CHAPITRE LXIV
Comment le duc de Berry s'en ala en son pays , et depuis à Angers , où il se alia avecques le duc d'Orléans et autres princes de son sang.
Il est vérité qu'en ces propres jours, le duc de Berry, pour ce qu'il n'avoit plus si grande audience et gouvernement autour du Roy et du duc d'Acquitaine qu'il avoit acoustumé, print très grande desplaisance , et s'en retourna en son pays , non content de ceulx qui avoient le gouvernement, et par spécial de son nepveu et filleul le duc de Bourgongne. Et tantost après , s'en ala à Angers , où furent assemblez avecques lui les ducs d'Orléans et de Bourbon et tous les grans seigneurs de ceste aliance, lesquelz tous ensemble , en l'église cathédrale , jurèrent et promirent moult solemnellement par leurs seremens , de garder doresenavant l'onneur et prouffit l'un de l'autre , en promectant que tous ceulx qui vouldroient porter dommage ou contraire contre aucun d'eulx , excepté le Roy, ilz le feroient sçavoir, et se entretenroient tous ensemble en bonne union et fraternité , sans jamais aler au contraire par quelque manière que ce feust. Desquelles aliances, aucuns grans seigneurs de France firent peu de joye. Et dedens briefz jours les nouvelles
d'icelles vindrent à Paris devers le Roy et son grant conseil , qui fut moult esmerveillé et n'en fut point content. Et pour ce , par l'ennort du duc Jehan de Bourgongne ou d'aucuns autres , ledit Roy yssi de Paris, acompaigné du duc de Brabant et du conte de Mortaigne* avecques grant chevalerie, et s'en ala à Senlis et de là en la ville de Creil, pour reprendre et remetre et sa main le chastel dudit lieu , que tenoit de par lui le duc de Bourbon , qui pour sa garde y a voit commis de ses gens , lesquelz le tindrent le plus longuement qu'ilz peurent , et tant que par leur atargement le Roy et ceulx qui estoient avecques lui , ne le prindrent point bien en gré. Et pour ce que de prime face n'avoient voulu obéir, furent prins prisonniers et menez très destroictement liez, ou Chastelletde Paris. Et depuis , à la requeste de la contesse de Clermont , cousine germaine du Roy*, furent délivrez. Et lendemain le Roy y commist autres gardes, et puis s'en retourna à Paris. Pour lequel voiage, les Orléanois furent très mal contens, et continuèrent chascun jour d'assembler gens en très grant puissance. Laquelle chose ne fut point agréable audit duc de Bourgongne, doublant que ledit duc d'Orléans et ses frères n'eussent voulenté d'enfraindre la paix naguères faicte par le Roy en la cité de Chartres , ou que lui et ses aliez ne voulussent venir à main armée en la ville de Paris pour avoir le gouvernement du Roy et du duc d'Acquitaine. Et pour à ce obvier, fist , en plusieurs par-
4. Pierre de Navaire, comte de Mortain, frère de Charles III, roi de Navarre.
2. C'était Marie de Berri , femme de Jean I", duc de Bourbon, et fille de Jean, duc de Berri, oncle de Chifrles VI.
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lies du royaume , certains mandemens royaulx à fin d'assembler gens d'armes à venir à Paris ou es villages d'entour, pour résister contre tous ceulx qui mal lui vouldroient. Et se conclud et ferma avecques ses frères et aucuns autres , comme le roy de Navarre , l'un de ses allez, qu'il se défendroit contre tous ceulx de sa partie adverse. Et avec tout ce, fut publié de par le Roy en divers lieux que nul n'alast en armes en la compaignie desdiz ducs de Berry et d'Orléans , ne de leurs allez, sur confiscacion de corps et de biens. Lesquelz seigneurs, non obstant lesdictes défenses, continuèrent de faire leurs assemblées en très grant nombre. Si fut pour ce temps faicte très grant assemblée ou royaume de France , tant d'un parti comme d'autre , ou préjudice du povre peuple. Et se tindrent à Paris, tous les seigneurs qui vindrent servir le Roy, et leurs gens se logèrent ou plat pays en l'Isle de France. Et l'autre partie fist son assemblée en la cité de Chartres et ou pays à l'environ. Et po voient bien estre, comme il estoit estimé par gens à ce congnoissant , six mille harnois de jambes \ quatre mille arbalestriers et onze cens archers , sans les gros varletz dont il y avoit très grant nombre. Et quant à la compaignie qui estoit venue au mandement du Roy et du duc de Bourgongne , on l'estimoit oultre le nombre de seize mille combatans, tous gens de fait.
Durant lequel temps, à la requeste du duc de Bourgongne, le roy de Navarre et le comte de Mortaigne, son frère , traictèrent de la paix du duc de Bretaigne, leur nepveu , et du conte de Penthièvre , gendre dudit