœuf pour avoir un œuf.

AfFAlRES ÉTRANGÈRES

lis

L’optimisme avec lequel on envisageait jusqu’à pré^ sent le cours des négociations a disparu dans certains milieux français.

C’était, en résumé, toute la conversation du i 5 juillet entre MM. J. Cambon et de Kiderlen; tout était indiqué, sauf l’offre du Togoland et du nord du Cameroun — et M. de Kiderlen allait bientôt se plaindre amèrement de celte omission.

Qui avait commis l’indiscrétion dont le Matin avait profité ? Aussitôt que le résumé télégraphique de cette publication sensationnelle leur eut été apporté, les journalistes français qui étaient à Berlin coururent à l’Ambassade. M. Cambon, dont la porte leur était sévèrement consignée depuis quelques jours, voulut bien les recevoir et, leur refusant toute information, il leur dit seulement avoir reçu du quai d’Orsay deux dépêches dans lesquelles on protestait contre la divulgation de ses conversations avec M. Kiderlen et dans lesquelles on allait même jusqu'à lui recommander « d’être plus discret », comme si on lui attribuait à luimême l’indiscrétion qu’il déplorait ! Comme il est tout à fait impossible de supposer qu'un galant homme, tel que M. de Selves, ait joué la comédie, on est obligé de croire que le

LA CHRONIQUE DE l’aN IQll

Malin n’avait pas été renseigné au quai d’Orsay où d’ailleurs le chef de son service d’informations diplomatiques M. J. Hedeman, ne paraissait plus depuis le lo juillet (i). L’ « autre endroit )> d’où lui venaient ses informations ne pouvait être que la place Beauvau. C’est donc du ministère de Tlntérieur que partit la première de ces révélations, qui devaient causer, le lendemain, une scène si vive entre MM. Cambon et de Kiderlen.

La seconde fut lancée par VÉcho de Paris, L’article du Malin avait paru le 19 juillet; le 20, VEcho^ rendant compte de la réception diplomatique tenue là veille, mercredi, au quai d’Orsay, publiait, sous la signature d’un de ses principaux collaborateurs, M. Marcel Hutin, l’information que voici, et qu’il faut reproduire textuellement, à cause de l’importance qu’allait lui accorder M. de Kiderlen :

J’ai appris hier que le marchandage allait continuer. Nous en avons même pour quelque temps avant de ta-

(1) Le 10 juillet le Temps avait publié une note sur la première entrevue de MM. J. Cambon et de Kiderlen. Elle avait été remise place Beauveau à M. Hément, chef du service d’information politique du Temps. M. Hedeman en avait atribué la communication à M. Herbetle et, mécontent que cette primeur ne lui eùtpasété réservée, il avait cessé d’aller au quai d’Orsay ; il ne devait y retourner qu’au mois d’août.

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

hier sur des propositions sérieuses, qui feront Tobjet de négociations et transactions définitives.

En haut lieu, voici ce qui m’a été confié :

« M. de Schoën, ambassadeur allemand, est allé, à la réception diplomatique, au quai d’Orsay, pours’entretenir avec M. de Selves des négociations en cours.

« L’ambassadeur a déclaré que M. de Kiderlen- Waechter avait eu plusieurs conTérences avec le secrétaire allemand des colonies au sujet des territoires sur lesquels l’Allemagne désirerait voir, dans le Centre Africain, porter les négociations, en compensation de son désintéressement territorial dans l’empire chérifien.

« M. de Selves n’a pas caché à l’ambassadeur qu’il semblait bien difficile d’admettre autrement que comme un ballon d’essai les prétentions du gouvernement allemand quant au Congo. Il a ajouté même que, si les puissances signataires de l’Acte d’Algésiras avaient les mêmes exigences que l’Allemagne, toutes les colonies françaises n’y suffiraient pas.

« M. de Schoën a exprimé au ministre des Affaires étrangères l’espoir que les bases d’un arrangement raisonnable et de nature à satisfaire la dignité de la France de même que les intérêts allemands seraient trouvées, et que c’était le réel désir de son gouvernement de trouver une solution équitable pour les deux parties. »

Voilà ce qui s’est dit hier, d’après de sérieux renseignements, au cours de la réception diplomatique du quai d’Orsay. Attendons la suite avec sang-froid.

Nul doute que ses renseignements, le collaborateur de VÉcho de Paris ne les eût reçus au ministère des Affaires étrangères. D’abord il relatait un fait qui s’était passé au quai d’Orsay, et dont il n’est pas certain que M. de Selves

118 LA CHRONIQUE DE l’aN I 9 U

eût donné connaissance le soir même en détails à M. Gaillaux. Autre raison dé ne pas attribuer l’indiscrétion à la présidence du Conseil : VEcho de Paris, qui se distingue par l’abondance et l’exactitude de ses informations surtout sur la politique extérieure est un journal d’opposition. Ses collaborateurs fréquententplus librement aux Affaires étrangères, qu’à l’Intérieur.

Enfin il était le seul, le 20 juillet, à donner le compte rendu de l’entretien de M. de Selves avec M. de Schoën. Pourquoi, si l’indiscrétion avait été commise place Beauvau, l’eût-elle été seulement à l’avantage d’un journal qui n’y était pas considéré comme un ami.

Il n’est pastéméraire de supposer que M. Marcel Hutin aura dit, le 20, au cabinet des Affaires étrangères : « Le Matin a eu hier une belle primeur; j’en réclame une aujourd’hui, pour PÆcAo de Paris, », Et au journaliste, pressant on n’aura pas voulu, dans l’entourage de M. de Selves, refuser une confidence que l’on savait bien devoir être publiée (1).

(1) M. de Selves et M. Herbette répudient toute responsabilité dans l’indiscrétion de VÉcho de Paris. D’après ces messieurs, elle ne serait partie ni du quai d^Orsay, ni de la place Béauvau. Où donc aurait-elle était commise? Si on le demande à M. Uutiii, il répond : secret professionnel.

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

Quelle qü’ait été Foriginè des deux publica* lions du Malin et de VÉcho de Paris^ elles provoquèrent entre M. J. Canibon et M. de Kiderlen une explication qui devait être des plus vives où des paroles bien graves allaient être prononcées.

Le *20 juillet, l’ambassadeur se rendit à la Wilhelmstrasse. Tout de suite il demanda au secrétaire d’État s’il pouvait lui faire des propositions plus discutables que celles qu’il avait formulées dans l’entretien du i 5 .

M. de Kiderlen répondit « qu’il avait en effet des propositions, mais qu’il ne pouvait pas les faire connaître avant qu’un incident n’eût été vidé. Cet incident était celui des publicatioiis faites à Paris et « évidemment inspirées par le gouvernement». La presse allemande n’avait donné aucun détail sur la conversation du i 5 ; et cette conversation, elle avait été rapportée dans le Matin de la veille. Elle y avait été entourée de commentaires blessants. On qualifiait « de marchandage » les propositions très réfléchies, très fermes d’un gouvernement avec lequel on négociait. On ne pouvait pas dire que les commentaires étaient l’œuvre d’un journaliste. Ils avaient été inspirés, dictés même peutêtre. La preuve s’en trouvait dans VÉcho de

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Paris paru le matin même. M. de Kiderlen avait reçu par le télégraphe le texte d’une déclaration faite (( en haut lieu » à un rédacteur de ce journal. Ce « haut lieu » c’était le cabinet de M. de Selves, à n’en pas douter. La veille, M. de Schoën avait rendu compte de son entretien avec le ministre des Affaires étrangères. Or, si on juxtaposait la dépêche de l’ambassadeur allemand, rendant compte de sa conversation avec le ministre français, et l’article de VÉcho de Paris^ résumant la même conversation', on trouvait entre la pièce diplomatique et la publication du journal les plus frappantes analogies. Les mêmes mots, presque les mêmes phrasesseretrouvaientdans l’uneet dans l’autre. M. de Schoën rapportait que M. de Selves avait dit des propositions allemandes qu’il ne voulait les considérer que comme des ballons d’essai. Or (( ballon d’essai » se retrouvait dansl’Æc/zo de Paris, Le journaliste avait été certainement renseigné. Par qui? Ce n’était certainement pas par M. de Schoën ! Alors ? Par M. de Selves ou plutôt par un fonctionnaire établi dans la confiance de M. de Selves. L’indiscrétion avait donc une source officielle. Et cela donnait à réfléchir... Traiter les propositions du Secrétaire d’Etat de « ballon d’essai », c’était leur contester

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

le caractère sérieux qu’elles avaient... Dans des sujets aussi graves que celui qui les occupait, M. Cambon et lui, sujet dont on ne pouvait pas exagérer la gravité, le secrétaire d’Etat ne prononçait que des paroles sérieuses... Traiter de marché, comme l’avait fait le Matin, la veille, comme l’avait fait encore VEcho de Paris il y avait seulement quelques heures, l’ouvrage auquel un ambassadeur de France et un ministre allemand donnaient tous leurs soins scrupuleux, c’était offensant...

Vraiment! une conversation qui commençait ainsi ne pouvait pas se continuer. Que voulait donc Paris? Rendre la conversation impossible? Alors l’Allemagne reprendrait toute sa liberté. Elle demanderait la complète, la stricte application de l’Acte d’Algésiras... Elle irait jusqu’au bout...

L’ambassadeur de France, qui avait écouté ces plaintes, tes interrompit quand il sentit la pointe d’une menace mal cachée dans la dernière phrase...

Il entendait bien, il comprenait bien la pensée du secrétaire d’Etat... 11 fallait qu’on le sût tout de suite : « la France tiendrait le coup ; si on voulait aller loin, elle irait aussi loin, partout, sur tous les terrains. »

122 LA CHRONIQUE DE l’aN I 91 1

Après cette déclaration laconique où il était l’interprète de la fierté française, fambassadeur discuta... Il ne voyait rien de blessant dans les articles des journaux. Le fond avait pu en être fourni par quelque fonctionnaire indiscret, mais la forme en appartenait certainement aux journalistes.*. Il n’y avait qu"un mot, parmi ceux dont s’était plaint M. de Kiderlen, auquel on pùt attribuer une origine officielle... c’était « ballon d’essai » qui se trouvait et dans VEcho de Paris et dans la dépêche de M. de Schoën.

Mais « ballon d’essai » n’a rien de désobligeant.*. c’est une tentative faite pour se rendre compte des dispositions des gens avec lesquels on veut faire une affaire... En quoi était-il blessant de dire que M. de Kiderlen eût voulu connaître nos dispositions*.. D’ailleurs l’ambassadeur n’avait pas à défendre son ministre contre le reproche de manquer de courtoisie... M. de Selvês était la courtoisie même... Enfin c’était trop s’attarder sur un incident... M. de Kiderlen avait des propositions à faire. Voulait-il les exposer ?... »

Le ministre allemand buté ne le voulut pas :

Il ne dirait rien avant d’avoir l’assurance que la négociation se poui'suivrait dans des conditions normales.

AFFAIKIÎS ÉTRANGÈRES

Cette assurance, rambassadeur la lui donnait, Paris certainement la renouvèlerait... A un autre jour donc les propositions... mais il fallait bien que M. de Kiderlen le sût : s’il ne devait pas se désintéresser complètement du Maroc, il serait inutile d’entamer une discussion... L’abandon du Maroc par rAllemagne c’était pour nous une condition sine qua non.,.

En rentrant à l’ambassade, vers sept heures du soir, après cette entrevue où on avait été si près de rompre, M. J. Cambon rencontra sous le péristyle de riiôtel le très distingué correspondant du Temps., M. Pierre Comert :

— Je ne peux et ne veux rien dire... On n'a déjà que trop parlé... Pourtant, si vous voulez absolument savoir ce que je pense, voici : Je souhaite qu’il y ait aujourd’hui, demain au plus tard, une affaire Steinheil ou une affaire Syveton, quelque énorme fait divers qui détourne l’attention publique de ce que je fais ici et qui nous permette de négocier tranquillement...

La deuxième Journée critique (28 juillet).

Entre le ao et le 28juillet, les journaux signalèrent seulement une très courte entrevue des

LA CHRONIQUE DE l’aN I 9 II

deux négociateurs. Elle eut lieu le 28. Mais un événement se produisit en Angleterre le 21, qui allait augmenter la mauvaise humeur allemande. Ce jour-là, M. Lloyd Georges, chancelier de l’Echiquier et radical très pacifique, presque pacifiste, prononça, à Londres, un discours où l’Allemagne vit une menace. Aussi, le 28, M. J. Cambon trouva-t-il M. de Kiderlen cabré.

Ni l’opinion publique française, ni le Parlement n’accepteraient, dit l’ambassadeur, la cession du Gabon. Ce qu’avait dit M. de Selves le 20 à M. de Schoën, il le répétait : que pour l’instant on ne parlât donc plus du Togoland! Le gouvernement français avait examiné d’autres bases d’arrangement. A vrai dire, il n’en proposait encore aucune. Il songeait à procéder à une large rectification de frontières en Afrique. Contre le Bec du Canard, partie nord-orientale du Cameroun, il envisageait comme possible la cession d’un territoire étendu, qui agrandirait à l’est cette colonie allemande.

Le Secrétaire d’Etat opposa tout de suite à l’opinion publique française, l’opinion publique allemande qui ne se contenterait pas « en échange » du Maroc d’une rectification de frontières coloniales. « SiM. Cambon proposait ce qu’il venait d’indiquer, son offre ne serait cer-

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

tainement pas acceptée. D’ailleurs la dignité impériale ne permettait pas de modifier les demandes du i 5 juillet. »

A quoi M. Cambon ripostait « qu’il était alors inutile de continuer une conversation stérile. Devant les exigences maintenues par M. de Kiderlen, il ne convenait plus de parler d’une négociation où chacun apporte sa liberté, mais de conditions qu’on voulait nous imposer. << Or la France n'en était pas là. Elle ne subirait aucune contrainte. »

La situation, remarquait M. de Kiderlen, s’était transformée. Les indiscrétions commises à Paris, le secret de la négociation livré au public, les commentaires des journaux qui diraient et feraient croire que l’Allemagne avait reculé permettaient bien difficilement de revenir sur ce qui avait été dit dans l’entretien du i 5 . Il est vrai que M. Cambon avait dégagé la responsabilité des ministres. Ce n’est pas M. de Selves, ni M. Caillaux qui avaient été indiscrets. Les auteurs des divulgations étaient des subalternes. Mais l’efTet des indiscrétions était le même, quels qu'en fussent les auteurs. Dans une précédente entrevue, M. Cambon avait dit que la révélation de l’offre du Togoland provenait du ministère des Colonies allemand. Ce n’était

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pas prouvé; mais quand cela le serait, cette indiscrétion ne serait qu’une riposte... On avait dit au public français tout ce que demandait l’Allemagne, et on ne lui avait pas dit ce qu’elle offrait. On l’avait égaré par une demiconlidence. »

C’était là des récriminations inutiles, faisait observer M. Cambon. Il y avait mieux à faire qu’à rééditer des plaintes, sur lesquelles on s’était déjà expliqué. Que ne cherchait-on un terrain d’entente ?

M. de Kiderlen se refusait à chercher un autre terrain que celui où la dignité allemande l’obligeait de se maintenir. Le souci de cette dignité ne permettait pas au gouvernement impérial de se dédire. Les demandes du i 5 juillet étaient maintenues par lui intégralement.

La discussion, si elle devait conserver ce ton, allait devenir impossible, faisait observer M. Cambon. Le devoir des deux négociateurs était, non de récriminer mais de chercher les termes d’un arrangement honorable pour deux grands pays.

Sur quoi M. de Kiderlen disait avec amertume : « Il fallait s’apercevoir plus tôt que l’Allemagne est un grand pays. On l’avait traitée sans égards. »

AF^rAIRÏÎS ÉTRANGÈRES

En quoi? demandait M. Cambon. Il avait fait à Kissingen une démarche préliminaire d’un arrangement général et on avait répondu à la bonne volonté manifeste de la France par l’envoi du bateau à Agadir... En revenir toujours aux même^ griefs, refuser de formuler aucune proposition qui pût être discutée, c’était vouloir rompre. Etait-ce Tintention secrète de M. de Kiderlen? Le lendemain de la rupture, que ferait-il, sur quel terrain se placerait l’Allemagne ?

