‹ La Chronique du palais de JusticeChapitre 3 sur 27 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

tien, la tempérance, la modération, le courage, la patience, la simplicité, le désintéressement se révélèrent en touteoccasion parmi ces hommes d^élite.

C'est r histoire des anciens avocats dont l'analyse sèche et stérile n'eût que médiocrement intéressé les lecteurs , que nous entreprenons de reproduire aujourd'hui dans une série de récits animés, où , faisant revivre successivement toutes les illustrations du barreau français, nous nous sommes appliqués à retracer d'une manière dramatique, bien que toujours vraie, les mœurs, les usages et les coutumes, le caractère, le mouvement et les progrès des diverses époques de notre histoire judiciaire.

jour un grand nombre de curieux à l'enlour de cette habitation, qui était, d'ailleurs, connue et yénérée du peuple comme le logis de maître Jehan Mauvelet, un des avocats au Parlement de Paris les plus habiles , les plus int^res et les plus éclairés.

En ce temps-lh les maisons (pour employer l'expression pittoresque d'un auteur moderne) ne s'étaient pas encore retournées ; les rues étaient composées de murs et de portes ; les fenêtres de l'huis donnaient sur une cour ou sur un jardin. Les rues de la Juiverie, de la Huchette, de la Barillerie, Saint- Jacques , de la Yieille-Bouclerie , et, après le Grand-Chàtelet, les rues Saint-Denis et Planche-Mibraye, étaient seules décorées de boutiques , ce qui n'empêchait pas Paris d'être dès lors la capitale du monde , et la rivale de Rome et d'Athènes.

La demeure de Jehan Mauvelet , avocat en la Cour du Parlement de Paris, se composait d'un seul corps de logis bâti à deux étages ; au rez-de-chaussée se trouvait le parhuer ou salle de conversation, la salle à manger et la cuisine ; au premier étage, la chambre de ratrait ou le cabinet du patron , la chambre des

Du PALAIS DE JD5TICE. l3

clercs ou étude , la chambre de clientelle ou d'attente, où se tenaient les plaideurs en at« tendant leur tour de consultation. Au second étage, étaient les chambres à coucher de mal'* tre Jehan et de son épouse , celle de ses dent fils , Rufin et Bernard, et celle de Catherine sa fille. Les serviteurs de la maison , au nom« bre de trois, deux servantes et un vieux valet, avaient leur dortoir dans les combles. Un jardin , grand comme quatre argumentations sorboniques cousues ensemble, fournissait Tair, la vue et la lumière à cette hôtellerie de la science et de la méditation.

Aucun luxe ne régnait dans ce logis ; les murs , au lieu d'être tapissés de cuir dé Hongrie selon l'usage du temps, n'étaient couverts, comme les planchers de bois et de briques, que de nattes de paille et de jonc tressées avec moins d'art que dé propreté Les escabeaux, les bancs, la chaire de noyer du maître et de la maîtresse, n'étaient point sculptés à la saxonne ou à la lombarde; mais ils étaient brillans et polis comme s'ils eussent été de pure ébène ; la huche et le dressoir qui meublaient la salle k manger, étaient seuls ciselés avec un grand art , et témoignaient de l'artifice mer-

l4 I*A CHAOmQUI

Teilleux des sculpteurs boisiers de l'époque ; mais c'est que cette huche et ce dressoir avaient été offerts en cadeau à mattre Jehan Mauvelet , par les chefeciers et marguilliers de Saînt-Jean-de-Latran, qui devaient à son éloquence le gain d'un procès considérable. Un christ peint sur ardoise , et quatre gros chandeliers de cuivre rouge, étaient les seuls ornemens du salon, qui recevait pourtant quelquefois , dans sa modeste enceinte , les hommes les plus considérables et les plus re* nommés de la bourgeoisie et des corporations de IS ville, des seigneurs de la cour, voire des présidens et des conseillers au Parlement, qui ne dédaignaient pas de rendre hommage à la sagacité, à la haute raison et à l'expérience de maître Jehan Mauvelet.

