II
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— Dieu youB accorde la grâce de vous repentir et de faire une bonne mort , répliqua La Reynie ; écoutez à genoux l'arrêt, et que le ciel vous fasse miséricorde !
Le greffier Yoisin lut alors cette pièce : « Yu par la chambre souveraine ardente établie à Yincennes suivant les lettres-patentes du roi du mois de mars 1679, le procès Mi par les deux rapporteurs d'icelle, à ce par elle commis, contre Catherine Deshayes, femme Monvoisin , dite vulgairement la Voisin , pour raison des impiétés , empoisonnemens, artifices et maléfices, larcins, complots contre la vie des personnes , sacrilèges et autres crimes sans nombre attribués à ladite Yoisin ; ouie et interrogée par la chambre ardente , ladite accusée sur les cas contenus an procès*; tout considéré, dit a été que ladite chambre a déclaré et déclare la Yoisin cri* minelle de lèse-majesté divine, homicide de fait et d'intention, entachée de pratiques diaboliques, et, pour réparation, a condamné et condamne ladite Yoisin à faire amende honorable à la porte de Notre-Dame, avec un cieige de quatre livres à la main , et à être conduite en la place de Grève pour y être brûlée et ses
cendres jetées au vent ; a ordonné , la chambre souveraine, que, après cette sentence lue à ladite Yoisin, elle soit de nouveau interrogée sur ses complices et sur ce qui mieux appartiendra ; puis , après , appliquée à la que$tion ordinaire et extraordinaire ; ordonne enfin , la chambre , que tous les biens meubles et immeubles de ladite Voisin sont et demeurent confisqués dans la main du roi , qui , de ces biens, veut qu'il soit fondé un obit perpétuel en Téglise Saint-Jacques-du-Haut-Pas , pour les âmes des victimes qu'elle a fait mourir. »
La Voisin avait entendu son arrêt sans pâlir ; elle se livra d'elle-même aux exécuteurs , elle s'assit en riant sur le siège de la question , en disant :
— Allons, écrivez, greffier; je ne crois pas, en vérité, avoir tout dit, car j'ai commis plus de péchés qu'il n'y a de damnés en enfer.
Les deux exécuteurs s'emparèrent d'elle ^ lui lièrent les mains derrière le dos , lui attachèrent les jambes aux chevilles et aux genoux avec de grosses cordes, lui découvrirent la tête, et retroussèrent sa robe à l'entour des
reins pour en- faire une sorte de tablier, moins décent d'apparence que d'intention. Elle n'opposa aucune résistance à ces préparatifs me* naçans, n'éprouvant pas plus l'émotion de la crainte que ceHe de la pudeur, elle blasphémait, riait, chantait et ne changeait ni de contenance ni de visage. En vain , les rapporteurs l'engagèrent-ils à se recueillir et à recommander son âme â Dieu; elle demeura indifférente aux sentimens de contrition que l'on cherchait à exciter dans son âme. M. de Bezons leva sa baguette alors , et la question commença. La patiente, enlevée du siège où elle était assise , fut étendue le long d'un chevalet tellement étroit , qu'elle n'aurait pu y demeurer en équilibre, quoique ses pieds et ses mains fussent toujours attachés, si Ton n'eût fortement fiié son corps sur la barre de bois transversale , avec des cordes passées sous les aisselles et autour des reins : le chevalet avait été auparavant assujetti par des écrous, de manière à ce que les mouvemens convulsifs de la patiente ne pussent le renverser ; elle se trouvait ainsi comme suspendue en Tair, car tout son corps ne reposait que sur la traveri<e de bois qui égalait à peine
la superficie de son épine dorsale, et s'enfonçait presque dans la chair, comme une lame tranchante : la compression et la douleur devaient être d'autant plus vives, que Testomac et les intestins de la victime seraient pins chargés d'eau« La Voisin ne paraissait pas souffrir d'une position si cruelle, et, plus fière qu'un martyr chrétien au milieu des persécutions, elle regardait lesassistans avec effronterie, répétant des airs à boire d'une voix enrouée, jurant quand la mémoire lui manquait, et encourageant les exécuteurs à ne pas lui faire grâce.
— Premier pot d'eau de TordÎTiaire, dit M. de Bezons d'une voix lente et solennelle.
— A votre santé , reprit la Voisin.
Elle ne put en dire davantage, car l'un des exécuteurs, qui avait rempli d'eau froide un grand coquemard d'étain contenant deux pintes, lui appliqua une espèce de muselière garnie d'un mors d'acier pour l'empêcher de fermer la bouche ; et , pendant que le second exécuteur fui tenait la tête immobile, il lui serrait d'une main les narines , tandis que de l'autre il versait du plus haut possible, et goutte à goutte, les deux pintes d'eau, sans
(]u*elle témoignât le plus léger sentiment de souffrance par des plaintes , des contractions de la face ou des horripilations de tous les membres. Quand le pot fut épuisé j les exécuteurs allongèrent de trois crans le chevalet, à Faide d'un cric renfermé dans la machine , et le corps de la condamnée reçut une ^ale extension.
