AGADIR
Le samedi 1°" juillet 1911, M. de Schoëii, ambassadeur d’Allemagne à Paris, fît dire au quai d’Orsay, dans la matinée, qu’il avait une communication à faire au ministre des Affaires étrangères. Le ministre proposa de le recevoir le lundi suivant, mais M. de Schoën insistant pour s’acquitter sans retard de la mission dont son gouvernement l’avait chargé, il lui fut répondu que le ministre était immédiatement à sa disposition.
Un peu avant midi, rambassadeur allemand arrivait au ministère des Affaires étrangères. 11 n’y trouva plus M. Cruppi, mais M. J. de Selves qui venait de s’y installer.
M.J. de Selves avait les plus beaux états de services administratifs. D’abord préfet, puis directeur général des Postes, il était enfin entré, après
AFFAIRES ETRANGERES
M. Poubelle, en 1896, à la préfecture de la Seine, Dans ce poste éminent, le premier de l’Adminisr tration civile française, il avait fait apprécier son affabilité, son caractère bienveillant, son esprit aimable, sa bonne grâce, ses façons élégantes et la parfaite dignité avec laquelle il savait faire les honneurs de Paris. A l’IIôtel de Ville, il avait reçu pendant plus de quinze ans tous les visiteurs illustres de la France. Il n"y avait presque pas un souverain ni un homme d’Etat étranger qui ne connût M. de Selves.
Une parenté illustre, ajoutant un titre à tous ceux qu’il tirait de ses mérites personnels, lui facilitait l’accès dans le cercle des hommes d’Etat européens. Il était le neveu de M. de Freycinet, tant de fois ministre, mais qui est plus qu’un ancien ministre, que sa collaboration avec Gambetta dans la formation des armées, en 1870-1871, a fait, de son vivant, un personnage historique. Le jour où M. de Selves abandonnerait ses fonctions administratives pour as-r sumer les charges politiques ou diplomatiques, nulle part on n’aurait à se demander : qui estr» ce? Il ne faut donc pas s’étonner si depuis longtemps il était question de lui pour le ministère des Affaires étrangères. Les« Dissidents » le lui avaient proposéen 1904, quand ils crurent qu’ils
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allaient renverser M. Combes ; en 1906, M. Clemenceau le lui avait encore offert. Chaque fois il s-était récusé, préférant rester dans sa préfecture, où il vivait en bonne intelligence avec le conseil municipal. En juin 1911 M. Caillaux fut plus pressant auprès de M. de Selves que ne l’avait été M. Clémenceau ; on dit que le nouveau président du Conseil voulait donner l’Hôtel de Ville de Paris à l'ancien préfet de la Sarthe, M. Delanney, dont il prisait si haut les talents qu’il l’avait déjà nommé directeur général des douanes. Pour placer M. Delanney, il fallait que M. de Selves consentît à son propre déplacement. Il y consentit et il entra au quai d’Orsay. Pour ces débuts, il devait y recevoir ce qu'on a appelé « le coup d’Agadir )),un coup qui semble bien avoir été dirigé contre M. Cruppi, mais qui atteignit son successeur.
En se présentant chez M. de Selves, iM. de Schoën, à ce qu'on assure, n’était pas sans éprouver quelque embarras. Il s’excusa du devoir qu’il avait à remplir.
A sa première entrevue avec le nouveau ministre des Affaires étrangères, il était obligé, bien à son regret, de lui faire une communication qui sansdoute ne lui serait pas très agréable.
