L'AN MIL IIIP XX
Après Pasques, arriva le roy d'Engleterre à Troyes devers le roy (le France, et le XXVIIP jour du moix de may furent lous les traicliés dessusdis par luy solempnelleinent jurez à entretenir et faire entretenir de point en point. Et au?si le jurèrent pareillement le Roy et la royne de France, le duc de Bourgongne et tout le conseil du roy de France et les chevaliers et escuiers et autres commis et députés de pluiseurs bonnes villes illec présens. Et proraisrent lesdis roix et les princes de leur compaignie de faire jurer icelle paix j)ar tous leurs pais. Et lors espousa, ledit roy d'Engleterre ladicte Caterine de France, et la fist royne d'Engleterre. Et à ce voiage furent mis les Engloix en garnison au pont de Charenton afj&n que le pais ne fust clos à leur roy, et le tinrent grand tamps.
Le traictié de paix fait à Troies fu telz que le roy de France demourroit roy de toute France toute sa vie, et le roy d'Engleterre en seroit régent. Et après sa mort s'il arrivoit que devant morust , icelui d'Engleterre seroit roy de France et après luy ses hoirs et héritiers à perpétuité. Et pour les causes cy-devant escriptes, fu le Daulphin de Viennoix du tout privés et déboutés du droit que il povoit prétendre à avoir à la couronne de France. Et se il advenoit que le roy d'Engleterre morust devant le roy de France, se fu il acordé et juré que ledit royaume de France retourneroit à son plus prochain hoir.
Après ces ordonnances et solempnitez faictes, se partirent de France (sic) les deux roix et royne de France et d'Engleterre et les princes et seigneurs de leur compaignie. Et allèrent le roy de France et lesdictes roynes faire leur séjour à Bray sur Saine. Et le roy d'Engleterre et le duc de Bourgongne allèrent mettre siège devant la ville de Sens. Lequel siège dura environ Xll jours et puis leur fu la ville rendue par traictié. Et s'en partirent ceulx de dedens saulvement.
Après ce que la ville de Sens fu rendue, allèrent lesdis roy d'Engleterre et duc de Bourgongne mettre siège devant Moustreau-oufault- Yonne. Et lurent environ X sepmaines, et puis se rendirent ceulx de dedens saulz corps et biens, et ilz y furent receuz. Et s'en partirent en livrant la ville et le chastel dudit lieu de Moustreau
audis roy d'En£![leterre et duc de Bourgongne. En laquelle ville fu trouvés et desterrés le corps de feule duc Jehan de Bourgongne, lequel corps fu trouvés moult entier, envers le corps du seigneur de Nuailles^ dont pluiseurs furent esbahis. Et après ce que il fu desterrés, il fu mis en belle ordonnance en ung nouvel sarcu, et puis fu menez et conduis aux Cliartroux emprès Digon, et là fu enterrés emprès le duc Philippe son père, qui lesdis Chartroux avoit fondés en son tamps.
Après la reddicion de la ville de Moustreau, fu prinse et esquellée la ville de Ville-Neufve le Roy, séant sur la rivière d'Iaune et fu mise en l'obéissance des deux roix. Et ce fait, se partirent le roy de France et les deux roynes dessusdictes de la ville de Bray sur Saine, et s'en allèrent séjourner à Corbeuil, et là séjournèrent jusques au moix de déceml>re ensuivant.
En ce tam))s fu le siège mis devant 'Meleun sur Saine par le roy d'Engleterre et le duc de Bourgongne Et dura bien près de chincq mois sans y plenté faire de fais d'armes. Et en estoit cappitaine le seigneur de Barbazan, qui se tint le plus longuement que il polt^ sur espérance d'estre secourus des Armignas tenans son party. Et environ ung moix devant la reddicion dudit Meleun, furent mandez aucuns seigneurs et cappitaines dudit pais de Picardie par le duc de Bourgongne, pour aller devers ledit duc audit siège de Melun, pour ce que on maintenoit lors que lesdis Armignas se assambloient en grant puissance pcair faire lever ledit siège. Ft les Anglois à ce tamps estoient moult affoiblis et appetichiés par la mortalité qui avoit esté en leur oost. Et pour ce manda ledit duc de Bourgongne lesdis capitaines de Picardie, lesquelx y allèrent à toutlIIPhonmies d'armes, et furent logiés à Bri-Conte-Robert et là entour, jusques à la reddicion des forteresses dudit lieu de Meleun. Combien que la mortalité ne se frappa point en l'oost du duc de Bourgongne ainsi que elle fist en l'oost dudit roy d'Engleterre.
