‹ La chronique de Nantes (570 environ-1049)Chapitre 28 sur 117 · L INTRODUCTION · texte numérisé non relu

L INTRODUCTION

lument fausses et telles qu'elles n'ont pu être imaginées qu'à une époque où on avait perdu tout souvenir exact des entreprises politiques et religieuses de Nominoé. Lorsque Nominoé opéra une sorte de révolution dans le personnel épiscopal de Bretagne, il n'avait en son pouvoir aucun des territoires sus indiqués ; bien plus, il n'en eut jamais la paisible possession, car il mourut au moment même où il cherchait à les conquérir. Le synode de Coitlouh, où furent déposés les évêques bretons est de 848, et ce ne fut que pendant l'hiver 850-851 que Nominoé envahit les pays de Rennes, de Nantes, d'Anjou et du Maine1.

h' Indiculus de episcoporam Britonum dépositions n'est donc pas, comme on l'a cru souvent, une œuvre composée à une époque voisine de celle où vivait Nominoé. C'est une production tardive, mise sans doute en circulation vers le milieu du xie siècle, dans le temps où fut repris en cour de Rome le procès entre les archevêques de Dol et de Tours. Si l'on observe d'autre part que ce récit n'est qu'une paraphrase de la dernière partie du chapitre xi de la Chronique de Nantes (p. 36-39) ; que la mention relative aux conquêtes de Nominoé a été extraite presque mot à mot de la première partie (p. 32-33) de ce même chapitre, où elle a sa place naturelle, tandis que sa présence s'explique mal au début de l1 Indiculus , qui traite d'une dispute religieuse et non pas de l'histoire des guerres de Bretagne, on arrive à cette conclusion que ce n'est point le chroniqueur de Nantes qui a utilisé Y Indiculus, mais que c'est Y Indiculus qui a été pour ainsi dire copié sur la Chronique de Nantes^. L'auteur de cet opuscule s'est à peine préoccupé de modifier le style du chroniqueur nantais, dont on retrouve la marque dans des expressions comme celle-ci,

1. R. Mcrlet, Guerres d'indépendance de la Bretagne dans la Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, année 1891.

2. Dom Lobineau a inséré le texte même de Y Indiculus dans son édition de la Chronique de Nantes, comme si cet opuscule faisait partie intégrante de la chronique. Une note marginale, placée par lui dans le tome Ier de son Histoire de Bretagne (p. 43), explique le motif de son erreur. Cette note, relative kY Indiculus, est ainsi conçue: Fragment, tiré du Mont- Saint- Michel par le P. Sirmond et cité par Le Baud comme de la Chronique de Nantes. D. Lobineau a donc cru que Le Baud n'avait fait que traduire Y Indiculus : mais il s'est trompé sur ce point comme sur plusieurs autres. Le Baud, en effet, a traduit le récit de la Chronique de Nantes, qui est beaucoup plus détaillé que celui de l Indiculus.

SOURCES DE LA CHRONIQUE u

multisque artihus, ut dolosus et fraudulentus, perquirens quihus id modis adsequeretur, reperit ut, etc. 1 II faut donc, à mon avis, retrancher Ylndiculus du nombre des documents dont dérive le chapitre xi de la Chronique de Nantes.

Ce chapitre se divise, au point de vue des sources, en deux parties : la première est presque entièrement fondée sur des titres dignes de foi, la seconde n'est à proprement parler qu'une œuvre d'imagination.

Au commencement sont racontés la campagne de Nominoé au sud de la Loire, la destruction du monastère de Saint-Florent-le- Vieil et l'envahissement par l'armée bretonne des pays de Nantes, de Rennes, d'Angers et du Mans (p. 31-32). On a là un résumé exact des expéditions militaires de Nominoé depuis l'an 845 jusqu'en 851. La notion de ces faits authentiques n'a pu être empruntée qu'aux anciennes annales dont j'ai précédemment parlé. L'entrevue de Convoion, abbé de Redon, avec Nominoé (p. 33- 34), le voyage de Convoion à Rome (p. 34), sa réception par le pape Léon IV (p. 34-36), son retour en Bretagne (p. 36) sont autant d'événements relatés en détail par l'auteur contemporain des Gesta sanctorum Notonensium2. Mais au récit des Gesta l'auteur de la Chronique de Nantes a ajouté l'analyse d'une lettre adressée par le pape Léon IV à Nominoé (p. 34-35). Cette lettre, qui fut remise par Convoion à Nominoé lui-même 3, est aujourd'hui perdue. L'analyse que nous en a conservée le chroniqueur a donc une réelle valeur historique.