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Après ce préambule, que M. de Selves avait écouté en silence, Tambassadeur allemand en vint au fait: « Son gouvernement avait connu les dangers que couraient les intérêts de ses nationaux, dans la région du Sous ; et, pour être prêt à courir à la défense de ces intérêts, il avait donné l'ordre au commandant de la canonnière Panther d'aller mouiller dans la rade d'Agadir. Ce n’était pas une occupation territoriale que méditait le gouvernement de Berlin. Aussitôt qu’un état normal serait rétabli au Maroc et que ses nationaux n’y seraient plus menacés, il rappellerait son bateau. 11 priait M. de Selves de ne pas voir, dans l'acte maintenant accompli, car déjà la Panther devait être à Agadir, un acte de malveillance. C’était une mesure de précaution. D’ailleurs, le gouvernement de Berlin était très désireux d’engager avec la France, au sujet du Maroc, une conversation générale, dans laquelle il n’apporterait que des dispositions amicales. »
Cette notification d’une mesure que rien, ne permettait de prévoir, car à Kissingen M. de Kiderlen avait quitté M. Cambon en lui disant:
« Bapportez-nous quelque chose de Paris )> — ce qui indiquait bien que dans sa pensée une négociation diplomatique allait s’ouvrir —cette
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notification surprit M. de SelveSj mais il ne laissa voir aucune émotion. C'est du ton le plus calme qüfil répondit « qu’il regrettait Tacte du gouvernement allemand à cause de l’interprétation que certainement lui donnerait l’opinion publique. L’ambassadeur venait de parler d’une agitation dans la région du Sous qui aurait motivé l’envoi d’un bateau dans la principale rade de cette région. Or M. de Selves, venant d’entrer au ministère, avait étudié avec un soin minutieux la situation du Maroc; justement il avait constaté, en prenant connaissance de toutes les pièces d’archives et des plus récentes dépêches de nos agents, que le Sous était parfaitement tranquille. Il comprenait mal que des informations contraires fussent parvenues à Berlin. Enfin ce qui était fait était fait. Si M. de Schoën était venu lui demander son avis avant que la Paniher n’arrivât à Agadir, il lui auraitconseillé de faire arrêter ce bateau. Puisque la Panther était maintenant à Agadir, il y avait pour le gouvernement français à délibérer.
L’Allemagne proposait d’entamer une conversation générale sur le Maroc. Mais celte conversation, elle avaitcommencé à Kissingen. L’envoi d’un bateau dans un port neutre dé l’empire chérifien n’était pas de nature à en faciliter la
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continuation. Mélanger Taction h la négociation n'était pas pour rendre celle-ci plus aisée. Certainement le gouvernement français ne se refuserait pas à la conversation que proposait le gouvernement de Berlin et à laquelle il lui avait plu de donner un prologue insolite, mais nous n’étions pas pressés. Le Président de la République devait partir le surlendemain, 3 juillet, pour la Hollande, où il allait rendre visite h la Reine Wilhelmine; il serait accompagné du ministre des Affaires étrangères. C’est seulement au retour du ministre qu’on pourrait se mettre à l’étude de la nouvelle situation que créait la présence du bateau allemand dans un port fermé du Maroc ».
Excellente réponse, qui montrait le gouvernement de la France en pleine possession de son sang-froid, et réponse toute à l’honneur de M. de Selves, qui n’avait pu se concerter avec personne, qui s'était trouvé livré à la seule inspiration de son cœur et de son esprit.
L’ambassadeur allemand sentit si bien qu’il n'avait pas, dans cette scène historique^ le plus beau rôle, qu'il montra du trouble. Il avait dans sa poche une note verbale qui résumait les raisons que le gouvernement allemand croyait avoir eu d’agir. Il avait incidemment parlé dé
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cette note, dans sa déclaralion orale, ajoutant: (( Je vais vous la remettre », mais il oublia delà laisser et c’est seulement le lendemain dimanche, 2 juillet, que rencontrant M. de Selves à l’Elysée, dans une garden-party, il la lui mit en main.
Après la démarche de M. de Schoën, plusieurs questions se posaient. Qu'était-ce exactement qu’Agadir? Quelle attitude allions-nous adopter? Que voulaient exactement les Allemands ?
Sur Agadir, dont le nom signifie Rempart, on ne savait pas grand’chose. Elisée Reclus dit que (( c’est le meilleur hâvre de tout le littoral marocain, qu’un promontoire l’abrite contre les vents du nord et de l’est, qu’on y trouve enfin une source alimentant un village de quelques cabanes ».