La chambre de retrait ou cabinet de l'avocat, était la plus riche et la plus somptueuse de tout le logis ; mais, cette richesse et cette somptuosité n'étaient pas mondaines. On n'y voyait ni clepsydre florentin , ni mirouer d'acier poli , ni tapisserie de point de Flandre , ni coussins de velours brodés d'argent, ni rideaux de serge à passe de Damas : rien de tel ne s'y remarquait. Il n'y avait pour tout meu-

DU PU.AI8 01 JUSTICE. l5

ble, daDs cette chambre, qu'une grande table couTcrte d'un morceau d'étoffe noire, un sa^ blier , une chaire où se tenait Tayocat, une escabelle pour les plaideurs , des sacs où étaient enserrées et cachetées les pièces de chaque client , et une armoire de bois de noyer, dont la deTanlure, à carreaux de corne très mince , laissait voir de nombreux rouleaux de parchemin, seuls livres de l'époque, car l'imprimerie n'était pas encore inventée.

C'étaient les Codes de Justinien et de Théodose; les cinq Livres de Moise; l'Histoire des Goths de Jornandès; le Nouveau-Testament; les textes des Capitulaires de Charlemagne; lès Lois de Gombaud, roi de Bourgogne; le Recueil des ordonnances de Saint-Louis ; et enfin, quelques fragmens de Démosthène, de Cicéron, de Tacite et d'Eusèbe de Césaréc. Le tout entremêlé des écrits des Pères de l'Eglise : saint Jérôme, saint Grégoire, saint Augustin, saint Ambroise, saint Cyrille. Puis, sur un rayon plus élevé, se trouvaient quelques vers des meilleurs poètes grecs et latins.

L'amour de l'étude et de la réflexion était si fort avant dans le cœur de maître Mauvelet, qu'hormis les heures qu'il était obligé de con-

l6 LA CHRONIQVI

sacrer aux audiences du Parlement , et le temps strictement néceMaire aux repas du matin et du soir , il ne sortait guère de sa chambre de retrait. Dame Brigitte , son épouse, était chargée de la direction des affaires domestiques, et la digne matrone s*en acquittait avec un soin et une dignité admirables. On déjeunait à six heures du matin, et ce repas, qui consistait en laitages, durait un quart d'heure. De six à dix heures, maître MauTcletreceTait ses ciiens, donnait ses consultations et préparait ses plaidoiries. A dix heures, on se mettait à table pour dîner. Ce repas , les jours ordinaires , n'absorbait pas plus d'une heure. A onze heures, l'avocat, re- Tétant sa robe, adressait mentalement une courte oraison au dispensateur de toutes choses, et sortait de sa maison pour se rendre au Palais. Habituellement, il trouvait au seuil de son logis, une grande quantité de gens qui lui faisaient cortège ; c'étaient des plaideurs dont il devait ce jour-là défendre les intérêts ; des étrangers que son éloquence et sa repu* tation avaient attirés ; des jeunes hoo^mes de la Basoche, qui se le proposaient pour modèle et pour exemple. Suivi de cette pacifique

cor le, maître Hauvelet se rendait au Parlement, pour, là,. se livrer avec zèle, avec foi, avec talent, à la profession dont il rehaussait la dignité et l'éclat. — On plaidait au Parlement jusqu'à trois heures après ipidi, et quelquefois, lorsque les causes avaient une grave importance, jusqu'à quatre.

L'audience levée, maître Mauvelet retournait à son logis, toujours accompagné de son cortège, et recevant, pour l'ordinaire, les congratulations de ceux dont il avait sauvé les biens , l'honneur ou la vie. Arrivé devant sa maison , maître Mauvelet saluait d'un geste affectueux, cliens, basochiens et curieux, et frappait lentement deux coups sur la porte, avec un marteau de fer. — La porte s'ouvrait et se refermait aussitôt.... Mais les assistans avaient eu le temps d'apercevoir une femme belle et vive encore, une jeune fille aux yeux clairs et purs, et deux écoliers dont l'attitude soumise formait un contraste piquant avec leur figure malicieuse : cette femme, cette fille, ces deux écoliers, étaient dame Brigitte, Catherine, Ruffin et Bernard.

L'avocat quittait les insignes de sa profes-*

sion d^s l'entrée, il se mettait à faire colla- I. ti

l8 LA CHRONIQUE

tion, puis se retirait dans son cabinet jusqu'à neuf heures du soir^ pour se livrer aux études de sa profession, ou à la culture des lettres, ces douces amies laissées à Thomoie pour sa consolation et son bonheur.

