Jannet de Garencières
254 CHROÎSIQUE [1412]
Or est vérité que ceulx qui estoient venus à ladicte journée contre ledit connestable, avoient amené grant nombre de paysans, en entencion qu'ils deussent ruer jus leurs adversaires. Mais le contraire leur advint. Car ilz furent mors, bien trois cens ou environ, et en y eut de prins, bien de six à sept vingts. Et tantost après se retrahy ledit connestable , à tout son ost , dedens ladicte ville de Saint-Remy au Plain , dont il s'estoit deslogié le matin. Duquel Saint-Remy ceste journée et ceste besongne porte le nom à tousjours. Et là fîst préparer ses gens afin d'assaillir le cliastel. Mais ceulx qui estoient dedens , véans leur secours mis à desconfiture , se rendirent incontinent au connestable ou nom du Roy , lequel ainsi les reçeut. Et les gens du roy de Cécile, qui estoient environ huit cens bacinets d'hommes d'armes à Eslite* en la conté d'Alençon , tantost qu'iiz sceurent les nouvelles que lesdiz Orléannois estoient assemblez pour courir sus au siège de Saint- Remi , ilz constituèrent et ordonnèrent quatre vingts bacinetz, et les envoièrent au connestalole audit lieu de Saint-Remi pour lui faire secours et aide. Lesquelz y arrivèrent dedens quatre heures après, et pour la grande desconfiture et reddicion du chastel, duquel ilz ne sçavoient riens , eurent moult grant joye. Et puis se départirent tous dudit lieu, en délaissant garnison oudit chastel, et s'en retournèrent lesdiz de Cécile devers le roy leur seigneur, et le connestable s'en ala à Belesme avecques ses gens, c'estassavoir le mareschal de France et messire Antoine de Craon. Lesquelz, là venus, tantost après, le roy de Cécile 'et toutes ses gens d'armes
i. « A Leslite. » {Suppl. fr. 93.)
2. Notre texte introduit ici les mots devers le roy leur seigneur
vindrent liastivement oudit lieu de Belesme, et en sa compaignie plusieurs archers et arbalestriers et habillemens de guerre , lesquelz assirent et ordonnèrent leur siège. C'estassavoir le roy de Cécile et ses gens ocupèrent la moitié dudit cliastel, et ledit connestable et ledit mareschal de France ocupèrent l'autre moitié dudit cliastel, et moult fort le commencèrent à envayr et assaillir poissamment et incessamment. Et tant y continuèrent que les asségez, non puissans résister, rendirent eulx et ledit chastel au roy par condicion. Et puis après que garnison fut mise en la ville et ou chastel, de par le Roy, le connestable se parti et s'en ala, lui et ses gens, vers Paris, et le mareschal s'en retourna vers Dreux, et le roy Loys avecques ses gens s'en ala devers le Mans Saint Julien ^ pour garder les terres de son pays d'Anjou. Lequel connestable venu devers le Roy, le duc d'Acquitaine et le duc de Bourgongne, oudit lieu de Paris, fut grandement par iceulx festyé et honnouré, tant pour la victoire qu'il avoit eue oudit lieu de Saint-Remy , comme pour autres besongnes qu'il avoit achevées honnorablement au voiage dessusdit. Et lui fut prestement assignée certaine grant somme de pécune pour paier ses gens d'armes qui l'avoient servi ou voiage dessusdit, et avec ce lui furent donnez grans dons, tant de par le Roy, comme par le duc de Bourgongne.
Durant lequel temps, Amé de Yiry et le bastard de Savoye menèrent forte guerre au duc de Bourbon ou
et le connétable^ mots qui ne se trouvent pas dans Suppl, fr, 93 , et qui rendraient la phrase inintelligible.
i . Le Mans, dont la cathédrale est sous l'invocation de saint Julien. Le ms. Suppl. fr. 93 porte simplement Le Mans.
pays de Beaujolois. Et environ la my-avril eurent ung grant rencontre assez près de Yillefranche, et ruèrent jus deux capitaines du duc de Bourbon , c'estassavoir Viguier et Raffort * et Bernardon de Sères et avecques eulx huit vingts hommes d'armes , tant chevaliers comme escuiers ; et peu en eschapa qu'ilz ne feussent tous prins ou mors.
Et d'autre partie, le seigneur de Heilly etEnguerran de Bournonville mectoient en grant subjection le pays de Poictou, et en ces propres jours destroussèrent deux cens combatans des gens du duc de Berry assez près de la ville de Montfaulcon^
En oultre , le grand maistre d'ostel du Boy, c'estassavoir messire Guichard Daulphin , le maistre des arbalestriers de France et Jehan de Châlon', à tout dix mille chevaulx , alèrent de par le Roy mectre le siège devant la ville de Saint-Furgeau en Nyvernois*, appartenant à Jehan , fils du duc de Bar. Et eulx là estans actendoient de jour en jour à estre combattus par leurs adversaires. Néantmoins après qu'ilz eurent là este environ douze jours , et perdu plusieurs de leurs gens, qui y furent mors et iiavrez , la ville se rendi en leur obéissance, et y fut mise garnison de par le Roy.
Et pareillement le seigneur de Saint George et autres nobles du pays de Bourgongne, estoient pour lors en Gascongne, et faisoient guerre au conte d'Armignac.
Messire Helion de Jaqueville se tenoit vers Estampes
i . Le ms. Suppl. fr. 93 porte « Viguier de Ruffort. »
2. Moiitfaucon, seigneurie du Poitou dans l'élection de Chatellerault.