A celte description peu encombrante pour la mémoire, un officier de marine français, le commandant Sénés, avait ajouté tout récemment quelques détails. En croisière, pendant l’année igio, sur la côte du Maroc, cet officier avait fait arrô1:er son bateau, le Du-Chayla^ devant Agadir; il était descendu à terre et, poliment reçu par le Caïd du Makhzen, il avait pu faire quelques observations. La rade était bonne, mais sur le
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rivage exposé aux rayons du soleil et aux vents du sud, une température d’étuve et pas un brin d’herbe. Dans un rayon d’une trentaine de kilomètres, un désert de sable défendait l’accès de l’arrière-pays, que les indigènes disaient être bien arrosé, et dont ils vantaient et la fertilité et la richesse en minerais. Ces indigènes, établis près de la source, dans la zone torride, étaient au nombre de trois ou quatre cents, vivant de pêche, dans des bâtisses en terre sèche et au milieu d’une affreuse saleté.
Tel était Agadir. Le nom de ce misérable coin de la terre, l’envoi de la Panther le faisait entrer dans l’histoire. La visite du Du’‘Chai]la en avait déjà fait un sujet d’occupation pour les diplomates. Les coloniaux allemands, en apprenant qu’un bateau français avait séjourné dans une rade fermée, avaient dressé l’oreille. Les Français avaient-ils donc des visées sur le Sous, une partie du Maroc qui n’avait encore été placée dans aucune sphère d’influence, qui était encore. Sa Majesté impériale le Sultan comptant pour rien, res nullias ? Or, dans cette région, dont le sous-sol;, disait-on, abondait en métaux, les grands industriels de Westphalie avaient acquis des concessions minières et y faisaient faire des prospections. Est-ce que la France allait
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« étendre sa tache d’huile «sur cette région encore réservée, et où les Allemands, avec des intérêts économiques, prétendaient s’être créés des droits? Des journaux avaient dénoncé les ambitions que décelait la visite du Du-Chagla à Agadir. A la Wilhelmstrasse, sans nous présenter des observations, on nous avait parlé de cette visite, comme dans une parenthèse, sans y insister, mais de manière pourtant à nous faire comprendre qu’elle n’avait pas passée inaperçue çt qu’on en avait pris note. Puisque les Allemands pensaient à Agadir, nous devions nous aussi y penser. Au mois de décembre 1910, l’ambassadeur, de France, M. Jules Cambon, en signalant l’attention éveillée en Allemagne sur le Sous, avait recommandé de prévoir la possibilité d’y créer un port et appelé l’attention du gouvernement sur l’utilité de développer de ce côté les intérêts économiques français. Ainsi nous ferions contrepoids aux intérêts allemands et, aux prétentions que Berlin pourrait un jour fonder sur ces intérêts, Paris pourrait opposer d’autres prétentions ayant un égal fondement.
Il n’avait pas été tenu compte de cette suggestion. Voilà tout ce que M. de Selves put apprendre sur Agadir. C’était un ensemble de renseignements qui, s’ils n’étaient pas nom-
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breux, avaient du moins un caractère positif.
Quand on se demandait ce que voulaient les Allemands, on entrait dans le domaine des conjectures. Étaient-ils sincères quand ils prétendaient qu'ils songeaient seulement à protéger leurs nationaux? On ne pouvait pas le croire. Espéraient-ils en posant la question du Maroc, nous faire rappeler par une Conférence Européenne, au respect de l’Acte d’AIgésiras, qu’ils nous accusaient de violer par nos occupations è Casablanca sur la Moulouya et surtout à Fez? Mais M. de Kiderlen dans ses entrevues du mois de mai et du mois de juin avec M. Cambon avait à plusieurs reprises exprimé l’opinion que TActe d’Algésiras n’était pas viable, parce qu’il procédait d’une fiction. Qu’il songeât à ressusciter ce mort, c’était peu vraisemblable, car M. de Kiderlen n’est pas un esprit chimérique. A Kissingen il avait dit : « Pas de replâtrage au Maroc ». Or la restauration du régime d’Algésiras, fondé sur l’idée fausse que le sultan pouvait être indépendant, aurait été un replâtrage et un replâtrage de peu de durée. Remettre au Maroc les choses en l’état où elles étaient avant notre marche sur Fez, avant notre établissement dans la Chaouïa, avantnotre pénétration vers la Moulouya, c’eut été précipiter le pays
dans la plus complète anarchie. Aurions-nous consenti — ce qire nous n’aurions fait à aucun prix — à rendre à la barbarie des régions où nous avions commencé à introduire l’ordre et la j ustice ; nous serions-nous résignés à retirer notre appui au Sultan, qu’il nous aurait fallu bientôt repartir en expédition et pour réoccuper tout ce que nous aurions évacué, et pour sauver l’autorité impériale, fantôme certes, mais fantôme nécessaire.
