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Quinze joura s'étaient à peine écoulés depuis que le roi d'armes de France , précédé et sui^i d'une troupe considérable d'archers, avait proclamé le fameux édit de Philippe Y, concernant les Juifs , et déjà les nombreux essaims de cette nation vagabonde se dirigeaient , le couyrc-feu sonné , vers les portes de la ville de Paris.
38 LA GHEONIQUE
Les Juifs, par leur usure, parleur crasseuse barbarie , s'étaient si violemment attiré la haine du peuple , qu'ils avaient obtenu du prévôt de Paris la permission , chèrement achetée, d'abandonner la ville pendant la nuit , pour se soustraire plus facilement aux opprobres de la populace. Le prévôt avait désigné trois portes par lesquelles les descen* dans d'Âaron et de Jacob devaient gagner la campagne : c'était , au couchant , la porte de Bucy ; à l'orient, la porte de l'Oursine; au nord , la porte du Grand-Ghâtelet.
Le magistrat avait eu soin de placer à cha-* eu ne de ces portes un détachement asse2 nom* breux de soldats , tant pour maintenir la police parmi cette multitude effarée , qui fuyait avec les trésors , fruit de ses longues rapines, que pour déjouer la trahison de ces Israélites, si toutefois ils avaient eu le temps de noner une intrigue ou de stipuler quelque infamie avec les ennemis de la France.
Le petit peuple de Paris, aussi malicieux que la populace d'Athènes , qui , au dire de Plutarque , ne dormait que d'un œil , devina ou pressentit la ruse des Juifs. Aussi, qui fut bien étonné? ce fut cette triple masse , com«-
pacte et sordide , qui croyait traverser les fossés de Philippe-Auguste avec autant de tranquillité qu'autrefois la mer Rouge , quand elle vit les tours et les. courtines de la porte de Bucy et de la porte de l'Oursine, les épaisses et noires murailles du Grand-rChâtelet, couvertes de têtes d'hommes, de vieillards et d'enfans, qyi veillaient là , bouche béante , et dans la. plus complète immobilité , à la sécurité de la ville , qu'un départ aussi insolite pouvait corn; promettre.
Mais ce silence, cette immobilité ne pouvaient durer. Le spectacle que ce peuple vif, léger, railleur, avait sous les yeux lui fit ra-r pidement oublier sa curiosité primitive et les dangers qu'il était veau conjurer par sa prér sence patriotique.
Le peintre anglais Wilkie a fait un admiray ble tableau qui représente le départ d'un régiment. Certes, il aurait fallu un pinceau aussi habile pour saisir et pour retracer les scènes grotesques , comiques , étranges , qui se passaient à la sombre lueur des flambeau:^ de résine, aux portes de Bucy , de TOursine çt du Grand-Ghâtelet.
Mais c'était surtout 4 cette dernière qqç
Taflluencc était plus considérable , et que , partant , les épisodes les plus divertissans se passaient.
Chaque famille de Juif, qui se composait , terme moyen , de vingt personnes en comptant les ascendans et les descendans , emmenait une béte de somme portant le bagage* Les plus pauvres n'avaient que des ânes , les gens aisés des chevaux ou des mulets ; les plus riches avaient des dromadaires. Tous ces animaux étaient chargés de manière à rompre sous le faix. Les Juifs, comme à leur sortie d'Egypte, emportaient tout ce qui leur était tombé sous la main. On voyait des chevaux superbes traîner des tuiles et des pans de bois qui avaient fait partie de leur écurie naguère ; des pots de cuivre , des fragmens de ferraille , des armes rouillées et incomplètes , des morions , des chanfreins , des casques hors de service se trouvaient pële-méle avec des broches, des essieux de chariots et d'énormes barres de fer, sur lesquelles le commerce des Juifs s'exerçait alors. Par-dessus le cuivre, l'étain et le fer, pendaient, en forme de housses , les plus ignobles haillons , les plus vieilles étoffes et les plus détestables tissus de
Ha , de laine ou de soie. Les cheyauz et les chameaux, outre leurs fardeaux, portaient encore les yieilles femmes , les nourrices et les enfans , et donnaient ainsi à ce cortège l'aspect d'une caravane plus encore que celui d'un déménagement. Si l'on joint à la vue de ces burlesques groupes qui se mêlaient, s'agitaient et se pressaient tour à tour en s'engouffrant sous les immenses voûtes du Grand- Châtelet , les cris des femmes juchées sur les dromadaires, les hennissemens des chevaux , les cris des ânes et le baragouinage chaldéen des conducteurs , on se fera à peu près une idée de cette mouvante tour de Babel.
Et qu'on ne nous accuse pas icî de présenter sous un faux jour lexpulsion des Juifs sous Philippe-le-Long ( i ) . Les Juifs, au quatorzième,
(i) A cette épo<{iie les Pastoureaux qui s'étaient organisés sous la oondaite de deux prêtres , l'un déposé de sa 'cure pour ses crimes, Tautre religieux apostat de l'ordre de Saint-Benoît , exerçaient les plus horribles cruautés contre les Juifii, a qui ils ne laissaient que le choix da baptême ou de la mort. Un seul exemple rapporté par les chroniqueurs et qu'ont reproduil tons les historiens , suffira pour donner une idée de leur fii^ reor. Voici le récit de Velj, Villaret et Garnier, tome VIII, page loi.
« Une multitude de malheureux Juifs s'étaient retirés dans
au quinzième et même au seizième siècle , n'avaient point de patrie. Le mot Juif français n'existait pas ; cette horde vagabonde , en horreur au peuple au milieu duquel elle venait se fixer, n'était, par sa religion, par ses mœurs, par ses habitudes, par ses lois, en analogie aucune avec les nations eiuropéennes. Car, en réalité, qu'est-ce que la patrie? c'est le sol, et plus encore la collection inviolable de la croyance, des loi« et des coutumes. Or , les Juifs ne cultivaient pas la terre; ils n'obéissaient point aux lois générales ; ils ne possédaient point la même foi. En échange de l'hospitalité qu'on
la tour du château royal de Verdun qui , forte et élevée , appartenait au roi. Ils furent assiégés avec ardeur, et se défendirent avec rage, lançant sur leurs ennemis de grosses poutres, des pierres, et, lorsqu'ils n'eurent plus de projectiles, jusqu^à leurs propres enfans. Les Pastoureaux cependant ne se rebutaient pas , et parvinrent k mettre te feu à la porte de la forteresse. Les Juifs alors comprirent qu'il ne leur restait plus aucun moyen d'échapper ; et , pour ne point tomber divans entre les mains des incirconcis, ils prièrent le plus fort et le plus Tigourenx d^eotre eux de leur donner la mort. Celui-ci accepte la commission , en égorge cinq cents , descend ensuite avec quelques enlans qu'il a épargnés , ouvre les portes et raconte aux assiégeans ce qu'il vient de faire, en demandant le baptême. On eut horreur de sa barbarie, et il fut haché qj\ pièces.
nu PALAIS DE JUSTICE. 4^
leur accordait , ils apportaient l'usure , des trafics honteux , et la peste , fruit inévitable de leur dégradation sociale. La France, pas plus que l'Espagne, que rAUemagne, que l'Angleterre , n'étaient pour eux autre chose que des terres philistines, où ils se considéraient comme des oiseaux de passage. Les hommes du sol n'étaient ni des concitoyens , ni des frères à leurs yeux; c'étaient des mécréans, des infidèles, sous lesquels ils ployaient, mais qu'ils ne demandaient qu'à trahir, à ruiner, comme autrefois leurs ancêtres avaient trahi , ruiné les Egyptiens, qui, eux aussi, avaient eu le tort de leur ouvrir généreusement leurs cités.
Aussi le peuple de Paris, avec cette admirable intelligence qu'il a toujours possédée, devinait-il les secrets sentimens de ces étrangers, et leur rendait-il haine pour haine , mépris pour mépris.
Et en vérité, ce peuple était aussi clément que fort ; car , ruiné en détail par les usuriers juifs, il laissait aux grands du royaume le soin de presêer V éponge ; et lui, en voyant passer ces chevaux, ces mulets , ces dromadaires chargés du plus clair de ses dépouilles, pliant sous
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le poids des deniers gagnés à la sueur de son front , il se contentait de battre des mains à la retraite des Juifs , et de crier à tue-téte , assis sur les pierres moussues des remparts de Jules César: ^ Noël ! Noël ! Noël ! ■
Ces cris de joie , ces trépignemens d'allégresse, jetèrent lepouvante dans la tourbe hébraïque. En cherchant à franchir plus rapidement la triple porte du Châtelet , il y eut encombrement, désordre, parmi cette multitude.
C'est alors qu'on vit paraître le prévôt de Paris, qui, à cheval, armé de toutes pièces, et entouré de ses gens d'armes, écuyers, pages et varlets portant des flambaux, passa le pont de bois qui unissait les deux rives , et vint se camper devant les murailles du Grand-Châtclet.
— Comment, canailles, s'écria-t-il en fixant des regards courroucés sur la foule, ne vous lasserez-vous donc jamais de scandales ! Le roi notre sire chasse les Juifs de sa bonne ville de Paris, et vous y porter obstacle I Par saint Christophe, je jure que si vous ne laissez librement passer cette vermine , je là*
che mon escorte à travers tous , et vous fais traiter sans miséricorde!
Le peuple resta d'abord ébaubi de cette incartade du prévôt Henri Capetal, qui était sorti de ses rangs, et que le roi n'avait élevé à ce poste qu'à cause de sa grande popularité; mais bientôt il se ravisa, et salua la harangue du prévôt par des huées et des sifflemens (i).
Le prévôt piétinait de colère dans ses larges étriers, et regardait de temps en temps derrière lui, pour voir si les renforts qu'il avait fait quérir arrivaient. L'ingrat appelait avec
(i) Ce prévôt fit au reste une fin cruelle. « Il détenait dans Ica prisons du Cbâtelet un riche homicide : le crime était notoire et patent ; il fut donc condamné à mort. Maïs il offrait de trètgrofiies sommes pour se soustraire au supplice si justement mérité. Henri Capetal, ébloui par l'éclat de l*or, imagina un ëtraage moyen de le sauver. II choisit dans les prisons un citoyen innocent, mais pauirrc , et le fit pendre sous le nom du riche , mettant oelai-oi en liberté sous le nom du malheureux supplicié. Bientôt l'iniquité fut découverte : le roi , saisi d'indignation , nomma des commissaires pour faire le procès an juge préTarlcateur : il fut couTaincu et pendu au même gibet que sa victime. — Tout les Jours^ ajoute Mézeral qui raconte ce fait, nous voyons ses pareils sauver le riche coupable^ en châtiant seulement sn bourse innocente.» Ce\9, il est vrai y est moins dangereux.
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Les gens d'armes , voyant à la lueur des torches tomber leur prévôt, voulurent le venger , et se ruèrent avec violence sur la foule : Juifs et chrétiens furent foulés aux pieds des chevaux , poursuivis, frappés sans pouvoir se mettre en défense. Les plus agiles gagnèrent au pied ; ceux qui n^avaient pas trop chargé leurs chevaux et leurs dromadaires , pressèrent la marche, et arrivèrent bientôt dans la campagne ; mais ceux dont les montures étaient trop embarrassées, tombèrent aux mains d'une soldatesque effrénée, qui leur (it payer â beaux deniers comptant le droit de passer les madriers du Châtelet.
Tandis qu'on relevait le prévôt de Paris et qu'on le ramenait à son hôtel ; tandis que les cloches de Saint- Séverin , de Sainte-Geneviève et de Sainte-Magdeleine tintaient pour éveiller les bourgeois, et que les huissiers de la ville parcouraient avec des flambeaux les deux rives de la Seine , pour tendre les chaînes qui formaient en aval et en amont les deux bras du fleuve.
En ce moment , un homme , déjà sur le déclin de Tâge , conduisait par la bride une superbe haquenée, sur laquelle se tenait,
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penchée et souffrante, une douce et noble fille dont les traits avaient quelque chose de céleste dans leur douleur. Le yieillard semblait encourager, par des mots affectueux, sa mélancolique compagne. Ils portaient l'un et l'aotre un costume étrange quoique riche, et OQ s'apercevait aisément à leur langage qu'ils devaient appartenir à la race proscrite.
Après avoir suivi le bord du fleuve en le remontant , l'homme à la haquenée passa contre le parlouer aux bourgeois , ou hanse à la marchandise (l'Hôtel-de-Ville), et s'arrêta enfin devant un groupe de maisons nouvellement bâties, et dont la première était remarquable par rincrustalion en relief d'un mouton de pierre.
L'homme , la jeune fille et la haquenée se trouvaient là devant le logis de maître Claude Quillebœuf ^ avocat au Parlement de Paris.
Le vieillard heurta fortement à la porte. ..
Il frappa plusieurs coups avant d'obtenir aucune réponse. Une vieille servante parut enfin; et, après avoir demandé dix fois co qu'on voulait à une pareille heure (car il était bien près de minuit) , elle consentit à ouvrir l'huis à deux battaos et a laisser entrer les
5o lA caioNiQins
voyageurs et leur monture dans la cour fort exiguë du logis de maître Quillebœuf.
*— Bonne femme, dit le YÎeillard en glissant dans la main sèche et jaunie de la servante deux agnelets dW, faites-moi parler, je tous prie, sur-le-champ à maître Claude Quillebceuf, quand même il serait déjà couché.
— Lui! couché! interrompit la vieille; eh! ne savez- vous donc pas, messire, que mon maître ne dort non plus que les douase apôtres de pierre de Tescalier de la Sainte-Chapelle? II écrit la nuit, il parle le jour, il rumine en tout temps. Hélas ! mon Dieu ! que de fois il m'arrive de le trouver encore planté devant sa table et ses paperasses, lorsque je me lève au chant du coq ! C'est une maladie, qu'une veille perpétuelle; et j'aimerais presque autant , je crois , le voir lépreux ou atteint du feu Saint-Atoine , que de le voir si âpre et acharné à l'étude.
Là-dessus, tout en grommelant comme un dogue à qui on vient d'arracher un os, elle conduisit la jeune fille et le vieillard dans le cabinet de l'avocat , situé au rez-de-chaussée, entre la cour et un petit jardin tout flambant
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de roses, de lis, de jasmins d'Espagne et d'oeillets.
A l'arrivée de ses hôtes , et au cliquetis de la langue de sa servante, le jeune avocat s'était levé :
— Eh quoi! s'écria-t-il à l'aspect des deux étrangers , Samuel Achab , le médecin du roi notre sire !
— Lui-même , répondit le vieillard ; oui , maître Quillebœuf , c'est bien lui qui vient vous demander l'hospitalité , non pour lui , mais pour son unique enfant, sa fille adorée, sa chère* Judith.
Samuel, en disant ces mots, ôta le surcot de tiretaine noire qui couvrait son riche pourpoint de velours rouge , et ordonna à Judith de lever son voile. Cette dernière action, dans les usages et coutumes des Juifs , était la preuve d'une confiance illimitée. Cette remarque n'échappa pas au jeune avocat qui , tout ébloui de la splendeur virginale des traits de la belle Juive , se prit à dire d'une voix émue :
— Que je vous remercie , sage et illustre Samuel, d'avoir choisi mon modeste logis pour oasis au milieu de ce Paris qui n'est plus
ba lA CHRONIQUE
pour vous et vos frères qu'un désert vaste et périlleux !
— Si j'avais connu la maison d'un plus homme de bien , interrompit le vieillard , j'y aurais conduit ma fille, maître Quillebœuf.
L'avocat s'inclina , puis répondit :
— Mais ètes^vous donc forcé, Samuel, de quitter la capitale de France ? Vous si aimé du roi , si courtisé des grands , si plein hier encore des faveurs de tous , devez^vous être enveloppé dans la proscription de votre na* tion malheureuse !
— On m'a offert, dit le vieillard, des trésors , des honneurs , des dignités , si je voulais abjurer la croyance de mes pères. Ma réponse a été ce qu'elle devait être. On m'a engagé ensuite à rester, sans condition. Mais devais-je abandonner mon peuple innocent et proscrit? Devais-je habiter le palais du roi de France, vivre au milieu du faste, de la gran-* deur et de Fabondance , lorsque les pierres , les ronces et les épines seront désormais la seule couche de tant de vieillards , de tant de faibles créatures qui n'ont plus maintenant pour supporter le fardeau de la vie que le bà* ton voyageur du patriarche Jacob? O mattre
Qnillebceuf ! le roi de France traite aujourdliui les Israélites comme son père a traité les Templiers. L'avarice , la soif de l'or ont dressé le bûcher des chevaliers du Temple , comme elles dressent nos listes de proscription. Veuille TEtemel pardonner à tant de cruauté unie à tant de noirceur ! Qu'un jour le sang des chevaliers et celui du peuple juif ne retombe pas en foudre sur le trône de France I l'innocent roi qui y serait assis servirait trop twd d'holocauste pour tant de crimes impunis !
— Samuel ! Samuel ! fit l'avocat.
— Ah! pardon y pardon, mon jeune ami ; n'attribuez qu'à l'amertume de mes pensées , à l'afiliction de mon cœur, des prophéties aussi sinistres... Parlons de ce qui m'amène ici , de ce que je veux ; ou , pour mieux dire, de ce que j*attends de vous.
— Parlez , Samuel , parlez en toute con* fiance.
— Je le répète, maître Claude, je veux, je dois suivre mon peuple , dùt-il retourner jusque dans les plaines désoléea de Samarie et de Genesareth. Ma vigoureuse vieillesse pourra
54 LA cmonQra
supporter les btigaes et les périls d'oaToyage sans but assuré; mais celte dière enfriit, ajonta-C-il en étreignant Judith sor sa poitrine ^ cette chère enfant^ accontamée anx aises d'une tie somptueuse, ne saurait se plier aux CTuelles exigenoes d'une retraite qui ressemUe à une foite , et qui ne sera sans doute pas exempte de dangers et de tribulations. Il faut qu'elle reste cachée, inconnue à tous les yeux, jusqu'à ce que la colombe de l'arche Tienne , un rameau d'olitier an cou , lui annoncer que son père a trouvé enfin un sol hospitalier. Maître Claude, c'est à tous que je confie ma Judith , c'est sous TOtre toit que je la laisse, plaçant sa Tertu sousl'^de dcTOtre Tertu , son honneur sous la tutelle de TOtre honneur !
Claude ne s'attendait pas à cette ouTerture ; il TaTait écoutée en portant des regards effrayés tantôt sur Samuel, tantôt sur Judith. Quand le Tieillard eut acheTé , semblant attendre sa réponse d'un air inquiet , le jeune aTOcat rougit tout à coup , pub ses traits se couTrirent d'une pâleur mortelle, et il se laissa choir doucement sur son escabeau, comme un homme que le dard d'un aspic
DU PAiAIS BE^ JUSTICE. 55
viendrait de frapper au milieu de la lecture d'un sublime verset de 1» Bible.
— Kepousseriez-yous la prière d'ua vieil* lard? reprit Samuel, que le silence de son hôte jetait dans une cruelle perplexité ; craindriezvotts les suites de cet acte de charité pour votre quiétude ? Rassurez-vous , j'ai des amis encore à la cour , qui ne permettraient pas fyae l'on vous inquiétât si Judith était découverte ; est-ce de Tor qui vous manque? (car , à vous autres avocats du Parlement, votre éloquence et votre probité sont vos richesses.) N'ayez cure non plus de ce côté , j'en ai pour Judith et pour vous plus que le plus hardi prodigue de la cour n'en pourrait dépenser en dix années....
— Non , Samuel , interrompit l'avocat en rejetant sur ses épaules la longue chevelure noire que sa courte méditation avait ramenée sur ses joues ; non, ce n'est ni l'or ni la crainte qui font en ce moment défaillir mon cœur... Vous me connaissez trop bien , Samuel , pour le supposer un seul instant.... Non , ce n'est pas cela.
— Eh ! qu'est-ce donc? fit Samuel en pressant avec effusion la main de Claude.
— Bien qu'avocat en la cour du Parlement de Paris , je n'ai que i^ingt^six ans , Samuel ! et Judith , ah ! Judith , Samuel , çlle est bien bene!
Et Claude mit la main sur ses yeux.
— N'est-ce que cela, mattre Claude? reprit le vénérable médecin juif, en ce cas je demeure tranquille ; oui , Judith est belle , mais sa chasteté, yotre vertu, maître Claude, sont bien belles aussi , et vous ne voudriez pas sacrifier des qualités immortelles à une beauté périssable.
Puis, tirant avec effort un sac de cuir cramoisi qui était attaché à son surcot :
-~ Il faut aussi , mattre Claude , que vous me conserviez cela : ce sac contient dix mille éctts d'or , les pierreries de Judith , et trois cent mille livres de lettres de change et titres de propriété» Je ne veux rien emporter de ces richesses; elles resteront avec ma fille; c'est sa fortune, sa dot, et le pannetier de ses vieux jours.
-^ Oh ! pour ce trésor-là , interrompit l'avocat , il sera aussi en sûreté ici que dans les caveaux de Saint-Denis ou de Saint-Martin.
— L'autre le sera également, reprit Samuel,
j'en ai pour garant, mattre Claude, yotrefoi, Yotre honneur et votre générosité. Ma fortune et mon en&nt sont désormais sous la protection de Totre caractère de chrétien , d'avocat et d'honnête homme !
-Maître Quillebœuf mit sa tète dans ses deux mains , réfléchit profondément pendant quelques instans ; puis , se relevant tout à coup , le front calme , les yeux purs , la tête haute :
— J'accepte ^ dit-il en tendant la main au médecin juif, le douhle dépôt que vous voulez bien me confier , et je jure devant cette croix, symbole mystérieux de notre croyance, que je vous rendrai votre fille et votre or tels que vous me les avez confiés aujourd'hui.
— Je n'attendais pas moins devons, Claude, répondit le vieillard en embrassant avec effusion l'avocat. Judith , embrassez votre frère , votre protecteur , et tous deux , mes enfans , priez quelquefois l'Eternel pour mon peuple infortuné et pour moi.
Maître Quillebœuf tint avec une scrupuleuse fidélité rengagement qu'il avait contracté envers le médecin juif. Malgré l'éclatante beauté de Judith , malgré l'amour qu'elle lui inspi-
rait, malgré surtout la facilité présumable d'un commerce que le mystère eût favorisé, il ne céda jamais rien à un transport de tendresse , ni même à la douceur d'un ^^Mn€^ement amical. Seulement, dans les belles nuits d'été , lorsque le jeune avocat , l'esprit chaîné de graves méditations , le cœur brisé d'un mal incurable, allait chercher au milieu.de son petit jardin un souffle d'air, un blanc rayon de lune, une caresse de ces sylphes qui vol ligent dans l'espace et dont les capricieuses émanations pénètrent si profondément l'àme, on le voyait s'arrêter devant son plus beau rosier, en détacher une fleur entr'ouverte , et l'aller suspendre au vitrail de la chambre de Judith , dont la vieille Marion était tout à la fois la camériste et la gouvernante.
Les années se succédaient cependant. Philippe-de-Yalois monta sur le trône en i3â8 et succéda à Gharles-le-6el, son cousin-gerniain. Les JuiFs respirèrent dans les commencemens du règne de ce prince , et quelques hommes illustres qui professaient la religion d'Israël furent rappelés en France. Samuel Achab fut de ce nombre. Qusnd il parut chez Claude QuiUebœuf la joie fut grande.
DU PALAIS DE JUSTIGS. Sg
— Samuel , lui dit FaTOcat , f oici votre fille , voici votre trésor, il ne manque rien à l'un; j'ai également respecté Tautre. Mon Sauveur seul sait ce que j'ai souffert de tourmens , ce que j'ai livré de combats ! Gkâre à Dieu et paix aux hommes de bonne volonté !
— Oui, gloire à Dieu, reprit Samuel, gloire aux hommes tels que toi, maître Claude, qui as si bien su observer les préceptes de ta religion. Maître Claude , ta foi n'ébranle pas la mienne, mais elle l'adoucit. Garde mes trésors, garde ma fille... elle sera chrétienne pour être ta femme , car elle t'aime , et dans chaque rose de son vitrail elle a deviné une de tes vertus. Reste avocat ou sois capitaine , fais-toi courtisan ou deviens conseiller, mais conserve toujours ton noble coeur , ton intégrité sans mélange.
— Je resterai ce que je suis , dit maître Claude , et je serai plus qu'un courtisan , plus qu'un capitaine, plus qu'un chancelier; car, simple avocat , je serai l'heureux époux de la belle Judith !
Maitre Claude Quiiiebœuf resta en effet avocat au Parlement, et, par l'usage qu'il fit de
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son immense fortune, en dotant des collèges, en contribuant à l'embellissement de la ville , en secourant les malheureux de toutes classes, de toutes religions, il fit dire aux bonnes gens de Tépoque, que dame fortusM aioaiU uami ses eome$ d'abondance à ban eecient.
lAITUMKNTBOni»,
A mi-côte environ du mont Saint-Hilaire, alors peu couvert de maisons, s*éle¥ait, non loin des remparts de Tabbaye de Sainte-Geneviève, une habitation d'assez notable apparence. Les toits qui se terminaient en pointe, les girouettes de fer grinçant aux quatre côtés de Tédifice, et surtout Fespëce de herse qui défendait Feutrée principale du manoir, an-
6l LA CHRONIQUE
nonçaient assez que le possesseur était un homme de considération.
C'était en effet la maison de Henri d'HermondayiHe, ancien premier chirurgien de Philippe-le-Bel, et auquel Philippe de Valois, qui régnait alors, avait conservé sa confiance et sa faveur. Henri d'Hermbndaville avait été le plus cher et le plus renommé disciple de Jean Pitard, premier chirurgien de Saint- Louis ; il s*était rendu très utile par sa science et son amour de l'humanité, et Montpellier comme Paris conservent aujourdliui encore le souvenir de ses étonnantes cures et de ses brillantes leçons. Du reste, Hermondaville n'avait pas moins d'ambition que de savoir : dès qu'il s'était vu assuré dans les bonnes grâces du monarque et des grands, il avait affiché un luxe excessif, et déployé une somptuosité merveilleuse pour les temps.
Quatre nègres, qu'il avait fait venir à grands frais de Tunis, entouraient constamment la mule richement caparaçonnée qui le transportait par les divers quartiers de la ville ; ses vétemens étaieat de velours et de soie, et surchargés d'une si grande quantité de broderies et de dentelles, que pas un seigneur
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de la oour n'eût pu entrer en comparaison avec lui. Mais le désir eicessif qu'il avait de briller ne s'arrêtait pas à la magnificence de sa personne. Il lui fallait aussi de belles maisons, de rians jardins, de splendides appartemensy où il pût donner libre cours à son amour pour les festins, les divertissemens et la musique.
Ces appétits démesurés de voluptés éveillèrent bien de temps en temps la susceptibilité de l'Eglise et la prudliomie des conseils de la couronne ; mais que faire contre un homme qui s'était acquis par ses largesses et ses soins l'affection du peuple ; à un homme nécessaire au salut du roi, des princes, de l'Eglise, des grands seigneurs, des riches boui^eois et des magistrats eux-mêmes ? Les lois somptuaires promulguées ou rajeunies par Philippe-le-Bel et Philippe de Valois venaient se briser contre les courtines du manoir d'Hermondaville; les anathèmes de l'Eglise frappaient impuis^ santés les lambris dorés de la Folie-Beauval (ainsi que le peuple appelait la maison du mont Saint*Hilaire), et le sobriquet de satrape était le seul blâme que les courtisans et les
gens, d'église osassent fulminer publiquement contre le premier chirurgien du roi.
En i3ii7, Hermondayille avait atteint sa soixante- quinzième année; et, loin que l'âge eût apporté dans ses goûts le moindre chan* gement, il était devenu, s'il était possible encore , plus superbe et plus fastueux. Sa verte vieillesse glorifiait sa jeunesse et son âge mûr; il était le centre des sciences et des arts à Paris et par le royaume ; ses disciples nombreux et soumis le regardaient comme un père, lui obéissaient comme â un maître, et se faisaient un devoir d'accroître sa prépon* dérance, en augmentant son cortège chaque jour. Hermondaville en un mot aurait été, d'après son orgueil et sa vanité , le plus for-tuné des mortels, si le souvenir d'un malheur domestique n'était venu empoisonner a chaque moment la fontaine de délices où il semblait s'abreuver à longs traits.
De sa femme, Antoinette de Malevorelle, il avait eu trois filles : Véronique, Augustine et Gabrielle. L'aînée, grâce à l'immense réputation de son père, à sa beauté , et peut-être aussi aux trois mille écus d'or qui formaient
sa dot, avait épousé le fils du comte de Roanne. Elle était devenue depuis quelcjues années comtesse, par la mort de son beau-père et de sa belle-mère, et jouissait à la cour de Valois des honneurs du Louvre.
La seconde fille d*Hermondaville, Âugustiae, avait épousé Claude-Pierre de Sarmoncourt, sénéchal du pays de Caux, vieillard cacochyme, atrabilaire, mais riche au-delà de toute expression, et possesseur de cette belle vallée d'Auge, Famour et Fadmiration de Tagriculture et des arts. Le bonhomme était mort, et la jeune et riche douairière s'était empressée de remettre entre les mains du pauvre et vaillant marquis de Lagny des trésors et un coeur dont n'avait heureusement jamais su profiter le vieux sénéchal.
Gabrielle, la dernière fille d'Hermondaville n'avait pas voulu suivre l'exemple de ses sœurs. Plus jolie, plus spirituelle, plus gradeuse que ses aînées, elle avait refusé les brillans partis qui s'étaient présentés en foule, déclarant formellement que le plus cher de ses vœux, la plus douce des espérances de son cœur était de vivre constamment au sein de la maison paternelle. En vain le vieillard
66 LA GKRONIQUS
avait iasiMé ; înébraalahle dans sia résolutioD, Gabrielle 9*était obstinée à rester fiUe. —Soit, l'y Gonseqs, a¥ait eafiii dU le père; niais sou* Tiens^toi qu'il faut; une gra9ck siigesse -et une forte résignatîou pour persévérer dans un tel dessoin* Malheur à toi si tu t^eu dépars , et si tu oubUes un jour ce que tu dois à tou rai^, ce que tu te dois à tov-oiéiue !
Gabrielle avait écouté sans manifester d'é* motion ce consentement rempli de menace; et cependant , en résistant aux vœux de sa fa* mUle , en s'opposant à des poursuites honorables, elle était loin de méconnaître ce sentiment impérieux qui fait désirer à toute femme d'être aimée; ce sentiment que les naturalistes comme Hermondaville nomment instinct , et que les poètes , qui embellissent tout, appellent amour.
Gabrielle aimait domr; et qui ? Le fib., le fila obscur du bedeau de Sainte-Geneviève ! La sœur de la comtesse de Roanne et de la marquide de Lagny , la fille de l'orgueilleux Hermondaville,' s'était laissée subjuguer par un malotru, par un vilain, que le médecin du Roi a'aurait pas voulu admettre au nombre
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de Êes domeftUques et de ses valets les plus
El qu'on ae crairpas que Lothaire, c'était le aoiii dtt jeune garçon, eût sédnit Gabriette par la beauté de sa figure oa som élégance; qo'ott ne croie pas qae de quelque point, il ressemblât en rien an dieu ApoHon ou à mes* sire range saint Michel. Tont au contraire , Lothaire était tiiie espèce de géant dont les membres athlétiques masaquaient essentielleëboêX de TharmonienBe proportion, première oanditioB delà beauté. Ilétait rouge en outre de cbevelmve , et presque bçrgne , et sa voix avait quelque chose de rauque àla foiff et de criard : quant à son intelligence, elle paraissait à peu près nulle „ et lorsque ses bras vigoureux avaient mis en branle les onze cloches de Sainte-Geneviève ; lorsque sa voix glapissante s'était mêlée, tant bien que mal, à la profonde voix des seize chantres de la cathédrale (car Notre-Dame n'était pas encore bâtie), il semblait que l'on n'eût plus rien à demander à ion épais intellect (i ) .
(i) Une reasemblance notoire entre ce personnage et le cé« lèbre Quastmodo , da }k\ ouTrege de M. Victor Aigo , nous a
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C'était cependant cet idiot , cette sorte de cyclope baptisé, qui avait inspiré à Gabriellc la passion la plus vive et la plus effrénée. Chercher, à expliquer les motifs déterminans d'un pareil amour , serait impossible ; car moralistes et physiologistes tentent depuis longtemps vainement de creuser et d'approfondir le secret des cœurs. Quoi qu'il en soit , Gabrielle n'eut ni la sagesse ni la résignation que lui commandaient son rang, son éducation et sa naissance ; elle succomba ; et Hermondaville fut le dernier , comme c'est l'usage , à s'apercevoir que sa fille avait forfait aux rigides lois de la chasteté.
Alors la colère et l'indignation du médecin ne connurent pas de bornes. Après avoir accablé d'injures et de reproches Finfortunée créature, il la fit jeter à la porte par ses valets, lui interdisant de penser désormais à mettre jamais le pied sur le seuil de la maison pater-
fnppés , comme elle frappera sans dobte nos lecteurs. Nous n'aurons pas tootefois à craindre id le reproche d'une imitation déplacée» car c'est aux chroniqueurs et aux biographes du temps que nous empruntons le portrait physique comme la bizarre histoire de notre personnage.
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nellc. Cette action, toute violente qu'elle fût, trouva cependant plus d'apologistes que de critiques à la cour et dans le monde, mais par des motifs opposés. Les grands et les gentikhommes Tapprouvaient hautement et sans restrictions; le peuple, lui, dans son admirable bon sens, disait : — Messire Hermonda- Tille est un orgueilleux et un superbe; Dieu lui-même a permis le péché de sa fille pour châiier son outrecuidance.
La malheureuse Gabrielle, chassée du logis, courut cacher sa honte et son ignominie dans un grenier de la rue Mouffetard, où bientôt elle donna le jour à un pauvre petit être marqué par le ciel au cachet de la malédiction paternelle. Ce malheureux enfant n'avait pas de jambes, et ce qui lui en tenait lieu étaient des espèces de serres, assez semblables à celles d*un oiseau de proie. Du reste , la beauté de sa figure compensait, jusqu'à un certain point, Tatroce difformité de son corps.
Gabrielle, à la vue de son enfant si horriblement constitué, sentit croître ses remords et son repentir. Elle cria merci à Dieu, merci à son père ! Mais Dieu ni son père ne l'enteu'^ dirent ; et, dévorée par une fièvre furieuseï
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elle rendît le dernier soupir, au mtliea de toutes les angoisses de Tâme et du corps.
Lothaire Bordier, le séducteur innocent de rinfortunée Gabrielle , yint alors frapper à l*huis du manoir dliermondaville , portant dans un vieux lambeau de tapisserie l'enfant qui coniptait à peine trois jours, et dont les lèvres n'avaient point encore été humectées du lait nourricier.
On lui ouvrit 5 et il alla droit vers le docteur.
— Messire, dit cet homme à qui la fatalité semblait avoir attaché une âme, votre fiUe est morte ! Vous avez iermé l'oreiUe i ses derniers cris, à ses dernières prières ; mais voici son enfant , serez-vous sourd à ses v^issemens douloureux; ferez-vous payer à celinnocent le prix de la faute de sa mère ; Je prix du crime auquel j'ai participé sans le vouloir ?
Hermondaville regarda le cyclope devenu homme et chrétien , regarda Tenfant quilui tendait instinctivement ses petites mains toutes rouges de froid. Une larme scintilla sous sa paupière. Puis, se remettant promptement, mais avec effort :
— Lothaire Bordier, dit-il, j'ai puni la roèrc, et j'ai dû la punir jusqu'au cercueil; là doit s'arrêter ma vengeance de père : j'adopte cet enfant, j'en aurai soin.
— Je n'attendais pas moins de votre religion et de votre conscience, reprit Lothaire, mais à cette grâce il faut en ajouter une autre. Permette^mot d'être le valet de mon enfant ; admettez-moi au nombre des gens de votre maison. Je ne serai, je le jure ici par la croix, qu'un domestique ordinaire pour mon fils quand il grandira, et jamais je ne lui divulguerai le secret de sa naissance.
Hermondaville leva la tête et regarda Lothaire d'un œil étonné, comme si le dévouement, la simplicité, l'étrange métamorphose de cet homme, le touchaient, et faisaient vibrer dans son cœiïr des cordes muettes, ou du moins assoupies depuis longues années.
— Tu resteras auprès de ton fils ! et il portera ton nom ! et il te reconnaîtra pour son père! dit-il enfin, lorsque son émotion fut calmée. Sois désormais le compagnon de mes vieux jours, et agis dans cette maison comme un second maître.
Lothaire à ces mots, surpris, éperdu,, se
précipita aux genoux d'Hermondaville, et celui-ci le releva en lui promettant de chérir et de diriger dans les voies de la science Tenfant infortuné qu'il venait de remettre en* tre ses bras.
De ce jour y Lothaire et son fils devinrent les commensaux du logis d'Hermondaville.
Le docteur mit tous ses soins à élever le pauvre petit orphelin; et, lorsque plus tard il fut en âge de commencer ses études , il lui fit suivre les classes de TUniversité.
Cependant la conduite de Lothaire ne se démentit pas un instant. Il avait passé des années entières au chevet du lit de son fils, il voulut être le seul précepteur, ou plutôt , le seul valet de chambre de Vincent. On était forcé de porter le pauvre jeune homme, puisqu'il ne pouvait marcher : c'était Lothaire qui remplissait ce pénible office, et pendant dix ans que durèrent les études de Vincent à l'Université, il ne manqua pas un seul jour d'accomplir soir et matin son pieux devoir.
Le jeune Vincent fit de brillantes études. Quand vint l'âge de prendre un état, il choisit la profession d'avocat , et son grand-père lui facilita les moyens d'étudier dignement les
devoirs et les charges de celte noble carrière. Hermondaville avait été fier de l'esprit et de lapplicalion de son petit-fils durant ses cours; et plus tard, quand des succès au barreau vinrent justifier la bonne opinion qu'il avait conçue de l'avenir de Vincent Bordier , il ne cachait pas que le souvenir de sa conduite inhumaine envers Gabrielle vint troubler le bonheur dont les triomphes de son petit-fils l'eussent comblé.
Vincent Bordier, par son éloquence, par ses talens , par le noble emploi surtout qu'il ne cessa d'en faire pendant sa longue et honorable carrière , ne cessa de s'attirer Festimc et l'admiration de ses contemporains. On trouve dans les Olim du Parlement de Paris, des décisions où son nom est cité avec honneur et révérence. Hermondaville lui laissa le tiers de son immense fortune ; et le savant avocat en fit un usage digne de son âme et de ses lumières.
