L'AN MIL IIIP XL
Environ le moix de juing, assambla le duc d'Orléans une grant compaignie de gens d'armes, et se party de son pais en intencion de entrer à Paris et de çachier et débouter tous ceulx qui tenoient le party de Bourgoigne, et au surplus gouverner le royaume à son plaisir. Et arriva à Saint-Denis, et fist tant que la tour de Saint- Clau luy fu livrée par CoUinet de Puiseux, chevalier, qui en estoit capj)itaine. Lequel en fu depuis décolez et esquartelés comme traictre es halles de Paris, et les quartiers pendus à quatre chemins hors des portes dudit lieu de Paris. Et fu lors messire Manssart du Bos commis cappitaine de Saint-Clau par ledit duc d'Orléans, et messire Gluignet de Brabant fu commis de aller à Ham en Vermendois, à grant puissance de gens, pour tenir frontière sur les marches de Picardie. Et ainsi commancha à faire forte gherre entour Paris. Mais ce non obstant il ne post tant faire que il entrast dedens ladicte ville de Paris. En laquelle estoient Enguerran de Bournonville et pluiseurs autres, avoec ledit Pierre de Navarre. Lesquelx mandèrent le conte de Nevers, .qui estoit le plus prochain d'eulx, et il arriva à belle compaignie de ses geus et leur aida à
208 CHRONIQUE ANONYMi:
garder ladicte ville jusques à la venure du diK- de Boiirgoigne, son frère, lequel estoit jà mandé par trois ou quattre manières de lectres escriptes de par le Roy, qui le mandoit aller à Pans pardevers luy à toute la puissance que il porroit finer pour faire vuidier ledit duc d'Orléans et ses complices, iesquelx le Roy par sesdictes lectres réputoit pour ses anemis et adversaires, enfraudeurs de paix, Iesquelx, contre sa volenté, avoient mis gens d'armes en des villes et forteresses en plusieurs lieux, dont il estoit très mal content. En commandant audit duc de Bourgoigne que sur toute la féaulté, amour et service qu'il lui devoit, il ne feist faulte de se secourir à ce l.esoing. Et pour tant que ledit duc d'Orléans ne polt entrer à Paris, il s'en retourna en son pais et laissa ses gens en garnison en plusieurs villes et forteresses en ce royaume, environ Paris et es marches de Picardie. Et luy retourné à Gergeau, fist mander deffiances audit duc de Bourgoigne. Desquelles deffiauces la teneur et coppie s'enssieult.
Coppie des lecires de deffiances du duc d'Orléans et de ses frères à l'encontre du duc de Bourgoigne.
Charles, duc d'Orléans et de Valoix, conte de Bloix et de Beaumont et sire de Couchy, Philippe, conte de Vertus, et Jehan, conte d'Angoulesme. A toy Jehan, qui te dis duc de Bourgoigne. Pour le très horrible murdre par toy fait en grant trayson et aghès apenset par murdre et affaitties en la personne de nostre très chier seigneur et père mons. Loys, duc d'Orléans, et frère germain de monseigneur le Roy, nostre très souverain seigneur et le tien, non obstant pluiseurs sermens et compaignies d'armes que tu avoies à lui, et pour les grans desloiaultés, traysons et deshonneurs et mauvaistés que tu as perpétrés contre nostredit sei^eur le Roy et contre nous en pluiseurs manières, te faisons savoir que de ceste heure en avant nous te nuirons de toute nostre puissance par toutes les manières que nous porrons, et contre toy et ta desloiaulté et traison nous y appelions Dieu et raison en nostre aide, et de tous les prend ommes du royaume. En tesmoing de vérité nous avons fait séeller ces présentes lectres du séel de moy Charles dessus nommé. Donné à Jerguau, le xviii* jour de juillet, l'an de grâce mil iiii* et XI..
Rescripcion et response par monseigneur le duc de Bourgoigne contenansdeffiauces sur les lectres et deffiances à lui dudict duc d'Orléans envoyez.
Jehan, duc de Bourgoigne, conle de Flandres, d'Artoix et de Bourgoigne, Palatin, seigneur de Salins et de Malines. A toy Charles, qui te dis duc d'Orléans, à toy Philippe, qui te dis conte de Vertus, et à toy Jehan, qui te dis conte d'Angoulesme, qui naguères nous avez escript lectres de deffiances, faisons savoir et voulons que chascun sache, que pour abattre les très horribles traisons par très grant niauvaistiés et aghais appensés conspirées et machinées et faictes félonnement à l'encontre de monseigneur le Roy, nostre très redoublé et souverain seigneur et le vostre, et contre sa très noble généracion par feu Loys, vostre père, faulx et desloial traicrre en pluiseurs et diverses manières, et pour garder ledit vostre père, faulx et desloial traictre, de parvenir à la fine exécucion détestable à laquelle il a contendu contre nostre très redoubté seigneur et le sien, et aussi contre sadicte généracion, si faussement et nottoirement que nul preudomme ne le devoit plus laisser vivre. Et meismement, nous qui sommes cousin germain de mondit seigneur, doyen des pers et deux foix pers, et plus estrains à lui et à sadicte généracion que aultre quelconque de leurs parens et subgès, ne deusmes ung si faulx et desloial cayen et félon traictre laissicr sur terre plus longuement, que ce ne fust à nostre très grant charge, avons pour nous acquicter loialment et faire nostre devoir envers nostre très-redoubté et souverain seigneur et sadicte généracion, fait morir comme il devoit ledit faulx et desloial traictre. Et en ce avons fait plaisir à Dieu, service loial à nostre très redoubté et souverain seigneur et exécuté raison. Et pour ce que toy et tesdis frères ensievez la trache fausse, desloiale et félonne de vostredit père, cuidans \enir aux dampnables et desloiaulx fais à quoy il contendoit, avons très grande liesse au cuer desdictes deffiances. Mais du surplus contenu en icelles, toy et tesdiz frères avez mentis et mentez faussement, niaisement et desloiaument, comme faulx, mauvaix et desloiaulx traictres que vous estes. Dont à l'aide de Nostre Seigneur, qui sçet et congnoist la très entière et parfaicte loiaulté, amour et vraie intencion que toujours avons eu et aurons tant que vivrons, à mondit seigneur le Roy, sadicte généracion, au bien de son peuple de tout son royaume, vous ferons
venir à la fin et pugnicion tèle que telz faulx mauvais et desloiaulx traictres, rebelles et désobéissans et félons comme toy et tesdiz frères estes, doivent venir pour raison. En tesmoing de ce, nous, etc.
