‹ La chroniqueChapitre 160 sur 196 · CHAPITRE GVr · texte numérisé non relu

CHAPITRE GVr

Comment de rechef fu la paix traictée entre les seigneurs du sang royal en la ville de Pontoise.

Item , le merquedi xii" jour du moys de juillet , retournèrent à Paris les ambaxadeurs du Roy et de son conseil, qu'ilz avoient envoie devers le duc d'Orléans et les autres dessusnommez. Et estoient les ambaxadeurs : l'évesque de Tournay, le grand -maistre de Rodes, les seigneurs d'OfTemontet de la Vielzville, maistre Pierre de Marigny et aucuns autres, et raportèrent leur ambaxade. Laquelle raportée un peu de temps après , par l'ordonnance du Roy et de son conseil les ducs de Berry et de Bourgongne, avec eulx les ambaxadeurs dessusdiz , furent envolez à Pontoise. Et le roy de Cécile , les ducs d'Orléans et de Bourbon , les

1 , Lesquels députés , chacun dans son département , etc.

contes d'Alençon et d'Eu, vindrent à Vernon, et de là envoièrent leurs ambaxadeurs audit lieu de Pontoise, pour exposer ausdiz de Berry et de Bourgongne et aux autres du conseil du Roy et à ceulx de la ville de Paris estans avecques eulx, les causes de leur complainte et les périlz et inconvëniens de la guerre, lesquelz à ceste cause estoient en adventure de advenir en brief , par ung de leurs ambaxadeurs*, lequel en beau François, bien et hault et beaulx termes , moult notablement exposa. Desquelz ou en substance la teneur s'ensuit :

« A expliquer la crédence à nous baillée de la partie de noz seigneurs , c'estassavoir du roy de Cécile , du duc d'Orléans, du duc de Bourbon, le conte d'Alençon et le conte d'Eu, à vous mes très redoubtez seigneurs de Berry et de Bourgongne, et à messeigneurs du grant conseil du Roy et de monseigneur d'Acquitaine qui estes en leur compaignie.

« Puis qu'il convient que je die la parole pour le bien de la paix et de la faveur de bonne voulenté des escoutans, je prens ung mot du Psaultier, en la xxiiii* pseaulme : Oculi mei semper ad Dominum^ qui vault autant à dire : Mes y eulx sont tousjours devant monseigneur. Par l'introduction du sage Platon , duquel j'ay prins mon theume , entre les autres notables ditz envoiez a tous seigneurs et princes aians prééminence et gouvernement qui aux choses publiques sont préférées, ilz doivent garder les commandemens de leur seigneur. Premier, qu'en tout ce qu'ilz feront ilz aient regard à la chose publique dont ilz ont le gou-

1. Guillaume Saignet. Voy. le Relij;ieux de Saint-Denis, qui donne la pièce en entier {^Chr. de Ch. 17, p. 97).

verneinenl, qui représente un corps dont ilz sont le chef et les subgetz sont les membres, eu telle manière que se aucuns des membres sont blécez , qu'il en descende douleur au chef. Et pour venir à mon propos , je considère ce royaume chrestien estre ung corps duquel nostre souverain seigneur le Roy est le chef, et les membres sont ses subjetz. Mais en quel degré mectray-je messeigneurs du sang royal, qui nous ont cy envoiez, et vous aussi mes très redoubtez seigneurs à qui nous parlons? Je ne sçay. Car nous n'avons point de chef sinon nostre Roy souverain seigneur et prince. Quant au chef je ne vous compare point, ne aussi aux membres , démonstrant à vous garder vostre prééminence. Mais il me semble que je vous puis et doy comparer membres particuliers de cedit chef. Et pour tant que entre les autres membres du chef les yeulx sont les plus notables et de plus grant, singulière et merveilleuse condicion , je vous compare comme les yeux dudit chef, et pour trois choses très excellentes et singulières, lesquelles ilz ont entre les autres. Premièrement , car les yeulx sont et doivent estre de leur nature, en corps bien disposé, de mesure, forme et figure et de veue sans quelque différence, comme quant un œil regarde droit et l'autre de travers , ou que l'un feust cler et l'autre ouvert , tout le corps en est diffamé, et de ce prent-il nouvel nom comme de borgne ou louche. El ainsi me semble que noz seigneurs qui nous ont icy envoiez à vous noz très redoubtez seigneurs ausquelz nous parlons, supposé que vous soiez plusieurs en grant nombre, toutesfoiz estes vous le regard sur tout le corps , et devez estre tous d'une voulenté tendans à bonne fin, c'estas-

savoir l'œil (renteiidemenl par clère congnoissance , et Tœil d'effect par vraie amour et sans difTërence. Oculi sapientis in capite ejus. Secondement, lesyeulx sont la plus liaulte et évidente partie de tout le corps, comme dit le prophète Ezëchiel ; Speculatorem dedi te domui Israël. Pareillement sont noz seigneurs du sang royal. Car pour la singulière affection qu'ilz ont à leur seigneur et prince et à toute sa dominacion et seigneurie , ilz veillent continuellement sur la garde d'icellui. Tiercement , que pour la grant noblesse de de l'œil, qui a sa forme ronde , il a telle subtilité ou sublimité de tous les membres de son corps, que tantost que aucun membre est blécé ou grevé de douleur, ou féru, il en pleure, comme dit le prophète Jhérémie, ou xix" chapitre. Plorans plorahit et educet oculus meus lacrimam , quia captas est rex Domini, Et semblablement fait à ce propos ce que récite Valère 4e Grant en son VHP livre, de Marins le Tirant, lequel voiant la grant désolacion de sa cité par son ennemi , lequel il l'avoit prins par force , ne se peut tenir de pleurer, ce que de voit faire ung vray œil. Certainement il doit pleurer de la douleur des membres , comme fist Codrus de la douleur des Athéniens , lequel pour gaingner la bataille contre ses adversaires se fist tuer de sa propre voulenté , comme dit et narre Juslinus Frontenensis ^ Et ce mesmes dit, Valère le Grant en sondit VHP livre. Et pour ce que tous messeigneurs sont et doivent estre de pareille condicion, et les ay équiparez à iceulx, en disant : Oculi mei semper ad Dominum. En la présence des seigneurs qui nous

Page 1