Le secrétaire d'Etat l’avait déjà dit, et il le répéta : Algésiras ! Il demanderait l’application intégrale de l’Acte d’Algésiras, c'est-à-dire le retour au staiii quo de iqob, l’évacuation des territoires où la France s’était établie sans droit, la restauration du sultan dans une souveraineté vraie, dans la souveraineté reconnue et garantie par toutes les puissances. Sur ce terrain-là l’Allemagne était forte, imbattable.

Aux objections de M. Cambon, invoquant l’Accord de 1909, qui liait l’Allemagne, M. de Kiderlen répondait, comme il l’avait déjà fait tant de fois, que cet Accord reposait sur l’Acte d’Algésiras et s’écroulait avec lui, sous nos coups. D’ailleurs, comment la France invoquerait-elle la clause politique de l’accord qui favo-

LA CHRONIQUE DE l’aN IQll

risait ses ambitions quand elle s'était refusée à exécuter la clause économique qui prévoyait les associations des intérêts français et allemands. Elle n’avait voulu réaliser aucun des projets qu'on lui avait présentés... La vérité, c’est que la France ne tenait nul compte des intérêts des autres... Pour se défendre contre ses entreprises, TActe d’Algésiras n’était pas si démantelé qu’il ne pût encore servir...

M. Cambon faisait remarquer que T Allemagne n’était pas la seule gardienne de l’Acte d’Algésiras et, ne voulant pas reprendre une discussion épuisée sur des griefs trop vieux^, il posait la question catégoriquement : « M. de Kiderlen voulait-il ou ne voulait-il pas trouver une solution amiable? »

Le secrétaire d’Etat ne répondit pas nettement... « II était, lui, d’avis de ne pas céder, de ne pas modifier les propositions du i 5 juillet. Mais il avait le devoir, avant de faire connaître la réponse de l'Allemagne, de soumettre aux autorités directrices de l’Empire ses vues sur la situation. Il allait se rendre à Swinnemünd où l’Empereur devait bientôt arriver lui-même.

Ces vifs engagements diplomatiques de la fin de juillet, où la dignité de la France fut si bien défendue ( a nous tiendrons le coup. — Nous

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

irons aussi loin que vous voudrez. — Sachez que nous n’en sommes pas là, de subir des conditions imposées »), et Tobstinationhargneuse de TAllemagne dans ses premières prétentions laissaient à la fin de juillet craindre une rupture. C’est alors qu’eut lieu la seconde « négociation secrète », provoquée, comme la première, par M. de Lancken. Il en sera question dans un autre chapitre.

Les premières propositions françaises.

Depuis leur premier entretien (9 juillet), les deux négociateurs s’étaient affrontés comme deux béliers dans un sentier de montagne, aucun d’eux ne voulant laisser passer Tautre. Aux demandes allemandes nous disions : non ; et quand M. Cambon invitait M. de Kiderlen à les modifier, on lui répondait non moins énergiquement : non.

La pensée du gouvernement français, celle de MM. Caillaux et de Selves, était que nous ne devions à l’Allemagne aucune « compensation». L’ambassadeur avait dit, le i 5 juillet : <( Vous ne nous cédez rien au Maroc. » Mais le secrétaire d’Etat s’était récrié, répétant ce que déjà

130 LA CHRONIQUE DE l’aN 1011

il avait dit dans ses conversations antérieures, à Berlin et à Kissingen : Au Maroc, rAllemagne nous céderait son désintéressement, etparconséquent nous aurions la liberté d’y établir notre domination politique. N'était-ce donc rien ?

L'efïacement de la seule puissance qui pouvait contrarier nos projets sur l’empire chérifien valait quelque chose... L’Angleterre n’avait pas plus de droits que l’Allemagne, et la France l’avait payée par la renonciation à ses droits historiques sur FEgypte et à ses droits réels sur Terre- Neuve. L’Allemagne, à son tour, devait être payée. Ne pas lui avoir offert une « compensation » quand on en avait tant distribué aux autres, non seulement à l’Angleterre, mais encore à l’Italie et à l’Espagne, ç’avait été de la part de la France un manquement aux égards qui lui étaient dus. « Maintenant que le régime d’Algésiras était détruit en fait, si on voulait le détruire en droit, si on voulait que l’Allemagne ne s’opposât pas à l’instauration par la France d’un nouveau statut politique au Maroc, il fallait s’entendre avec elle... »

Nous ne nous étions pas laissé convaincre par ces raisonnements. « L’Accord de 1909 nous avait reconnu la prépondérance politique au Maroc, Nous défendions cette prépondérance en

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

remplissant les devoirs qui en découlaient. Nous n’avions rien à payer pour pouvoir librement remplir ces devoirs. De « compensation » nous n’avions donc aucune à accorder. Nous étions prêts seulement à procéder à des échanges de territoires et à des rectifications de frontières.

Ce point de vue était très fermement défendu par M. Caillaux et par M. de Selves. Si le ministre des Affaires étrangères, dans sa conversation du 20 juillet avait demandé àM. de Schocn de ne pas parler momentanément du Togoland, c’est parce que l’Allemagneparaissait offrir cette colonie en échange du Congo maritime. Or c’était là un troc qui eût été pour nous trop désavantageux. Mais il y avait d’autres territoires que le Congo maritime. Au début de l’entrevue du 28 juilletj M. Jules Cambon avait parlé d’échanger la portion de notre Oubanghi limitrophe du Cameroun contre le « Bec de Canard ». M. de Kiderlen n’avait pas relevé cette proposition.

Il y avait donc à en présenter une autre. Pendant que M. de Kiderlen se rendait à Swirinemünde, notre gouvernement se hâtait de préparer pour notre ambassadeur un nouveau programme.

La demande du Gabon, repoussée par M. Cambon de son propre chef, avait révélé les grandes

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ambitions de TAllemagne en Afrique équatoriale. C’est donc dans cette partie du monde que nous devions nous résigner à faire le plus gros sacrifice.

Dans les régions de l’Oubanghi nous accorderions à l’Allemagne un très vaste accroissement pour son Cameroun. Nous conserverions pourtant la rive du fleuve Üubanghi, de manière à garder le passage libre vers les territoires du Tchad. C’était plus qu’une rectification de frontière que notre ambassadeur aurait à proposer, c’était une cession, et à cette cession nous étions disposés à ajouter celle des îles Marquises, celle des îles Kerguélen et celle des Comores. Comme contre-partie, car nous voulions que la tractation conservât le caractère d’un échange, nous recevrions le Togoland et le Bec de Canard et, par la délimitation à faire, il nous serait assuré un accès à laBénoué, affluent du Niger, dont la source est au Cameroun.

Exposées le i^^aoûtà M. deKiderlen, ces propositions lui parurent présenter enfin « une base ». Pourtant il fit une réserve très importante. La France n’offrait pas encore un accès à l’Allemagne sur le Congo et sur l’Oubanghi.

Ür « l’accès à ces fleuves était le point central de la négociation. La résolution du gouverne-

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ment impérial serait inébranlable. Rien à faire si on ne voulait pas admettre que PAllemagne devînt une puissance riveraine du Congo. Il y auraitdonc lieupourlaFrancede modifier encore ses propositions. Le secrétaire d’Etat allait les faire connaître telles qu’elles étaientau chancelier et à l’empereur. Maintenant on pouvait espérer une heureuse solution, si la France se montrait conciliante au Congo ; l’Allemagne, de son côté, ne demandait qu’à l’être au Maroc. Elle ne ferait aucune restriction aux droits que la France voulait s’y faire reconnaître. Le mot de Protectorat était dans l’air; la France aurait la chose qu’il exprimait. En tunisifiant le Maroc, elle compléterait son empire africain du Nord. Mais, à cause des tiers qui avaient signé l’Acte d’Algésiras, Userait difficile d’écrire « protectorat » dans le traité. L’assentiment de ces tiers au fait accompli, l’Allemagne s’engagerait à le leur demander avec nous. La France devait ménager leurs susceptibilités. M. de Kiderlen répétait enfin que, pour ce qui concernerait le Maroc c’est M. Cambon qui rédigerait le traité; certainement une formule serait trouvée qui, en donnant à la France tout ce qu’elle pouvait désirer, n’effaroucherait pas les autres.

La négociation semblait donc prendre, après

Tentretien du août, une tournure meilleure.

On n’en était plus aux négations de la deuxième quinzaine de juillet. On allait discuter et peutêtre aurait-on abouti assez rapidement si TAllemagne n’avait pas émis de nouvelles prétentions.

Les nouvelles prétentions allemandes.

C’est le 5 août que les deux négociateurs se réunirent à nouveau. de Kiderlen fit savoir que ses coloniaux et ses marins ne trouvaient aucun avantage à l’acquisition des îles Marquises et Kerguélen. Tout au plus accepteraient-ils les Comores. On pourrait en reparler; mais il importait d’abord de s’entendre sur les territoires africains. L’Allemagne renonçait à sa première demande : elle ne prétendait plus se faire céder le Gabon avec toute sa longue côte. Nous conserverions Libreville et tout le littoral. Seulement nous céderions un accès à la mer au nord de Libreville et, partant de là, une bande de territoire qui ferait de la Guinée espagnole (colonie du Rio Muni) une enclave en terre allemande. Sur cette Guinée espagnole nous avions un droit de préemption que nous

AFFAIRES ÉTRANGÈRES 136

céderions à rAllemagne. Les autres demandes que le secrétaire d’État était chargé de présenter et même celles qu’il venait de formuler, il avait encore à les étudier. Ce qu’il venait de dire n’avait donc pas un caractère définitif, c’était des indications, rien de plus.

Le 9, les études et les réflexions de M. de Kiderlen étaient terminées. Il réclama tout le moyen Congo, depuis TOgoué qui se jette dans l’Atlantique à une grande distance au sud du cap Lopez et depuis l’Alima qui, coulant dans la direction opposée, va se jeter dans le fleuve Congo. Nous aurions conservé le Congo maritime compris entre l’Ogoué et l’Alima, dont les sources sont voisines; et nous aurions perdu avec Libreville tout le Congo moyen jusqu’au territoire de l’Oubanghi. En dédommagement de ces vastes cessions qui auraient coupé en deux nos possessions, nous aurions reçu le Bec de Canard :

« Quant au Togoland, il ne fallait plus y penser. Les coloniaux se hérissaient à la pensée qu’il leur échapperait, et ils avaient mis en mouvement les prédicants des sociétés bibliques. Ces dignes pasteurs ne voulaient pas abandonner à des missionnaires catholiques les âmes des nègres togolais. Il y avait là une

LA CHRONIQUE DE l’aN IQll

résistance qu’on ne pouvait pas surmonter. »

De telles exigences et une offre si dérisoire n'étonnaient pas M. Cambon, car M. Caillaux lui avait fait connaître les conversations Fondère-Lancken (i).

L’Ambassadeur répondait que la nouvelle demande était presque aussi exorbitante que la première, et qu’on ne lui donnait pas de contre-^ partie, car le Bec de Canard tout seul n’était rien, comparé au Congo moyen. Il fallait absolument laisser le Togoland sur la table où on l’avait mis. Alors on pourrait examiner une cession qui partirait non de l’Alima, trop au sud, mais peut-être de la Sangha, ou encore une cession du territoire de l’Oubanghi et de celui du Chari. Ce n’était pas des propositions fermes, officielles que faisait l’ambassadeur ; il eut soin de dire qu’il n’était pas autorisé à les présenter; c’était des combinaisons qui s’offraient à son esprit et qui, elles aussi demanderaient à être examinées de près. Mais la condition de toute entente, c’était la cession à la France du Togoland. La France donnerait quelque chose contre quelque chose ; elle ne donnerait rien contre rien.

(1) Voir les Négociations secrètes.

Cette discussion, reprise le lendemain, continuée les jours suivants , se traîna sans avancer. Les deux négociateurs avaient repris leur position des jours de juillet : front contre front. (( La condition du succès est le Togoland, répétait M. Cambon. — Même si nous signons une annexe au traité qui vous reconnaîtra le protectorat du Maroc, interrogeait M. de Kiderlen? — Il s’agissait du Congo et non du Maroc, lui répondait-on. L’Allemagne voulait des territoires, il était juste qu’elle en donnât en échange : « Togoland! » Quand le secrétaire d’Etat aurait dit un (( oui » définitif sur le Togoland, on fixerait la compensation qu’il aurait à recevoir.

M. de Kiderlen ne disait pas ce « oui », et il revenait à l’énumération de ses prétentions. « Le moyen Congo à partir de l’Alima et de rOgoué. » — Une l’aurait pas. On lui abandonnerait tout au plus, au sud du Cameroun, un triangle dont le sommet serait aux environs d’Ouesso, dont la base reposerait sur la Guinée espagnole et toucherait en un point, à la mer, au nord de Libreville. Ce serait une rectification de frontière. En fait de cession, peut-être consentirait-on à celle d’un territoire dans l’Oubanghi, mais seulement contre le Togoland.

Donnant, donnant.

188 LA CHRONIQUE DE LAN 19I l

Mais M. de Kiderlen entendait ne rien donner que son Bec de Canard. Il se cramponnait aux rives de l’Alima. Pourtant, à la fin, la ténacité de son adversaire vint à bout de la sienne. De bAlima il passa à la Sangha, qui est un autre affluent du Congo, plus au nord. L’Allemagne occuperait les deux rives de cette rivière et de là son domaine s’étendrait jusqu’à l’extrémité du territoire de l’Oubanghi-Chari, jusqu’au Soudan Egyptien. — Contre le Togoland? demandait M. Cambon. — Non! pas de Togoland! — Alors pas d’Oubanghi-Chari! Nous ne couperions pas en deux notre empire africain. — Toutes les facilités de passage pour vos troupes vous seront assurées, affirmait M. de Kiderlen. — C’était insuffisant ! Rien n’était acceptable sans le Togoland. Tout casserait si rAllemagne s’entêtait à ne pas céder cette colonie de peu d’étendue, sans grande valeur pour elle et qui, sans en avoir une très grande pour nous, nous procurerait du moins la satisfaction de doubler, ou à peu près, notre Dahomey. On ne pourrait donc pas parler utilement, tant que la question du Togoland n’aurait pas été réglée selon nos désirs.

Ces discussions, qui se prolongèrent jusqu’au milieu du mois d’août, portaient, comme on le voit, sur le Congo, sur les « compensations »,

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

disait M. deKiderlen^ sur « les échanges », rectifiait M. Cambon. Il s'y intercalait parfois des propos sur d’autres sujets. L’ambassadeur avait pris acte de l’engagement de « lui laisser rédiger l’accord marocain », il n’était donc pas pressé d'entrer dans les détails. Pourtant, M. de Kiderlen de temps à autre faisait une pointe vers le Maroc. D’abord il avait fait des objections à l’inscription du mot de « protectorat » dans le traité à intervenir, puis il avait accepté d’écrire ce nom dans une annexe; d’autres fois il parlait de la liberté économique que tantôt il voulait perpétuelle, tantôt limitée à une période de trente ans... les minerais aussi l’occupaient. 11 demanderait qu’on ne les taxât pas à la sortie. Ces parenthèses, sans nul doute, c’était les financiers, les industriels qui le poussaient à les ouvrir... Il laissait voir aussi quelquefois d’autres pensées... Le Congo belge... Un jour il en avait parlé, mais pour dire que sa liquidation lui paraissait bien lointaine et qu’il ne songeait pas à nous demander notre droit de préemption... Mais la grande affaire pour lui, c’était la « compensation », la tache bleu de Prusse à substituer à la teinte rosée de France sur une partie de la carte africaine. C’était sa pensée obsédante; et comme sa volonté de se faire

LA CHRONIQUE DE l’aN I 9 II

donner se heurtait à la nôtre (|ai était d’échanger, on piétinait. Des deux côtés, on finissait par ressentir de l’agacement. La presse interprétait dans un sens pessimiste la longueur et la stérilité des pourparlers, elle répandait des alarmes.