Quant le seigneur de Barbazan appercliut ses vivres et provisions prendre fin et le petit appareil dudit secours, il se mist à parlementer aux gens du roy d'Engleterre, et en fin se accorda de rendre les fortresses dudit Melun en l'obéissance des deux roix dessusdis en la manière qui s'ensuit.
C'estassa voir que lesdictes fortresses, ville et chastel de Meluu, seroient rendues prestement et franchement eu ladicte obéissance. En oultre que tous ceulx de la garnison desdis lieux lairoient eu
iceulx lieux toutes leurs arineures et harnas de guerre, sans en riens transporter. Item que se il y avoit aucuns de leur compaignie en la ville ne audit chastel, qui fussent coupables de la mort de feu le duc de Bourgongne, ceulx seroient mis en justice et en seroit pugnicion prinse ainsi qu'il appartenroit. Item^ et tous les aultres de ladicte garnison demoureroient prisonniers jusques à ce qu'ilz avoient livré bonne caucion d'eulx non jamais arujer contre lesdis roix, le duc de Bourgongne, ne aucun d'eulx.
Ce traictié fait et accordé, furent les fortresses deMelun ouvertes et mises en l'obéissance dessusdicte. Mais quant les Armignas en deubrent partir, on trouva que Olivier Lyet, qui avoit frappé l'espie au corps dudict defTunct de Bourgongne comme dit est, estoit mis hors de le voie et ne le povoit-on trouvei-. Dont le roy d'Engleterre et le duc de Bourgongne furent moult courouchiés, et en donnoient la charge audit seigneur de Barbazan pour ce que c'estoit le cappitaine d'eulx tous. Mais il s'en excusa moult grandement, en disant que dudit Olivier riens ne savoit. Et pour en savoir la certaineté s'en alla de logis en logis et de chambre en chambre en demandant que ledit Olivier estoit devenus. Et tant alla que il lui fu dit d'aucuns que on l'avoit veu jiarlementer à ung chevalier d'Engleterrc,run de ceulx qui avoient fait ledit traictié de Melun, et que chieux en devoit savoir nouvelles. Adonc s'en retourna ledit Barbazan en l'oost dudit roy d'Engleterre et luy dist, en soy deschargant,ce que on lui avoit rapporté et certiffié dudit Olivier et dudit chevalier engloix. Et lors fu icelui engloix mandé à aller pardevers ledit roy. Lequel chevalier congnut et confessa à icelui roy secrètement, que pour une grant somme d'avoir que ledit Olivier lui avoit donnée pour ledit roy d'Engleterre, il Tavoit sauvé et fait passer secrètement par nuit la rivière de Saine par ung batel , et que l'avoir qu'il en avoit receu estoit tout prest au commandement dudit roy. Et quant le roy Teubt oy il en fa très courouchiés, mais pour celle heure il fist samblant audit chevalier d'en estre bien content. Car il l'amoit moult et avoit grand confidence en luy pour ce que il l'avoit tousjours trouvé hardy et entreprenant; et fu cellui qui avoit prins la ville de Ponthoise.
Après la responce de ce chevallier, fist le roy d'Engleterre mener prisonnier à Paris le seigneur de Barbazan et tous ceulx de la garnison de Melun Et y fist mettre nouvelle gent, et puis fist partir toute son oost et |)rist sou chemin à Paris et le duc de Bour-
gongne et son oost avoec luy. Et quant ilz furent en plains champs en une belle plaine, ledit roy d'Engleterre fist arrester ses gens et les (ist mettre en bataille, et puis fist appel 1er le chevalier dessusdit, auquel il fist, présens tous ceulx de sa compaignie, copper le hatterel, combien que pluiseurs prières luy furent faictes de le déporter et de lui pardonner son meffait attendu ce que il l'avoit grandement et loyaument servy jusques au jour de ladicte faulte. Et meismement les ducqz de Bourgongne et de Clarence luy en prièrent, mais il leur respondy que de son seu il ne volloit avoir nul traictre en sa compaignie, et que il le faisoit publiquement décoler affin que tous y preissent exemple.