Au commandement du roy de France, assambla le duc de Bourgoigne toute la puissance de gens d'armes que il polt fmir en Flandres et en Picardie, et manda le duc de Brabant, son frère, à venir en sa compaignie. Et en oultre fist requeste aux quattre membres de sondit pais de Flandres que ilz lui volsissent aidier et livrer les communes de sondit pais de Flandres, affm de secourir le Roy, son souverain seigneur et le leur, lequel par ses lectres, que il leur monstra, l'avoit si expressémenl mandé, comme dit est. Lesquelles lectres furent publiées en pluiseurs villes de Flandres, et leur pardonnoit le Roy par sesdictes lectres tout ce qu'ilz feroicnt en ce dit voiage contre l'entreprise de sesdiz anemis. Par quoy ilz accordèrent à leur seigneur de luy servir en ce dit voiage à toute leur puissance, moiennant ce que il leur promist de demourer et estre avec eulx, et ossy de les ramener jusques en son pais d'Artoix.
Au moix d'aoust se mirent sus les communes du pais de Flandres à grant puissance. Et environ la my-aoust partirent dudit pais en belle ordonnance, et menèrent avoec eulx pluiseurs ribaudequins et grand carroy. Et arrivèrent en Artoix, en la compaignie du duc de Bourgoigne, leur seigneur naturel. Lequel avoit illec assemblez ses gentilz hommes et gens d'armes de cheval. Et y estoit le duc de Brabant, à belle compaignie de gens d'armes de cheval. Et ainsi partirent ensamble pour aller mectre siège devant la ville de Hem. Et en ce tamps avoit, ledit duc de Bourgoigne, mandé en Engleterre grant faison d'archiers, mais ils ne furent mie si test prest que fut ledit duc. Et par tant s'en ala, à toute celle puissance, devant la ville de Hem, et là se loga son ost pour la nuitié, sans le avironner tout autour. Et fu son ost nombrée à LXVI mille combattans, XXUII mille charios, sans nombre de variés et charetons.
Quant Cluignet de Brabant apperchut la grant puissance du duc de Bourgoigne, il se party par nuit hastivement et secrètement, ainchois que la ville fust avironnée et enclose, et habandonna ladicle ville, et emmena ses gens avoec lui et grand plenté de peu-
pie d'icelle ville. El lendemain entrèrent dedens, Picars et Flamens, lesquelz pillèrent et fustèrent ladicte ville à tous lez. Mais les Flamens y furent les maistres et y gaingnièrent moult, et puis boutèrent le feu par tout, si que il n'y demoura église ne maison que tout ne fust ars et destruit. Et y eubt près remours entre Flamens etPiccars pour le pillage fait en icelle ville. Mais il convint les Picars souffrir, car les Flamens y estoient trop fors et ne tenoient compte de gentil homme qui y fust. Et ne tint qu'à ung pau que le seigneur de Heilly n'y fut d'eulx villenez.
Après la prinse et destruction de Hem, alla le duc de Bourgoigne et son ost à Mondidier, et se logèrent ses gens es villages d'entour, et les communes de Flandres se logèrent es plains champs en tentes et pavillons, dont ilz avoient grant plenté, et avoient X hommes ung car pour mener lesdictes tentes et leurs vivres. Et là demourèrent grant tamps en attendant leurs anemis, lesquels estoient logiez environ la ville de Saint-Denis. Et fu commune renommée que ilz venroient combactre le duc de Bourgoigne et sa dicte puissance, mais ilz n'en firent riens, anchois se tindrent tous cois en leurs logis. Et tant furent en ce party que il commença à ennuyer aux Flamens de ce que ilz se tenoient là si longuement sans rien faire, et demandèrent congié de retourner en leur pais. Mais le duc de Bourgoigne ne leur volt point donner, et leur pria que ilz demourassent encores xv jours ; et ilz lui accordèrent. Mais ce ne fu mie volentiers. Et quant les xv jours furent passez, ilz dirent finablement que ilz s'en voloient aller et que là ilz ne demourroient plus. Dont ledit de Bourgoigne fu moult dolant, et toutesfoix leur requist-il de demourer encores un jours. Ce que ilz ne voloient point accorder, mais en fin ilz se y consentirent en la plus grant partie. Et ce non obstant, lendemain au point du jour ilz commenchèrent à descendre tentes et pavillons, démenèrent grant noise en cf iant en leur langaige : Allons ! allons en no pais. Et adont fu ledit de Bourgoigne moult esmerveillié, et monta à cheval, son frère et autres seigneurs avec luy, et leur pria moult doulcement en alant de logis en logis que i!z volsisï.ent demeurer les quatre jours par luy requis. Et avoient tous les seigneurs qui lors estoient avoec luy, en faisant ladicte prière, tous le» chiefz nudz, et luy meismes esta sa barrette affin qu'ilz se volsissent devers luy humilier. Mais ce n'y valu riens. Car ilz s'en partirent et retournèrent en Flandres. Et les convoya
icelui duc jiisqiies en son tlit pais d'Artoix, ainsi que promis leur avoir, et puis les laissa râler chascim en son lieu, mais les gentilz hommes demourèrent avec luy. Et en ce tamps arriva en Artoix -le conte d'Arondel, à tout grant foison de gens d'armes et d'archers. Lequel conte d'Arondel fu moult grandement receuz du duc de Bourgoigne qui fu moult joieux de sa venure. Et à ce tamps s'en retourna le duc de Brabant en son pais et en ramena ses gens, par le gré et consentement de son frère. Et après ce, party ledit duc de Bourgoigne du pais de Picardie et s'en alla à Pontoise, avoec luy Piccars, Flamens et Engloix, et audit lieu de Pontoise séjourna bien xv jours en actendant tous ses gens. Et puis s'en party et chevaucha par nuit vers Paris en alant au pont à Meulen et tout estrange pais. Et luy vindrentau devant le conte de Nevers, Enguerran de Bournonville et pluisems autres, de Paris, lesquelx portèrent bleux chapperons en lieu d'ensaigne. Et puis quant ils furent tous ensamble, ilz entrèrent à Paris, et y furent joieusement receuz. Et entrèrent à Paris par la porte Saint Jacque.
ïantost après que le duc de Bourgongne fut arrivez à Paris, il fist faire commandement de par le Roy que tous ceulx de la ville qui avoient puissance, se appareillassent au mieulx et le plus seurement que ilz porroient pour estre prestz au mandement du Roy pour aller où ledit duc de Bourgongne les voldroit mander et mener. Et lors firent faire ceulx de Paris, gros Jacques de fustenne pour vestir dessoubz leurs armeures. Et quant ilz furent appareilliés, il les mena par nuyt hors de Paris. Et s'en allèrent tous ensamble envers la ville de Saint-Clau, où il avoit très grande et grosse garnison des gens d'armes dudit duc d'Orléans. Mais ilz ne allèrent point le droit chemin, et fu sur le point du jour avant que ilz arrivassent audit lieu de Saint-Clau.