Dans cet espace de temps^ qui s'écoulait de la collation au souper, il était défendu aux membres de la famille de porter^ sous quelque prétexte que ce pût être, la moindre atteinte à la méditation de matlre Mauvelet;

C'est que dans cette portion bénie de la journée, l'avocat retrempait aux sources de la poésie, de l'éloquence et de la vérité, toutes les facultés de son être. L'intelligence puissante de cet homme , qui se passionnait une partie du jour sur les malheurs, les calamités et les peines d'autrui; qui se teignait, pour ainsi dire , des larmes de la veuve et du sang de l'opprimé, avait besoin, la nuit venue, de* se recueillir dans le silence, dans le repos ; et, semblable au serpent qui sert de phare aux Indous voyageurs, de rafraîchir ses écailles lumineuses aux bords des frais ruisseaux , et sous la rosée des vertes feuillées.

Et quel repos pour maître Jehan , que la lecture d'Homère et de Démosthène, de saint

Jérôme et de saint Augustin ! Quelle félicité pour lui que la méditation des Livres sacrés, que la contemplation de TEvangiie, le premier des Codes , le plus sublime de tous les discours !

On ne dérangeait donc pas l'avocat dans sa retraite; et, en vérité, si on lui fût venu annoncer, au milieu de ses chers écrits, que la maison était tout en flamme, sans doute il eût répondu comme le philosophe antique : c Avertissez ma femme ; les choses du ménage ne sont pas de moi. »

Cependant , le 4 de décembre 1 3o4 , on ne tint compte de la règle qu'il avait 'instituée dans ses pénates: son fils aîné, Rufin, tout tremblant d'émotion , tout pantois de crainte, entra malgré la défense dans son cabinet , et lui dit d'un air consterné:

— Mon très cher père , un haut seigneur qui vient d'arriver entouré de varlets et d'écuyers , demande à vous parler.

L'avocat leva sur son fils des yeux où se peignait le reproche plus que la colère:

— Vous savez, Rufin , l'ordre que j'ai donné une fois pour toutes ; l'avez-vous oublié ?

— Mon cher père, reprît le jeude homme d'un air tremblant , c'est de la part du roi.

— De la part du roil fit l'avocat d'un ton surpris. Laissez entrer !

Mattre Mauvelet avait à peine achevé ces mots, qu'un personnage de haute stature, couvert d'un hoqueton de velours bleu parsemé de fleurs de lys d'argent , et coiffé d'un chaperon volant fourré d'hermine , s'avança dans le cabinet.

Ses pas résonnaient sur les nattes comme des coups de bélier sur la poterne pourrie d'une citadelle, et ses éperons d'argent projetaient un son strident comme le grincement de dents d'un sorcier que la hart s'apprête à saisir.

A l'aspect de ce seigneur, maître Mauvelet se leva , mais sans empressement comme sans crainte , inclinant légèrement sa tête que cinquante hivers n'avaient pas blanchie. — Me connaissez-vous? dit le visiteur en rejetant d'un mouvement hardi son chaperon sur ses épaules, et en s'asseyant sur l'escabeau que l'avocat lui désignait de la main. — Non , messire , dit maître Mauvelet , et je n'ai pas eu l'honneur de vous voir venir encore

ou PALAIS DE JDSTICE. 21

eéans. — Je suis Raoul de Nesle , connétable de France , reprit le seigneur , en ramenant entre ses jambes la lourde épée qui pendait à son ceinturon.

Raoul de Nesle, connétable de France , était un de ces rudes et hardis guerriers qui, selon les croyances du temps, mettaient ayant toute chose le droit de la force et du glaive. Il s'était acquis une popularité immense par la conquête de la Guyenne , faite sur les Anglais en 1 293 , et il jouissait auprès de Philippe-le- Bel de cette faveur éclatante qui s'attache d'ordinaire aux grandes réputations militaires , lors même qu'elles sont obscurcies par des défauts politiques. Raoul pouvait avoir sœxante ans; mais l'âge n'avait glacé ni son courage ni la fougue de son caractère. Plein de valeur, mais aussi plein d'orgueil et de présomption chevaleresque, il croyait que rien ne devait résister à sa voix , et que les lois , l'église et le trône devaient céder à ses tyranniques volontés.

— Maître Jehan Mauvelet, poursuivit- il , je ne suis ni clerc , ni docteur , et par conséquent je ne viens point discuter ici. Ma démarche est tout simplement une affaire de

22 LA CHBONIQUE

famille ; je serai bref, car les longues paroles vont mal au soldat qui ne connatt que la longue épée.

