CHAPITRE GCII
Comment la ville et cité de Rouen fut rendue au roy d'Angleterre. Et autres matières.
En après le roy de France, la Roy ne, sa femme, et le duc de Bourgongne, estans à Beauvais, comme dessus
i. La fin de cette phrase, inintelligible dans notre texte, est prise sur le Suppl. fr. 93.
est dit, et avecques eux moult d'autres grans seigneurs tant d'église comme séculiers, tindrent plusieurs consaulx pour savoir comment et par quelle manière on pourroit bailler secours à ceulx de la cité de Rouen. Mais en la conclusion fut advisé que le Roy et le duc de Bourgongne n'estoient point de présent assez puissans pour combatre le roy d'Angleterre , ne lever son siège. Et pour tant, on donna congié à la plus grant partie des gens d'armes qu'on avoit assemblez et ceulx des bonnes villes, excepté aucuns qui furent mis en garnison sur les frontières, tant contre les Anglois comme aussi contre les Daulphinois.
Après lesquelles conclusions dessusdictes, le Roy, la Royne et le duc de Bourgongne , a compaigne de Bourguignons et autre grant nombre de gens d'armes, se partirent de Beauvais, et par Creil et Laigny-sur- Marne s'en alèrent à Prouvins. Pour laquelle départie maintes gens furent fort esmer veillez. Si furent ces nouvelles noncées à ceulx de la cité de Rouen , et leur fu mandé secrètement par le duc de Bourgongne qu'ilz traictassent pour leur salvacion au roy d'Angleterre au mieulx qu'ilz pourroient , et que aultrement n'y povoient pour\eoir. Et quant les nouvelles dessusdictes furent espandues et publiées en icelle ville, il ne fault point demander s'il y eut grant dueil fait. Car , pour vray, tous les habitans généralement eurent si grant tristesse au cuer que plus ne povoient, et quant à la plus grant partie des gens d'armes , ilz estoient moult esmerveillez par quelle manière ils pourroient saillir du danger où ilz estoient. Néantmoins aucuns des capitaines et avecques eulx des plus notables de la ville, les reconfortèrent ce
qu'ilz porent, et après s'assemblèrent en la maison de ville pour avoir conseil l'un avec l'autre comment ilz se auroient à conduire envers le roy d'Angleterre. En la fin duquel conseil fut conclud et advisé, que puis qu'ilz avoient perdue l'espérance d'estre secourus par le roy de France et le duc de Bourgongne , et avecques ce qu'ilz n'avoient plus quelzque vivres pour eulx entretenir, il convenoit par neccessité qu'ilz traictassent avec leurs adversaires. Et lors envoièrent ung hërault devers le roy d'Angleterre pour avoir ung sauf-conduit pour six hommes , à aler devers luy ; lequel sauf-conduit leur fut envoyé. Si ordonnèrent à faire ceste ambaxade deux hommes d'église, deux gentilz hommes et deux bourgois , lesquelz estoient sages, prudens et bien éloquens. Et alèrent tout droit devers la tente du Roy. Mais ilz furent conduis par ses gens au logis de l'arcevesque de Cantorbie , qui , de par le roy, avec le conte de Varvich , avoit la charge de traicter. Et après qu'ilz furent ensemble, y eut plusieurs matières ouvertes à sçavoir à quelle fin ilz pourroient venir. Mais pour ceste foiz ne porent onques obtenir ne avoir quelque traictié, si non que tous les hommes d'icelle ville se meissent en la franche voulenté dudit roy d'Angleterre. Et sur ce iceulx ambaxadeurs s'en retournèrent en leur ville sans autre chose faire. Et de rechef assemblèrent grant nombre des plus notables avec aucuns de la communaulté, présens lesquelz firent leur relacion , qui leur sembla estre moult estrange, et fu dit par tous ceulx là estans que mieulx aymeroient à vivre ou à mourir tous ensemble en combatant leurs ennemis, que eulx mectre en la siibjection d'icellui roy. Si se départirent pour