En la compaignie du duc de Bourgongne, àl'emprinse et assaull de Saint-Clau, estoient les contes de Nevers, de Ponthèvre, de îMarle et d'Arondel , Enguerran de Bournonville et tous les chevaliers et escuiers de Flandres et de Picardie estans en la compaignie dudit duc. Lesquelx livrèrent très grant assault à la ville de Saint-Clau, qui estoit lors très fort barrée et forteffiée. Et bien se défendirent ceulx de dedens et gardèrent bien l'entrée. Et fu l'estour et la bataille moult grande, car lesdiz assault et bataille se faisoient de combattre main à uiain. Et longuement dura l'es- trif , mais en fin y furent Orléannoix desconfis et occis , et fu la
ville gaingnée, en laquelle on tuoit gens sans mercy, et y fu le gaing moult grand de chevautx et d'armeures, car toute la ville en estoit plaine. Et se y eubt pluiseurs gens noyez, qui se Guidèrent sauver en la tour, mais le pont fu si tost levez que la plus grant partie en demoura dehors, qui furent occis et noyez en reculant vers ledit pont jusques auquel ilz furent combatus. Et y fu prins leur cappitaine nommé Manssart du Bos, chevalier, lequel fu menez à Paris et luy fu le hatterel trenchié es halles de Paris, et le corps pendu à Monfaucon.
Après celle prinse et desconffiture, et le duc de Bourgongne estant encores en ladicte ville de Saint-Clau, se party le duc d'Orléans de la ville de Saint-Denis , à moult grant haste , et ossy firent toux ses gens, desquelx les pluiseurs y laissèrent de leurs meilleurs joiaulx et harnas que ilz n'obrent loisir de prendre ne trousser, et s'en allèrent vers ledit lieu de Saint-Clau à l'autre lez de la rivière du costé devers la tour. Laquelle tour estoit encores tenue des gens dudit duc d'Orléans. Et quant icelui d'Orléans et ses gens furent arrivez à ladicte tour, ilz se mirent en ordre de -bataille, tous à cheval. Et le duc de Bourgongne ce véant fist deschendre ses gens à piet et les ordonna pour attendre la bataille se ses anemis venoient contre luy, combien que adont la plus grant partie de ses gens s'en estoient retournez à» Paris. Et lors que il fu mis en bataille avoec ses gens, se party ledit d'Orléans et s'en ralla de tire en son pais , sans plus rien faire.
Quant les nouvelles du département du duc d'Orléans furent apportées à Paris, Pierre de Essars , qui estoit remis en son office de prévosté et estoit demourez pour garder la ville, party dudit lieu de Paris, à tout grant gent, et s'en alla à Saint-Denis où il tnmva plusieurs malles et sommiers et autres baghes, lesquelles il fist apporter audit lieu de Paris. Et fu commune renommée que il y gaingna très grand avoir. Et tantost s'en retourna le duc de Bourgongne à Paris, et gouverna le royaume de France à grant puissance de gens pour résister contre les emprises des anemis du Roy et des siens.
En cel an, fu le conte Walleran de Saint-Pol mis de par le roy de France en la possession de la connestablie de France au lieu de Charles de Labret, lequel tenoit plainement le party des ducqs deBerry et d'Orléans, et par conséquent anemy du Roy. Mais non obslant celle ordonnance ledit de Labret se fist toute sa vie tenir
et nommer pour connestable de France, et procura tant, que environ troix ans après, ledit conte de Saint-Pol s'en déporta moiennant une somme d'argent qui lui en fu pour ce délivrée , de X°* escus, ainsi qu'il fu commune renommée.
Après ce que le duc d'Orléans s'en fu retournés en son pais, le duc de Bourgongne contenta les Engloix et leur donna congié , et fist tant qu'ilz furent bien contendz de luy, et s'en retournèrent en Engleterre. Et ledit de Bourgongne demoura à Paris.
En cel an , sur îe printamps , fist le roy de France ung grand mandement de gens d'armes , et pareillement fist le duc de Bourgongne par tous ses pais, pour estre prestz, après le jour de Pasques lors à venir, pour aller mectre à l'obéissance le duc de Berry et ses alliez. Et fu lors la première armée que le duc de Ghienne feist. Lequel duc alla en ce voiage avoec le Roy son père , et le duc de Bourgongne avec eulx, à moult grant puissance de gens. Et y furent lors le seigneur de Heilly, Jehan de Ghisce et Engheran de Eournonville , à moult grant puissance et comme les cappitaines adventureux, lesquelx y acquirent moult grant honneur. Et fu ce voiage appelle le voiage de Bourges. Auquel ilz mirent en l'obéissance du roy la ville et le chastel d'Estampes , et y fu prins le cappitaine, nommé Loys Bourdon, lequel fu menez prisonnier à Lille. Et pluiseurs autres forteresses se rendirent sans cop férir en ladicte obéissance. Mais ledit chas tel d'Estampes fu prins par force.
Le XP jour de juing, fu le siège mis devant Bourges de par le roy de France, les ducqs de Ghienne et de Bourgongne et pluiseurs autres seigneurs de leur compaignie, à grant puissance de Francoix, Bourguignons, Piccars et Flamens. Et à ce siège arriva le roy Loys de Sézille, à moult belle et grant compaignie de gens d'armes, combien que il avoit tousjours tenu et encores tenoit, comme il fist tout son tamps, plus le party de Berry et d'Orléans que celui de Bourgongne. Et par son moien fut traicté fait tel que le siège fu laissé. Et s'en partirent le Roy et les seigneurs de sa compaignie et en allèrent à Ausoirre. Et tantost apiès ce, se party le duc de Berry de ladicte ville de Bourges en laquelle il avoit esté asségiés, et arriva audit lieu d'Aussoire. Et ainsi fist le duc d'Orléans, de son pais, et pluiseurs autres princes et seigneurs leurs alliez.
DE L'AN MIL im« XH.
En la ville d'Aussoire furent les roix de France et de Sézille, les diicqs de Ghienne, Berry, Bourgongne et Orléans et pluiseurs aultres princes et barons , et y séjournèrent environ ung mois , pendant lequel tamps la paix fu faicte de tous les seigneurs dessusdiz. Et furent long tamps ensamble, moustrant signe d'amour l'un à l'autre. Et de la ville d'Aussoire s'en allèrent à Meleun où ilz furent long tamps en consseil , et là fu ladicte paix du tout confermée et accordée de toutes pars. Car illec furent tous les princes et seigneurs du sang roial à qui la gherre povoit touchier. Et conversoient les seigneurs l'un avoec l'autre, ainsi que oncques guerre ne se fust meue entre eulx. Et chevaulçoient aucunes fois deux sur ung cheval, c'estassavoir les ducs de Bourgongne et d'Orléans, et ossy icelui de Bourgongne et le conte de Vertus. Et sambloit lors à ceulx qui les veoient, que jamais gherre ne deuist avoir entre eulx. Mais celle compaignie ne dura pas longuement, ains y avoit-il tousjours du poil de l'ours, comme cy-après trouvères.
