II. 2Î
— Qui soupçonnez-vous de ce crime? demanda à M; Tiquet le magistrat.
— Je n*ai pas d'autre ennemi que ma femme , répondit-il.
Cette réponse fixait les soupçons éveillés déjà par la clameur publique, et la procédure fut dirigée en conséquence.
Madame Tiquet cependant, instruite de Tévénement, affectait le calme d'une conscience irréprochable. Son mari s'était fait porter chez madame de Yillemur ; elle s'y présenta à l'instant , et ne se retira que sur son refus formel de la recevoir. De toutes parts , des avis lui vinrent qu'elle allait se voir arrêter; mais elle refusa de prendre la fuite. -7- Mon mari est l'auteur, disait-elle, de tous ces bruits injurieux; il veut, par une fausse alarme, m'engager à fuir pour s'emparer de mon bien ; mais mon innocence me rassure , et je me présenterai devant la justice des hommes avec le même calme que devant la majesté de Dieu.
L'ordre de se saisir d'elle était donné en eflfet, et le lieutenant criminel Deffita procéda à son exécution. En arrivant au ChAtelet, <dle
DU PALAIS DE JUSTICB. Kg
dut comprendre qu'il ne lui restait que bien peu d*espoir. Auguste Gattelain ayait parlé : soit que le remords de sa conscience le poussât , soit qu'il fût irrité de la défiance de ses anciens complices, qui ne Tavaient pas appe}é à prendre part au nouvel assassinat. Il avait , de son propre mouvement, révélé tous les détails de la première tentative. Houra , arrêté de son côté sur cette dénonciation si précise, nia avec assurance; madame Tiquet déclara que Gattelain était un misérable , soudoyé par son mari pour la perdre; que la prétendue première tentative était une fable , et qu'elle était tout-à-fait étrangère au dernier attentat.
Une longue et minutieuse procédure s'instruisit sur l'assassinat Seize individus, parmi lesquels se trouvaient quatre soldats de la compagnie de H. de Mongeorge, deux femmes de chambre , la cuisinière et un valet de madame Tiquet, furent arrêtés; mais aucune preuve légale ne fut recueillie, aucun témoi* gnage formel ne fut entendu , et l'accusation fut contrainte d'abandonner ce chef, malgré l'existence du corps de délit. Restait le chef de machination d'assassinat, entraînant éga
leioent la peine capitale (i). Les déclarations d'Aoguste Gattelain suffirent pour faire considérer le crime comme évident , et le Pariement rendit, le 17 juin 1699, Tarrét de mort dont voici les principales dispositions :
c Vu par la Cour le procès criminel , fait au Châtelet par le prévôt de Paris et son lieutenant criminel, à la requête de messire Claude Tiquet, conseiller en ladite Cour, demandeur et accusateur, contre dame Angélique-Nicole Carlier, son épouse, Jacques Moura , ci-devant portier de ladite dame , et Auguste Cattelain, servant les étrangera... Yu la sentence rendue , par laquelle ladite Carlier et ledit Moura auraient été déclarés dûment atteints et convaincus d'avoir, de complot ensemble, médité et concerté de faire assassiner ledit sieur Tiquet , et , pour par-
(1) Pour le regard des assMiIns, et eeax qui, pour prix d'irgeat , PU autrement , se Ipaent pour taer ou outrager, exdder aucuns , ensemble ceuy qui les auront loués on Induits pour ce bire j nous iroulons , la seule machination ou attentat être punis de peine de mort k tous , enoore que Peflel ne s'en soit pas ensolvi, dont nous n'entendons donner aucune grftoe ni rémission. (Ordonnance de Blois, du mois de mal 1570, article ig6.)
DU PAUI8 DE JTUSTICB. 34l
tenir aadit assassinat , fouroià plusieurs fois daffirentes audit Cattdain, les somnes de deniers mentionnées a« procès; pour réparation de quoi, et autres cas, condamne, sa^ toir : ladite Cartier, d'avoir la tète tranchée sur un échafaud qui, pour cet eflbt,. sera âeté en la jrface de Grète , et ledit Mesura ^ pendu et étranglé, tant que mort s'ensuive > à une potence , plantée en ladite place de Grève ; son corps mort y demeurera vingtquatre heures, puis sera porté asi gihet die Paris. Leurs biens confisqués au profit, dti roi , sur iceux préalablement pris la somme de 10,000 livres au profit du roi, etc» , etc. ;»
Cattelain était, par le mémfe arrêt, condamné aux galères perpétuelles; Moura et madame Tiquet devaient subir la question pour obtenir la révélation de leur» compliceA.