Il conserva aussi pour son père , le fils du bedeau de Sainte-Geneviève, la gratitude, l'amour et le respect le plus honorable et le plus profond. Celui-ci, de son côté, continua d'entourer son fils bien-aimé de tous les soins que
le serviteur le plus vigilant n'eut pu lui rendre. C'est ainsi qu*il ne voulut jamais consentir à céder à d'autres le soin de porter Vincent à la cour du Parlement; car Tinfirmité de Favocat ne lui permettait de monter à cheval ni â mule, comme les gens de robe de Tépoque, ni de se faire transporter en chariot. C'était donc Lothaire Bordier qui portait chaque matin son fils au Parlement , dans ses bras , et qui le rapportait en son l^s, l'audience finie ; et c'était un spectacle touchant et singulier a la fois , que de voir un vieillard d'une taille démesurée, étreignant précieusemeni contre sa poitrine un jeune homme dont le costume, la Sgure et les insignes annonçaient Talliance d'une rare intelligence , d'une profonde érudition et d'une vigoureuse jeunesse. A la mort de son père, qui arriva vers 1367, et dont il ressentit une profonde douleur, Vincent Bordier se retira des luttes du barreau , et se confina dans sa maison de la rue des Mathurins , qui devint dès lors le rendezvous de la meilleure compagnie de la cour et de la ville. Ses tantes , la comtesse de Roanne et la marquise de Lagny, l'avaient produit depuis long-temps au milieu du beau monde
OÙ, grâce à son esprit, il avait obtenu de grands succès , et qui l'avait adopté sous le nom du Charmant Nain ou de YAvocat-Nain.
Yincent Bordier s'était marié dès Tannée i353, et il eut plusieurs enfans. Ce sobriquet de YAvocat''Nain^ ou le Nain, a peut-être dans la succession des temps , remplacé chez sa descendance le nom primitif; et Tillustre fa* mille des Le Nain de TiUemont , célèbres avocats au Parlement de Paris, n'a peut'-étrc pas d'autre origine.
piEui DE mMm.
Les progrès de la raison publique , Tesprit d'analyse, et les lumières qui comûiençaient a se répandre dans le gros de la nation , ame^ nèrent naturellement le Parlement et la noblesse , sous le règne de Philippe de Yalois , à opposer des digues à Tambition démesurée des successeurs de saint Pierre. Les papes s'étaient arrogé le droit de déposer les roift et de
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les rendre odieux à leurs peuples , en fulminant contre eux des anathèmes et des excommunications. Cette puissance exorbitante, renouvelée des institutions de Moïse , soulevait rindignation des hommes d'élite de la France 9 qui ne voyétieni pas sans terreur la grandeur et la sécurité de Tétat dépendre des caprices de la tiare ou des intrigues du sacré collège.
L'occasion se présenta bientôt de dévoiler en plein Parlement les secrètes menées de la politique pontificale » et la fameuse querelle sur la juridiction ecclésiastique et les libertés de FEglise gallicane foiïrnit à l'opinion pu-« blique le prétexte et les moyens d'éclater, en formulant nettement ses vœux et ses espérances.
Philippe de Valois, comme chef d'une nouvelle braacka , ne se souciait n«ttemeBl de s. aliéner le dergé et Rome. La fol cathoUqpK,. à k vérité , avait perdu ée- sa violence et de a» ferveur depuis là fin* du règme de Philippe* le*Har<fi, fils de saint Louis; mais l&cleigé^ par ses. ncheases , par les fiefs qu'il possédai en prci|ire y. par riodBuence surtout qu'il neiK ^mLwtt FesfiriÉ^du peuple,, était eacove po«r
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le trdne un adversaire redoutable ; aussi Philippe, avant d'agir ou¥ertement contre le pape et ses eitravapintes prétentions , crut-il devoir sonder Topinioa générale. U permit donc la discussion publique des points litigieux devant le Parlement assemblé, et, en adroit politique, il attendit le résultat de cette bataille religiease pour se prononcer d'une manière Révocable. De cette lutte entre la nationalité française et l'oppression pontificale devaient jaillir de hautes vérités, de grandes lumières ; et le triomphe des doctrines de Luâier, qui arriva deux cents ans plus tard, fut » on doit le croire ^ préparé par les courageux colloques du Parlement de Paris, en iSoQ.
Un avocat de grand renom , Pierre de Cugoières, seigneur de Saintines près Yerberie , et archidiacre de Paris « embrassa , à la solUdtation du Parlement et du roi , la cause de l'indépendance religieuse. Pierre de Cugnières * était un homme d'une profonde érudition , également versé dans le droit profane et le droit canon , et doté d'une éloquence vive , ardente et magnifique. D'un courage à toute épreuve , d'un désintéressement rare , Pierre
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de Gugnières n'était homme, ni à se laisser intimider par des menaces, ni à se laisser corrompre par des dignités ou des présens ; aussi le choix du Parlement et du monarque fut-il accueilli par les suffrages unanimes de la noblesse et du peuple.
Les avocats du saint-sj^e étaient Bertrand, évoque d'Autun , et Pierre Roger, nommé .à Tarchevëché de Sens. Bertrand, ti^mme de plaisir, de faste et de volupté, insatiable d'honneuBS et de richesses , ne reculait devant aucun scandale , quand il s'agissait d'assouvir ses passions : il ne pouvait balancer, dans la circonstance heureuse qui s'offrait à. son ambition, d'humilier son pays pour marcher plus rapidement à la fortune. Pierre Roger, archevêque de Sens , était un homme de mœurs plus pures , de convictions plus respectables ; mais , nourri dans les disputes sorboniques , il apportait dans les discussions un emportement , une frénésie , que rien ne pouvait arrêter. C'était un prêtée catholique, tantôt lion, tantôt torrent, tantôt flamme; il brûlait , il déchirait , il entraînait. Un tel adversaire était d'autant plus redoutable, que ces sortes d'éloquences manquent rarement
DU PALAIS DE JUSTICE. 8l
leur but dans les grandes assemblées , où les hommes en général yeulent être émus plutôt que persuadés , où Ton gagne plus a parler à rimagination et aux sens qu'à la raison.
Au jour solennel , Tayocat Pierre de Gugnières développa toute la pompe de son éloquence et de son érudition. 11 se montra supérieur à lui-même , et il semblait que l'amour du bien public décuplât les forces de son corps et de son intelligence. Il parla pendant trente-lrois séances consécutives avec une abondance, une logique et une énergie surhumaines. Il battit tour à tour en brèche rin&illibilité du pape , les entraves apportées par la cour de Rome à la collation des évéchésy Tobéissance passive que le saint-siége exigeait des grands bénéficiers et des ordres religieux; il soutint avec une âpre vigueur d'expressions, devant le roi lui-même, que la juridiction ecclésiastique était une usurpatien sur les droits des souverains ; et telle fut L'impression qu'il produisit, que les annalistes du temps rapportent que le monarque , dans un de ces momens où l'âme de l'orateur semble errer sur ses lèvres en langue de feu, se leva précipitamment , courut vers Cu-
8a LA CHRONIQUE
gnières , et lui dil en Fétreignaot avec effusion : « Messire de Cugnières , si je vous avais eu près de moi à la bataille de Gassel, je vous aurais donné roriflamme en garde. • Naif compliment d'un prince guerrier, qui ne voyait avant tout dans l'orateur que le champion intrépide de la couronne de France; couronne précieuse , dans les tiobles branches de laquelle il entre moins d'or que de lauriers.
Bertrand, Tévêque d'Autun, répondit à Cugnières , et son discours pâle , décoloré, ne fut qu'une longue et monotone apologie delà papauté et du gouvernement du Saint-Siège. Il voulut détruire une à une toutes les allégations de Cugnières , mais il était trop faible pour un tel labeur, et, à l'œuvre, la puissance lui manqua. 11 se sauva par les "corollaires de la question principale, et prétendit entre autres choses que les décisions du pape étaient presque toujours acceptées comme loi de l'Eglise. «En effet, disait- il, Julien, évêque d'Eclane en Campanie, et les autres fautetirs de Célestius et de Pelage , se voyant condamnés par les papes Innocent et Zbzime , et par deux conciles particuliers d'Afrique , refusé*
rent de souscrire leur jugement et en appelèrent à un concile universel; mais toute FEglise regarda cet appel comme un trait d'obstination et de mauvaise foi ; saint Augustin en fit voir Tillusion : c Rome a parlé , dit ce docteur ; voilà sur la même affaire deux conciles qui ont été envoyés au siège apostolique ; les rescrits nous en sont parvenus ; la cause est finie : l'hérésie est suffisamment condamnée. Il ne s'agit plus de l'examiner, il la faut réprimer. Ce ne sont pas des pasteurs , ce sont des loups déguisés qui s'obstinent à donner l'erreur pour la doctrine de l'Eglise. • Ainsi, saint Augustin regardait comme la doctrine de l'Eglise le jugement des deux conciles particuliers d'Afrique confirmé par les papes. Cependant les évêques du monde catholique n'y avaient pas adhéré expressément ; il croyait donc que leur silence était une preuve de leur approbation , et que par conséquent la condamnation du pélagianisme était un jugement irréformable et infaillible de l'Eglise , puisqu'il déclare que la cause est finie et l'hérésie suffisamment condamnée.
Pierre de Cugnières répliqua, et , dans une admirable improvisation , il réfuta les argu-
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meus spécieux de son aéversedre. L'arefafevèque de Sens vint alors en aide à son ebllègue , et parvint , à grand renfofit àe syllogismes , d'ikDages apocailyptiques , de cftiMions gteo ques , hébraïques et chaldéennes , à relever un Ipeti rinftérét d'une cause qui ne se soute*nadt plus que |>ar ses violentes attaques et ses mordantes paroles. Mais Pierre de Gugniènes, €p s'était ttiontré froid et didactique avec révoque d'Âutun, si sec et si compassé, se révâa terUt à c6up sous un autre aspect en répondaYil-att fougueux Roger. « C'était un Titan , dit un chroniqueur contemporain, c^était Un Hercule, brisant comme verre les liens idoàt ofi avait voulu Tenserrer ; sa voix n'était plus *un son b'umain , c'était un tonnerre; des éclairs jaillis^ient de ses yeux allumés par le saint amour de la patrie ; il saccageait pièce â pièce Féâifice de son adversaire , et quand les ca*tadhrèses , les images , les suppositions 'de céltli^ ci étaient brisées , il les Ramassait avec prestesse et les lui rejetait au visage avec de ces épithètes sanglantes qui iblessent plds pri[>fondement que le fér d'unepet^tiiisahe. L'évè* que d'Aulun était altéré ; l'af chevéque de Sens mugissait comtneun taureau poursuivi par des
taoos à jeun. • La cause paraissait être gagnée par Pierre de Guguières , quand un page vint remettre entre les mains du roi un billet que le monarque s'empressa de lire.
— La cause est entendue , dit Philippe de Valois , et les débats sont clos. Les seigneurs pairs, et mes gens du Parlement sauront demain ma résolution souveraine.
Ce billet que le roi venait de recevoir, et dont la lecture avait jeté sur sa physionomie un nuage de tristesse et d'inquiétude , avait été écrit et envoyé par Louis , comte de Flandres , celui-là même que Philippe avait remis en possession de son comté après la bataille de CasseL Le comte avertissait secrètement le roi que les Anglais avaient noué des intrigues avec plusieurs évêqucs et abbés de l'Artois , de la Picardie, du Hainaut et de la Flandre, et que ces derniers n'attendaient plus que sa décision dans les affaires de l'Eglise pour refuser ou accepter les propositions de ses ennemis. Le comte de Flandres apprenait également à Philippe que Robert d'Artois était le chef de cette ligue, et qu'il se préparait en secret a arborer l'étendard de la révolte , en
profitant du mécoutentement du clergé si la royale décision lui était contraire.
— Par Dieu ! mes maîtres , dit à part soi Philippe de Valois en froissant le billet du comte de ses larges gantelets de fer, tous pre^ nez vos précautions , à ce que je vois , et la couronne de France ne serait pas la plus forte contre quarante mitres d'évêques félons. Hais soyez les plus traîtres, c'est là votre lot; vous ne m*empécherez pas d'être le plus fin.
Et le lendemain de ce jour si célèbre et s} peu connu dans l'histoire vulgaire , le chancelier de France annonçait au Parlement que le roi, touché de l'éloquence de l'évêque d'Autun et de l'archevêque de Sens , avait prononcé en faveur du clergé (i). Par compensation, Robert d'Artois était banni du royaume, et Edouard III, roi d'Angleterre, recevait
(i) Ce fut depais cette époque que les appels comme d'abus furent introduits , et c'est aussi depuis ce temps que les disputes sur les immunités ecclésiastiques n'ont pas cessé de se renouveler. Philippe, en donnant cette fiche de consolation aux Ubéraux de son temps , ouvrait la lice à d^interminableV débats ; reste & savoir si » dans la situation des événemens , il eût pu prudemment agir d'une n^ani^re différente.
une déclaration de guerre de Philippe de Yalois.
Cette funeste prédispositon du clergé à la. révolte, causait, quelques années plus tard , à la France la perte de la bataille de Grécy, où trente. mill^ hommes, le duc d'Alencpp, frère du roi , et la fleur de la noblesse française périssaient sous les yeux du monarque, en criant : Mont- Joie Sainte Denis ! et vive l^rance !
Le Saint-Siège récompensa magnifiquement réloquence des deux prélats ; Tarchevëque de;. Sens reçut des mains du pape l'investiture deson archevêché qui avait souffert quelque difficulté dans le conseil apostolique. Le saint-, père ajouta aux. bulles d'intronisation une, mitre et upe crosse de ia.plus grande richesse^ que la république da Venise avait destinées jadis au pajtriaiiche d'Antioche. Bertrand , évéque d'Autun, reçut le chapeau de cardinal , et vit par là, le but de ses plus secrets dé^ir^ atteint et presque dépassé , sans qu'il ei\. C0Û7 t^t rien à son avaricie ni à son orgueiU Quant à Pierre de Cugnières,. il nç gagna que la haine du clergé et Tanimadversion de la po-; pulace de Paris qui, sous l'influence des
curés j regarda ce grand citoyen comme un ennemi de Tautel) parce qu'il avait voulu faire triompher la cause sacrée de la liberté religieuse et de l'indépendance de la couronne.
Philippe essaya de consoler Fathlète intrépide auquel Tinflexible politique avait arraché la palme de la victoire ; il le fit venir secrète-' ment au Louvre » et, lui tendant les bras :
— Hessire de Gugnières , s'écria le roi , que je regrette de n'avoir pu vous donner gain de cause!
— Et moi , sire , repartit l'avocat avec une noble assurance, que je regrette que vous ne soyez pas Charlemagne ou Hugues Gapet ï Donnant, par cette réponse , à entendre au monarque qu'un chef de race ou un chef de branche devait savoir imposer à ses sujets, ecclésiastiques ou séculiers, lejoug d'une politique audacieuse. Philippe proposa à l'avocat une ambassade brillante : il voulait l'envoyer à Constaotinoplc , à Trébisonde , à Venise et à Jérulalem pour créer de nouvelles alliances et combattre l'influence anglaise qui , dès ce temps , se faisait sentir sur les points les plus
éloignés du monde connu* Cugnières refusa le roi avec respect , mais aveo fermeté.
— Sire , lui dit-i! , j'ai appris à mes dépens qu'on ne peut servir efficacement les causes les pins saintes et les plus sacrées , quand on n'a pour soi que sa conscience, son propre courage et ses seuls talens. Permettez-moi de refuser les offres magnifiques que vous me faites , mais croyez qticf , si je rénonce à l'honneur de ser« vir mon roi , je ne servirai jamais personne. Retiré des aflfaires et du monde , je vais me livrer à la méditation et à l'étude au sein d'une famille que j'adopte, et qui me tiendra lieu désormais des dignités que je quitte, à la fois, et de celles que j'eusse pu justement peut-être ambitionner.
Et comme le roi déplorait encore la trislc nécessité où il s'était trouvé de donner gain de cause à l'Eglse et à la cour de Rome , le courageux avocat lui repartit :
— Sire , vous venez de mettre la couronne de Hugues-Capet en tutelle : il vaudrait mieux pour vous avoir perdu trois grosses batailles que d'avoir cédé sur ce point au clergé ; mais ce que vous avez fait , vous avez cru le bien
faire. Que Dieu tous soit eu aide et daigne permettre qu'un jour tos successeurs n'aient pas h le déplorer et à en pâtir.
C'est ainsi que Pierre Gugnières quitta la cour, le Parlement et le barreau, dont il était l'honneur et lorgueil. Il se retira dans une maison qu'il possédait à quelques lieues de Paris, sur la route de Chartres , et ne se mêla plus dès lors des affaires ni des yanités du siè^ cle. On rapporte qu'un jour, l'évèque d'Autun, devenu cardinal, passant escorté d'une nombreuse suite dans le voisinage du logis de Pierre Cugnières , youlut s'y arrêter quelques instans , et rendre visite à son ancien adversaire. Un page , par l'ordre du cardinal , cou* rut avertir le vieil avocat de l'arrivée de son maître. Cugnières en ce moment,nouvel Abdolonyme , arrosait les fleurs de son jardin.
— Va dire à ton maître, répondit-il, que je recevrai de grand cœur l'évéque d'Autun, mais . que la porte de mon logis ne s'ouvrira jamais devant un prélat étranger. Que l'évéque Ber* trand se présente , il sera toujours dans ma demeure le bienvenu ; mais le cardinal ! je ne pourrais pas supporter sa présence.
DU PALAIS DE JUSTICE. Ql
Le messager alla reporter la réponse , et Bertrand qui ne manquait pas d'une certaine noblesse de cœur , s'écria :
-r* Je ne veux pas pour un chapeau rouge être privé du bonheur de voir un des plus vertueux hommes de notre temps! Qu'à cela ne tienne.
Et , jetant le chapeau et la calotte rouge du cardinalat à ses officiers, il entra dans la maison de Cugnières, où il fut reçu avec toute aorte de marques de déférence et de respect.
Un historien généralement consciencieux et bien instruit, Lacroix du Maine, assure, mais sans donner de preuves bien positives , que Pierre Cugnières , archidiacre de Paris , peu de temps après avoir soutenu la thèse politique que nous venons d'esquisser , abandonna ses fonctions, se démit de ses bénéfices, et épousa Jeanne de Néry, fille du bailli de Chartres, une des plus belles et plus spirituelles personnes de son temps. On peut croire qu'après une rupture aussi éclatante avec le clergé, Pierre Cugnières se soit isolé complètement de la caste dont il s'était justement attiré }a haine; mais ilc3t peu vraisemblable qu'il se
ga lA CHROKIQUl
smt marié. Bien qoe les archidiacMa oe fussent pas astreints à la prêtrise, et qu'ils n'eussent besoin que du titre de clerc, ils n*en étaient pas moins tenus de vivre dans le célibat.
Or, en abdiquant la place de diacre, les émolumens et les honneurs qui y étaient annexés, est-il bien sûr que Cugnières ait pu, sans irriter encore le sentiment de haine dont il était l'objet, passer Tanneau nuptial au doigt d'une jeune fille , sans qu'aucun des écrivains contemporains se soit récrié ? Il y aurait là trop ample matière à controverse, et nous n'entreprendrons pas d'éclaircir ce fait.
Ce que nous pouvons ajouter aux reaseir gnemens que nous avons coUigés à grand'peine sur cet homme éminent , c'est que dans le courant de l'année 1817 on voyait enqore dans la petite et obscure église d'un bourg , aux environs de Chartres, deux épitaphes mutilées et gothiques, qui portaient les noms et les titres de Pierre Cugnières. A côté de l^ tombe du célèbre avocat, se trouvait cell^ d'une demoiselle de Néry ; mais le tempt en avait rongé la pierre , qui ne présentait plus que des vestiges de lettres et de mois : le nom
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seul de Néry était lisible. Peut-être Lacroix Du Maine ayait-il puisé à cette source l'histoire du prétendu mariage. Quoi qu'il en soit, on lisait sur Tépitaphe que Pierre Gugnières, était mort à Tâge de quatre-vingts ans, ce qui assignerait Tan 1 36o comme époque du décès de ce grand citoyen.
BiRTHOLI.
La petite ville de Sassoferrato ( en Ombrie ) -était, le ag mai i346, livrée à une agitation inaccoutumée. Un mouvement d'activité tumultueuse , tout en dehors de la paresseuse quiétude des mœurs italiennes , s'y manifestait de toutes parts : les magistrats et le peuple attendaient de moment en moment l'arrivée d'un de leurs concitoyens , qui , par ses
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précieux irayaux, ses doctes ouvrages et le retentissement de ses leçons , s'était acquis une prodigieuse renommée. Ce citoyen était Barthole , dont le nom , à jamais célèbre dans les Universités d'Italie et de France , allait de pair alors avec tout ce que TEurope comptait de noms puissans et populaires. Le célèbre jurisconsulte se dérobait a ses occupations importantes , à ses vastes et profondes études, pour venir passer quelques jours encore auprès de sa vieille mère ; pour revoir le modeste berceau de son enfance , et faire hommage , en quelque sorte , à ses concitoyens de sa gloire et de ses triomphes.
Les habitans de Sassoferrato avaient voulu dignement répondre a la démarche de Barthole; et, pour ne pas demeurer en reste de gratitude avec lui , ils avaient commis à leurs magistrats le soin de donner à sa réception toute la solennité, toute la splendeur dont on eût pu faire hommage à un prinoe. lUn arc de triomphe avait été élevé à la plus belle porte de la ville ; des jeunes filles Tentouraient chargées de vertes guirlandes , et sept jeunes garçons vêtus à Tantique, pour représenter les sept sages de la Grèce , étaient chargés d'offrir
au savant interprétateur des éodes de Hoîse , de Justinien et de Théodose, une couronne de feuilles d'or et de laurier , symbole de Tad* miration à la fois de la yille qui Tavait yjx naître, et du monde que la science avait rendu sa patrie.
La noblesse , le clergé , ayaient voulu participer à cette ovation populaire, et dans le groupe des magistrats et des notables qui se préparaient à haranguer le savant , on distinguait avec plus de satisfaction que d^étonnement , les membres les plus élevés du clergé, les chefs des plus illustres familles.
Pendant que ces préparatifs se faisaient sur
la place et aux abords de la ville , une scène
touchante avait lieu dans la maison de la
mère de Barthole : cette bonne femme , âgée de
plus de quatre-vingts ans, recevait, des larmes
de joie danslesyeux, les félicitations des dames
les plus riches et les plus qualifiées de la ville.
Elle, pauvre veuve d'artisan , voyait sous son
humble toit , se presser les femmes les plus
célèbres de la province. On la traitait, cette
pauvre vieille, comme une reine, comme une
souveraine , depuis que son fils s'était placé à
côté des roiè par le génie et llntelligence. I. T
98 XA CUROniQUE
— SaneiaMaria I s'écriait-elle en élevant Teri le ciel ses mains tremblantes , est-il possible que ce soit mon Antonio qui me vaille tous ces honneurs ! Âi-je donc mis au monde un prodige ! Magdalena ! ajoutait-elle en se tournant vers une belle et fraîche jeune fille qui lui servait tout à la fois de compagne et de guide y Magdalena! ma nièce chérie, c'est à toi que je vais confier le bonheur de mon Antonio; rends-lui tout le bien qu'il nous a fait à l'une et à l'autre; à toi pauvre orpheline qu'il a protégée; à moi qui suis sa mère, moi qui n'ai pu faire rien jamais pour ce cher fils y si ce n'est de lui avoir donné la vie. Car, mes nobles dames , continuait la vieille en s'adressant au cercle d'or et de fleurs qui l'entourait , mon fils s'est élevé luimême où il est*... Son pauvre père, vous le savez , était vannier ; et jamais gerbes d'osier, de jonc et d'yeuses, n'ont rapporté des trésors à ceux qui les tressent et les façonnent de leurs dures mains.
Hais l'heure s'avançait déjà. Cependant les brillantes dames se retirèrent acc(unpagnées par la mère de Barthole, tandis que la belle Magdalena se hâtait de ranger sur une table de
noyer grossièrement sculptée , de gros flacons ciselés et pleins d'un vin généreux , des corbeilles remplies de fruits parfumés , des coupes luisantes de pur cristal, et des assiettes historiées et peintes , comme on commençait alors à en faire dans la petite ville de Faenza.
Deux étrangers se présentèrent en ce moment sur le seuil.
— Salut et paix , dit celui des deux arrivans qui paraissait le moins âgé ; n'est-ce p^is ici le logis de la dame Barthole?
— Oui, messieurs, répondit Magdalena en faisant une gracieuse révérence; entrez, s'il vous plait ; ma tante attend aujourd'hui son fils , et vous me voyez occupée à disposer les préparatifs du festin qui doit célébrer sa ve« nue. la joie qu'elle éprouve s'augmentera du plaisir de vous offrir l'hospitalité. Prenez place sur ces escabeaux , et daignez accepter un peu de ces vins de Calabre , car vous paraissez fatigués, et le soleil ne vous a pas épargné ses rayons.
Les deux voyageurs ne se firent pas prier , et prirent, des mains de Magdalena , les larges coupes où brillait le jus des grappes de la
PovUlj^, couroiiaé à'^fx dptf^Ie rayon dç per- 1q9 appét|ssapl^s et pui^pmrioes.
— Merci , merci , chère Magdalena , dit le plus âg6 des deux voyageurs après avoir vidé d*ua seul trait sa coupe. Yotre breuvage est doux au cœur , comme votre présence agréa- Ue.aux yeux. Le jeune étranger regarda son compagnon.
— Magdalena, reprit la jeune fille; et qui danc ^ous. a dit mon nom , seigneur ?
— N'étes-vous pas connue et chérie par toute la ville ^ répondit l-étranger en rougissant; ne sait-on pas que vous êtes la nièce , la fille adoptive, et bientôt peut-être, ajoutat-il avec intention, la bru de Texcellente dame Barthole.
— La nièce, il est vrai; la fille adoptive aussi, répondit la jeune fille; mais la bru! oh! ce n*est pas fait.
^t la jçuae fille ba^çsa les, yeux.versja terre, tandis qu'un nuage blanc comipç uq lince.ul s'élevait sur sa figure virginale.
En ce moment 9 un jeuuQ J^qmme v^tud'uns justaucorps brun, et49xi^Ia plume noireiixée:
ou PALAIS DE JtSTICS. lOl
à èà toqac révléfàît d'abok*d là profession (i), entra d'un élan Vif et rapide. îl courût vers Màg^dalerna , et, sans àpérdeVoir les deut hôtes ^ai causaient à Vôîx basïe , il dé^os^a snt Va ïûàïn de la Jietine fille tm long et èônoré baiser.
Hagdaleiià se retourna avec un bentitaient Indéfinissable èé coTère et d'effroi :
— Paolo, lui dit-ellé, V6ù& ài-je donbë lé &oit d>9n agit aihsi ? votre conduite est ind%tie d'uti homme dlibhhïsnb et d^in chté^ Uën. Sortez ! sortez d'ici !
tl y atdit dans le regard, dans TattitUcle, diiHb le gëéte de là j\etihe fille , qhëlqub chose de si imposant ël aë si ^ratë , i)ùc le jeune hbtiilfaè, t^Ubiaiit, tomba â éDs pieds.
— Sortez 1 repritHéiie avec énergie; il est iadignè de l'âmôur d'iiné fiUë telle que moi , bêlai qui inë place aans la nécessité de me justifier devant ces deux étrangers.
— Soyez mes juges, réspféctâbles seigneurs, dit lé jeune hôihmë en se tournant vers les
tl) Eo Italie, au quatorzième &ièc1e, les clercs attachés au anal ées podestas avaient seuls le droit de porteti dans les péixtéà Tilles, une f»ldmc au cM|[»cau.
deux amis ; j'aime Magdalena ; dès l'enfance, nous ayons été élevés ensemble, et notre amour s'est développé avec nous, La dame Barthole, qui lui a servi de mère, la destine à son fils, et ce fils, chargé de gloire et d'honneurs, comblé de tous les biens de la fortune et de la faveur, arrive aujourd'hui. J'ai conjuré Magdalena d'avouer notre amour à sa tante, car elle m'aime. Voyez-la pleurer ! ayez pitié de Magdalena et de moi ; votre présence ici , un tel jour, atteste assez que vous êtes dans l'amitié de Barthole; la possession d'une pauvre enfant qui se sacrifiera, comme autrefois la fille de Jephté, ajoutera- t-elle un nouveau fleuron à sa gloire illustre ?
Il y avait dans cette supplique un tel accent de vérité naïve, un élan si touchant d'enthousiasme et de douleur que le plus jeune des deux étrangers n'y put rester froid ; un sourire d'assentiment sembla un instant effleurer ses lèvres , tandis que le second paraissait ému , mais dominé par un autre sentiment que son compagnon.
— En voulant unir Magdalena à son fils , dit-il, la mère de Barthole n'a sans doute d'autre but que d'assurer le bonheur de cette
DU VktAU DE JUSTICE. 109
jeone fille; vous qui prétendez à sa main, sur quoi Toudriez-vous fonder la félicité de votre ménage ? L'amour est une douce chose assurément^ mais sa durée est courte et chan-r ceuse.
— Mon père est ppdesta , interrompit . le jeune homme avec assurance , il me résignera sa charge pour dot, et., avec une dispense d'^e, jela remplirai dignement dieu merci, car j'ai obtenu tous mes degrés en la célèbre université de Pavie.
— S'il en, est ainsi, Paolo, dit le plus jeun^ étranger, vous pouvez compter sur noire in-*, tercession auprès de Barthole. Notre ami s'es-. timera heureux d'assurer votre félicité mutuelle. Allez en paix, et avertissez. la dame Barthole que deux amis de son fils Tattendent, et viennent lui demander pp^ur quelques jours une place près de son foyer.
Le deux, jeunes gens se retirèrent la joie au cœur, et les étrangers demeurèrent seuls.
Les vêtemens des. deux amis, bien que souillés par la poussière de la route, décelaient des hommes d'une condition supérieure. Tous deux étaient habillés d'un jus-
tauco^ps 4^ t^^9^ noir 9 serré #a-d^BOiia de« reins d'yiie ceii^tufe d/e cuir taiUiadé; uo ^urcot de drdp bleu de Ségovie les gariiotissait de la pluie ou de Tardeur du soleil. Sur leurs riches toques de velours noir se balançaient deux plumes de paon, insignes honorables de noblesse d'armes, de robe ou de savoir, et au côté gauche, au-dessous de Tescarcelle, brillait une dague de fin acier, d'une demipalme de longueur, cju'un riche fourreau de yelours rouge enserrait.
Le plus âgé de ces deux hommes pouvait avoir quarante ans; mais aux plis profonds de son front , â la couleur incertaine de ses cheveux passant tour à tour, selon les jets capricieux de la lumière, de la teinture fon* cée de Fébène à l'éclatante blancheur de Targent, on aurait pu le croire un vieillard. Sa taille était petite et mal prise , sa démarche lourde et pesante ; mais toutes ces imperfections disparaissaient quand il prenait la parole. Sa voix avait alors, en effet, quelque chose 4e gravç et de soleniiel qui enchaînait l'attention en la maîtrisant; on ^ent^t qu'qne science profonde, qu'un vaste génie habitait ce tabernacle grossier ; et on attendait, avec
DU PALAIS DE JUSTICE. lo5
aDiiélé et respect, les conseils et les leçons qui sortaient de cette bouche docte et séTère.
Le second des voyageurs paraisse t ne paa avoir plus de vingt-<inq ans , bien qu'il en comptât en réalité près de quarante. C'était un de ces beaux corps athéniens couronnés d'une tète apoUonéenne; sa démarche, ses gestes , avaient une grâce et une harmonie qu'il serait impossible de décrire et de figurer.
Une chevelure noire et éclatante nageait sur son cou pur et élancé ; des yeux vifs et perçans pétillaient sous l'arc parfait de ses noirs sourcils, fiur son front haut et poli , dans ses yeux limpides, sur ses joues un peu amaigries, régnait un si grand air de noblesse et dé bonté, un si doux attrait de calme et de mansuétude^ que chacun, en le rencontrant, était tenté de renouveler pour lui la coutume des agapes des premiers chrétiens , et de lui demander le baiser de paix.
Restés seuls, les deux amis avaient échangé quelques mots à peine , quand la dame Barthole vint interrompre leur entretien , en s'excusant de son mieux d'avoir fait attendre ses botes.
— Amis et condisciples de votre fils , dirent
]o6 LA CHRONIQUE
à leur tour les deux étrangers , nous avons, voulu être les heureux témoins de la réception que lui fait sa ville natale. Son triomphe rejaillit sur nous , et nous vous demandons aujourd'hui la permission de faire partie de votre famille.
Après l'échange de quelques autres courtoisies , précédées de vifs et respectueux embrassemens, la dame Barthole acheva, devant ses hôtes , les préparatifs de son festin de famille. Mais que se passait-il cependant à laporte et aux alentours de la ville ?
Déjà le soleil était arrivé aux deux tiers de son cours, et les regards dirigés incessamment, vers le chemin par où devait arriver Barthole, n'avaient pu distinguer le moindre mouvement annonçant un cortège tel que celui qui' devait accompagner l'illustre jurisconsulte. Les notables commençaient à s'impatienter ;• le podesta, à force de ruminer son discours, en était venu à ne s'en rappeler plus une syllabe; le clergé, la noblesse maugréaient tout bas; les bouquets des dames s'effeuillaient tristement sur leur sein; les guirlandes de l'arc de triomphe achevaient de, griller au2^ derniers rayons, et les sept sages, pour com-
ble de malheur, au mépris du cothurne et de la clamyde , ayaient abaudonné le théâtre de leur gloke pour jouer au roi détrôné sur un tertre Toisin (i). Lycurgue lui-même, le chef de cette bande immortelle , qui devait réciter un distique latin et un dithyrambe grec a Barthole, Lycurgue avait suivi l'exemple d'in« subordination de ses compagnons.
Hais tout à coup des cris se font entendre du haut des terrasses , du sommet des arbres, des fenêtres des maisons. Voilà le cortège! voilà Barthole qui arrive ! Ce cri est en un moment dans toutes les bouches, et une épaisse nuée de poussière annonce en effet au loin la venue d'un équipage et de cavaliers.
En un clin-d'œil acteurs, spectateurs, public, se pressent, se heurtent, se mêlent et se replacent tant bien que mal. Les sept sages, haletans et cherchant à réparer le désordre de leur costume , se blottissent en hâte sous le portique ; le podesta parcourt rapidement son manuscrit ; les guirlandes se raffermissent.
(1) Le Jeu du roi détrôné date, a ce qu'assurent certains éruditSy de Helchisedec, et fut importé en Europe par les Sarrasins vers Tan 740.
les bouquets reprennent figure et le silence succède iMi tumnlte.
— Mais, dit un Romain que la cfurioûté avait attiré , il me semble que l'équipage est tout entouré ^d'hommes d'armes; mes yeux me trompent, ou je reconnais la lirrée du pape; Barthole n'est pas encore pontife, que je sache, et ce cortège nte peut être à lui. Eclaircissons le fait avant de nous abandonner à Tenthottsiasme ; car, sdon la remarque d'AristojAane^ dans ses Nuées ^ rien. n'est plus sot que crier Mercure^ quand c'est Jupiter qui fait son entrée.
On envoya un homme à cheval s'assurer du fait.
-^ Ce n'est qu'un cardinal ! criait piteusement le messager au retour, et la foule répondit par un vaste kilos !
La chaire de saint Pierre était alors occupée par Clément yi. Ce pape, natif du Limousin, et le seul Français qui ait jamais porté la tiare , se nommait Pierre Rogier. Après avoir étudié en Sorbonne, et pris le bonnet de docteur, il avait été abbé de Fécamp d'abord , puis successivement évoque d'Arras, archevêque de Rouen , archevêque de Sens , car-
DU VJMd$, DB' SUSaXCE. 1 09
dio9l:et» pco¥iaew de Sorbonne : son élection i- la papauté a?ail eu lieu après la» mart de Benoit. XII, le i|3,demai i«34:%
Cq pape qui» aux yeux de beaucoup d'écri« vains anglais^ italiens et allemands , eut Tim-* inense tort d'étr^c^n/i Françai^^ et.que.rbî^toire a.» d*apr,ès em^,. traité avec une sévérité par trop; rigoureu^j fut assurément un grand pootifç^. Api d^ la science, savant lui-même, il prQti%ea les^ arts^ et institua à Avlgnpn ( résid^ce papale. alors ) desi étAblissemens qui ne continuèrent, pas : peu à' répandre le goût des lettres et.desarts^ dap^ les contrées occidentales de rEurope. Toujours sa noble soUi* citude a)la aundevant de la. modeste fortune, de rhumble destinée du incite. Ses cardinaux, dans laPentapole, dans le domaine de Saint-Pierre, dans le comtat d'Avignon, dans les royaumes où ils étaient envoyés légats ou ambassadeur;» , furent sans cesse occupés à rechercher le talent pour le signaler au pape, dont le bonheur et la gloire étaient de le soutenir ou de l'illustrer.
C'est aîmi^^'un pape JioipusiKi était le précursçur, etcpentrétrele modèle des Iules II et dfi Léoa>;Xk
IIO LA GEftONIQUE
Le prélat , dont l'arrivée inattendue avait causé un si grand émoi , était le cardinal Pallaviccini, un des hommes les plus éclairés de son siècle , et les plus dignement revêtus de la pourpre romaine.
Grand avait dû être son étonnement , en voyant de loin la population eûtièDe de Sassoferrato, campée en habits de fête autour d'un arc de triomphe; sa surprise augmenta quand il trouva des groupes animés de musiciens, des escouades de hallebardiers , des piques arnées de flammes et de banderoUes, des marmots habillés en Grecs antiques , des jeunes filles couronnées de fleurs, et, au centre, les juges, les ecclésiastiques et les gentilshommes de la cité.
— * Qu'est-ceci, messires? dit le cardinal en faisant arrêter les mules de sa litière; est-ce à' moi que vous préparez cette réception ? oubliez-vous donc que votre légat n'est rien moins qu'ami du cérémonial, et fait peu de cas des ovations solennelles ?
Gens de robe , gens d'épée, prêtres, bourgeois , s'entre-regardèrent sans mot dire , car nul n'eût osé détromper le cardinal.