celliii jour sans riens conciurre. Et lendemain revindrent ensemble en très grant multitude, et après plusieurs parlemens, finablement furent tous d'opinion de mectre un pan de mur sur estaies pardevers la ville, et après eulx armer, et tous ensemble, hommes, femmes et enfans , quant ilz auroient premièrement bouté le feu en divers lieux parmy la ville, ilz abatroient ledit pan de mur es fossez, et s'en yroient tous où Dieu les vouldroit conduire. Si se départirent sur intencion de lendemain par nuit mectre à exécucion leur entreprinse. Mais il advint que le roy d'Angleterre fut de ce adverti, et pour tant que tout son désir estoit de avoir la dessusdicte ville entière en son obéissance , fist feintement remander lesdiz ambaxadeurs dont dessus est faicte mencion, par l'arcevesque de Cantorbie, avecques lequel et autres à ce commis fu tant traictié que les parties furent d'accord par la manière cy-après déclairée :
Premièrement fut ordonné que ledit roy d'Angleterre auroit de tous les bourgois et babitans demourans en ladicte ville de Rouen la somme de trois cens et soixante cinq mille escus d'or, du coing de France, et trois hommes à faire sa voulenté, lesquelz furent nommez. C'estassavoir maistre Robert de Linet, vicaire général de l'arcevesque de Rouen, lequel durant ledit siège s'estoit gouverné et conduit moult preudomméement ; le second fut ung bourgois nommé Jehan Jourdain, qui avoit eu le gouvernement des cannonniers ; le troisième fut nommé Alain Blanchard , (jui estoit capitaine du menu commun et avoit esté le principal de ceulx qui à l'autre foiz avoient mis à mort
messire Raoul de Gaucourt bailli de Rouen, duquel en autre lieu est l'aicte mencion.
Et avecques ce tous universellement les dessusdiz habitans jureroient au dessusdit roy et à ses successeurs à tenir foy, loyaulté, service et toute obéissance, moiennant qu'il les promectoit de les garder et défendre à rencontre de tous ceulx qui force et violence leur vouldroient faire, et aussi les tendroit en leurs privilèges , franchises et libériez , lesquelles ilz possédoient du temps du roy saint Loys.
Et oultre fut ordonné que tous ceulx et celles qui se vouldroient partir de ladicte ville s'en yroient tout franchement, vestus tant seulement d'aucuns de leurs babis, et le surplus demourroit confisqué au roy.
Et après fut aussi ordonné que toutes les gens d'armes mectroient tous leurs biens généralment en certains lieux déclairez, et après qu'ilz auroient fait serement au roy de eulx point armer à l'encontre de lui ung an durant, il leur feroit bailler sauf-conduit et les feroit mener et conduire oultre ses destrois, vestus chascun de ses habis acoustumez, à pié, le baston au poing.
Après lesquelz traictiez accordez et paracomplis et que ledit roy eut pièges d'entretenir les choses dessusdictes, ceulx de la ville en nombre compétent alèrent querre vivres à leur plaisir en l'ost du roy d'Angleterre, desquelz vivres il y avoit grant habondance, et n'y valoit la char d'un mouton que vi s. p. Lequel traictié fut du tout parfait le sixiesme jour de janvier, de cest an mil quatre cent dix huit.
Elle jeudi ensuivant dix-neuviesme jour dudit moys,
ledit roy d'Angleterre enlra en grant Iriumphe et bobantdedens icelle ville de Rouen, acompaigné des seigneurs de son sang et autres nobles en très grant nombre. Et avoit ung paige derrière lui sur ung moult beau coursier, portant une lance à laquelle d'emprès le fer avoit ataché une queue de renard en manière de ponnonceau, en quoy aucuns saiges notoient moult de choses. Et à son entrée, qui fut environ deux heures après midi, furent sonnées toutes les cloches de la ville. A l'encontre duquel alèrent les gens d'église, c'estassavoir les abbez mitrez et tous les autres, vestus de vestemens d'église, portans plusieurs reliques. Et en chantant menèrent ledit roy jusques à la ' grant église cathédrale de Nostre-Dame, et là devant le portail descendit à pié et, le chef nu, entra révéremment en l'église, en laquelle, à genoulx, il fist son oraison devant le grant autel , et après s'en ala loger dedens le chastel , et les autres chascun où ilz porent le mieulx. Laquelle ville de Rouen ainsi conquise par icellui roy et toute Normendie, avait esté en l'obéissance des roys de France depuis l'espace de deux cent et quinze ans, que le roy Philippe le Conquérant, aïeul de saint Loys, l'avoit conquise sur le roy Jehan d'Angleterre comme confisquée par le jugement des pers de France.