L’Etat-major allemand ayant étudié les moyens d’opérer un débarquement à Agadir, si la négociation échouait, le bruit courut que cette opéralion allait être effectuée, par un nouveau coup de surprise qui cette fois aurait certainement eu des effets tragiques. L’opinion en France s’était familiarisée avec l’idée d’un grand duel pour l’honneur national et « nous aurions tenu le coup ».

On était si résolu à « le tenir » que certaines mesures, danslcsquelles on croyait voir des préparatifs en vue de la guerre, ne causaient aucune émotion. La fièvre aphteuse ayant obligé le ministre de la Guerre à décommander les manœuvres dans les départements du Nord, on lui prêta la pensée de n’avoir pas voulu compliquer les opérations d’une mobilisation qui bientôt pourrait être nécessaire.

Cette prévoyance rencontra une approbation unanime, excepté chez les antimilitaristes, dont nul écho ne répéta les vociférations.

En même temps que les informations répan-

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

dues dans le public y ranimaient Tardeur du patriotisme, des bruits couraient dans les milieux politiques qui y semaient Pinquiétude.

L’empereur allemand, disait-on, était blessé de l’attitude de l’Angleterre et l’avait laissé voir à sir Edward Goschen, ambassadeur de Sa Majesté Britannique.

On se demandait partout en Europe quelles seraient les conséquences de ces manifestations, on se le demandait avec d’autant plus d’inquiétude qu’on avait le sentiment que la France ne plierait pas. Elle était bien maîtresse de ses nerfs, sans panique financière, sans défaillance des courages. Elle donnait une grande force à son négociateur, qui lentement usait la fougue du négociateur adverse. M. de Kiderlen, pendant un mois qu’avaient duré ses conversations avec M. Cambon, avait dû étaler son jeu, nous laisser voir toutes ses prétentions ; nous l’avions vu venir, mais sans lui rien laisser dont il pût tirer contre nous avantage dans la suite. Il avait repoussé certaines de nos propositions. Mais pas un engagement n'avait été pris par notre gouvernement ni en son nom, toutes nos offres ayant été subordonnées à une condition qu’on n’avait pas acceptée. Rien donc ne nous liait, quand le ig août l’ambassadeur et le secrétaire

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d’Etat suspendirent d'un commun accord la négociation. M. de Kiderlen avait besoin d'un peu de détente et M. J. Cambon avait besoin d'instructions définitives.

La Conférence des Ministres et des Ambassadeurs (22 août).

Avant de se séparer les deux négociateurs avaient eu le 17 une dernière entrevue. M. de Kiderlen s’y était plaint du langage tenu à Paris par M. de Selves dans un entretien avec M. de Schoën : Si le ministre des Affaires étrangères avait bien exprimé les idées directrices du gouvernement français, la continuation des pourparlers était inutile et on entrerait bientôt dans une crise. Qu’avait donc dit M. de Selves? Parlant sur ce ton familier que les diplomates prennent souvent entre eux, il avait demandé à M. de Schoën si les tractations auxquelles on se livrait à Berlin ne gagneraient pas à être menées avec plus de largeur d’esprit. Ces exigences qui se déplaçaient, mais qui ne diminuaient jamais, faisaient penser à quelque marchandage assez peu digne de deux grandes puissances ; et il

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

avait dit, en souriant, que la France et TAllemagne pouvaient et devaient, à son avis, traiter plus « en grands seigneurs ».

Il n’y avait rien là qui fût blessant, ni qui pût laisser appréhender, de notre part, l’intention d’arrêter la négociation, ni même de la rendre plus difficile, Mais comme on l’a vu dans la relation de l’entretien du 20 juillet, M. de Kiderlen se montrait ombrageux au seul mot de marchandage. Il voulait bien se livrer à l’opération, mais il n’entendait pas qu’on l’appelât par son nom.

M. Cambon n’avait pas été informé de la conversation de M. de Selves avec M. de Schoën.

L’observation de M. de Kiderlen tomba donc dans le vide et on se remit à parler du Togoland. (( L’Allemagne ferait volontiers une rectification des frontières de cette colonie ; nous réclamions depuis longtemps quelque cent cinquante ou deux cents kilomètres carrés au nord; il y avait au bord de la mer une bande de terre française de quelques kilomètres de largeur qui s’enfonçait du Dahomey dans le Togo ; enfin, au centre de la colonie, se trouvait, en bordure du Dahomey, un territoire contesté. Sur ces trois points TAllemagne était prête à faire des échanges, dont le détail serait examiné plus tard ; quant

LA CHRONIQUE DE l’aN IQl 1

à la cession du Togoland en son entier, il ne fallait plus y penser. L’opposition des coloniaux était irréductible. Le Togoland était sacré pour eux, comme le Congo l’était pour les coloniaux français ! Si on voulait aboutir, il fallait donc retirer le Togo de la discussion. M. de Kiderlen subissait cette nécessité. Pourtant ses dispositions étaient bien accommodantes, et il prouvait en rabattant une des prétentions qu’il avait émises au sujet du Maroc. Antérieurement, il avait demandé que l’égalité douanière, sous le protectorat français, fut garantie sans limitation dans le temps ; il se contenterait qu’elle fût expressément assurée pendant vingt-cinq ans. Toutefois cette concession ne s’étendrait pas aux minerais de fer. M. de Kiderlen espérait qu’à Paris on reconnaîtrait sa bonne volonté et qu’on n’aggraverait pas sa tâche, déjà si difficile.

Le 17 août dès qu’on sut que la négociation était suspendue, de mauvais bruits furent mis en circulation. Dans toutes les ambassades et dans les légations on affectait de se montrer inquiet. Un de ces diplomates balkaniques qui circulent d'une ambassade à l’autre, qui sont les nouvellistes du corps diplomatique, prétendait savoir qu’à Wilhelmshohë où se trouvait la Cour,

AFFAIRÉS ÉTRANGÈRES

M. de Kiderlen avait un regain de faveur. Un autre colportait ce mot qu’il attribuait à une personne haut placée : « Ils en feront tant qu’ils obligeront l’Empereur à prouver sa confiance dans la valeur de son armée et dans la force du pays. »

Le 21, l’ambassadeur arrivait à Paris et, dès le lendemain, une conférence avait lieu pour arrêter les instructions qu’il aurait à rapporter à Berlin.

Cette conférence se tint au domicile particulier de M. Caillaux, rue de la Boétie. Y prirent part six ministres : MM. Caillaux, de Selves, Messimy, Delcassé, Cruppi et Lebrun, et trois ambassadeurs, MM. Jules Cambon, Paul Cambon et BarrèreÆlle commença dans la matinée, fut interrompue à l’heure du déjeuner et reprise dans l’après-midi.

Tout d’abord, il fut décidé que la négociation devait être scindée. On parlerait d’abord du Maroc, qui était l’objet à recevoir, on passerait ensuite aux cessions territoriales, qui représenteraient pour nous le prix à payer.

Jusque-là Maroc et Congo avaient été mêlés, dans les instructions données à rainbassadeur et dans ses conversations avec le secrétaire d’Etat. Ce mélange n’avait peut-être pas été

146 LA CHRONIQUE DE L AN IQl 1

sans quelque avantage. Nous avions obtenu l’engagement que nous « rédigerions le papier sur le Maroc,» l’engagement encore que le protectorat nous serait reconnu, ce qui était 1 essentiel, et nous avions pu acquérir la connaissance parfaite des convoitises de l’Allemagne.

Notre gouvernement n’allait donc pas à tâtons ! la route était bien eclairee.

On commença par s’occuper de « ce papier dont la rédaction » devait nous être laissée. Au quai d’Orsay, on avait préparé un projet très long où on avait cru prévoir et résoudre toutes les questions. Il souleva de vives objections.

« Si on voulait tout détailler, on entrerait dans une négociation sans fin. C’est alors qu’on tomberait dans le marchandage, car sur les points secondaires où nous voudrions stipuler pour nous des assurances, l’adversaire réclamerait pour lui des garanties. On en viendrait bientôt, si on entrait dans trop de précisions, à se chamailler pour des vétilles. Un autre inconvénient, et très grand, pouvait être la conséquence de notre prétention si elle était admise, de déblayer le terrain de toutes les difficultés possibles dans l’avenir.

« L’énumération que l’on ferait des points sur lesquels nous aurions satisfaction ne serait-elle

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

pas limitative? Tout ce qui iTy serait pas compris ne resterait-il pas en dehors du traité et ne pourrait-il pas être matière à chicanes? En vain nous nous flatterions de n'avoir rien oublié. On ne prévoitjamais tout. Le plus sage n’était-il pas de rédiger des formules générales dans lesquelles toutes les questions particulières viendraient s’encadrer à mesure qu’elles se poseraient.

Ainsi on se garderait contre le risque d’omission. Que ne nous inspirions-nous de ce que nous avions fait en Tunisie? Notre occupation y avait été, au début, entravée par des liens nombreux : capitulations, régime de protection, postes, que le temps avait usés et dont nous avions tini par nous débarrasser. Il fallait en agir de meme au Maroc. Notre intérêt, puisque nous négociions tête à tête avec l’Allemagne, était de ne rien demander qui pût mécontenter les autres puissances. Nous ne devions pas donner à M. de Kiderlen l’occasion de se poser en défenseur de leurs intérêts. Or, deux questions que M. de Selves désirait voir résoudre dans ce traité étaient de nature à inquiéter les tiers : c’était celle du régime des protégés et celle de l’organisation judiciaire.

Le droit des puissances de soustraire, par la protection, certains indigènes à la loi corn-

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mune serait exorbitant dans un pays civilisé ; justement parce qu’il serait exorbitant, il ne pourrait pas survivre à la barbarie marocaine quand nous l’aurions fait disparaître. Nous obtiendrions, comme à Tunis, à la longue, que les puissances renonçassent à créer des privilégiés. Le droit leur en avait été reconnu par un acte international, la convention de Madrid, du 3 juillet 1880; il les intéressait toutes. Nulle part on ne douterait qu’une fois notre protectorat établi au Maroc^ nous en demanderions l’abrogation. Mais, pourquoi formuler cette demande tout de suite? A quoi bon proclamer ce fait indubitable que l’entrée du Maroc sous notre tutelle aurait pour effet de supprimer tôt ou tard les abus dont profitaient les tiers? D’ailleurs, l’Allemagne ne consentirait pas à se dessaisir d’un privilège dont les autres continueraient à jouir; si on parlait des protégés, tout ce qu’on pourrait obtenir d’elle, ce serait son engagement de consentir en même temps que les autres puissances à une modification de la convention de Madrid.

Sur la proposition d’inscrire dans le traité l’organisation judiciaire à instituer au Maroc, des objections furent soulevées, qui paraissaient encore plus fortes.

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

« La justice consulaire était un privilège auquel toutes les puissances étaient attachées. Si nous parlions de la supprimer, M. de Kiderlen ne nous offrirait-il pas de lui substituer des tribunaux mixtes, comme en Egypte ? Or, les tribunaux mixtes seraient plus dangereux que les tribunaux consulaires, parce qu’ayant en eux les éléments d’une justice régulière et impartiale, ils seraient durables. L'institution de ces tribunaux, où des juges français siégeraient avec des Espagnols, des Allemands, des Anglais, nous mettrait une entrave neuve et très solide, que nous ne pourrions pas briser aussi facilement que la vieille entrave de la justice des consuls. Ils établiraient dans le domaine judiciaire un véritable condominium, feraient une large et durable limitation de la souveraineté de la France, Mais une autre considération devait nous détourner d’admettre au Maroc les tribunaux mixtes. L’Angleterre, gênée en Egypte par ces tribunaux, songeait toujours à en demander la suppression. En les introduisant au Maroc, nous donnerions un argument contre elle aux puissances de la Triple Alliance. Quand elle proposerait de les abroger en Egypte, on lui répondrait : « C’est une institution excellente, tellement bonne que votre cordiale

J50 LA CITRONTOUE DE l’aN I 9I 1

amie, la France, Ta adoptée dans son Maroc ; il n’y a donc pas de raison pour la supprimer dans votre Égypte. »

« Faire inscrire dans le traité que nous préparions une disposition désobligeante pour une amie dont nous venions d’éprouver la fidélité, ne serait ni loyal, ni habile. »

La discussion que nous venons de résumer fut très longue, M. de Selves mit à défendre son projet beaucoup de chaleur. Finalement il ne rallia pas entièrement ses collègues è son point de vue. Il fut décidé que M. J. Cambon n’entrerait pas avant dans les détails et que notamment il ne proposerait aucune stipulation visant le régime des protégés et la future organisation judiciaire.

Étant décidé que nous demanderions le protectorat du Maroc avec toutes les conséquences qui en découleraient, que donnerions-nous pour reconnaître le désintéressement de FAllemagne ?

Nous savions que ses visées portaient seulement sur l’Afrique. Elle avait refuséles îles Marquises et Kerléguen et accepté conditionnellement les Comores. Cette offre que nous avions retirée nous n’étions pas disposés à la présenter à nouveau, M. Caillaux disait, d’après VÉcho

de Paris^ que la France aurait Fair de « bazarder ses souvenirs de famille ». Autre raison de garder les Comores : nous n’avions pas^ comme l’avait dit M. Cambon, à multiplier les voisinages entre la France et l’Allemagne. Au contraire, mieux aurait valu en diminuer le nombre en annexant le Togoland. Or, la possession des Comores aurait établi l’Allemagne à portée de Madagascar et lui aurait donné une nouvelle station navale dans Tocéan Indien, où déjà elle possède à Dar-es-Salam une exellente rade. C’est donc seulement en Afrique que nous ferions nos sacrifices. M. de Kiderlen avait renoncé au Congo maritime, qui lui avait été refusé dès le premier jour. Il avail ensuite demandé le moyen Congo, depuis l’Ogoué et l’Alima jusqu’au territoire de rOubangbi. Là encore il avait éprouvé un refus. A ses prétentions, il fallait opposer une offre définitive. Les yeux sur la carte, on traça un quadrilatère irrégulier dont le côté sud reposant sur le cours de la Sangha et le côté est sur le cours du fleuve Oubanghi jusqu’à l’embouchure de la Lobay,sur une longueur de 4^0 kilomètres. De la Lobay partait, vers le nord, à travers le territoire de l’Oubanghi, qu’elle écornait largement, une ligne qui rejoignait Laï, sur le Logone, puis inclinait à l’ouest vers

152 LA CHRONIQUE DE l’aN IQll

le Cameroun, dont l’ancienne frontière formait le quatrième côté (côté ouest) du quadrilatère.

A cette grande concession nous en ajouterions une autre : celle d’un triangle partant d’Ouesso sur la Sangha et dont le plus grand côté rejoindrait la mer, au nord de Libreville et de la baie de Corisco. Ce dernier territoire comprenait les trois quarts du domaine concédé à la compagnie de N’Goko-Sangha.

Par ces offres, que M. de Selves trouvait trop larges, serait effectuée la « coupure » contre laquelle l’opinion publique devait se prononcer, dès que le projet en serait divulgué.

Ou’aurions-nous en échange ? car tous les ministres et surtout M. Caillaux insistaient pour que la tractation eût le caractère d’un échange et non celui d’une compensation, M. Caillaux aurait voulu qu’on redemandât le Togoland. Mais après les dernières explications de M. de Kiderlen (17 août), il n’y avait aucune chance que TAllemagne consentît à se dessaisir de cette colonie.