Au moix de décembre, ung peu devant Noël, arrivèrent les deux roix de France et d' Engleterre à Paris, avoec eulx les ducqz de Bourgongne, de Clarence, de Belhefort et de Excestre, les contes de \\ aerwich , de Salsebery, Dontiton et aultres princes et seigneurs de leur compaignie. Et leur allèrent audevant les bourgois de la ville, vestus tout ung de vermeil. Et entrèrent à Paris en moult belle ordonnance. Et estoient les rues couvertes et parées de draps de parement moult riches, en pluiseurs lieux. Et cryoit on partout Noe. Et estoient les deux roix moult noblement vestus et parez chevaulçant de front au destre costé de la rue l'un bien près de l'autre, et le roy de France au dessus. Et après eulx, en ce meisme rencq destre, chevaulchoient les deux frères du roy d'Engleterre cy devant nommez, et puis les autres princes, chevalliers et escuiers d'iceulx roix. Et à l'autre costé de la rue, à la main senestre, chevaulçoit le duc de Bourgogne, tout noir vestu, et tous ses chevaliers après luy et tous les gentilz hommes de sa compaignie, en la |)lus grant partie tous noirs vestus et tenans ledit rencq senestre et ledit duc de Bourgongne chevaulçant au front desdis roix tout du long de ladicte ville jusques à l'église de Nostre-Dame. Et en chevaulçant parmy lesdictes rues ilz trouvèrent les gens d'église à piet, en processions, airestés par les quarefours où ilz dévoient passer, et quant les deux roix les approchoient, on leur présentoit à baisier pluiseurs relicques que iceulx gens d'égli-e tenoient moult solempnellement, et premiers au roy de France, lequel se retournoit devers ledit roy d'Engleterre en lui faisant signe et manière de premiers baisier lesdictes relicques, et adont icelui roy d'Rngleterre metoit la main à son chapron et faisoit révérence audit roy de France, en faisant signe que il baisast le
premier; et lors baisoit le roy de France icelles relicques, et après luy le roy d' En gle terre. Et fu celle manière par eulx tenue tout du long de ladicte ville jusques à ladicte église de Nostre-Dame. En laquelle les deux roix et les princes dessusdis entrèrent et firent leurs offrandes, et puis remontèrent à cheval et s'en allèrent chascuns en son logis , c'estassavoir le roy de France , avoec lui le duc de Bourgongne, en son hostel de Saint-Pol, auquel ledit Roy se loga. Et le duc de Bourgongne, quant il l'ot convoyé, s'en retourna logier en son hostel d'Artoix. Et le roy d'Engleterre et ses deux frères s'en allèrent logier au chastel du Louvre, et leurs gens se logèrent parmy la ville, et les pluiseursès villages d'entour.
Lendemain de celle journée arrivèrent les deux roynes à Paris, et alla le duc de Bourgongne audevant d'elles, et aussi firent pluiseurs seigneurs d Engleterre et ceulx de Paris, en pareille ordonnance que ilz avoient esté au devant des deux roix le jour précédent. Et furent icelles roynes moult joieusement receues audit lieu de Paris.
En ce tamps estoit le conte de Saint-Pol, envoiiez et commis, avoec luy pluiseurs aultres prélatz et gens de conseil du roy de France, en pluiseurs bonnes villes de Picardie et d'ailleurs, pour faire en icelles jurer la paix des deux roix en la manière devant dicte, pour icelle entretenir à tousjours mais. Et ce fait s'en [al] la ledit conte de Saint-Pol en la duchié de Brabant, auquel pais avoit lors grant appareil de division par ce que son frère le duc de Brabant estoit de moult simple et estrange gouvernement et estoit gouvernez par gens desplaisans à ceulx du pais.
En ce tamps arrivèrent à Paris les trois estaz de France ainsi que ilz y estoient mandés. Et après leur venure furent pluiseurs consaulx tenus sur pluiseurs choses touchans le gouvernement et bien publicque dudit royaume. Et furent lors remises sus pour l'espace d'un an, toutes gabelles, subsides, imposicions et quatriesmes sur toutes marchandises, fors seulement sur grains. Et en cel an il fu conclud de faire monnoie nouvelle en la manière que elle avoit couru le tamps passé, c'estassavoir XXVII pièches d'argent pour XXVIII. s. parisis et XVIIJ. s. pour ung escu. Car à ce tamps estoit la monnoie si foible que ung escu vies de LXIIII ou marcq valloit mieulx de sept frans, monnoies courans ou royaume de France, et ung escu nouvel de LXVII au marcq valloit mieulx de six frans et demy.