A moins qu’il ne fût résolu à faire la guerre, e gouvernement de Berlin ne pouvait donc pas vouloir nous demander l’impossible.
Pensait-il à nous proposer quelque partage, l’Espagne gardant le nord du Maroc, la France le centre et l’Allemagne s’établissant au sud, dans la région du Sous dont Agadir était justement la porte d’entrée? L’hypothèse était à considérer. Un jour, à Berlin, M. de Kiderlen avait dit négligemment : « Abandonnez-nous un coin au Maroc, Mogador par exemple. » D’autres s’étaient exprimé avec moins de précaution diplomatique. Ils avaient dit: « Que les Français nous donnent notre part ! Nous ne les empêcherons pas de rester à Fez, s’ils nous cèdent Mogador. »
Ce nom jeté dans la conversation par le secré-
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taire d’Etat aux Affaires étrangères, et répété par de très importants personnages, indiquait, à n’en pas douter, des visées auxquelles on n’osait pas encore donner une expression diplomatique. A Kissingen, M. de Kiderlen avait tjien paru répudier ces visées quand il n’avait pas relevé la déclaration catégorique de M. Cambon lui disant : « Vous m’avez un jour incidemment parlé de Mogador; inutile de commencer une négociation si vous pensez à prendre pied au Maroc »; les deux diplomates s’étaient séparés, comme nous l’avons déjà dit, sur ce mot de M. de Kiderlen : « Rapportez-nous quelque chose de Paris »; ce « quelque chose » ne pouvait pas être Mogador ni Agadir puisque nous avions fait connaître la volonté de ne pas accepter au Maroc un voisinage allemand. Alors pourquoi cet envoi du bateau à Agadir, qui, malgré toutes les affirmations contraires, pouvait être le prélude d'une occupation territoriale?
Le gouvernement français ne connaissait pas encore, le juillet, la conversation qu’avait eue M. Gruppi avec M. de Schoën le 21 juin (1), conversation dans laquelle le ministre des Affaires
(1) C’est l’Angleterre qui devait, quelques jours plus tard, attirer notre attention sur la portée qu’à Berlin on donnait à celte conversation.
étrangères avait indiqué l’Afrique équatoriale comme la région où on pourrait trouver une base d’entente entre la France et l’Allemagne. Ce propos auquel M. Gruppi n’avait sans doute pas attaché une grande importance, puisqu’il ne l’avait pas noté, on Pavait, a Berlin, pris très au sérieux.
On y avait vu une offre dont on entendait poursuivre la réalisation. « Certainement M. Cambon allait revenir à Berlin avec, dans sa poche, une tranche du Congo, quelques rectifications de la frontière du Cameroun. On ne se contenterait pas de si peu. L’occasion allait s’offrir de faire un pas décisif vers le Congo belge et vers la colonie portugaise d’Angola.
« On prendrait contact avec les premiers de ces deux objets des convoitises germaniques, le Congo belge en demandant à la France la cession du Gabon. Une fois établi là, on serait à même de se tailler la grosse part dans Je domaine colonial de la Belgique, le jour où il entrerait en liquidation ; et, rapproché alors des colonies du Portugal, on pourrait alors mieux leur faire sentir l’attraction de la pesanteur. L’Angleterre, avec qui on avait un traité prévoyant lepartage despossessions portugaises, ne se refuserait pas à le réaliser. Ainsi les cessions
AFFAIRES Étrangères
qu’on demanderait à la France, en s’autorisant des paroles ditesàM. de Schoën par M. Cruppi, prépareraient la formation d’un grand empire africain.