A la rigueur,si on lui avait donné le Gabon... Mais justement on avait, à Paris, le 90 juillet, avec un peu trop de précipitation réuni Togoland et Gabon dans le même refus, refus d’accepter Tun pour compenser le refus de donner

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

l’autre. Ce que nous pourrions obtenir, c’est un morceau de la « têtedu Canard », unpeuplus que le « bec » peut-être, mais pas beaucoup plus, car les Allemands ne voudraient pas nous abandonner des minerais de fer qui se rencontrent en abondance dans la partie nord-est du Cameroun.

Telle qu’elle était, l’affaire parut acceptable. Certains ministres la trouvaient même bonne.

D'autres étaient maussades : M. Caillaux, parce qu’il ne pouvait pas rattraper le Togoland, et M. de Selves à cause de la « coupure » inscrite dans le traité du Congo, et à cause des stipulations sur les Protégés et sur la Justice qui n’étaient pas dans le traité du Maroc. La mauvaise humeur du ministre des Affaires étrangères avait une autre cause, que l’on ignorait. Il avait appris la mission de M. Pondère, dont les Allemands à dessein exagéraient la portée. Dans son entourage, on disait que M. Caillaux avait pris ou laissé prendre en son nom des engagements téméraires, — ce qui était fort au delà de la vérité, car il n’y avait eu entre un intermédiaire et M. de Lancken que des conversations sans nulle conclusion. M. de Selves, relevant le bruit qu’il avait été tenu au courant de ces pourparlers clandestins, protestait qu’il n’en avait rien su

Itt

que par hasard. De l’existence d’une négociation occulte menée sous la négociation officielle il avait eu des preuves, qu'étaient venues confîrmer des paroles échappées à des diplomates allemands. M. de Schoën lui-même, quand M. de Selves lui avait fait connaître sommairement les concessions que la France était prête à faire, avait dit qu’on avait offert plus à Berlin, et sur la demande : « Oui ? » il avait répondu : « L'ambassadeur, je crois ». Justement, M. Cambon était arrivé à ce moment-là. Ce que venait de dire M. de Schoën fut répété et aussitôt contredit : (( 11 avait été question avec M. de Kiderlen d’échanges. On avait examiné plusieurs hypothèses. Mais jamais aucun engagementliânt la France n’avait été pris; aucune offre n’avait été faite de la part de la France ». M. de Schoën n’insista pas. Ces offres « plus grandes que celles du gouvernement », si M. de Schoën les attribuait à l’ambassadeur, c'est parce qu’il ne voulait pas rompre le secret promis sur la mission dont avait été chargé M. Fondère. Ainsi pensait M. de Selves ; et les dissentiments entre lui et M. Caillaux n'étaient pas sans être pressentis autour d’eux et sans préoccuper certains de leurs collègues.

Pendant les dernières journées du mois d’août

et tandis que les rapports se tendaient entre le quai d’Orsay et la place Beauvau, on s'occupa de la rédaction des instructions de M. Cambon. Elles lui furent remises par M. de Selves avec une carte où étaient marquées les limites de nos concessions qui, en principe, étaient ne varieiar ; une certaine latitude, dont il ne devait pas user, était pourtant laissée à l'ambassadeur, si on lui demandait d'élargir quelque peu les territoires dont nous acceptions de nous dessaisir dans la région de rOubanghi. L'événement montra qu’il n'avait pas employé tout le crédit territorial qu’on lui avait ouvert. Il ne donna que vingtquatre kilomètres de rivage au lieu de quatre cents qu’il était autorisé à céder.

Finalement aussi les clauses relatives aux Protégés et à la Justice, que, contrairement à l’avis adopté dans la conférence des ministres et des ambassadeurs, M. de Selves avait rétablies dans ses instructions, furent heureusement introduites dans le Traité Marocain.

La négociation sur le Maroc.

(4 septembre-4 octobre.)

Les deux négociateurs se retrouvèrent en

LA CHRONIQUE DE l’aN IQll

présence le 4 septembre. L’ambassadeur lut le projet de traité sur le Maroc, dont les principales stipulations en notre faveur étaient :

La limitation à ^5 ans du régime d’égalité douanière;

2® La substitution d’une organisation judiciaire nouvelle à celle des consulats ;

3 ^ L’abrogation du régime des protégés ;

4 ^^ La représentation diplomatique de l’Empire chérifien à l’étranger.

M. de Kiderlen trouva tout de suite que c’était beaucoup. Il ne pourrait sans doute pas nous accorder satisfaction sur ces quatre points principaux. Sur tous les autres, pas d’objection fondamentale ; mais la représentation diplomatique ! Il répétait pourtant qu’il était prêt à nous reconnaître par une lettre annexe au traité le droit d’établir notre protectorat. Le signe du protectorat, c’est justement la substitution de l’État protecteur à l’État protégé dans la direction des relations internationales. Protectorat implique exercice de la représentation diplomatique, ou c’est un mot vide de sens. M. de Kiderlen ne semblait pas s’apercevoir de cette contradiction. D’ailleurs, on n’allait pas discuter tout de suite. Aujourd’hui on n’échangerait que des idées générales.

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

Il connaissait maintenant celles de la France sur la position qu’elle désirait acquérir au Maroc ; il désirait, avant de les discuter, avoir un aperçu des concessions que la France voudrait bien faire au Congo. L’ambassadeur déclara conformément à ses instructions, qu’il devait régler la question marocaine avant d’aborder la question des échanges territoriaux. Il se maintint sur ce terrain et laissa seulement M. de Kiderlen jeter un coup d’œil sur une carte du Congo qui avait été jointe à ses instructions et que déjà nous avions communiquée à l’Angleterre et à la Russie. Mais cette carte il ne la laissa pas étudier; il la remit dans sa serviette et n’entra dans aucune précision géographique. Quand on en aurait fini avec le Maroc, on irait au Congo. Les concessions que nous y ferions dépendraient de celles qui nous seraient faites au Maroc.

Après ces préliminaires, les négociateurs se séparèrent. Il semble alors qu’on voulût nous intimider avant que la discussion ne commençât. Le sous-secrétaire d’Etat Zimmermann manifesta à plusieurs diplomates de nos amis une assez vive irritation. La France, disait M. Zimmermann, faisait des propositions inadmissibles. Elle voulait tout au Maroc ; elle n’y garantissait

LA CHRONIQUE DE L*AN IQll

même pas Tégalité économique ; et elle ne consentait pas à dire ce qu’elle abandonnerait en échange des grands avantages auxquels elle prétendait. Jamais l’Allemagne n’accepterait de telles propositions. Plutôt la guerre que de se laisser jouer !

Faisant écho au sous-secrétaire d’Etat, toute la bureaucratie de la Wilhelmstrasse clabaudait. La France parlait de retenir sous ses armes la classe libérable à la fin de septembre. Elle pensait donc à appuyer par la force ses inacceptables prétentions ! Si on espérait par ces grognements nous impressionner, nous faire faiblir au moment où M. de Kiderlen apporterait ses contre-propositions, le calcul fut déçu.

C’est le 7 septembre, que nous connûmes dans quelle mesure l’Allemagne voulait bien se désintéresser du Maroc.

On nous concéderait la représentation diplomatique du Maroc, sous cette réserve que nous communiquerions à l’Allemagne les traités que nous ferions, au nom du Sultan, avec les autres puissances.

Pour les tribunaux consulaires, M. de Kiderlen n’en accepterait la suppression que s’ils devaient être remplacer par des tribunaux mixtes.

Il lui était impossible de renoncer pour

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

TAllemagne au régime de « la protection » en faveur des indigènes, tel que Tavait institué la convention de Madrid.

Enfin, dans les sociétés concessionnaires des chemins de fer marocains, la part d'exploitation serait proportionnée à la part de capital détenue par les ressortissants de chaque puissance, c'està-dire que 3 o p. loo de capital, par exemple, donnerait droit à 3 o p. loo d’employés dans le personnel.

Ces demandes furent toutes repoussées. La France ne pouvait pas s'engager à soumettre les actes diplomatiques marocains au contrôle allemand; elle ne voulait pas des tribunaux mixtes ; elle persistait à vouloir abroger le régime des protégés, qui serait intolérable quand le pays serait placé dans un cadre civilisé. Enfin nous ne voulions nullement réserver aux étrangers telle ou telle part dans le personnel d'exploitation des chemins de fer. Les chemins de fer étaient des services publics, dont les directions responsables devaient conserver le droit de choisir leurs agents et leurs employés.

M. de Kiderlen répondait qu’il avait en vue de ne pas laisser éliminer l’industrie allemande du Maroc ; que d’ailleurs il avait encore des propositions à ajouter aux premières; que la

LA CHRONIQUE DE l’aN I9II

discussion ne pourrait utilement commencer que sur l’ensemble. On attendit quelques jours avant que cet « ensemble » ne fût découvert.

Lenégociateurallemandexposaalors que, dans le domaine économique, il désirait appliquer, en en précisant et en étendant un peu la portée, l’Accord de 1909. Les capitalistes allemands auraient une part de 3 o p. 100 et les Français de 70 p. 100 dans toutes les entreprises des travaux publics, excepté dans le Sous, la région ü’Agadir. Là, la proportion serait la même, mais inverse, quant aux bénéficiaires. C’est la France qui devrait se contenter de 3 o p. 100, et c’est l’Allemagne qui aurait 70 p. 100. »

Admettre une telle prétention contraire à l’égalité économique dont M. de Kiderlen se disait le champion eût équivalu à établir un véritable condominium frano-allemand. Dans le Sous, l’Allemagne nous eût primé économiquement, et la primauté économique n’aurait pas tardé à lui inspirer des ambitions de primauté politique.

En outre, si nous reconnaissions à l’Allemagne un droit quelconque, nous léserions toutes les autres puissances. Impossible donc d’accéder à cette demande de M. de Kiderlen, et

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

nous la portions à la connaissance de l’Angleterre et de la Russie.

Ce n’est pas à une participation déterminée dans l’exécution des travaux publics que TAllemagne limitait ses prétentions. Elle voulait encore que les ports marocains pussent être ouverts au commerce étranger sur demande.

Tout de suite, il lui fut répondu : non. Ce n’était pas seulement nos intérêts et notre dignité que nous défendions. La France n’avait à accorder aucun privilège à l’Allemagne. Toutes les puissances devraient être au Maroc sur le pied de l’égalité. Toutes pourraient demander l’ouverture des ports ; il était inadmissible que l’Allemagne se fît adjuger un droit d’initiative qui appartenait à tous les Etats.

L’exposé de ces propositions allemandes avait occupé tous les entretiens jusqu’au milieu de septembre. A mesure qu’elles étaient présentées, le négociateur français avait fait connaître qu’il ne pouvait en accepter aucune. C’est à chercher des solutions qu’on employa la deuxième quinzaine de septembre.

M. de Kiderlen, instruit du mauvais effet qu’avait produit, dans toute l’Europe, la divulgation de ses prétentions à un traitement privilégié dans les sociétés de travaux publics, les

abandonna.il ne réclamerait plus ni les 70 p. 100 dans le Sous, ni les 3 o p. 100 ailleurs. Les capitalistes s’entendraient entre eux sans que les gouvernements intervinssent. 11 demanda seulement que « les propriétaires des mines et d’autres exploitations industrielles fussent autorisés à créer, en conformité avec les règlements qui seraient édictés en s’inspirant de la législation française^ des chemins de fer d’exploitation, destinés à relier leurs centres de production aux lignes d’intérêt général et aux ports. »

La demande n’avait rien que de légitime.

Elle fut accordée. C’est l’article 7 du traité.

Sur l’exploitation des services publics, il insista vivement pour s’en faire réserver une part, mais à la fin il dut se désister. L’article 6 du traité stipula que « l’exploitation des grandes entreprises, routes, chemins de fer, ports, télégraphes, serait réservée à l’Etat marocain ou librement concédée par lui à des tiers ». Or, « l’État marocain », ce serait la France. Le secrétaire d’État aurait voulu que les deux gouvernements s’entendissent pour le tracé des lignes de chemins de fer. Sa demande ne fut pas admise. La France s’engagea seulement, dans « la lettre annexe »,« à faciliter, dans la mesure du possible, la jonction des régions mi-

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

nières avec les lignes d’intérêt général ». Conforme au bien du pays, cet engagement ne pouvait pas être refusé. Notre intérêt, en construisant des chemins de fer, nous aurait commandé, même si nous ne l’avions pas promis, de les faire aboutir dans les régions où ils trouveraient du trafic.

La représentation diplomatique qui nous avait été contestée dès le premier jour, l’article 3 nous reconnaissait le droit de l’exercer, et le premier paragraphe de « la lettre annexe » assurait à la France Padhésion de PAllemagne au « protectorat » si nous croyions devoir l’assumer sur le Maroc. Le résident de France à Tanger serait le ministre des Affaires étrangères du Sultan.

Sur l’ouverture des ports, M. de Kiderlen ne maintint pas sa première prétention. Il s’était rabattu sur Agadir, demandant qu’on l’ouvrît seul et sans retard. C’était pour favoriser, disait-il, les intérêts de ses nationaux dans le Sous. Nous consentîmes seulement à lui donner, par un paragraphe de « la lettre annexe », l’assurance qu’Agadir serait un des ports dont nous pi'oposerions en premier lieu l’ouverture.

La durée du régime de l’égalité économique entre nous et les autres ne fut pas limitée à

164 LA CHRONIQUE DE l’aN IQll

25 ans (article 4 )- Touchant les exportations des minerais de fer, il fut promis que « leur production et leurs moyens de travail ne seraient frappés d’aucun impôt spécial » (art. 5 ); engagement fut pris (art. 5 ) qu’aucune remise de taxes minières ne serait accordée à qui que ce fût, sous quelque prétexte que ce fût; enfin le droit de préemption que nous avaitreconnu l’Espagne sur sa Guinée fut transféré par nous à l’Allemagne (lettre annexe). Restaient à régler trois autres grosses questions : celle des limites du Maroc, celle des protégés, celle de la justice.

Qu’était ce Maroc au sujet duquel nous traitions? M. de Kiderlen aurait préféré ne pas le dire. Il consentit à la fin à écrire dans la lettre annexe que « le Maroc comprend toute la partie de l’Afrique du Nord s’étendant entre l’Algérie, l’Afrique occidentale française et la colonie espagnole du Rio de Oro », et que l’Allemagne (( resterait étrangère aux accords particuliers que la France et l’Espagne croiraient devoir prendre entre elles au sujet du Maroc ».

Sur les protégés, la discussion fut longue et animée. L’Allemagne, disait son négociateur, ne pouvait pas se placer au Maroc dans une position inférieure en renonçant au droit

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d’avoir des protégés. — Engagez-vous, lui demandions-nous, à accepter l’abrogation de ce régime en même temps que les autres. — Pas l’abrogation, la révision, proposait M. de Kiderlen. — Mais révision n’engage à rien. On peut réviser sans rien changer. Réviser, c’est procéder à un nouvel examen après lequel on peut estimer que les choses sont en parfait état. Donc révision est insuffisant. — Abrogation dit trop. — Révision ne dit pas assez. Que ne mettons-nous « modification » ? Modifier, c’est changer une chose en quelqu’une de ses parties. « Modification » promet donc un changement, ce que ne fait pas du tout « révision » et ce que fait trop (( abrogation ».

Ce débat grammatical se termina sans dommage pour aucun des mots en compétition. On les employa tous les trois. Par l’article 12 a les deux gouvernements s’engagèrent à provoquer la révision des listes et de la situation des protégés... Ils convinrent également de poursuivre toutes modifications que comporterait le changement du régime des protégés ». La lettre annexe, commentant cet article, précisa que « le changement du régime des protégés implique Vabrogalion^ si elle est jugée nécessaire ».

Sur l’organisation judiciaire, il fut encore

plus difficile que sur les protégés d’amener le négociateur allemand à composition. Pendant longtemps il s’en était tenu à sa proposition d’instituer des tribunaux mixtes sur le modèle égyptien. Plutôt que d’adopter cette organisation, nous aurions mieux aimé passer sous silence la question de la justice et nous en remettre au temps pour nous délivrer, comme il l’avait fait à Tunis^ des entraves des tribunaux consulaires.