290 CHROINIQUE ANONYME
Depuis ces ordonnances et autres faictes audit lieu de Paris, fut advisé par le conseil de France que on feroit nouvelle monnoie de petis deniers, dont les chincq aroient cours pour huyt deniers parisis, autant que ung double blanc avoit par avant eu cours; et que pour ce temps (sic) on ne feroit aultre monnoie de plus grand pris, pour cause de ce que ceulx de Guise et d'aultres lieux armignas où on forgoit monnoie au nom du Daulphin en contrefaisant la monnoie du roy de France, eussent contrefait icelle bonne monnoie que on avoit conclud à faire, en très grand empirance, pour frauder tout le peuple dudit royaume ainsi que ilz avoient fait le tamps devant, faisoient encores de jour en jour, et firent depuis par long tamps tant que ilz rengnèrent en leur puissance. Et tantost après celle darrenière conclusion, on fist forgier ladicte petite monnoie, laquelle on ne povoit de gaires empirer. Et si valloit bien son pris. Et par ainsi furent en ce point lesdis Armignas décheuz , combien que depuis ilz eii firent forgier de la pareille et y mirent le plus d' empirance que ilz porrent. Et en fu long tamps le maistre es marches de Piccardie, Jacquet Laillier, frère àMichault, paravant et depuis cedit tamps, tant audit lieu de Guise comme depuis au Crotoy, par le commandement dudit Jacques de Harcourt. Et furent ces deniers petis nommez nicques.
En ce tamps reprinrent les Armignas par soutiveté la ville de Villeneufve-le-Roy et y mirent grosse garnison de gens pour garder le passage de la rivière. Et tantost après ce, furent envoiiez aucuns des barons et cappitaines de Bourgongne audit lieu de Villeneufve, lesquelx se logèrent tout entour ladicte ville es villages prochains, par manière de siège. Mais il les en convint depuis partir par la force des Armignas assamblez de pluiseurs garnisons^ lesquelz lesdis Bourguignons ne osèrent attendre. Et par ainsi demoura ladicte ville en l'obéissance desdis Armignas. Laquelle fist moult de destourbiers à la ville de Paris pour le passage qui y estoit clos. Mais en fin y fu trouvé ung remède^ qui fu tel que le cappitaine dudit lieu consenty que toutes manières de marchandises et de vivres passassent par ladicte rivière par treu, mCiennant certaine estimacion qui fu sur ce mise sur toutes marchandises. Et fu long tamps que on y passa en celle manière.
Au moix de jenvier, se partirent de Paris le roy et la roynne d'Engleterre et le duc de Bourgongne. Et s'en allèi'ent lesdis roy et royne à Rouen et de Rouen à Amiens, et d'Amiens à Calaix, et
delà en Engleterre. Et le duc de Bourgongne retourna le droit chemin en ses pais d'Artoix et de Flandres, et luy allèrent audevant les gentiiz hommes de Picardie jusquez à Beauvais, pour le ramener seureraent en iceulx pays.
En France furent laissiés par le roy d'Engleterrc les ducqz de Clarence et d'Excestre, les contes de Quint, de Salsebery, Dontiton et d'Eu, le seigneur de Ros et aultres seigneurs et cappitaines pour garder le royaume et résister aux entreprinses des Armignas et Daulphinois.
En cel an lu pris le Chas tel -Thierry et livrés au seigneur de Ghastillon,cappitaine de la ville de Rains, par aucuns estans et demourez dedens ledit chastel, lesquelz estoit si durement menés des Armignas que plus n'en porent souffrir, et avisèrent la manière de livrer icelui chastel audit seigneur de Chastillon en l'obéissance des deux roix et du duc de Bourgongne. Et en fin la trouvèrent et lui livrèrent ladicte place qui estoit moult forte. Et faisoient ceulx de dedens moult de maulx à tout le pais d'entour. Et par tel manière avoit par avant esté prins le chastel de Coucy et livré aux prisonniers illec estans en prison, lesquelx tuèrent et occirent tous les Armignas estans dedens ledit chastel . Et ceulx qui estoient logiés au village hors de ladicte fortresse le cuidèrent ravoir de force, mais ilz falirent et s*en partirent hastivement. Et de ceulx estoit cappitaine ung gascoing nommé Le Hire, bon homme d'armes et gaillard. Desquelles prises tout le commun peuple des pais d'environ furent très joieulx. Car ces deux fortresses estoient garnies de gens qui destruisoient tout ledit pais, et n'y povoit-on labourer. Et fu ledit chastel de Coucy mis es mains desdis de Luxembourcq comme cappitaine général de Picardie.