(( Mais depuis quatre mois le ministère des Affaires étrangères avait adopté une politique que les Allemands trouvaient fuyante et à laquelle ils reprochaient de manquer de sincérité.
M. Cruppi avait retiré le projet de consortium de la N’Goko-Sangha ; et n’avait pas voulu terminer la convention des chemins de fer marocains; il avait encore, par le retrait de la proposition du chemin de fer Congo-Cameroun causé une déconvenue à TAllemagne.M. de Kiderlen devait dire, une quinzaine de jours plus tard, à M. J. Cambon : « Quand j’ai vu vos atermoiements dans l’aQaire des chemins de fer, j’ai compris que vous ne vouliez rien faire avec nous ». Il était donc à craindre que M. Cambon apportât de Paris des propositions sur lesquelles s’ouvrirait une négociation interminable, dans laquelle les offres seraient tour à tour présentées ou retirées, et qui finalement resterait sans conclusion. Pendant que nous aurions ainsi amusé l’Allemagne, nous aurions augmenté le nombre de nos pointsd’oçcupation, accru notre prestige, consolidé notre position au Maroc, habitué enfin
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l’Europe à nous y voir agir en tuteurs du Sultan. Si la négociation sur les arrangements à faire dans l’Afrique équatoriale ne donnait pas de résultats satisfaisants, il serait beaucoup plus difficile de faire revivre diplomatiquement la question marocaine après qu’elle aurait été résolue en notre faveur par le consentement tacite des puissances et de l’opinion au fait accompli.
« Il fallait donc, pour contraindre la France à renoncer aux échappatoires où elle s’égarait depuis quatre mois, lui mettre le marché en main. L’envoi d’un bateau à Agadir et la menace de débarquement que ce fait comportait allaient obliger le quai d’Orsay à répondre clairement et nettement oui ou non, à s’expliquer sur l’engagement que contenait la déclaration faite le 21 juin à M. de Schoën et, notre engagement une fois précisé, à le tenir. Le mouillage de la Pan- Hier à Agadir était comme la prise d’un gage, en possession duquel nous voudrions rentrer même au prix d’un sacrifice. »
Telles étaient, la suite devait le prouver^ les idées du gouvernement allemand. Elles procédaient d’un propos d’un ministre français, propos dans lequel M. de Schoën avait voulu voir une offre ferme. Notre diplomatie, qui l’igno-
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rait, ne pouvait pas deviner les conséquences que l’on en tirait.
Nous étions donc dans l'incertitude. M. de Selves en répondant à l’ambassadeur allemand qu’il ne reprendrait la conversation qu’après le voyage de Hollande, nous avait seulement assuré quelques jours pour nous consulter et pour nous concerter avec nos alliés et nos amis. 11 y avait une décision à prendre. Quelle serait-elle?
La première consultation eut lieu dès le 1®'’ juillet. Immédiatement après le départ de M. de Sclioën du quai d’Orsay, M. de Selves se rendit chez M. Caillaux, président du conseil à la place Beauvau. Il le mit au courant de l’événement et comme il était impossible de se méprendre sur sa gravité, on manda par téléphone MM. Delcassé et Messimy, le ministre delà Marine et le ministre de la Guerre. Nous n’avons pas la certitude queM. Messimy putassister àlaconférence à laquelle certainement M. Delcassé prit part. Le ministre des Affaires étrangères après avoirexposéles faitsémitlaproposition d’envoyer un bateau français à Agadir. C’était évidemment la plus crâne attitude à adopter, l’attitude mousquetaire. M. de Selves la justifia par des raisons qui certainement durent émouvoir le cœur de ses collègues. Si, en faisant mouiller un
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bateau dans une rade marocaine, on avait la pensée de nous faire discuter sous une menace, la présence d'un bateau français au même mouillage rétablirait l’équilibre ; à la menace, nous opposerions la menace. Puisque les intérêts allemands étaient en péril, dans le Sous, le péril y existait pour les intérêts français également. Nous avions donc tout autant que l’Allemagne le droit et le devoir de prendre en faveur de nos protégés et de nos nationaux une mesure identique à celle qu’elle avait prise en faveur des siens. En nous rangeant à ce parti, nous montrerions à l’Allemagne et à l’Europe qu'on ne devait pas s’attendre à trouver chez nous de la faiblesse, et certainement la fierté patriotique de la France soutiendrait un gouvernement si soucieux de l'honneur national.
