‹ La chronique de Nantes (570 environ-1049)Chapitre 49 sur 117 · VI · texte numérisé non relu

VI

Annajes^S. Sergii Anno ab incarnatione Salvatoris DCCCXLIII, ab urbe autema condita MDXGV b, qui est annus Karoli trierarchae c tertius, Rainaldus, eximias Karoli dux, génère Aquitanicus, Namneticae d urbis cornes, contra Britones, multa amicorum et propinquorum manu collecta, super fluvium Yicenoniam, in loco qui dicitur Meciacus e, dimicat, et primo quidem congressu Britones fortiter pressi terga vertunt f; demum 8, Lamberto suppetias ferente, adeo persequentibus acriter resistunt, ut ante h quos prius fugiebant, fugere compellant * , tantaque eos caede baccbantur, ut, ingenti multitudine cura duce prostrata, copiosas domum manubias reportarint, non modica ob commercium turba servata2. Praefuit autem Britannorum bello Herispogius 3, pâtre Nomenoioi gravi langore detento, habens secum praedictum Lambertum transfugam, qui in Namneticae urbis comitatum inhians, stragis hujus ductor et incentor exstitit. Quibus patratis, Lambertus diu exoptato potitur voto, non diu, nam, exortis utrimque simultatibus, idem mox ab urbe ac regione pellitur 4.

VI. A B D F. — a) vero G. — b) DXGV G, porro ab orbe condito juxta hebraicam veritatem IVMDCCXCV, juxta LXX interprètes VIMCLXIII addunt A B, indictione VI addit B. — c) triarcbae B. — d) Namnetis G. — e) Metiacus, Namnetici territorii B. — f) verterunt B. — g) deinde B. — li) deest B. — i) compilèrent G. — j) Nomengio G.

1 . Tout ce chapitre VI est la reproduction intégrale d'un récit composé vers 860 par un témoin oculaire, semble-t-il, de la destruction de la ville de Nantes. Ce récit a été trouvé par d'Argentré dans un manuscrit de l'abbaye de Saint-Serge d'Angers, publié par lui dans son Histoire de Bretagne, p. 165, et réimprimé par Mabille et Marchegay (Chroniques des églises d'Anjou, p. 129-132). Je désigne par la lettre G le manuscrit de Saint-Serge, qui offre quelques variantes avec A, B et D.

2. Un auteur contemporain signale la façon dont les Bretons se comportaient vis-à-vis de leurs prisonniers; ils envoyaient en Bretagne les seigneurs pour en tirer rançon, et se contentaient de dépouiller de leurs armes les autres captifs. Seniores capti in Britanniam directi sunt, reiiquis populis inermibus reversis (Chron. Fontanellense, ad annum 850, dom Bouquet, VII, 42).

3. C'est la première action d'éclat à laquelle Erispoé semble avoir pris part. Ce prince devint duc de Bretagne à la mort de son père Nominoé en 851.

4. Lambert, après s'être emparé du comté de Nantes en juin 843, le retint en son pouvoir jusque vers le mois de juillet 846, époque où le roi Charles le Chauve, ayant fait la paix avec Nominoé, enleva à Lambert le gouvernement du pays nantais et lui donna en échange le comté d'Anjou. Cf. Guerres d'in-

[c. vi, an. 813] NAM NET EN SE

Trigintak autem post haec elapsis diebus, mense junio 1 , Normannorura ferox natio, numerosa classe advecti, Ligerim fluvium, qui in ter novam Britanniam 1 et ultimos Aquitaniae fines"1 in occiduum mergitur Oceanum, ingrediuntur. Deinde, dato classibus zephiro", ad urbem Namneticam, impiissimo Lamberto, crebro exploratore °, praecognitam, céleri carbasorum volatu pari ter et remorum impulsu contendunt ; quam mox navibus egressi undique vallantP, et sine mora, nullo propugnatore, capiunt, vastant, diripiunt. Alii quippe scalis murum subeunt, alii oppilatum olim aditum ofïendentes "ï, infringunt et pénétrant. Porro r civitatis episcopus, vocabulo Gunhardus s, vir innocens et omni pietate repletus 1 , et clerus omnis cum monachis, qui ex vicinô coenobio, cujus vocabulum est Antrum11, quod antefati amnis ictifero gurgite undique cingitur v, ad urbem, copiosum ecclesiae tbesaurum secum x habentes, confugerant 2, cumque reliqua vulgi