DU paIais de JVSnCE. 1 1 1
Enfin, le podesta plus hardi, après s'être respectueusement incliné trois fois :
— Excusez -moi, monseigneur, dit-il, si je me permets de redresser votre jugement; ces préparatifs n'ont point été faits à votre inten* tion; nous attendions aujourd'hui même dans' nos murs un homme trois fois illustre , et qui y a pris naissance, l'immortel Barthole; c'était pour lui offrir le tribut de notre admiration que nous nous étions assemblés sur son passage.
Pallaviccini, qui n'était pas seulement homme de sagesse et d'érudition , mais homme d'esprit et de noble caractère, ne put s'empêcher de rire du naïf embarras du podesta.
— Vous voyez, messires, dit-il en se retournant vers les officiers ecclésiastiques et séculiers qui l'entouraient , qu'il ne se faut jamais trop presser d'attribuer à son mérite OH à son rang les honneurs q^'on rencontre sur son passage. A part l'humilité chrétienne, qui devrait toujours nous servir de cuirasse et de bouclier, cet élégant fabuliste latin, dont j'ai récemment retrouvé les écrits dans la poudre d'une obscure bibliothèque , Phèdre,
112 Lèc CHRONIQUE
.nous donne à ce sujet une sage leçon dans l'apologue du Binard et du Bust». Je vous lirai ces vers ce soir , au gtte y ajouta-t-il en souriant malicieusement;
Puis, s -adressant aurnotabies de Sassoferrato:
— C'est la venue de Barthole qui m'amène aussi dans- ces liem, dit-il; j'arrive en ces murs pour lui apporter, nnsi qu'à son très illustre compagnon , des nouvelles trois fois heureuses et brillantes. Ypus voyez , messires, continua le cardinal, que je ne suis^ pas de trop dans votre fête, et que^ comme le personnage final des comédies antiques, le Deus ex macftnia , je me trouverai à point pour consacrer votre allégresse et ajouter un rameau d^orâ la couronne de laurier que vous décernez au génie.
On tint alors,. autour de la litière de Ptalli* vicciniV conseil' pour savoir si Tondevaitpro^ longer ou ronipre le rendez -vous général. Déjà le soleil touchait à la dernière période de son cours , et aucuns étaient d'avis de ne pas attendre plus long-temps $ub di&y qmmd un jeune garçon accourut tout essouflé au milieu du respectable aréopage.
DU PAI1AI8 DE JUSTICE. Il3
C'était le fils du podesta , qui venait annoncer que Barthole était arrivé par la campagne, tandis qu'on l'attendait vainement à la principale porte de la ville.
— Il est arrivé, cet homme illustre, s'écriait Paolo 9 si bien qu'en ce moment il prodigue ses embrassemens à sa chère et bonne Tieille mère.
— Il faut avouer , dit le podesta , que le seigneur Barthole en use un peu cavalièrement avec la cité , en se dérobant par ruse à ses éclatans hommages. Mais par où l'équipage de notre docte concitoyen a-t-il pu arri- Ter sans être aperçu ?
— Son équipage est plus que modeste , reprit Paolo en souriant ; un bâton noueux de coudrier et une longue épée de Tolède en font à peu près à eux seuls les frais.
— Mais ses gens?...
— Ses gens! interrompit encore Paolo, il n'a, je crois, que son ombre pour page, car le cavalier qui l'accompagne a bien plus la mine de son égal et de son ami, que celle d'un saitant ou d'un écuyer.
— Je m'y perds , repartit le podesta ; un
homme dont la gloire est universelle ! Bar-
Il4 l'A CHRONIQUE
thole , dont le nom résonne à l'égal de celui du pape! pas un écuyer ! pas de chevaux , ni la moindre suite l
— Les grands hommes^ mon cher podesta, dit le cardinal , ont rarement une oour dorée à leur suite. Le génie n'a pas besoin, comme le pouYoir vulgaire , d*estafiers , d*heiduques et de chars armoriés pour s'attirer le respect. Philoppemen , rappelez- vous^Ie , fendait du bois dans la chaumière de son hôte , et le sublime saint Augustin ramenait parfois chez leurs parens les petits enfans égarés dans les rues d'Hippone,
Le cardinal, en disant ces mots, descendait de sa litière , et , tandis qu'il donnait quelques ordres à sa suite, mi-cléricale et mi-* guerrière, le podesta licenciait à la fois ses hal* lebardiers et sa musique , ses sages postiches et ses jeunes vierges chrétiennes , pressées de porter aux pieds des madones les corbeilles de fleurs dont le savant légiste avait fait fi.
Puis, un plus modeste cort^e se mit en marche vers la okétive maison où Bardiole avait reçu la naissance. On arriva Uentôt , et les deux grossiers battans de l'huis s'ouvrirent avec un air de fête et de joie pour recevoir le
DU PALAIS D£ JUSTICE. Il 5
prince de TEglise , à la suite duquel se pressaient les principaux habilans de Sassoferrato, les ecclésiastiques, les officiers, les magistrats et les gentilshommes de la province.
Barthole étreignait en ce moment sa vieille mère de ses deux bras , et lui prodiguait les plus tendres caresses , tandis que son compagnon et Magdalena, Tœil brillant d'une larme d'admiration et de respect, demeuraient immobiles et muets témoins de cette touchante reconnaissance.
— Mon Antonio ! s'écriait la vénérable matrone , en élevant vers le ciel un regard reconnaissant, mon fils! tu n'as pas dédaigné de revenir voir le modeste toit de ta pauvre mère!
— Ma bonne mère, répondait Barthole, Dieu m'a béni en me donnant la réputation et la gloire; mais vous, vous m'avez donné la vie, et toujours laVpremière place vous appartiens dra dans mon amour!....
En ce moment le cortège pénétrait dans la salle. A l'aspect de cette scène digne et antique; à la vue surtout de Barthole et de son illustre compagnon , le cardinal laissa tomber derrière son cou le chapeau rouge qui lui re-
Il6 LA CHRONIQUE
eouTrait la tête, et tous ceux qui le suiTaient, magistrats, gentilshommes, prêtres et bourgeois, ôtèrent respectueusement leurs toques.
— Que Dieu continue à tous prodiguer ses grâces, s'écria Pallaviccini , et puissieî-TOus long-temps encore être la leçon et le modèle à la fois des hommes d'élite et des vrais savans!
Barthole et son compagnon se levèrent et s'inclinaient respectueusement devant le prince de l'Eglise , quand le podesta , qui ne voulait pas avoir préparé inutilement un discours emprunté aux belles oraisons de Cicéron et aux plus élégans fragmens de Tite- Live, se prit à réciter sa harangue, à la fin de laquelle il trouva moyen de glisser quelques mots de reproches élogieux sur l'attente que le célèbre jurisconsulte avait fait subir aux pères et aux magistrats de la cité.
— Pardonnez-moi , chers concitoyens , répondit Barthole ; j'ai dû éviter l'ovation qu'on me préparait; le char de triomphe ne contenait sans doute qu'une seule {dace , et l'ami ^ le compagnon que je vous présente aurait eu seul ici le droit de l'occuper dignement. Cet aUer ego de mon cœur , en effet, chers com-
palriotes , cet ange dont yous n'attendez que le nom pour le bénir, c'est Pétrarque !
Pétrarque! A ce nom qui résonne sur la foule, comme une boule d'or tombant dans un sonore bassin , tous les yeux se tournèrent ayec ravissement vers la noble figure du poète qui , les regards baissés , la rougeur au front, paraissait là ému et tremblant comme Joseph échappé à l'impudique couche de Putiphar.
Les vers de Pétrarque levaient alors, par to.ute la France et l'Italie, une popularité égale aux chants de Virgile même et d'Homère, et les brûlantes inspirations du chaste amant de la belle Laure, se répétaient avec, une égale admiration sous les vertes tonnelles de la Toscane et de TOmbrie , dans les gondoles noires de Yenise, sous les arceaux embrunis du Louvre et ds^ns les palaiç de marbre de Rome , de Florence et de Milan ^
— Messire Barthole , et vous , Pétrarque , dit alors le cardinal Pallaviccini , c'est à mon tour à vous annoncer la mission dont a daigné me chaiger notre Très-Saint«Père.
' Et , tirant de l'escarcelle de brocart d'or qui pendait par dessus sa robe de pourpre
llS LA CHRONIQUE
trois missÎTes surchargées des sceaux d'argent de France et d'Avignon , il ajouta :
— Sa Sainteté tous nomme , messire Barthole , à la chaire de droit romain et lombard, qu'elle vient de créer à TUniversité de Padoue; elle joint à cette dignité un traitement de trois mille écus d'or, et vous permet de prendre le titre et de revêtir les insignes de conseiller du saint-siége à Tannonciat de Ravenne et au prétoire de la Pentapole. Quant à vous, Pétrarque (permettez- moi de vous donner simplement ce nom), Toici deux lettres, Tune du sérénissime sénat de Rome, l'autre du chancelier de l'Université de Paris , qui vous convient à venir recevoir, au Capitole et à la Sorbonne , la couronne de poète que vous ave^t si dignement conquise. A ce double témoignage d'admiration des deux plus illustres corps de la chrétienté , le souverain Pontife a voulu joindre celui de son admiration personnelle i il vous nomme, Pétrarque, archi*diacre de Parme et chanoine de Padoue , jusqu'à l'époque , très prochaine sans doute, où il ombragera la double couronne qui vous ceint le front , du glorieux chapeau du cardinalat.
DU PALAIS DE JUSTICB. IIQ
Bariholc et Pétrarque se précipitèrent d*uii même mouvement de reconnaissance yers le cardinal Pallayiccini , tandis que des cris de joie , de triomphe et d'enthousiasme éclataient de toutes parts.
Le nom de Magdalena et de Paolo se mélè* rent aux réjouissances que le bonheur de posséder à la fois le plus grand légiste et le premier poète de l'époque firent naître dans la ville de Sassoferrato ; et chaque année, encore aujourd'hui, on célèbre, le vingt-neuvième jour du mois de mai , dans la maison en ruines où naquit Barlhole, une messe commémorative de son heureux retour.
milB GAUMT, ATOCAT AD f ARLBIRfr U PANS.
Un crime horrible » commis à Paris vers les fêles de Pâques de Tannée i364» avait jeté la consternation et Teffroi non seulement parmi le peuple , mais encore parmi la bourgoisie , la magistrature et l'université. Le coupable n'était point un de ces hommes vils et obscurs, que le glaive ou la corde du bourreau peuvent retrancher de la société sans qu il y
paraisse; c était ua personnage docte, éloquent , plein de science et de charité, et qui avait joui jusque-là d'une réputation sans tache.
Mathieu Barthas (c'est le nom du criminel) était physicien (médecin) du roi et du dauphin , et jouissait dans son art d'une re* nommée prodigieuse : il soignait les pauvres gratuitement et de préférence aux riches, employait les grosses sommes que ses illustres malades lui remettaient en œuvres de charité, et faisait chaque jour, au milieu des divers hôpitaux de Paris, de savantes leçons aux jeunes clercs qui se destinaient à l'étude de la chirurgie , de la médecine et de la botanique, sciences alors comprises sous le nom général de physique. Qu'on juge donc de l'épouvante de la population parisienne quand ces mots sinistres : Me$$ire Bartha» a a$sassiné un homme! se firent entendre de la porto Mouffetard aux tours de Bussy, de la porto d'Enfer aux remparts du Chàtelet.
Or, voici de quelle manière on racontait les circonstances de cet incompréhensible événement :
Le soir du Vendredi-Saint, le docteur Bar-*
DU PALAIS DE JUSTICE. ] â5
thas , fidèle à ses habitudes hygiéniques et relieuses , était sorti de sa maison , sise me de la FoDtaine-Brunéhaut (aujourd'hui rue des Rats), près du mont Saint-Hilaire, pour aller entendre ténèbres à Sainte-Geneviève , et de là faire sa jnromenade accoutumée sur les boulerarts attenant à la poterne de Saint-Yic* tor. Un grand nombre de témoins le virent à l'église; d'autres le saluèrent pendant sa pro* menade. En regagnant la ville , Barthas pa« raissait agité , hors de lui ; une de ces idées flamboyantes qui brûlent et dévorent le cerveau des hommes d'un génie supérieur, semblait traverser son esprit et animer en l'agitant tout son ôtre. Il s'arrêta enfin sur le parvis de relise de Saint-Jean«>de-Latran. Là, suivant un usage immémorial , se tenaient une foule de pèlerins venus des quatre coins de la France et souvent de l'Europe , et qui attendaient debout, le bourdon à la main et appuyés contre les piliers du porche , que des âmes charitables les vinssent inviter à partager leur gtteetleur table. Ces pèlerins étaient uo composé de gens de toute sorte de conditions et d'états ; mais dans ce nombre il s'en trouvait parfois qui , pour satisfaire à un vœu
124 l'A CHRONIQUE
OU par simple esprit de pénitence , abandonnaient pour quelque temps de hautes positions sociales, et venaient là faire acte d'abnégation et d'humilité. Barthas rôda quelques instans au milieu de ces groupes hâves , inquiets et amaigris par la fatigue autant que par une abstinence forcée; enfin, avisant un homme d'une trentaine d'aunées , d'une assez belle physionomie et d'une stature élevée , il s'avança vers lui :
— Mon frère , lui dit-il , vous plairait-il d'accepter l'hospitalité pour trois jours sous mon toit? Lèvent fraîchit ; la lune va se lever, et il ne fait pas bon , pour se bien porter^ passer sans souper la nuit à la belle étoile.
Le pèlerin accepta l'invitation du docteur en faisant un signe de croix avec gratitude; et , prenant son bourdon qu'il avait attaché à l'un des apôtres de pierre qui ornaient le portail de Saint-Jean-de-Latran , il se mit en devoir de suivre l'hôte que lui envoyait la Provi^ dence.
Il était nuit close quand ils arrivèrent à la porte du logis de messirc Barthas. A cette époque, le couvre-feu sonnait dès le coucher du soleil , et les bourgeois se retiraient dans
DU PALAIS DE JUSTICE. is5
rîBtérieur de leurs maisons. Le docteur et le pèlerin ne rencontrèrent donc personne dans toute la longueur de la rue de la Fontaine- Brunéhaut, et la porte de l'huis se referma pour toujours sur le malheureux pèlerin, sans qu'aucun œil humain eût tu l'hôtellerie où l'attendait un affreux trépas.
C'était du moins la croyance du docteur : mais la PrOTiderïce avait choisi, dans les trésors de sa sagesse et de sa sollicitude, un Tengeur du crime qui allait se commettre. Un pauvre parcheminier, qui habitait une masure en face de la maison du médecin , guettait silencieusement à sa lucarne le retour d'un jeune apprenti qu'il avait envoyé par la ville chercher quelques deniers à lui dus , et destinés à acheter leur commun souper. Cet artisan vit entrer le pèlerin dans le logis de Barthas; et, toujours attendant son messager, il resta à sa fenêtre jusqu'à près de dix heures du soir.
A cette heure, il entendit des cris plaintifs, des gémissemens , des soupirs lamentables , puis des paroles brèves , fiévreuses , suppliantes; bientôt tout se tut, et le silence le plus absolu régna comme d'habitude dans la mai-
ia6 la chronique
son du docteur. Le parcheminier respirait a peine; il n'osait bouger de sa lucarne, ses cheveux étaient hérissés , une sueur froide coulait de son front; car il pressentait que quelque affreux mystère s'était consommé dans la turne scientifique de messire Barthas. L'apprenti , tout pantois , arriva alors , méditant une fable pour s'excuser de son long retard ; mais quand il vit son maître pâle , tremblant, se soutenant à peine, et ne trouvant pas à son aspect une parole de reproche et de colère, il ouvrit de grands yeux.
— Maître, lui dit-il, voilà une livre parisis et onze deniers que le chefecier de la Sainte- Chapelle m'a remis pour nos fournitures du mois dernier. Vous platt-il que j'aille chez le boulanger chercher un beau pain de seigle et d'oi^e , car, si je ne me trompe , vous n'avez soupe non plus que moi?
— Il s'agit bien de souper, Saturnin , ré^ pondit le parcheminier d'une voix tremblante; il se passe , mon enfant , d'étranges choses dans la maison du docteur ! on l'a assassiné sans aucun doute , et un pèlerin qu'il a amené chez lui à nuit close aura , j'en suis certain , fait le coup. Il faut quérir main forte, Satur-
nin , et que tu ailles , sans perdre de temps , à Vhôtel de la prévôté pour avertir le magîs* trat et les archers de la ville. J'irais bien, moi ; mais, outre que je ne pourrais faire aussi bonne diligence que toi , je suis si épouvanté de tout ce que j'ai oui, que mes jambes me refusent le service. Prends mon vieux coutelas, mon garçon, car si le meurtrier te rencontrait, il te pourrait faire un mauvais parti.
— Non , maître , non ; je ne prendrai pas votre coutelas , répondit l'enfant , mon bâton de fronde me suflBirait au besoin pour me défendre; gardez l'arme pour vous , car notre maison est si mal fermée , que l'assassin , s'il se savait découvert, pourrait y pénétrer malgré TOUS.
Ce disant, l'apprenti partit comme un trait; et , brave , insoucieux , intrépide comme de tous temps les fils de Paris , il arriva sans encombre , malgré les dangers que les rues de la capitale présentaient la nuit à cette époque, à l'hôtel de la prévôté « qui était alors annexé au Palais-de-Justice , et occupait l'emplacement sur lequel on a bâti depuis la rue de Jérusalem.
L'enfant fut présenté au grand-prévôt, et lui
expliqua en peu de mots le sujet de sa venue. Messire Jehan de Plainpré était alors prévôt de Paris ; il monta aussitôt à cheval , fit assembler douze archers à pied , six à cheval , et , à la tête de ce cortège , se mit en marche vers la rue de la Fontaine-Brunéhaut.
En un moment ils arrivèrent au commencement de la rue , et là , le pauvre parcheminier descendit les rejoindre , pour donner au prévôt les éclaircissemens et les avis que lui paraissait exiger la conjoncture.
On frappa à la porte du docteur : personne ne répondit de l'intérieur.
— Je vous l'avais bien dit , messire, fit Tartisan , cet honnête boui^eois a été à coup sûr assassiné.
On frappa. derechef, mais à coups redoublés: il n'y eut pas encore de réponse. Enfin les archers se mettaient en mesure d'enfoncer la porte, quand une voix, qu'à la surprise grande du parcheminier et des voisins accourus au bruit , on reconnut pour celle du physicien, demanda :
— Qui va là ?
— Ouvrez de par le roi et juslice I s'écria le prévôt d'une voix sonore.
Barthas ouvrit.
Le prévôt, les archers et le menu populaire entrèrent tous à la fois dans la cour.
— Il y avait tout à l'heure ici deux êtres vivans, dit le prévôt en retroussant sa mous-^ tache et en parcourant des yeux la maison , la cour, et le petit jardin que six torches de ré* sine éclairaient de toutes parts , je n'en vois qu'un ; dites où est Tautre , messire Barthas ?
— Je ne sais , messire prévôt , ce que vous voulez dire, reprit le docteur en cherchant à maîtriser sa terreur et son émotion. Je de-^ meure seul en ce logis , et depuis quinze ans que je l'habite , on n'y a jamais vu d'autres personnes , sinon les pauvres malades que je panse chaque matin , et les valets du roi et des seigneurs' qui viennent me quérir sou* ventes fois.
— Cependant ce soir, ce soir même, reprit le prévôt, vous avez amené ici un pauvre pèlerin de Saint* Jean-de-Latran. Eh! tenez,
maître Barthas , voici son bourdon contre ce I. 8
l3o LA €HltONIQtE
puits. .. OÙ 69t la main qui tenait ce bourdon? où sont les jambes qui le faisaient cheminer? où est la tête qui le dirigeait? dites J
Les yeux de lynx du prévôt avaient en effet aperçu dans un coin de la cour le bâton voyageur du malheureux pèlerin.
La force morale, qui jusque-là avait' soutenu le docteur Barthas, l'abandonna alors tout-à-fait. Il leva les yeux vers le ciel avec douleitfr :
— Fiat voluntas lua, s'écria-t-il d'un ton résigné ; puis, se plaçant au milieu des archers :
— Me voilà prêt , dit-il au prévôt.
Alors les perquisitions commencèrent; per* quisitions vaines pendant quelque temps , mais qui finirent par faire découvrir, au fond d'une caTe, le corps de l'infortuné pèlerin. Une large entaille avait été pratiquée sur le devant de la région du cœur, et s'étendait jusqu'aux poumons. A la contraction des traits du visage , à l'état des muscles et des artères , aux liens demi-rompus dont tous les membres étaient garrottés , on pouvait juger qu'après l'avoir plongé d'abord dans un sommeil léthargique , le physicien l'avait soumis
DU PALAIS DE JUSTICE. l3l
tout vivant à ses expérimentations sacrilèges. On plaça le cadavre sur un chariot; et, après avoir lié le docteur entre deux chevaux , on le conduisit sous bonne garde à la Conciergerie, où il fut descendu dans un profond cachot La procédure ne tarda pas à commencer.
Nous avons dit que Barthas était médecin du roi , du dauphin et de tout ce qiie la cour et la ville comptaient de notabilités puis* santés. Il jouissait en outre d'une immense popularité par les bonnes œuvres qu'il ne cessait de répandre. Les sollicitations , les prières , les recommandations ne manquèrent donc pas pour que Ton épargnât du moins sa tète. Mais le crime avait été commis avec des circonstances si atroces , l'impunité aurait été si dangereuse dans ces temps difficiles et orageux, que la cour de Parlement, sans égard pour les paroles de miséricordes qui lui arrivaient de toutes parts, ne crut pas devoir entraver la marche de sa justice ordinaire. D'ailleurs , le pèlerin était homme de naissance et appartenait à la maison de Montauban, qui s'était portée partie civile au procès.
i32 LA CHRONIQUE
Tout ce que purent les juges, ce fut de donner au criminel un des plus célèbres avocats de Paris pour défenseur. Pierre Gaudoy, jeune légiste plein de science , de talent et de probité , fut choisi , ^et il s'empressa de descendre sous les sombres voûtes deia Conciergerie , pour former avec son client les bases d'une défense qui devait intéresser tout à la fois les sciences, la religion «t l'humanité.
Pierre Gaudoy était lui-même un homme supérieur : l'avocat et ie prévenu s'entendirent tout d'abord, et l'alliance qui s'établit entre eux fut telle , que souvent des journées entières s'écoulaient sans que l'avocat pensât à quitter la funèbre demeure du physicien.
Ses confrères le raillaient de son assiduité.
— Ne TOUS gaussez pas sur une si grave et si importante matière, répondait Gaudoy; Barthas est un homme que je voudrais, au prix de ma vie , conserver aux sciences : non que ce ne soit point un criminel ; mais un criminel par fanatisme de vertu , de science et d'humanité. Barthas est un homme de génie, et le génie seul est coupable en lui.
Le grand jour des débats arriva enfin. Bar-
BU PALAIS DE JUSTICE. l33
thas parut devant ses juges avec la sérénité d'un sage et la résignation d'un philosophe. 11 entendit sans s'émouvoir les témoignages portés contre lui et les charges terribles qui pesaient sur sa tète. Il écouta avec le même sang-froid le discours du procureur général , qui opinait à la mort, et à une mort infamante et cruelle. Seulement, quand on prononçait les mots de meurtrier et d'assassin , il élevait les yeux vers le ciel^ et d'une voix ^rave : « Dieu sait, disait-il, si j'ai répandu le sang d'un hu<« main pour le cruel plaisir de donner la mort ! »
Pierre Gaudoy était plus ému çt plus consterné que son client. Il prit cependant la pa^ rôle , et , dans un plaidoyjer plein de verve, de ehaleur et d'érudition , il chercha à prouver que l'amour de la^ science avait seul produit chezBarlhas la terrible action qui l'amenait devant le tribunal des hommes. Après force citations de saint Jérôme, de saint Augustin, d'Hypocrate, de saint Paul, de saint Cyrille et de tous les Pères de l'Eglise :
— Qui de vous, messieurs, s'écria-t-il , pourrait reprocher à un savant dont la vie' tout entière a clé consumée au soulagement
>54 l'A CHRONIQUE
de rhumanité, de vouloir agrandir le domaine de la sapience ! Barthas prétend que le sang circule dans le corps humain, comme coulent les ruisseaux dmis nos prairies (i). Il a voulu s'en fissurer, car , de cette prévision passée à 1 état de réalité doivent découler d'immenses bienfaits pour le salut des hommes. 11 s'en est donc assuré, et s'il a rencontré la vérité par un crime , ce crime ne saurait être irrémissible aux yeux de Dieu ; pourrait-il être impardonnable aux yeux des hommes? Le philosophe célèbre de l'antiquité, qui se jeta dans les flammes de l'Etna pour surprendre le mystère de ses fournaises souterraines , Empédôclès peut bien passer pour un fou , il ne passera jamais pour un criminel....
— Avocat , interrompit le procureur général , votre comparaison n'est pas exacte : Empédoclès , en cherchant à pénétrer les arcanes de la nature, n'a fait de tort qu'à lui-^méme.
(i) La circulation du sang était alors inconnue ou traitée de vision. Ce ne fut que sons François I* que la sdenoe s'enrichit de cette décou'verte. Jusqu'au règne de ce prince, l'autopsie et la dissection étaient inconnues et défendues même comme pratiques diaboliques et sacrilèges.
DC PALUS DE JCSTIGE. l35
el n'a commis que le crime , très grand sans doute, mais dont il ignorait la conséquence en *sa qualité de païen , de se détruire lui-même. Mais Totre client a traîtreusement arraché la ' vie d*autrni, en violant les lois que les nations les plus abjectes honorent , celles de Fhospi* talité; il a tué un corps et mis une âme en danger de purgatoire.
— Ha comparaison est mauvaise , j'y souscris, reprit Tavocat, mais une autre vous pa« raitra sans doute plus juste. Quel est celui d'entre tous , messeigneurs , qui refuserait le droit à un capitaine de faire tuer quelques hommes la veille d'une bataille, si la victoire du lendemain était le prix assuré du sang obscur versé sans motif apparent la veille ? Qui oserait se porter accusateur du triomphateur glorieux ? Croyez^vous donc que notre grand capitaine Dugueslin n'ait pas à se reprocher quelque sang versé en telle occurrence ? Qui le taxera ici de férocité ? qui cherchera à obscurcir l'auréole de sa gloire par des accusailions fleurissantes ? Eh quoi ! ce que vous accordez à iin homme de guerre , vous ne l'accorderiez pas i un savant ? Le triomphateur mînervien serait puni où le bellonien mérite-*
l36 LA GHRONIQITK
rait une récompense ! Â Fun on dresserait des arcs de triomphe, à l'autre des échafauds ! Qu'est-ce à dire ? une victoire dans les scien* ces, qui doit les agrandir et les illustrer, sera moindre qu'une victoire brutale qui ne rapportera que le lot toujours disputé d'un territoire , d'une ville ou d'une province ! 0 messeigneurs , vous ne pouvez juger ainsi , vous , les pères de la société , mais aussi les patrons de la gloire scientifique de la France !
Dans une péroraison touchante, l'avocat invoqua tour à tour la pitié et la religion des juges; il montra les indigens, les pauvres , Içs affligés , soutenus , soignés , nourris par les soins du savant physicien, et en élevant les mains vers le ciel et vers le Parlement pour demander le salut d'un ami , d'un bienfaiteur et d'un père.
Malgré l'effet que produisit cette plaidoirie éloquente pour l'époque et qu'il est curieux de rechercher dans les annales judiciaires du temps, Mathieu Barthas fut condamné à l'unanimité des voix, à être rompu vif et écartelé, comme atteint et convaincu de sacrilège, de meurtre et de traitreuse hospitalité. Le doc-
DU PALAIS DE JUSTICE. l37
teur entendit son arrêt sans pâlir, mais Tavocat s'éTanouit , et on fut obligé de remporter hors de la grand'chambre.
L*arrét devait être exécuté le lendemain, car alors il n'y avait pas, comme aujourd'hui, de degrés d'appel.
Pierre Gaudoy fit demander au procureur général du Parlement la permission de passer les quelques heures qui restaient auprès de Barlhas , après ses devoirs religieux remplis. Cette permission Ini fut accordée sans conteste, tant les magistrats avaient pour le jeune avocat de déférence et d'amitié.
Pierre Gaudoy se rendit à la Conciergerie vers trois heures de l'après-midi ; il en ressortit à sept heures du soir, enveloppé dans sa robe d'avocat , et la tète encapuchonnée dans sa chausse, car lèvent était frais et les chambres de la Conciergerie humides.
Le lendemain, quand le prévôt de Paris, accompagné de ses archers et des massiers du Parlement , quand les délégués de la Tournelle, les Carmes confesseurs, le bourreau et ses quatre valets survinrent, grand fut leur étonnemcnt derclrouvcr, au lieu du physicien
l58 LA CHRONIQUE
Barthas, l'avocat Pierre Gaudoy, qui atlendait tranquillement dans le cadiot que Th^ire du supplice vint à sonner.
— Oui dà , messire Gaudoy , dit le prévôt de Paris , vous jouez là un bien joli jeu ! Ne savez-vous donc pas que le compère que voilà, et il désignait du doigt le bourreau , ne connaît que la proie promise , et s'inquiète peu d'instrumenter un avocat ou un physicien?
— Je sais ce qui m'attend , sire prévôt » répondit Gaudoy , et je suis prêt à subir le sort qui était réservé au grand homme que je n'ai pu sauver devant la justice et que j'ai sauvé devant ses geôliers. £mmenez*moi, car je suis à vous.
— Eh ! là , là , pas tant de vivacité, dit le prévôt, vous aurez bien le temps de faire connaissance avec les allumettes de fer de la Grève. Mais, en conscience, qui a pu vous déterminer à faire une pareille équipée? Mathieu Barthas était-il donc votre père, votre cousin, votre allié ou votre ami?
— Rien de tout cela, répondit Tavocat, jo ne le connaissais même que de nom avant d'être chargé de sa défense. Mais c'est un
BU PÂLàlS DE JUSTICE. iSg
homme de génie, un homme de science, qui a rendu et peut rendre encore de grands ser» vices à l'humanité : j'ai tout calculé sérieusement 9 j ai compté arec ma conscience , et j'ai vu qu'il valait mieux qu'il ?écùt que moi : prenes&-moi donc, car je suis résolu de mourir.
— Mais , dit le prévôt , ceci est une véritable parabole apocalyptique; siBarthas, comme je l'ai entendu dire , est un si grand homme et si homme de bien , je crois fort que vous ne lai cédez en rien , messire avocat.
— Je suis prêt , dit encore Gaudoy en se levant, marchons!
— Marchons ! marchons ! fit avec brusquerie le prévôt; par la dent de saint Christophe, je n'ai jamais vu d'homme si pressé de se faire pendre ï Donnez-moi du moins le temps , s'il vous plait , d'aller instruire notre sire le roi de tout ceci. Il sera toujours temps d'aller en Grève.
Et le prévôt , montant à cheval , courut à l'hôtel Saint-Pol où résidait le roi Charles Y : il fit le récit de ce qui se passait, et le monarque , qui se connaissait en nobles cœurs , or-
l4o LA CHRONIQUE DU PALAIS D£ JUSTICE.
donna sur-le-champ la mise en liberté de
Tavocat.
Plus tard, Pierre Godoy siégea au Parlement de Paris en qualité de conseiller , et fut regardé comme un des magistrats les plus intègres, les plus éloquens et les plus humains de cette illustre compagnie.
Quant au physicien Mathieu Barthas, il s'était enfui d'abord en Hongrie ; de là il passa à Constantinople , et finit par se retirer au milieu des cénobites du mont Liban , pour y faire au sein de Tétude et de la prière, pénitence du crime où le fanatisme de la science lavait poussé
mm m msns, atocat au parliiint ib paris.
(MW).
Il y avait grand bruit et grand tumulte à nB[6tel-de-Vîlle de Paris , le 1 4 d'octobre de Tan i388. Les échevins, quarteniers et notablés de la bonne yille avaient été convoqués à reflet d*élire un prévôt des marchands. Car il est bon de remarquer, que dans ces temps de barbarie j au peuple seul était réservé le droit de se choisir ses magistrats, sauf au roi à
l42 Là CHRONIQUE
sanctionner la nomination populaire. Or, la sanction n'était pas en pareille occasion douteuse y car le proverbe : Vox populij vox Dei était alors dans toute sa force et sa Térité.
La charge de prévôt des marchands avait élé supprimée peu de temps après la sédition de Maillotins. Mais la sécurité était revenue depuis, à Paris et à la France. Charles YI, victorieux dans les plaines de Rosbeck, s'était posé en pacificateur et en monarque puissant au milieu de l'Europe agitée. Dans cette môme année i388, Charles avait obligé le duc de Gueldres à se soumettre à la couronne ; il avait accordé une trêve aux Anglais , et préparait déjà une alliance offensive et défensive avec le souverain de l'Ecosse. Dans cette heureuse situation politique , il ne crut pas devoir priver plus long-temps sa capitale de son premier magistrat , et c'était pour élire un prévôt que, sur l'invitation du roi, les bourgeois principaux de Paris s'étaient rassemblés dans la Maison de Ville, qui s'appelait alors vulgairement : la ParUmer aux Bourgeois.
Trois candidats étaient proposés (il n'était pas encore d'usage en ce temps de se préseater soi-même et de briguer directement les
DU PALAIS DB JUSTICE. l43
honneurs). Le premier, Ântoine*Germain de la Sorinière, argentier du roi, était un homme de naissance , de bravoure et de talent , mais homme aussi déplaisirs et de divertissemens; le second , se nommait Jean-Claude Quatresous, d'une ancienne famille parisienne, syndic des confrères de la marchandise , homme de moeurs douces, d*une intégrité non douteuse, mais craintif et peu fait pour nourrir de grands projets ou enfanter des résolutions généreuses; le troisième enfin était Jean Juvenel , avocat au Parlement de Paris , issu d'une vieille et respectable maison de Troyes en Champagne*
A peine iigé de vingt-cinq ans, Juvenel avait acquis une grande réputation d'éloquence et de probité ; on citait de lui mille actions qui dénotaient un esprit ferme , élevé , des convictions profondes, et un sincère amour de la patrie joint à un désintéressement digne des beaux temps de la république romaine.
Tout le monde parmi les bourgeois-électeurs s'accordait à lui reconnaître ces qualités; mais il s'en fallait de beaucoup qu'il réunit cependant les suffrages nécessaires à sa nomination. Les uns le repoussaient à cause de sa jeunesse ; d'autres parce qu'il n'était pas né à
l44 ^^ CHRONIQUE
Paris ; certains n'en youlaient pas parce que dans leur gros bon sens gaulois ils pensaient que l'éloquence est souvent le voile des ambi-lieux ; bref, Juyenel était près de succomber dans la lutte ; et la lice restait à Quatresous et à Sornière, quand le vieux Gaspard Soret, doyen d'âge des échevins , prit la parole :
— Je vois avec peine, mes compagnons, dit-il , que , pour des motifs puérils et de peu de valeur , nous éloignions du poste redoutable de prévôt le seul homme capable d'en supporter le poids sans faiblir. J'entends dire aux uns qu'il est trop jeune ; aux autres qu'il n'est point né â Paris ; â certains qu'il est trop clerc , et trop versé dans l'étude du beau langage. Mais d'abord, pour le chapitre de l'âge, dites-moi p mes compagnons, s'il est bien nécessaire d'avoir le poil grisonnant et la voix chevrotante, pour bien remplir une charge de judicature où il faut tenir tête à la sédition quand elle mugit dans les carrefours , et à la royauté, quand, de sa main de fer, elle cherche à entamer les privil^s de la ville. Un homme jeune, de belle âme et de brave cœur, se défend mieux, vous avez beau dire, qu'un vieillard dont l'âge a figé le sang. Vous dites
DU PALAIS DE JUSTICE. l45
qu^il n'est pas de la cité. Qu'importe , n'est-il pas Français comme nous? Ne mangeonsnous pas, nous Parisiens, le blé qui croit dans les sillons de sa province ? ne buvonsnous pas le vin qu'on récolte sur ses coteaux ? Nous avons le même sang, mes amis , comme nous avons le même vouloir. J'arrive au dernier grief. Il est trop clerc. Celui-là du moins a quelque chose de plausible : n'est-il pas vrai cependant que si vous aviez un procès devant nos seigneurs du Parlement, vous chercheriez deux choses dans l'avocat auquel vous confieriez le soin de vos intérêts : la probité d'abord, puis ensuite l'éloquence. Le gain que vous retireriez de la seconde de ces qualités ne vous porterait pas à négliger la première , et vous aimeriez mieux vous confier à un homme qui ne serait que probe , qu'à un homme qui ne serait qu'éloquent. L'alliance de ces deux qualités assurerait votre quiétude. Eh bien ! nous , les partisans de Jean Ju\eael , nous avons mis en avant son éloquence , parce qu'à côté nous avons reconnu sa probité. Un avocat qui ne se charge pas de causes injustes, même lorsqu'elles rapportent de l'or, et qui ne met ni sa voix ni sa conscience à l'en-
l46 LA CHRONIQUE
can ; un avocat qui ne défendrait ni un grand seigneur conTaincu de trahison , ni un financier entaché depéculat; un avocat de cette trempe est digne d*ètre à la tête d'une grande cité , de mener des hommes et de manier des trésors : c'est à Juvenel qu'est dû le poste de prévét, car tout ce que je viens de dire, il l'a fait sans outrecuidance et sans vergogne.
« Qu'opposerez- vous à notre jeune avocat? Craspard de la Sorinîère , argentier du roi ^ noble homme , j'en conviens , habile compteur , mais aussi homme de fêles et de dissipatSbn. Ce n'ebt pas aux banquets du Louvre, ce n'est pas au courre du cerf dans la forêt de Vincennes qu'on doit rencontrer le prévôt des marchands. G^est chez lui, c'est ici, c'est au miUen de la viHe. Il est riche , dites-vous , et an-dessus de trois cents écus d'or que donne an prévôt la ville. Je le sais , el c'est précisément pour cela que je le repousse I Le sei^ gneur Gaspard de la Sorinière , mes compagnons , ne sera plus assez riche quand'il sera prévôt , car son luxe croîtra avec tes honneurs : il mettra encore comme tant d'autres le bras jusqu'au coude daiis les deniers de la ville; il s'arrangera avec les maçons, avec les
DU PALAIS DE JUSTICE. ^^y
fermiers de Toclroi , avec les capitaines d'archers de la ville, il fera argent de tout, et , pour comble de maux , si d'équitables conseillers veulent mettre un terme à ces désor-* dres, le poing dans les brésors de la ville , le prévét leur jettera à la face un pavé d'or. Il deviendra corrupteur , parce que déjà il est corrompu.