En cel an moru maistre Huilasse de Laittre, chancellier de France, lequel bien avant sa mort avoit esté confermez évesque de Beauvaiz. Et en son lieu de chancellier fu mis maistre Jehan Leclerc, premier maistre des requestes de l'ostel du roy. Et en Févesquié de Beauvais fu mis et receuz maistre Pierre Cochon, aussi maistre desdictes requestes.
En cel an, au mois de février, party de Valenchiennes la confesse de Haynau, femn)e au duc de Brabant, laquelle auparavant avoit eu espeuse le Daulphin Jehan, cy devant nommé. Et prist icelle dame congié à sa mère de aller voler et puis gésir à Bouchain,et ainsi elle le fist; mais lendemain, bien matin, elle s'en party
292 CHRONIQUE ANOiNYME
et trouva le seigneur d'Escaillon sur les champs, qui estoit partis du roy d'Engleterre pour aller veoir sa femme demeurant audit lieu de Valenchiemies, et estoit accompaingniés de deux fieux chevaliers qu*il avoit, et bien cent hommes armez à cheval. En la corapaignie duquel se mist ladicte dame avoec ung nombre de gentilz femmes et autres de sa compaignie, et donna congié au seigneur de Monceaulx et aultres de ses gens, et leur commanda que ilz s'en retournaissent audit lieu de Bouchain. Et ce fait se mist icelle dame à chemin avoec ledit d'Escaillon, à privée maisnie et descongneument. Et passèrent ce jour, à heure de disner, parmy la ville de Lens en Artoix, et allèrent disner bien hastivement à ung petit village au dehors dudit Lens, nommé Cleux. Et là arrivèrent avoec eulx pluiseurs de leurs gens, lesquelz estoient allez par dehors ladicte ville de Lens affin que on ne visast à riens. Car ledit d'Escaillon faisoit entendant aux gens par tout son chemin que ce estoit la femme de son frère, laquelle il menoit devers son mary en Engleterre. Et après le disner ilz se mirent à chemin et s'en allèrent gésir à ung gros village appartenant au seigneur d'Anthoing, nommé Houdain, et lendemain s'en allèrent à Calaix. Auquel lieu ladicte dame séjourna longuement, et luy mena on depuis tout son estât audit lieu de Calaix, et puis s'en party et se fist mener en Engleterre.
Et ce fait, fu moult grand parolle en pluiseurs pais, car on ne savoit pour quoy ne sur quelle intencion elle s'estoit si tost partie de sondit pais. Et y avoit sur ce pluiseurs oppinions de gens, car les aucuns maintenoient qu'elle s'en alloit marier à ung des princes d'Engleterre pour le divers gouvernement qu'elle veoit et trouvoit en son mary, les autres maintenoient que elle alloit faire plainte au roy d'Engleterre du gouvernement de sondit mary qui avoit consenty les contés de Hollande et de Zellande estre bailliez et délivrés à Jehan de Baivière par cy devant évesque du Liège, oncle à ladicte dame. Lequel de Baivière joissoit lors plainement desdis pais, et se, rendy son évesquié et la délaissa du tout et se maria depuis à la vesve de feu le duc de Brabant, marastre dudit duc de Brabant présent et du conte de Saint-Pol, son frère. Et aucuns autres maintenoient que elle s'en estoit allée pour ce que le duc de Bourgongne et ledit conte de Saint-Pol traittoient lors la paix et l'acord du duc de Brabant et d'elle, et en avoient esté ensamble en la ville de Tournay. Et pour lors estoient à Brouxelles,
où ilz joustèrent et menèrent grand joye ensamble. Et ladicte dame n'avoil cure ne volenté de retourner ne estre avoec sondit mary.