Trente jours après la bataille dessusdite, icelle cruelle nation des Normans, saillans subitement des fins de la région de Dannemarche et menans vie piraticque, après ce qu'ilz eurent destruictz les lieux contiguz et proucbains de la mer de Bretaigne par le conseil et aide du très mauvais duc Lambert entrèrent ou fleuve de Laire et, soutïlant zephirus, vindrent aborder leur navire jouxte les murs de la cité de Nantes, laquelle ilz avironnèrent d'un coslé et d'autre, après ce qu'ilz furent issuz de leur dit navire : et, les ungs rampans contre mont les murs par eschielles, les autres desfroissans et pénétrans les clostures, nul ne leur dényant l'entrée, entrèrent en despourveu en laditte cité le sollempnel jour de la Nativité sainct Jehan- Baptiste. De celle cité de Nantes estoit lors évesque Gohardus, homme simple, débonnaire et creignant Nos tre- Seigneur, auquel tout le clergié estoit afïuy avecques les moinnes d'un moustier, appellé la Fosse, voisin de la cité, lequel est de

VI. — k) tribus addit G. — 1) junii A B D. — m) vel quasi addunt A D.

— n) zephiro classibus apto AD. — o) crebro exploratore, id est Lamberto AD. — p) volant A. — q) effodientes A. — r) Namneticae addunt A D.

— s) Guihardus A G. — t) et prae ceteris laudabilis addit 2?, per cuncta laudabilis addunt AD. — u) vocato Eindre A. — v) juxta fluvium Ligeris situato et ex gurgite ejusdem ftuvii circumdato addunt AD. — x) deest G.

dépendance de la Bretagne sous Nominoé et Erispoé, dans la Bévue de Bretagne et de Vendée, année 1891.

1. Cette expression novam Britanniam doit s'entendre, je crots, des nouvelles limites données à la Bretagne par le traité d'Angers conclu en 851 entre Charles le Chauve et le duc Erispoé. Aux termes de ce traité, les frontières de la Bretagne furent étendues au sud jusqu'à la Loire. Cf. plus haut, p. 12, la même expression, employée par le chroniqueur de Nantes, qui l'a empruntée vraisemblablement à l'auteur de ce récit.

2. Indre, Loire-Inférieure, arr. et canton de Nantes. — Le monastère d'Indre avait été fondé vers 679 par saint Hermeland dans une ile de la Loire

CIIRONICON

multitudine, quos vel metus hostis incluserat, vel Praecursoris quae inerat nativitas 1 non solum ex vicinis regionibus et vicis, sed etiam ex procul positis urbibus, attraxerat, cernentes intra moenia hostem, certatim cuncti ad templum apostolorum Pétri et Pauli. quod in urbe nobilius et pulchrius erat, utpote ignari certaminis, concurrunt, obseratisque y ostiis aedis, solum quod supererat coelitus auxilium anxie flagitabant. At gentiles, effractis ostiis fenestrisque propulsis, templum feraliter irrumpunt, imbellem pariter et inermem multitudinem gladio feriunt, tantaque crudelitate in Ghristi gregem saeviunt z , ut, praeter quos sive captivandi sive distrahendi gratia in naves transtulerunt a ', omnem multitudinem sacerdotum, clericorum atque laicorum cum praedicto antistite intra ecclesiam gladio sternerent 2 . Monachorum vero quosdam extra, alios

[c. vi, an. 843] avironné de l'eau du

toutes pars fleuve de Laire, et avoient iceulx moinnes avecques eulx porté le thrésor de leur église ; mesmement y avoit en la cité autre grant multitude de peuple, non pas des régions voisines seullement, mais auxi des loingtaines citez qui se y estoient encloz, les ungs pour la peur de leurs ennemis, les autres pour la sollemnité de la feste, lesqueulx touz, regardans leurs ennemis entre les murailles, coururent ensemble estrivement au temple des appostres Saint-Pierre et Saint- Paul, lequel estoit en la cité très bel et très noble, et les huys et portes dicelui barrèrent contre l'impétuosité des persécutans, demandans le divin aide de leur délivrance, quelle chose ilz ne povoient par eulx faire humainement. Mais, comme les péans furent arrivez jucques davant celui temple, ilz en froissèrent les huys et arrachèrent les fenestres en le débri-

YT. — y) observatisque D, obscecratisque A. — z) in Christi saeviunt gregem B G. — a ) transferunt A B D.

en aval de Nantes. Le fleuve tout autour de cette île était réputé dès le vne siècle pour être abondant en poissons (cf. Vie de saint Hermeland, Acta S S., 25 mai, § 15).