— Parlez , mcssire , répondit l'avocat ; je TOUS écoute.

— Maître Mauvelet , reprit le connétable , j'ai par la cour un neveu que j'aime comme un fils; c'est un mauvais garçon, j'en con-r viens; mais enfin je l'aime, et je crois qu'il m'aime aussi. Ce neveu , ce fils qui a nom Gaspard de Surgy, s'est couvert de gloire il y a quatre mois à la bataille de lions , où nous avons pris sur les Flamands une si bonne revanche de la défaite de Gourlray. Â son retour à Paris , je croyais que ses blessures et la réputation de bon chevalier qu'il s'était acquise sous les yeux du roi le feraient chan-< ger de conduite ; mais point : le gars se livre plus que jamais à ses penchans sataniques , et une récente espièglerie. . . .

— Permettez-moi d'achever , messire connétable, interrompit Jehan Mauvelet: le comte Gaspard de Surgy s'est introduit de vive force et pendant la nuit dans la maison d'un honnête bourgeois et marchand de la rue Saint- Denis, Simon Doinville; il a violé la fille de

DU PALAIS DE JUSTICE. â3

ce bourgeois, et, prétendant que la noce faite, 0 était juste de toucher la dot , il s'est emparé de trois cents écus d'or et de cinquante marcs d'argenterie , qu'il a emportés avec l'as' sistance des dignes compagnons qu'il s'était associés pour parfaire sa méchante action. N'est-ce pas là , messire connétable , ce que vous appelez l'espièglerie du comte de Çurgy votre neveu?

— Mon Dieu oui ! répondit simplement l'homme de guerre , qui ne voyait dans un viol et un pillage qu'une double folie de jeunesse.

— Un procès criminel a été intenté au comte Gaspard, en la cour du Parlement, par les malheureuses victimes de ces désor* dres, reprit l'avocat, et je soutiendrai leur droit devant messeigneurs, ayant eu l'honneur d'être choisi par le marchand Doiaville pour présenter sa requête , et suivre les justeb dommages qu'il exige.

— C'est parce que vous êtes l'avocat de ce bourgeois que je suis céans, dit le connétable en frappant le plancher du bout de sa lourde épée. Il y a un proverbe dans l'Anjou qui dit : « La vertu- de l'avocat fait la convie-

24 l'A CHRONIQUE

tion du juge. » Oblige:^-moi de remettre à un autre dé vos confrères le soin de défendre Doinville, et tenez- vous coi dans cette ^ffaire^ Je TOUS dédommagerai amplement de la brè* che que votre intérêt en pourra souffrir.

— A Dieu ne plaise, messire connétable, dit Tavocat dont le front pâlit d'indignation^ à Dieu ne plaise que j'abandonne une cause qui m'a élé confiée avec tant de candeur et de larmes. Vous m'offrez un dédommagement pour ne pas servir la cause des malheureux opprimés ! Quel pourrait donc être ce dédommagement, messire? Pourriez-vous bâillonner la Toix de ma conscience? pourriez-vous empêcher Dieu de me Toir et de me juger?

— Un autre que tous serait moins difficile, maître Jehan, fit le connétable.

— Tous TOUS trompez, messire ; il n'est pas un aTOcat du Parlement qui fût capable de cette action.

Le connétable fit un signe d'incrédulité.

— Eh! messire, pourquoi doutez-Tous ? Je crois à la vaillance des hommes de guerre; pourquoi ne croiriez-TOUS pas à la probité des avocats? Un avocat, vrai Dieu! mais c'est aussi un soldat ; à la vérité sans dague, soldat,

sans épée , sans rondache et lance , mais qui se trouve pourtant armé de toutes pièces, car sa dague à lui, c'est l'éloquence ; son épée, c'est la conviction; sa rondache, la logique, et sa lance , le syllogisme.

— Et son bouclier? fit le connétable en souriant.

— Son bouclier, c'est la foi et la crainte du Seigneur, reprit maître Jehan qui s'animait ; foi et crainte qui l'empêchent de se fourvoyer dans la route, car tous les chemins de cette fie mènent à la vallée de Josaphat, et malheur à celui qui s'égarera en cheminant vers ce tribunal bien autrement redoutable que la grand'chambre et le Parlement.

