TIRÉ DE L/ ŒUVRE GRAVÉE DE CRISPIN DE PASSE
nom de couvent des Religieuses de la Madelaine, ou si vous voulez des Madelonnettes (1).
D'abord un grand nombre de filles et de femmes débauchées se renfermèrent dans ces couvents, dans celui des Filles-Dieu surtout. Il s’y en retira deux cents sous le règne de Saint Louis et elles y voulurent faire une contrition si exemplaire, qu'elles le supplièrent de leur donner seulement de quoi finir leurs jours au pain et à l’eau.
Sous Charles VIT, de vieilles impudiques, que l’âge et la nécessité avaient forcées de quitter le monde, se saoûlaient du revenu de l'Hôpital d'Imbert-des-Lions ; mais avec le temps les évêques de Paris mirent les Bernardines dans Saint-Antoinedes-Champs et des religieuses de Fontevrault dans l'Hôpital d'Imbert-des-Lions, qui conservent toujours le nom de Filles-Dieu. Lorsque Simon, évêque de Paris, dressa des statuts aux Filles-
Pénitentes, en 1497, il voulut qu'elles reçussent
4) Ce couvent comprenait des bâtiments et un assez vaste enclos au milieu de la rue des Fontaines, à gauche, occupait assez exactement le terrain sur lequel à été ouverte la rue Sainte-Elisabeth.
seulement des filles et des femmes de mauvaise vie : qu'avant que de les recevoir, elles les fissent qurer sur les saints Évangiles qu'elles ne s'étaient point prostituées pour devenir Filles-Pénitentes, qu'après elles les fissent visiter par deux de leurs religieuses pour découvrir si elles n'auraient pas fait un faux serment et si elles n'étaient pas atteintes de quelque secrète et honteuse maladie, qu'ensuite elles leur déclarassent que si on venait à reconnaître qu'elles se fussent parjurées elles les chasseraient, même après leur profession. Si bien que, durant près de cinquante ans, le Parlement leur a envoyé toutes les femmes publiques qu'il condamnait à une prison perpétuelle.
Aussi les registres des œuvres royaux sont-ils pleins de comptes qui se rendaient de l'argent que coûtaient ces prisons, et ceux du Parlement rapportent les noms de quantité de femmes de mauvaise vie qui y ont été reléguées. C'était pour elles qu'on avait grillé de barreaux de fer les fenêtres des cellules des Filles-Pénitentes, comme elles le sont encore présentement. Que si maintenant la Cour
ne leur en envoie plus, mais seulement aux Filles
de la Madelaine, c'est que les Madelonnettes ne veulent pas enfreindre leurs règlements et que les Filles-Pénitentes, pauvres et lasses d'y obéir, font difficulté de recevoir d’autres personnes que des filles sages et les pécheresses fameuses par leurs crimes et par leurs biens, qui leur apportent le riche salaire de leurs plaisirs.
En eflet, depuis ce temps-là, les Filles de la Madelaine reçoivent les filles et les femmes dissolues que le Parlement condamne à finir leur vie entre quatre murailles : et elles les gardent, ou dans les prisons, ou dans des chambres grillées ; elles reçoivent et instruisent encore des femmes adultères, jusqu'à leur réconciliation avec leurs maris. Elles reçoivent et instruisent enfin des filles et des veuves dont la chasteté est, ou suspecte ou chancelante, ou peut-être corrompue, et elles les tiennent avec elles jusqu'à ce qu'il se trouve occasion de les marier. Mais elles donnent leur habit à des filles et à des veuves débauchées qui veulent changer
de vie : et après tant de diverses et de salutaires
occupations, ces religieuses sont pauvres et elles ne vivent que de charité.
Ce serait ici le lieu de vous entretenir des ordures qui ont sali les autres couvents d'horames et de femmes (1). Mais comme je ne le puis faire, sans retirer du secret et de l’oubli des vérités trop
proches de nous et cachées dans la poussière des
bibliothèques, contentez-vous qu'elles ne peuvent |
vous réjouir par leur variété sans vous ennuyer par leur multitude.
Afin néanmoins de vous en dire quelque chose, en 1465, deux cents archers à cheval entrèrent dans Paris, à la tête marchait leur capitaine,
nommé Mignon, ensuite ils allaient en bon ordre,
(1) On trouvera assez complètement rapportée la vie scandaleuse des moines, des prêtres et des prélats à ces dates, dans la première partie d'un livre paru en 1581 et qui eut l’année suivante une seconde édition. On y lit la Preuve du
nombre des putains cardinales, archiépiscopales, etc... L'au--
teur, qu'on croit être Nic. Barnaud, ne crut pas opportun de se faire connaître. Les deux éditions ont pour titre :
Le cabinet du roy de France, dans lequel il y a trois parties précieuses d'inestimable valeur, par le moyen desquelles Sa Majesté s’en va le premier monarque du monde et ses sujets du tout soulagez. Elles ne portent ni nom d’'imprimeur, ni nom d'éditeur.
ayant la plupart à la main des cranequins, des couleuvrines et autres armes du temps ; à la queue suivaient huit femmes publiques et un moine noir pour leur confesseur. Ce sont les termes de la Chronique scandaleuse de Louis XE.
(x) Dans un monastère d'autres moines noirs d'Auvergne, dépendant du cardinal de Bourbon, il y avait en 1478, un religieux hermaphrodite qui, en abusant, recueillit le fruit qu'il n’attendait pas. Dès que la chose fut sue il Jut mené en prison et gardé jusqu à ce qu'il en fût délivré. C’est peutêtre ce scandale qui a donné lieu aux religieux et religieuses de visiter ceux ou celles qui se présentent pour prendre l’habit. Mais afin de revenir à Paris, d'où la singularité de celte aventure m’a fail sortir, en 1577, on surprit dans le couvent des Cordeliers une femme mariée fort belle, habillée en homme et nommée Antoine. Comme les moines affirmaient l'avoir prise pour un garçon, elle disait que par dévotion et sans flétrir son honneur elle les avait servi dix ans et entre autres frère
(1) Cf. Introduction, page 27, note.
Jacques Berson, appelé l'Enjant de Paris et le Cordelier aux belles mains. Quoiqu'il s'en rapportât à leur conscience, le Parlement ne laissa pas de condamner la femme à la torture et au fouet. Brej, pour vous dire en un mot plus de choses des débauches des moines de Paris que je ne saurais faire dans un grand discours, retenez ces quatre vers qu’on a fait sur les quatre ordres mendiants
de cette ville :
Aux Augustins bien couchées, Aux Cordeliers bien houssées, Aux Carmes bien remisées.
Aux Jacobins bien payées.
Ressouvenez-vous aussi du proverbe dont on use
pour signifier un qui aime les femmes et que voici:
« Il est de l’abbaye de Longchamp : il tient des
dames. » (1).
Quand on fonda Saint-Antoine-des-Champs el les Filles-Dieu, il y avait à Paris une multitude presque infinie de femmes débauchées. De celles
(1) G. Duchesne. — L’Abbaye Royale de Longchamp. 1 vol, in-8. — Daragon, Edr (4 fr.). ’