1. La fête de saint Jean -Baptiste attirait alors à Nantes une foule considérable. C'était l'église de Saint-Jean, qui était le rendez-vous principal des pèlerins. Voir plus loin, Miiacula ecclesiae Namnetensis , ch. iv.

2. Gunhard fut assassiné par les Normands sur l'autel de saint Ferréol, qui se trouvait dans l'aile gauche de la cathédrale de Nantes (cf. dom Bouquet, VII, 369). Il fut honoré dans la suite comme un martyr, et on montrait jusqu'au siècle dernier dans la crypte de la cathédrale de Nantes la pierre d'autel sur laquelle son sang avait rejailli. Ses reliques furent conservées pendant tout le moyen âge dans l'église de Saint-Pierre d'Angers. Elles étaient accompagnées de deux plaques de plomb sur l'une desquelles était écrit: In hac sepultura quiescit kumilis Gunhardus, Namnetensium, et sur l'autre, pater et martir (Lobineau, Vie des saints de Bretagne, p. 180, et Acta SS., t. VI de juin, p. 246).

[c vr, an. 843] intra ecclesiamb\ plerosque autem super ipsam templi aram instar hostiae trucidant, reliquos vero noctis crepusculo secum abducunt classique imponunt. Quis, proh dolor! illius diei dolorem0' explicare, quis explicando a lacrimis valeat temperare, quando mortuarum matrum cruorem pro lacté suggentes pendebant ad ubera nati, quando sanctorum sanguine, bostili mucrone fuso, templi pavimenta madent, altaria sacra innocentium cruore oblita fluunt ? Post haec, erasis omnibus opibus d', eu m gregibus captivorum utriusque ordinis, sexus e', aetatis ad naves remeant. Ad quorum postmodum redemptionem plurimum a cladis superstitibus collatum est. Quibus peractis, coenobium Insularum, cujusr supra meminimus, natalitio apostolorum Pétri et Pauli, scaphis adeunt, vastant, incendunt1. Quos ex tune, praeter intestinos, usque in praesentem antedicti régis an nu m, nullo propugnatore, utpote studiis in diversa imo in perversaS tendentibus, terra marique externos bostes assidue patimur 2.

NAMNETENSE

sant cruellement, tant que à force entrèrent dedans, et celle multitude de peuple que ilz y trouvèrent férirent de leurs glaives sans espargner à asge ne à sexe ; par si grant cruaulté se forcennoient contre eulx que le dessusdit Gohardus, prestre et évesque, célébrant la sollemnité de la messe et disant, Sursum corda, occirent cruellement, et aucuns des moin nés dessusdietz hors l'église, les autres dedans et pluseurs sus les auteilz, avecques grant multitude de prestres, de clercs et de laiz, occirent par fer et leur transebèrent les entrailles, si que nul ne pourroit exprimer par parolles la callamité et pestillence d'icellui jour doloreux, ne, en l'exprimant, de lermes se abstenir : car les enffens des mères mortes pendoient à leurs mammelles, suczans leur sang en lieu de lait, les pavemens du temple rougissoient du sang des saints hommes espandu par l'espée hostille, et les saincts aultiers estoient souillez et découloient du sang des innocens. Et, après ces choses, dégastèrent les péans toute la cité et la desgarnirent de toutes ses richesses, puix ambrasèrent le temple, et avecques grant multitude de chiettifs de l'un et de l'autre sexe et

VI. — b) quosdam extra ecclesiam, alios intus B D, alios penitus A. — c ) maestitiam B, dampnum A. — d ) deest G. — e ) deest G. — f) de quibus G. — g ) perverse G.

1. Le monastère d'Indre, complètement détruit par les Normands le 29 juin 8^3, ne se releva jamais de ses ruines. Cf. Mabillon, Annales S. Benedicti, II, 640.

2. L'auteur de ce récit écrivait ces lignes après la seconde invasion des Normands dans la Loire en 853, mais probablement peu de temps après, et certainement avant la mort de Charles le Chauve, arrivée en 877, comme en témoigne l'expression usque in praesentem antedicti régis annum,

18 CiiRONICON [c. vif, an. 843-845]

de ordres différentes, lesquelx iiz avoient espargné a occire pour en avoir loier, remontèrent en leurs nefs. Et ne se oblians pas de leur cruauté, le jour de la feste Saint Pierre et Saint Poul ensuivante, allèrent par petit navire au moustier des Islcs, de quoy a esté parlé dessus, lequel ils asségèrent et prindrent à force (F, f° 112, rc' et v°).

