CHAPITRE CCI
Comment grant assemblée fu faicte pour lever le siège de Rouen, et l'ambaxade que de rechef firent les asségez. Et autres matières.
Or convient retourner à Testât et gouvernement du roy de France et du duc de Bourgongne. Vérité est que pour pourveoir à la délivrance de ceulx de Rouen, mandèrent gens d'armes en plusieurs parties du royaume où ilz estoient obéis, lesqueiz y vindrent en très grant nombre. Et se faisoit ce mandement ou nom du Roy, à venir entour de Beauvais. Entre lesqueiz y vindrent à grant puissance les seigneurs de Picardie et autres soubz eulx , qui avoient acoustumé de porter armes, et en furent les pays oii ilz passèrent et séjournèrent, moult traveillez. Et adonques le Roy, la Royne, le duc de Bourgongne et tout leur estât, de Pontoise vindrent à Beauvais , afin d'avoir vivres plus habundamment. Ouquel lieu furent tenus plusieurs destrois consaulx pour avoir advis comment on secourroit ceulx de Rouen. Mais on ne povoit veoir ne trouver manière raisonnable que faire se peut, pour
1 , Dunkerque.
la division qui estoit entre le Daulpbin et le duc de Bourgongne, et avec ce, que le roy d'Angleterre estoit trop puissant et fort acompaigné. Et pour tant, de plus en plus on manda gens d'armes et arbalestriers par les bonnes villes de l'obéissance du Roy. Et y vindrent ceulx de Tournay en grande ordonnance , et de plusieurs autres lieux.
Et pendant que le Roy et le duc de Bourgongne estoient à Beauvais, vindrent devers eulx quatre gentilz hommes et quatre bourgois de ladicte ville de Rouen, envolez pour signifier audit Roy le misérable estât de ladicte cité. Lesquelz, en la présence du Roy, dudit duc de Bourgongne et de tout le conseil, dirent comment plusieurs millers de gens estoient jà mors de fain (sic) dedens ladicte ville, et que dès l'entrée d'octobre ilz estoient contrains de menger chevaulx , chiens et chas, souris et ras et autres choses non appartenans à user à créature humaine , et avecques ce avoient jà bouté hors de leur ville bien douze mille povres gens, hommes , femmes et enfans , desquelz la plus grant partie estoient mors dedens les fossez de la ville piteusement, et souvent faloit que les bonnes gens et pitéables tirassent les enfans nouveaulx nez des femmes ençaintes qui estoient en leurs fossez, en penniers, amont, pour faire baptiser et après les rendre aux mères , et moult en mouroient sans estre chrestiennez. Lesquelles choses estoient griesves et moult piteuses, tant seulement à oyr racompter. Et adonc dirent : a Vous nostre sire le Roy, et vous noble duc de Bourgongne , les bonnes gens de Rouen vous ont jà par plusieurs foiz fait signifier et fait savoir la grant neccessité et deslresse qu'ilz seuffrent pour vous, à
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quoy n'avez encores pourveu comme promis avez, et pour tant, ceste derrenière foiz sommes devers vous envolez de par lesdiz asségez [pour vous nunchier*] que se dedens briefz jours ilz ne sont secourus, ilz se rendront au roy d'Angleterre, et dès maintenant, se ce ne faictes , ilz vous rendent la foy , serement , loyaulté, service et obéissance qu'ilz ont à vous. » Auxquelz fu respondu par le Roy, le duc de Bourgongne et son conseil, bénignement, que encores n'estoit point la puissance du Roy si grande que pour lever ledit siège, dont moult leur desplaisoit , mais , au plaisir de Dieu, bien brief seroient secourus. Et ilz demandèrent dedens quel terme. A quoy ledit duc fist response que ce seroit dedens le quatorzième jour après Noël. Et sur ce s'en retournèrent dedens ladicte ville de Rouen au mieulx qu'ilz porent, à grant péril, pour le danger des asségans , et racomptèrent à leurs gens ce qu'ilz avoient besongné.