Or est vray que quant le duc de Berry seult que le Roy faisoit son appareil pour aller mettre siège devant Bourges à telle puissance, il envoia incontinent en Engleterre pour avoir gens d'armes ■ et archiers pour le secourir. Lesquelx gens d'armes d'Engleterre ne porent estre si tost prestz qu'il euist volu, et ne arrivèrent à Bourges jusques à ce que le tra^ictié se fist et que le siège se leva. Par quoy lesdits Englès ne furent point mis en oeuvre, ains leur donna ledit de Berry congié d'eulx en retourner en leur pais. Mais ilz dirent que ilz ne se partiroient point sans estre contentés, et demandèrent C et L™ couronnes, pour lesquelles paierilsne volrent recevoir d'iceluy duc quelque lettre, ne obligacion. Et ce, pour le consentement du duc d'Orléans et du conte de Vertus, le conte d'Angoulesme, leur frère, fu livrés ausdiz Engloix par forme d'ostages et de piège, pour estre menez et détenus en Engleterre jusques al accomplissement et plain paiement de ladicte somme de C et L"^ couronnes. Et par ainsi s'en retournèrent lesdits Engloix en Engleterre et emmenèrent ledit -conte d'Angoulesme avoec eulx. Et fu le chef et général cappitame -desdiz Engloix, le duc de Clarence, filz au roy Henry d'Engleterre, duc de Lenclastre.
216 CHRONIQUE ANOiNYME
Après ladicte paix jurée et confrémée à Meleum sur Saine, le MI* jour de septembre se party le roy de France dudit lieu de Meleum et retourna à Paris, etavoec luy pluiseurs des princes et seigneurs de son sang, et y alla ledit conte de Vertus, lequel conversoit souvent avoec le duc de Bourgogne, et chevauchèrent souvent parmy Paris, eulx deux sur ung cheval. Dont le peuple fut moult joieux. Et en ce tamps, par la prière d'aucuns desdiz seigneurs fu despendus ly corps dudit feu Montagu et la teste ostée des halles de Paris et tout mis en terre sainte en l'église des Célestins à Marcoussy, laquelle il avait fondée, amortie et fait un couvent de religieux. Et aussi avoit-il fait faire et donné la grande cloche de Notre-Dame de Paris, nommée Catherine.
En cel an, après le retour de Bourges, firent ceulx de l'Université de Paris pluiseurs proposicions en la présence du grant consseil du Roy, à l'encontre de plusieurs officiers de Fiance aians gouvernement de finances, et par espécial contre messire Pierre <les Essars, prévost de Paris, lequel avait esté gouverneur et conduiseur des finances du Roy au voyage de Bourges, et ne s'en estoit point bien acquittés, si comme ilz disoient. Et tant persévérèrent en ce propos que ledit prévost, pour doubte de esmutacion de conimim et de righeur de justice, se absenta et partit hors de Paris secrètement, avoec luy Anthoine son frère, et les gens de son hostel,et s'en alla au chastel de Chierbourcq,dontil estoit cappitaine de par le Roy. Mais depuis, par aucuns moiens et lectres que on luy envoia, il retourna à Paris pour cuider faire sa paix, et se mist et loga en la bastille Saint- Anthoine, là où il fut asségies par Elion de Jacleville, chevalier, lors cappitaine de Paris ; lecjuel de .lacleville avoit avoec lui les bouchiers et grant partie de la communalté dudit lieu de Paris. Et en fin furent pris lesdiz Pierre et Anthoine son frère, et furent menés prisonniers au Louvre et depuis au Palaix. En laquelle prison ils demourérent l'espace d'un moix ou environ, et puis fu ledit prévost, par jugement condernpné à trainsner et copper le hatterel. Lequel jugement fu présentement accomplis. Et depuis fu sondit frère, ung jour, en très grand péril de morir, et pareillement lui devoit-on faire sa sentence. Mais il fisl ledit jour si lait temps de pluye et de vent, que la journée fu remise à ung jour autre, et celle autre continuée à une autre, et tant que en fin il eubt aide et fu depuis du tout délivrez. Et fist parfaire le grand saint Christoffre que sondit frère avoit encom-
mencher, lequel saint ChristoJffreestdedensNoslre-Dame de Paris. Et fu icelui Anthoine, depuis ces choses, en grand rengne, et fu fais chevalier.
Après la mort du prévost de Paris, refu fais prévost Le Borgne lie la Heuse. Et lors se commenchèrent ceulx de Paris à diviser les iings contre les aultres. Et faisoient, ceulx de TUniversité, tant de proposicions touchans le gouvernement du royaume que on n'en vit oncques tant faire. Et commenchèrent les ungs à prendre ung party, et les aultres l'autre. Et lors rengnoit Jacleville comme cappitaine de Paris et les bouchiers avec luy, à grant puissance, lesquels tenoient le parti Bourguignon.
L'AN MIL nir XIII.
Par souspechon de traison furent prins à Paris et menez en prison au chastel du Louvre, le duc Loys de Bavière, frère de la reyne de France, le duc Edouard de Bar et Jacques de La Rivière, «hevalier. Et au jour de leur prinse furent fais et portés blancs (happerons parmy Paris par ledit Élion de Jacleville et lesdis bouchiers, lesquelx furent cause de ladicte prinse ; et en portèrent les ducqs de Berry et deBourgongne. Et tantost après l'emprisonnement dessusdit, ledit de La Rivière se tua et occist en la piison. Et dist -on que ce fust d'un pot d'estain dont il se frappa sur sa teste, et popr ce il fust depuis sadicte mort, comme homicide <'e sa personne, décollés es halles de Paris.
Et ce véant, le conte de Vertus s'en party de Pains, lui VI% sans prendre congiet au duc de Bourgongne, qui souvent le visetoit, et s'en alla par le conseil du duc de Ghienne, comme on dist.
Après ces choses ainsi advenues, party Élion de Jacleville de Paris, avoec luy grant foison de gens de ceulx de Paris, et s'en allèrent à Mousteriau-ou-fault-Yonne, à l'encontre de Cluignet de Brabant que on disoit lors venir à grant puissance. Et au département que fist ledit Élion de Paris, il bailla en garde la bastille de Saint-Anthoine aux maistres bouchiers duditlien, comme Caboce, l3enisot de Chaumont, Les Goys et ceulx de Saint-Yon, afiin que se aucune chose leur survenoit ilz se jieussent saulver dedans icelle.
