‹ La chronique (volume 2)Chapitre 168 sur 205 · CHAPITRE GXGVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE GXGVI

Comment le roy Henry d'Angleterre asséga puissamment tout autour de la ville de Rouen. — Et des armes que fist Lagen d'Arli contre ung chevalier anglois.

Item, en ces «lesmes jours, le roy Henry d'Angleterre, avec toute sa puissance de gens de guerre et grant multitude d'engins et d'artillerie, asséga la très puissant et noble cité de Rouen, ou moys de juing, avant que iceulx asségez peussent estre pourvez de nouveaulx grains. Et vint son avant-garde à mie nuit devant ladicte ville, afin que ceulx de dedens ne feissent envaye sur eulx. Et se loga ledit roy en la maison des Chartreux, et le duc de Clocestre fut îogiéà la porte Saint- Ylaire, le duc de Clarence à la porte de Gaulx, le conte de Varvich à la porte de Mortainville, le duc d'Excestre et le conte Durset à la porte de Beau-

vais, et devant la porte du chastel le conte marescbal et le seigneur de Cornouaille, et à la porte delà vers Normendie, furent mis les contes de Hontiton et de Kent, et le seigneur de Neufville, filz du conte de Northombellande, et devant Saincte -Katherine sur le Mont furent mis aucuns barons d'Angleterre. Toutesfoiz, devant que lesdiz asségans peussent estre fortifiez en leurs logis, furent par plusieurs foiz envays desdiz asségez et y eut de grosses escarmouches tant d'un costé comme d'autre. Mais lesdiz Anglois au plus tost qu'ilz porent firent grans fossez entre la ville et leur logis, sur lesquelz fossez firent fortes bayes d'espines, par quoy lesdiz asségans ne povoient estre souspris ne traveillez , sinon par canons et par traict. Et après en l'eaue de Seine, à ung costé et à l'autre, au gect d'un canon ou environ près de la ville, firent tendre trois chaynes de fer, et en y avoit une pié et demi dedens l'eaue, la seconde en l'équalité de l'eaue, et la tierce estoit deux piez dessus l'eaue. Et ce firent afin que par bateaulx lesdiz asségez ne peussent avoir secours, et aussi qu'ilz ne peussent vuidier par Iq^cours de l'eaue. Et avec ce lesdiz Anglois firent en plusieurs et divers lieux moult de fossez parfons en terre, pour aler de logis à autre sans povoir estre actains de traict de canons et autres babillemens de guerre desdiz asségez. Ceulx qui estoient dedens Saincte-Katberine, au bout d'un mois rendirent le fort au roy d'Angleterre, par faulte de vivres, et s'en alèrent tant seulement saulves leurs vies, sans emporter nulz de leurs biens.

Et avoit ledit roy d'Angleterre en sa compaignie bien huit mille Yrlandois, dont la plus grant partie aloient de pié, ung pié chaussé et l'autre nu, sans

braies et povrement habillez, aians chascun une targète et petites javelines avec gros couteaulx d'estrange façon, et les chevaulcheurs chevauchoient très habilement sur bons petis chevaulx de montaigne , et estoient sur penneaulx assez de pareille façon que portent les bladiers du pays de France. Toutesfois c' estoient gens de petite défense au regard des autres Anglois, et avec ce n'avoient point habillement dont ilz peussent gaires grever les François, quant d'iceulx estoient rencontrez. Lesquelz YUandois , durant ledit siège, couroient souvent le pays de Normandie avecques les autres Anglois et faisoient maulx infinis et inestimables, ramenans à leur ost grans proyes. Et mesmement lesdiz Yrlandois de pie prenoient petis enfans en leurs berceaulx et autres bagues, à tous lesquelz montoient sur vaches , portans lesdiz petis enfans et bagues devant eulx sur lesdictes vaches, et furent par plusieurs foiz trouvez des François en cel estât. Pour lesquelles courses, tant desdiz Anglois, Yrlandois, Bourguignons et Daulphinois, le pays de Normendie fu moult oppressé et le povre peuple destruict. En oultre le roy d'Angleterre, estant en son siège devant Rouen, fist devant les portes et murailles de ladicte ville drécer plusieurs grosses bombardes et autres engins, pour icelie confondre et abatre. Et pareillement les asségez, par toutes les voies et manières qu'ilz povoient adviser, grevoient leurs ennemis, c'estassavoir de bombardes, canons, engins volans, arbalestes et autres instrumens de guerre , faisans aussi plusieurs saillies, lesquelles seroient trop longues à racompter chascune à par elle. Mais pour vray, iceulx asségez se y gouvernoient très vaillamment.

286 CHROINIQUE [1418]

Durant lequel siège, Lagen, bastard d'Arly, qui estoit l'un des capitaines de tous ceulx de dedens en quiceulx de lacommunaulté de Rouen avoient la plus grant fiance, et avoit la charge et garde de la porte de Caulx, à laquelle vint ung certain jour ung chevalier anglois nommé messire Jehan Le Blanc, capitaine de Harfleur, soubz le conte Dourset , qui requit audit Lagen à rompre deux lances contre lui, lequel lui accorda. Et prestement, après qu'il fut armé, sailli dehors, à tous trente compaignons de pied, et là devant la barrière coururent de grant voulenté l'un contre l'autre. Mais ainsi advint que du premier cop ledit chevalier anglois fu transpercié parmy le corps tout oultre et rué jus de son cheval, et avec ce fut par le cheval trainé dedens la ville, où il mourut tantost. Et eut icellui Lagen quatre cens nobles pour rendre le corps. Et avecques ce fut généralment de tous ceulx de la ville moult honnouré et exaulcié, pour la vaillance qui lui estoit advenue. îoo iilM5?/?>?i>t^siK?l 4»

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