— C'est bien , mes amis j dit-elle j lorsqu'on lui eut ôté la muselière ; je me plaignais d'être trop petite.
— Je vous exhorte à déclarer la vérité , dit La Reynie ; tâchez de gagner au moins la miséricorde divine.
— Au diable ! répliqua la Voisin ; et elle se ^mit à chanter, d'un accent ràuque et sourd,
une des chansons licencieuses de l'époque.
— Deuxième pot de l'ordinaire ! dit M. de Bezons.
— Dieu vous* le rende, fit-elle en riant, ouvrant d'elle-même la bouche pour qu'on y adaptât la muselière.
— Ne voulez-vous point révéler quelque chose? dit encore La Reynie, quand le che-
DU PALAIS DE JUSTICE. SSc)
valet monté d'un seul cran , eut fait craquer les os de la patiente. Et , sur un nouveau refus, le troisième et le quatrième pots d'eau lui furent ingui^ités.
Elle but ainsi sept pots d'eau , formant en totalité l'énorme masse de quatorze pintes, et ce ne fut que lorsque le médecin Morel , qui n'avait pas cessé de lui tâter le pouls, la déclara hors d'état de subir une nouvelle épreuve, que M. de Bezons, abaissant sa baguette , ordonna : c Qu'attendu qu'elle avait souffert la question ordinaire et extraordinaire, on la pouvait soulager. »
Alors la patiente, qui ne donnait plus signe de vie , fut délivrée de ses liens et retirée du chevalet. On la coucha sur le matelas , et on l'approcha de la cheminée pour que la chaleur du feu, aidée de frictions faites sur toutes les parties du corps avec des brosses de crin, combattit l'asphyxie commencée. Son ventre et sa poitrine étaient ballonnés, ses poumons dégageaient avec peine et à longs intervalles un souffle pénible; mais bientôt, après de violentes nausées, la respiration se régularisa , et elle revint à elle , sans toutefois rc-
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prendre assez de force pour soulever sa tête pesante et pouvoir prononcer une seule parole.
Ramenée à minuit dans son cachot, elle reprit enfin sa force et son assurance. Madame de Sévigné, qui était, comme elle dit cHe-mème, une des curieuses de supplices d'alors , a tracé en quelques mots la relation de ses derniers moment :
« En rentrant, elle dit a ses gardes: — Quoi l nous ne ferons pasm^dta noehel Elle mangea avec eux à minuit par fantaisie, elle but beaucoup de vin et chanta vingt chansons à boire , recommençant ainsi , toute brisée qu'elle était, à faire la débauche avec scandale. On lui fit honte , et on lui dit qu'elle ferait bien mieux de penser à Dieu et de chanter un ave, maris sieUa on un safoe, que toutes ces chansons ; elle chanta l'un et l'autre en ridicule. Elle dormit ensuite. Le lendemain mercredi se passa de même en débauches et en chansons* Enfin le jeudi {22 février 1680), on ne voulut lui donner qu'un bouilloB ; elle gronda , craignant de n'avoir pas la force de parler à ces messieurs. On voulut la faire
confesser ; point de nouvelles. A cinq heures, on la lia, et avec une torche à la main , elle parut dans le tombereau y habillée de blanc : c'est une sorte d'habit pour être brûlée ; elle était fort rouge, et Ton voyait qu'elle repoussait le confesseur et le crucifix avec violence. A Notre-Dame, elle ne voulut jamais pro* noncer l'amende honorable , et à la Grève , elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau ; . on l'en tira de force , on la mit sur le bûcher, assise et liée avec du fer, on la couvrit de paille; elle jura beaucoup ; elle repoussa la paille cinq ou six fois ; mais enfin le feu s'augmenta ; on la perdit de vue , et ses cendres sont en l'air maintenant. Voilà la mort de madame Voisin , célèbre par ses crimes et son impiété. •
La Voisin avait soixante ans : sa mort ne produisit dans Paris qu'une impression assez vulgaire. Madame de Sévigné efi' plaisanta, comme on vient de voir ; Corneille (Thomas) n'avait pas attendu l'issue de son procès pour la traduire au théâtre sous le nom de madame Jobin dans sa joyeuse comédie de la Devine^ re$se. Un seul incident curieux signala le jour
de son supplice» c'est que La Pootaine, qu'elle avait compté au nombre de ses crédules amis, arrifant â Paris après une assez longue absence, se présenta chez elle pour demander de ses nouvelles , et apprit alors seulement qu'une heure avant , elle avait été brûlée en place de Grève.
Le bon fabuliste la pleura , tout en regrettant » curieux de spectacles qu'il était, de n'être pas arrivé plus tôt, afin d'assister à son supplice.