Notarii autema, qui hujusmodib annalia scripta descripserunt1, minime narrationem rerum cunctarumc curaverunt per ordinem referre, sed, sicut qnaeque singularia a referentibus eis adnuntiabantur, sub nimia brevitate denotavere. Et, quia illorum inertia aut incuria tanta necessaria memoriae digna oblivioni data sunt, nec satis laudandid sunt nec vituperandie.

Igitur, quum isti crudelis- [Et dit l'acteur de la des-

s i m i f N o r m a n n i g N a m n e t i c a m urbem et territorium ejus, vicosh et castella Metallicae regionis et Theophalgiae1 et Herbadillicae 2 dissipassent, oneratis navibus suis plurima multitudine captivorum atque magna congerie auri et ar-

sus nommée Chronicque de Nantes que] les Danois, quant ils eurent destruit la cité et le territoire de Nantes, avecques les villes et chasteaux de Maulge, de ThifFaulges et d'Erbauges, ils chargèrent leurs nefs d'or, d'argent et

VII. A B D E F. — a) deest B. — b) hec B. — c) certain B. — d) laudanda A. — e) vituperanda A. — f) deest D, — g) pagani A. — h) ejus territorii vicos AD. — i) Theolfagiae B D.

1. Sur ces Annales, dont a fait usage le Chroniqueur de Nantes et qu'il a cru bien à tort devoir arranger à sa guise, voir ce que j'ai dit dans l'Introduction.

2. Les pays de Mauge, de Tiffauge et d'Herbauge étaient limitrophes du cours inférieur de la Loire et s'étendaient au sud de ce fleuve jusqu'aux rivières du Lay et du Thouaret. L'invasion des Normands dans ces pays en 843 est signalée par 1 auteur contemporain des Miracula S. Martini Vertavensis (dom Bouquet, VII, 369). Pendant près de cent ans, cette région fut de toutes les contrées occidentales de la Gaule la plus dévastée par les Normands qui s'étaient établis à l'embouchure de la Loire.

[c. vu, an. 843-845] NAMN

genti et ornamenti, per alveum Ligeris navigantes, usque Herio insulam1 regressi sunt. Et, capta illa, placuit eis suae rapinae congestum diviclere ; qua in presentia majorum et juniorum5 ad ripam delata, illi, visa immensitate pecuniae, omnis timoris principatus sui obliti, ut canes ad carnes devorandask, coeperunt omnia1 violenter iterumm arripere11. Unde inter eos magna seditione commota, in illa die multi ex dictis Normannis0 voluntate divina perierunt interfecti.

Captivi vero christianip, videntes hune turbinem, per abdita insulae omnes fugerunt ; attanien ex his fuit unus magnae invasionis audax, qui bibliothecam, quae usque hodie in ecclesia Namnetensiq habetur, in collo suo accipiens fugit, ut se sicut aliir latitarets. Pacificantesque se tandem ipsi diabolici viri1 de tanta discordia cum

d'autres despouilles, et avecques très grande abondance de captifs retournèrent nageans par Loire jusques en l'isle Hério, laquelle ils prindrent, et leur pleut là diviser l'assemblée de leurs rapines.

Mais, quand elle fut apportée au rivage en la présence de tous et qu'ils virent l'immensité de leur pécune, ils oublièrent la peur de leurs princes , et commencèrent derechef à la s'entreravir violentement, dont entre eux s'esmeut grand sédition, par laquelle périrent plusieurs celuy jour, occis par la volonté divine. Et les captifs, véants celle sédition, s'enfuirent par les lieux secrets de Tisle {E, p. 101). Toutesfoiz entre elx en fut ung hardi et de grand invasion qui print en son coul l'armaire où estoit gardée la bible et les autres livres, laquelle juc-.

ques au jour de huy est gardée en l'église de Nantes, et

VII. — j) minorum AD. — k) ut canes ad carnes dévora ndas desunt D. — 1) deest B. — m) deest B. — n) abripere B. — o) ex dictis Normannis desunt B. — p) deest B. — q) Namnetis A. — r) miseri addit A. — s) attamen ex his fuit unus, etc. usque ad latitaret desunt D. — t) ipsi Normanni D.

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