Et lendemain , ledit roy d'Angleterre fist coper la teste à Alain Blanchart, capitaine du commun de Rouen. Et les deux autres qui estoient à sa voulenté furent depuis délivrés en paiant certaine somme de pécune. Et après fist yssir la garnison par la porte du pont, lesquelz, comme dit est, tout à pié, en costiant Seine jusques au pont Saint-George par lequel on les
fist rapasser, et là par les commis du roy Anglois furent tous tastez et espluchez, et leur fu osté or, argent, vaisselle, joyaulx et autres bagues s'ilz les avoient, et leur bailla Ven tant seulement deux sols parisis, et mesmement aucuns gentilz hommes furent dévestuz de leurs bonnes robes fourrez de martres et chargées d'orfaverie, et leur furent par lesdiz Anglois baillez autres habitz de mendre pris. Pour quoy aucuns d'iceulx de ladicte garnison estans derrière , voians comme dit est leurs compaignons estre ainsi destroussez, gectèrent plusieurs bourses et trousselès dedens Seine tout coiement, dedens lesquelz avoit or et argent et autres bons joiaulx, et en y avoit aucuns qui avoient fait ferrer leurs aguillètes de pièces d'or pour les porter plus secrètement. Et après qu'ilz furent passez le pont Saint-George, s'en alèrent tous jusques à Pontoise, et là se départirent en plusieurs lieux, si non les seigneurs, qui alèrent devers le roy de France et le duc de Bourgongne, à Prouvins. Et messire Gui le Boutiller, qui paravant estoit capitaine de Rouen, se rendit anglois et fist serement au roy d'Angleterre, en délaissant son souverain et naturel seigneur le roy de France, dont moult fut blasmé et reprouché de plusieurs François, et pareillement se rendirent anglois avecques lui plusieurs de ses gens. Auquel messire Guy, qui estoit natif de Normandie, fut rendue sa terre, et avec ce fut commis lieutenant du duc de Clocestre, lequel par ledit roy d'Angleterre fu fait nouvel capitaine de Rouen.
Pour la reddicion de laquelle ville la crainte dudit roy d'Angleterre fut si grande sur les marches de Normandie jusques à Pontoise, Beauvais et Abbeville, que
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la plus grant partie des bonnes villes et fortresses se rendirent à lui sans cop férir, c'estassavoir Caudebec, Monstierviller, Dieppe, Fescamp, Arques, Neufchastel de Nicourt * et Monceaulx. Et à l'autre costé sur Seine et autres marches, Vernon, Mante, Gournay, Honnefleu*, Ponteau de mer, Chasteau Moulineau, le Trait, Tancarville, Abrecher, Maulevrier, Valemont, Neufville de r Encombre, Fontaines le Bourg, Préaulx, Nongon, Dourville, Longempré, Saint-Germain sur Cailli, Baudemont , Bray, Villeterre , Chalesmesnil , Les Boulles, Galincourt, Ferry Fontaines, le Bec Crépin , Bacqueville et moult d'autres. Dedens lesquelles places le roy d'Angleterre mist partout garnison de ses gens. Et portoient communément ceulx du pays la croix vermeille, et en y eut plusieurs qui se commencèrent à armer avecques les Anglois, non pas gens de grant auctorité. Car peu fut sçeu pour ce temps que nulz seigneurs ne autres nobles hommes se meissent ou tournassent du parti desdiz Anglois. Et quant aux habitans delà cité de Rouen, tous généralment firent serement au commis dudit roy anglais, c'estassavoir ceulx qui vouldrent demourer dedens ladicte ville de Rouen, et leur convint bailler caucion chascun endroit soy de paier ce de quoy ilz seroient assis pour la somme de trois cent et soixante-cinq mille escuz d'or, dont dessus est faicte mencion. Et si furent contrains de non yssir de leur ville sans avoir chascun une bullete du roy, et aussi les convint avoir à tous autres du pays qui estoient soubz la dominacion dudit