En celle saison estoit le duc de Bourgongne moult seul et petitement accompaigniez, comme celuy qui de riens ne se doubtoit et quidoit avoir bonne paix par tout. Mais il fut ung jour que ceulx de Paris se armèrent et s'en allèrent en la place de Saint- Germain d'Ausserrois. Desquelx Jacquet de Laillier, qui tousjours tint le party contraire du duc de Bourgongne, fut le premier. Et ce jour meismes firent mettre en armes le duc de Ghienne et le menèrent au chastel du Louvre, où il fit mectre hors de prison le duc Loys son oncle, et le duc de Bar son cousin. Et quand les bouchiers virent ces choses ilz se murent en armez et s'en allèrent à l'ostel de la ville pour eulx illec mectre ensamble. En laquelle maison on leur rapporta que les autres estoient plus forts que eulx et que ilz avoient intencion de les combattre à leur retour dudit chastel du Louvre. Après lequel rapport lesdis bouchiers se partirent hastivement dudit hostel et se départirent en pluiseurs lieux, ly ungs chà, ly autres là, et n'y eubt oncques celui qui eubst advis de luy bouter en ladicte bastille. Dont ilz se repentirent depuis.
Celle adventure fu moult merveilleuse et secrète, car le jour de devant on y crioit Vive Bourgongne ! et cedit jour, qui fu le lendemain, on y crioit Vive Gidenne et Orléans! Et commencha on à prendre les conseilliers et chevaliers du duc de Bourgongne et les mener en prison ; et fu l'esmuete merveilleuse.
Le premier jour de juillet fu décollez es halles de Paris messire Pierre des Essars, dont cy devant est faicte mencion.
Quant le duc de Bourgongne apperchut la manière de ceulx de Paris, lesquelx aloient par tout quérir et prendre ses gens, il se doubta moult, car il se trouva tout seul, parce que ses gens s'escoussoient et fuyoient que mieulxmieulx. Et se partirent les pluiseurs de Paris en moult petit estât, deshonneument et hastivement. Et ce non obstant s'en ala ledit de Bourgongne devers le Roi et luy requist que le seigneur de la Viesville et pluiseurs autres de ses gens, prisonniers comme dist est, luy feussent rendus, actendu que il ne avoient mesfait ne mesdit à personne. Laquelle requeste le Roy luy acorda volentiers et commanda très expressément que toutes sesdictes gens lui fussent rendus et délivrés. Et ainsi fu fait, et après ce mena, ledit de Bourgongne, çachier le Roy en la forest de Bondis, en laquelle forest il prinst de luy congiet moult humblement et de cuer courouchié, car il véoit bien que il n'estoit point bon de luy retoui-ner à Paris. Et le Roy fu moult dolant de
sa départie et luy demanda où il voloit aller. Et le duc luy respondi que il estoit mandé de ses gens pour retourter hastivement en son pais pour aucuns grans affaires qui y esloient sourvenus, et que au plaisir de Dieu il retourneroit briefment pardevers luy. Et à tant se party le duc de Rourgongne du Roy, à bien petit estât, mais il estoit bien monté. Sechevauçà fort ethastifment, tant que il vint en son pais d'Artoix. Et sur le chemin trouva beaucoup de ses gens qui s'en estoient fuys de la ville de Paris ainsi que dit est.
En ce taraps se moustrèrent ceulx de Paris à plainement tenir le party d'Orléans et mandèrent icelui duc à venir à Paris, et il y vint et commencha à gouverner à sa guise. Dont ceulx de Paris se repentirent depuis. Car les ducqs de Berry et d'Orléans se rendirent si fors dedens Paris que en grant tamps après ilz n'en furent les maistres, et furent d'iceulx tenus moult en grant subjection. Et ce non obsant ceulx du quartier des halles demeurèrent toujours bourguignon couvertement, mais ils n'en osèrent faire samblant.
Par celle esmutacion se party de Paris maistre Wistace de Laistre, chancellier de France, Jehan et Guillaume le Goys frères, Gamot de Saint- Yon et deux frères qu'il avoit, Denisot de Chaumout et pluiseurs autres bourgois et marchans de Paris qui avoient tenu le party de Bourgongne, et se retournèrent en Artoix après iceluy duc, et furent les aucuns retenus de son hostel et mis en divers offices. Et lors fu fait chancellier de France, maistre Henry de JMarne, qui aultrefois et par avant ledit maistre Witasse l'avoit esté. Et aussi furent pluiseurs officiers muez et changez du tout, et fu le gouvernement de France mis en la main desdis de Berry et d'Orléans et de leurs alliiez. El mirent le duc deGhienne au Louvre, auquel ilz baillèrent toutes nouvelles gens, en ostant ceulx que il avoit anchiennement euz, dont les aucuns retournèrent avec le duc de Bourgongne. Et desjà s'en estoit partis Enguerran de Bournonville et autres avec luy.
Quant le duc de Bourgongne eubst esté une espace de tamps en ses pais de Flandres et d'Artoix, le duc de Ghienne son beau filz luy envoia HI paires de lettres escriptes de sa propre main, par lesquelles il lui faisoit savoir que il estoit estroictement détenuz au chastel du Louvre comme ung prisonnier, et ne povoit d'illec partir ne parler à nulle personne, fors en la présence de ceulx qui l'avoient en garde, et que on luy avoit ostés de sa compaignie tous ceulx esquels il avoit fiance et amour, en requérant par sesdictes
lettres audit duc de Bourgougne que il lui volsist briefment faire aide et secours et le délivrer de ce dangier où il étoit. Et à ce tamps estoient pliiiseurs bonrgois de Paris, veullans à icelui duc de Bourgougne, qui veoient et apperchevoient le dangier et péril où on les conlendoit à mettre, en luy faisant savoir que il venist à Paris et que ilz feroient tant que la porte lui seroit ouverte. Pour ces causes assanibla le duc de Bourgongne une belle et nette compaignie de gentilz hommes en armes des pais de Piccardie et de Flandres, en laquelle fu le seigneur d'Arcle. Et fu Enguerran de Bournonvilleceluy qui conduisy le avant garde; et fu leur chemin tout droit ilSoissons et delà à Compiengne, esquelles villes le duc laissa garnison de gens affin que les passages ne lui fussent clos à son retour. Et puis s'en ala à Saint-Denis, où il fu environ quinze jours, et tant que il en party une nuit et s'en ala devers Paris bien secrètement, et y cuida avoir entrée ainsi que on luy avoit mandé. Mais l'emprise de ceulx qui l'avoient mandé mettre dedens, failli et fu leur fait descouvert par ung de qui ilz ne se doubtoient j)oint. Et là fut le duc de Bourgongne en bataille devant Paris l'espace de sept heures. Et quant il vit que point n'y entreroit et que son fait fu rompu, il s'en retourna audit lieu de Saint- Denis, auquel lieu il ne séjourna guères depuis, ains s'en retourna à Compiengne et à Soissons, esquelles villes il niist grandes garnisons de gens d'armes à la requeste des bourgois d'icelles pour doubte que ilz avoient de estre mal menez pour ce que ilz avoient livré passage audit de Bourgongne. Et fu laissiés Hue de Lannoy, chevalier, et aucuns de ses frères avoec luy, comme cappitaine de Compiegne; et Enguerran de Bournonuille fu commis capjûtaine de Soissons.
