CHAPITRE CGXXIV
Comment les seigneurs de l'Isle-Adam et de Croy firent une chevauchée vers Auxerre.
Item, après ce que les princes et autres gens d'armes furent retournez du siège d'Alibaudières à Troies, comme dit est, prindrent tost après, la plus grant partie, congié au duc de Bourgongne de retourner en leur pays, lequel leur accorda ; et se partirent environ trois mille chevaulx. Desquels estoient les principaulx, le vidame d'Amiens, Le Borgne de Fosseux, chevalier, Hector de Saveuses , le seigneur de Stenhuse , le seigneur de Commines et aucuns autres capitaines , tant de Picardie comme de Flandres, qui tous ensemble chevauchèrent en tirant vers Rethel. Et non obstant que les Daulphinois feussent en grant nombre pour les ruer jus , néantmoins par leur diligence chevauchèrent tant, qu'ilz eschevèrent leurs agais et retournèrent en leur pays sans avoir quelque empeschement.
Après lequel parlement, le duc de Bourgongne en- III. 25
voia plusieurs des autres capitaines qui avec lui estoient demeurez au pays d'Aucerre , pour mestre en l'obéissance du Roy aucunes fortresses que tenoient les gens du Daulphin , qui moult travailloient le pays , c'estassavoir les seigneurs de l'Isle-Adam, de Croy et de Longueval , messire Maubroy de Saint -Liger , messire Bauldo de Noiele, Robert de Saveuses , le bastard de Thien et aucuns autres, à tout environ seize cens combatans , lesquelz dudit lieu de Troies chevaulchèrent par plusieurs journées jusques à une petite ville nommée Toussi, qui tenoit la partie du Daulphin , et y repairoit très souvent le seigneur de La Trémoille. Et pour tant lesdiz Bourguignons, à tout eschèles et autres habillemens de guerre, vindrent assez près du point du jour audit lieu de Toussi*, aians voulenté et désir d'icelle ville prendre par soudain assault et la ravir et piller, et du tout réduire à leur abandon. Et eulx venus assez près, se mirent en bataille et se assemblèrent tous ensemble. Et là furent fais nouveaulx chevaliers, Anthoine seigneur de Croy, Butor, son frère bastard, Bauldo de Noielle et Lyonnet de Bournonville et aucuns autres, par la main du seigneur de l'Isle-Adam, mareschal de France. Et assez tost après, d'un commun accord alèrent tous assaillir ladicte ville en plusieurs lieux et drécer eschèles contre les murs, tout à leur aise, sans trouver grant défense. Toutesfois, jà soit ce que les habilans d'icelle ville feussent moult esbahis de première venue , si reprindrent-ilz courage en eulx et commencèrent à eulx défendre vigoreusement , et
^ -. Toucy ( Yonne) . ' ; *
tant firent que les assaillans dessusdiz se retrahirent hors de leurs fossez, et se logèrent en plusieurs lieux autour de ladicte ville. Auquel lieu furent par deux ou trois jours faisans faire nouvelles eschèles et autres habillemens de guerre, pour de rechef taire nouvel assault. Et au troisième jour se rassemblèrent avec les habillemens dessusditz, et alèrent, comme devant, très ardamment assaillir ladicte ville et drécer plusieurs eschèles contre les murs. Mais les dèfendans, esprins de grant hardiesse de courage, résistèrent vaillamment contre les assaillans, et de pleine venue en occirent et navrèrent plusieurs. Entre lesquelz y furent mors ung gentil homme d'armes nommé Oger de Saint-Vandrille, et ledit capitaine des brigans , nommé Tabari , avecques aucuns autres. Finablement, iceulx assaillans, comme paravant, furent reboutez dedens les fossez en grant confusion et se retrairent tous à leur logis, et mesmes ledit Oger demoura dedens les fossez et puis fut par iceulx dèfendans porté dedens la ville , à tout son harnois , et , lui deuxiesme , fut mis dedens ung sarcus et enterré en une église.
En oultre, en celle propre nuit vindrent nouvelles au seigneur de Tlsle-J^dam, mareschal de France, et aux autres capitaines, que leurs ennemis venoient pour les combatre et ruer jus. Pour quoy hastivement tous ensemble montèrent à cheval et chevauchèrent toute nuit pour les rencontrer, et lendemain très matin oyrent les nouvelles que leursdiz ennemis s estoient logez à deux lieues près d'Auxerre dedens ung fort moustier nommé Estampes Saint-Germain. Pour quoy les capitaines dessusdiz, sachans lesdictes nouvelles , au plus tost qu'ilz porent les alèrent asséger dedens
ledit moustier, et mandèrent secours de vivres , arbalestriers et autres choses à eux duisibles, à Aux erre. Lequel secours leur fut envoie. Et en conclusion, après que les parties eurent livré l'une à l'autre plusieurs escarmouches , en la fin de dix sept jours se rendirent iceulx asségez aux capitaines, par ainsi qu'ilz auroient leurs vies saulves et demourroient prisonniers tant qu'ils auroient paie finances chascun selon leur estât. Après lequel traictié ainsi fait, fut icellui moustier, c'estassavoir la fortification, désolée et abatue, et après lesdiz capitaines retournèrent à Troies , à tout prisonniers* devers le duc Phelippe de Bourgongne , leur maistre et seigneur.