Ces raisons de répondre directement au coup d’Agadir étaient inspirées par le plus chaud patriotisme. Mais ne serait-il pas dangereux de suivre seulement les impulsions de son cœur ? L'Allemagne officielle pourrait être impressionnée parla vigueur et la promptitude de notre riposte. Mais ne la considérerait-elle pas comme une provocation ? Si elle débarquait à Agadir, nous devrions y débarquer aussi. Aller jusqu'au bord du rivage et n'y pas descendre si les autres
affaires ETRANGERES
y descendaient, c’eut été reculer. Nous n’aurions pas reculé ! C’était alors un conflit possible, probable, entre les deux troupes —• et la guerre.
Certes, on ne pouvait pas douter de l’enthousiasme national. Mais les Allemands eux aussi auraient agité leurs passions chauvines. Le risque à courir était grand. Il ne fallait pas penser à faire partir si vite un bateau pour Agadir. On devait se donner le temps de la réflexion. Cette opinion de M. Cailleuxappuyée sur un patriotisme plus calculateur, M. Delcassé la partagea. On décida donc qu’on ne donnerait pas suite à la proposition de M. de Selves et que le conseil des ministres n’en serait pas saisi. Plus tard, après le voyage de Hollande, quand on aurait eu le temps de recueillir les avis de nos amis et alliés et de prendre l’air de l’Europe, on se remettrait à l’examen de la question.
M. J. de Selves ne se crut pas absolument lié par cetle décision qui n'avait pas de valeur officielle puisqu’elle n’avait pas été prise en conseil mais seulement dans une conférence entre trois ou quatre ministres. Rentré au quai d’Orsay il s’entretint avec M. Jules Cambon.
Il trouva notre ambassadeur à Berlin favorable à l’idée de ne pas laisser la Panlher toute seule
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dans la rade d’Agadir. L’Allemagne ne pourrait pas voir une provocation dans le fait que nous suivrions l’exemple qu’elle nous avait donné. Les négociations qu’on allait avoir à commencer avec elle s’ouvriraient dans de meilleures conditions, si ces conditions étaient égales pour les deux partis. La paix générale ne serait pas exposée à un grand danger si nous prenions pour protéger nos intérêts dans le Sous une mesure pareille à celle qu’avait prise le gouvernement de Berlin. Toutefois avant d’agir, il fallait consulter l’Angleterre. Elle s’était effacée devant nous au Maroc en compensation de notre effacement devant elle en Egypte. Du moment qu’on prétendait nous disputer les droits qu’elle nous avait cédés sur l’Empire chérifien, il fallait lui demander de nous aider à les défendre. Donc, avant tout, il fallait savoir ce que le gouvernement anglais penserait de l’envoi par nous d’un bateau à Agadir et s’il ne serait pas disposé à en envoyer un lui-même.
Un croiseur anglais et un croiseur français venant de conserve mouiller à côté de la Pa/ziher donnerait à réfléchir à Berlin. Cet avis fut celui de M. de Selves. Tout aussitôt il dépêcha àM. Paul Cambon, notre ambassadeur à Lon-
dres, ses instructions. Sans lui faire part de l’opinion contraire de M. Caillaux, il lui dit que le gouvernement français examinait s’il n’y avait pas lieu de faire partir un vaisseau de guerre pour Agadir. L’Angleterre ne voudrait-elle pas s’associer à nous pour faire à deux une démonstration navale ?