Après le retour du duc de Bourgongne du voiage de Saint- Denis, Taneghy du Chastel, chevalier et prévost de Paris, et Remonnet de La Guerre, furent commis de par les ducqs de Berry et d'Orléans à faire hoster et destaquier tou*es les cainnes des rues et quarefoju'S de Paris et de les faire mener en la bastille Saint- Anthoine et au chastel du Louvre, et de faire prendre et ester toutes les armeures des bourgois et manans de Paris, et de faire porter esdictes forteresces icelles aruieures. Et ainsi le tirent et chevaulclioient parmy Paris «n armes tous les jours à grant compaignie, et avoient cars et carectes qui menoient lesdictes caines et armeures es lieux dessusdis. Et firent tant (jue il n'y avoit nul bourgois ne manant qui osast porter quelque baston ne armeure,
Torg ung petit coutel à taillier son pain. Et ne furent creus à garder porte ne tour de ladicte ville, par nuit ne par jour, mais on les faisoit garder par les gens d'armes de garnison de ladicte ville de Paris, aux despens dcsdis bourgois et manans.
En la fin de cel an, en la nouvelle saison, ou tamps de quaresme, assambla le roy de France une grande et puissante compaignie de princes et seigneurs tenans le party des ducqs de Berry et d'Orléans, lesquelx ducqs estoient cause de ladicte assamblée, laquelle fu faicte entour la ville de Senlis, pour niectre en obéissance et à mercy ceulx qui tenoient Compiengne et Soissons, et puis entrer en Artoix au pais du duc de Bourgongne pour contrevengier le duc de Berry du voiage qui fu fais à Bourges.
En la compaignie du Roy se mirent et assamblèrent le roy Loys de Sézille, les ducqs de Guyenne, d'Orléans, de Bourbon, d'Alenchon et de Bar, les contes de Vertus, de Richemont, d'Eu, de Damuiartin, d'Arniignac, de Vendosme, de Roussy, de Penthèvre, de Tonnoire, de IMarle, Charles de Labret, connesfable de France, le visconte de Nerbonue et pluiseurs autres chevaliers et barons de pluiseurs pais tenans la bande et partie desdis ducqs d'Orléans et de Berry. Et s'en y eubt pluiseurs qui tenoient le party de Bourgongne, lesquelx furent avoec les dessus nommez par la constrainte d'iceulx. Et en celle armée fist-on porter la bande au roy de France et au ducq de Guyenne son fdz, et fu lors mise sus par telle manière que tous ceulx qui là portoient s'en tenoient à estre grandement honorés. Et demourra lors le duc de Berry ca[)pitaine et garde de Paris.
L'AN MIL IlIP XIIll.
Apres Pasques arriva le roy de France devant Compiengne à grant puissance, et fu son ost nombrée à IP mille (sic) hommes, lesquelz mirent le siège devant la ville de Compiengne, et y furent environ III sepiuaines. Et puis fu la ville rendue au Roy par traictié et s'en partirent saulvement ceulx de dedens, lesquelx se y portèrent moult honnorablement. Et moustra ledit chevalier deLannoy au roy de France en son grand conseil, les causes pour quoy le duc de Bourgongne l'avoit illec commis , et la vraie et loialle intencion que icelui ducq avoit au bien du Roy et de son royaume.
Et tant fist que le Roy rechupt à traictié ceiilx de la ville de Compiengne et leur pardonna tout ce que on leur |)ovoit demander à cause de ce que ilz avoient livré passage audit de Bourgongne et détenue ladicte garnison.
Après la reddicion de Compiengne, alla le Roy à siège devant la ville de Soissons, laquelle tenoit Enguerran de Bournonville, et fit gecter pluiseurs canons contre eulx de l'ost du Roy. Et par le traict d'iceulx canons fu occis le bastard de Bourbon. Dont pluiseurs seigneurs furent courrouchiés. Et ce siège durant se rebellèrent ceulx de la ville de Soissons contre ceulx de la garnison et les assaillirent. Et ainsi que ilz se combatoient les ungs contre les autres, fu par aucuns de ladicte ville une porte ouverte parmy laquelle ceulx de l'ost du Roy entrèrent en ladicte ville et mirent à l'espée tous ceulx de la garnison que ilz trouvèrent. Et y fu prins ledict Enguerran de Bournonville, lequel par grant envoyé et par haynne fu en plain marché décolez devant tout le peuple. Dont mainte genl furent dolant , car il estoit bon homme d'armes et bon cappitaine, sans nul reproche, et avoit tousjours loiaument servy le Roi et le duc de Bourgongne. Et veullent aucuns dire que on le fist morir pour avoir la vengeance dudict bastard de Bourbon.
En la ville de Soissons, après la prise d'icelle, furent maulx innumérables perpétrés par les gens d'armes dedens entrez, et y furent églises dérobées et femmes violées sans mercy moult honteusement sans en nulle espargnier, mariée ne aultre, et en furent plusieurs efforchiées en la présence de leurs maris. Et fu lors toute la ville fustée et gastée de tous lez. Dont ce fu pitez, car il y avoit de moult nobles joiaulx en pluiseurs églises, lesquelx furent du tout perdus.
Après la prise de Soissons alla le Roy à Péronne,et là vindrent à luy les députez des quatre membres de Flandres, lesquelz il avoit mandez venir par devers luy par lettres en parchemin, signées en escripture de Charles et séellées de son séel en cire vermeille, lesquelles lettres furent renvoiiez en Flandres secrètement et portées en pluiseurs bonnes villes comme Gand, Bruges, Yppres et aultres, et lurent gectées et semées en pluiseurs lieux par les rues en céliers et en maisons sur les fenestres et autrement, et ne sçeult on qui les aporta. Et touteffois par la vertu d'icelles les quati'e membres de Flandres au voiage de Péronne y envoièrent
leiirsdiz députez, combien que ce ne fust point du plaisir ne consentement du duc de Bourgongne, leur naturel seigneur, lesquelz députez furent grandement receuz de pluiseurs seigneurs en l'ost du Roy, et par espécial du duc de Bar, qui estoit seigneur de Cassel et du Bois de Mepe en Flandre.