Madame Tiquet avait été lirans|K>rtée à la Conciergerie; li, elle charmait ses ennuis, ou donnait du moins le change à son inquiétude, en composant des poésies qui ne manquent ni d'élégance , ni d'élévation , lorsque le 19, à cinq heures du matin , on vint l'appeler pour la conduire à la cbamBre de la question. Là, l'attendait le lieutenant erimi-
34^ LA CURONIQUB
nel. Il la fit mettre à genoux, et ordonna an greffier de lui lire son arrêt. EHe entendit cette terrible lecture »?ec une contenance impassible. — Madame, lui dit Deffita, tous ycnez d'entendre un arrêt qui tous met dans un état bien diffiirent de celui où vous a^ei été; au lieu d'aune vie honorable et des plaisirs où vous TOUS abandonniez, TOUS Toilà dans le sein de l'ignominie , et à la Teille de subir le dernier supplice. Rappelez TOtre fermeté , et dites aTec le prophète : J'accepte U calice de $aka (i).
Cette allocution ne fit pas plus dlmpres-* sion sur la condamnée que la lecture de la sentence , et elle déclara que la peur de quelques tourmens ne lui arracherait pas Fayeu d'un crime dont elle était innocente. Elle changea de langage toutefois après la première épreuve de ces terribles paU d*ea» qui aTsient feit tant de peur à la marqnbe de
(i) Ce Defflta qui tranchait ainsi du prédicateur, est le même qui lit périr Danglade et Lebrun , tons denz Innooens. Celte dlation , an reste , est celle du Irolsièiiie ytintU da psaume CXT : Cndidi propter quod locutus sum , qu'on autre innocent , de Thou , avait paraphrasé sur récfaafaad ao moment de subir le supplice aTec Cinq-Mars.
DU PAtAIS DE JUSTICE. 345
, elle demanda quartier et se reconnut coupable.
— Le capitaine de Mongeorge n Vt-il pas eu part à Totre crime? lui demanda Deffita.
— Oh ! non , répondit-elle avec effusion , je n'ai eu garde de lui en faire confidence ; j'aurais perdu son estime et son amour.
Son frère cependant et Mongeorge met* talent tout en usage pour lui sauver la vie ;:et leurs instances allaient peut-être être couronnées de succès , lorsque Topposition. de M. de Noailles , dont nous avons plus haut rapporté les paroles, décida du refus du roi*. M. Tiquet se présenta lui-même alors; il était remis de ses blessures et prononça , en se jetant aux pieds de Louis, une sorte de discours apprêté d'avance.
— J'implore votre clémence, disait-il , ne soyez pas plus sévère que Dieu même, qui pardonne au repentir. Je pardonne , sire , et mes enfans lèvent en faveur de leur mère leurs mains pures et innocentes vers vous.
Le roi demeura inexorable, et M. Tiquet, par une transition que Ton trouva tant soit peu stoïque, se retrancha à demander à son>
344 ^^ CHROHIQUE
profit la confiscation des biens de sa fiuBme. Cette faTeur lui fnt octroyée.
M. de la Ghétardie, curé deSaint-4Sulpice, prodiguait les consolations de la religion à madame Tiquet pendant ce temps. Elle le recevait avec des sentimens chrétiens , le priant surtout d'obtenir son pardon de son mari, et de Moura , qu'elle entraînait avec elle à la mort.
Le refus du roi fut bientôt connu , et la population de Paris se rua tout entière sur le diemin que devait parcourir cette fenmie dont le crime, la constance et la beauté étaient le sujet de tous les entretiens. A cinq heures, on vit s'avancer le sinistre cortège. Madame Tiquet , entièrement vêtue de blanc, était assise à côté du curé la Chélardie ; une coiffe , abaissée sur ses yeux , dérobait en partie ses traits pAles et réguliers ; une exhortation touchante du bon curé lui rendit le courage qui commençaic à l'abandonner; elle releva sa coiffe, r^arda la foule d'un air modeste, mais calme et assuré , et soutint , par ses paroles et sa contenanee , la fermeté de Moura , qui , placé sur le devant de la diarrette, s'abandonnait au désespoir
Ik atmaàmt ainsi à la Grève, el leur supplice fldiait être terminé dans quelques initana, qsâad tout A coop un ^iolettt ota^e éclata. Où atleaidit pour procéder à rexécutfian, çfÊe la phiie qui tombait par torrens y eéssfti un instant; et,. pendaart cette cnadle attente, elle deaieura dans la cbarrette, «jfwit devant les yeux l'appareil de mort , au pied duquel eUe voyait un carrosse noir, attelé de ses propres chevaux, et attendant que le bourreau y vint déposer son corps. Elle demeura ferme cependant : le supplice de Moura parut seul l'affecter un instant; mais bientôt, montant vivement sur Féchafaud, elle accommoda ses cheveux avec autant de promptitude que de grâce, et, se plaçant sur le billot, présenta le cou au glaive. Tant de résolution et de force, tant de beauté peut-être troublèrent le bourreau, et ce fut avec des cris de terreur et d'indignation qu'on le vit se reprendre à trois fois pour accomplir son cruel office.