A contre-cœur, M. de Selves avait autorisé l’ambassadeur à ne pas insister s'il croyait devoir se heurter à une intransigeance absolue. Avant de renoncer à la satisfaction si vivement désirée par son gouvernement, M. Cambon fit, quelques jours avant la fin de septembre, une nouvelle tentative. Cette fois, il rencontra des dispositions plus conciliantes. « Si M. de Kiderlen avait proposé l’institution des tribunaux mixtes, c’est parce que seule elle avait chance d’être acceptée par le Reichstag, qui aurait à dire le mot décisif sur toute atteinte portée aux capitulations. Toutes les autres demandes de la France pouvaient être adoptées sans ratification de l’Assemblée. Mais il faudrait lui en référer si on touchait aux tribunaux consulaires. Or il valait mieux n’avoir pas à

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

soumettre à l’épreuve d’un vote un traité qui serait certainement avantageux pour les deux parties mais que l’opinion, en Allemagne aussi bien qu’en France, échauffée qu’elle était par les polémiques de presse, jugeait mal et continuerait de mal juger jusqu’à la fin de l’accès de fièvre. »

Du moment que le négociateur allemand donnait des raisons, on pouvait par des raisons contraires espérer le faire changer d’avis. « On ne lui demandait pas de donner son adhésion immédiate à une organisation judiciaire que la France ne pouvait pas encore créer. Mais pourquoi ne donnerait-il pas à une organisation à venir une adhésion de principe, comme celle qu’il avait donnée à l’abolition du régime des protégés. Il avait là une occasion de marquer sa bonne volonté de ne laisser subsister au Maroc aucune cause de dissentiment.

<( Tôt ou tard, la France soustrairait le Maroc au régime des capitulations. Pourquoi ne pas dire que l’Allemagne se prêterait, le moment venu, à cette émancipation ?

(( On avait trouvé une formule (l’article 9) d’après laquelle les plaintes portées contre les autorités marocaines par les étrangers seraient déférées à l’arbitrage du consul de France et du

168 la chronique de l’an 1911

consul de la puissance intéressée ou, s’ils ne pouvaient se mettre d’accord, à l’arbitrage d’un tiers arbitre désigné par les deux consuls ou par leurs gouvernements.

(( Pourquoine pas ajouter quelque chose à cet article, quelque chose qui laisserait prévoir une réforme du système judiciaire marocain.

M. deKiderlen, après quelque résistance, se rendit et on écrivit (paragraphe final de l’article 9) : (( La procédure de l’arbitrage des consuls restera en vigueur jusqu’au jour où aura été institué un régime judiciaire inspiré des règles générales de législation des puissances intéressées et destiné à remplacer, après entente avec elles, les tribunaux consulaires. »

Le futur régime judiciaire du Maroc serait notre œuvre, puisque la France serait, avec son Protectorat politique, « la plus intéressée » des puissances dans l’Empire chérifien ; et l’Allemagne s’obligerait explicitement dans la lettre annexe « à consentir à la suppression de ses tribunaux consulaires, en même temps que pour les autres puissances, au jour de l’entrée en vigueur du « futur régime ».

Septembre s’était achevé et ces longs pourparlers continuaient encore. Le gouvernement français, pointilleux à bon droit, examinait les

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articles du traité mot par mot, demandant toujours plus de précision. Ces minuties et les indiscrétions de la presse causaient de l’humeur à M. de Kiderlen. Le 4 octobre, il se répandit en plaintes amères : « Les journaux disaient tout... Ces pratiques déconsidéraient la diplomatie. 11 fallait y mettre fin... 11 avait fait toutes les concessions possibles... et le gouvernement français lui proposait toujours de nouveaux remaniements... Rien que sur la justice, où il avait fait preuve de tant de bonne volonté, il y avait eu cinq rédactions... Si on ne s arrêtait pas, jamais on ne finirait... Lui aussi, s’il ne se croyait pas lié par les engagements pris demanderait des modifications... Ainsi, pour 1 Espagne, il supprimerait volontiers de la lettre le paragraphe qui la concernait; de même pour l’arbitrage...à quoi sert de stipuler qu’on aura recours à l’arbitrage ? Quand il est possible, on y va même s’il n’est pas écrit qu’on doive y aller... Quand il n’est pas possible, on se bat en dépit

de tous les textes !... Pourtant il ne demandait pas à revenir sur ce qui avait été accepté. La France avait maintenant le Maroc...

Et le 11 octobre, dans le cabinet du secrétaire d’État, les deux négociateurs posèrent leur paraphe au bas du projet de traité — projet encore.

car il ne deviendrait définitif qu'après l’entente sur le Congo.

Le soir, le comte Osten-Sacken, ambassadeur de Russie, et Lord Granville, conseiller de l’ambassade d’Angleterre vinrent apporter leurs félicitations à M. Cambon. Ces deux diplomates avaient connu jour par jour la négociation.

Quand ils comparaient ce que nous avions au Maroc avant cette négociation avec ce que nous y possédions après, quand ils mettaient en balance ce que TAllemagne nous avait au début offert — un « désintéressement » entouré de tant de restrictions ! — et tout ce que finalement elle nous avait cédé, ils trouvaient que la France avait à se réjouir d’un grand succès.

Nous avions obtenu, en effet, le droit à la représentation diplomatique, et à l’occupation militaire du Maroc, l’adhésion à l’institution formelle du Protectorat, à la réforme judiciaire et à Tabolition du privilège des protégés. Nous nous étions en plus affranchis de toute servitude économique. Par l’Accord de 190g, les deux gouvernements s’étaient promis « de chercher à associer leurs nationaux » ; le traité de 1911 disait, dans sa « lettre annexe », « qu’ils seraient heureux de voir se former des associations »

entre leurs ressortissants respectifs. Dire qu’on

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

sera heureux de voir telle ou telle chose n’est qu’une formule de politesse et ne contient pas d’engagement contractuel.

En apposant son paraphe sur le traité provisoire le 4 octobre, M. de Kiderlen avait pu dire non sans quelque mélancolie : « J’ai fait tout ce que j’ai pu. Maintenant le Maroc est à vous ! » Et c’était une vérité. L’Empire chérifien que le discours de Tanger avait proclamé <c une terre libre», dont l’Acte d’Algésiras avait garanti l’indépendance et l’intégrité, que Ton avait voulu encore nous disputer en allant à Agadir, cet empire, cause d’une si longue et si dangereuse discorde, tombait dans nos mains, avec le consentement même de la Puissance qui, depuis sept ans, y avait fait obstacle à nos légitimes ambitions.

Quel prix allions-nous payer cette conquête ?

La Négociation sur le Congo.

Les instructions délibérées dans la conférence des ministres et des ambassadeurs du 22 août, rédigées du 28 au 3 o et emportées par

LA CHRONIQUE DE l’aN IQll

M. Cambon, n avaient pas tardé à être ébruitées. Dès les premiers jours de septembre, des protestations avaient été murmurées contre « la coupure » que, disait-on, le gouvernement consentait à faire, au profit de l’Allemagne, au centre de notre Afrique équatoriale. Ces protestations prirent une grande véhémence quand le Temps eut publié, le i 4 septembre, la carte sur laquelle étaient marquées les cessions territoriales que notre ambassadeur avait été autorisé à offrir.

M. de Selves ne s’était résigné qu’après une grande résistance, dans la conférence du 22 août, à amener l’Allemagne sur le Congo. Il aurait préféré que nos abandons, puisque nous devions en faire, ne portassent que sur la région de rOubanghi. Son projet, sans lignes bien précises, se rapprochait de celui que devait soutenir et présenter sans succès, en Allemagne, un ancien gouverneur du Cameroun, M. de Putkammer. Les autres ministres voyaient la « coupure » sans aucun enthousiasme. Ils s’y étaient pourtant résignés, parce que, M. de Kiderlen ayant catégoriquement déclaré que l’accès aux fleuves était « le point central de la négociation », il fallait l’accorder à l’Allemagne, si on voulait aboutir.

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

M. de Selves ayant fait résistance au projet de « la coupure », auquel ses collègues n’avaient montré que de la répugnance, une manœuvre de sa part pour le faire échouer n’aurait peutêtre pas été d’une parfaite correction, mais en l’exécutant il n’aurait pas manqué de logique. Pourtant l’indiscrétion qui devait finalement avoir le très heureux effet de substituer à « la coupure » les deux « piqûres », ne fut pas commise au quai d’Orsay. A la réflexion on avait vite compris que l’opinion publique opposerait une résistance invincible à la ratification d’un traité qui aurait divisé nos possessions d’Afrique équatoriale en deux tronçons sans communication entre eux. Voulut-on soulever les sentiments patriotiques de la France, afin de justifier par leur efiervescence le changement qu’on apporterait aux instructions de notre ambassadeur ? C’est probable. Une justification était nécessaire, car nous avions, à la fin d’août, fait connaître à la Russie et à l’Angleterre les sacrifices auxquels nous étions résignés ; d’autre part, sans entrer dans une discussion, notre ambassadeur avait dû répondre, avec l’approbation de M. de Selves, aux questions posées parM. de Kiderlen sur les « compensations » et lui laisser jeter un coup d’œil sur la carte

LA CHRONIQUE DE l’aN IQll

OÙ étaient tracées les frontières que nous avions en vue. Il fallait pouvoir dire aussi bien à nos alliés qu’à notre antagoniste : « Impossible d’aller aussi loin que nous l’avions cru. L’opinion publique nous l’interdit; si nous nous en tenions à la première combinaison, le traité ne serait pas accepté par le Parlement. » C’est pour émouvoir le sentiment national, pour qu’il donnât à notre diplomatie un solide appui que l’on fit publier la carte dans le Temps du i 4 septembre. L’honneur de cet appel au pays revient à M. Caillaux.

Les négociations sur le Maroc étaient alors à peine commencées. On ne parlait pas encore du Congo. Cependant la publication du parut

à M. de Kiderlen mettre un atout dans son jeu. Il fît remarquer qu’elle ressemblait beaucoup à celle sur laquelle il avait pu donner un regard. L’ambassadeur le contesta... La carte du Temps était certainement l’œuvre d’un journaliste ingénieux, qui l’avait dressée d’après les probabilités. Elle n’avait aucun caractère officiel, n’était pas identique à la carte qu’il avait apportée de Paris, et qui d’ailleurs comportait une indication et non une proposition.

L’ambassadeur, quand il tenait ce langage, avait déjà reçu du quai d’Orsay (apportées par un expert colonial, M. Rognon) les propositions

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

qu’il devrait substituer au projet du 22 août. Par ces propositions nouvelles, nous nous épargnions la « coupure », trop douloureuse en vérité, et nous la remplacions para le couloir ». Nous aurions donné à l’Allemagne, à partir de la Likouala, au sud de la Sangha, tout le territoire, dont l’abandon avait été consenti, dans la conférence des ministres et des ambassadeurs, tout, moins une bande de trente kilomètres le long des fleuves Congo et Oubanghi. Cette bande restée française eut été le couloir » par lequel le Gabon aurait gardé le contact avec les territoires de l’Oubanghi-Chari et du Tchad.

C’est sur ce projet que s’ouvrit la discussion après l’élimination du plan Putkammer. L’ambassadeur demandant de ne pas aller jusqu'au Congo et jusqu’à l’Oubanghi, le secrétaire d’Etat, rappela que l’accès à ces fleuves était pour l’Allemagne la condition sine quâ non de l’accord. Il ne pouvait pas céder. La combinaison du couloir était inacceptable. Ni l’Empereur, ni le chancelier, ni le peuple allemand ne s’y résigneraient. Le gouvernement français avait changé d’avis. Pourquoi ? A cause de son opinion publique! Le gouvernement allemand, lui, n’avait pas changé, son opinion publique ne le lui avait pas permis et ne le lui permettrait pas.

176 LA CHRONIQUE DE l’aN I 9II

Pendant quatre jours, du i 4 au i8, les deux négociateurs s’obstinèrent. « Avait-on donc en France oublié le Maroc, disait l’un? Si on ne s’entendait pas au Congo, il n’y aurait plus d’entente marocaine. Ce serait alors la rupture complète... — « Eh bien oui, répondait l’autre, la France romprait plutôt que d’accepter lu coupure de ses possessions africaines. Elle ne pouvait et ne voudrait pas plus donner tout le moyen Congo, isoler tout le Congo supérieur, qu’elle n’avait voulu donner le Gabon. La seconde prétention était aussi inadmissible que la première.

Enfin, M. Rognon, qui connaissait bien le Congo et qui n’attachait pas une grande valeur aux rives de la Sangha, suggéra une idée ingénieuse dont l’adoption ménagerait une satisfaction à l’Allemagne. Nous pourrions abandonner deux accès aux fleuves, chacun d’une largeur de 4 kilomètres. Le premier serait situé sur le Congo, à l’embouchure de la Likouala, au sud de la Sangha, qui, sauf sur un parcours de peu d’étendue au sud d’Ouesso, poste conservé à la France, deviendrait allemande ; l’autre serait situé à l’embouchure de la Lobay, sur l’Oubanghi, au nord de Mougoumba, point où s’arrête la navigation et point désigné pour

le terminus du chemin de fer du Cameroun.

Mongoumba resterait français.

C’était la combinaison des deux « piqûres ».

Entre elles, la France conserverait un territoire en forme d’arc de cercle irrégulier, d’une superficie à peu près égale à celle de la Belgique et de la Hollande réuniess.

Ainsi seraient conciliées les prétentions rivales. L’Allemagne toucherait aux fleuves qui sont les grandes artères de l’Afrique équatoriale, mais ses acquisilions ne formeraient pas une barrière entre les deux moitiés des possessions françaises.

M. Cambon, exposant cette idée transactionnelle dont les amis du regretté M. Rognon revendiquent pour lui la paternité, trouva en M. de Kiderlen unauditeur attentif. « La France faisait enfin une offre discutable. » Les « piqûres » permettraient au secrétaire d’Etat de dire qu’en atteignant les fleuves, il tenait ce qu’il avait demandé. Après vingt-quatre heures de réflexion il les accepta.

Les ministres français, quand ils avaient été avisés de la possibilité d’un accord sur les bases imaginées par M. Rognon, ressentirent un grand soulagement. La rupture avec toutes ses suites redoutables était conjurée ! Leur satisfaction fut

LA CHRONIQUE DE l\n IQll

d’autant plus grande qu’ils sentaient moins de vigueur dans l’appui que leur donnaient l’Angleterre et la Russie depuis qu’on avait abordé avec le Congo le chapitre des « compensations ».

L’Angleterre nous avait soutenu dans notre bataille diplomatique pour le Maroc avec cette fermeté et cette loyauté qu'elle met toujours au service de ses alliées. Nous la sentions à notre côié, prête à toute intervention si les exigences de l’Allemagne avaient été inacceptables. Mais elle, qui ne s’était pas effacée pour rien devant nous au Maroc, ne trouvait pas tout à fait injustifiée la prétention de l’Allemagne de nous faire payera son tour son effacement.

Nos amis et nos alliés considéraient notre succès au Maroc comme assez complet et assez décisif pour que dans la fixation du prix nous nous montrions larges.

Nous sentions que très probablement ils ne nous auraient pas approuvé si nous avions fait échouer la négociation, après que, sur le principal objet en cause, elle s’était conclue en notre faveur. L’Angleterre aurait été jusqu’à la guerre pour empêcher l’Allemagne de s’établir à Mogador ; la ferait-elle, la question marocaine étant résolue, pour disputer à l’Allemagne la possession de quelques dizaines

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

de milliers de kilomètres carrés dans l’intérieur de PAfrique ? La question posée sur le Maroc était pour Popinion publique anglaise une question nationale à cause de Gibraltar, surtout à cause des engagements pris avec nous en 1902 ; la question se posant sur le Congo n'aurait plus été qu’une question française, et pas même une question 'd’intérêt, une question de sentiment, d’amour-propre. La rupture sur le Congo eût été la rupture sur le mauvais terrain pour nos amis et par conséquent pour nous.