— Ainsi , maître Jehan , vous persistez à vous charger de l'affaire ? dit le connétable en pinçant d'un air soucieux ses lèvres minces et décolorées.

— Oui, messire; quand une cause est juste, je la défends , serait-ce contre le roi et contre notre Saint-Père le pape , si tant était que le roi et le souverain-pontife pussent avoir jamais aucun tort.

— Vous pourrez vous en repentir, maître Jehan.

— J'ai près de cinquante ans, monseigneur, et jaqsais un repentir n'est entré en moi. Les remords ne sont pas faits pour <|ui accomplit un devoir sacré.

— Nous vous donnerons de la tablature , maître Mauvelet , et il pourra se passer du temps avant que l'affaire de Doinville s'inscrive an rôle. Yotre éloquence aura le loisir de se mettre . au vert ; car le Parlement ne commence pas toujours ses assises par la ville de Paris.

— Le roi a pourvu à cela il n'y a point encore deux semaines, monseigneur. Par cette ordonnance que voilà , et que je vous lirai au besoin , le Parlement est déclaré sédentaire a Paris.

Philippe lY (le Bel), en effet, venait de rendre le Parlement sédentaire, d'ambulatoire qu'il avait été jusqu'alors. Cette disposition pleine de sagesse du monarque n'était pas parvenue encore sans doute aux oreilles du connétable , qui en parut mortifié et dit avec un profond accent de dépit :

— Par la part que j'espère posséder un jour en Paradis! je n'ai jamais rencontré d'homme ^ussi récalcitrant que vous êtes, maître Mau-

velet. Mais voyons, Tor et l'argent tous font peur ; ils tous donnent des vertiges comme les diableteauz de la Saint«Jean aux manans de la Grève. Tâtons autre chose. Ecoutezmoi : — II se trame en cour une grande entreprise; un grave événement se mûrit (i). Cessez d'être l'avocat de Doinville , et je vous fais nommer par Enguerrand de Marigny, mon cousin , Tun des commissaires-examinateurs de Vi

Maître Jehan Mauvelet , lé front calme (car les résolutions vertueuses une fois prises, Tindignation n'altère plus les traits du visage) , les yeux baissés , se prit à sourire , et répondit par un signe de tète négatif.

— On va refondre les monnaies du royaume (3) , reprit Raoul de Nesles ; vous plairait-il, maître Jehan , d'être nommé vérificateur des espèces d'argent et d'or en la tour du Louvre ?

(i) Le connétable fiiU sans doate allusion ici aux préparatifs de la destroction des Templiers , qui arriva sept années plus tard.

(9} On changea le titre et la forme des monnaies sous Phi lippc-le-Be1 ; on en altéra même quelques-unes , ce qui fit donner an monarquele surnom dePhilippe te faux monnoyeur.

L'avocat branla encore la tête en signe de dénégation.

— Vous avez une famille nombreuse , maître Jehan , vous duirait-il que je me chargeasse d'un de vos fils pour le faire entrer cornette dans les chevau-légers , dont je suis colonel-général ?

L'avocat continua son refus muet.

*- Tous avez , dit-on , une belle et noble fille , maître Jehan ; voulez-vous , pour sans fortune comme vous l'êtes , et ne pouvant lui octroyer une grosse dot, la mettre aujourd'hui même en religion : ma sœur est abbesse du couvent des Ursulines de Niort, et elle la recevra sans bourse délier ?

Jehan Mâuvelet répondit encore non.

— Sus , puisque vous êtes aussi entêté que l'âne du prophète Balaam , reprit Raoul de Nesle en se levant de dessus son escabeau, je vous laisse, maître Jehan; mais soyez sûr que je conserverai toujours un vif ressentiment de votre conduite, et que je saurai m'en venger.

— Monseigneur le connétable, dit alors l'avocat , l'homme qui sait résister à des pa-^ rôles de corruption n'a pas de peine à mépri-

DU PALAIS DE JUSTICE. 2g

ser les menaces. Je tous honore et vous respecte, monseigneur, comme un des plus grands capitaines du monde , comme un des meilleurs soutiens de la France; mais là s'arrêtent mes redeyances envers vous. Dieu m*est témoin que je voudrais , sans trahir mes devoirs , vous obéir ; je ne le puis. Restez con-^ nétable de France, couvert de gloire et de renommée; mais laissez-moi demeurer loyal avocat.