« Claude Quatresous est le compétiteur de Sgrinière : qu'est-ce que Quatreaous? un loyal coQunerçant, unbonnête homme, je ne saurais trop vite en convenir. Mais la loyauté et l'honnêteté ne suffisent pas dans les hauts postes. Ces qualités ont trop souvent , lorsqu'elles n'étaient point accompagnées de fermeté et d'énergie , porté des fruits bien amers. Demaadez^â vos pères ce que les honnêtes geas de Paris ont fait pendant la captivité du roi Jean en Angleterre; voyez de nos jours comme les honnêtes gens ont su prévenir la revente des Mailiolins. Le pays de France, mes compagnons , est un rude pays ; le peuple de Paris est un rude peuple ; et ce n'est pas sans raison que Philippe* Ajuguste le comparait à un lion. Accoudez donc à la crinière de ce lion un homme fort de vertu et fort de na*
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ture, el gardez-vous d'y mettre un fripon ou un citoyen simplement honnête. »
Ce discours, débité avec une noble hardiesse, et avec l'autorité que donnent l'âge, la sagesse et la conviction , opéra dans les diverses opinions une révolution complète et subite : on alla aux voix , et le nom de Jean Juvenel sortit triomphant de l'urne.
Des acclamations unanimes saluèrent ce résultat inattendu, et le populaire entassé sur les dalles carrées de la Grève, répondit à ces manifestations d'unanimité par ses cris et ses vivats d'allégresse.
Une députation cependant des échevins et des notables s'acheminait déjà vers le Louvre, escortée par une foule innombrable de peuple, pour aller faire agréer au roi la nomination du nouveau prévôt des marchands.
Charles reçut les bons boui^eois dans la grand'salle de la tour du Louvre, écouta leur harangue, prit le parchemin sur lequel était tracé le nom de Juvenel, et , après l'avoir lu, ouvrant une fenêtre :
— Oyez, mes enfans, dit-il au peuple assemblé, voulez- vous messire Jean Juvenel pour votre prévôt des marchands ?
— Noël ! Noël ! cria cette multitude. Vive notre roi Gharles-le-Bien-Aimé ! Vive Juvenel, préyôt de Paris par le choix du peuple et par la grâce du roi.
Il n'y avait pas à douter des sentimens populaires. Le roi fit un salut affectueux , quitta la fenêtre , et , apposant lui-même les sceaux de TEtat sur l'ordonnance, il congédia les notables , qui se hâtèrent de regagner la Cité*
Jean Juvenel n'avait pas recherché l'honneur que ses concitoyens venaient de lui déférer. Il était retiré dans son cabinet , méditant un vaste et consciencieux travail sur les Capitulaires de Charlemagne, lorsqu'une députation des échevins et des quarteniers vint heurter le soir à sa porte, demandant â parler à maître Juvenel , au nom du roi et de la bonne ville de Paris ; l'unique serviteur de l'avocat accourut tout effaré prévenir son mattre :
— C'est au nom du roi, messire, et au nom de la ville de Paris qu'une foule de gens heurtent fortement à la porte, dit-il, faut-il ouvrir? l'ordonneat-vous ?
— Ouvre , Christophe , répondit Juvenel
l5o LA CHRONIQUE
d'une YOix calme, et livre les deux battans de l'huis, pour que la justice du roi et la justice du peuple puissent entrer ici du même pas.
Pour bien apprécier la simplicité courageuse de ces paroles , il faut se reporter par la pensée îi ces temps de haines vivàces et de crimes politiques, où les arrêts de mort et les emprisonnemens ne coûtaient rien à cjmb^ mandek' et s'exécutaient sous le boir plaisir.
Les échevins et les quarteniers entrèrent , et Gaspard Soret^ doyen des échevins, porta la parole :
— Messire , dit-il après avoir fait à Ju venel une profonde révérence, nous venons ici, au nom du roi, notre seigneur et maître, et aussi au nôtre, vous annoncer que vous êtes prévôt des marchands. Recevez, messire, le tribut de notre liesse , et soyez convaincu que vous trouverez toujours et en tout temps parmi nous une coopération franche et dévouée.
— Moi , prévôt des marchands ! fit Juvenel comme s'il s'arrachait d'un rêve; assurément, messieurs , vous vous trompez.
— Non, de par la Pâque-Dieu!| messire, interrompit Guillaume Gruat, quartenicr de
DU PALAIS D£ JUSTICE. l5l
la rue Saint-Jacques , et le même qui fit paver à ses frais les deux tiers de cette rue ; non , nous ne nous trompons pas , et vous n'auriez pas été nommé prévôt si nous en avions connu un plus digne.
— Moi , prévôt des marchands I répétait le jeune avocat en tournant entre ses doigts la toque de velours qu'il avait ôtée de dessus sa belle chevelure noire à l'aspect des pères de la ville.
— Oui , oui , il en. est ainsi , reprirent-ils unanimement.
— Ah! vous m'avez nommé prévôt des marchands, et le roi Charles YI a sanctionné votre choix! dit Juvenel en se levant avec énergie , eh bien ! soit ! j'accepte ! Mais savezvous, mes maîtres, ajouta-t-il en appuyant également ses deux mains sur le bras de Gaspard Soret et de Guillaume Gruat , savez-vous ce que c'est qu'un véritable prévôt des mar. chauds ?
— C'est le premier magistrat de la cité, dit Guillaume, assuré d'avoir fait une définition digne de l'Université et de la Sorbonae.
— Un prévôt des marchands , reprit Juve-
l52 LA CHRONIQUE
nel, c'est un magistrat armé de toutes pièces^ il lui faut une cuirasse à l'épreuve des traits de la calomnie , de la superstition et de la haine; il lui faut une épée flamboyante comme celle de Fange , pour chasser la peste , la corruption qui en est la mère, et les vices qui en sont les pages ; il lui faut une longue lance, pour atteindre les vagabonds et les voleurs ; il lui £aut une hache, pour détruire les cloaques et les repaires qui infestent la cité ; il lui faut enfin , mes maîtres , un bouclier , pour en couvrir le trône et le roi , dans les temps de guerre civile et d'émeute populaire : car , rappelez- vous-Ie , malheur aux villes qui laissent insulter le trône ! malheur aux magistrats surtout qui survivent à la honte et à Fasservissement de la couronne !
Les bons bourgeois restaient ébahis en présence du prévôt , livré aux paroxismes d'une fièvre patriotique qu'ils étaient incapables de comprendre.
Juvenel ouvrit une fenêtre qui donnait sur la rivière de Seine , et leur demanda s'ils entendaient le glapissement des moulins à eau , car à cette époque la cupidité des seigneurs et des bourgeois , propriétaires riverains ,
DU PALAIS DE JUSTICE. l53
avait multiplié à Tinfini les moulins sur le fleuve de Seiae et la rivière de Marne. Les lois étaient devenues impuissantes contre'ces empiétemens , faits par ceux-là même qui en eussent dû assurer la répression ; et la navi* tion , si utile et si nécessaire aux approvisionnemens d'une grande ville, était entravée toujours, et la plupart du temps suspendue. JuTcnel désignait du doigt les petites lumières pâlissantes qui semblaient rôder dans chaque moulin comme des feux follets.
— Hélas ! mon Dieu ! répondit Gruat ! ce sont les moulins qui chantent, et la rivière qui gémit !
— Eh bien , repartit Juvenel élevant sa main au-dessus de sa tête comme s'il proférait un serment, avant trois jours les moulins auront cessé de chanter , et la rivière de gémir. Et, comme un murmure d'étonnement se manifestait dans l'assemblée : — Oui , reprit-il, dans trois jours, messieurs, la Seine et la Marne seront nettoyées de toutes ces machines incommodes qui ne profitent qu'à l'avarice, ruinent le commerce de la ville, et mettent en péril la vie de ses citoyens.
Et trois jours plus tard, en effet, Juvenel
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avait si bien pris ses mesures , que les digues de tous les moulius étaient coupées , et que les lits de la Seine et de la Marne étaient devenus aussi nets qu'avant l'établissement de ces usines insalubres et dangereuses.
Juvenel ne se contenta pas de cette première victoire remportée sur la cupidité des plus riches et des plus puissans habitans de la cité; il voulut que, proportionnellement à leur fortune, ils concourussent plus que le pauvre peuple aux charges publiques ; et, pour atteindre ce but , sans avoir recours au contrôle du roi et du Parlement, il créa, dans l'étendue de ses attributions, un droit qui, frappant exclusivement sur les denrées et les provisions que les riches habitans de la capitale tiraient de leurs châteaux et de leurs métairies , ne tarda pas à rapporter une somme considérable. Avec ces deniers, qui ne coûtaient rien à la sueur du peuple, le prévôt des marchands perça des rues nouvelles , rétablit en meilleur état les murailles ruinées de l'enceinte , fit abattre une grande quantité de masures qui obstruaient les abords du fleuve , et pourvut a la construction de fontaines publiques, dont plusieurs existaient
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encore en divers endroits de Paris à la fin du dix-huitième siècle.
Le triste état de Charles YI avait fait passer le soin du gouvernement entre les mains des ducs de Berry et de Boui^ogne. Les ministres du malheureux roi se trouvèrent dès'lors exposés à la vengeance des grands , dont ils avaient travaillé à diminuer le pouvoir. Noviant» homme de cœur et de probité, bon administrateur et bon citoyen , se trouva plus particulièrement exposé à une persécution injuste} Juvenel prit sa défense I et fut assez heureux pour lui sauver l'honneur et la rie. Trompé dans son espoir, le duc de Bourgogne, le plus acharné de ses ennemis, résolut de faire retomber sa vengeance sur le hardi prévôt des marchands ^ qui avait osé se faire son antagoniste. 11 suborna des témoins, espéra corrompre des juges, et fit publiquement accuser Juvenel d'avoir tenu des discours séditieux.
L'accusation était capitale: des commissaires du Châtelet instruisirent l'afiTaire, et dans l'impossibilité , en présence des déclarations de témoins , de le renvoyer de la plainte, ils
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lecitëreat à se justifier devant le roi, qui résidait alors à Yincennes.
Juyenel se soumit à cet arrêt; et, dans cette circonstance critique , on put voir de quelle vénération profonde, de quel tendre et noble intérêt le prévôt des marchands était entouré. Sur le seul bruit , en effet , répandu dans Paris, que Juvenel était menacé, six cents des plus notables habitans s'offrirent pour lui servir d'escorte , et se porter caution , au cas où Ton voudrait attenter à sa liberté.
Juvenel n'eut pas de peine à confondre ses ennemis ; et le roi , qui l'avait reçu dans la salle d'honneur du château de Yincennes , termina cet indigne procès par ces simples et remarquables paroles : « Je dis que le prévit des marchands est prud'homme, et qiieceux qui ont fait proposer contre lui sont mauvaises gens. > Puis , s'adressant à Juvenel et à ceux qui l'avaient accompagné : « Allez-vous-en , mon ami, dit-il, et vous tous aussi, bons bourgeois. »
. Certes, l'acquittement du prévôt des marchands fut déterminé bien plus par la présence d'un si grand nombre de notables citoyens accourus pour lui servir d'égide , que
par l'évidente justice de sa cause. La double faction qui dictait au malheureux Charles YI sa conduite royale , ne se sentit pas assez forte pour lutter avec avantage contre labourgeoisie de Paris, ayant à sa tête un homme juste et intrépide comme Juvenel.
Les calomniateurs furent punis. Dans ces temps, où la religion était encore un frein , ces misérables, pour obtenir une absolution complète, furent condamnés. à subir une expiation publique. Ils furent conduits sur le parvis Notre-Dame , nu-pieds , la tête découverte et le corps enveloppé dans un linceul. Le prévôt des marchands , assis sous le portail de la cathédrale , entouré des échevins , des quarteniers, des officiers du guet et des sergens-massiers, leur demanda leurs noms; et, comme ils hésitaient à répondre , troublés à la fois par la confusion et la douleur , il les appela luimême, les embrassa et leur accorda le pardon de leur offense en versant sur eux des larmes d'attendrissement et de pitié.
Le péril auquel il venait d'échapper comme par miracle, ne fit qu'augmenter le zèle et le dévouement de Juvenel. La France était livrée
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aux (actions, les grands se vendaient à l'étranger; ihn'y avait pins ni honneur, ni probité, ni pudeur politique ; chacun voulait arriver aux dignités et à la fortune , et les fraudes , les lâchetés , les trahisons de toute espèce pa-* raissaient les voies les plus assurées pour y parvenir. Le seul Juvenel résista et demeura pur au milieu de cette hideuse corruption ; seul il se montra fidèle au roi et aux véritables intérêts de la patrie, ne dissimulant pas aux ducs de Bourgogne et d'Orléans , qu'il dierchait à réconcilier , les torts qu'ils avaient envers la France, commise à leur garde, et blâmant avec une âpre franchise les actes désastreux qu'une ambition rivale leur faisait chaque jour amonceler.
Tant de dévoujement â la chose publique , tant de vertueuse intrépidité ne restèrent pas sans récompense; et le prévôt de Paris, Jean Juvenel des Ursins, fut élu, en i4oo, aux hautes et importantes fonctions d*avoeat-général au parlement de Paris.
Dans cette nouvelle carrièee, l«venel donna un libre et gfameux cours â i'amoor de la pa« trie qui remplissait son ooMr. En plein Par*
DU PALAIS DE JUSTICE. iSq
lemenl il proclama des vérités si fortes sur les deroirs que le clergé et les grands, comme les simples citoyens, avaient à remplir envers rÉtat (et cela se passait au quinzième siëde), que ses paroles ne seraient peut-être pas entendues aujourd'hui sans étonnement au sein de nos assemblées législatives. Avec la même fermeté, la même éloquence , Jnvenel défendit la couronne contre les hardis et successifs empiétemens de la tiare ; il s*éleva avec une vigueur de parole inconnue jusqu'alors, contre Tesprit dominateur de cette cour de Rome qui , non contente de régner sur la conscience des peuples, prétendait encore exercer un empire absolu sur Tesprit des rois et diriger leurs conseils souverains. Ses célèbres discours , qui servirent puissamment depuis l'éloquence fougueuse de Luther et la dialec* tique serrée de Calvin , sont demeurés à la fois un témoignage de son courage , et un heureux monument où les libertés de l'Église gaHicaoe ont constamment trouvé des armes dans les temps de crises religieuses.
après l'assassinat du duc d'Oiiéans, Juvenel fit décider que la régence appartiendrait à la
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reine- mère pendant la maladie du roi. On a diversement jugé cet acte de la vie politique de Juvenel; mais, pour quiconque a profondément étudié répoque, il est hors de doute que cette mesure était la seule applicable dans ce temps de guerre intestine et de complots sans cesse renaissans.
Un trait que nous citerons entre mille, parce qu'on ne le trouve rapporté par nul historien , prouvera la confiance de Juvenel dans la sainteté de ses devoirs de magistrat.
Le duc de Lorraine avait fait abattre ignominieusement les armes de France du fronton de la porte de Neufchâteaux, ville de son duché. Le crime est dénoncé au Parlement, qui instruit l'affaire, condamne le duc au bannissement et à la confiscation de ses biens, et l'ajourne à la table de marbre. Assuré de Vappui de Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, le duc de Lorraine arrive à Paris, et se rend, pour se disculper, auprès du roi en personne. Le Parlement, averti à temps de cette demarche, envoie de son côté son avocat-général au Louvre, où Charles se trouvait alors. Juvenel parvient dans la salle du trône, et
là, auprès da roi, il voit à la fois les ducs de Lorraine et de Bourgogne. La présence inattendue des deux seigneurs n'intimide pas le représentant du Parlement, qui, dans un discours rapide et pressant» supplie le roi dç soutenir l'arrêt rendu par sa justice, et explique avec clarté^ méthode et respect, les griefs reprochés au duc de Lorraine.
Le duc de Bourgogne cependant, dont la colère avait éclaté dans son regard dès l'arrivée de l'avocat général, l'interrompt tout à coup en s'écriant d'une voix menaçante :
— Juvenel , ce n'est pas la manière de faire
— Monseigneur, reprit le magistrat d'un ton calme et ferme a la fois, il faut faire ce que la cour du Parlement ordonne. Puis, élevant la voix, il ajouta avec énergie ; — Que tous eeuxqui sont bonset loyaux viennentavec moi, et que les autres restent avec Monsieur de Lorraine !
Le duc de Bourgogne tenait le duc de Lorraine par la manche de son vêtement. Aux sévères paroles de l'avocat-général, il l'aban- I. il
a6d Lk GHROilIQUS
donna et yint se placer à côté de Juvenel. Seul «lors, se voyant perdu^ le duc de Lorraine se jeta atifx pieds du r<», avoua sa fkute, demanda sa grâce, et l'obtint»
Jean-Sans-Peûr , niattre de Paris , Toulut plus tard se Tenger de la leçon donnée devant le trône par Tavoeat géto^al. Ce due abandonna à ses partisans les Armagnacs , et Juvenel , taxé par les Gabochiens à deux mille écus de rançon , fut jeté en prison jusqu'à ce qu'il eût payé cette somme» Cette nouvelle persécution ne fit que donner un nouveau lustre à son caractère , et il sortit de captivité avec plus de gloire qu'il n'y était entré.
L'autorité de l'avocat général ne fut parsiiy»ée ni par l'%e ni par la persécuUon que les partis « tour à tour vainqueurs, lui firenl auccessivement essuyeir. Il conserva , comme dans un tabernacle saint et profond, Tumour qu'il devait également à son roi et à la loi constitutive du royaume. Ce fut surtout à Juvenel des Ursins que Charles YII dut sa liberté ; ce fut à la sc^esse de ce grand homme que le jeune monarque fut ^redevable du t^ tour auprès de sa personne des grands vas-
DU PAL4I8 DB JUSTICE. l63
aux et des officiers expérimentés , qvA |du8 ttrd loi prêtèrent Tappui de leur fortniie et de leur bras pour reconquérir son royeume. Jufeuel des Ursins fot proclamé alors le saufeor du roi : ou aurait pu dire avec plus de vérité le sauveur de la patrie; car, en maintenant le tréne à Charles YII , Juvenel sMvait mm principe : c'était plus qu'un roi. Sans le noble dévouement de Juvenel , en ^effety la France serait aujourd'hui anglaise, camme sans la victoire de Karll - llartel , elle ekt été sarrasioe trois siècles avant Juvenel cependant et &arll<*Maitél, qui ont conservé la oiflion^té française , n'ont pas été jugés dignes encore de passer en marbre et en bronze à f admiration et à la reconnaissance de la postérité !
Juvend des Ursins fut fait chancelier de Prance, C'était en ee tenqis4à Tépée de oonné^ table de la magistrature. Il rehaussa encore -par sas yertus et ses infatigables travaux ce ^slie éminent, et mourut en i43i à l'^e de soixante-onze ans, après une vie toute pleine de gloire , de boni sei^ces et de «nobies ne-
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Jean Juvenel avait reçu , lorsqu'il était prévôt, un présent du corps de la ville : c'était un terrain situé sur la rive gauche du petit bras de la Seine , et qui portait le nom des Ursins, parce que les ours et autres animaux que des étrangers amenaient aux foires de la capitale, étaient parqués en cet endroit pour la plus grande sécurité des citoyens.
Jean Juvenel se fit bâtir une maison sur cet emplacement , et en reçut , lui et son hôtel , le nom de des Ursins. Cet hôtel existe encore aujourd'hui et porte toujours ce nom , ainsi que la rue dans laquelle il est situé. L'exhaussement des terrains , et la construction du quai Napoléon, rendent presque impossible aujourd'hui de découvrir la rue des Ursins , placée à vingt pieds au - de3SOUS du sol , et présentant à peu près l'aspect de quelqu'une de ces antiques voies romaines, que la patience des curieux exhume à de rares intervalles des cendres conservatrices du Yésuve.
Le chancelier Juvenel des Ursins fut enterré dans une des chapelles de Notre-Dame
DU PALAIS DB JUSTICE. l65
de Paris. En 1 793 , à l'époque où la nécessité de se procurer du plomb pour repousser Fargression de l'étranger fit pousser les perquisitions jusque dans les cayeaux funéraires, la tombe de JuTenel fut ouverte ; mats , même dans ce moment d'énergique exaspération, sa mémoire protégea sa cendre , et le peuple ^i yiolait les tombeaux des rois respecta les ossemens de Juyenel, le probe et Tertueux préfet des marchands.
wsm ]Mm PORpis.
L'alUance que Charles Vf tenait de ratifier avec le roi d'Ëco86e avait été, eu iSgo, U cause ou le prétexte de aplendides fêtes deooécft par le monarque français en son château di| !Liou?re , lorsqu'un crime demeuré sans ei^mple jus<{u'alor9^ , vint détourner tout àconp^ l'attention publique, el refroidir le reste d'enthousiasaie qui agitait encore les esprits*
l68 LA CHRONIQUE
Un riche négociant florentin était venu s'établir depuis quelques années à Paris. Cet étranger avait trois filles d'une beauté également remarquable, et la réputation de leurs charmes, jointe à la magnificence du magasin du marchand, tout resplendissant d'étoffes de soie, de brocard, de mousselines de llnde et de la Chine, attirait chez lui les jeunes et élégans seigneurs de la cour. Tout le jour, la rue des Lombards , où il demeurait , était obstruée, de chevaux, de litières, de haquenées, de pages, d estafiers et de laquais, appartenant aux curieux et aux acheteurs de haute condition attirés par la splendeur de son commerce. Il était alors de bon ton d'aller passer quotidiennement quelques heures dans la salle du riche marchand , et là , tout en buvant l'hypocras et le thé que ses valets offraient à la ronde dans des coupes d'or, de parler des aventures de la cour, des bruits de la ville , et des affaires de l'Etat.
Au nombre des habitués les plus assidus de ce logis enchanté, on remarquait trois jeune? seigneurs qui , par la richesse et le bon goût de leurs vêlemens, par la beauté de leurs traits, par la distinction de leur naissance.
s'étaient acquis une sorte de popularité : c'était le comte de Lagny, le marquis de Boisjoardan et M. le vidame de Maulle. Présomptueux, foux, braves et inconséquens , ces raffinés de modes et de plaisirs ne cachaient point l'amour éperdu que leur avaient inspiré les trois filles du marchand, et l'espérance qu'ils avaient conçue de mener à bonne fin une intrigue ourdie par eux à la clarté du soleil. Aussi des paris étaient-ils ouvertement engagés parmi les jeunes courtisans sur le succès ou la mauvaise issue de leur poursuite : eux-mêmes avaient pris parti dans ces folles rodomontades , et le vidame de Maulle avait été jusqu'à gager cent cinquante écus d'or que Bérénice, la troisième fille du marchand, et sur laquelle il avait jeté son dévolu, serait en sa possession à la nuit de Noël de cette année.
Ces frivoles propos faits pour faire hausser les épaules aux hommes sensés et pour égayer, les étourdis du Louvre et de l'hôtel Saint- Pol, n'étaient toutefois pris au sérieux par personne.
Cependant, dans la nuit de Noël iSpo, les sentinelles placées sur la plate-forme de la
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grosse lour du Loutfc songèrent l'aWirine, et le bourdoD d^ Notre^DMite, auquel vinrent se jeindre le tocsin de Tégtise des S«iots-IaaQceas et la cloche de rHotel-de-YiUe, leur répondit de ses plus lugubres appebi. Un incendie tenrihle ifenail d'éclafter dans la rue des Lombards, et c'était la maison même du Florentin qui en était le foyer.
Averti par les rugisaemen» du tocsin et par le eri des trompes des sentineUes , le peuple se réveilla en sursaut* Les habftcms du Boui^ de VAbhé, de TEnclos du Temple, ceux qui occupaient les maisons de briques du quartier des Arcis , les bourgeois de la rue Saint-* Denis et des rues affluentes „ se rendireat ea hâte au lieu du désastjre. Le Grand^IliAtelet baissa ses ponts*levis et sa herse ,, et les» ci-toyens du quartier de TUniversité , wmés de crocs, de haches et d'échelles, vinrent se joindre à eux« Mais tous les efibfUf dirigés avee plus d'intréfÂdilé qtue d'drdre et. de. coor eert, furent inutiles; la maison dui FloMvitin devint, avec tout ce qu'elle contenait de pré«cicux , la proie des flammes, et ce ixe fut qu'à grand'peine qu'on put parvenir à préserver k reste de b rue d'une perte totcJe.*
Au milieu de cette scène de désotalion ek de lerraur^ ouToyait le mdheureux marehaoB^i se Ufter an désespoir et «u kroies ; les flammes loi rendaient en cendres ses trésors si labo«^ rieusement accumuléB; il u'oTail rien pu saj»* ter de la rage de rélément destaracteur ^ et de ses trois filles , il ne lui en restait plus que deux!... Lapins jeune, Bérénice^ avait ^spam au commeacement de rincendie» ?t de9 Toisins affiraiaient même qu'un cavalier» dont le vulgaire manteau n'avait pas pu dissimuler la haute condition , l'avait emportée sur un cheval rapide , dès les premières étreintes du fléau-
Le pari effronté du vidamede Maulle revint alors à Tesprit de quelques spectateurs ; bientôt le bruit en circula dans les groupes , et le peuple» enclin to«ijoui*s è trouver des pervers paffmi les grands , cria tout d'une voix que le vidame était à la fois le ravisseur et l'incen* diatre • An j/mr, le Parlement s'en émut ; et , dèe le lendemain , p«r l'ordre du roi , le jeune seigoeur était arrêté et plongé dans les ca* chots de la Conciergerie.
Les charges qui pesaient sur le vidame étaient accablantes* Il niait, à la vérité, le
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crime , mais il ne voulait , et ne pouvait , di-sait-il, expliquer ce qu'il avait fait dans la nuit de Noël. Le sort de Bérénice était d'ailleurs enveloppé d'un voile mystérieux , et nul œil humain ne semblait devoir percer le secret de ce double attentat , si méchamment mis à exécution.
Le vidame demanda un défenseur, et, par les soins du procureur général, Léonard Porquois, un des plus savans et plus intègres avocats du Parlement de Paris , se rendit auprès du captif.
A l'aspect de ce jeune homme dont la physionomie respirait la douceur et la loyauté, Léonard ne put maîtriser un mouvement de compassion.
— Seigneur , dit-il , au vidame d'une voix émue, avant d'entrer en matière , je vous dois un aveu franc et sincère de ma manière de penser. La profession d'avocat que j'ai l'honneur d'exercer, me prescrit bien de prêter l'appui de mes lumières et de mon faible talent au malheureux et à l'opprimé , mais elle ne m'ordonne pas de me charger d'une cause que je jugerais mauvaise en mon âme et con-
science. Dites- moi donc si vous êtes coupable ou innocent. Dans le premier cas, je me relire; dans le second, je demeure , et je me dévoue sans réserve à votre cause, heureux si je fais triompher la vérité.
— Et vous aussi , maître Porquoîs , «écria le vidame en élevant douloureusement ses mains vers les humides voûtes de son cachot , et vous aussi , vous me croyez coupable!.... Ah! restez, restez, messirc! et entendez, sans craindre et pâlir, la confession d'un homme dont Fâme est pure de toute souillure.
— Assez ! assez ! seigneur de Maulle , répondit Porquois ; je n'aurais pas voulu , au prix de dix années de ma vie , vous trouver coupable d'un si lâche crime : racontez-moi donc ce qui a pu donner lieu à une accusation si terrible ; ne me cachez rien , et songez que, si le confesseur est le médecin de l'âme, l'avocat doit être celui de l'esprit.
Après s'être recueilli quelques instans, le vidame fit à maître Léonard le récit des faits qui avaient pu donner quelque consistance à l'accusation; puis d'une voix calme, mais émue , il ajouta :
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— J'aimais, j'en convieas, cette belle Bé-* rénice plus qu'aucune femtne de la cour, plus que la reine I... mms jamais je ne me serais décidé à commettre un mme, ni à recourir au rapt pour la posséder.
— Mais, fit l'avocat, ce pari de cent cinquante écus d'or ?
— Il a été proposé et je l'ai tenu follement, répondit le vidame; mais, encore une fois, auraifi-je voulu pour une somme vingt fois jdius considérable porter une torche incendiaire dans la capitale du royaume , et déshonorer celle que j'aimais , aux yeux du peuple et à mes |>ropres yeux?
«^ n y a un moyen assuré de renverser tout l'échafaudage de l^accusation, reprit Léonard, t)''6St de rassembler vos souvenirs et de dire pirécisément et avec détdls ce que vous faisiez Im nuit de Noël.
Ici le vidame baissa les yeux , puis prenant les deux mains de l'avoeat, «t les ramenant contre sa poitrine :
*-- Measire JLéônard , lui dit-^il , dussé-je perdre la vie dans les plus eflRroyables tor-
DU PALMâ DE JUSTICE. 1^5
tares 9 dussé^je Yoiri sur ua échafeud, briser mon blasoa de la main iafâme du bourreau , dataé-je viHr mes biens confisqués et toute ma noble famiUe proscrite, jamais je ne dirai où j'étais dans cette funeste nuit de Noël ! L*konneur me fait une loi de me taire. Mais, messire, j'en jure par les Saints Evangiles et sur mon âme immortelle, je suis innocent de rhorriUe crime qui m'est imputé.
L'accent de vérité du jeune vidame, la sainteté de ses sermens, la franchise qui respirait sur son front , tout porta la conviction dans le coeur de l'avocat ; il crut même , dans la profonde connaissance qu'il possédait des affaires et des sourdes intrigues de Fépoque , avoir deviné le véritable motif du silence de son client.
— Eh bien! donc, je n'insiste plus , dit-il, et ce nonobstant je ne laisserai pas de vous défendre : ayez confiance en Dieu, et croyez que je ne négligerai rien pour vous sauver.
A un grand talent de jurisconsulte , Léonard Porquois joignait une profonde connaislaaoe du cOMlr humain. Il avait reconnu fa-cikoMot q«e le mystère dont le vidame
l-jG Là CHRONIQUE
cherchait à entourer ses actions durant la fatale nuit de Noêi, était le pivot ou plutôt le nœud du procès. Il s'agissait donc uniquement de percer ces mystérieuses ténèbres, d'y porter le flambeau investigateur du philosophe et du juge , et de rendre à l'Etat et à la société un homme fait pour le défendre et pour la servir.
L'avocat alla trouver le marchand ruiné :
— Âviez-vous des ennemis ? lui dit-il.
— J'ai tâché de ne m'en point faire , messire, répondit le Florentin; cependant je ne jurerais pas que la splendeur de mon négoce et la réputation dont je jouissais ne m'en aient point attiré.
— Parmi les marchands qui trafiquaient sur les mêmes objets que vous , n'y en a-t-il jamais eu aucun qui ait été forcé de renoncer à son industrie par suite de votre trop heureuse concurrence?
— Il y en a eu quelques-uns , messire , un surtout, dans cette même rue, un riche marchand juif, nommé Balthazard Kanuf. Ma Togue a tué la sienne , à la vérité , mais il n'est point pour cela devenu mon ennemi ;
bien au contraire : il a quitté le commerce en disant qu'il était juste que chacun eût son tour; il 8*est retiré des affaires et s'est converti au christianisme. Il est, m'a-t-on dit, premier argentier de madame la reine Isabeau de Bavière.
— C'est bien , dit l'avocat ; tenez-vous donc en repos , honnête marchand , et espérez un meilleur avenir ; peut-être serai-je assez heureux pour pouvoir réparer vos maux en partie, et vous faire retrouver votre fille.
Léonard Porquois s'empressa d'aller chez le procureur général du Parlement avec lequel il eut une longue conférence : à la suite de cet entretien, Balthazard Kanuf , ai^entier de la reine , fut appréhendé au corps et conduit chez le procureur général qui voulut luimême procéder à son premier interrogatoire. Pressé de questions par le niagistrat et par l'avocat , le juif ne tarda pas à s'avouer l'auteur de l'incendie de la rue des Lombards et du rapt de l'infortunée Bérénice.
— Malheureux ! s'écria le procureur général, ému d'une sainte indignation, est-ce donc
pour commettre avec plus de sécurité des I. i«
l'jS LA CHRONIQUE
crimes, et pour exposer des innocens au châtiment, que TOUS avez abjuré la religion de vos pères ! Voyez quel abîme tous aTez creusé sous Tos pas.
— Je n'ai fait qu'exécuter des ordres donnés par une personne plus puissante que tous , monseigneur, répondit le juif aTec arrogance, et cette personne saura me soustraire à tos menaces et à tos accusations.
— Personne n*est au-dessus de la justice ! interrompit le procureur général, pas même le roi ! Hâtez-Tous donc de dire le lieu où Bérénice a été conduite, et de déclarer le nom de TOS complices.
— Je ne dirai rien ! répliqua le juif.
— Que la justice du rot ait donc son cours, dit le magistrat, et que les atroce» douleurs^ de la question arrachent la Térité aux lèTres de ce misérable !
Les instrumens de torture furent apportés, et le juif fut étendu sur le chcTalet fatal. Sa résolution ne Tabandonna pas d'abord , et il soutint aTec un courage stoîque les premières douleurs. Mais quand les crampons de fer se furent profondément ajustés dans ses chairs ;
lorsque les chevilles de bois eurent brifié en grinçant les jointures de ses os , il fit signe ^ au milieu des plus horribles hurlemens, qu*il allait parler.
On le détacha alors du chevalet, et^ d'une voix lamentable, il dit :
— Bérénice est dans la rivière de Seine, audessous de Meudon... Quant à des complices, je n'en ai qu'un seul.... c'est.... la reine Isabeau de Bavière !
Les juges et l'avocat se regardèrent à ces mots en pâlissant.
Ces visages austères semblaient porter le deuil du déshonneur du roi ; nul doute en effet que cette nuit, dont le vidame de MauUe ne voulait pas expliquer l'emploi, n'eût été doublement criminelle pour la reine, qui, tandis qu'elle se livrait aux adultères joies d'un rendez-vous d'amour, faisait secouer par le ministre de sa vengeance et de sa jalousie la torche incendiaire, et jetait au fleuve Finnocente rivale de sa monstrueuse passion.
L'assemblée n'était pas revenue encore de sa première stupeur, lorsqu'un officier de la reine se présenta : '
— Madame Isabeau vient d'apprendre que
l8o LA CHRONIQUE
son argentier était entre vos mains, dit-il d'une voix fière et hautaine, et elle vous ordonne de me le remettre sur-le-champ, sou? peine d'encourir son indignation et sa royale colère.
Le procureur général allait répliquer, lorsque Jean Desruel , conseiller-clerc au Parlement et archidiacre de Laon , se leva :
— • Cet homme est un scélérat , un faussaire, un relaps et un excommunié, dit-il ; il est sous la main séculière, mais il est condamné selon les lois de l'église et du royaume. Allez dire à la reine qu'elle ne s'en inquiète pas davantage, et qu'elle laisse à la justice son cours salutaire et accoutumé.
— Dites aussi à la reine , reprit le procureur général en se levant, qu'elle choisisse une autrefois plus convenablement ses messagers. Si vous , vous qui avez porté la parole en son nom , reveniez avec la même outrecuidance en cette enceinte, vous pourriez bien ne pas vous en retourner le môme jour au château du Louvre. ,
L'officier se retira, et l'on tint conseil chez le procureur général. Six conseillers des en-
quêtes, six de la chambre des requêtes, le premier président et les présidens à mortier furent convoqués. On agita longuement la question de savoir s'il serait donné suite au procès. Le respect dû à la majesté royale devait-il enchaîner les décisions de la justice?
— Faites ce que vous voudrez de Balthazard Kanuf , disait Porquois, mais rendez, messeigneurs , l'honneur et la liberté à un innocent ; il est cruel de voir un si brave , si noble et si discret gentilhomme, payer de sa réputa-. tion et de sa liberté les soupçons d'une action si abominable.
Le hasard, ou plutôt les intrigues arcanes de la reine, vinrent mettre un terme à l'incertitude des juges. Balthazard fut trouvé mort dans son cachot, et on lui fit amplement son procès alors, procès, bien entendu, qu'il perdit avec tous dépens. Il fut convaincu d'avoh*, par malice et méchanceté , incendié les magasins du marchand; d'avoir enlevé et ^orgé la plus jeune de ses filles pour ses opératioi)» de magie > et enfin d'avoir, par des émissaires habilement jetés dans le peuple, tenté de faire passer sa propre culpabilité sur la tête du vidamc de Maullc. A l'unanimité, il fut con-
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damné à être roué vif et pendu , ce qui fut exécuté en effigie. Ses biens furent confisqués 9^ moitié au profit du roi , moitié au profit du marchand florentin.
L'honneur. de la reine et de la couronne demeura sauf.
Le vidame de Maulle voulut récompetiser magnifiquement son avocat; mais Léonard Porquois , aussi désintéressé que dévoué , 91E^ voidut accepter qu'une faible somme qu'il employa à soulager les plus malheureux habitans de la rue incendiée.
Et , comme le jeune vidame s'igfibrçait encore de faire accepter à l'avocat des témoignages de sa reconnaissance :
. — Laissez faire le temps , lui dit Léonard » un momtent viendra où ^*aurai besoin non seulement'de votre bourse 9 mais de votre crédit, et je vous promets d'y avoir recours. *
Ce moment arriva bientôt : à la mort de Charles YI, lorsque Isabeau, appuyée sur la puissance anglaise, et abusant de son titre de régente, voulut sacrifiera ses vieilles haines les hommes les plus dignes de respect dans tous les ordres, de l'état , elle se rappela l'avocat Porquois. Celui-ci alors s'adressa au
DU PALAIS DE JUSTICE. l83
TÎdame qui avait conservé Un grand crédit sur l'esprit de son impudique souveraine.
— Vous m'avez permis de recourir à vous, lui dit*il , il me faut aujourd'hui quitter Paris et la France où mes jours ne sont plus en sûreté, et je viens me mettre sous votre sauvegarde.
— Le vidame embrassa avec effusion son défenseur; il lui remit trois cents écus d'or, lui forma de ses propres valets une escorte pour raccompagner jusqu'à la frontière du Brabanty protégea lui-même sa sortie de la eapitale, et lui assura sa vie durant une rente de soixante écus d'or.
Léonard Porquois mourut à Trêves en 14^5.
m?m BBCFuns.