La tête, séparée du corps, resta une heure sur l'échafaud, tournée du côté de l'Hôtel-de- Yille, et exposée aux regards du peuple. Son mari lui fit rendre, à Sainl-Sulpice, les honneurs funèbres.
346 Ul CHRONIQUE DU PALAIS OB JUSTICE.
On .n'avait pas inveaté la complaiote encore ; c'était le temps de Bossuet, de Fléchier et de Mascaron; un de leurs admirateurs sans doute 9 fit imprimer VOraisan funèbre de madame Tiquet , divisée en trois points , et ayant pour thème et pour épigraphe : sptràu majfno uMma vidii : elle vit la mort avec grandeur d'âme.
LA YOISIfll.
Le II janvier 1680, une chambre, ardente avait été établie. à rarseaalpaur la recherohe et la punition des nombi^ux erimes d'empoisonnemens qui depuis cinq années désolaient Paris et y répandaient la. terreur. Catherine Deshayes, veuve If onvoisin, et quarante individus signalés. comme ses complices, compa« rurent les premiers devant .cette terrible Cour
d'enquête dont les formes et la jMrocédure deTaient rappeler dans leur promptitude et leur énergie les actes effrayans de la mjrstérieuse inquisition. Bientôt dis ou douze hommes et femmes du peuple, conTaincus de pratiques superstitieuses et de tentatives d'homicides ; furent condamnés et subirent , sans rien révéler, Thorrible supplice du bûcher : d'autres, moins coupables et non moins crédules , furent envoyés aux galères ; le tour vint enfin de la Voisin ; et Paris , la cour et la vlHe , attendirent dans la stupeur et Tanxiélé le dénoùment de cette horrible et indéchif^ firable tragédie.
Issue d'une honorable famille, la Voisin avait eiçercé d'abord avec distinction et profit la profession d'accoucheuse. L'amour effréné des plaisirs , le goût de la dépense et de la recherche , lui firmi bientôt trouver insuffisantes tes ressources que lui procurait soa honotable industrie ; elle résolut de spéculer sur la crédulité publique. Dès lors, elle piédit Tavenfr, fit les cartes , tira des hovoscopca , réoouciia les amans:, retrouva les objets p&f^ dus, indiqua les trésors cachés , et vendit des secrets pour conserver la jeunesse, rendre io-
▼tilDérable, gagner au jeo, etc., etc. fin plein cœur du dtx-septiëme siècle, et Von aurait peine a le croire, la Voisin vit le succès dépasser son espérance ; une affluence extraordinaire se pressa dans sa modeste demeure ; elle prit alors un hétel , eut des laquais , un suisse , presque une cour.
Ce fut ce luxe qui la perdit. La marquise de Brinvilliers venait d'expier par le feu une vie toute souillée de crimes ; Paris se trouvait sous le coup de graves et vives inquiétudes ; toute mort imprévue ou soudaine devait passer pour Tefiêt du poison , et la police re* doublait fwcément d'activité pour rassurer les esprits. Suspecte par sa vie de dissolution et ses dépenses , la Voisin. fui accusée de débiter en secret des poisons; la Vigouroux, son frère , le prêtre Guiboui^g , se révélèrent eux-mêmes ses complices. En vain, elle carut se sauver en compromettant dans ses aveux la dudiesse de Bouillon , la eomtesse de Sois*sons, le maréchal de Luxembourg. Le 19 fé« vrier, un arrêt fut rendu qui la condamnait à mort , et ordonnait , pour avoir révélation de ses complices, qu'elle serait préalablement appliquée k la question. .
