‹ La chronique de Nantes (570 environ-1049)Chapitre 105 sur 117 · XLIII. E F · texte numérisé non relu

XLIII. E F

Mais adonc ledit Conan, se veant ainsi grevé pas les assaux de Guérech, manda Héroicus, abbé de Redon, venir a luy à Rennes, auquel il fit grands complaintes du comte Guérech, et enfin le pria qu'il Pempoisonnast ; Héroi-

1. Cette seconde guerre des comtes de Nantes et de Rennes, ayant précédé immédiatement la mort de Guérech, doit être de 987 environ.

2. Héroic n'est pas signalé dans le Cartulaire de Redon. Mais il n'y a pas lieu pour cela de nier son existence en tant qu'abbé de ce monastère. Le Cartulaire de Redon, en effet, ne renferme aucun acte se rapportant à la période de temps, comprise entre 1 an 924 et 1 an 990, et aucun abbé n'y est

[c. xliii, an. 988 circa-990]

NAMNETENSE

lui a Rennes. Lequel Héroicus, quant il fut en sa présence, il lui enquist pour quelle cause il l'avoit fait venir, et Conan, qui touzjours fut frauduleux, luy sermonna en maintes manières de langage, lui fesant complainte du comte Guérech, qui gastoit sa terre, et, en la parfin, le promist enrichir de grans dons, affin qu'il renvenimast et occist ; quar il estoit médicin et avoit de coustume fréquenter la court dudit Guérech et de le seigner.

Adonc Héroicus, corrumpu par les promesses de Conan, lui promist ces choses acomplir et vint à la court du comte de Nantes, auquel il remonstra qu'il voulloit faire un loingtain voieage, duquel il ne seroit retourné de long temps, lui ennortant qu'il se feist seigner. Si se appareilla le comte à celle chose, et lors print l'abbé Héroicus une lancette envenimée de laquelle il le seigna au bras, et ce fait demanda licence de s'en retourner. Et après son

eus estoit médecin et fréquentoit la court de Guérech, lequel il avoit de coustume de seigner. Si fut Héroicus déceu par les dons de Conan et luy promist ainsi faire. Pourquoy il se transporta à Nantes, et, quand il y fut, remonstra au comte Guérech qu'il ne pouvoit illecques longuement demourer et n'y pourroit de longtemps retourner ; par ce conseilloit-il qu'il le seignast.

Le comte Guérech, quand il l'eut oy, s'appareilla à ce faire, et l'abbé print une lancette envenimée, dont il luy ouvrit la veine du bras, puis demanda congé et s'en retourna. Lors commença le bras à enfler au comte, lequel, esmerveillé que ce signifioit, le monstra à ses chevaliers, qui, cognoissans la fraude de l'abbé, luy prièrent qu'ils le luy transchassent ; mais il le leur deffendit, disant qu'il recevroit la fin que Dieu luy avoit donnée, et, laissant tout l'honneur de sa comté à son fils Alain, mourut ainsi envenimé. Si fut après sa mort

mentionné entre Àdémar, qui vivait en 924, et Thibaut, qui gouvernait l'abbaye au temps où Conan était duc de Bretagne (voir p. 309), c'est-à-dire entre 990 et 992. Héroic aurait donc été le prédécesseur immédiat de Thibaut.

126 CHR0N1C0N [c. xliii, an. 988 circa-990]

département eommencza le ensépulturé à Redon, et peu

bras du comte à enfler. De laquelle chose il fut moult esmerveillé et à touz ses hommes monstra ce merveillable fait, leur enquérant que ce signifioit. Lesquelx, cognoessans assez la fraude et la mauvaiseté de l'abbé Héroicus, le prièrent qu'ils luy transchassent le braz, car autre remide ne povaient trouver pour sauver sa vie ; mais iceluy comte Guérech

leur defïendit ceste chose, disant qu'il vouloit recevoir la fin telle que Dieu la lui avoit donnée, et délaissant tout son honneur à son filz Allain qu'il avoit cle Aremburgis, sa femme, ainsi envenimé trespassa de ce siècle et fut enseveli à Redon \ Et peu de temps après son filz Allain, détenu de griefve enfermeté mourut2. Et ainsi fut estainte toute la lignée de

après ledit Alain, son fils, mourut de maladie. Et ainsi fut estainte toute la progénie de Barbetorte, et n'en démolira nuls fors deux enfans, fils du comte Hoel, appeliez Judicael et Hoel, qu'il avoit eus d'une concubine, et lesquels leur ayeulle nommée Judith nourrissoit (E, p . 140).

1. La mort de Guérech est de 988 environ (cf. plus haut, p. 114, note 3). La légende, rapportée ici par le chroniqueur de Nantes, est contredite en partie par le fait même que Guérech fut enterré à Redon, dont Héroic était ahhé. Le récit de la mort d'Hoël (ch. XL) a aussi un caractère légendaire très accentué. Il est certain que la fin prématurée des deux frères Hoël et Guérech dut faire une profonde impression sur l'esprit de leurs contemporains. Leur disparition procurait de si grands avantages au comte de Rennes, qu'il parut tout naturel de regarder ce prince comme la cause première de leur mort. Mais la vérité de ces bruits populaires est loin d être démontrée (voir, au sujet d accusations d empoisonnement, faites à la même époque à l'occasion de la mort imprévue du roi Lothaire et de son fils Louis V, Lot, Les derniers Carolingiens, p, 166, note 3).

2. Alain, fils de Guérech, mourut en 990 (voir chap. XLIV). À sa mort, il ne restait plus pour gouverner le pays de Nantes que deux fils bâtards du comte Hoël. Ceux-ci, en droit, n étaient pas aptes à hériter du fief de leur père. Conan de Rennes, soutenu par son suzerain Eudes de Chartres, en profita aussitôt pour mettre la main sur Nantes. De son coté, Foulques d'Angers voulut faire valoir, par la force, les droits que ses ancêtres avaient toujours revendiqués sur le comté de Nantes. Telle fut la véritable cause de la guerre dont le récit fait le sujet du chapitre suivant.

[c. xliv, an. 990-992] NAMNETENSE 127

Barbetorte et n'en demoura nuls fors deux enffens, fils du comte Hoel, appeliez Judicael et Hoel, qu'il avoit euz d'une concubine et lesquelx leur aïeule appellée Judith nourrissoit [F, f° 136 v°).

Adonc, s'esleva de touz points Conan, le comte de Rennes, qui lors envay et occuppa toute Bretaigne et la retint en sa puissance. Car, après ce qu'il eut par force d'armes submises à luy toutes les contrées dicelle, en la parfin il vint h la cité de Nantes avecques grant exercite et print le chastel où le duc Allain Barbetorte et ses deux filz Hoel et Guérech, successivement comtes de Nantes, avoient habité \ Lequel chastel Conan commist et bailla en garde à Auriscandus 2, lé-

Page 1