L’Angleterre nous avait clairement indiqué qu’elle désirait l’arrangement, même à haut prix, quand, l’offre par nous, en août, du territoire de l’Oubanghi-Chari avait été portée à sa connaissance. Si cette offre avait été acceptée, l’Allemagne serait devenue la voisine de l’Angleterre sur les confins du Soudan égyptien.

Voisinage peu désirable, contre lequel sir Edw. Grey n’avait pourtant formulé aucune objection, tant il tenait à faciliter l’accord. Toutes ces considérations rendaient aussi satisfaisante que possible la combinaison des « piqûres ».

Les journaux inspirés s’employèrent, dès qu’elle fut divulguée, à la faire accepter par l’opinion publique. Les coloniaux français, sachant que leurs grandes compagnies, sur les territoires

180 LA CHRONIQUE DE l’aN IQll

cédés à rAllemagne, conserveraient leurs privilèges et n’ayant pas la perspective peu engageante d’avoir à réclamer des indemnités au gouvernement, ne firent pas entendre de protestations. Il n’en fut pas de même en Allemagne. La solution adoptée par le chancelier et le secrétaire d’Etat excita la fureur des pangermanistes et des coloniaux.

Le pangermaniste est, pour le gouvernement allemand, comme une espèce de chien de garde qu’il tient ordinairement à la chaîne. Cette fois l’animal s’échappa, hlxcité parles gens d’affaires du parti colonial, par les grands industriels de Westphalie, il remplit fair de ses aboyements: (( Il ne fallait pas consentir à des échanges qui étaient une duperie. On avait parlé de donner îi la France une partie de la « tête du Canard ». Mais, dans cette « tête » il y avait les monts Mandana, avec des millions de tonnes de fer.

Allait-on se dessaisir de cette richesse ? Si on la conservait en cédant seulement le « bec »

quel abandon ce serait encore ! car le bec était d'une valeur inestimable ! On n’avait rien adonner contre rien, car la France ne donnait rien. Elle avait d’abord offert J\oo kilomètres de rivage le long du Congo et de l’Oubanghi, et elle les avait repris. Il fallait en revenir au premier

AFFAIRES ÉTRANGÈRES

plan de M. de Kiderlen, qui avait été le partage du Maroc.

Une personnalité allemande le disait dans une interview du Matin^ le 19 octobre ; et la Posl^ pangermaniste toujours rageuse et provocante, et la Gazette de Cologne qui, pourtant, observe assez docilement, d’ordinaire, les consignes du bureau de la presse, répétaient, avec quantité d'autres journaux : Restons au Maroc ! Ayons-y notre part !

Ce soulèvement de son opinion pulilique, auquel il ne s'attendait pas, indisposa M. de Kiderlen. S’il l’avait pu, il aurait probablement retiré l’adhésion qu’il avait donnée à la combinaison des piqûres. Ne le pouvant, il chercha à remporter quelque grand avantage qui lui ramenât les coloniaux et calmât la mauvaise humeur du Reichstag. Dans les derniers jours d’octobre, il demanda que la France abandonnât à l’Allemagne le droit de préemption qui lui appartient sur le Congo belge, dans le cas où la Belgique viendrait à vouloir s’en dessaisir.

On lui objecta immédiatement que, dans une conversation antérieure, il avait dit n’avoir aucune visée sur le Congo belge. Pourquoi ce changement ? Le secrétaire d’État s’expliqua : l’accès qu’il avait obtenu aux fleuves n’était « pas

sérieux » ; il fallait à rAlleniagrie un dédommagement ; elle le trouverait dans la promesse qu’on lui ferait d’avoir sa part si la Belgique liquidait un jour son domaine coloniaU

Nous ne pouvions pas, faisait répondre de ParisM. Caillaux, qui s’était saisi de la question, céder un droit qui n’était pas transférable.

Mais M. de Kiderlen insistait. Il demandait un engagement, au moins dans la lettre qui serait annexée au traité. Ce serait une clause secrète qui sauvegarderait les droits de l’Allemagne... Si on ne voulait pas lui accorder cette satisfaction, il ne signerait pas le traité.

Cette exigence in extremis^ énergiquement repoussée, fut portée à la connaissance des gouvernements intéressés à l’équilibre africain. Et l’on se mit à chercher comment on pourrait sortir de l’impasse.

Nous ne pouvions nous flatter, malgré le droit de préemption à nous reconnu, que, si jamais la Belgique renonçait au Congo belge, nous pourrions en prendre possession sans nous entendre avec les puissances limitrophes. Le morceau était trop gros pour un seul. A vouloir le retenir en entier nous nous serions fait une querelle avec l’Angleterre, qui n’aurait pas voulu que l’équilibre africain fut rompu au profit d’une

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grande puissance. On aurait donc à négocier au moins avec elle, dont les possessions au sud et au nord louchent au Congo belge. Ce qu’on ferait certainement avec l’Angleterre, sans y être obligés par aucune promesse, l’Allemagne dont la colonie de l’Est-Africain a un contact, entre le lac Tanganyka et le lac Kier, avecThérilage africain du roi Léopold, demandait qu’on s’engageât à le faire avec elle. Ou’elle le demandât à l’avance, c’était déplaisant ; qu’on le lui accordât à elle seule, c’eût été humiliant dans les circonstances où l’on se trouvait.

M. Caillaux, ou quelqu’un chez M, Caillaux (on cite M. Tardieu) trouva que, pour résoudre le problème posé par la prétention de M. de Kiderlcn, il fallait se placer en face de la réalité: si le Congo belge venait à disparaître, cet événement iiiléresserait beaucoup de puissances. Ce que rAllernagne réclamait pour elle seule, pouvait devenir de notre part un engagement courtois envers ces puissances dont l’exercice de notre privilège affecterait les intérêts.

Cette proposition fut bien accueillie et par l’article i6 du traité il fut stipulé que, «si le statut conventionnel du bassin du Congo tel qu’il a été défini par l’Acte de Berlin de i 885 , venait à être modifié par le fait de l’une ou

de l’autre des parties contractantes, celles-ci devraient en conférer entre elles, comme aussi avec les autres puissances signataires dudit acte ».

Le dernier membre de la phrase enlevait îA M. de Kiderlen l’avantage qu’il avait voulu s’assurer par l’avant-dernier. Nous Déferions pas à deux l’affaire du Congo belge, si elle se présentait. Nous appellerions l’Allemagne, l’Angleterre, la Russie, l’Autriche, les États-Unis, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Suède, la Belgique, la Turquie à venir la régler avec nous.

C’est au même titre que les autres que l’Allemagne viendrait à cette conférence ou à ce congrès et elle ne pourrait pas nous demander une discussion en tête-à-tête.

La question du Congo belge, qui menaça un moment de mal tourner, fut la dernière à soulever une difficulté sérieuse. Quand elle eut été réglée, il ne restait plus qu’à signer. Les deux négociateurs auraient bien voulu mettre fin à des contestations sur les frontières du Togoland et du Dahomey. Il s’agissait là d’une bande de rivage, ailleurs de quelque i 5 o kilomètres carrés, sur un troisième point d’une contestation portant sur un territoire à peine plus étendu. Les deux ministères des Colonies de Paris et de Berlin se chamaillèrent pour ces riens avec tant de

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vivacité qu’il fallut renoncer à les mettre d'accord. On renvoya la rectification des frontières du Togoland à un arbitrage.

Enfin le 2 novembre, l’accord congolais était paraphé et le 4, il était signé (1).

Le 3 , les gouvernements d’Autriche et d’Italie avaient adressé leurs félicitations à M. de Kiderlen, le Président delà République, les siennes et le Conseil des Ministres ses remerciements à M. Jules Cambon, et M. de Lindquist, ministre des Colonies allemand, avait donné sa démission.

Le gouvernement allemand n’étant pas un gouvernement parlementaire, les Ministres choisis par l’Empereur ne relèvent que de lui.

La démission que donne un de ces ministres, lorsqu’elle peut être interprétée comme un blâme de la politique impériale, est, pour lui, l’entrée dans le néant politique. M. de Lindquist, en encourant volontairement cette grande disgrâce, se sacrifiait aux idées qu’il avait soutenues pendant la négociation ; et il manifestait le sentiment intime de l’Allemagne. Elle était mécon-

(1) Après la signature, a raconté Le Petit Parisien, M. de Kiclerlen envoya sa photographie à M. J. Cambon.

« A mon terrible ennemi et aimable ami J. Cambon », disait la dédicace. L’Ambassadeur retourna le compliment et intervertissant l’ordre des épithètes, écrivit ;

« A mon terrible ami et aimable ennemi Kiderlen. »

186 LA CHRONIQUE DE l’aN 1011

tente. On avait fait le coup d’Agadir, on avait rempli le monde d’un bruit de menaces, on avait causé des paniques financières très dommageables aux intérêts privés et pour arriver à quoi ? à posséder au plus 24 kilomètres (1) de rives sur le Congo et POubangtii, une baie sur l’océan et deux ou trois cent mille kilomètres carrés de territoire, presque entièrement concédés à des compagnies particulières.

En elles-mêmes, ces acquisitions étaient certainement très importantes. La possession de la Sanglia, dans toute sa longueur sur les deux rives donnait au Cameroun une route fluviale vers le Congo ; l’emplacement de « la piqûre » sur rOubanghi, au point où le fleuve cesse d’être navigable, permettrait de construire le chemin de fer allemand du Congo-Cameroun, dont nous allons avoir à parler ; le double accès aux lleuves autoriserait pour l’avenir des ambitions sur l’Afrique centrale ; la baie pourrait devenir un port ; le triangle de territoire qui en partait au sud du Cameroun, en arrière de la Guinée espa-

(1) Quelques journaux de Paris, aussitôt connue l’étendue des «piqûres» limitée à 4 kilomètres, avaient été assez mal inspirés pour dire que ces piqûres étaient placées dans des endroits marécageux ; et M. de Kiderlen avait fait porter la largeur de « chaque piqûre à 6 kil. au moins et à 12 an plus ».

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gnole, faisait de cette colonie une enclave en terre allemande, que Ton pourrait acquérir puisque nous avions renoncé sur elle à notre droit de préemption ; enfin les deux cents ou trois cent mille kilomètres carrés contenaient des parties très riches en caoutchouc et en ivoire.

Mais qu’était cela comparé à ce qu’on avait espéré, à ce qu'on nous avait demandé. On nous avait demandé le Gabon. — Refusé. On nous avait demandé le moyen Congo depuis la ligne courbe formée par l’Ogoué et l’Alima. — Refusé.

On nous avait demandé 4^0 kilomètres le long des fleuves. — Refusé.

Nous avions « payé » au moindre prix possible le Maroc et nous nous étions fait reconnaître quelques avantages en échange de nos abandons.

Si, à Paris, on n’avait pas parlé trop précipitamment, le 20 juillet, le Togo aurait punous rester. On l’avait mis trop tôt hors du débat. Mais nous acquérions avec « le Rec du Canard », toute la rive droite du Logone et celle du Chari au-dessus de Fort-Lami, jusqu’au Tchad. Sur la Renoué, affluent du Niger qui est une route commerciale intéressante et sur le Mayo Kébi, affluent de la Renoué il nous était concédé en territoire allemand des postes de ravitaillement assez rapprochés pour que nos convois fluviaux

touchassent chaque jour une terre française.

Ces « compensations » pour Tabandon des immenses territoires dont l’Allemagne allait prendre possession étaient minces. Mais il ÿ avait le Maroc I Un morceau de la terre conquise à la France par Brazza allait payer Tagrandissement jusqu’à l’océan de notre empire d’Afrique du nord. Et en faisant ce marché, notre gouvernement avait réalisé, assure-t-on, une des dernières pensées du héros auquel la France devait le Congo.

En 1905, Savorgnan de Brazza, étant à Borne avec un diplomate français, qui occupe maintenant un poste élevé, fut reçu en audience par le roi d’Italie. Victor-Emmanuel II parla à son illustre visiteur du conflit entre la France et l’Allemagne au sujet du Maroc. « Vous devriez vous entendre, dit le roi, faire un arrangement avec l’Allemagne comme vous en avez fait un avec l’Angleterre. La paix est à ce prix. »

Bentré à Paris, Savorgnan de'Brazza se rendit chez M. Bouvier, alors président du Conseil. Il lui répéta les paroles royales.

— Que leur offrir ? interrogea le Présidentdü Conseil.

— Le Congo ! Prenez-le pour acheter le Maroc...

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C’était le conquérant magnanime du Congo qui offrait sa conquête pour donner à la France une terre de plus haute valeur.

Brazza est mort. Mais il reste, dit-on, de son offre généreuse une trace écrite. M. Rouvier, mort lui aussi, l’aurait notée sur une feuille de bloc-notes, qui, dit-on, existe encore.

En tout cas, le diplomate qui, accompagnant Brazza en Italie, fut le premier confident de son noble dessein, en a gardé le souvenir.

La cession d'une partie du Congo contre le Maroc n’a donc pas été un acte impie de la France contre la mémoire d’un grand Français; ce serait plutôt l’accomplissement de sa volonté testamentaire.

Le traité signé, nous avions à nous préoccuper de la présence du bateau allemand qui était encore en station à Agadir.

A Berlin on promit qu’il lèverait l’ancre vers la mi-novembre ; un peu après un plus long délai fut demandé. Dans une conversation qu'il eut à ce sujet avec M. Cambon,M. de Bethman- Holeweg commenta l’œuvre qui venait de s’achever. Il s’entendait critiquer par la Presse Allemande, comme les représentants de la République étaient critiqués par une partie de la Presse Française. C’était là, disait-il, « la poussière du

LA CHRONIQUE DE l’aN IQl 1

combat. Quand elle serait tombée, les deux pays reconnaîtraient les avantages d’un traité qui avait consolidé la paix de TEurope. »

Le chancelier trouvait que dans cette longue négociation, chacun avait gagné quelque chose. L’Europe était déchargée d’un grand souci et la France à laquelle l’Allemagne avait seulement reconnu en 1909 une influence politique prépondérante au Maroc, y avait maintenant l’autorité tout entière. Si on avait laissé les choses dans un état indéfini, il y aurait eu des froissements dangereux pour la paix..,

« Maintenant c’était fini (1) ! »

L’ambassadeur ayant encore renouvelé ses instances pour que le bateau fût rappelé, ordre de lever l’ancre fut donné au Berlin. Le 28 novembre il envoyait son salut d’adieu à la terre d’Agadir — terre de protectorat français.

Il nous reste à conter les « négociations secrètes )).

(1) La présence du Berlin à Agadir causait une vive agitation en France. M. Paul Dérouléde avait écrit une lettre éloquente où il demandait au Président de la Chambre de ne pas laisser inscrire à l’ordre du jour une délibération qui se ferait sous-la menace du canon. On comprit certainement en Allemagne qu’il fallait respecter, si on voulait que le traité fût voté par une imposante majorité, la légitime susceptibilité de la France.

Le chemin de fer Congo-Cameroun.

Un jour, vers le milieu du mois d’avril, M. Cruppi, ministre des Affaires étrangères dans le cabinet Monis, recevant la visite de M.de Schoën, ambassadeur d’Allemagne, Tinforma que le gouvernement ne pouvait pas don- * ner suite au projet de double consortium francoallemand et germano-français que MM. Pichon et de Lancken avaient préparé sur la frontière du Gabon et du Cameroun.