C'était par une belle soirée d'hiver de l'an i3go;le célèbre chanoine de Paris, Pierre Fortet, accompagné de quelques--uns de ses c^infrères, sortait de l'église de Notre-Dame, où ils venaient de chanter matines, lorsque des vagissemens douloureux frappèrent leur oreille.
— Quest-ce, messires? se prit à dire
l36 LA CHRONIQUE
Pierre Fortel, ii*enlendez-YOUS pas commemoi les cris d'un enfant nouveau-né? Nos bedeaux n'auraient-ils point visité ce soir avec attention le lit de saint Christophe (i), et quelque pauvre enfançon abandonné ne réclamerait-il pas, dans son langage, la charité du chapitre de Paris?
— Ces cris n*onl pas Taîr de partir du porche, répondit Luc Morissicr, archidiacre de Notre-Dame, mais bien du clottre même : si vous m'en voulez croire, messires, nous allons, en passant, jeter un coup d'œil sur chaque porte.
— Hâlons-nous, reprit Pierre Fortet, car la nuit est froide, et la misérable créature ne saurait exister long-temps sous une bise pénétrante comme celle qui agite nos camails.
Les trois chanoines doublèrent le pas, et à
(i) A eeite époque, il y avait, au-dessous de la statue colossale de saint Christophe, placée sous le porche de Notre-Dame, une espèce de lit en bois où Von venait déposer les enftias nouveau nés que la misère ou la honte de leurs parenfi forçait d'aBandonner. L'église adoptait ces malheureux , et le^prodiguait les premiers secours, jusqu'à ce que des âmes généreuses se chargeassent du soin de les faire élever.
mesure qu'ils approchèrent de la maison de Pierre Fortet, qui se trouvait à peu près au milieu du cloître, les vagissemens se firent plus distinctement entendre. Enfin, ils arrivèrent à l'huis ; et le premier objet qui frappa les regards du bon chanoine, ce fut une blanche corbeille d'osier, qui contenait une frêle créature dont l'existence ne remontait pas à plus de deux heures.
— Que Dieu soit loué ! s'écria le charitable chanoine en s'emparant précieusement de la corbeille, nous* arrivons assez à temps pour calmer la souffrance de ce pauvret.
— Ne voulez-vous pas , messire , fit l'archidiacre d'un ton ému , que j'aille quérir maître Barnabe, le bedeau , pour qu'il conserve Tenfançon jusqu'au petit jour? Demain , dès kl première messe , il le placerait sur le lit de saint Christophe.
— A Dieu ne plaise , messire Luc Morissier, repartit Fortet, que j'abandonne une seconde fois ce pauvre enfant. La Providence l'a envoyé à la porte de mon logis , et il y entrera pour n'en plus sortir. A mon âge, messire, on est à l'abri des blessures de la calomnie,
l88 LA GURONIQUIS
et personne ne croira , je l'espère , qu'un vieillard de quatre-vingts ans puisse être , a l'égard de ce pitoyable infortuné, autre qu'un bienfaiteur et un simple appui. — Holà ! quelqu'un !
Une vieille servante vint ouvrir la porte» et, les chanoines ayant pris congé, Pierre Fortet pénétra dans sa oâaison, accompagné seulement de l'archidiacre.
Le logis de Pierre Fortet était assez vaste ; car, en sa qualité de doyen. (jlu chapitre, il jouissait, après l'évëque de Paris, de la plus grande maison du cloître. D'ailleurs , Fortet élaitissu d'une riche famille d'Auvergne, et possédait, outre son canonicat, des revenus considérables , dont il faisait un usage digae d'un bon prêtre et d'un savant. Ainsi , il avait fondé à Paris le collège qui porta son nompour huit pauvres écoliers , dont quatre devaient être du diocèse de Saint-Flour , et les quatre autres de la métropole : Fortet, en outre , répandait d'abondantes aumônes , et jamais un infortuné ne se présentait au seuil" de son logis , sans en emporter des consola* lions et des secours.
La famille du chanoine se composait d'un valet vieux et infirme, d'une servante presque aussi âgée et de sa nièce, belle et douce personne de trente- six ans, qui charmait les ennuis d'un célibat prolongé en se livrant aux pratiques journalières de la plus minutieuse dévotion.
— Jeanne, dit le bon chanoine en entrant et en déposant sur une table la corbeille et l'enfant qu'elle contenait, je t'apporte un cadeau sur lequel tu dois être bien loin de compter. Si tu n'étais pas douée d'un bon cœur et d'une charité inépuisable, j'aurais peut-être hésité à te l'offrir ; mais je te connais , ma nièce , tu sauras accomplir les devoirs imposés par l'ordre de Dieu avec effusion et tendresse ; et tu verras dans cet envoi de la Providence un nouveau gage de sa bienveillance et de ton salut.
—Eh quoi ! mon cher oncle, repartit Jeanne en se levant avec quelque peine pour considérer les traits de l'enfant, qui suçait dans sa crèche, une figue que la vieille Marthe lui avait donnée pour endormir sa faim, étes-vous donc décidé à garder ici ce petit enfant?
igo LA CHRONIQUE
— T'y opposerais-tu, ma chère Jeanne?
— Non pas entièrement , repartit la nièce avec Yivacilé; mais, à votre âge, vous, si ami du calme et de la tranquillité, comment pourrez-vous vous habituer aux cris de cette souffreteuse créature ?
— On s'accoutume à tout , répondit le vieillard en souriant; Jésus -Christ, d'ailleurs, notre divin maître, n'a-t-il pas dit : « Laissez venir à moi les petits enfans? » Pourrais-je ne pas mettre en pratique aujourd'hui cette sublime prescription du saint Rédempteur ?
— 0 mon oncle, je ferai comme vous, dit vivement Jeanne. Si vous voulez être le père spirituel de ce pauvre enfant, je serai sa mère. .. Mais voyez donc, mon oncle , comme il est rose, comme il est gentil!... Il ne pleure plus et ne sonne mot... Oh! oui, je suis sûre qu'avec de bons soins et une attention de tous les instans , il ne vous rompra jamais la tête de ses cris.
Et la vieille fille couvrait de baisers les petites mains de l'enfant, essuyait ses lèvres purpurines, réchauffait ses membres délicats, et
ne se lassait pas d'admirer ses yeux, son front et ses naissans petits cheveux blonds.
Tout à coup elle prit un air de tristesse.
— Mais, mon oncle, dit -elle, j'y songe.... si cet acte de charité allait donner matière à blâme; si on allait dire dans le cloître, et de là peut-être par la ville, que mes soins pour cet orphelin ne sont pas désintéressés...
— Je t'entends, Jeanne, interrompit le chanoine; mais, bien que je sois persuadé qu'un coap de langue est pire et plus pernicieux qu*un coup de lance, je crois que, pour remplir un devoir, on doit se mettre au-dessus des propos des médians. Ta vie au besoin te défendrait, et si la vertu est respectable même aax yeux des pervers et des hommes les plus corrompus, tu n'as et tu n'auras jamais rien a craindre.
Jeanne baissa les yeux, et deux larmes descendirent silencieusement le long de ses joues pâles et amaigries.
• — Me permettrez-vous, messire, dit l'archidiacre à Pierre Fortct, de m'associer à votre bonne œuvre en me proposant pour parrain de cette pauvre petite créature?
— Non seulement je vous le permets, messire, mais encore je vous sais gré de Totre bonne volonté à l'endroit de «cet orphelin. C'est une chose conclue : vous serez le parrain , et Jeanne sera la marraine. Comment
Tappellerons-nous ce cher enfant?
— Gaspard d'abord , repartit l'archidiacre, puis...
— Becfigue (1), ajouta le vieillard en souriant ; ne voyez-vous pas comme son petit bec suce avec avidité le fruit qu'on lui a abandonné dans sa crèche ?
— Oui , oui , Becfigue , s'écria Jeanne en couvrant de baisers le petit • eùfant ; c'est le joli nom d'un charmant oiseau, et il lui portera bonheur, j'en suis assurée.
(1) Aux treizième, quatorzième, quinzième et m^roe seizième siècles f on donnait aux enCans-trouTés , outre leur nom de baptême, on autre nom qui tenait de leurs déCauts ou de leurs qualités physiques ; souvent aussi des noms d'arbres , d'animaux ou de minéraux , qui se rattachaient par quelques circonstances au lieu oh ils avaient été déposés. C'est pour cela que les noms de Lebègue, Lcvoux , Leblanc, Leionp, Lelion, Delorme , Duchesne, Dargent, etc., sont devenus chez nous si communs. (Voyez à ce ^jet la collection des OHm du Parlement de Paris.)
DU PALAIS DE JUSTICE. igj
€'est aiasi que fut nommé cdui qui devait vingt-cinq ans plus tard remporter au célèbre barreau de Paris les palmes les plus brillantes de l'éloquence.
L'enfant fut baptisé sous le nom de Gaspard Becfigue.
L'année suivante (iSgi), une maladie épidémique éclata à Paris. Jeanne, la nièce de Pierre Fortet, en fut atteinte et en devint une des premières victimes. A son lit de mort, elle fit appeler son vieil oncle, l'entretint longtemps en secret et mourut finalement entre ses bras.
Pierre Fortet fut profondément affecté de la perte de sa nièce, et, de ce jour, devint plus solitaire et retiré qu'il n'avait été jamais. La dernière conversation qu'il avait eue avec elle l'avait visiblement ému et touché, et depuis on entendait parfois le vieillard s'écrier comme le grand homme romain , dans le silence de son cabinet : < Vertu ! vertu ! n'es-tu donc qu'un vain mot ? »
11 sentit, enfin, que Dieu l'appelait aussi vers lui , et, en philosophe , en sage , en chré< Uen, il voulut faire ses dernières dispositions avec toute la régularité possible.
L'archidiacre de Paris , Luc Morissier , fut mandé par son ordre.
— Messire Luc, dit le moriboud, quand il fut assis près de son chevet, je ne sais si le service que je vais exiger devons vous semblera âpre et difficile, mais il faut que chacun mette
•les affaires de sa conscience en ordre, et malheur à ceux qui n'y songent pas , car d'un instant a l'autre le juge d'en haut peut les appeler à son tribunal redoutable : voyez donc , messire , et pesez bien mes paroles.
Pierre Fortet entra alors dans le détail de la distribution de ses biens , assura les legs qu'il avait faits à son collège , aux hôpitaux , aux maladrçries , indiqua les sommes qu'il prétendait distribuer aux pauvres , puis , sentant ses forces s'affaiblir , il termina en ces mots :
— Quant aux biens meubles et immeubles que je possède à Paris et dans la province d'Auvei^e, je les donne et lègue à Gaspard Becfigue , votre filleul , messire , et c'est vous que je charge d'être mon exécuteur testamentaire et son tuteur. Le revenu de ces biens, messire , monte à bien près de trois mille livres par année : ayez soin que ces richesses ne soient point entre des mains avares et sordi-
des , et travaillez sans cesse pour cela à faire de votre.... filleul, un homme cThonneury de science et de probité. Vous entendez, messire, car la richesse qui appartient au méchant est un poison social. Me comprenez-vous? me promettez- vous de ne rien négliger pour faire de Gaspard un honnête homme ?... Vous y êtes intéressé aussi , messire !
L'archidiacre se pencha sur le lit du mou-* rant, et lui promit de se diriger d'après ses derniers désirs.
Pierre Fortet se recueillit un instant, puis, d'un pénible effort soulevant sa tête, il regarda fixement Luc Morissier , et , de la voix grave et solennelle d'un mourant :
— Je sais tout, messire! lui dit-il : toutl entendez-vous bien ! et je vous pardonne !
L'archidiacre tomba à genoux et, saisissant la main du chanoine , il la porta religieusement à ses lèvres ; mais cette main était déjà froide; déjà Tâme du bon prêtre était devant Dieu.
— Oh ! oui , je les suivrai vos préceptes , vénérable et tolérant bienfaiteur de l'orphelin , s'écria Farchidiacre en sanglotant ; Gas-
ïg6 lA CHKONIQUfi
pard sera digne de vous, et les kénédiclions qu'il recueillera un jour retomberont sur vo* tre tombe comme une bienfaisante rosée.
L'archidiacre tint parole : Gaspard, au bout de dix années, était déjà au collège fondé par son bienfaiteur, et bientôt remportait dans toutes ses classes les prix si disputés de TUniversité de Paris. Luc Morissier, au comble de la joie, s'enorgueillissait des succès de son pupille, succès qu'il envisageait avec raison comme d'heureux et assurés précurseurs de plus importans triomphes-
En effet, dès l'an i4i^ » Gaspard Becfigue faisait son entrée au barreau sous les plus éclatans auspices. Les circonstances étaient graves : la France venait de perdre contre les Anglais la malheureuse bataille d'Azincourt , l'ennemi envahissait la Normandie et le Maine, le duc de Bourgogne et ses partisans remplissaient Paris de sang et de carnage ; tout était ruine et honte au dehors , périls et embûches au dedans. Le Parlement seul ne désespéra pas du salut de la patrie , et, aidé par les avocats , il s'efforça de maintenir et de défendre les droits de la justice et de la vérité. Les opprimés abondaient ; le Parlement les
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accueillit, et le barreau n'hésita pas à les défendre.
Gaspard Beefigue monta le premier sur cette brèche redoutable. Dans ses plaidoiries, dirigées souvent contre les hommes les plus iafluenset les plus puissans seigneur? de l'époque; il déploya une vigueur de logique, une chaleur et un entraînement oratoires inconnus, ou inusités du moins, jusqu'alors. Dans une de ces causes où souvent il mettait sa vie enjeu, il fit condamner le vicomte de CUmecy, un des plus acharnés partisans du duc de Bourgogne, à payer une amende de trois cent mille écus d'or, pour avoir maltraité, honni et injurié une pauvre veuve dont tout le crime était d'avoir soustrait deux filles qu'elle chérissait à sa poursuite. Une autre fois, il porta la parole contre le duc de Bourgognelui-méme, dans une cause où il était question du meurtre de deux écoliers de l'Université, commis par quelques-uns des gardes du duc.
Gaspard Beefigue n'était arrêté par aucune considératioû quand il s'agissait de défendre les faibles et les opprimés ; et, comme ses amis lui disaient quelquefois que dans les temps do discordes civiles un homme riche et con-
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sidéré comme il était ferait preuve de plas de raison à se tenir -en repos , qu'à amasser des haines qui tôt ou tard ae pouvaient manquer de le conduire à sa perte :
— Dieu ne m'a sans doute donné la vie et la fortune, répondait Gaspard, que*pour en faire un digne et utile usage : ce serait ma) reconnaître ce double bienfait que de passer mes jours dans la mollesse et dans la^ j«ie , quand mes concitoyens souffi^entcruellement, et que mon pays est livré aux dissensions intestines et ravagé outrageusement par un vainqueur étranger.
Gaspard Becfigue fut long-temps la gloire et l'ornement du barreau de Paris : il ne mourut que vers 1478, et il ne passa pas un seul jour sans aller siassQoir aux bancs du Palais* On dit que le Parlement avait une telle estime pour sa prudhooiie et une si grande confiance en ses lumi^es, que, dans les causes importantes, deux massiers du premier président allaient le chercher à sa demeure, pour l'amener aux délibérations générales avec plus d'honneur.
L'avocat Becfigue augmenta les fondations qu'avait créées la générosité de son bîenfai-
DU PALAiS DE JUSTICE. I99
tear; au lieu de huit bourses, il en fonda seize au collège Fortel. Eu outre, il voulut laisser un témoignage impérissable de sa reconnaissance {tour le bon chanoine et pour larchidiacre de Paris : on voyait encore avant la révolution,* dans l'église de Saint-Benoil (aujourd'hui transformée en théâtre), deux mausolées, d'un assez bon style pour Tépoque, qui contenaient les cendres de Pierre Fortet et de Luc Morissier. Entre ces deux sépultures, juste au milieu, était une épitaphe à raz-terre, portant ces simples mots gravés sur une pierre assez commune : c Gaspard Becfigue, avocat au Parlement de Paris. »
G'étdit par humilité, on n'en peut douter, qae Becfigue avait voulu être ainsi enterré entre les deux riches monumens élevés de ses mains. L'humilité, vertu rare et belle, est d autant jrfus admirable dans ce célèbre avocat, qu'elle s'allia chez lui aux qualités les plus éminentcs et aux talens les plus enviés.
PHIUPP8 GDME.
Yers la &a de Tannée i4i5 9 un crime odieux et entouré des plus épouvantables circonstances vint frapper d'horreur la population de Paris. Sur le haut du mont Saint-Hilaire, non loin de Tégiise de Sainte-Geneviève, un barbier et un pâtissier s'étaient établis dans deux bouti<]lies exactement contîgués. Bientôt la renbmmée s'était chargée du soin de
:k)2 la chronique
donner la vogue aux deux artisans; nul, disait-on, ne frisait plus élégamment une moustache et ne donnait à la chevelure un plus galant tour que le barbier; nul paiement ne relevait la saveur de ses gastronomiquei produits, de chairs plus fines et d'aussi délicates épices, que le -pâtissier : aussi de tous les quartiers de la capitale accourait-on au mont Saint-Hilaire, et Pierre Miquelon, lepâlissier, Barnabe Gabard , le barbier, nantis déjà dé sommes considérables, semblaient devoir marcher rapidement à la fortune, et parvenir même prochainement aux honneurs enviés de Téchevinage. ' ^
Cependant , en face de ces deux boutiques placées sous la bienheureuse protectioi) de la mode, il en existait une autre, bien noire, bien triste , bieif enfumée , et occupée par un pauvre serrurier nommé Gomire. Cet honame, qui possédait plus de tidens que n'en corn-* portait sa modeste profession , était père de huit enfans dont le plus âgé atteignait à peine sa quindème année , et qu'il oe parvenait qu'à grand peine à nourrir du travail de ses n^ins. Sa forge, en effet, était presque toujours veuve de flammes ; presque jamais «es on*
ou PALAIS 0£ JUSTICE. â03
clumes ne résonnàieat sous le rhythme dé fer des marteaux, et dix mois de Tannée le soufflet gigantesque dormait sur ses larges poumons de cuir.
C'est que, d'ordinaire , la fortune n'aime pas à prodiguer ses faveurs en un même lieu ; c'est que les trois plats servis sur la table du riche compensent l'absence de tous mets sur celle du pauvre ; c'est qu'en réalité il y a un niveau pour le bonheur, comme pour l'eau des fleuves et des rivières.
Gomire était pauvre; il vivait, il travaillait dans une boutique de chétive et misérable apparence : cela suffisait pour éloigner la pratique. Et quand les chanoines de Sainte-Geneviève ou de Notre-Dame, quand les religieux de Saint -Victor ou les moines de Saint-Germain-des-Prés avaient quelque belle grille à commander pour leurs châsses , il ne leur venait pas dans l'idée d'en confier le travail à Gomire, ouvrier obscur, chargé de famille et de besoins, et dont les occupations ordinaires se bornaient à raccommoder quelque vieuxl>ahut, à limer quelque verrou enrouillé, ou à faire jouer quelque loquet brise ou démonté par mc^gnrdc.
Et encore ces pauvres travaux u*arrivaicnl>ils pas tous les jours ; tous les jours la tcuaille, l'étau et la lime ne jouaient-ils pas leur jeu : l'infortuné serrurier alors, sevré de travail, se retirait dans le fond de son atelier, et là ^ appuyé tristement sur Tâtre glacé de sa foi^e, il regardait , d'un œil trop souvent voilé de pleurs, la foule entrant tour à tour et sortant à flots des boutique? favorisées de ses deux voisins.
Un soir de la quinzaine de Pâques, que, selon sa coutume , Gomire était tristement en observation dans le fond de sa boutique, d'où il pouvait tout voir sans être lui-même aperçu, il remarqua un cavalier. Espagnol de nation (on le pouvait du moins ainsi juger à toute l'apparence de son costume), qui entrait dans la boutique du barbier. La vue de cet étran* ger, sa bonne mine , l'élégance de ses vêtemens , frappèrent le pauvre serrurier.
— Voilà un jeune seigneur, dit-il en luimême, qui va se faire adoniser à grands frais ; peut-être va-t-il se rendre à quelque rendezvous amoureux, et, à son âge, on' ne saurait prendre trop de soin de sa personne pour embellir Tamour... ramour !
DU PALAIS DE JUSTICE. ao5
A ce mot , qui s'échappait malgré lui de ses lèvres, Gomire jeta un regard douloureux autour de lui , et vit ses huit enfans à genoux devant le crucifix de bois de son arrière-boutique, élevant pieusement leurs mains amaigries vers le ciel , et demandant du pain à Dieu et h leur père : car ils avaient faim.
A ce spectacle affreux, une idée illumina subitement le cœur du serrurier.
— Ce jeune cavalier, pensa-t-il, qui vient d'entrer si pimpant et si rose chez Tétuviste , est heureux sans doute par la fortune , heureux par l'amour; or, quand on est si largement gratifié de tous deux, on doit être généreux d'âme et de bourse. Il faut que j'attende sa sortie ; je le suivrai de loin , et quand nous serons à une certaine distance, j'oserai implorer sa pitié pour mes malheureux enfans, car demain ils mourront infalliblement de besoin, si d'ici là un ange de Dieu ne vient à leur aide.
Cette résolution une fois arrêtée , le serrurier s'accouda de nouveau sur sa forge pour guetter la sortie de ^étranger de la boutique. Seulement, avant de reprendre cette attitude
206 LA GHROIIIQUE
assez semblable à celle du chat aux aguets , il dit à ses enfans , d'une voix qu'il s'efforça de rendre brusque autant que le permettait l'état de son pauvre cœur :
— Allez-vous coucher, pleurnicheurs ! ne savez-vous pas que c'est aujourd'hui entièrement jeûne... Demain vous aurez un pain de Gonesse tout entier pour le repas du matin, et si vous êtes sages, j'y joindrai, pour chacun, une poignée de nèfles de la vieille marchande du port aux œufs! Puis, prenant tendrement la main del'alné : fais coucher tes frères, mon pauvre Philippe, lui dit-il d'une voix basse et émue , et endors de ton mieux leurs douleurs.
Mais déjà sa promesse avait calmé les pauvres enfans; et tous, après un dernier signe de croix pieusement fait, ils s'étaient allés jeter pêle-mêle sur la couche commune, mi* sérable amas de paille et de lambeaux de rideaux, qui formait leur litière et leur couvert.
Cependant le serrurier, attentif à son poste, n'ôtait pas les yeux de dessus la porte de l'étuviste ; c'était vers les six heures du soir que le jeune cavalier était entré , et il en était
bien près de neuf. Gomire commença à désespérer : c A moins d'être un Narcisse ou un Adonis , se disait-il , il est impossible de passer trois heures à se friser le poil et à se câliner la chevelure ! Non ! le brillant étranger ne peut plus être là.... Il se sera éloigné tandis que je morigénais ces malheureux enfans, qui me demandaient du pain.... du pain! à moi qui n'eu ai pas mangé depuis trois jours , pour ne pas ébrécher le peu qui restait ! du pain, à moi I pauvres enfans , ils n'ont pas demandé à naître ; est-ce leur faute si je n'ai pas le courage de les nourrir? Mais, par Dieu, continua le serrurier, en rougissant si fort que la suie collée a son visage tomba en parcelles comme si on l'eût raclée avec quelque lame de fer, par Dieu! je ne verrai pas mourir mes enfans d'inanition , et je ne resterai pas comme un saint de pierre ou de bois, en face de leur agonie ! Non , cela ne peut pas être ainsi , cela ne doit pas être , et l'escarcelle de quelques-uns ne doit pas crever sous le poids des ducâtons , tandis que d*autres n'ont pas une obole ! Cela n'est pas juste, et ne sera pas ! > Et, poussé par une pensée de désespoir, le
serrurier saisissant un lourd marteau , le mit sur son épaule avec une agitation convuhive, et s'apprêtait à sortir de sa boutique , pour aller. •.. Dieu seul le savait, lorsqu'un petit homme tout rebondi, tout rose, tout chauve et tout guilleret , entra précipitamment. A sa vue , le marteau s'échappa des mains de Gomire.
Le petit homme était le maître de l'auberge des TroiS'Roisj hôtellerie fameuse pour le temps , située rue d'Enfer, et où descendaient les jeunes gens de distinction qui , nationaux ou étrangers, venaient étudier en l'Université de Paris.
— Noël! Noël ! Gomire, dit le petit homme, je viens t'annoncer une bonne aubaine, et te chercher pour en palper le produit.. • Mais, qu'as-tu ?. . • quelle pâleur ! . . . Aurais - tu fait quelque mauvais coup ?
— Moi? Je n'ai rien, rien, absolument, maître Ghapoulait, répondit Gomire ; mais, voyez-vous, la besogne n'a pas été fort aujourd'hui , et quand on a , en perspective à son réveil, huit estomacs qui crient en même temps que les gonds de la boutique , on ne laisse pas que de ressentir, du souci.
DU PALAIS DE JUSTICE. âOi)
— JcDtcnds, jcntendsy mon ami, repartit le maître d(!s Trois-Rois ; mais , que diable , quand tu es embarrassé, que ne yiens-tu chez moi; tu sais qu'il y a toujours pour toi et pour tes enfans , un pain à la huche et quelques petits carolus en bourse. On est ami , ou on ne l'est pas.
—Je n'aime pas à être importun , répliqua le serrurier; et puis^ j'ai entendu dire à mon père qu'il vaut mieui donner à son ennemi, que d'emprunter à son ami ; car en donnant â son ennemi , on se le ramène , tandis qu'on s'éloigne de son ami en lui empruntant.
— Ah ! te voilà bien , mon pauvre Gomîrc; on voit que tu as été soldat et bardé de fer : tu en as conservé toute la raideur.
— Oui, j'ai été soldat, maître Chapoulait, <it je crois, sur le salut de mon âme, que j'ai fait une grande faute de cesser de l'être.
— Allons ! allons 1 prends tes outils, dépêche , et partons !
— Vous ne m'avez seulement pas dit de quoi il s'agissait, fit Gomirc.
— C'est ma foi vrai! Il s'agit d'ouvrir le
coffre d'un jeune gentilhomme aragonais, arrivé ce malin en mon hôtellerie, avec son frère. Le coffre est une pièce de fer merveilleusement travaillée; il contient, je pense, des valeurs très considérables; et, dans un temps si fertile en larrons , on ne peut confier qu'à un honnête homme un travail aussi délicat.
Le front dn serrurier se couvrit de rougeur à ces derniers mots, comme si en réalité, il n'avait été arrêté sur la penle d'une mauvaise action que par un obstacle imperceptible. Il prit ses outils enveloppés dans un morceau de cuir noir, et suivit allègrement maître Chapoulait : bientôt ils furent arrivés dans l'hôtellerie.
Le jeune Aragonais vint au-devant de l'hôte.
— Comprenez-vous, mon frère qui n'est pas encore de retour , s'écria-t-il , et qui , par son inconcevable légèreté, me force à mettre un artisan dans le secret de nos affaires !
—Quoi ! votre frère n'a pas reparu céans? fit l'hôte.
— Eh I mon Dieu, non , et depuis la sixième heure cependant il est parti i S'il connaissait
DU PALAIS DE JUSTICE. âll
quelqu'un dans celte ville immense, je pourrais croire qu'il est allé annoncer son arrivée ; mais il est aussi étranger à Paris que moi , et c'est ce qui double mon inquiétude.... Allons, brave homme, continua-t-il en s'adressant aa serrurier , ouvrez-moi ce coffre , puisque Tétourdi ne reparait pas.
Goxnire regarda l'étranger; sa figure, son costume, sa taille, lui rappelaient le cavalier qui était entré chez Tétuviste , et dont il avait guetté la sortie en vain. Une idée funeste, un pressentiment fatal lui traversa subitement l'esprit.
— Seigneur étranger , dit-il , votre frère n'est-il pas vêtu comme vous? n'a-t-il pas votre port , votre visage ? n'est-il pas plus élégant seulement , plus coquet? car, seigneur, vous avez, vous, tout-à-fait l'extérieur d'un homme grave.
— Merci du compliment , bon homme ; mon frère, en effet, le mériterait peu, luxueux et évaporé qu'il est comme un citoyen de Grenade; et quand sa moustache n'est pas frisée au crochet, il croit sa dignité presque compromise. Auriez-vous rencontré un pareil muguet?
a 1 2 tk CHRONIQUE
— J'ai fait mieux que de le rencontrer, reprit l'artisan, je l'ai vu entrer chez un barbier-étuviste qui tient boutique en face de la mienne. .. Je l'y ai vu entrer de mes propres yeux , j'en suis assuré , mais je ne l'en ai pas TU ressortir.
— Vous rêvez , Gomire, dit à son tour l'hôtelier ; si le jeune seigneur était entré chez Barnabe Gabard , il en serait sorti , car cette maison, que je sache, n'est pas habitée par un ogre.
— Non, pas par un ogre, dit .le serrurier qui commençait à rassembler dans sa mémoire une foule de visions auxquelles il n'avait fait aucuqe attention jusqu'alors, mais par, . . .
Ici, il s'arrêta comme effrayé de ce qu'il pensait.
— Par qui? demanda impétueusement l'Aragonais*
— Permettez-moi de ne pas m'expliquer en ce moment, dit le serrurier, les hommes se trompent. Dieu seul ne se trompe jamais !
— Le renseignement sera toujours bon , fit le cavalier , que les réticences de Gomire sem-
DU PALAIS DE JUSTICE. 2l5
biaient jeter dans une profonde mélancolie ; cl si dans une heure mon frère n'est pas de retour , je saurai du moins où l'aller quérir. Merci 9 braye homme, et tenez-vous prêt à m'accompagner.
Gomire ouvrit le coffre et se retira.
Le frère de TAragonais ne reparut pas, et dès le lendemain , les juges de la Tournelle et le prévôt de Paris, avertis de sa subite disparition, se transportèrent chez le barbierétuviste du mont Saint-Hîlaire.
Là, un effroyable spectacle frappa leurs regards : dans la cave du barbier , qui correspondait à la boutique au moyen d'une trappe à bascule , dix cadavres se trouvaient accrochés le long des murs, et le dernier était celui du jeune gentilhomme a'ragonais . De cette cave on communiquait, par une porte voûtée , à celle voisine du pâtissier ; et , par cette voie, celui-ci allait prendre, à même les cadavres, les chairs nécessaires à la confection de ses pâtés : horrible mets , digne de la Tamillc des Àtridcs !
Jetés immédiatement dans les prisons du Oi and-Chàtclet , ces deux miscrables eurent
2l4 LA CHRONIQUE
leur procès rapidement instruit à }a Tournelle; et il fut prouvé que depuis cinq ans, qu'avait duré cet épouvantable commerce, cent quarante-trois personnes étaient tombées assassinées sous le rasoir du harbier. Ils furent roués vifs en place de Grèv« et pendus ensuite à la croix du trahoir, au grand contentement de la multitude, qui battait des mains d'allégresse en voyant marcher au supplice ces monstres revêtus de la peau d'hommes.
Ce crime dévoilé par Gomire devint la source de sa fortune. Le jeune Àragonais donna le signal de la bienfaisance.
— Vous m'avez aidé à venger un frère, lui dit-il, Dieu devra vous récompenser, mais je veux être l'instrument de sa volonté. J'étais venu faire mes études de droit et de médecine à Paris, avec un compagnon.... La Providence me l'a ôté ! Remplacez-le par l'aîné de vos enfans; en lui je veux retrouver un frère, un ami. Dans ce coffre que vous avez ouvert, six mille ducats d'or sont comptés; prenez-en mille pour fonder un établissement qui vous honore, et assurer l'avenir de vos enfans.
C'est ainsi que Philippe Gomire , i'ainé des 6is du serrurier, reçut une grande et généreuse instruction qui le porta , par la suite , aux premiers rangs de son ordre et aux plus hautes dignités du parlement. Les- plaidoiries en latin , qui nous restent encore de lui , sont des monumens de science, d'énergie et d'érudition. Par un de ces rares bonheurs qui semblent être le privilège du mérite et de la vertu , il fut assez heureux pour pouvoir consacrer le brillant usage de son talent d: la défense des jours et de la fortune de son bienfaiteur et de son ami , devenu comte de Pontarbo à la mort de son père. Les biens immenses du comte étaient revendiqués par la puissante famille des Médina , et la cause était évoquée au conseil du roi d'Aragon. Philippe Gomire , à la nouvelle de la situation périlleuse où se trouve son ami , vole à Saragosse , parait devant le conseil du roi , et dans une plaidoirie pleine de chaleur, de puissante logique et d'onction , fait passer si bien au sein des juges la conviction qui l'anime, que les Hedina sont déboutés de leurs injustes prétentions.
Philippe Gomire résista aux pressantes soL-
2l6 LA CHRONIQUE
licitations de son ami qui voulait le reietiir en Espagne. De retour à Paris , il y exerça , pendant vingt-six ans, les fonctions d'avocat au Parlement, avec Tapplaudissement général. Vers la soixantième année de son âge , il acheta une charge de conseiiler au Parlement, et fut bientôt nommé , par le roi , président de la chambre des enquêtes. Ce fut dans ce poste , que la mort vint le frapper à Tâge de soixante-onze ans.
Quant à son père lé serrurier , qui ne devança son fils que de quelques années dans la tombe , il sut , à force de labeurs et de talent, agrandir sa réputation et sa fortune. Les principales églises de Paris conservaient encore, il y a moins de cent ans , des ouvrages de serrurerie sortis de ses mains, et d'une exécution remarquable. Gomire fut le premier bourgeois de Paris qui éleva des maisons sur le champ Maubert , que Ton appela par la suite et que l'on appelle encore aujourd'hui la place Maubert. Ses huit enfans furent tous honorableoient pourvus , et une de ses filles épousa le comte de Lancastre , qui vint se fixer en France vers i436. On cite à cette occasion ce fait : que le serrurier Gomire . voulant donner
i son noble gendre un échantillon de son gé*
nie cyclopéen, fit de sa main une chaire tout
en fer, pour la chapelle du château de Lan-
castre. Cette chaire y d'un travail et d'un goût
^merveilleux ^ est encore aujourd'hui un objet
d admiration pour les connaisseurs , et on la
désigne , en Angleterre , sous le nom de Yécho-
fetie française.
NOËL BADDRLB.
Les cloches de Téglise de Saintc-Geneyièvc sonnaient à double volée le 2 a de mars i432, pour célébrer magnifiquement les funérailles d'un riche bourgeois, d'un avocat célèbre du Parlement de Paris, lorsque tout à coup, au moment où le cercueil, porté par huit valets habillés de deuil, entrait dans l'église, la foule
220 LA CHR0MIQI3E
qui remplissait la place poussa un terrible cri d'borreur et de consternation.
Une partie du porche de la basilique venait de tomber avec fracas ; les poutres, les pierres, les chevrons de fer avaient couvert en un seul instant le sol, sur une surface de plusieurs toises, et le cercueil, ses huit porteurs, ainsi qu'un grand nombre de curieux étaient écrasés sous ces débris.
Au son des cloches, aux mugissemens des mourans et des blessés, vinrent alors se joindre les cris des fidèles qui se trouvaient dans Téglise, et qui croyaient que les piliers de la nef allaient aussi s'abîmer dans les entrailles de la terre. Dès lors la panique devint générale : on se pressait à toutes les portes, on se ruait à toutes les issues ; les uns répétaient à haute voix des prières, en élevant des mains suppliantes vers le ciel ; les autres embrassaient avec ferveur les autels, pensant se soustraire au danger, en se cachant à l'ombre des tabernacles.
Cependant plus la foule cherchait à s'élancer hors de Tédifice, plus dans son inintelligente épouvante elle encombrait les divor»
paMages donaant sur la place, ou s'ouvrant dans les rues enTironnantes. Le tumulte enfin était au comble, et peut-être de cette multitude effarée qui s*étouffait en poussant des hurlemens ne serait-il échappé qu'un petit nombre, si l'intrépidité de Tarchi-diacre de Sainte-Geneviève n'eût mis un terme à cette effroyable terreur.
Ce courageux prêtre en effet , Claude Grillât, se saisissant d'une bannière de Sainte- Greneviève , et entonnant en même temps le Magnificat , s'avança , suivi d'un petit nombre d'ecclésiastiques qui voulurent partager son sort , vers le second portail de l'église , où la foule se ruait avec plus de fureur.
A l'aspect de cette figure vénérable , à la vue de ce stoïcisme chrétien , le peuple se rassure comme par enchantement ; il cesse de vouloir fuir ; la résignation remplace l'épouvante; les fronts se courbent, des accens pieui succèdent aux juremens et aux blasphèmes > et tout le monde est sauvé.
Selon les chroniques du temps , le nombre des personnes tuées par la chute du porche de Sainte- Geneviève se montait à plus de
soixante-dix ; il n'y eut presque point de blessés; mais ce qui frappa surtout Timaginalion si viye et si impressionnable du peuple , c'est que le corps et le cercueil de Noël Badurle , Tavocat au Parlement dont on célébrait les , obsèques , furent frappés d'une si grande violence par l'énorme pierre-clef du porche , qu'à peine si l'épaisseur du métal et du cadavre, réunis, broyés et liés en quelque sorte ensemble, atteignait, quand on parvint à les recueillir, celle d'un simple carolus de cuivre.
Le peuple , dans cette épouvantable catastrophe , crut voir un exemplaire jugement de Dieu ; et , pour se rendre raison de cette croyance , il suffira de connaître ce qu'était maître Noël Badurle , avocat au Parlement de Paris.
Noël était le fils d'un pauvre fermier de la Brie , soupçonné d'être le secret partisan des Anglais qui , à cette époque, occupaient les deux tiers environ du royaume de France. Aîné d'une famille nombreuse , il fut envoyé à Paris pour être employé en qualité de cuitlre^ comme on disait alors, au collège de Sainte- Catherine. Noël , par sa figure avenante , par
DU PALAIS DE JUSTICE. â23
son obséquieuse soumission , et surtout par son esprit et sou ardeur au travail, sut se concilier ia faveur et la protection de ses supérieurs. De valet, il devint écolier, d'écolier, maître, et enfin cette carrière ne suffisant pas a son ambition , il entra au barreau , où ses connaissances , son érudition, et surtout son élocution facile, abondante et passionnée, semblaient lui promettre des succès que Févéoement ne tarda pas à réaliser.
Ici commence ê^ vie diabolique , comme les bons artisans du mont Saint-Hilaire et de la rue Saint-Jacques avaient coutume de dire.
