CHAPITRE GCXXVIII
Comment la ville de Meleun fut asségée. La prînse du conte de Conversen et le parlement du jeune roy de Cécile pour aler à Romme. Et comment il fut receu de nostre Saint-Père le pape.
Or fault revenir à parler des roys de France et d'Angleterre et du duc Phelippe de Bourgongne, lesquelz, après qu'ilz eurent conquis Monstereau-ou-Fault- Yonne, si comme vous avez oy, se partirent d'ilec pour venir vers Meleun que tenoient les gens du Daulphin. Laquelle ville, par ledit roy d'Angleterre et le
duc de Bourgongne fut asségëe à grant puissance et avironnée tout entour. Et le roy de France avecques les deux roynes alèrent tenir leur estât à Corbueil. Et avoit le roy Henry avec lui ses deux frères, le Rouge duc de Bavière, son serourge ', et les autres princes, logez vers le Gastinois. Et le duc de Bourgongne, à tous ses gens, le conte d'Hontiton avec aucuns autres capitaines anglois, furent logez à l'autre costé vers la Brye. Si mirent iceulx asségans toute leur entencion et voulenté d'approucher et leurs adversaires combatre, et pour les plus dommager firent asseoir en plusieurs lieux engins volans, bombardes et autres instrumens de guerre pour dérompre et démolir les murs de ladicte ville. Dedens laquelle estoit principal capitaine le seigneur de Barbazan, noble vassal, expert, subtil et renommé en armes, et avecques lui le seigneur de Préaulx , c'estassavoir messire Pierre de Bourbon, et ung renommé bourgois, qui en leur compaignie avoient de six à sept cens cpmbatans. Lesquelz, par grant vigueur, monstrèrent à leurs ennemis semblant de moult grant bardiesse en eulx défendant vaillamment contre les entreprinses et approchemens desdiz asségans. ïoutesfoiz, non obstant leur défense dessusdicte, furent en plusieurs lieux de leur ville approuchez, tant par mines, taudis et boulevers, comme par autres voies subtilles, et tant fut par lesdiz asségans continué, que les murs de la ville furent durement dommagez en plusieurs lieux. Et d'autre part, du costé où estoit le duc de Bourgongne, fut par soudain assault prins ung très fort boulevert que lesdiz asségez avoient
]. Son beau- frère.
[1420] D'ENGUERRAN DE MONSTRELET. 4li
fait au dehors de leurs fossez , par lequelz ilz traveilloient fort ceulx du siège. Et depuis la prinse dessusdicte fut icelîui boulevert fortifié par les gens dudit duc et tenu durant ledit siège, en y faisant fort guet de nuit et de jour. Et oultre, fut fait ung pont sur la rivière de Seine sur basteaulx, par lequel les deux ostz povoient passer l'un avec l'autre, et avec ce fist le roy d'Angleterre clorre son ost tout entour, de bons fossez et de pieux atachez dessus, afin que de leurs ennemis ne feussent point surprins, et y faisoit-on guet de jour et de nuit. Et pareillement fut fait du costé du duc de Bourgongne et les autres Anglois. En tel estât dura le siège l'espace de dix-huit sepmaines. Lequel terme durant furent faictes aucunes escarmouches et saillies par les asségez et non pas gramment. Toutesfoiz furent occis par traict ung très vaillant capitaine anglois nommé messire Phelippe Lis, et ung notable gentil homme du pays de Bourgongne nommé Evrard de Vienne, avec plusieurs autres. Et comme lesdiz asségans entendissent curieusement à grever nuit et jour et subjuguer leurs ennemis, en cas pareil lesdiz asségez se défendoient par grant vigueur, et si tost que leurs murs estoient dérompus par les engins de leurs adversaires, lesrefortifioient soigneusement de queues pleines de terre, de bois et autres besongnes à ce compétens. En après , du costé du roy d'Angleterre fut faicte une mine par dessoubz les fossez de la ville, laquelle fut percée jusques assez près des murs. Mais les asségez, ce doubtans, contreminèrent à l'opposite d'icelle et firent si bonne diligence qu'elle fut effrondrée, et y eut des deux parties grans poussées de lances. Et adonc du costé des Anglois fii faicte une barrière de-