La commission du budget de 1911 avait fait une violente opposition à ce projet. Or le cabinet Monis, c'était cette commission devenue le gouvernement. Sept de ses membres étaient devenus ministres: M. M. Berteaux, son prési-

dent ; M. Caillaux, son vice-président, qui, pendant l’indisponibilité de M. Berteaux, en avait exercé à la présidence ; M. Cruppi, M. Charles Dumont, M. Messimy, M. Steeg, M. Paul-Boncour, M. Malvy. Ainsi qu’il a été dit déjà, ces hommes politiques, qui avaient fait glisser M. Briand sur la N’Goko-Sangha, ne pouvaient pas se déjuger en adoptant le projet qu’ils avaient tant reproché à leurs prédécesseurs. M. Cruppi n’entra pas, naturellement, dans tous ces détails avec Tambassadeur; il lui dit seulement que le consortium ne trouverait pas une majorité à la Chambre.

M. de Schoën exprima tout le contraire d’une vive satisfaction. « L’Affaire avait été poussée bien loin.On y avait fait entrer des hommes aussi considérables que M. Semler. Le gouvernement allemand l’avait prise à cœur. 11 était regrettable qu’on eût renoncé à une double combinaison qui aurait témoigné de la bonne volonté réciproque des deux pays. Certainement la décision du Cabinet français causerait du désappointement à Berlin. » M. Cruppi répondit qu'il serait toujours disposé à étudier les projets dont la réalisation contribuerait à améliorer les rapports de la France et de PAllemagne. Ainsi il partageait son attention entre la convention

LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES

pour la construction des chemins de fer marocains et l’arrangement douanier que désiraient également les commerçants français et les commerçants allemands. Si on lui proposait une autre affaire, dans laquelle M. Semler et les autres personnes intéressées dans le projet de consortium pourraient trouver un dédommagement, il s’empresserait de l’examiner, avec le très sincère désir de la conduire à bonne fin.

M. Cruppi rendit-il compte de cet entretien à M. Monis ? Non. Il avait été convenu, à la deuxième réunion des ministres après la formation du cabinet Monis, que l’affaire de la N’Goko-Sangha et ses suites seraient traitées par MM. Berteaux, Caillaux, Cruppi et Messimy, les deux premiers à cause de la part prépondérante que, comme président et vice-président de la commission du budget, ils avaient eue dans l’opposition faite a U projet de M. Pichon; les deux autres parce qu’ils étaient à la tête des deux départements, les Affaires étrangères et les Colonies, que ce projet intéressait directement.

Il s’était donc formé, au sein du Cabinet, pour l’affaire du consortium, une sorte de commission qui se considérait comme ayant une délégation du gouvernement pour agir en son nom.

On le vit bien quand la discussion de la N’Goko-

Sangha vint à l’ordre du jour de la Chambre.

Ce ne fut pas le président du Conseil, ni le ministre des Affaires étrangères, ce fut le ministre des Finances, Caillaux, qui porta la parole au nom du gouvernement, bien qu’une affaire d’ordre colonial et diplomatique ne fût certainement pas de son ressort.

La délégation donnée à certains ministres pour s’occuper d’une affaire ne les dispense pas de faire connaître leurs démarches au président du Conseil. M, Monis aurait donc dû être informé,et du mécontentement de l’ambassadeur d’Allemagne, et de son désir que ses nationaux reçussent un dédommagement. Mais, il faut bien le dire, l’honorable M. Monis, bien que premier ministre, n’était pas pour ses collègues l’homme le plus considérable de son cabinet. Sa position rappelait un peu celle de M. Sarrien, quand il avait été « le chef » deM. Clémenceau. M. Monis était certainement primé parM. Berteaux, en qui on s’accordait à voir le futur président de la République, et parM. Caillaux, qui serait certainement président du Conseil le surlendemain, s’il ne l’était pas le lendemain. M. Monis était le présent, un présent qui ne paraissait pas devoir durer longtemps ; MM. Berteaux et Caillaux étaient Favenir.

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Sans vouloir certes lui manquer d’égards, mais en s’autorisant de la délégation qu’on avait reçue pour liquider l’affaire de la N’Goko-Sangha, on laissa ignorer à M. Monis ce qui s’était dit entre MM. de Schoën et Cruppi. Seuls, MM. Berteaux, Caillaux et Messimy furent mis au courant par leur collègue des Affaires étrangères.

Ils partagèrent l’avis de M. Cruppi que, à la première occasion, on devrait donner un dédommagement aux influentes personnes privées dont le gouvernement allemand, dans l’affaire du consortium, avait défendu les intérêts. Les ministres français croyaient — ils en conviennent aujourd’hui — qu’à Berlin, comme à Paris, la N’Goko-Sangha intéressait moins TÉtatque des particuliers. Ils ne voyaient pas l’intérêt politique derrière « l’affaire ». En procurant, par un moyen quelconque, à M. Semler un bénéfice de quelque deux cent ou trois cent mille francs, « ils feraient taire les plaintes allemandes ». Ne voir dans le rapporteur du budget des Colonies au Reichstag qu’un homme d’argent, qu’on apaiserait avec de l’argent, et ne pas voir l’agent politique qu’il était dans l’affaire du consortium, c’était une illusion d’optique. Il ne semble pas queM. Caillaux ait longtemps partagé cette illusion.

Avec sa très pénétrante intelligence, le minis-

LA CHRONIQUE DE l’aN IQll

tre des Finances comprenait bien que la politique suivie vis-à-vis de l’Allemagne par le ministère, dont il était l’homme le plus fort, n'était pas sans danger. Nous allions être contraints d’intervenir au Maroc ; notre intervention, que nous le voulussions ou non, modifierait profondément l’état de choses créé par l’Acte d’Algésiras.

Nous allions avoir besoin de nous concilier l’Allemagne pour qu’elle ne nous gênât pas par quelque répétition, sous une forme ou sous une autre, de la visite impériale à Tanger. Or l’affaire de la N’Goko-Sangha désirée par le Gouvernement de Berlin, nous nous y refusions, et nous avions décidé de faire traîner en longueur une autre affaire à laquelle il tenait encore beaucoup plus qu’à celle de la N’Goko-Sangha, l’affaire des chemins de fer marocains. Après avoir excité de la mauvaise humeur chez ceux dont l’opposition à notre action au Maroc pouvait nous causer des embarras, ne serait-il pas habile de dissiper d’un coup, si c’était possible, cette mauvaise humeur, en leur accordant quelque satisfaction dont ridée appartiendrait en propre au cabinet de M. Monis ?

Il est si vrai que M. Caillaux n’approuvait pas, à part soi, la politique étrangère à laquelle leur attitude dans l’opposition les contraignait, lui

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et ses collègues, que lorsqu’il recueillerait, à la fin de juin, la succession de M. Monis, il ferait passer M. Cruppi du quai d’Orsay à la place Vendôme. Il ne voudrait pas laisser aux Affaires étrangères le ministre qui, pour l’Allemagne, représentait, à tort ou à raison, le parti pris des atermoiements et des négations qu’à Berlin on nous attribuait.

Quand M. Caillaux disait, à peu près, à M. Cruppi : « Si nous trouvons quelque chose, il faudra le leur offrir, ou si c’est eux qui proposent quelque chose de possible, il sera bon de l’accepter », il n’avait en vue aucun objet déterminé.

L’idée du chemin de fer Congo-Cameroun devait lui être apportée par le baron de Lancken- Wakenitz, conseiller de l’ambassade d’Allemagne.

Cette idée était depuis longtemps un sujet de conversations entre coloniaux africains, tant français qu’allemands.

La plus grande difficulté de l'exploitation des territoires de l’Afrique équatoriale provient du défaut de moyens de transport. Des routes, il n’en existe pas ; à peine des pistes, qui ne sont praticables qu’aux piétons et par endroits aux voitures Lefèvre. Les marchandises à destina-

LA CHRONIQUE DE l’aN 101 1

tion du moyen et du haut Congo, apportées d’Europe par paquebot, sont mises en chemin de fer à Matadi, à Tembouchure du Congo. De là elles gagnent Brazzaville où elles sont chargées sur les bateaux de la compagnie des Messageries Fluviales. Ces bateaux naviguent sur le Congo jusqu’à son confluent avec TOubanghi, entrent dans ce fleuve, dont la rive droite est française, et le remontent jusqu’à Mongoumba, un peu au sud de l’embouchure de la Lobay. A ce point, le fleuve cessant d’être navigable, les marchandises doivent être mises à dos d’homme. Le transport d’une tonne depuis Bordeaux jusqu’à sa destination coûte de i .000 à 1.200 francs, selon la dislance plus ou moins grande entre Mongoumba, point de déchargement, et le point où elles doivent être portées.

Réduire ces frais exorbitants par la construction d’un chemin de fer qui prolongerait le tronçon déjà en service de Matadi jusqu’à Brazzaville est, depuis que l’exploitation de la colonie a été commencé par les grandes compagnies concessionnaires, la préoccupation obsédante de tous les coloniaux. Malheureusement, le pays ne se prête pas à la construction d’une voie ferrée. Il est trop bas, trop marécageux, trop souvent inondé, pour qu’on puisse y poser des rails.

LEé NÉGOCIATIONS SECRÈTES

Jusqu’à Brazzaville il s’est trouvé une chaîne j

de collines formant une sorte de talus naturel, que les constructeurs du chemin de fer ont utilisée. Mais à Brazzaville cette chaîne se brise et on tombe dans le pays plat, bas et mou, où les travaux d’état à exécuter seraient d’un prix ruineux.

Les coloniaux français, les plus intéressés à |

la création d’un chemin de fer qui se serait 1

avancé vers le Congo supérieur, ont donc renoncé à demander que la ligne Matadi-Brazzaville soit prolongée au delà de son terminus actuel.

Un autre projet, celui d’une voie ferrée allant de Libreville à Mongoumba par Ouesso, au nord de la colonie, n’avait pas été trouvé plus exécutable. Jusqu’à Ouesso les difficultés auraient été grandes dans un pays marécageux, mais d’Ouesso |

à rOubanghi elles auraient été insurmontables, comme au delà de Brazzaville. |

Les conditions naturelles sont donc très défavorables à l’établissement de communications j ;

rapides dans l’Afrique équatoriale française. j !

Dans la colonie allemande du Cameroun, au î •

nord de nos possessions, elles sont meilleures. 1'

Partant de Duala, le port du Cameroun, on a

LA CHRONIQUE DE l’aN I 9 II

ferrée. C’est l’équivalent, en longueur, de notre Matadi-Brazzaville. Mais le tronçon allemand trouve, pour se prolonger, des terrains élevés et durs, où la pose des traverses des rails serait facile et peu coûteuse. Ce terrain s'étend au delà de la frontière allemande, jusqu’à proximité de l’embouchure de la Lobay, sur FOubanghifrançais, c’est-à-direjusqu’à Mongoumba, point où s’arrêtent les bateaux des Messageries Fluviales.

La construction à bas prix, grâce à. la solidité du terrain, d’une voie de pénétration vers l’Afrique équatoriale intérieure étant possible, les coloniaux allemands devaient naturellement penser à l’entreprendre. Ils y pensèrent et leur gouvernement les encouragea. Non seulement le rail poussé depuis la mer à travers tout le Cameroun, de l’ouest à l’est, donnerait de l’essor à la prospérité de la colonie, mais ce rail, entrant en territoire français, ayant son terminus à l’entrepôt fluvial de Mongoumba, deviendrait la grande artère économique du haut et du moyen Congo. '

Le transport des marchandises de Duala sur rOubanghi par chemin de fer serait huit ou dix fois moins coûteux que par les Messageries Fluviales.Il n’y aurait qu’un déchargement à Duala

LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES

et un autre à Mongoumba, d’où les marchandises seraient distribuées entre le portage se dirigeant vers l’ouest et le nord et les Messageries Fluviales qui descendraient l’Oubanghi, au sud. L’Allemagne gagnerait de voir sa colonie devenir le chemin du commerce, et la colonie française y gagnerait d’avoir un débouché rapide et moins coûteux vers la mer. Elle exporterait ses produits à meilleur marché, et elle aurait à payer moins cher ses acquisitions.

Ce grand projet qui était « dans l’air » colonial, que le colonel Moll avait, dit-on, étudié, le baron de Lancken, un jour d’avril, en parla à M. Caillaux. Pourquoi à M. Caillaux? Peut-être parce que le ministre des Finances lui paraissait avoir plus qu’aucun autre de ses collègues l’esprit ouvert aux conceptions d’affaires et même aux conceptions de politique générale.

Peut-être fût-ce seulement le hasard qui amena M. de Lancken à faire au ministre des Finances de M. Monis ses premières ouvertures.

Il y avait, pendante entre la France et l’Allemagne, une négociation douanière (qui n’est pas encore terminée).Or le ministre des Finances a dans son département ba direction générale des Douanes; et le conseiller de l’ambassade d’Allemagne, comme tous les conseillers dans

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toutes les ambassades, est le négociateur ordinaire des affaires qui ne sont pas de politique pure, où des intérêts particuliers voisinent avec des intérêts généraux.

Les ambassadeurs planent au-dessus des détails. Ils discutent les grandes questions avec les ministres des Affaires étrangères, laissant les conseillers ouïes premiers secrétaires s’aboucher avec les chefs de service pour la préparation des règlements détaillés.

M. de Lancken, remplissant une des nombreuses tâches de sa fonction, était donc allé entretenir M. Caillaux, à la fin d’avril, des réclamations du commerce allemand contre certains usages de la douane française. Ce premier sujet épuisé, il aborda la politique générale. La déception qu’avait eue l’Allemagne dans l’affaire du consortium, la déception nouvelle que lui faisait éprouver la lenteur avec laquelle on examinait la convention des chemins de fer marocains indisposaient certainement son gouvernement.

Une affaire aussi avantageuse pour la France que pour l’Allemagne, une affaire qui mettrait le haut et le moyen Congo à quelques journées de la mer, dissiperait certainement toute mauvaise humeur à Berlin. M. Caillaux ne voulaitil pas faire étudier le projet d’un chemin de fer

LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES

Congo-Cameroun, qui irait de Duala parDjembe à Mongoumba ?

Le lendemain ou le surlendemain, M. Caillaux, abordant M. Cruppi au Conseil des ministres, lui dit : « Je crois que j’ai trouvé Taffaire qui dédommagerait Semler. » 11 n’entra dans aucun détail avec son collègue des Affaires étrangères. Mais il dut questionner autour de lui des coloniaux ou des publicistes au courant des questions coloniales, et une des personnes qu’il interrogea prononça le nom de M. Pondère, comme celui d’une des plus importantes personnalités coloniales de l’Afrique. Ce- nom rappela à M. Caillaux une visite qu’il avait reçue quelques mois avant, quand il présidait, en l’absence de M. Berteaux, la Commission du Budget.

La Société « la Forestière )),qui est un trust de plusieurs compagnies concessionnaires du Congo, voyant les embarras où se débattait la N’Goko-Sangha, avait formé le projet d’acquérir les actions de cette société dont le territoire est très riche en caouchouc : si on autorisait la Forestière à faire entrer la N’Goko-Sangha dans son trust, elle payerait l’indemnité fixée par l’arbitrage et elle renoncerait au consortium. On avait exposé ce plan à M. Jean Morel, mi-

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nistre des Colonies, et M. Pondère, agissant pour les administrateurs de la Forestière, qui ne voulaient pas paraître en personne à cause de leurs mauvais rapports avec M. Mestayer, administrateur de la N’Goko-Sangha, était allé le soumettre à M. Caillaux. Il avait trouvé un auditeur assez peu attentif.

Première mission Pondère (6 mai-io juin).

Lorsque le ministre des Finances, songeant à faire étudier l’idée du chemin de fer qu’avait proposée M.de Lancken, entendit désigner M. Pondère comme un expert dans les choses de l’Afrique équatoriale, il se renseigna. Qu’était ce M. Pondère?

Il apprit que c’était un des plus utiles colons du Congo, qu’il avait fondé la compagnie des Messageries Fluviales et donné ainsi à l’Afrique équatoriale française son premier outillage économique. Homme d’affaires avisé et entreprenant, M. Pondère était encore un homme d’une parfaite loyauté. En lui rien d’un faiseur. On pouvait avoir confiance et dans son intelligence et dans son caractère. D’ailleurs il était bien connu au ministère des Colonies. M. Caillaux s’informa aussitôt auprès de son collègue Mes-

LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES

simy. M. Pondère? C’était un homme estimable à tous égards.