M.Paul Cambon vit sir Edward Grey, secrétaire d'Etat au Foreign Office qui avait, paraîtil, déjà entretenu de la question M. Asquith, premier ministre. L’un et l’autre se prêteraient volontiers, dit le Secrétaire d’Etat, à l’action combinée, que proposait la France. Il leur restait seulement à en délibérer avec leurs collègues du cabinet— ce qu’ils feraient aussitôt qu’ils auraient reçu, de Paris, des précisions.
Le compte rendu de cet entretien de notre ambassadeur avec le ministre des Affaires étrangères arriva au quai d’Orsay après le départ de M. de Selves pour Amsterdam. C’est M. Caillaux, président du conseil, qui en prit connaissance.
Il éprouva de l’étonnement en voyant que la décision prise, le i®** juillet, dans son cabinet, n’avait pas été exécutée. Comme il exerçait par intérim les fonctions de ministre des Affaires étrangères il télégraphia à M. Paul Cambon de ne pas presser la solution de la question des
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bateaux. L’ambassadeur à Londres, vieux diplomate qui sait lire entre les lignes, comprit qu’il y avait désaccord entre la présidence du Conseil et le quai d’Orsay. Ne sachant pas laquelle des deux tendances prévaudrait et craignant s’il laissait deviner un défaut d’unité de vues dans les conseils de notre gouvernement que le crédit de la France n’en fût affaibli, il stoppa. Pour ainsi faire, il avait un bon prétexte : l’éloignement du chef de notre diplomatie qui voyageait en Hollande. Il attendit donc le retour de M. de Selves à Paris et ne reparla à sir Edward Grey de l’envoi simultané de bateaux par la France et l’Angleterre qu’après avoir été invité par Paris à obtenir une réponse ferme dans un sens ou dans l’autre. Cette réponse fut négative. Le Cabinet avait délibéré, dit sir Edward Grey, et il avait trouvé plus d’inconvénients que d’avantages à la démonstration que proposait la France.
C’est ainsi que fut présenté, puis abandonné le projet d’aller prendre position en face des Allemands à Agadir même. Si, au lieu d’être un samedi ,1e i®"* juillet avait été un lundi ou un mardi, les ministres anglais, appelés à se prononcer tout de suite et sous le coup de la mauvaise humeur que leur aurait causé l’acte arro-
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
gant de rAlleinagne, se seraient peut-être rangés à r&vis de sir Edward Grey que partageait ]VL Asquith. Mais, le juillet étant la veille d’un dinaanche, la réunion du cabinet anglais avait dû être différée ; les radicaux, qui à Londres sont plus pacifistes encore qu’à Paris, avaient eu le temps de se concerter pour faire échec au ministre des Affaires étrangères. Leur parti pris d’abstention avait été favorisé par l’inaction à laquelle avait dû se condamner M. Paul Cainbon quand le président du Conseil sans désavouer le ministre des Affaires étrangères, avait pourtant marqué qu’il n’approuvait pas complètement les instructions qu’il avait données.
Il serait parfaitement vain de discuter sur les conséquences qu’aurait pu avoir un événement qui ne s’est pas produit. Le moins, et le plus sûr, qu'on puisse dire c’est que l’envoi des bateaux à Agadir aurait certainement causé une vive émotion dans tout l’univers, car on y aurait vu, peut-être à tort, un prélude à des mobilisations plus graves.
Sur l’attitude à prendre après le a Coup d’Agadir», un dissentiment s’élait produit entre le chef du gouvernement et le ministre des Affaires étrangères, II ne resta pas un secret
d'Etat. Il fut ébruité dans les journaux. Dès le commencement du conflit franco-allemand on put distinguer dans la presse deux courants, celui qui prenait sa source au quai d'Orsay et l’autre à la place Beau vau. Cette division en deux camps rivaux des organes de l’opinion, excitant entre eux une émulation fiévreuse dans la recherche des informations, devait causer bien des difficultés.