dens ladicte mine, en laquelle se combatirent ensemble contre deux Daulphinois le duc d'Orléans et ung autre, en poussant de lances l'un contre l'autre, et depuis, en continuant, plusieurs chevaliers et escuiers alèrent combalre ladicte mine. Desquelz y furent fais chevaliers de l'ostel du duc de Bourgongne, Jehan de Homes, seigneur de Boussignies, Robert de Maûviez et aucuns autres. Item, pendant que ce siège dura, ledit roy d'Angleterre, de foiz à autre, ala à Corbueil veoir sa femme, la royne, avecques laquelle estoit la duchesse de Clarence et autres dames d'Angleterre. Et après certain espace de temps que ledit siège de Meleun fut refermé comme dit est, y fut amené le roy de France, afin que plus somniièrement on peust sommer lesdiz asségez qu'ilz rendissent la ville au roy de France, leur naturel seigneur. Mais à celui firent response qu'à son estât privé lui feroient ouverture très voulentiers, disans oultre, qu'au roy d'Angleterre, ancien ennemy de France , point n'obéiroient. Néantmoins ledit roy de France fut grant espace audit siège, logié en ses tentes soubz le gouvernement de son beau-filz le roy d'Angleterre, non point en tel estât de compaignie et habillemens que autrefoiz avoit esté veu. Car au regard du temps passé, c'estoit peu de chose de le veoir à présent. Et à ce mesme siège fist le roy d'Angleterre amener sa femme, la royne, grandement acompaignée de dames et de damoiselles, et y séjourna environ ung moys, et fut logée en une maison que ledit roy avoit fait faire toute propice emprès ses tentes, qui estoient loing de la ville afin qu'ilz ne peussent estre traveillez de canons, et là , devant la tente du Roy, de nuit, sonnoient moult mélodieuse-
ment par l'espace d'une heure ou environ, à jour faillant et au point du jour, huit à dix clarons d'Angleterre et autres divers instrumens. Et pour vray icellui roy d'Angleterre estoit lors plus grandement acompaigné à icellui siège qu'il n'avoil esté à nul autre durant son règne, et avecques ce de sa personne faisoit merveilleuse diligence pour achever son entreprise.
Et pendant que ces besongnes se faisoient, Pierre -de Luxembourg, conte de Conversan, retournant dudit siège de Meleun pour aler en sa conté de Briane^ acompaigné de soixante hommes ou environ, fut rencontré des Daulphinois qui se tenoient à Meaulx en Brie, c'eslassavoir de Peron de Luppe et aucuns autres, lesquelz pour ce qu'ilz estoient en trop grant nombre au regard de lui, l'emmenèrent avec toutes ses gens audit lieu de Meaulx où il fut longuement prisonnier,jusques à tant que le roy d'Angleterre asséga icelle ville de Meaulx, comme vous orrez cy-après.
En après, en ces propres jours la roy ne de Cécile, vefve du roy Loys de bonne mémoire, donna congié à Loys son filz ', non pas sans souspirer du cuer, d'aler à Romme afin que de la main de nostre Saint-Père le pape il feust couronné à roy. Et le bailla aux Florentins et aux Genevois sur leur loyaulté. Lesquelz estoient ancrez à quinze galées d'armes au port de Marseille, qui estoit de la terre de ladicte royne. Mais elle retint devers elle en ostage pour sondit filz huit des plus nobles barons du royaume de Naples et de ses pays environ , qui Festoient venus quérir de par les citez et bonnes villes et les plus grans seigneurs dudit royaume.
i . Louis III.