La seconde partie du chapitre xi (p. 36-39) est loin de contenir des renseignements aussi véridiques ; elle n'est pas cependant dénuée d'intérêt. Elle nous fait connaître en effet les idées reçues à Nantes et à Tours vers le milieu du xie siècle au sujet des procédés qu'aurait employés Nominoé pour soustraire les évêques de

1. Cette tournure de phrase se rencontre fréquemment dans la Chronique de Nantes: je cite ici quelques exemples qu'on pourrait multiplier. Salomon Herispogium furtive aggrediens, ut iniquus et dolosus, interfecit (p. 50); Nomenoius exposuit itli fabulose, ut erat alloquax (p. 33); [Lambertus], ut erat affabilis, et pro tune fait inventor malorum, alloquens induxit ut, etc. (p. 12).

2. Cf. Mabillon, Acta SS. ord. S. Benedicti, saec. IV, pars 2, p. 211-

3. Conoveus abbas referens Nomenoio de ejus mandatis Leonis papae responsionem (voir plus loin, p. 36).

lu INTRODUCTION

Bretagne à la juridiction de l'archevêque de Tours. Ces idées, les adversaires des Bretons se les étaient formées en interprétant à leur guise quelques documents du ixc siècle récemment découverts dans les archives ecclésiastiques de la province. Le chroniqueur de Nantes cite, comme les plus importants de ces documents, la lettre du pape Nicolas Ier au duc Salomon et celle des pères du concile de Soissons au pape Nicolas Ier. Ce sont ces deux lettres qui ont servi de point de départ à la composition quelque peu fantaisiste, mise au jour par le chanoine nantais.

Le pape Nicolas Ier, en écrivant au duc Salomon, lui rappelle que les prélats, chassés de leurs sièges par Nominoé, n'avaient pas été condamnés dans un concile d'évêques, mais dans une assemblée composée presque entièrement de laïques1. A la vérité ces prélats avaient avoué être coupables, mais c'était de force et par intimidation. Qui, etsi crimen aliqaod confessi esse dicuntur, potest credi quod vi vel formidine fassi tantum, et non confessi fnerint quod non fecerant, quia videhant laicos et saecnlares quosque una cum rege contra se conspirantes^ . Cette dernière phrase laisse soupçonner l'existence d'intrigues machinées par Nominoé contre les pontifes qu'il voulait perdre. — Le chroniqueur de Nantes s'est manifestement inspiré de ces allusions assez vagues aux agissements du duc des Bretons. Il a imaginé toute la trame d'un complot, ourdi entre Nominoé et Tun de ses courtisans (ch. xi, p. 37). La pseudo-assemblée de Redon, la confession arrachée par violence aux évêques accusés, leur condamnation etleur fuite, tout cela se trouvait en substance dans la lettre du pape Nicolas Ier. Notre auteur s'est, contenté d'inventer quelques incidents secondaires, afin de donner à son récit une plus grande apparence de réalité. Mais il ne s'est pas montré très habile dans le choix de ces incidents, car, par exemple, le rôle qu'il a attribué au courtisan de Nominoé n'a même pas le mérite de la vraisemblance.

Après avoir ainsi raconté l'expulsion des prélats bretons, il expose comment Nominoé créa trois nouveaux diocèses en Bretagne, ceux de Dol, de Saint-Brieuc et de Tréguier, et comment il

1. Non ab episcopis, sed alaicis episcopos in regione tua esse dejec* tos (voir plus loin, p. 59).

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