En la compagnie des députés des quatre membres de Flandres au voiage de Péronne dessusdit, avoit ung homme bastard qui se disait gentil homme, lequel estoit principal conseiller de la ville de Gand depuis bien pau de tamps, et avoit tout son tamps servy le duc de Bar, père de celuy qui lors régnoit, et celuy meismes depuis la mort de son père, et avait esté bailleux et receveurs de pluiseurs terres à eulx appartenans. Mais depuis la mort du père, que les terres de Dunkerke, Bourbourg, Bornem, Warneston et autres avoient été données à Robert de Bar, conte de Marie, nepveu dudit conte de Bar rengnant, ledit bastard avoit été mis en l'office de principal conseillier de Gand comme dit est. Et en cel an meismes avant que le duc de Bourgongne partist de Paris, luy avoit fait ledit duc de Bar ravoir le pais de Flandres, duquel il estoit banni par la loy de ladicte ville de Gand par l'espace de L ans et ung jour pour ce que il avoit fait tuer ung homme pour argent. Et luy rendit ledit duc de Bourgogne tout le pais par la prière d'iceluy duc de Bar. Et ledit bastard retourné audit pais, fist tant que il fut retenus audit office pour ce que il estoit souffisant homme en couslumes du pais de Flandres, et estoit bel langagier en françoix et en flamencq ; et fu chieulx nommez Gille de Braecht. Lequel, en celle ambaxade, porta la parolle pour lesdis députés en la présence du Roy et des princes de son conseil illec présens. Car depuis ce que il luy avoit rendu son pais et que il avoit esté retenus à ceulx de Gand, les conseilliers et officiers d'iceluy duc audit pais de Flandres l'avoient en diverses matères trouvé moult estrange et changié de meurs en pluiseurs manières, et sembloit par son langaige et par ses oeuvres que il fust aussi grant seigneur que son prince. Et fu commune renommée que lesdictes lettres trouvées et semées comme dit est, furent faictes et envoiiées par son moien. Car lesdictes lettres estoient faictes et les tillres de chascun membre ossy bien divisés comme se elles eussent esté escriptes à Bruges ou à Gand.
Après ce que iceulx députez de Flandres eubrent fait la révérence au Roy, que ilz luy eubrent fait dire les causes de leur ve-
mire par la l)()iiche dudit bastard, le Roy les tist mercyer de leur bonne obéissance, et puis leur fist remoustrer pluiseurs choses touchant l'emprise que il avoit faicte en ce voiage, tendans ad fin que aucuns du pais de Flandres ne feissent aide ne secours de gens, d'argent, ne aultrement au duc de Rourgongne leur seigneur, actendu que le Roy estoit souverain, etc., et moult d'autres choses toutes tendans à ladicte fin. Sur lesquelles choses ils tindrent m jours 'conseil, et durant lesdis III jours ledit Gille de Rraech bastard, se end)la et absenta pluiseurs foix de ses compaignons, tant de jour comme de nuit et plus de nuit que de jour, et s'en alioit parlementer audit duc de Rar secrètement sans le sçeu d'iceulx ses compaignons, que on povoit dire ses niaistres en tant qu'il estoit leur serviteur retenu à gaiges. Lesquelx le amoient moult pour ce que il avoit si notablement parlé à leur gré en la présence duRoy etde son consseil, etn'avoient nulle doubtance sur son fait. Et quand ils enbrent pris conclusion avoec le conseil du Roy, ilz prirent congié et s'en retournèrent en Flandres. Et à leur départeuïent leur furent donnez et délivrés pluiseurs beaulx dons de vaisselle d'argent, laquelle ilz partirent en la cité de Cambray, et en rapporta chascun sa |)art en sa maison. Et retournèrent ceulx deGand audit lieu de Gand par un samedy, et au lundy ensuivant fu mise la journée pour faire leur relacion devant la loy, bourgeoisie et communaulté de ladicte ville. Mais ledit lundy, à heure de six heures du matin, au moix de juillet, ledit Gilles de Rraecht, qui estoit un homme fort rigoreux et contre commune gent, et moult hays audit pays de Flandres, fut agaitiés de III compaignons dont les deux estoient frères et estoient en la francise de la bourgeoisie dudit lieu. Et fut l'aghait mis entre la maison dudit Gilles et le maison des échevins de Gand, bien près dudit lieu. Et là où ledit Gilles venoit pour faire ladicte relacion, il fu assaillis et occis desditz compaignons, et luy coppèrent la gorge pour mieulx esti'e assurez de sa mort. Et si avoit ledit Gilles à celle heure avoec lui III varies, mais il n'en y eubt que l'un qui se meist à deffense.
Ainsi perdy Gille de Braecht la vie, et par tant Fintencion que il avoit, fust maise ou bonne, demoura en cel estât et ne polt plus avant sortit effect. Mais de sa mort fij le peuple de Gand moult esmeu, et laissa chascuns sa besongne à faire pour aller à l'ostel desdis eschevins, tous armés au couvert, car ilz cuidoient certaine-
ment que le duc de Bourgongne euist ce fait commandé à faire pour ce que ilz savoienl bien que ledit Gilles n'estoit point en sa grâce. El firent bien en haste partir messagierset chevauceurs à piet et à cheval pour poursieurvir et faire prendre lesdiz facteurs. Lesquelz facteurs furent recongneuz par ung desdis chevauceurs qui les perchut en un batiel oij ilz se faisoient mener du grand pont à Saint-Bavon, et fist ledit chevauceur assambler le baillieu et les sergens dudit Saint-Bavon et fist prendre les troix compaignons dessusdis, et les fist mener à Gand prisonniers. Mais avant que ilz venissent en ladicte prison, une grant partie du commun de Gant se assambla entour eulx afin qu'ilz ne fussent rescoux. Car toute leur affection estoit de savoir la vérité dudit fait. Et quand ceulx furent en ladicte prison, ilz furent moult cruellement géhinez affin de savoir qui ce fait leur avoit fait faire. Mais ilz jurèrent et affermèrent, et en ce point demourèrent jusques à la mort, que ce estoit leur proppre fait et que d'eux meismement ilz le avoient ainsi empris sans conseil ne commandement de nulle personne, pour ce que il avoit les deux frères fais poures par sa force et par son malice et encores les manechoit il à tuer de jour en jour, pour laquelle chose ilz se estoient hastés de le adevanchier. Et sur ce point rechurent la mort et furent décolez sur le pont où on coppe les testes des bourgois, et puis furent mis en terre sainte aux Augustins dudit lieu de Gand. Et toutesfois furent ceulx de Flandres, par le rapport qui leur fu fait par leurs dits députés des requestes qui leur avoient esté faictes de par le Roy, tout d'acord que de acomplir icelles et de non aidier le duc de Bourgongne à garder son pais d'Artoix. Comme ilz ne firent, gentil ne autre.
Au département que le Roy fist de Péronne, il fist arriver son oost devant la ville de Balpaumes en Artoix, laquelle ville luy fu incontinent rendue par traictié, et empli le chastel. Car ce n'étoient point places tenables contre telle puissance. El puis prinst le Roy son chemin* pour aller meclre siège devant Arras.