— Les merles, chantent en toute saison , fit le connétable en recouvrant sa tète puissante du chaperon qu'il avait rejeté en arrière ; mais les aigles et les vautours planent aussi dans les airs en tous les temps.

— Si Dieu a donné des serres cruelles à l'aigle et au vautour, il a donné des ailes plus rapides et une vue plus perçante aux passereaux dont ils sont les tyrans; aussi, à tout prendre, y a-t-il autant de vieux merles que de vieux aigles, répondit Jehan; mais , monseigneur, laissons ce langage figuré qui blesse. Je sais, moi, un moyen d'arrêter court le procès intenté par le bourgeois à votre neveu. Ce moyen est selon Dieu et selon la justice , et il ne tient qu'à vous de l'accepter*

5o LA CHRONIQUE

— Et quel est-il , maître Jehan ? dit le connétable.

— Que le comte Gaspard de Surgy, votre neveu , épouse la fille qu'il a déshonorée ; qu'il adopte pour sienne la famille qu'il a plongée dans l'opprobre et le désespoir : toute la procédure sera alors brûlée aux torches de monseigneur l'hymen ; au lieu de pleurs et de grincemens de dents, il n'y aura plus que joies et bénédictions. Ghlotilde est une fille sage , vertueuse et chaste ; elle est belle, et votre neveu l'a long-temps aimée avant d'en venir à l'énormité où il s'est porté. Le marchand Simon Doin ville est riche , considéré , d'une probité à toute épreuve , et il est porté pour l'échevinage prochain.... Qu'en dites- vous, monseigneur?

La morgue de la noblesse était au commencement du XIY^ siècle dans toute sa force. Le connétable Raoul de Nesle , par sa gloire acquise, par sa naissance, par sa position près du roi , était plus qu'un autre entiché des préjugés de l'époque : qu'on juge de l'efiet que produisit sur son esprit hautain et farouche l'ouverture courageuse que lui faisait l'avocat; car , il faut le dire , une telle proposition , à

DU fALAIS DE JUSTICE. Ôl

celte époque , faite à un personnage tel que ftaoul, était un véritable acte dB courage ciyil.

Le connétable détint rouge de colère ; et , d'une Toix qui retentit dans la silencieuse maison de Tayocat comme un coup de foudre :

— Par la mort-Diieu, s'écria- t-il , un tel conseil ne peut venir que d'une bouche comme laTQtre, mattre Jehan : une langue roturière a pu seule articuler de pareils mots.

— Vous pourriez vous tromper, monsei* gncur, repartit l'ayocat, j'ai peut-être aussi moi un sang noble et chaud dans les veines. Mon père était sénéchal du Poitou , et j'ai trois frères qui dorment dans les champs de Conrtray, tués autour de la bannière de France; mais noble ou roturier, avocat ou baron , je devais vous donner ce conseil. C'est l'avis d'un chrétien : tant pis pour vous, monseigneur, si vous ne savez pas l'entendre, et si vous 'ne voulez pas en profiter.

— Non , de par le diable, je n'en voudrais pas de ton conseil, reprit le connétable, et plutôt que de donner les mains à une si énorme tnésalliance , j'aimerais mieux voir Gaspard vingt fois mort !

— C'est ce que vous verrez assurément, inlerrompit ravocat, car la justice se rend selon l'intention du roi et des lois, et dans huit jours votre neveu sera pendu haut et court.

A ces derniers mots , prononcés par Mauvelet avec quelque véhémence , Tezaspération du connétable ne connut plus de bornes : sa moustache se hérisa comme un front de dards; il blasphéma , se redressa d'un bond sur le plancher, et s'avança la main haute vers l'avocat qui, le front calme, l'attendait debout, avec la ferme résolution de repousser la foroe parla force...

Les choses en étaient là quand un jeune homme d'une haute stature parut dans la chambre , et , par un geste rapide, empêcha le connétable de faire un pas de plus.

Ce jeune seigneur était le comte de Poitou , fils puiné de Philippe; celui-là même qui succéda, sous le nom de Philippe-le-Long , à son frère aine , Louis Hutin , à l'exclusion de Jeanne, sa nièce.

— Monsieur le connétable, dit le prince, je viens ici de la part du roi.. . Et j'arrive, ce me semble à temps.