M. Caillaux, ainsi fixé sur Thomme auquel il réservait la mission d’étudier le projet Lancken, demanda à le voir. Le même jour, le 6 mai, M. Pondère fut deux fois invité à rendre visite au ministre des Pinances, la première fois dans la matinée par l’ami qui déjà l’avait introduit, riiiver précédent, auprès de M. Caillaux quand la Porestière voulait absorber la N’Goko-Sangha, la seconde fois, dans l’aprèsmidi, par M. Messimy.

Le ministre des Colonies lui dit : « Allez chez M. Caillaux», mais il ne put pas lui dire de quoi le ministre des Pinances voulait parler, aucune confidence, paraît-il, ne lui ayant encore été faite.

Sur les faits qui suivent, nous avons et nous allons transcrire le récit de M. Pondère luimême. Ce récit est certainement sincère ; il n’a pas pu être composé sous l’influence de M. Caillaux, car M. Pondère l’a fait, au mois de décembre 1911, à un sénateur, membre de la Commission chargée d’examiner le traité francoallemand. A ce moment, comme il le dit luimême, (( M. Pondère avait des craintes que M. Caillaux ne le désavouât. Il ne voulait

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passer ni pour un niais qui n’aurait pas compris les missions dont il avait été chargé, ni pour un intrigant, ayant volontairement outrepassé ses instructions. » Il voulait donc, s’il était appelé devant la Commission sénatoriale, « qu’un membre au moins de cette Commission connût assez bien l’affaire en détail pour pouvoir lui poser des questions... Il serait impossible à M. Caillaux de le contredire,car il ne dirait que la vérité. »

C’est chez M. Mestayer, administrateur de la N’Goko-Sangha, aujourd’hui décédé, qu’eut lieu Tentrevue du sénateur et de M. Pondère.

« App^é deux fois dans la journée du 6 mai par M. Caillaux, j’allai au ministère des Finances vers 4 heures-du soit^. Le ministre était occupé, il me fixa rendez-vous le lendemain, qui était un dimanche, à 6 heures du soir. Quand je fus introduit dans le cabinet de M. Caillaux, il m’exposa qu’une affaire d’un grand intérêt pour l’Afrique équatoriale et même pour la France devait être étudiée. Il s’agissait d’un chemin de fer qui aurait relié au port de Duala les territoires intérieurs du Haut Congo. Cette entreprise devant être étudiée et exécutée non par les Gouvernements eux-mêmes, mais, sous leurs auspices, par des particuliers, M. Caillaux

avait pensé à moi, Pondère, dont les intérêts sont considérables en Afrique. Et il me demandait de partir le plus tôt possible pour Berlin, où je m’aboucherais avec M. Semler, député et personnage très important du monde colonial allemand. J’avais déjà vaguement entendu parler du projet de chemin de fer dont la réalisation semblait désirable à M. Caillaux;je connaissais aussi, mais de nom seulement, M. Semler. Personnellement je ne l’avais jamais rencontré.

Je dis qu’il vaudrait peut-être mieux choisir un autre négociateur, qui fût connu du député allemand. Le ministre ne fut pas de mon avis :

(( Je serais annoncé à M. Semler par’ M. de Lancken,conseillerdeTambassade d’Allemagne, que je devais aller voir. » — Mais je ne connaissais pas plus M. de Lancken que M. Semler. « Il vous attend, me répondit M. Caillaux. »

« J’allai à l’ambassade d’Allemagne en compagnie d’un ami, celui qui, la veille, était venu me dire à g heures du matin que le ministre des Finances désirait me voir. M. de Lancken me reçut tout de suite, me dit que M. Semler attendait ma visite à Berlin; que je le rencontrerais le 12 à l’hôtel Bristol; que je devais donc partir au plus tard le 11 parle Nord- Express à 1 h. 45 « C’est ce que je fis Le 12,

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dans la matinée, j’eus une longue conférence avec M. Semler. Il m’exposa toute l’économie de son projet. Le chemin de fer aboutirait à Mongoumba, au point terminus du service des bateaux sur l’Oubanghi. Je demandai si le port de Duala ne serait pas internationalisé, et si la France n’aurait pas la liberté de circulation pour ses transports militaires sur une voie ferrée aboutissant au centre de ses possessions.

M. Semler exprima l’idée que ces conditions étaient de caractère politique, que c’était donc aux ministres et aux ambassadeurs à en discuter quand l’affaire en serait là. Pour commencer, nous n’avions, lui et moi, qu’à jeter les bases d’un accord entre les particuliers français et allemands qui exécuteraient l’entreprise. Et il passa à l’énumération de ces bases : on ferait d’abord une société d’études, qui recevrait, pour le tronçon à construire en terre allemande,une subvention du gouvernement. Nul doute que, pour la partie française, le gouvernement de Paris ne contribuerait aussi aux frais. L’acte constitutif de la Société d’études assurerait à cette Société la concession finale, et une garantie d’intérêt serait stipulée en faveur des actions, au prorata de. la longueur du rail dans le Congo et dans le Cameroun.

LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES 209

(( J’écoutai toutes ces propositions, que je n’avais pas qualité pour accepter ou pour refuser au nom du gouvernement Ma mission consistait à savoir exactement ce que désirait M. Semler et à mettre en forme de projet, sur lequel M. Caillaux et sans doute les autres ministres auraient à se prononcer, les idées du député allemand.

« Notre conférence dura au moins deux heures. Nous allâmes ensuite déjeuner au restaurant de rhôtel Bristol. Nous y eûmes pour convive M. Henrotte, président de la N’Goko-Sangha, qui antérieurement avait eu à négocier avec M. Semler l’affaire du consortium.

(c Après le déjeuner, nous allâmes au Reichstag, que nous visitâmes. Dans un bureau tapissé de cartes de géographie, M. Semler s’arrêta devant une carte d’Afrique et traça du bout de sa canne la ligne du chemin de fer projeté entre Duala et Mongoumba. En présence de M. Henrotte, la conversation retourna donc au sujet que nous avions traité pendant notre conférence dans la matinée et que nous n’avions pas abordé pendant le déjeuner.

« Je revis encore une fois M. Semler à l’hôtel Bristol.il précisa ses propositions et il fut convenu qu’après les avoir rédigées il les apporte-

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rail à Paris, où nous nous retrouverions pour les discuter et pour les signer, lui au nom d'un groupe allemand, moi au nom d’un groupe français. Le lendemain je partais pour Turin, où je voulais donner un coup d’œil à l’Exposition,et le i 5 j'étais rentré à Paris. »

Avant de continuer le récit de M. Pondère, nous croyons devoir signaler quelques contradictions de détail entre les déclarations qu’il avait faites en décembre 1911 au « sénateur» et celles qu’il nous a faites à nous-même le i 3 mars.

Le « sénateur » nous avait dit : « M. Pondère, avant de partir pour Berlin, alla demander à M. Henrotte de l’accompagner pour le présenter à M. Semler ; M. Henrotte accepta, il partit, fît la présentation et la première entrevue eut lieu en sa présence dans un bureau du Reichstag où il y avait aux murs des cartes d’Afrique. »

M. Pondère a rectifié cette version, en nous disant qu'il n'avait pas été chercher M. Henrotte à Paris ; qu’il l’avait rencontré à l’hôtel Bristol de Berlin; qu’il avait longuement conféré avec M. Semler avant le déjeuner pris en commun avec M. Henrotte, et que la discussion sur le projet devant la carte, dans un bureau du Reichstag, n'avait pas été, comme M. Henrotte

LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES

avait pu le croire la première, mais la seconde. Nous avons amalgamé dans notre relation les souvenirs que « le sénateur » a conservés de son entretien avec M. Pondère, chez M. Mestayer, et les rectifications du négociateur officieux. Leurs différences, dans cette première partie, ne portent pas sur des points essentiels. Qu’importe que M. Henrotte ait été sollicité par M. Pondère de l’accompagner à Berlin ou qu’il Ty ait rencontré par hasard ; et qu’importe que la première entrevue de M. Semler et de M. Pondère ait eu lieu dans un hôtel, en tête à tête, ou au Reichstag, en présence d’un tiers ?

M. Pondère, rentré à Paris le i 5 mai, alla au ministère des Pinances le i6. Il rendit compte de sa mission à M. Caillaux, qui, dit-il, se montra satisfait et lui dit : « Maintenant, allez chez M. Messimy et plus tard il faudra aussi que vous voyiez M. Cruppi, car Taffaire est du ressort de leurs deux ministères (Colonies et Affaires étrangères).

C’est d’abord au ministre des Colonies, qu’il connaissait, que M. Pondère rendit visite. Il le mit au courant de ce qui s’était passé et lui annonça que le personnage auprès duquel on Tavait envoyé à Berlin, allait bientôt arriver à Paris

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avec des propositions définitives. Avant qu’une semaine ne se fût écoulée, M. de Lancken priait en effet M. Pondère de vouloir bien venir à Tainbassade pour y rencontrer M. Semler. On montra à notre compatriote un projet rédigé en allemand ; il demanda qu’on le traduisît — ce qui fut fait rapidement — et, le 24 mai, les chefs des deux groupes à former pour la construction du chemin de fer de Duala à Mongoumba apposèrent leurs signatures sur l’acte par lequel ils demandaient au gouvernement français :

1® De faire procéder à des études par une Société constituée à cette fin et qui serait subventionnée ;

2® De promettre une garantie d’intérêt au capital de la compagnie qui construirait et exploiterait la voie ferrée ;

3 ° D’accorder d’ores et déjà à MM. Semler et Pondère la concession de la ligne, si, après étude, le projet avait une suite.

C’est le 24 mai que ces propositions furent signées. Le jour même, M. de Lancken fit demander à M. Messimy s’il pourrait le recevoir, dès le lendemain, avec un de ses nationaux, M. Semler.

Le lendemain était un jour de fête (l’Ascension). Mais M. Messimy qui sans doute savait

LES NÉGOCIATIONS SECRÉTES

par M. Caillaux l’importance que l’on pouvait attacher à la proposition du chemin de fer Congo-Cameroun, ne voulut pas retarder même de vingt-quatre heures l’entretien que sollicitait le conseiller de l'ambassade d’Allemagne.

Toutefois, comme l’affaire n’avait pas seulement un intérêt colonial, comme elle avait certainement des ramifications diplomatiques, le ministre des Colonies pensa à mettre sa responsabilité à couvert. Il ne voulut pas qu’on pût lui reprocher d’avoir engagé une négociation avec un membre de l’ambassade d’Allemagne sans l’assentiment du ministre des Affaires étrangères.

Par téléphone il interrogea M. Cruppi. Pouvait-il, lui, Messimy,recevoir MM. de Lancken et Semler, qui désiraient l’entretenir d’une affaire au courant de laquelle il avait certainement, lui Cruppi, été tenu par M. Caillaux.

Le ministre des Affaires étrangères nous a dit qu’il ne connaissait rien alors de la mission Pondère. 11 en était, le 25 mai, à ne rien savoir de plus que ce que lui avait dit M. Caillaux quelques semaines plus tôt : « Je crois que j’ai trouvé un dédommagement pour Semler. »

A la question de son collègue des Colonies il

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répondit : « Certainement. Recevez-les. » S’il avait voulu être le premier à connaître ce que MM. de Lancken et Semler avaient à communiquer officiellement au gouvernement français, il aurait fallu qu^il leur fixât lui-même un rendez-vous. Mais M. Cruppi cumulait depuis trois jours les fonctions de ministre des Affaires étrangères et celles de ministre de la Guerre (M. Berteaux avait été tué le 20). Il n’avait pas un moment dont il pût disposer.

Couvert par l’approbation de son collègue du quai d’Orsay, le ministre des Colonies reçut le 25 mai, en présence de son chef de cabinet, M. Van Vollenhoven, le conseiller de l’ambassade d’Allemagne et M. Semler.

L’entretien fut long et animé. M de Lancken n’y prit presque aucune part. Il laissa parler, puisque c’était d’une affaire qu’il s’agissait, l’homme d’affaires qui en était le protagoniste apparent. Il paraît que M. Semler prit un ton assez haut. Il rappela l’échec du consortium, se plaignit de la lenteur apportée, à la conclusion de l’affaire des chemins de fer, répéta toutes les plaintes du chancelier et de M. de Kiderlen dans leurs entretiens avec M.Cambon et en venant à sa proposition la qualifia de « pierre de touche des dispositions françaises »* Si elle était encore

LES négociations SECRÈTES

écartée, cette proposition aussi avantageuse pour une colonie française que pour une colonie allemande, c’est donc qu’on aurait le parti pris à Paris de ne faire aucun accord, sur aucun point avec l’Allemagne.

M. Messimy répondait qu’il avait à considérer deux intérêts, celui d’une colonie et celui de la France ; que les propositions de M. Sem- 1er étaientonéreuses en ce qu’elles comportaient une demande de garantie d’intérêt ; qu’il y avait lieu de les examiner — et qu’il allait faire procéder à leur examen.

D’après le négociateur officieux allemand, le gouvernement français devait dans l’examen qu’il promettait, tenir compte d’une troisième considération : on avait promis de faire le consortium de la N’Goko-Sangha. Cette promesse n’avait pasététenue.Une compensationétaitdonc due. C’est ce que M.IVIessimy contestait. On demandait à la France de faire une concession à l’Allemagne; que mettrait-on dans l’autre plateau de la balance? Si cette concession comportait des avantages égaux pour les deux parties, il ne la refuserait pas, pour sa part. Mais seule Tétude qu'il allait entreprendre lui fournirait des éléments de décision.

M. Semler ne pouvait pas prétendre qu’on

LA CHRONIQUE DE l’aN I9II

acceptât ses propositions sans connaître les conséquences qu’elles pourraient entraîner. Mais il insistait pour que le ministre activât le travail de ses bureaux.il était très pressé, M. Sem- 1er. Il aurait voulu une réponse dans deux ou trois jours.

— Pas avant dix jours, lui répondait M. Messimy ! Il y avait à faire les funérailles de M. Berteaux, à lui trouver un successeur, et beaucoup d’autres grandes affaires étaient en suspens; celle de M. Semler aurait une solution au commencement de juin. Plus tôt, ce n’était pas possible.

Le lendemain ou le surlendemain de cette entrevue, M. Messimy reçut M. Pondère auquel i! répéta ce qu’il avait dit aux négociateurs allemands. Il fallait attendre que les honneurs funèbres eussent été rendus à M. Berteaux et attendre encore de connaître l’avis du ministère des Affaires étrangères.

Pour donner à son collègue M. Cruppi, les éléments d’appréciation, M. Messimy fît rédiger les deux notes que voici, dont le Journal des Débats devait avoir communication au mois de novembre.

LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES

Première note.

AVANTAGES POUR l’aLLEMAGNE

à) La construction du chemin de fer donnera au Cameroun un arrière-pays économique constitué par les bassins de la Sangha, de l’Oubanghi et du Haut-Chari. Ces pays en effet seront, après la construction de la voie ferrée, à quelques jours seulement des ports du Cameroun, alors qu'ils sont à plusieurs semaines des ports de l’Afrique équatoriale française. Économiquement l’Afrique équatoriale s’arrêterait à la Sangha. La zone d’influence économique que le Cameroun s’annexerait serait égale à deux fois environ la superficie de cette colonie. 11 n’est pas inutile de remarquer que dès maintenant le commerce de la Sangha et de l’Oubanghi (importations et exportations) représente plus de 20 millions, et le pays est à peine occupé. Le sacrifice est donc considérable.

b) On peut prévoir d’ailleurs que suivant la loi habituelle^ l’influence politique suivra l’infiuence économique. Dix ans après, à l’achèvement du chemin de fer, l’action des autorités françaises dans les zones dépendant économiquement du Cameroun sera des plus difficiles. Cette perspective doit être envisagée.

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