La première cause de Noël Badurle , cause plaidée par lui et gagnée avec éclat , fut celle d'une certaine marquise de Fonzairolles. Ses enfans , pour se rendre maîtres de ses biens , l'avaient dénoncée comme folle, et demandaient son interdiction au Parlement. La Cour, sur les plaidoiries de Noël , donna gain de cause à la marquise ; ses enfans furent déboutés de leur demande , et elle rentra immédiatement dans la jouissance de tous ses biens. Dans l'ivresse de son triomphe, la
ââ4 LA GHnomQ€B
marqaisc , au mépris des préjugés si puissans du temps , offrit sa fortune et sa main à son avocat. Noël n'hésita pas un instant , et , par une réciproque mésalliance , il unit ses vingtcinq ans aux soixante-cinq de la marquise.
Deux ans après ^ il était veuf et maître absolu d'une fortune considérable.
Paul Billochet , seigneur de Grécourt , argentier du roi d'Angleterre, avait une fille d'une rare beauté. Noël Badurle se présenta au logis de Paul Billochet, un jeudi de l'A vent, et, se faisant précéder de quatre hommes portant des coffres pesans, il entra sans coup férir dans le cabinet de l'argentier, et, après l'avoir salué gracieusement :
— Messire , lui dit-il sans plus de façons , vous êtes mal dans vos affaires ; les Juifs et les Lombards de la rue des Arcis ne donne* raient pas un double sur votre signature à la croix de par Dieu ; vous êtes , en un mot , d'ici à six semaines , un homme ruiné. Si cela vous duit , je vous sauverai de ce mauvais pas. Voici deux cent mille livres en argent et ceni mille en beaux ducats d'or, que je vous ap-
DU PALAIS DE JUSTICE. aa5
porte dans ces coffres. En échange, je ne TOUS demande que la main de votre fiUe , et , pour dot, Tadministration financière de la province de Brie.
Un secours si brusque , si inespéré , avec la vie rendait le crédit à Paul Billochet; il s'empressa donc d*accepter la proposition de l'avocat , et celui-ci trouva le moyen , en vendant à des courtiers juifs et lombards le droit de prélever les impots sur ses malheureux concitoyens, de rentrer dans ses trois cent mille livres.
Paul BiHochet mourut quelque temps après, laissant des richesses immenses à sa fille : celle-ci ne survécut à son père que de quelques mois, et Noël Badurle hérita en* core.
Il épousa ensuite la fille d'un potier de terre, dont les biens immenses , enclavés dans le domaine de l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés , transmettaient et perpétuaient des procès ruineux en héritage. Lorsque l'abbé de Saint-Grermain eut appris que le riche potier avait pris pour gendre l'aigle, ou pour mieux dire , le vautour du barreau , il trembla sur
296 Ll CHRONIQUE
Fissue de ses contestations , et crut qu'il y allait de son salut et de celui de son abbaye de se garantir de Téloquence d'un concurrent qui avait l'oreille et l'appui des juges. Il fit donc venir Noël Badurle , et lui proposa des arrangemens amiables.
— Monseigneur l'abbé , répondit Noël , je ne suis pas de ces hommes qui rejettent su* perbement les paroles de paix d'un adversaire. Donnez seulement soixante mille livres à votre voisin le potier ; revétez-moi de la chaîne de procureur général séculier de votre abbaye , avec deux mille livres de gages par année 3 et je me désiste immédiatement. Et, comme M. l'abbé hésitait : — Prenez garde , monseigneur, lui dit Noël , que si je sors d'ici sans votre parole abbatiale, il vous en coûtera le
double.
Et l'abbé de Saint-Germain accorda tout.
La fille du potier mourut à son tour, et Noël Badurle fut encore une fois veuf. Il se remaria en quatrièmes noces à la veuve d'un premier président au Parlement de Paris. La pauvre femme ne tarda pas à aller retrouver ses devancières , et expira , non sans avoir fait
DU PAtlIS DE JUSTICE. 2^7
à Boa mari , en bonne et due forme » la donation de tous ses biens.
Enfin Noël Badurle allait convoler en cin« quièoies noces, lorsque Téglise et le Parlement se résolurent à empêcher un pareil scandale. Noël, qui savait sur le bout du doigt les lois romaines , grecques et françaises, les décisions des conciles et la série des coutumes de l'Europe, voulut récriminer; mais on lui ferma la bouche en lui donnant à entendre qu'une plus longue résistance aux ordres de ses supérieurs spirituels et temporels pourrait lui]tourner à désavantage.
— Messire Noël, lui dit l'archevêque de Paris en le tenant arrêté sous un regard ironique et sévère , le sacrement de mariage est fort louable en soi ; mais votre grand défaut est de le trop rapprocher du sacrement de l'ex- Irème-onclion.
Le mot que lui adressa le procureur géntv rai Jude Fronoalin fut plus acerbe :
«— H attre, dit*il à Noël, les avocats de votre science et savoir sont rares ; rnais^ par ma foi ! Diea a bien fait ce qu'il a fait , car j'aurais fait pendre votre second.
Le peuple ^connaissait les aventures matrimoniales de Noël Badurle ; il les avait , selon sa coutume^ enrichies , brodées , ourlées et augmentées de mille façons. Les uns disaient qu'il se défaisait de ses femmes par le fer^ d'autres par le poison , d'autres dans les tortures d'une captivité incessante; quelquesuns^ et .c'étaient les plus savans , assuraient que la mort de ses épouses était le résultat naturel d'un pacte qu'il avait passé avec le diable; certains enfin se contentaient de soutenir qu'il avait les foies blancs , et que les foies blancs causent inévitablement le trépas de celles qui partagent une couche conjugale ainsi dotée.
Au reste , tout le monde se réunissait pour voir dans Noël Badurle un homme dévoué à la soif de l'or et des richesses , et capable de tout entreprendre ef de tout risquer pour les acquérir et les conserver.
La chute du porche de Sainte-Geneviève , au moment même où son corps faisait son entrée pour y recevoir les dernières prières de relise, était donc marquée d'un sceau fatal.
DD PALAIS DE JUSTICE. 22g
Otcz de lliistoire de Noél Badurlé ses quatre ou cinq mariages, sa soif des richesses, ses exactions comme publicain , iî restera un homme docte, instruit, éloquent, donnant au barreau Texemple et le modèle d'un jurisconsulte de tous les temps , de tous les pays , de tous les lieux ; un coordonnateur sagace , dont les écrits et les commentaires ont encore, après quatre cents ans , toute la vigueur de la jeunesse , tout l'a -propos de Tulilité.
SIION FBMQCEL.
Rabelais eut en France un devancier , Simon Franquel, qui, malicieux , spirituel, profondément érudit, ne fut peut-être , pour la liberté de ses reparties et la philosophie de 868 moindres badinages y nuïlemeni inférieur à rimmortel curé de Heudou.
Fils d'un honnête boucher de là Cité » Simon Franquel avait été recueilli , à la mort de
son père , par un oncle maternel , chanoine de la Sainte-Chapelle, et qui lui fit donner, au collège de Beauvais , une éducation forte et étendue. Le bon prêtre aurait bien voulu que son neveu embrassât l'état ecclésiastique , afin de lui résigner plus tard son canonicat et ses bénéfices ; mais Simon Franquel , d'une humeur caustique , d'un tempérament vif et bouillant, rejeta bien loin les offres avantageuses de son oncle.
— Je ne me sens pas , mon cher protecteur , lui dit-il , la vocation nécessaire pour embrasser le culte des autels. J'aime mieux vivre des folies des hommes que de passer mon temps à prier pour eux. Excusez-moi donc , mais chacun est entraîné par la secrète influence de son étoile, et la mienne me pousse irrésistiblement aux brillantes et aventureuses luttes du barreau.
Le bon chanoine avait une amitié profonde pour son neveu ; il ne contraria pas les goûts du jeune homme ; et bientôt Simon Franquel , après avoir soutenu brillamment ses thèses y se faisait admettre dans le barreau de Paris , composé seulement alors de soixante docteurs et licenciés en droit , parmi lesquels il
ne devait pas tarder à se signaler. Nul , en effet , plus que Simon Franquel n'avait le talent de donner à une cause Tintérêt dont elle était dénuée ; nul ne savait jeter avec plus d'art sur un adversaire le ridicule et les embarras. Les juges , le public , ceux contre qui il plaidait eux-mêmes, Fécoutaient toujours avec faveur , car ses plaidoiries étaient semées de tant de choses instructives , de saillies âpres et spirituelles , de tant d'images , folles ou pathétiques , de tant d'érudition et de bouffonneries y que l'on ne pouvait s'empêcher de Tadmirer; et, à ce sujet, le chancelier de France lui disait un jour :
— Maître Simon , vous avez été heureusement doué par le ciel, car vous possédez la clef des larmes et la clef des rires. Faites bon usage de ce double et précieux privilège , car sans cela le compte que vous auriez à rendre un jour à Dieu serait bien terrible, disposant comme vous faites de votre auditoire , et quoi qu'il en ait !
Simon Franquel possédait, nous Tavons dit , le talent de donner de l'importance aux causes en apparence les plus simples : nous allons en offrir ici un exemple : Un paysan ,
nommé Pierre Féru , et qui avait coutume de venir vendre chaque jour à Paris les fruits et les légumes de son champ , se servait d'un âne pour transporter ses denrées au marché. Un jour , vers le haut de la rue Saint-Jacques, cet dne s'avisa d'assaillir une paisible ânesse qui descendait le même chemin ; il mordit même la conductrice de Tànesse , et causa enfin un scandale et un émoi qui bientôt , à la requête des parties lésées , se métamorphosèrent en un bon procès par*devant les juges du^iâtelet.
Simon Franquel, propriétaire d'une métairie toute voisine du petit bien du pauvre Féru , devait plaider pour lui et son âne. La singularité de cette cause , les détails eomi- .ques de TaventuVe, et, par-dessus tout , le nom de l'avocat, attirèrent au Ghâtelet un grand concours d'auditeurs et de curieux. Le roi Itai-méme, Charles YII , accompagné de ses deux plus nobles capitaines, Lsdiiire et Danois, se glissa dans l'auditoire, et donna, pendant la durée du plaidoyer, des marques non équivoques de sa satisfaction et de l'hilarité que lui causait ce procès burlesque. Gauthier Bardou , dans son Mirouer du barreau français ,
ouvrage remarquable , et qui pourrit mmuscrit^ dans les combles de la Bibliothèque royale , nous a conseryé Texorde de ce plaidoyer, que nous allons essayer de reproduire en français moderne , pour la plus facile inteDlgence des lecteurs.
« L'âne de Pierre Féru , dit Tavocat , est d'une des plus anciennes familles du village de Yanvcs : sa noblesse se perd dans la nuit des temps ; les savans chronologistes de Yanyes et d'Issy le font descendre en ligne directe du côté des mâles, de l'âne d*or d'Apulée , et , du côté des femelles , de l'ânesse de Balaam. On lit dans quelques manuscrits des neuvième et dixième siècles , que la fête de Vûne j qui dure presque encore , n'a été instituée qu'en méoioire d'un de ses plus illustres ancêtres. La branche ainée de sa maison est encore en vénération aujourd'hui dans les Indes, et r^[ne avec splendeur à Maduré, où la plus noble des castes du pays se fait honneur d'en être issue de père en fils. Malgré cette origine antique et superbe , le bisaïeul de l'âne de Pierre Féru perdit tous ses privilèges par des événemens qui sont tout-à-fait étrangers à la cause. Il suffit de dire qu'il fut réduit à porter tantôt
du blé au moulin et tantôt des choux au marché. La chronique scandaleuse du pays dit que ce fut par sa faute , et que le libertinage lui fit perdre, en peu de temps, son état et sa fortune* Exemple frappant pour tant d'ànes, dissipateurs des biens qïie leurs pères ont amassés à grand'peine ! Quoi qu'il en soit , ce bisaïeul laissa une nombreuse famille , car la pauvreté n'est, vous le savez, jamais stérile. « On croirait cependant qu'elle dut l'être à voir les malheureuses victimes de la misère , les lieux infects qu'elles habitent, les lambeaux dégoûtans dont elles se couvrent , les vils alîmens qui leur conservent des jours misérables, cette paille immonde sur laquelle elles cherchent vainement dans le sommeil un court intervalle à leurs maux. A cet affreux spectacle dont le riche ne détourne que trop ses regards , il semblerait que la nature dût mourir ou reculer d'horreur au lieu de chercher à se reproduire. Il n'en est pas ainsi cependant ! c'est au contraire dans ces alcôves où la mollesse se repose , et qui , dérobée à l'éclat du jour , paraissent aux yeux éblouis et peu accoutumés aux féeries du luxe , les autels du mystère et- des plaisirs ; c'est dans ces
retraites où Tart s'est épuisé pour servir aux raffinemens de la volupté, où l'or et l'azur brillent et rivalisent, où de ravissantes* cise- Inres rappellent à des sens émoussés et flétris les plus piquantes images ; c'est là , au milieu de ces voluptueux délices , que la nature expire sous son atmosphère embaumée. Ainsi l'a de tout temps réglé la Providence , pour faire sentir aux riches la misère qui leur est propre, et les forcer, à la vue de leurs premiers-nés mourant au milieu de tant de trésors , à soupirer après la fécondité des malheureux. »
Et toute cette haute raison est prodiguée , toutes ces saisissantes images sont déroulées à propos d'un âne ! Nous avons fait perdre sans doute beaucoup à l'exorde de Simon Franquel en le dépouillant de la naïveté originale et agreste de son style , mais nos lecteurs du moins ont pu apprécier le sens véritable des idées empreintes, pour le siècle, d'une si frappante philosophie.
Citons les dernières paroles de l'ayocat et sa péroraison :
« Quoi ! parce que les moeurs sont aujourd'hui si corrompues , que la plupart des fem-
mes sont sans pudeur, et que les hommes sont sans retenue ; parce que le vice marche effrontément tête levée, tandis que la vertu n*ose se produire qu'elle ne soit calomniée ou tournée en ridicule; parce que Tignorance ravit au mérite et au savoir les places et les récompenses qui leur sont dues ; parce qu'un luxe outré couvre d'un éclat trompeur l'abîme où la fortune hâtive et souvent coupable de tant de citoyens est à chaque instant près de s'engloutir; parce qu'enfin une philosophie nouvelle s'efforce d'éteindre dans nos cœurs et dans nos esprits , le flambeau de l'antique et vénérable sagesse , et que le débordement des villes gagne déjà depuis long-temps les campagnes, ma partie adverse s'imaginera que tout est^dlftangé dans la nature? Elle portera le même jugement de l'âne de Pierre Féru, qu'elle porte avec justice de son siècle?. . Qu'elle sache du moins que si la raison s'obscurcit de jour en jour chez les hommes , l'instinct des bêtes est toujours le méme.^ »
En vérité , qui ne croirait , à lire ce frag* ment d'un plaidoyer d'un bout à l'autre écrit de ce style , que son auteur ne soit pas un de nos contemporains ? Les vices qu'il signale ,
i>u PALAIS DE JUSTICE. rsSg
les peintures qu'il ose tracer de la dégradation des mœurs , tout cela a^t^il cessé d'être vrai depuis Tannée i455?
Simon Franquel et sa harangue obtinrent un succès prodigieux ; mais les juges du Ghâ* telet ne lui donnèrent pas cependant gain de cause , et il fut obligé d'en appeler au Parle* ment , qui réforma la sentence et renvoya les parties dos à dos. Cette espèce de victoire augmenta la popularité de Tavocat , et le roi , qui l'avait entendu ^ « en fut si merveilleusement touché , dit Gauthier Bardou 9 qu'il lui fit expédier des lettres de conseiller privé en la cour du Louvre. »
— Ms^tre Franquel , lui dit Charles^ YII en lui donnant sa première audience, vous m'avez véhémentement intéressé dans votre cause de Tàne; mettez le môme zèle dans toutes celles dont je vous chargerai.
— Sire , j'y ferai mes efforts » répondit Si* mon; et, puisque votre majesté le désire, je tacherai de ne jamais perdre de vue l'âne de Yanves , lorsque je parlerai devant la justice.
La perspicacité et l'excellent jugement de Simon Franquel furent mis à une épreuve singulière, quelques années après l'incident que
24o LA CHRONIQUE
nous venons de rapporter. La marquise de Saint-Yves , tante de la belle Agnès Sorel , maîtresse de Charles VII , avait reçu , de deux officiers anglais, une valise en dépôt. Ces gentilshommes lui avaient fait promettre , devant témoins , de ne s'en dessaisir que lorsqu'ils viendraient la lui demander ensemble. L'année suivante , Fun des deux étant venu la demander, la marquise la lui restitua, sans se rappeler la condition imposée et con<sentîe. Bientôt, le second dépositaire vînt répéter de son côté la valise , disant qu'elle renfermait des valeurs immenses , et qu'il rendrait madame de Saint-Yves responsable de sa perte ^ si elle ne lui était restituée. *
La marquise , assignée devant le bailli de Touraine , se trouvait dans un grand em* barras. Elle en écrivit à sa nièce , qui lui envoya Simon Franquel , par le conseil , et avec l'autorisation du roi.
— Votre cause est des plus simples , madame la marquise , dit l'avocat ; paraissez et déclarez que vous êtes prête à rendre la valise , mais à condition que le demandeur sera assisté de son compagnon , puisqie vous n'avez réellement promis de la remettre
DU PALAIS DE JUSTICE. a!^i
qu'aux deux propriétaires , lorsqu'ils la récla-< meront de concert.
Ce moyen parut excellent à la marquise ; elle s'en servit et gagna sa cause. Dans sa reconnaissance, ou même par quelque autre sentiment qu'il serait au reste facile de supposer, madame de Saint- Yves offrit sa main et sa fortune à Simon Franquel , qui , en faveur de cette alliance, et grâce à la protection de la toute-puissante nièce Agnès, devint se* néchal de Touraine, grand bailli de Chartres et conseiller aux conseils privés du roi.
Simon Franquel mourut- dans un âge avancé, à sa terre de Saint- Yves , où il avait survécu à sa femme de vingt années au aioifi3. Le roi Louis XI, qui avait succédé à Charles YII, son père, ne passait guère de printemps au Château de Loches sans aller visiter le vieux conseiller Franquel , que , dans son style diplomatique et vulpinien, il avait appelé le vieux cheval de Troie , faisant ainsi allusion aux recettes et avis que le jurisconsulte avocat ne manquait pas de donner dans toutes les occasions difficiles.
AAN M LA YAGQDEMI.
Le 1 3 de mars de Tannée 14769 toute la population de la ville d'Arras était en émoi. Cette place importante, qui appartenait à Marie de Boui^ogne, fille de Gharles-le-Téméraire, était convoitée depuis long-temps par Louis XI, et le rusé monarque français, au milieu d'une trêve en laquelle U n'avait pas foi , avait cru le moment favorable pour y envoyer des émis-
saires chargés de délerminer les habitans, par promesses et douces paroles , a se jeter dans les bras de la France.
C'était l'arrivée de ces étrangers, dont la mission n'était plus un mystère , qui portait le trouble et la confusion dans le peuple. Les riches bourgeois, le corps des marchands, les gros artisans et les chefs de corporations tenaient pour Marie de Bourgogne; mais les ouvriers , les oisifs et les gens de petits métiers faisaient des vœux pour la réunion à la France. Tant il est vrai que le menu peuple fut de tout temps amoureux de la nouveauté politique et du changement de maître et d'état.
Tandis, cependant, que, sur tous les points de la cité , par les rues , sur les places , aux promenades , et jusque dans les églises , on ne voyait que des groupes de raisonneurs se former, se dissoudre et se reformer de nouveau, soixante botti^eois des plus éloquens et dés plus influens d'Arras se dirigeaient processionnellement vers l'Hôtel-de- Ville, où les attendaient déjà les envoyés du roi français. En tête de ces graves citoyens marchait un bomme dont les traits imposans, la c<mt&-
nance austère et calme , révélaient la force d'âme, la pureté des conyictions et le profond amour de la patrie ; cet homme était Jean de La Yacquerie, avocat, prud'homme de la cité, et chevecier (premier marguiilier de la cathédrale d'Arras ).
Arrivés dans la vaste salle de rHôtel-dc* YUIe, les soixante bourgeois prirent place. Jean de La Yacquerie s assit devant le bureau sur lequel étaient symétriquement rangés les sceaux de la ville et du duché de Bourgogne , de gros encriers d'argent massif, de nombreuses feuilles do parchemin et un sablier colossal.
Bientôt les envoyés de Louis XI furent introduits. Ils étaient au nombre de trois , mais UD seul, Pierre de Berthène, bailli de Gisors, prit la parole et énuméra longuement les raisons qui devaient déterminer les habitans d'Arras à se soumettre au roi et à la couronne de France. Leur intérêt commercial , la sécurité de leurs personnes et la conservation de leurs biens , que les interminables guerres de Louis et du duc de Bourgogne compro^mettaient à chaque rupture ou tin de trêve , telles furent les considérations sur lesquelles
!246 LA CHKONIQUB
iasista plus vivement Torateur, coonne Itri semblant devoir faire pour la ville d'Arras une nécessité de sa réunion à la France.
— Et nos sermens, messire? interrompit La Yacquerie. Croyez-vous qu'un vil intérêt nous en puisse délier^ et nous lave j.amaîs ea aucun cas de Finfamie du parjure ?
Le bailli de Gisors prit dé nouveau la parole, et chercha à atténuer l'effet de cette brusque interrogation , en ébranlant la fidélité que les bourgeois d'Arras voulaient garder à Marie de Bourgogne ; son éloquence cauteleuse ne put prévaloir contre la rigide persistance des représentans de la cité.
— Allez reporter au roi de France, messire, dit La Yacquerie en terminant un discours ou il avait réfuté les principes de désobéis*sance invoqués par le bailli de Gisors , que les boui^eois d'Arras Thonorent et le respectent comme un grand prince , mais qu'ils ne peuvent en conscience fouler aux pieds des senmens solennellement prêtés, pour passer sous son obéissance. Dites-lui biei> que ni les menaces, ni les promesses brillantes ne pour^ ront ébranler notre résolution. On cherche ,
BU FALAIS DE JUSTICF. 24?
nous le savoDs (à Tinsa du monarque français, sans doute) , à détourner le peuple d* Arras de ses devoirs : Tor et la corruption cir«ealent dans les dernières classes des citoyens ; mais songez-y, messire , tant que FarsenaL de h ville contiendra soixante lances et hallebardes, il se trouvera soixante bras pour s'en sendr, et défendre la bannière de Bout^ogne qui flotte au haut de nos remparts.
— N'est-ce pas vrai , mes compagnons ? dit La Yacquerie en se levant avec un geste plein d^une résolution calme et vigoureuse.
— Oui r oui r nous mourrons pour notre serment! répondirent tous les bourgeois, animés de ses convictions et de son courage.
— Que sur vous retombe la faute ! dit le bailli de Gisors d'un ton qui dissimulait mal sa colère. Puis les envoyés de Louis XI se r^ tirèrent silencieux pour sortir inunédiatement d'une ville où la foi jurée était défendue avec une si rare énei|;ie.
Une année après , en i477f Charles*le-Téméraire succombait aux champs de Morat , et la vUle d'Arras, sommée par une armée française, était obligée de se rendre.
2^i LA GHROiriQVE
La souveraîoeté de Loui^ XI y fut recoanue alora 9 mois non sans une opposition violqote de quelques notables citoyens , an premier rang desquels se trouvait encore Tinflexible Jean de La Yacquerie.
Mais telle est la puissance de la vertu , que ceux qui s'éloignent le plus de ses erremens , la recherchent et Tattirent d eux. Â peine en possession d'Arras, Louis XI s'empressa de iaire venir a Paris le citoyen qui avait apporté à Texécution de ses projets une si courageuse résistance. La Yacquerie s'attendait à paraître devant un juge vindicatif et sévère ; il fut accueilli par le roi avec une bienveillance presque voisine de la cordialité. Louis le fit loger dans son palais du Louvre ; il l'hébergea , voulut être son hôte , devint bientôt son disciple, puis son ami, et la charge éminente de premier président au Parlement de Paris étant venue a vaquer en 1 48 1, il voulut que le bourgeois d'Arras, l'avocat qui s'était montré son inflexible adversaire, montât sur les fleurs de lis, et rendit la justice en son nom.
Un tel choix devait étonner la cour : on osa en reprocher l'étrangeté à Louis ; on lui rap* pela la persistance avec laquelle La Yacquerie
l'était opposé à la réunion de sa ville natale à la couronne.
•— Qu'importe ! répliqua Louis ; La Yacqaerie s'est comporté alors en sujet loyal et fidèle; nous sommes aujourd'hui son roi, et il nous servira comme il a servi notre cousin de Bourgogne.
La Vacquerie n'accepta pas sans hésitation Imsigne honneur que le roi lui voulait faire. Il fallut des sollicitations vives ^ des ordres preisans pour le déterminer à se charger d'un emploi qu'il redoutait de trouver au-dessus de ses forces. Il se décida enfin; mais, en faisant connaître au monarque qu'il obéissait à la volonté suprême :
— Sire , lui dit-0 , permettez-moi de vous déclarer qu'il est une chose désormais à laquelle j'obéirai plutôt qu'à vous.
>— Et à qui sera-ce , monsieur le premier président ? demanda Louis.
— A ma conscience !
Et cette noble pensée n'était pas seulement sur ses lèvres alors ; il fit voir bientôt qu elle se trouvait profondOmcnt gravée dans son cœur.
25o LA GHRONIQDB
La Yacquerie , une fois premier président du Parlement de Paris , quitta le Louvre et ses réunions somptueuses : U n'y eut plus pour lui de fêtes splendidea, de longs banquets , de douces causeries et de joyeux propos ; la retraite , le silence , une austérité de mœurs comparable à ce que Tantiquité offre de plus sublime, composèrent désormais sa vie.
Il prit son logement dans une petite rue du quartier Saint-André-des-Ârcs , la rue de THiirondelle. Là , à peu près au milieu de la me , on voit encore un petit hôtel noir et sombre, dans la cour duquel on entre par une porte basse : c'était là le logis du premier président de Paris ; c'était là que le chef de la magistrature française s'était confiné avec sa famille , n'ayant pour tout indice de sa dignité que les quatre P sculptés sur le haut de la porte , et qui signifiaient Premier Président du Parlement de Paris.
L*ameuMement de l'hôtel de la présidence était du reste parfaitement en harmonie avec sa physionomie extérieure. Une tapisserie de Flandre, pompant incessamment l'humidité des murs, quelques escabeaux de bois sculpté,
DU PALAIS DE JUSTICE. 25 f
UD grand crucifix de fer suspendu au milieu du salon , ou parloir, comme Ton disait alors ; dans la chambre du président, un modeste lit , des tabourets recouverts de cuir de Hongrie, et une table de chêne à pieds tors et évasés , voila en quoi consistait tout le mobilier du premier magistrat de la France.
Et cependant La Yacquerie , comme ses prédécesseurs, comme ceux qui lui ont suc^^ cédé 9 touchait des émolumens assez considérables pour le temps : six écus d'or étaient alloués chaque mois au premier président du Parlement ; mais , par avance , l'emploi était assigné de cette somme mensuelle. La Yacquerie, en la touchant, en faisait trois parts : une part était pour les frais de sa piaison, pour l'entretien de sa femme , de ses enfans et de ses seiSriteurs ; la seconde était consacrée aux hôpitaux, non pas de Paris seulement, mais de toute la France : la troisième, La Yacquerie la gardait pour lui en réserve, et voici de quelle manière il l'employait.
Il aTait acheté dans l'Ile Notre-Dame ( tic Saint-Louis aujourd'hui) , un petit terrain où il s'amusait à cultiver de belles fleurs et quel*ques arbres fruitiers qu'il avait fait venir de
2^2 LA CIIKONIQUE
son cher pays. Chaque soir, dans la mauvaise comme dans la belle saison , il sortait de la rue de THirondelle , vêtu en bourgeois, pour se rendre à son petit verger ; c'est ainsi qu'il rappelait. Mais ces pérégrinations quotidiennes, qui se prolongeaient quelquefois bien avant dans la nuit , n'étaient que d'ingénieux prétextes inventés par sa charité. Souvent, quant, au logis de la présidence, on le croyait occupé à greifer les jeunes arbres plantés de ses mains, ou à arroser ses tulipes favorites , il était assis au chevet de quelque pauvre malade abandonné; il distribuait dans quelque hôtellerie son intelligente aumône à de malheureux voyageurs ; il écoulait attentivement la requête de quelque plaideur sans appui, qui, dans la ville, avait reconnu le premier président à ses bienfaits, comme , au Parlement, on le reconnaissait à sa robe et au cortège imposant de ses massiers.
Tant de hautes et rares vertus acquirent bientôt à Jean de La Yacquerie une prodigieuse influence dans le Parlement de Paris. Les anciens de ce corps puissant n'avaient pas vu, sans un profond déplaisir, le roi choisir un obscur jurisconsulte de l'Artois
DU PÀLàlS DE JUSTICE. 5)53
pour le mettre à leur tête. L'affabilité de La Yacquerie, sa droiture, son grand sens, son parfait désintéressement surtout, n'avaient pas tardé à désarmer la prévention de ceux mômes qui, sans examen, avaient résolu de se poser* ses ennemis, et bientôt tout d'une voix le Parlement avait reconnu le mérite de l'homme de bien que l'omnipotence royale lui avait donné pour guide et pour chef.
Une circonstance politique vint alors prouver à Paris et à la France qu'il existait une seule et même communion de dévouement et de zèle pour les intérêts de la patrie , entre le premier président et les conseillers de ce grand corps : le fait que nous allons rapporter tirera, nous l'espérons, quelques vernis de nouveauté des paroles mêmes d'un auteur trop n^ligé de nos jours , et que nous saisisr sons avec empressement l'occasion de citer. Yoici comment François Dubouchel rapporte ce fait dans son curieux ouvrage, la Bibltothé-que du Droit.
c Le roi Louis XI, bien qu'autrement il fût prince fort entier en ses opinions, se soumettait néanmoins à la raison , quand , avec le
254 l*^ CHRONIQUE
respect qui lui était dû , on la lui faisait voir. Gomme il avint une fois qu'ayant usé de grandes menaces contre sa cour de Parlement, fondées sur le refus fait de vérifier certain édit inique et pernicieux, la plupart de messieurs de la Cour l'allèrent trouver en la compagnie du sieur de LaYacquerie, premier président , lequel » portant la parole au nom de toute la plus câèbre compagnie qui fût en toute la chrétienté , le supplia de prendre en bonne part le refus fait par la Cour de vérifier son édit, et ne l'interpréter point à faute de respect , fidélité et obéissance. Et , pour lui montrer le regret qu'ils avaient de ne le poupouvoir servir en cette occurrence à sa volonté, ajouta qu'ils étaient venus lui remettre librement leurs offices , plutôt que de faire brèche à l'honneur de ce grand sénat , et qu'il leur fût jamais reproché d'avoir, par crainte de perdre leurs offices, crédit et autorité , fait chose contre leur honneur et conscience. Un tyran les eût pris au mot, et au lieu d'iceux en eût mis d'autres à sa fantaisie, qui eussent efiectué toutes ses volontés, bonnes ou mauvaises , justes ou injustes, et au partir de là, eussent fait un beau ménage. Nos rois,
mémement de Festoc de saint Louis , ne yiveot pas de celte sorte ; et je dirai franchement qne ce prince montra en cet acte un trait de grande prudence, et pratiqua bien à propos un proverbe qu'il avait ordinairement en la bouche , et qui mérite de n'être pas mis en oubli : — Que quand Torgueil et la présomption marchent les premiers, honte et dommage les suivent de près ; — car, voyant la résolution de ces gens de bien , des premiers de son royaume, et considérant que c'était pour son bien qu'ils lui conseillaient , et non pas pour leur particulier ; qu'un bon roi doit plutôt acquiescer à la justice et à la raison qu'à sa propre volonté , au lieu de les rudoyer, leur parla fort gracieusement, et leur dit qu'il avait été surpris par l'importunité de quelques-uns à qui il n'en savait point de gré ; mais qu'il les tenait pour ses bons et affectionnés serviteurs ; qu'ils continuassent à faire leurs charges en-.geps de bien : que pour lui , il leur serait bon roi , et jura que de sa vie il ne les contraindrait à faire chose contre leur conscience.
« Cet acte » ajoute le naïf narrateur, fut de
a 56 LA CHRONIQUE
bien grande importance pour maintenir en l'obéissance de la raison le roi, qui autrement aurait toujours usé de puissance absolue. >
La Yacquerie survécut de quelques années à Louis XI , et prit une part active aux principaux actes de la régence de madame de Beaujeu , sœur et tutrice de Charles YIIL En toute occasion, dans les plus délicates circonstances, il se montra constamment ami sincère et dévoué du peuple, et combattit pour ses droits ^ pour sa liberté et pour son bonheur autant que le pouvait faire un magistrat au quinzième siècle ; aussi sa mémoire doit-elle être éternellement chère à la France, comme son exemple est un des plus beaux que se puissent proposer les hommes éminens .que la «confiance du pouv6ir appelle à distribuer la justice à leurs concitoyens.
La -Yacquerie, après avoir vu sa femme et ses enfans descendre au tombeau, fut luir même, en 1497» atteint par la mort dans un âge assez avancé. On remarque qu'an moment où il rendit le dernier soupir, il dictait à un greffier du Parlement, assis à son chevet, l'en-
DU PALAIS DE JUSTICE. a5'J
registrement d'un édit ayant pour but d'aller en partie les charges sous lesquelles succombail le pauvre peuple.
Michel de l'Hospital , cet autre grand homme^ a fait en deux mots le plus bel éloge de La Yaequcrie : < Rien n'a manqué a sa gloire comme magistrat , dil-il , puisqu*après avoir constamment vécu juge int^e, il a reudu le dernier soupir dans un honorable ^tal de pauvreté. »
U CABOni DE lARU lOlIIISIER.
Maître Jean-Elicnne Boursier était un homme d'une prodigieuse activité. Il ne songeait qu'à une seule chose dans ce monde, à
faire rentrer les deniers qu'il avait déboursés pour payer son office d'avocat au Parlement Au commencement du rè^ne du gracieux Henri de Valois , sous lequel il avait le bonheur de vivre et d'exercer sa profession ,
s6o LA CHRONIQUE
on avait beaucoup augmenté le nombre des aTOcats. On estimait qu'il y en avait alors bien près de dix fois plus que sous le roi Louis XIL U fallait donc redoubler de zèle pour avoir sa part des salaires que se disputait un personnel nombreux et sans cesse en mouvement. Les querelles politiques dont ces temps étaient infestés ne venaient que trop souvent se jeter i la traverse des affaires. Toutes les arquebusades et tous les coups de dague ne se donnaient pas seulement pour monseigneur de Guise et pour le roi , pour la croix de Lorraine ou pour la fleur de lis ; ou savait fort bien cacher les intérêts privés derrière ces grands différends , et Ton vidait au coin d'une rue ^ sous quelque porche obscur ou bien à la clarté d'un réverbère , des questions qui n'étaient pas du ressort des armes. Celte manie guerroyante faisait le désespoir de maitrc Jean-Etienne Boursier, docteur de l'un et l'autre droit (m tUroqw jure) , et qui, pour se donner plus de relief, avait voulu pousser ses études au-delà des licences , dont 66 contentaient alors, comme on le fait encore aujourd'hui , plusieurs de ses collègues. U ne pouvait assez déplorer cette rage funeste qui,
dîsail-il , meltait sans cesse des flots do san|^ â la place des flots d'encre qui devaient couler seuls dans ces circonstances ; il slrritait ùL se lamentait sur le discrédit où était tombée la plume ^ honteusement chassée par Tépée , la hallebarde , le poignard ou Tarquebose , au grand détriment du respect dû ans lois et aux édits. C'étaient là de grands et profimds sujets de chagrin pour le digne homme , fort attaché aux vieilles coutumes , et qui regrettait les paisibles audiences dont on avait gardé le souvenir defMiis le roi Louis XII. Des innovations y toujours dangereuses à ses yeni , venaient encore accroître son dépit. Depuis huit ans déjà Tannée ne commençait plus à Pâques comme jadis : on en avait fixé Touverture au >«' janvier. Vainement s'appuyait-oo sur la nécessité de corriger le calendrier pour le mettre d'accord avec les équinoxes; vainement as8urait*on qu'on s'était aperçu de leur précession et du dérangement qu'eUe apportait dans les diverses époques de Tannée , ces raisons touchaient peu les hommes de la nature de maître Jcan-Elienne. Plusieurs papes s'occupèrent de cette reforme , et Grégoire XllI la fit exécuter. Âpres dix années de
â6a LA CHRONIQUE
calculs de la paK des plus habiles astronomes, un nouveau calendrier venait d*ètre arrêté et publié avec ses corrections, par ordre du souverain pontife. Dix jours furent retranchés de cette année. A Rome , le 5 octobre fut compté pour le 1 5 de ce même mois.
En France , cette correction avait été ré^ comment admise par lettres*patentes du 3 aovembre ; ces lettres avaient ordonné que le 10 décembre serait, sur la même base, compté pour le ao.
Il y eut à ce sujet des plaintes nombreuses. Maitre Jean-Etienne Boursier éclatait en gé» missemens ; il voyait dans cette révolution de Talmanach la ruine des affaires publiques et le trouble des transactions particulières. 11 y avait quelque chose de vrai et un fond de légalité dans l'exagération même de ces plaintes ; il devenait dès lors certainement beaucoup frfus difficile de se reconnaître dans le labyrinthe des dates anciennes.
