‹ La chroniqueChapitre 54 sur 196 · Pierre des Essarts · texte numérisé non relu

Pierre des Essarts

2. On se rappelle qu'à la mort de Montaigu, le château de Marcoussis avait été donné à Louis de Bavière, frère de la reine.

Car iceulx seigneurs estoient fermez et délibérez d'aler devers le Roy à puissance, pour lui remonstrer et requerre qu'il feist justice et prinst autre gouvernement. Et pour ce que ladicte Royne se parçeut qu'elle traveilloit en vain , retourna à Paris avec sa compaignie , et racompta ce qu'elle avoit trouvé. Dont le Roy fut moult courroucé et troublé. Et lendemain , xxiiii® jour de septembre , fist évoquer et assembler toutes les gens de guerre qui estoient venus pour le servir, et fist charger chariots et charètes en intencion de yssir hors de Paris, à tous ses princes et chevaliers, pour combatre lesdiz seigneurs. Et après , quant tout fut prest , ainsi qu'il oioit sa messe pour après monter à cheval, vint devers lui le Recteur de l'Université grandement acompaigné desmaistres et suppos d'icelle, lequel lui dist et remonstra comment sa fille l'Université estoit disposée de partir de Paris par faulte de vivres, lesquelz, à l'occasion des gens d'armes tant d'une partie comme d'autre , ne povoient venir en la ville de Paris qu ilz ne feussent robez ou destroussez ; et avecques ce , que tous les biens estoient dissipez et dégastez par tout le plat pays par la multitude desdiz gens d'armes. Pour quoy très humblement supplioient que sur ce leur pleust pourveoir de remède, et respondre ce que bon lui sembleroit. Et tantost , maistre Regnault de Corbie , chancelier, print les paroles et dist : « Le Roy appellera son conseil , et après disner nous vous ferons response. » Et après , le roy de Navarre, là estant, supplia au Roy qu'il leur assignast heure et que après disner les voulsist oyr. Et le Roy, inclinant à sa requeste , bailla aucune heure au Recteur à venir devers lui. Et après disner le Roy et ses

princes , c'estassa\ oir les ducs d'Acquitaine , de Bourgongne et de Brabant, le marquis du Pont, le duc de Lorraine, les comtes de Mortaigne, de Nevers et de Vaudemont, avec plusieurs autres grans seigneurs, tant de gens d'église comme de séculiers, vindrent au Palais , en la Chambre Verte. Et le roy de Navarre fist quatre supplicacions en françois. La première fut, que les seigneurs du sangroial, tant d'un costé comme d'autre, s'en retournassent chascun en sa seigneurie et que plus ne s'entremeissent du gouvernement du Roy ; et aussi que doresenavant ne receussent autres prouiïiz ne pensions, tant de subsides qu'ilz ont acoustumez de prendre sur leurs terres , comme des autres exactions , mais vivent de leur propre jusques à tant que le Roy et son royaume feussent en meilleur estât qu'ilz ne sont maintenant. Toutesfoiz se le Roy veult à aucun aucune chose donner et le appeller à lui , ilz seront tousjours prestz et appareillez de le servir. La seconde supplicacion fut que aucune diminucion feust mise sur les subsides qui couroient sur le peuple. La tierce , que à aucuns bourgois de Paris feust faicle assignacion de plusieurs grosses sommes de deniers qu'ilz ont prestez au Roy et que l'on leur avoit promis à rendre. La quarte, que les besongnes et afaires du Roy feussent ordonnées, disposées et gouvernées par sages gens et preudommes de tous estas de son royaume.

Après lesquelles requestes et remonstrances, le Roy de sa propre bouche respondit au roy de Navarre que sur icelles il auroit conseil, et après en respondroit tellement que lui et tous les autres devroient estre contens.

En après ces choses faictes , le Roy eut conseil , comme proposé avoit esté , de yssir de Paris à l'en-

contre des seigneurs et de leurs allez , dont dessus est faicte mencion. Mais, en fin, fut conclud que de reclief envoieroit la Royne , sa compaigne , et ses solennelz ambaxadeurs envers eulx pour traicter de paix. Laquelle, quant elle fut là venue, se y emploia très bien et loiaument , jà soit ce qu'il feust lors commune renomxnée qu'elle estoit fort affectée à ladicte partie d'Orléans. Durant laquelle ambaxade , Amé , conte de Savoie, qui avoit esté mandé de par le Roy, vint à Paris , à tout six cens bacinets. A l'encontre duquel alèrent jusques à la porte Saint-Anthoine les trois frères, c'estassavoir les ducs de Bourgongne et de Brabarit et le conte de Nevers , son serourge , avec moult d'autres seigneurs , et de là le menèrent au Palais devers le Roy, lequel le reçeut moult bonnorablement. Et aucuns jours après , ladicte Royne , qui ne peut riens besongner en ladicte ambaxade où elle estoit alée , retourna devers le Roy son seigneur, et raporta comment elle ne povoit rompre iceulx seigneurs de leurs propos, car en icellui estoient du tout obstinez. Et de là s'en ala ladicte Royne au Bois de Vinciennes, le plus tost qu'elle peut. Et lendemain au matin lesdiz seigneurs se- partirent de Montlebéry et vindrent, le duc de Berry en son hostel de Yicestre qu'il avoit aucunement réédifié, et le duc d'Orléans se loga à Gentilli en l'ostel de l'évesque *, le conte d'Armignac à Vitry, et les autres en autres lieux, au plus près qu'ilz porent; et au vespre vindrent loger à Saint- Marcel et jusques à la porte de Bordelles. Pour lequel logis, le Roy et le duc de Bourgongne et tous les

Page 1