— Monseigneur, dit le connétable, dont là

colère s'éiait lout à coup amortie en présence da fils de son roi ; oserai-je vous demander le sujet de votre démarche ?

— Le même qui vous a conduit ici sans doute, répliqua le prince; votre neveu, le comte de Sui^ a été extrait de la tour du Louvre, et conduit, sur les remontrances du procureur général du Parlement, dans les cachots de la Conciergerie.

— Dans les cachots de la Conciergerie ! fit le connétable en baissant les yeux : quelle ré* compense de tous mes services !

— Le roi punira les méchans partout où il les rencontrera, poursuivit le prince, comme il distingue et récompense les services écla tans, sans acception de rang ni de personnes. C'est en suivant ce système digne de Salomon, qu'au moment où il signait l'extradition de votre neveu de la prison du Louvre , il rendait également l'ordonnance qui vous nomme gouverneur de la Normandie.

Cette faveur nouvelle flattait l'orgueil du vieux connétable ; il ne put cependant s'empêcher de dire , avec une expression de douleur : — Et mon pauvre Gaspard ?

— Vous avez entre vos mains la clef de son

34 LA GHRONIQDE

cachot, reprit alors l'aTOcat : voyez, monsei-^ gneur, s'il ne yaudrait pas mieux en faire usage vous-même que de la donner par Tordre du roi au procureur général. Soyez fier, monseigneur, de yotre race, mais soyez chrétien ; prenez votre cœur par autrui ; jugez des angoisses de rhonnéle Doinville, qui est sujet du roi et fils de Dieu , tout marchand qu'il soit , monseigneur, aussi bien que vous, qui êtes iconnétable de France et gouverneur de la Normandie.

— Homme de bien! dit le connétable dont l'oeil brillait mouillé de larmes depuis un instant, je réfléchirai à vos conseils, et je prierai Dieu de m'éclairer...'EQ attendant, pardonnez-moi ma colère.

— Les vieux guerriers sont comme les vieux lions, monseigneur, repartit l'avocat : on leur pardonne tout, et on les admire toujours;.

Le connétable tendit la main à l'avocat, qui s'inclina et la baisa avec respect.

Huit jours après cette scène touchante , la Tue Saint-Denis retentissait de cris d'allégresse; d'énormes drageoirs de carton peint vomissaient sur la foule des pluies de fleurs, de confitures , de tartes cuites et de pastil-

lages. C'était le jour des accordailles de Chlotilde Doinville et du comte Gaspard de Surgy ; c'était aussi le jour de réception du riche Doinville au nombre des échevins de la ville de Paris. Cette charge municipale donnait la noblesse.

Bien que l'éloquence de Jehan Mauvelet n'eût pas eu occasion de briller dans cette affaâre, c'était à ses soins, à sa fermeté, à sa probité surtout , qu'une si heureuse conclusion élait due. Les plus belles plaidoiries des avocats ne se font pas toujours devant les juges. D'autres affaires non moins importantes que celle dont nous venons d'esquisser les dé-tails, signalèrent la vie active de Mauvelet. Dans toutes , il se fît admirer par sa modération, sa sagesse et l'exacte équité de ses lumières, incessamment ravivées par l'élude et la méditation.

Philippe y (dit le Long), celui que nous venons d'entrevoir sous le nom de comte de Poitou y voulue, à son avènement au trône, le faire monter sur les fleurs de lis , et le revêtir d'une charge déconseiller au Parlement. Jean Mauvelet, toujours modeste, combattit le bon vouloir du monarque, et persista à

demeurer avocat. Ses deux fils suivirent l'un la carrière des armes, ce fut Rufin; l'autre celle de la magistrature, ce fut Bernard. Rufin, qui commandaitune compagnie d'hommes d'armes à la malheureuse bataille de Crécy, fut tué sous les yeux du roi, le 26 août i346; Bernard devint avocat général au Parlement de Paris.

Jehan Mauvelet mourut à quatre-vingtquinze ans, à Paris.

C'est lui qui fut le premier titulaire de la dignité de l'ordre, appelée bâtonnat. On voyait encore en 1612 son épitaphe, ornée d'une hermine et de deux bâtons en sautoir, dans l'église de Saint-Denis-de-la-Ghartre , en la Cité.

CLAUDE QUILLUiHEIir.

Page 1