Ce fut sous l'influence de ces pénibles impressions, dans la matinéeidu 12 décembre i58a , lequel jour portait la date du2U par le calcul nouveau qu'avait décrété le pape , que se leva maitre Jcan-Klicnne Boursier. C'était
un homme d'environ cinquante ans , de taille haute, maigre, cachant son front chauve sous, une épaisse calotte de velours garnie de me* nuvair, prétention aristocratique qui avait plus d'une fois fait sourire les nobles plaideurs qui venaient le consulter. Son visage portait encore les traces d'une mâle beauté , et la moustache grise qui se relevait en un double croc sous son nez aquilin , donnait à sa physionomie une allure de fierté chevaleresque qui contrastait visiblement avec les habitudes de son état. Une barbe assez co« quettement taillée en pointe alongeaU singulièrement sa figure et lui donnait quelque ehose de celle du héros de Cervantes. On était fort matinal chez, maître Boursier. Le marchand drapier qui demeurait en face de la maison que l'avocat occupait tout entière, rue Béthisy, pouvait tous les matins voir briller, bien avant le jour, par la petite fenêtre ogivée du rez-de-chaussée, la lueur de la lampe du laborieux jurisconsulte. Dès m heures on entendait son pas retentir dans la maison; et madame sa femme ainsi que mademoiselle sa fille n'auraient pas voulu risquer de se laisser devancer par lui. Personne
â64 LA CDROMIQUX
ne devait songer à dottnir, lorsque le pairon commençait sa jouméer
Madame Boursier n'était pu de ces femmes d'aTOcat dont un prédicateur avait dit en pleine église : « N'est-il pas beau de voir la femme d'un ayocat qui a acheté son oflSee , et qui n'a pas dix livres de revemi, sliabiUer comîme une princesse , étaler l'or à son cou , à sa tôle et à sa eeinture? Elle est vêtue sni«* vant son état, dit-eHe, qu*eUi atife à lotis U$ dtahli», êUê et soa étal/ Et vous, monsieur Jaoques, vous lui donnez l'absolution ! Sons doute, elle dira : Ge n'est pas mon mari qui me donne de si beaux vètemens , mais je les gagne a la peine de mon corps. A trmle mUk ékMei «m téUe peine! » Heureusement , ces belles oboses se débitaient en latin de sacristain i de leUe sorte que les dames ne comprenaient pas les galans prc^s quV)n leur adressait ainsi du haut de la chaire d'indulgence et de vérité.
Madame Boursier était «ne matrone dont la régularité était en grand renom dans font le quartier et même parmi le Parlement. Elle portait toujours le costume de la reino-mère, seulement sa fraise était de point fort ordinaire ; sa robe noire était de tirctaine , et son
bomief rond était fait d'une futaine si bien apprêtée, que rien ne poutait en déranger la rigidité symétrique. L'extérieur de cette véné* rable dame était digne de cet app weil ; elle atait quelques années de moins que son mari ; elle était presque aussi grande que lui , et son embonpoint était au premier coup d'oeil la seule chose qui étabUt entre eux une différence réelle.
Une jeune fille était née de ce mariage , et lorsque tous trois ils étaient réunis , on eût pu se croire en présence d'un de ces cadres de l'école flamande représentant une famille de bourgmestres.
Hoe servante , de celles dont Molière nous a conservé le type dans ses Femmeê savantes , un valet, chargé spécialement du soin de la mule qui portait maître Jean-Etienne Boursier à l'audience, un clerc, petit basochien, auquel on donnait dans la maison le titre un peu familier de galopin , formaient tout le domestique du logis. Le jour où se passa la scène que nous allons décrire , maître Jean- Etienne Boursier , vêtu de sa longue robe de serge noire , ouverte par le milieu , et chaperetinée sur l'épaule , ne songea pas , malgré
266 LÀ CHRONIQtE
les nuages qui obscurcissaient son fronts 2 dissimuler le plaisir qu'il éprouvait en voyant tout le monde à son poste de sollicitude et de travail; il descendit lestemeal et en s*appuyant sur la lai^ rampe de bois sculpté Tescalier qui , des appartemens du premier, conduisait à son cabinet d'en bas. L'huis de la maison était ouvert ; les plaideurs étaient déjà réunis en grand nombre au bas des degrés : tous ceux qu'on voyait là appartenaient à cette classe de villageois qui passe les premières heures de la nuit à approvisionner de légumes et de fruits les marchés de la grande ville. Ils se tenaient humbles sous le vestibule , et le jeune clerc croyait pouvoir affecter avec eui certains airs de libre familiarité; on briguait ses bonnes grâces en attendant la venue du maître. La porte du cabinet était ouverte à deux battans.
Lorsque maitre Jean-Etienne Boursier parut , il se fit un silence général : il souriait ; tout le monde se prit à sourire. .
— Très bien ! mes maîtres , dit-il d'une voix solennelle ; il faut se lever de bonne heure, depuis qu'un bref de Rome peut disposer à son gré des jours que le ciel nous
DU PALAIS m JC8TICE. 267
donne . li nous faudra désormais retrancher sur notre sommeil pour regagner les heures que le pape nous enlève.
Cette saillie ne fut accueillie par aucune démonstration ; le nom du pape inspirait trop de respect.
Puis il y eut un instant où Tavocat ressemblait à une divinité comblée d'offrandes : on vit tout à coup sortir, comme par miracle , de dessous les manteaux que ces rustres ne portaient pas encore justes et écourtés comme ceux des gentilshommes , les présens les plus divers. Cç n'était pas , comme au lever de certains riches protecteurs , un étalage de brocarts, de portraits enrichis de pierreries, d'habits splendides , de magnifiques tentures, de vases merveilleusement ciselés, ou d'armes de prix 'y mais c'étaient de bonnes pitances d'œufs, de fruits, de gibier, de quartiers de lard ; des volailles et de grasses éclanches de mouton. Maître Boursier daigna à peinç jeter les yeux sur ces savoureux honoraires. Jeanne, la servante, dont on avait pu voir la rouge et maligne figure se montrer derrière un pilier contre lequel était adossée la grande boite d'une horloge , le plus précieux de tous
268 LA CHRORIQL'E
les meubles de la maison » se chargea de la collecte; elle s'acquitta de cette besogne eu frère quêteur habitué à ce travaik Pendant ce temps, maître Jean-Etienne avait afisé dans la foule quelques paysans aux vétemcns étoffés et cossus , et auxquels il pardonnait d'être Tenus chez lui les mains TÎdes , en fa- Teur de la rotondité qu'il voyait à l'escarcelle pendante à leur ceinture.
Rien ne serait assurément plus difficile que de donner une idée exacte et eomjrfèie du cabinet dans lequel l'aTOcat entra suIti par la foule de ses cliens.
C'était une salle basse, vaste, sombre, froide et dallée en pierres. Un poêle en fonte de forme élevée , ressemblant assez Men à celle d'un vase sur lequel on aurait posé un couvercle conique, paraissait n'avoir été placé là que comme un ornement inutile. Des rayons àe sapin noirci par le temps ne laissaient pas même deviner la couleur de la muraille ; tout était jondié de liasses de parchemins , presque toutes roulées ; à l'extrémité de ces rouleaux , on voyait pendiller ks sigillés de cires de couleurs diverses , les uus cnrubanés avec quelques prétentions; d'au-
Ires attachés à de simples fils , d'autres enfin enrermcs dans des bottes de fer-blanc. Les livres étaient rares ; il y avait cependant là un ou deux volumes in-folio; Tun était le Corps du Droit f Tautre une Bible nouvellement imprimée ; quelques manuscrits déliés témoignaient des études du maître de céans. Une lampe de cuivre qui tombait du plafond , comme les lampes qu'allument les juifs pour (aire le premier repas du sabbat, éclairait seule de si bon matin cette pièce qui prenait jour sur la rue, par une fenêtre étroite, mais longue 9 surmontée d'un cintre brisé et garnie de petits carreaux.
Un vaste encrier en cuivre doré et ciselé occupait le milieu d'une table qui régnait dans toute la longueur du cabinet et en oc* cupait le milieu. Sous les nombreux tas de papiers qu'elle supportait, on pouvait découvrir qu'elle avait été jadis recouverte d'une basane noire dont de rares lambeaux étaient encore attachés à quelques clous dorés. L'avocat occupait le milieu de l'un des côtés de cette table ; il était assis sur une chaise a dossier de bois sculpté , et qui lui permettait de dominer tous les objets qui l'entouraient ; un
270 lA GHftONIQUE
pupitre de bois de chêne , semblable à un lutrin d'église , était placé devant lui ; au-des« sus du pupitre, on voyait deux sabliers , Tun de verre façonné, Fautre de filigrane d'argent. Autour de maître Jean Boursier, se dressaient des piles de sacs de toutes les dimensions , tous béans , étiquetés et remplis de papier ; il en était littéralement flanqué ; il était même le centre d'un cercle d'escabeaux qui en étaient aussi surchargés. Le long de cette table unique régnaient deux bancs de même longueur qu'elle , et dont les lignes n'étaient interrompues que pour encadrer la chaise sur laquelle trônait le docteur dans l'un et l'autre droit. En face de lui, était assis le petit basochien. Maître Jean Boursier prétendait qu'il ne fallait pas s'embarrasser d'aides nombreux. Un seul lui suffisait; et bien qu'on lui mesurât à chacun de ses repas avec une sévère parcimonie les rations alimentaires, le patron trouvait encore cette dépense trop lourde; lorsque le rôti était posé sur la table , le ba* sochien se levait et sortait ; point n'était besoin de lui faire le moindre signe; il savait son devoir. Le patron avait encore un autre sujet de répugnance contre les clercs ; il avait cou-
nu PA.LA.IS DE JUSTICE. ^27!
tume de répéter que leur présence ne valait rien sous le toit qu'habitait une jeune fille. Les divers cliens occupèrent le double banc qui était disposé près de la table ; chacun eut son tour; chacun mit la main à Tescarcelle, et Tavocat jetait de temps en temps un regard complaisant sur une double pile de pièces de monnaies qui avait déjà atteint une hauteur fort satisfaisante. Il était intéressé ; mais il savait être discret, et il se gardait bien de suivre l'exemple de plusieurs de ses con* irères qui se vantaient déplumer les oies , c'està-dire de dépouiller ceux qui leur confiaient leurs intérêts. Répondant à ceux qui leur adressaient des reproches à ce sujet : « Notre office nous coûte cher, il faut se compenser j se revi^baurser. • Certains magistrats passaient pour être les complices de ces désordres ; et le même prédicateur dont nous parlions tout à l'heure leur tenait ce rude langage : « Et vous , messieurs de Parlement , quand vous afvez consommé quelques fourberies , si vous avez un procès , il faut que vous invitiez les avocats à boire, et que vous donniez une robe à leur demoiselle. » Et il ajoutait en parlant aux avocats : < Vos confrères ne vous disent-
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ils pas : Vous avez bien fait , vous hn avêz ïrien fait deéployer ses escm; il semble un grand pape ^ tard. 9
Un autre prédicateur s'écriait : « Il n'est point de princes , il n'est point d*é?éques ni de marchands qui ne puissent être ruinés par les procès. Les animaux qui rongent let bourgeons des lignes et autres fruits de la terre font beaucoup de maux; mais ils n*en feront jamais autant qu'un mauvais avocat fripon , un procureur cauteleux et un gros usurier. »
Maître Jean^Etienne Boursier avait dû ne pas sortir des bornes légitimes , sa dignité était sauve, et ses intérêts n'étaient pas froissés ; il plumait aussi Foie , mais sans la faire crier.
Le jour était venu , et Tavocat , après avoir congédié ses clieoa de la campagne , se préparait à se rendre aux plaids.
Tout à coup les dalles de son cabinet résonnèrent sous un bruit d éperons, et Ton vit entrer dans cet asile tout poudreux de chicane un cavalier de haute mine , portant un pourpoint de velours tailladé, un haut-d&-chausses de soie , un col de dentelles et je petit manteau
que les mignons de Fhôtel du roi avaient mis â la mode. Malgré tous les efforts qu'il faisait pour prendre un air martial , il y avait en lui quelque chose d'efféminé. Dès que maître Jean -Etienne Boursier eut aperçu le nouveau venu, H voulut se lever.
— Restez, maître, lui dit celui-ci, restez; commandez à ce petit malavisé de sortir, et prêtez-moi quelque attention.
Sur un signe , le basochien se leva , sortit en courant , et non sans avoir fait sournoisement la grimace au maître et au visiteur.
— Qu'est-ce donc, monseigneur, reprit l'avocat , que vous soyez ainsi venu de votre personne , au lieu de m'envoyer votre intendant , M. Bertaud , avec lequel j'ai coutume de traiter vos affaires ?
— Encore un coup , si vous voulez savoir, maître , écoutez ou plutôt lisez.
L'avocat saisit un parchemin qui lui était présenté déroulé, le parcourut des yeui , puis un sourire fin et narquois éclaira sa figure*
— Ceci n'est pas sérieux , dit-il ensuite ; nous paraîtrons devant M. le sénéchal d'Evreux ; et j'espère que , sur le simple aspect ,
il vous dispensera de toMe prediiction 4e preivreB. Vous, monse^aenr, accusé de... la sorte ! AlloBs , c'est impsissible. Cesi pour iroits amener à uae séparation amiable.
— Mais enfin, s'il fallait aulnr cette détestable épreuve, savez-vons bien que j'aimerais mieux me voir condamner... Il est vrai que les frais du procès sont les rires de la cour et de la ville. Je plaiderai donc : je me défendrai; et puisqu'il le faut , je prouverai à madame ma femme que je suis bien son mari» et, malgré ses calomnies , en élat de l'être , si cela me plait. Corbleu I nous verrons.
Et il se rejeta fièrement en arrière sur ses hanches.
Il est certain que la tournure du cavalier était tout-à-fait favorable A sa défense, et maître Jean-Etienne n'avait pas de peine à faire passer dans l'esprit de son client la cou-viction qu'il portait dans son cœur.
Après lui avoir expliqué quelques détails de procédure , il allait le congédier, lorsque celui-ci s'écria subitement :
— * A propos, maître Jean-Etienne, j'ai deux aâaires au lieu d'une ; voici un autre grimoive que m'a remis un sei^ent de la Grand'Cham-
bre, et que je n*ai pu déchiffrer; je crois, Dieu me damne, qull est écrit en latin. Tenez.
— Assurément , dit Boursier après avoir lu le parchemin , cela vient de droit écrit ; mais le cas mérite de ne pas être négligé. Par cet acte, une jeune et gentille paysanne « du nom de Madeleine Bichut , votre vassale dans votre domaine de Pontévrin, vous cite devant le bailliage , comme vous étant rendu coupable de viol par séduction et violences sur sa personne, et elle vous fait injonction de reconnaître pour vôtre, un enfant du sexe masculin qu'elle vient de mettre au monde.
Quand le gentilhomme eut entendu cette explication que lui donnait maître Boursier, sans rien perdre de son sérieux, il se laissa aller à un rire tellement fou, que le basochien, la servante , madame et mademoiselle Boursier accoururent; on crut qu'il était pris du haut mal et qu'il faudrait le faire toucher par le prieur des capucins de Saint-Maur, qui avait alors le privilège de guérir cette maladie.
Lorsque son client eut fini de rire, maître Boursier rédigea ainsi sa consultation :
c Prendre pour avocat contre votre femme
^'j6 LA CH&f>NIQU1S DU PALAIS DE JUSTICE.
ifai TOUS accuse de ne pouvoir remplir vos devoirs de mari , Madeleine Bichut qui vous accuse de paternité lillégitime ; et contre Ma* deleine Bichut, vous faire défendre par votre femme. »
Cet excellent avis valut à maître Jean- EtiennC' Boursier trente écus d'or, frappés au t)oin du roi.
IJUTRI OVIDB GALIlCnET.
Le 9 d'octobre de Tannée 1 5oo, la rue de la Yieille-Bouclerie, située à la descente du pont Saint-Michel, du côté de TUniversité, était plus fréquentée que de coutume*. On voyait descendre de la rue de la Harpe des nuées d'écoliers, de pages et de cuistres de collège , qui , s'agaçant entre eux et se disputant en grec et en latiui, attiraient rattcntion des pas-
2^^ hX CHRONIQUE
sans. Avec eux cheminaient aussi des artisans endimanchés, des ouvriers imprimeurs et parcheminiers , des villageois vêtus de leurs habits de fêtes , et de jeunes filles au teint vif et brun, à l'allure pimpante et au sourire aggressif.
Tout ce populaire, divers de langage comme de mœurs , se rendsât processionnellement à la ville de Saint-Denis , près Paris , en passant par le Palais-de- Justice , où il se grossissait encore desclere&de la basoche, des scribes du Parlement et des garçons orfèvres de la Cité. Cette foule traversait bruyamment la rue de la Barillerie, le Pont-au -Change , le Châtelet, la rue Saint-^Denis , son faubouig et la chaussée Saint-^Lazare , brisant par--ci par-là quelques vitres, vociférant après les coches et les brouettes , s'injuriant à la traversée des halles avec les poissonnières , les herbagères et les écrivains des charniers , et blasphémant en cœur contre Dieu , s'il pleu*vait; contre le prévêt des marchands, s'il arrivait quelque eseonade du guet pour maintenir Tordre, rudement compromis par ces pérégrinations annuelles. •
Ici il faut dire pourquoi écoliers, baso*
DU PALAIS DB JU&TICE. ITjg
chiens , orfèvres , vflageois, artisans, pages et fillettes entreprenaient , ce jour plutôt qu'un antre, le voyage de Paris à Saint-Denis : c'est que la fâte de Tapdtre des Gaules , du grand saint Denis, décapité selon la croyance popu- Mre^ se célébrai I régulièrement le 9 octobre, et qa'à cette occasion, une feire renommée se tenait de temps ImméoKHial dans cette tille voisine de Paris.
La Ibire de Ssiint-Denis étmt alors ce que de nos jours est à pea près la foire de Leipsick. On s'y rendait de toutes les parties de TEa^ rope : là se* trouvaient des marchands de bine de Ségovie, des marchands d^étoffes d'Astracan et de Moscmt ; des négocians hollandââs , allemands , portugais , suédois, tontbards , florentins et juils ; 00 y voyait jusqu'à> des Polacres (que nous nommons mainte^ nant Polonais) , des Grecs , des Egyptiens et~ des Turcs; ehacun avec les marchandises et' les produits de son pays. La foire de Saint* Denis était une image animée de l'antique tour de Sabel , avec son mouvement , son bruit , ses diversités de langues et de vètC" mens.
Au milieu de tous ces marchands, placés ^
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les uns sous des tentes , les aulres dans de» échoppes , plusieurs à la belle étoile , se mouvait une foule considérable composée d*ha^ bitans de Paris surtout , et des enmons. Ce n'était pas cependant la diversité des marchandises qu'on y étalait qui attirait exclusivement ce £k)t des badauds ^ des écoliers et des jeunes filles : qu'importaient aux premiers les belles éditions de Bruges et de Genève étalées par les successeurs de Colard Hansion et de Barthélémy Bruyer ; que fasaiënt aux seconds les belles armes damasquinées à Bagdad ou à JafiSai, et les dernières', qu'eusseotelles donné des beaux livres ou des précieuses armes ? Mais , à la foire de Saint-Denis , les jongleurs , les baladins , les escamoteurs , les chanteurs de complaintes et les montreurs de curiosités abondaient sur le champ de foire ; on pouvait non seulement rire y s'ébattre , danser, s'ébaudir, mais encore tout dire et tout faire. Là , en efiet , et là seulement , dans ces jours de solennelle folie , on perdait de vue les admonitions des régences , les censures des procureurs généraux, et les préceptes du prône de la paroisse. La foire de Saint-Denis était donc, pendant
ta durée , une époque de jubilatioo pour les écoliers d'abord , , qui secouaient là mieux qu'ailleurs le. joug de la discipline scolastique; pour les jeunes filles de la Cité, ensuite, à qui le plaisir et la liberté des jeux permettaient d'entrevoir ou de deviner bien des choses ; puis , pour les larrons de la bonne ville, trouvant dans ce vaste bazar ample moisson à faire aux dépens des Assyriens, des Turcs et de la chrétienté elle-même; pour les pages enfin et les truands , qui ne manquaient pas de profiter de cette cohue pour exciter le tumulte, scandaliser effrontément la bourgeoisie , et extirper de mainte escarcelle quelques deniers ou quelques blancs. Larrons et filles de joie , pages , écoliers et truands participaient donc exclusivement au splejidide festin de la foire Saint-Denis : la bourgeoisie de Paris en fournissait les chandelles; les marchands étrangers en payaient laidement les violons.
Aussi , partout où passait cette bande joyeuse, les gens de boutique avaient-ils soin de former à moitié leurs devantures ;. les quincailliers , armuriers et joailliers de la rue d<' la yicille-Bouclcrio surtout se seraient garde
2B2 LA CnnONlQUE
de manquer à cette mesure de sùreié. Tontes les boutiques, ce jour-là, étaient donc à demi closes ; une seule Tétait tout-à*fait. Celle-là , qui portait sur son auvent cinq on sir vieilles cuirasses rouillées, était encore remarquable par nnscripdon de six pouces de haut qui décorait le fronton de sa façade ; on y lisait : — Josse Fanvel , armurier de monseigneur le duc d'Anjou , au Pêt âe Masr$. — Et qu'on ne croie pas à ce mot Fat , qu'il y eûl dans l'enseigne quelque chose de plu» convenant à un faïencier ou à quelcpie apolbicaire, qu'à un honnête fabricant d'épées ; ce mot équivalait alors à celui de casque; et l'on disait d*utt soldat couvert de ses armes offensives et défensives , pot en tête el lance au poing : c'était désigner en une phrase courte et sonore la position d'un goerrier prêt au combat.
La boutique de Josse Fauvel était donc fermée ; non pas qu'il craignit mie émotion populaire, qui mit en danger de pillage ses épées, ses haches d'armes et ses arquebuses, mais parce que ce jour était consacré , chez lui, à une réunion de famille, pour célébrer la iîSte de sa femme Denise, qui lui avait donné, dans rospacc de vingt années j sopl
DU PALAIS BE JUSTICE. a63
beaux garçons , orgueil de leur père et soutieo actif de son établissemeat bellonien y et une fiVe qui , beHe et fière comme une Jeanned'J^ , portait , dans le quartier, le galant sobriquet de la bMê armée.
Pen importaient à l'armurier Josse , et la foire de Saint-Denis, et les ébats de la multitude ; le jour de la Saint*Denis il n'aurait pas troqué le grand fauteuil de cuir jaune sur le^ quel il présidait le festin de famille , pour le trône de France. Josse Fauvel était effective^ ment roi dans sa femiUe ce jour-là; entouré de ses huit enfans , tous pleins de vigueur, de joie et de santé , assis au milieu de ses beauxfrères, ondes, neveux et cousins , son âge , son expérience , et sa fortune , lui donnaient une puissance que nul n'eût osé contester.
La table était de quarante couverts , et , chose admiriJ)le, pas un étranger ne se trou* T»t au nombre àfit convives. C*est que dans ces temps , les liens de la famille , si relâchés et si fragiles de nos jours , avaient conservé toute leur force. L'adultère ne ruinait pas sourdement chaque ménage de bourgeois.
Alors les établissemens publics , réceplacit*s Hnpies de notre âge, où viennent scnglouUr
2S4 I^ CUROKIQUE
le temps 9 l'argent et l'aclivilé des classe» moyennes , n'iétaleni pas encore inventés* Les délassemens joyeux , les plaisirs purs , se con« centraient autour du foyer domestique. La religion et le sens commun avaient donné à* chaque classe des limites qu'elles ne pouvaient violer sans scandale , des chaînes dent elles ne pouvaient s'affranchir sans honte. On laissait aux grands seigneurs le faste dévorant , les intrigues effrontées , les duels , les ruines et les procès infâmes ; et Ton se contentait , dans la hiérarchie bourgeoise, d'être heureux sans bruit en soignant les intérêts de sa famille , et en élevant ses enfans dans la crainte de Dieu , le respect du. devoir et l'amour de la patrie.
Comme dans toutes les familles aisées de la bourgeoisie , il y avait dans celle de Josse Fauvel des hommes appartenant au Parle^ ment, à la robe^ conune on disait alors ; d'autres qui étaient attachés aux divers bureaux de finances ; d'autres qui s'étaient engagés de bonne heure dans les ordres sacrés. Maître Ovide Galuchet , neveu de Josse, était avocat au Parlement ; Simon Boulard , son eousin , était premier commis des aides, et mcssire
Claude Jarponet, premier vicaire de Téglisc Saiot-André-des-Arcs , était son beau-frère. Ces trois personnages , par leurs lumières , leur état et leur position , avaient une grande influence dans la famille, mais cette influence était balancée par celle de Josse Fauvel, plus riche qu'eux tous , ^t doué d'un bon gens si exquis , que rien n'échappait à ses judicieuses prévisions. L'armurier était l'oracle, le Samuel de la famille, dont ces trois personnages n'étaient que les conseils secondaires.
La chère avait été délicate; le bon vin vieux de Beaugency , soutenu au dessert de quelques vénérables bouteilles du Bordelais , avait mis les convives en belle humeur, quand l'avocat au Parlement , maître Ovide Galuchet , se prit à dire :
— Or, messieurs , connaissez-vous le nouvel édit de notre roi Charles sur l'armement et équipement prochain des bouigeois de la bonne ville de Paris? Nos seigneurs du Parlement vont en grande hâte enregistrer cet édit, car le temps presse , et il est bon de déployer aux yeux des mécontens un appareil de forces respectables.
— Quel édit, mon neveu Ovide? dit Josse Fauvel en achevant de verser à la ronde la dernière bouteille de Médoc , de quel édit parleas-^vous , s'il vous plaît P
— Je m'étonne fort, mon cher odcle , reprit l'avocat, que vous, armurier de monseigneur le duc d'Afijou , vous soyez encore à ignorer cet événement. Je suis ravi d'être le premier à vous l'apprendre, car c'est une bonne nouvelle pour votre commerce. On va rendre les armes au bourgeois , la milice va se choisir des capitaines et des officiers, et comme dame vanité marche toujours de compagnie avec aigrette et hallebarde, c'est à qui se distinguerar par de belles armes neuves et polies.
La figure de l'armurier, empreinte tout à l'heure d'une gaieté vive et pure, se rembrunit aussitôt , ses traits prirent une expression d'austérité qui ne lui était pas habituelle , et il répondit à l'avocat :
— Mon cher neveu , j'ai ici , dans ma maison , pour plus de trois mille écus d'armes, et des plus belles qui se puissent voir; mais je renoncerais de grand cœur au béné-
Hce que j'ea puis redrer» pour que cet édit n*eût pas été jugé nécessaire dans le conseil du rai.
— A vrai dire, mon oncle, répliqua l'avocat, la teneur de cette pièce importante m'a causé aussi un étonnement mêlé de crainte. J'ai aperçu comme vous, dans cette détermination royale, quelque chose de sinistre et de menaçant.
— Je n'ai point encore oui parler de cet édit, fit à son tour le premier commis des aides , et notre cousin l'avocat ne ferait peutêtre pas mal de nous donner une idée de ses dispositions principales.
— Je ferai mieux , repartit l'avocat en fouillant dans la poche de son pourpoint , je puis vous donner connaissance de Tédit lui-même, dont une minute m'a été confiée ce niatin par un conseiller de la Grand'Chambre. Et au milieu d'un signe d'assentiment , l'avocat, après avoir toussé d'un air capable, comme à Texorde d*une plaidoirie, lut à voix haute redit suivant :
€ Charles ^ par la grâce de Dieu , roi de France , à nos très chers et bien aimés le pré-
vôt des marchands et échevins de notre bonne ville et cité de Paris, salut et dilection.
« Ayant été averti que plusieurs de nos sujets s'assemblent de toutes parts en armes , sans aucun aveu, congé et permission de nous, qui fait estimer en eux intention d'exécuter quelques desseins et entreprises qu'ils doivent avoir, au préjudice de notre Etat et repos public; et, nous remettant devant les yeux les maux et calamités qui récentement sont advenus à cause des troubles dont notre royaume a été travaillé; et, que venant iceux à renaître, les premiers efforts en seraient adressés, ou contre nous, ou contre notre bonne ville et cité de Paris, pour être le chef de cettuy notre royaume , et lieu plus important que tous autres : à quoi désirant pourvoir, nous avons ordonné et ordonnons : que tous les manans et habitans de ladite ville de Paris reprendront leurs armes , pour s'en aider et servir à leur conservation , ainsi qu'ils ont fait durant les derniers troubles, ayant fait telle preuve de leur fidélité et loyauté , que nous sommes assurés qu'elles ne seront par eux employées à autre effet que pour' notre service et leur sûreté.
• A ces causes, nous vous mandons el ordonnons que , suivant noire présente ordonrnance vouloir et intention , vous ayez à délivrer et faire délivrer icelles armes, soit offensives ou défensives , auxdits manans et habitons, et, pour Tordre et police qui sera nécessaire entre eux, établir et mettre les capitaines, enseignes et chefs de bandes , ainsi qu'il a été ci- devant observé , pour les commander et iceux conduire es choses qui dépendent du fait des armes, pour la garde et sûreté de ladite ville. Ordonnons aussi de la garde des portes, et guet d'icolles; et, pour ceux desdits habitans qui se seront absentés de ladite ville; prendre et choisir telles personnes que vous aviserez, pour satisfaire auxdits guets et gardes des portes, avec tel salaire que jugerez convenable, aux frais desdits absens : et à tout ce que dessus voulons, tous et chacun desdits manans et habitans de notre bonne ville de Paris qui y seront refusans et déloyans être par vous contraints , soit par amende pécuniaire et autres peines, que vous verrez Texigence du cas requérir. De ce faire vous donnerez plein pouvoir, puissance, autorité, commission et mandement spécial;
sgo LA GStOlllQVK
mandons et commanidona à tous leMKt$ manans et habitans de ladite ville, qu*à vom, eu ce fiûf ant , ils obéisaeiii et ^enteodent détigemmeiity car tel est notre plaiair.
« Donné à Paris, le 29® jour de septembre , Tan de grâce i56o, et de nôtre règne le B&ptième. « Signé Cfi arlbs. •
— Ceci sent furieusement la guerre civile , dit Josse Fauvcl , après avoir attentivement écouté. Qu'en dites-vous, messire Claude Jarponet ?
Le vicaire de Saint-Andrc-des-Arcs , à qui cette interpellation était faite, achevant lentement de boire le vin contenu dans son gobelet, et, le posant doucement sur la table:
— On ne saurait nier, dit-il , que cette nouvelle déclaration du roi n*ait pour but de fortifier la nation contre Tinsolence armée des religionnaires. Les huguenots ont été avertis bien des fois ; il ne peut y avoir deux états dans Tétat; deux religions dans le royaume : tant pis s'il faut employer le fer pour extirper rhérésîe.
— Quoi , messire Jarponet , interrompit Farmurier avec un accent d'indignation conoen*-
DU riUfS M JI30TICE. SQI
tréo, WHls &ttM des yœux pour la guerre civile ! Vrai Dieu , je crois être aussi boa ca^* tholiqve qi|*aucuo autre , mais je ne aiiettrai jamais dans mes prières de vœux pour Tei^termiiiatioii de gens égarés, et^ aprjbs tout, chrétiens et de sang français comme nouç^
— La tribu de Benjainin ^ reprit le vicaire , faisait aussi parlie du peuple dlsraël sans doute ; .et le Seigneur ordonna sa destruction lorsqu'elle eut violé les lois de Dieu et de Thuinanité , en outrageant la femme du Lévite. Ne cherchons pas â pénétrer les décrets de la Providence ; Dieu a remis aux rois la balance et répée , pour juger et punir ceux qui méprisent «on si|iot nom.
-^ La loi Judaïque , repartit Tavocat , qui , xnaigré son reapect pour ïé^se et le prêtre , avait puisé dans les études et la fréquentation du barreau des idées de lustice et d'indépendance ; la loi judaïque était une loi de terreur 0t de sang ; celle de Jésus-*Clirist est une loi d'ausour et de charité. Le berger prudent ramène j>ltts de brebis au bercail par la douceui* que par le fer de sa houlette, c Aimez* vous les una les autres. • Certes ce précepte divin s'accorde peu avec les tortures et les gibets
que Ton n'a que trop employés contre les huguenots.
— n y a aussi dans TÉvangile : CompéUe intrare, reprit le prêtre; et lorsque la voix de la douceur et de la persuasion ne suffit plus , il faut bien avoir recours à la force. Le Dieu de bonté est aussi le Dieu terrible, et le même Sauveur qui guérissait l^afldigé, qui nourrissait le pauvre et appelait à lui les petits enfans < a chassé les impies du temple , a confondu les Pharisiens , et a menacé de la colère terrible de son père les pécheurs endurcis et les criminels sans remords.
Claude Jarponet qui devait , dit ans plus tard, se signaler dans la paroisse Saint-Andrédes-Arcs par Temportement de ses prédications contre les huguenots , atteignait à peine sa quarantième année : c'était un homme d'une complexion vigoureuse , d'un extérieur grave mais agréable , et dont la voiJt fortie et ^accentuée ne pouvait manquer de produire un effet profond sur les masses. Le zèle , véritable ou simulé, qu'il manifestait pour la religion , l'espèce de conviction qui semblait «nimer sa parole, donnaient à ses discîours ud
invincible attrait. Il s'exprimait* d'ailleurs, mieux que la plupart des prédicateurs de Tépoquq, et ne bariolait pas ses sermons, comme ses honorables confrères, de vulgaires sentences latines et de fragmens de grec et d'hébreu., non plus que de triviales obscénités.
L'^voçat au Parliement aurait bien voulu répondre 9U vicaire, mais, outre qu'un prêtre imposait alors à^ ses contradicteurs une sorte de crainte respectueuse, maître Ovide remar-^ qui^ dans l'attitude de Josse Fauvel une sorte de désir de voir terminer cette discussion. IL i^ngalna, dpnc ses argumens , et presque aa même moment, Simon Boulard, jaloux de donner un autre cours, à la conversation , et. de faire cesser cescontroverses qui se renouvelaient chaque jour dans tpute la grande famille française , dit avec un accent de compassion et de regret :
— Ydllà un édit , maître Josse , qui. pourra bien vous contraindre à attacher votre arquebuse au croc. Adieu les chevaliers de l'arquebuse ! la milice parisienne les fera abolir ;. sans compter, cher maître, que vous serez sans doute choisi par les bourgeois de votre
âg4 tk ctfaoKloi^Ë
quartier pottv oftpitaiôe. VoiM éleé uii hMume à'épée depois k» pledë jusqu'à le telle , et H esl de Umte justkiir qM là MUsidéràliod dotlt véas jotiissa le mêgAfmH» ptff cm si hoUOMkble tdmoignagc.
*-- Et moi , je pente Msd, repanlt JoAAe, que l'antique confrérie de TarquebUfté fie cdnrt avciia riiqse à^ êttpprè8*i<>n. G*e»t Un cor|iB dont y Mûê folie y en ne éâuràit pettaer à se priter. Nims sommes ittaitriefiattt trùis eents à péiktof msk ao«s uottir eotmaiMoiis tous» tous nous somtteA eiereéÉ auk artii^s, et nous potttoM rendre plus dé dertices an roi et â Tétat » réuuis eu eorp* , que nOtf e u'éu Mndrious dtsséftifnéd parftii nue ffitaltMttd« sans or^e et sans disefplfueé Nota , hoti, les chevaliers de Tar quebuse ue périrout pus , et pour mfoi^ quelque honorable qu'il puisse être de se voir choisi pour chef par ées voisins , je ne consentirai jamais â troquéf mou hoqueton à fleurs d'argont et ma v£lille arquebuse en Serpentine,' ooiitre uoe pertuiéaue de c&pltaiue. A tous entendre , on dirait vraiment y maRre Siknou , que vous ignoriez ro-* rigitte et l'organisation de ce noble corps ; je vais Vous lés dire ^
BU pAua» m JUSTICE. 995
« Le roi 9 le eonaétable el le mai^tre des arbaleslriera de la Yilie de TiM^is ont reprèleoté à Charles YI qu'il élait de Taveo sage de celle lôlle qu'elle fàl gardée par des arbalestriert , qui fussent à la fois eu élM de servir dans ses ansées ; Cliarles , par ses lettres du 11 août i4i<>» ordouua qu'autre ceux qui composaient la confrérie des arbalestriers du roi, on choiairttt soi:saate d^s plus expérimenlâB et demeurant é Paris, lesquels fiu* raibst les munies privil^es dont jouissaient les oinquanto arbalestriers de Rouen. Ces soixante arl^alestriers , était-il dit, seront exempte des droits d'aides , par rapport aux ihiita qui croîtront dans leurs héritages , et des tailles , subsides , gabfiUe et aides qui auront cours à Paris , à Texception de celles qui seront levées par rapport aux fortifications de cette ville , à l'arrière-ban , et à la rançon de mot, fait prisonnier de guerre. Ces arbaleslriers seront aussi exempts de guets et d'arrière-guets ; ceux <}ui seront choisis pour composer ce nombre de soixante, seront présentés armés au prévôt de Paris et au prévôt des marchands , qui , s'ils les trouvent capables 5 feront insérer leurs noms dans les re-
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gistrrs des clercs de la prévôté de Paris » ci do celle des marchands , et dans ceux du clerc crimioel de la prévôté de Paris. Les soixante arbalestriers présenteront celui qu'ils auront choisi pour être leur maltre-<»ipi-* taine , au prévôt de Paris et au prévôt des marchands, qui lui feront prêter serment Ce maître ne demeurera qu'un loin en place. Le prévôt de Paris punira ceux de ses arba-^ lestriers qui manqueraient à leurs devoirs. Ils ne pourront ni vendre ni engager leurs armes. Lorsque, par vieillesse ou par maladie, ils no pourront exercer leurs fonctions , ils nomme* ront des personnes capables , qui les. remplaceront pendant leur vie, et cependant ils continueront à jouir des privil^s des arbalestriers ( i ) . >
— Je suis chevalier de la compagnie de l'Arquebuse depuis Tâge de vingt ans , continuai
(1) L*h6te1 des chevaliers de l'iirqaebose était sitiië au Pré du Moulin d'Ardoises» dans le quartier que nous appelons aujourd'hui Popincourt. Les exercices à feu , les expériences et les manœuvres se faisaient dans une vaste bruyère , qui de* puis devint le jardin du révérend père La Chaise, et fomiç maintenant le cimetière qui a conservé le nom de ce confesseur de Louis XIV.
Josse, après cette ci tatioa glorieuse; mon père , mon grand-père en étaient ; j'ai voulu que mes sept enfans en fussent , il n'y a que Gabrielle que je n'y puisse pas raisonnablement enrôler ; et le bon boui^eois désignait du doigt sa fille, qui, assise au bout de la table entre un de ses frères et un cousin dont elle élait la fiancée , ressemblait à une Judith ou à une Débora, tant ses traits étaient r^u* liers , tant sa taille était noble et majestueuse.
— Et pourquoi pas, mon père? répondit Gabrielle avec assurance.
— Vous Tentendez, dit l'armurier en souriant ; ma fille ne serait pas éloignée, de s'en* rôler a^ec son père et ses frères*
— Avant de mettre son nom sur les registres de l'hôtel des Arquebusiers , dit l'ayocat, il faut que ma jolie cousine l'inscrive sur ceux de la paroisse ; mieux vaut pour elle assurément s'enrôler sous les enseignes de monseigneur l'Hymen, que sous celles du chanceux et méchant dieu Mars.