35o LA CHRONIQUE
La Voisin était une folle de l'espèce la plus dangereuse, car sa folie lui donnait une force morale capable de surmonter tous les préjugés, de brayer les dangers et de se rire des soufirances. Elle voulait la célébrité , et , pour l'obtenir, la question , le supplice , ne lui semblaient rien ; ses aveux que Ton ne peut lire sans étonnement et sans effroi , attestent aujourd'hui la désorganisation de cet esprit bizarre et coupable, qui se chaire à {Saisir de forfaits impossibles, d'atrocités sans nom, se donne pour complices les illustrations les plus pures d'un temps si fécond en vertu, et fait montre et parade de son atroce férocité.
Le soir du mardi, 20 février, la Voisin, enfermée à la Conciergerie dans une chambre aux murs nus , à la fenêtre étroite et grillée , sans autre meuble qu'une paillasse, une couverture trouée, une table boiteuse et souiUée de vin , deux escabelles chancelantes et un grand nombre de bouteilles dont elle avait consommé le contenu, attendait qu'on lui lût sa sentence, et qu'on l'appliquât à la question.
Petite , laide , rabougrie et desséchée par
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l'âge , la Voisin avait conserve une incroyable vitalité dans son petit corps étique et osseux ; sans cesse elle s'agitait comme par mouvemens galvaniques , et cette pétulance continuelle , comme si elle ne se bornait pas Aux rapides mouvemens du corps , semblait avoir un foyer dans son esprit comme un reflet sur son visage. Ce visage, en effet, si maigre que l'apparence de la mort se dessinait sous ses rides, n'était pourtant pas désagréable au premier aspect , tant était vive l'expression maligne et la mobilité singulière de ses traits. Ses yeux , bien qu'éraillés , creux et dénués de cils, lançaient de flamboyans regards dont l'éclair pénétrait jusqu'à l'âme. L'usage du vin avait coloré sa figure d'une teinte pourpre et terreuse à la fois, et ses lèvres seules, minces et rentrées, restaient blanches, comme pour attester que sa bouche, incessamment souillée de blasphèmes , ne pouvait pas même rougir.
A neuf heures, le greffier se présenta, suivi d'archers et de valets de geôle, pour conduire la condamnée dans la chambre de la question ; bientôt on fut descendu par les escaliers ténébreux et sourds , dans la vaste salle
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située aux étages inrérieurs. Un banc s'y trou** vatt pour les officiers de jusrîce ; un matelas , placé sur un Kt de camp, y attendait la patiente après sa cruelle épreute. Autour, une nombreuse collection dlnstrumens de tor* tures étaient suspendus , variés de forme et d'usage; quelques-uns noircis par le sang, quelques autres hors de service. La muraille, c]ue la Tapeur des torches avait enfumée , étalait, en guise de tapisserie, les marteaux , les maillets, les scies, les coins émouisés et rom<pus ; à côté se voyaient les clous 9 les cordes , les coqueoiards, les anneaux de fer, et tout l'appareil menaçant, capable de forcer les aveux par son seul aspect , sans le Peooura de tous ces tourmens que l'innocence >mâme eut si rarement la force de supporter.
Au miHeu de la salle, on voyait le siège de la question, lourd fauteuil de boas é rea^ sorts , muni de solides ferremens , poar tenir le condamné dans une position horiiQatale , la tête en arrière et les jambes éoartéea fioidant la question des brodequins ; le cberclet étroit, sur lequel on couchait le malheurevx durant la question par Teau, et les tréteaux servant à lui disloquer les membres , quand ,
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suspendu en l'air par des câbles attachés aux poignets et aux jarrets , le moindre mouye* ment suffisait pour faire craquer les os dans leurs articulations.
Les hôtes de ce redoutable repaire ^ tous ▼étus de noir, semblaient être aussi des inst^unlens de BUppliœs. Le greffier Voisin qui, a?êo sa triste ressemblance de nom , avait contresigné Tarrét ; le premier rapporteur de la chambre ardente, M. de Bezoas ; le second rapporteur, le terrible La.Reynie; le chirur-^ gien Morel et deux exécuteurs enfin, qui, faisant partie vivante de cet arsenal de torture, avaient cependant la physionomie moins cruelle que les juges , étaient réunis dans la salle; les deux porte-clefs entrèrent avec la Voisin et se retirèrent après avoir salué MM. de Bezons et La Reynie , déjà installés en tribunal pour diriger les dcrofiers interrogatoires.
Les Soldats restèrent aussi en dehors vis-à"vis de la porte épaisse qui leur interceptait la vue des supplices , mais ne pouvait étouffer les cris perçans des misérables soumis aux tourmens.
— ^ Je vous salue, messieurs, dit la Voisin en s'inclinant devant le tribunal.