Au temps que le duc de Bourgongne fu adverti que le Roy estoit conseilliés de ses ennemis de emprendre et faire le voiage dessusdit, il manda hastivement et très-espécialment les barons, chevaliers et escuiers de ses pais de Bourgongne venir pardevers luy à toute puissance pour lui aidier à résister contre l'emprise desdis ses ennemis, lesquelx avoient intencion de amener avoec eulx le roy de France et le duc de Guyenne, son fils. Pour laquelle chose
226 CBRONIQUE ANONYME
la plus grant partie de la gentilesce de Bourgongne se mist sus en armes, et j>artirent desdits pais pour venir en Artoix. Et quant ceulx qui avoient le Roy en gouvernement sçeurent la venure desdits Bourguignons, ilz envoient deux héraulx et rois-d'armes devers eulx, et leur firent faire deffen se de parleRoyqu'ilz nealassent plus avant au mandement dudit de Bourgongne et que ilz s'en retournassent en leur pais sur peine de encourir en l'indignacion du Roy et de estre réputez pour ses anemis. Lesquelx Bourguignons respondirent ausdis héraulx que ilz avoient inteiicion de parfaire leur voiage et de accomplir le commandement de leur naturel seigneur avoec lequel ilz volloient mourir et vivre. Et à tout celle response s'en retournèrent lesdis héraulx, et firent leur relacion de ladicte response à ceulx qui les avoient envoiiez. Lesquelx firent mcontinent partir une grande compaignie de gens d'armes pour aller courir-sus ausdis Bourguignons. Et les costoyèrent bien chincq journées, que oncques ne les osèrent assaillir. Car ilz chevauçoient en belle ordonnance de bataille. Et arrivèrent à l'entrée du pais de Hainau, là où les gens d'armes commis d'eulx poursuir frappèrent en la queue. Mais ilz n'y concquestèrent gaires, car ilz n'y osèrent arrester et s'en retournèrent ainsi que ilz estoient venus. Et les Bourguignons arrivèrent à Granmont, et passèrent ])ar dehors Audenarde et puis arrivèrent à Lille. En laquelle ville ilz trouvèrent le duc de Bourgongne, qui les reçut moult joyeusement et les ordonna à aller en pluiseurs villes et forteresses en ses pais de Flandres et d' Artoix, comme xArras, Hesdin, Lens,Douay et Lille et autres faisans frontière, contre ceulx qui amenoient le Roy contre luy.
Le jour de la Magdelaine, arriva le roy de France et mist siège devant la ville d'Arras et ossy devant la cité. Esquelles ville et cité estoient de par le duc de Bourgongne pluiseurs chevaliers et escuiers, tant du pais de Bourgongne comme de Piccardie. C'est assavoir messire Jehan de Luxembourg, qui avoit esté nez en Ytalie, le seigneur de Noielle, en son tamps appelle le Blancq Chevalier, les seigneurs de Montagu, de Ront et de Champdivers, le gouverneur d'Arras et pluiseurs autres, lesquelz furent nombrez à \^ hommes d'armes, sans ceulx de la ville. Lesquelx firent moult de belles saillies sur l'oost du Roy en pluiseurs lieux et presque tous les jours, que pau en faillirent, et tousjours rentrèrent deudens la ville à leur honneur, et recoururent et mirent nouvelle gar-
nison de gens et de vivres au chastel de Belleraotte, assés près dudit lieu d'Arras. Et lequel siège durant, lequel y fu continuellement par l'espace de sept sepmaines ou environ, sans ce que ceulx de dehors y meisfessent de riens, se ne fu de leurs canons dont ilz perchèrent les murs, tours et portes d'icelle ville et de ladicte cité en pluiseurs lieux. Mais oncques ne firent semblant d'y livrer assault.
Ce siège durant, se mirent à traictier et à aller devers le Roy, le duc de Brabant et la contesse de' Hainau, frère et seur du duc de Bourgongne, Et s'en retourna le roy en France et toute son oost sans plus riens faire et sans entrer en ladicte ville d'Arras, de laquelle on ne leur fist oncques ouverture. Mais on le fist à Bourges, et y entrèrent plusieurs seigneurs de par le Roy, combien que le Roy ne le duc de Bourgongne n'y entrèrent point. Et fu rendue la ville de Bappaumes en l'obéissance dudit de Bourgogne, comme son héritage.
Après le département du roy de France, alla le duc de Bourgongne à Cambray et là fist appointier son carroy et toutes ses besoignes pour aller en Bourgoigne avec les barons et gentilz hommes dudict pays. Et laissa Philippe, son filz, et dame Michiele de France, espeuse de sondit filz, au pais de Flandres. Et au département dudit de Bourgongne, iceluy duc estoit très n\al contend des quattre membres dudit pais de Flandres pour ce que ilz avoient esté contre sa volenté audit lieu de Péronne, et avoec ce ne lui avoient vollu faire ne donner quelque aide ne conffort contre ses anemis, et se savoient bien comment le Roy estoit par iceulx menez et conduis du tout à leur volenté. Pourquoy ils dévoient croire que ce n' estoit point le fait dudit Roy, mais estoit le fait et emprise de sesdis ennemis. Et ne tint pas à eulx que ledit duc de Bourgongne ne fust deshonnorés et destruis. Et ainsi s'en alla iceluy duc en Bourgongne, et y séjourna plus d'un an.
En cel an meismes fu mis le concilie à Constance, en Allemaigne , de pluiseurs cardinaulx, patriarces, archevesques et évesques et autres prélatz et ambaxadeurs de j)!uiseurs roix et j)rinces chrestiens. Et estoit lors très jurant division en l'Eglise par Pierre de Lune, nommé pappe Bénédic, qui se disoit vray pappe, et ne voloit céder non obstant que sustraction lui estoit faicte par pluiseurs causes de la plus grand partie de chrestienté, et n'avoit mais obéissance qu'en Espaigne et en Arragon. Auquel royaume d'Ar-
r.'ifîon il se tenoit en une forte ville sur la mer. Et aussi en cel an avoil esté prins et menez en j)rison en la duchié de Baivière, le cardinal de Bouloigne, nommé le pappe Jehan. Et le prinst le roy des Rommains, empereur d'Alemaigne, pour pluiseurs creismeset articles que on lui mettoit sus. Et pour mectre l'Église en bonne paix et vraie union, fist tant ledit roy des Rommains que le concilie se tint continuellement par l'espace de deux ans, ainchois que ceulx desdis roiaumes d'Espaingne et d'Arragon y venissent. Lesquelx y vinrent en l'an mil IIIP et XVI, au mois d'aoust, à très belle et noble compaigniede prélatz et de chevallerie. Et tant que après leur venure on procéda à vraie éleccion de pappe. Et enfin fut esleu, confremé et pontiffié le cardinal de la Tombe, de la nacion de Romme, en l'an mil IIIP XVII, et fu nommés pappe Martin.