En oultre iceulx asségez de mal en pis estoient en grant détresse, et n'est nul qui sceust racompter les grans misères et povretez que le menu peuple y souffry de famine. Car, comme il fut sceu véritablement, il y mouru durant ledit siège, oultre le nombre de cinquante mil personnes par ladicte famine. Et mesmement les aucuns quant ilz venoient porter viandes par les rues, comme tous désespérez y couroient pour les tolir, et souvent en ce faisant souffroient qu'on les bateist et navrast cruellement. Car par l'espace de trois mois entiers ne furent vendus quelzques vivres
i. Pour vous annoncer. Ces mots, omis dans notre texte, sont tirés du Suppl. fr. 93.
sur les marchez, ainçois les vendoit-on à couvert, et ce que (sic) para vaut le siège estoit vendu un g denier du Roy, on le vendoit lors, vingt, trente ou quarante deniers, et encores pour nulle finance n'en povoit recouvrer le povre peuple. Pour quoy durant le siège , comme dit est, y eut dedens icelle ville moult de tribulacions, lesquelles seroient trop longues à racompter. Et povoit estre, quant les ambaxadeurs dont dessus est faicte mencion retournèrent devers le Roy et le duc de Bourgongne, environ demy décembre.
Durans lesquelles tempestes, messire Jaques de Harecourt et le seigneur de Moreuil assemblèrent deux mil combatans ou environ, lesquelz ilz menèrent à deux lieues près desdiz Anglois et de leur siège, en entencion de faire sur iceulx aucune destrousse , et de fait se mirent en embusche en deux lieux à l'avantage, assez près l'un de l'autre, pour veoir leurs ennemis venir, et après ordonnèrent leurs coureurs, bien six vingts hommes d'armes, lesquelz alèrent fèrir en ung vilage assez près du siège, où il y avoit aucuns Elnglois, qui tantost furent mors et prins, si non ceiilx qui par leurs bons chevaulx se saulvèrent et fouirent à leur ost, très fort crians A l'arme ! disans qu'ilz avoient veuz les François en grant nombre. Et adonc soudainement tous les Anglois du siège furent esmeuz et mis ■ en armes. Et incontinent le roy d'Angleterre commanda au seigneur de Gornouaille qu'il montast à cheval, à tout six cens combatans, et alast sçavoir quelz gens c'estoient. Lequel de Gornouaille sans délay, à tous les dessusdiz, s'en ala très vigoreusement , menant avecques lui de ceulx qui avoient apporté les nouvelles, et assez tost trouva les coureurs des Fran-
çois. Lesquelz , voians lesdiz Anglois en trop grant nombre pour eulx, retournèrent tantost en tirant très fort devers leur embusebe , auxquelz ilz noncèrent la venue des dessusdiz Anglois. Et ledit de Cornouaille par bonne ordonnance chevaucba très vistement après eulx, et tant les approucha que tout pleinement povoient veoir l'un l'autre. Et lors les François estans en embusebe, comme dit est, se mirent les aucuns en ordonnance, pour aler vers leurs ennemis et les autres en la plus grant partie, tournèrent le dos, et se mirent en fuite *. Pour quoy les dessusdiz Anglois ce voians, de bardi courage effondrèrent en eulx, et finablement les mirent en desroy, a très petite perte de leurs gens et à la grant confusion desdiz François. Car ce jour y furent, que mors que prins, bien douze vingts bommes d'armes, entre lesquelz y fut prins le seigneur de Moreul. Butor, bastard de Croy, et plusieurs autres gentilz bommes de noble estât. Mais ledit messire Jaques de Harecourt avec les autres se saulva par bon cbeval. Pour laquelle victoire ledit de Cornouaille, à tous ses prisonniers, s'en retourna audit siège moult joieux.