— Notre neveu l'avocat parle sagement, lit maître Josse; dans quinze jours, Gabrielle
2^ LA CanOMlQVE
sera chevalière de r Arquebuse, car son fiance marche dana noa rangs, Maia pourquoi (on père n'est-il paa id? dit-il 6n s'adresaanl au voisin de Gabrielle ; et il ^uta à Toi% basse, pour n'être eirtendu que de ceui plaeéa près de lui : C'est JérooM Lemagne , le fondeur de clodies, homme d'un .grand talent dasa son art et d'une proUlë à toute épreate ; on ne se mésallie paa avec de tellea gêna.
— Maître Jossc, repartit le galant, mon père a été forcé de mettre la dernière main au moule de la belle cloche commandée par le curé et messieurs les marguilliers de Saint- Gcrmain-rAuxerroia. Il aurait bien ajourné la fonte ; mais le chevecier est venu lui signifier ce matin l'ordre d'en finir, car le chapitre veut avoir sa sonnerie au complot pour les fêles deNooL
La conversation s'éloigna ainsi insensiblement du domaine ardu de la politique , de l'histoire et de l'écriture, et la famille de l'armurier se livra aux douceurs d'une intime expansion , tenant taUe le restant du jour, si bien que quand les derniers convives sor-
DU PALAIS DE JUSTICE. 29g
tirent de la maison de Josse Fauvel, il faisait nuit noire. Il n'y avait plus alors ni coches ni brouettes par la ville , la rue de la Vieille- Bouderie était déserte , et quelques falots errans, quelques ivrognes qui revenaient à grand'peine de la foire Saint - Denis , troublaient seuls par des jets de pâle lumière et quelques bachiques et grossiers refrains le silence de rimmense soKtude parisienne.
MCHKL IHOSPRAL.
(woe.)
Le chancelier THospital est, sans contredit. Un des plus illustres magistrats dont se puisse honorer la France. Montaigne, de son Tivant, le plaçait « à côté des sages les plus renommés de l'antiquité ; > Brantôme , également son contemporain , le peint de même , avec son originalité ordinaire et son sens profond : « C'estoit un autre censeur Caton , celui-là ,
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et qui savoit très bien censurer et corriger le monde corrompu. Il en avoit du tout l'apparence, avec sa grande barbe blanche, son visage pasie et sa façon grave, qu'on eût dit, à le voir, que c'estoit un vrai portrait de saint Hiérosme. t Estienne Pasquier, si bon juge en fait de réputation , désirait de son côté , « que tous les chanceliers et gardes des sceaux moulassent leur vie sur la sienne. » La postérité a confirmé ce jugement des contemporains de l'HospitaL On ne Ta encore jugé cependant que cimfiaséQMDt , et d'après ses actions publiques que les préventions religieuses n'ont que tvop souvent dénigrées. Pour le faire connaître tel qu'il fut , nous ne puiserons nos renseignemens que di^ns ses épltres, source précieuse, mais trop négligée, et dans son testament , où , reportant un regard profond sur l'histoire de tout un siècle, il a retracé lui-même les principaux événemens de sa vie.
Michel l'Hospltal naquit â Aigue-Perae en i5o6 ; son père, Jean THospital, qui exerçait dans cette petite ville de la Limagne d'Auvergne la profession de médecin , s'attacha , vers cette époque , au connétable de Bo.ur-
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boa^ « qui se serrait de lui plus de conseiller que de nuédecia , it'ayaat affaire de si graade importance qu'il ne la Im conununiqoAt , et ne la passât par mn a? is. • (Testament) Lorsque le connétable 9 chassé de France après la rébellion, se retira près de Charles-Quint, Jean de l'Hospital ne Tabandonna pas dans sa diagrAce; il Je auiiriA» laissant en France sa famille et le peu de biens qu'il possédait.
Son fils étudiait en droit â Toulouse alors ; il fut arrêté et jeté en prison par les oonunissaires qui instruisaient le procès du connéta-» ble. Rendu bientôt à la liberté, il partit, et par« vint A travers iniliedangers et périls A rejoindre •on père en ItaOie. François l^*", revenu de sa captititéy et ligué avec les princes d'Italie, finsait alfMTS le siège de Milan. Jean THospital, pour aouatraire son fils auK dangers du siège, et le mettre à même de profiter d'un temps précieux , le fit sortir de la ville sous un déguisement de mnleyer, et l'envoya continuer l'étude du drost à la célèbre école de Padoae» La jurisprudence élait dans ce siècle la science principale^ on ne pouvait arriver A aucun emploi sans en avoir fait une étude approfondie. Bien qu'il en eût étudié déjA les pre*
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miers élémens en France, THospital employa encore six ans à s'y perfectionner à Padoue où le grec et le latin lui devinrent très fami licrs. Lorsqu'il eut fini ses études^ il alla rejoindre son père à Rome; et là, quoique étranger et jeune encore, il obtint une place d'auditeur de Rote.
Le souvenir de la patrie ne s'était cependant pas effacé dans son cœur, et quand , en i534, le cardinal de Grammont parvint à lui rouvrir les portes de la France, il ne balança pas a renoncer à do justes espérances de fortune, pour venir embrasser à Paris la modeste carrière du barreau. Le mérite et la vertu avaient alors quelque prix en France ; Michel THospital ne tarda pas à s'y faire apprécier, et Jean Morin, lieutenant criminel, lui donna sa fille avec une charge de conseiller au Parlement pour dot. L'Hospital succédait au Par« lement à Lazare Baïf , que le cardinal Dupcrron appelait un honnête homme, mais un mauvais poète ; l'illustre compagnie était alors biçn dégénérée de son ancien éclat, par suite de la vénalité des charges, que le malheur des temps avait forcé François I^*^ d'y. introdnicc. De concert avec quelques anciens mai
DU PALAIS DE JUSTICE. 5o5
gistrals , l'Hospital tâcha de donner l'exemple de Tassiduif é et de rapplicalion à la foule des jeunes gens sans expérience, à qui la vénalité des charges avait facililé racoèa du Parlement ; dès lors, il fut cité comme un modèle dans la magistrature , bien que son génie se trouvât è Fétroit dans ks fonctions minutieuses et monotones de juge. *< Cette pierre, que j/e sois obligé, dit-il, de rouler, comme un autre Sisyphe, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, et que le lendemain je retrouve en* eore au bas de mou rocher, m'accable de sa pesanteur. »
Hais d'invincibles obstacles devaient s'opposer à son avancement aussi loog^temps que François I*' régnerait. La haine d'abord de ce prince pour les anciens partisans du connétable, puis lé caractère craintif et timide de THospital, dont la grande âme demeurait incapable également de se plier aux sollicitattoDs , et de s'âever à ce ton de hardiesse et d*impudence qui alors, comme toujours, était un des phis assurés moyens de fortune. Mats si ravancemeut de l'Hospital était retardé, sa considération bien méritée n'en était pas moins générale ; dès lors, quoique simple par-
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liculier, on le Toit en relation avec les personnages les plus élevés par leur condition ou leur mérite, avec le chancelier Olivier surtout, cet illustre magistrat, que, « pour la suffisance et la vertu non communes, » Montaigne met sur la même ligne que l'Hospital.
Tant que François P' vécut , le bon vouloir d'Olivier pour THospital fut impuissant ; mais à peine ce prince était-il mort, qu'Olivier songea à tirer son ami de l'état obscur où il languissait. Il le fit envoyer en qualité d'ambassadeur au Concile de Trente, mission sans fruit, où la suspension du Concile, après sèiie mois d'inaction absolue, ne lui permit pas de montrer sa capacité.
La cour avait bien changé à son retour : Diane de Poitiers , maîtresse de Henri II , y exerçait un souverain pouvoir. Elle fit renvoyer Olivier et donner les sceaux à Bertrand!, président au Parlement, et depuis évëque de Sens. L'Hospital perdait dans Olivier un ami sûr, un protecteur éclairé, et se voyait contraint de reprendre ses fonctions de juge , pour lesquelles il avait tant d'aversion, lorsqu'une protection, à laquelle il n'avait aucun droit de s'attendre, vint lui ouvrir
une plus noble carrière. Sa réputation de science et de probité avait pénétré jusqu'à Marguerite de Yalois, duchesse de Berry, fille de François I*'. Cette princesse désira de le connaître, et se l'attacha bientôt en le faisant son chancelier, et en lui donnant sur sa maison une autorité souveraine. A cette époque aussi, THospital mérita les bonnes grâces de la maison de Lorraine , et le cardinal , le prenant sous sa protection, le fit, de concert avec la duchesse de Berry , « ordonner chef et aurinteudant des finances du roi, en la Chambre des comptes. » (Testament.)
Les finances avaient besoin d'un gardien aussi fijlèle : d'intolérables abus régnaient dans leur administration. D'un côté, des dissipations sans bornes ; de l'autre, des malversations sans pudeur. « A peine, dit-il, le tiers ou le quart de ce qu'on percevait entrait-il dans le trésor public. » Pour mettre un terme à ces désordres , l'Hospital fit revivre les anciennes lois tombées en désuétude; contint les prévaricateurs par des exemples de sévérité , et refusa d'acquitter les dépenses qui ne tournaient pas au profit de l'Etat. »
La France alors se trouvait dans la situa-
5oS XlL CHAOfllQUB
lion la plu» crilique. Heori II venait d'être eulevé à Vespérance de sea aujeta par le trépas le plus funeste; des factions s*éiaient formées et s'agitaient en tout sens sous son faible suc» cessenr ; les nouvelles hérésies avaient fait de grands progrès , et les rigueurs exercées contre les calvinistes n'avaient servi , comme il arrive d'ordinaire , qu'à en accrof Ire le nonn bre. Les mécontens n'attendaient que des chefs pour devenir formidablps ; les princes lorrains, appuyés du crédit de la reine Marie- Stuart, leur nièce» se mirent à la tête du gou* vernement et se déclarèrent liss protecteurs de l'ancienne religion , tandis que , de leur coté, les princes de la maison de Bourbon, le roi de Navarre et le prince de Coudé se mettaient à la tëta du parti protestant. Le naan* vais succès de la conjuration d'Àmboise, dont ils étaient désignés comme les chefs, offrit un prétexte ou un sujet suffisant pour les perdre.
Cependant, le chancelier Olivier avait repris les fonetiodas dont il avait été dépouillé si long^lemps; bientôt l'HospiCal, appelé hrimëme au Conseil privé, fut chaigé d^aller conduire en PiéBOMnt la duchesse de Berry,
DU ¥êJ4M DE JUSTICE* SoQ
sa bienfaitrice , promise par le traité de Ca* teaa?Caaibrésis , à Emmanuel- Philibert, duc de Savoie. Durant ce voyage , dont il a tracé . la description dans une épttre i Jacques Duiaor, le chancelier Olivier, désolé de n'être que Tinstrument dont se servaient les Guise pour perdre ceux qui leur portaient ombrage, fat saisi d'une maladie qui le conduisit au tombeau.
La perplexité de Catherine de Médicis fut grande, lorsqu'il s'agit de nommer à Olivier un successeur. Les anciennes liaisons de l'Hospital avec la maison de Lorraine le lui rendaient suspect; la duchesse de Montpensier dissipa ses inquiétudes en lui peignant l'Hos-. pital tel qu*il fut toujours, c'est-à-dire en homme chez qui Tamour du pays dominait toutes les affections.
Çlei^ à la dignité de chancelier, l'Hospital, de retour en France, trouva la cour agitée des projets les plus funestes. La perte des protestans était décidée : on ne devait leur laisser que l'alternative de l'abjuration ou de la mort. Dans l'impossibilité de s'opposer de front à une résolution trop bien arrêtée, le
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magistrat entreprit du moins d'y mettre un insurmontable obstacle. Réunissant autour de lui tous ceux qui partageaient ses opinions de modération et de justice , il parvint à former une sorte de tiers-parti qui, étranger à toutes les factions, ne Toulut reconnaître d'autres ennemis du bien public que ceux qui troublaient le repos de l'Etat et en tiolaient la constitution. Peu content de voir s'attacher dès l'origine à ce parti des prélats célèbres par leur savoir et leur piété, de sages théologiens et de vertueux magistrats , l'Hospital entreprit de l'appuyer encore de l'opinion de la nation tout entière. Dans une assemblée de notables , tenue en i56o à Fontainebleau, il fit ordonner la convocation des Etats-généraux, celle d'un Concile national , et la suppression des poursuites contre les protestans. Mais ceux-ci , fiers d'un avantage qu'ils n'auraient osé se promettre quelques mois auparavant,^ dérangèrent tous les plans du chancelier en levant l'étendard de la révolte , et bientôt le roi de Navarre et le prince de Condé , qui les y avaient excités , attirés à la cour sous un prétexte spécieux , furent arrêtés, ot un ordre de mort porté contre Condé
DD PALAIS JOE JUSTICE. 3ll
allait recevoir son exécution , si THospital ne s y fût opposé en retardant la signature*
La mort de François II Vint tout changer. La puissance des Guise tomba , mais les factions n'en devinrent que plus hardies sous un roi mineur. « La France, suivant les expressions de THospital , se trouva avoir autant de maîtres , pour ne pas dire de tyrans , qu'elle renfermait d'hommes puissans. » Le chancer lier pourstuvait toujours son projet de conciliation ; le colloque de Poissy, où les catholiques et les protestans s'altribuèrent également la victoire , le confirma dans cette opinion qu'il n'y avait plus d'autre moyen de calmer les protestans que de leur accorder une tolérance qu'il n'était plus possible de leur re-^ fuser. L'édit de janvier, ainsi nommé du mois où il fut rendu, permit en conséquence, sous certaine» restrictions, la profession puUique de la religion protestante*
Hais cet édit , à l'encontre de ce qu'avait espéré l'Hospital, aigrit les catholiques et enhardit les protestans qui, de persécutés devenus persécuteurs, se soulevèrent sur plu* sieurs points et se livrèrent aux plus déplorables excès. Les hostilités dès lors commcn-*
3l2 LA CHIONIQUE
cèrent, et la France fut tivrée i d'horribloB dévastaticmi dont il consigne dans ses épttres la description la plus toudiante« La mort de Guise, assassiné au siège d'Orléans ^ amena enfin la {>aiz; THospital en régla les oondi*tions ; mais , persuadé qu'une guerre étrangère pouvait seule faire diversion â tant de fureurs I il la fit déclarer aux Anglais, qui avaient profité de nos discords pour s^emparer du Hâvre«
Charles IX. avait atteint aa quatorôème année alors , et le chancelier fit revivre «ne ancienne loi qui fixait à cet âge la majorité des rois. Il voulait ainsi ôter aux chefs de parti toute prétention au pouvoir suprême $ mais Charles IX, bien que majeur, n'en était pas plus capable de r^fner, et de nouveaux orages menaçaient la France. Pour imposer aux factieux , par la présence de la majesté souveraine, il engagea le roi à parcourir toutes les provinces. L'exécution de ce dessein, dont les résultats furent heureux d'abord, eut des suites auxquelles il devait être loin de s'attendre. A la suite d'une conférence qu>eut le duc d'Albe â Rayonne avec Catherine de Médicîs , le chancelier put s*aperce-
DU PAtAlS D£ JUSTICE. 3l5
?oir qu'il avait perdu la ooufiance de la reine; ses avis cessèrent d'être écoutés , et bieatdt , comme si Tanéantisseaient des profeestans eût été juré , il se vit définitivement exclure du Conseil où il s'était constamment opposée ce qu'on fit cette fiitale guerre»
Il M retira alors dans sa terre de Yignay, près d'Etampes , « jugeant plus expédient de céder volontairement à la nécessité de la chose publique et aux nouveaux gouverneurs» que de débattre avec eux. » (Testament). C'est là qu'il écrivit , du fond de la retraite , ces épitres dans lesquelles on retrouve la même fermeté d'âme, la même vigueur, la même dignité, qu'il avait portées dans l'exercice de la première place de l'Etat. Là, et c'est lui-même qui le consigne, ce digne magistrat sentit pour la première fois, dans les douceurs du repos, un charme qu'il ne connaissait point encore. L'étude, la prière 9 l'éducation de ses petitsfils , la culture de ses champs et la société d'une épouse digne en tout point de partager sa vie, remplissent dès lors ses journées, et le seul regret qu'il éprouve est de ne , pouvoir plus donner au roi des preuves de sa fidélité,
3l4 LA CHRONIQUE
ni détourner les nouveaux malheurs dont il voit menacer la France.
Hais THospital connaissait trop bien la cour et les chefs des partis qui la divisaient, pour que leur rapprochement momentané ne lui devint pas suspect; et personne ne fut moins que lui trompé par la perfide paix qui précéda la Saint -Barthélémy • Il s'aperçut qu'elle cachait un pi^e , ainsi qu'il l'écrivait à Arnoul Ferrier, et pensa cependant en devenir une des déplorables victimes. Au bruit (les massacres de Paris, les habitans de la campagne s'étaient ameutés; ils dévastèrent ses champs et traînèrent à la ville ses fermiers menacés de mort : la reine , cependant , inquiète sur son sort, envoyait pour le prot^er un détachement de cavalerie. A l'approche de cette troupe dont on ignorait la destination , l'effroi se répandit dans sa maison ; sa famille , ses domestiques , ses amis le conjurèrent alors de pourvoir à sa sûreté.
— Rien! rien! répondit-il avec calme. Ce sera ce qu'il plaira à Dieu quand mon heure sera venue.
Et, comme on lui demandait ses ordres pour
DU PALAIS DE JUSTICE. 3l5
fermer aa moins les portes de la maison , afin de repousser la force par la force :
— Non . non , dit-il , si la petite , au contraire, n'est battante pour les faire entrer, que l'on ouvre la grande.
Tranquille sur son sort, THospital tremblait pour sa fille chérie. Protestante et issue du magistrat qui avait si long-temps résisté aux projets formés par la ligue , elle était vouée aux poignards des assassins : Anne d'Est, duchesse de Nemours, et veuve de François de Guise , l'avait heureusement fait cacher dans son hôtel ; après avoir sauvé ses jours , elle la rendit à son père, qui remercia la princesse de ce bienfait dans une épitre où respire la plus vive sensibilité.
La crainte de perdre sa fille, l'émotion profonde que lui causa son retour imprévu , le massacre de ses amis les plus chers, la déplorable situation de sa patrie, avaient épuisé les forces physiques de l'Hospital ; il ne survécut que six mois à la catastrophe de là Saint-Barthélémy, et mourut dans son château de Yignay,. le 1 5 mars i SyS. «
3l6 LA CHRONIQUE
La vie de THo^pital, si active et si agitée par la tourmente de son époque • eut dans son intérieur quelque chose de patriarchal et d'antique. Après avoir passé neuf ans au Parlement et six dans Tadministration des finances, on le voit réduit à demander des alimens pour lui (oc sont ses termes), et une dot pour sa fille unique. Ses mœurs furent toujours austères, ses goûts simples. Bran* tome raconte qu'ayant été lui faire une visite avec le maréchal Strozzi , le chancelier les fit dtner dans sa chambre, ce avec du bœuf bouilli seulement , car c'était, ajoute l'historien, son ordinaire. » Sa vaisselle consistait en une salière d'argent qui servait à la ville et à la campagne. Il regardait le luxe qui s'était introduit de son temps comme une des plaies les plus funestes qui pussent affliger la France. Il nous reste de lui une satire contre le luxe, adressée au président de Thou, et qui est une des pièces les plus éloquentes et les plus énergiques qui soient sorties de sa plume.
L'Hospital ne voyait de remède aux maux de la nation que dans la réformatioa des mœurs ; il tenta d'arrêter le torrent de la cor-
DU PALAIS DE JUSTICE. 3l'J
puptk>a en faisant parler les lois , qni , d'ordinaire , se taisent dans les temps d^orages. D'Aguessean regarde « les lois dont nous sommes redevables à ce grand homme comme le fond des plus utiles qui aient été faites dans la suite par nos rois , et qui ne sont guère , en effet, que des conséquences de ces lois fondamentales. » Malgré le secours que THospital aurait pu trouver dans les lumières de son aièele, il fut le seul auteur des ordonnances qui parurent sous son ministère, et qui , suivant Texpression de Pasquier, passent (ftin long entrejet celles qui les avaient précédées.
L'Hospital était très savant dans le droit ; il sentait l'importance de cette science , et s'appliqua à en faire fleurir l'étude en appelant à l'école de droit de Bourges les plus célèbres professeurs , et , entre autres , le fameux Cujas, dont il reconnut le mérite délaissé au fond d'une province. On a beaucoup varié dans les jugemens portés sur son talent poétique; les uns l'ont extrêmement déprécié, d'autres l'ont loué outre mesure ; pour l'estimer à sa juste valeur, il ne faut recourir
5l8 LA CHRONIQUE DU PALAIS DE JUSTICE.
qu'à lui-même; sa franchise et sa candeur sont telles, en effet, qu'il indique les défauU de ses vers , comme aurait pu le faire un censeur. Sans prendre toutefois à la lettre la sévérité de ses jugemens, on retrouve, avec étonnement, dans ces compositions si faciles, un style constamment pur et él^ant, quelquefois gracieux, et toujours énei^que, comme celui de toute âme qui s'agrandit et s'élève en puisant à la fois sa force dans elle-même et dans la similitude de son sujet.
L'auberge de TAigle-d'Or, à Bourges, présentait le 6 de septembre 1679 un aspect d'activité et un bruit qui n'y étaient pas ordinaires. L'hôte , rhôtesse , les garçons se donnaient un mouvement incroyable ; c'étaient des cris, des recommandations, des ordres qui se croisaient en tous sens , et faisaient de ce logis public , habituellement si tranquille ,
520 LA GHUONIQUE
une contre-épreuve de Tantiquc et fabuleuse tour de Babel.
L'arrivée d'un étranger, qui venait de descendre de sa litière , causait à TAigle toute cette rumeur et tout cet émoi : car à la livrée du roi, que portaient ses gens, à la magnifi-» cence de ses habits et surtout à l'élégance et à la beauté de ses chevaux , on avait jugé dans rhôtellerie que le voyageur était un homme d'importance. On ne s'était pas trompé, et ce n'était rien moins que Guillaume Postel^ célèbre professeur en l'Université de Paris, interprète du roi pour les langues orientales , et auteur d'un grand nombre d'ouvrages qui avaient illustré son nom par toute l'Europe et l'Asie.
Ce grand homme était un exemple de ce que peut un génie naturel, aidé d'une opiniâtrefé à toute épreuve. Né à Baranton, aa dio-^ cèse d'Avranches', d'une indigente famSIe, et demeuré orphelin de père et de mère à l'âge de huit ans , il s'appliqua tellement à la lecture qu'il fut reçu maître d'école dans le village de Sagy, près de Pimtolse , à l'âge de quatorze ans. Bientôt il se rendit à Paris, oà il trouva moyen de Uàré ses études dans un
DU PALAIS DB JUSTICE. 3a 1
collège de rUnWersité , en se mettaDt au service de quelques régeos. A force d'application et d'étude » il acquit uoe espèce de science universelle, et fut envoyé par le roi François P** en Orient , d'où il rapporta de pré«deux manuscrits. JX enseigna ensuite à Paris, et fut universellement cité comme un des plus doctes hommes dans la connaissance des lan« gués orientales et la pratique des scieoces mathématiques. Il alla ensuite à Venise, et là, par une bizarrerie que nous avons vue se renouveler de nos jours dans la secte saint-simonienne, s'étant livré aux visions et aux rêveries d'une vieille fille, il proclama et soutint, dans un livre fait a son sujet, que la rédemption des femmes n'avait point encore été achevée, et que cette Vénitienne qu'il nommait la mère Jeanne, devait accomplir cette mission.
A son retour dltalie, Guillaume Postel paya un nouveau tribut à la folie humaine. On assure qu'il soutint qu'après être mort il était ressuscité, et que, pour persuader cette merveille à ceux qui l'avaient vu autrefois avçc un visage pAli par l'étnda , des cheveux grisonnans et une barbe blanche, il se fardait
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secrètement le visage , et se teignait la barbe et les cheveux. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il se désignait lui-même dans la plupart de ses ouvrages, sous le nom de Postellus reittitUuSj Postel restauré.
Malgré ces travers, ou pour dire mieux, ces foHes , Postel était recherché par les plus illustres seigneurs , et fut le favori de deux rois. Charles IX prenait plaisir à ses conversations , et l'appelait son philosophe. Ce prince , ayant reçu un jour des lettres du roi d'Ormus , les lui .envoya pour les expliquer. Postel, arrivé au Louvre en hâte, les interpréta en présence des courtisans et des ministres, et, comme on témoignait l'admiration de tant de science :
— Sire , dit-il au roi avec une incroyable assurance, je puis aller, sans truchement, depuis votre royaume jusqu'à la Chine : les langues de tous les peuples me sont aussi connues que la vérité.
Malgré l'exagération vantarde de cette assertion , on ne peut s'empêcher d'accorder à Guillaume Postel une immense érudition, et de le placer à la tète de cette magnifique série
d'orientalistes qui ont honoré la France depuis François I^ jusqu'à nos jours.
Henri III , monté sur le trône de France après la mort de Charles IX, avait continué à Guillaume Postel sa hienveillance et sa protection. Ce roi, dont les historiens passionnés ont trop augmenté peut-être la somme de yices et amoindri la part de vertus. Henri avait parfois des vues généreuses et dignes du chef d'une grande nation. Il voulut ainsi créer, dans les principales villes du royaume, des chaires de belles-lettres et de sciences exactes, augmenter celles qui existaient déjà dans quelques cités fameuses, et connaître spécialement les noms et les travaux de ceux qui se livraient dans les provinces , à la culture et à l'étude des humanités, du droit, de la médecine et de la théologie. Henri , pour cette mission délicate et difficile , avait jeté les yeux sur Guillaume Postel qui , malgré son âge , accepta le glorieux fardeau qui lui était imposé, en garantissant au monarque que ses intentions seraient remplies, sinon avec un succès brillant , du moins avec un zèle et un dévouement sans bornes.
Henri avait voulu que le pacifique succès-
seur des Misii Dominià du règoe de Charlem»* gne, fût entouré do tout le prestige couTenable à la puissance et à la volonté suprême : car la science est un des fleurons de la couronne de France, et, depuis les Cariovingiens jus* qu'aux premiers rois de la race capétienne, les chanceliers de France s'asseyaient dans les coDseils du Louvre sur des volumes in-folio ^ comme en Angleterre, le chancelier de l'échiquier s'asseoit sur un ballot de laine.
Usages frappans, et qui, dès lors, semblaient expliquer la nature et l'avenir des deux peuples ! A l'un, les trésors do l'intelligence, la fortune du génie , de l'âme et des sentimens oélestes ; â l'autre , la richesse de la terre , la convoitise et le fruit de l'or, des métaux et des industrieux labeurs.
Si bien donc , que l'équipage de Guillaume Postel fut, grâce à la royale volonté do Henri III , plus ressemblant au train d'un gouverneur de province ou d'un ambassadeur, qu'à celui d'un savant et d'un professeur universitaire. Les peuples sur son passage admiraient les armes de France , reluisant sur les panneaux de sa litière , les laquais tout cha« marrés d'or et d'argent , les écuyers à Tallnre
DD PALAIS OB JUSTICE. 3a5 .
preste et hardie , qui caracolaient aux portières : et quand les regards pénétraient dans la Toiture, à l'aspect d'un Yieillard frais, dispos, musqué, bieuTeillant, au sourire doux, et cependant sardonique, on se disait : < Pour sûr ce n'est point monseigneur le légat, mais c'est quelque riche abbé ou prélat de la cour du roi Henri. • Et alors les écuyers , jeunes gentilshommes à la toque noire chargée de plumes , répondaient , toujours un peu mé-* créans : « Bonnes gens , bonnes gens , c'est mieux qu'un cardinal, mieux qu'un abbé; c'est un sayant ; c'est messire Guillaume Postel, professeur en l'Université de France , et philosophe de sa majesté le roi. »
La foule faisait une révérence profonde , se signait , et continuait son chemin , croyant que le titre de savant était dignité bien au* . dessus d'évéque. Peut-être n'avait'^Ue pas tout-â-fiftit tort.
Nous savons donc présentement pourquoi il y avait tant de perturbation et de rumeur à l'auberge de TAigU-^'Or^ à Bourges.
L'envoyé du roi avait déjà visité Lyon , la ville aux deux fleuves ; Toulouse, la cité romaine; Montpellier, l'épidaure chrétienne;
Tours , TAthènes française ; Poitiers , aux vieilles armes et aux vieux souvenirs ; Cahors, la jeune rivale de Hantoue ; Rennes, l'antique métropole des Druides ; yalence , Grenoble , Nantes , Saintes et toutes ces nobles villes , la gloire et Tomement de notre France, présentant incessamment aux peuples rivaux des arsenaux ouverts , d'intelligence de bravoure el de vertus civiques , Guillaume Postel terminait son voyage par Bourges, Chartres, Rouen, Gaen, Amiens et Gisors.
Il était à Bourges.
Le plus bel appartement de Tauberge de ÏAigU'd'Or avait été mis à la disposition du philosophe : Guillaume, accoutumé dès longtemps aux aises et aux honneurs d'une vie de représentation et de luxe, s'était installé dans la plus riche pièce de l'appartement , et là , assis dans un grand feuteuil de velours cramoisi, au coin d'un feu vif et pétillant, il mettait en ordre les notes recueillies dans le cours de sa tournée, et jetait sur le papier les idées premières du rapport qu'il aurait à présenter au roi à son retour.
Tandis que le savant professeur se livrait ainsi aux graves méditations que lui suggé-
raient les résultats de son ambassade littéraire , ses. valets « ses écuyers et ses pages faisaient retentir rhÀtellerie de cris , de blas phëmes et de juremens , demandant du vin / jouant aux dés, agaçant les filles, et se fai« sant préparer, au détriment de la table de messire Guillaun>e , un repas co^eux et délicat.
Le savant, livré tout entier à son travail, ne s'inquiétait guère du vacarme que faisait sa suite , quand Thôtelier, vêtu de son plus bel habit de cérémonie, et, le respectueux bonnet blanc à la main , se présenta devant luL
— Monseigneur... dit-il.
Postel , les yeux fixés sur le parchemin où il écrivait, ne répondit pas.
— Monseigneur, reprit Thôlelier en grossissant de son mieux sa voix et en continuant ses révérences , monseigneur, je viens. • .
Guillaume leva alors la tête , et regarda de ses deux yeux vifs et pénétrans le malencon« treux interrupteur.
— Monseigneur l! ! se prit celui-ci à répéter.
— Eh bien ! qu'est-ce ? qu'y a-t-il ? que me voulez-vous?
— Monseigneur, repartit Thôtelier en bal^
3a8 LA GHBONIQDS
batiant, je vous demande bien pardon de TOUS déranger, mais un habitant de cette ville, un liomme de conséquence, demande à avoir l'honneur de vous être présenté.
— Un homme de conséquence, répéta brusquement Postel ; quelque sénéchal, quelque conseiller de Télection ou du grenier à sel , n'est-il pas vrai, maître ?. , . Je *n*ai pas le loisir de recevoir pareilles gens... Ce n'est pas pour eux que je viens à Bourges 1 Dites que je ne suis point en état do les écouler... que mes occupations ne le permettent pas. . .
— Ce n'est ni un sénéchal ni un conseiller, monseigneur, repartit l'hôtq un peu rassuré ; c'est un savant , à ce que l'on dit , un professeur, qui attire plus de monde à Bourges à lui tout seul, que les deux foires de Saint- Paul et Saint-Barnabe.
— Un professeur! un savant! s'écria Postel, qu'il entre, maître, qu'il entre sur-le-champ! Pour ceux-là , je suis accessible , non seulement à toute heure du jour, mais à toute heure de repos et même de nuit.
L'hôtelier se retira en réitérant ses salutations , et l'envoyé du roi vit bientôt entrer
DU PiXAIS DE JUSTICE. 3 29
dans son cabinet un personnage de médiocre taille 9 mais doué d'une physionomie si ouyerte^ si franche et si belle, que, le premier désir que Ton éprouvait invinciblement à son aspect, était celui de devenir son protecteur, »on protégé ou son ami.
Cet homme pouvait avoir scnxante ans, mais il ne paraissait pas cet âge , et semblait jouir de cette santé florissante et vigoureuse que donnent une bonne conscience, un corps pur de tout excès , une âme chaste et élevée. La simplicité do son caractère se décelait dans ses vétemens : il était couvert d'un justaucorps de velours noir ; une large fraise de mousseline descendait autour de son cou, et la toque qu'il tenait à la main , au lieu d'être enrichie de plumes rares et de médailles d'or et d'argent , ainsi qu'il était alors de mode , n'avait pour unique ornement qu'une noire plume d'aile de corbeaif.
A l'aspect de l'étranger, Guillaume Postel se leva , et dit en s'inclinant légèrement :
— Qui ai-je l'honneur de recevoir?
— Je suis Gujas, répondit le nouveau venu en saluant l'envoyé du roi avec modestie , et je viens.
33o LA CHRONIQUE
— Vous êtes Gujas ! interrompit Postel- ea s'ayançant précipitamment vers le visiteur et en lui tendant les bras; vous êtes Gujas I Ah 1 monsieur, que je me veux de mal de m'être laissé prévenir! C'était à moi à vous aller rendre la première visite , non à vous. Mon* sieur Gujas , je viens de parcourir les deux tiers de la France par ordre du roi , notre sire ; j'ai vu et fréquenté bien des savans , bien des hommes dignes par leur mérite, par leur science, d'attirer les r^ards du monarque et de la patrie ; mais aucun , j'ose le dire, ne peut ni ne doit entrer en parallèle avec vous. Oui, monsieur, vous êtes Yalpha du patriotisme , comme vous étés le type et le prototype du savoir. On ne sait ce qu'on doit admirer le plus en vous, ou de votre désintéressement à toute épreuve , ou de l'universalité de vos connaissances. On admire , monsieur, toutes ces belles vertus , toutes ces précieuses qualités de loin ; quand on a eu le bonheur de vous voir, on les admire encore, mais elles semblent si naturellement découler de votre âme et de votre esprit supérieur, qu'on est tenté de croire que ces vertus ne vous coûtent rien à pratiquer, que ces im-
meoses richesses de science ne vous coulent rien à acquérir et à dispenser. Ah! monsieur, monsieur, que le jour où Guillaume Postel a rencontré Cujas sera un beau jour ! Je le marqfaerai à la craie blanche dans l'histoire de ma yie.
L'enthousiasme de Guillaume Postel était , il faut en convenir, fondé sous beaucoup de rapports. Cujas, né à Toulouse en i5ao de parens obscurs , s'était fait lui-même. Après avoir appris presque seul les belles-lettres et rhistoire, il avait acquis à force de veilles une grande connaissance du droit ancien^ qu'il avait enseigné , avec une réputation extraordmaire , à Toulouse , à Cahors et à Valence en Dauphiné. Emmanuel Philibert , duc de Savoie , l'avait attiré alors à Turin , et l'avait comblé de marques de son admiration et de son estime. Plus tard, Cujas avait refusé les offres honorables et brillantes que lui faisait le pape Grégoire XIII qui eût voulu lui faire enseigner le droit à Bologne. « Remerciez le Saint-Père , avait-il répondu à l'évèque de Caserte qui s'était chargé de la négociation , remerciez-le de tout ce qu'il voudrait bien faire pour moi ; mais dites-lui , monsei-
gneur, que , si j'ai quelque bonne et solide chose à enseigner, je les dois avant tout à ma patrie. » Le pape, plus touché que mécontent de cette réponse , lui avait fait tenir, comme gage particulier de sa bienveillance pontificale, une chaîne d*or à laquelle était suspendu son portrait, il avait (ait en outre inscrire son nom au premier rang du bibliothecarium du Vatican.
Après avoir ainsi , nouvel Hippocrate , rejeté les promesses de deux souverains, Cujas, de retour en France, s'était établi k Bourges, où sa réputation faisait afiluer de toutes parts un nombre prodigieux d'écoliers. Non seulement il comptait sur les bancs de sa classe des centaines de disciples venus des différentes provinces; il s'en trouvait un nombre presque égal accourus du fond de l'Allemagne, de la Pologne, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Angleterre et de la Suède, tant sa réputation était grande , tant s'était répandue si renommée.
Mais revenons à nos deux savans que cette^ digression nécessaire nous a fait abandonner un moment.
Cujas , les yeux baissés , écoutait modeste-
ment les complimens métaphoriques de Guillaume PosteL Quand le Tieux savant eut terminé :
— Je pourrais , monsieur, lui dit-il , avec plus de raison que vous, me féliciter de cette entrevue ^ et me louer du bonheur qui vous a conduit dans cette ville , où votre réputation vous a précédé, et est dès long- temps aussi bien établie qu'à Paris même , ce cen^ où convergent les lumières de toutes les sciences et de tous les arts. Mais je ne me sentirais pas assez d'éloquence pour apprécier dignement vos mérites et peindre tout ce que j'éprouve en ce moment. Excusez-moi donc et contentez-vous, s'il vous plaît, de me compter au nombre de vos admirateurs et de vos serviteurs les plus dévoués.
L'entretien des deux savans, après cet échange de civilités , devint tout d'abord ce qu'il devait être : on parla de l'Université, cette noble fiUe des rois de France ; de la Sorbonne , alors dans sa gloire ; des immenses réservoirs de lumière qui se répandaient si fructueusement en ce temps des huit scientifiques cités européennes : Salamanque, Oxford , Cambridge , Nuremberg , Jéna , Pa-
— Godefroy , dites à mes gens que je Tais cesser d'habiter cette hAtelierie , mais que je leur permets d V rester et de s'y ébaudir hou* nétement jusqu'à demain à dix heures du matin « que nous reprenons le cours de notre voyage. Qu'on se comporte bien, Godefroy, c'est vous qui en serez responsable. . . Et pour vous tenir tous en haleine de respect et de quiétude, continua le professeur en se levant et en plaçant sur la table où il travaillait sa blanche hermine de docteur et la boite contenant le sceau royal, songez que les insignes de ma dignité et de mon pouvoir demeurent ici. Malgré mon absence, gare à qui lestou-** che ! châtiment à qui les offense !
Godefroy répondit par un signe de respect à cette injonction. solennelle, et les deux sa-^ vans, marchant d'un même pas vers la porte, descendirent lentement les larges d^és de rhôtellerie en se donnant la main selon l'u-* sage de l'époque ; usage touchant et naïf, qui empruntait son attrait des habitudes de Vea^ fance , et semblait déceler, par cela même , une sorte de candeur et de pureté dantf les sentimens.
Arrivés à la porte do l'hêtellerie, Guillaume