La chronologie biblique fixée par les Éclipses des inscriptions cunéiformes et en conformité avec les textes de la Bible
On sait que les Assyriens de Ninive désignaient leurs an nées d’après les noms de certains personnages que nous nommons, à l’instar des archontes d’Athènes, éponymes. Le nom assyrien qui se trouve dans les indications nombreuses de dates est Limmu ; mais je ne sais pas si ce terme doit s’entendre de l’archonte lui-même, ou s'il s’applique , ce qui me paraît en effet plus probable, à l’année éponymique. Je le rattache à la racine on 1 ?, raccorder, réunir, à laquelle appartient aussi le mot hébraïque on 1 ?, nation. Je le transcris par KTON 1 ?.
Les Babyloniens comptaient par années des règnes de leurs souverains; l’idée si simple de compter les époques par la distance qui les sépare d’un grand événement, l’usage des ères, en un mot, ne s’est imposé aux hommes que relativement très-lard. Nous savons que les Grecs ne comptaient par olympiades qu’à partir de Timée de Sicile (vers 290), et que la première ère popmaire en Grèce fut celle des Séleucides, datant du l" octobre3l3av. J. -C. (9688 selon ma désignation) L
1 J’ai exposé dans an petit écrit, encore manuscrit, le grand inconvénient que comporte la manière actuelle de compter par deux séries de dates, à chiffres convergents et divergents. La différence du comput des chronologistes et des astronomes ne fait que l’accroître, et le calcul devient très-incommode, quand 11 s’agit de compter par mois et par jour dans les nombres décroissants. O j aurait donc la ressource, soit du calendrier juif , soit de 1ère de Scaligeri mais dans l’un des cas il faut ajouter 37 CO, dans l’autre 4718 aux années de Vire chrétienne. Personne cependant ne comprendrait si nous parlions des grands principes de 6502, ou des traités de G523. II faut donc respecter l’ire chrétienne. Souvenons-nous du comput juif double. L'un compte les millésimes, et fait du 18 août 1868, jour de la grande éclipHe, le 30 ab 5628 ; c’est le grand comput. L’autre désigne l’année par 628 seulement, on l’appelle peltl comput. Nous ajoutons donc dans le grand comput vulgaire un chiffre myriadtquc, bl nous augmentons les chiffres de l’èrc chrétienne par 10,000. La mort de César tombe, selon les chronologistes, le 15 mars 44 av, J.-C., selon les astronomes, le 15 mars 43 ; nous disons, le jeudi 15 mars 9957 (julien). 11 y aura 2,000 ans le 15 mars 1951. ou 11957, avec la conservation du chiffre myriadique.
Les dates sont des dates du calendrier julien ; pour obtenir la concordances grégorienne, il faudrait déduire des dates quelques jours; le commencement de Vire de Nabonastar, le mercredi 26 février 747 (9254) julien, serait le 20 février grégorien, et correspondrait exactement au 22 février de notre époque. (Offert).
Se
U devait y avoir un grand nombre de tables qui, pour les exigences de la vie commune, indiquaient la série des éponymes aux citoyens de l’Assyrie. Tous les événements sont comptés à Ninive par des éponymes; les contrats, par exemple, les mentionnent, et il fallait donc, ne fût-ce que pour l'exécution des traités privés, savoir à quelle distance du moment présent devait se placer tel ou tel limmu , cité dans un document donné. Aussi avons-nous, au Musée Britannique, les fragments de sept tablettes différentes qui se complètent mutuellement; quatre donnent seulement les noms dans leur suite, trois relatent en outre les événements principaux *, qui signalèrent leur gestion.
Les quatre documents très-fragmentés ne fournissent que des noms alignés les uns après les autres, de temps à autre séparés par des traits que suit ordinairement le nom d'un roi connu. La destination de ces textes est restée longtemps un mystère, jusqu’à qe que la sagacité de Hincks résolut le problème. Personne ne doute de la réalité de la solution, qui se trouve corroborée par des centaines d’applications dans les textes. Pour nous, ces documents avaient encore le précieux avantage de nous fournir, pendant trois siècles, la liste des rois de Ninive.
Les bénédictins pour placer tous les faits connus, avaient mis dans leur 1'* colonne l’an 7731, sous le titre de période julienne anticipée, laquelle concordait avec l’an 1 du monde et l'an 4903 avant J . -G. Plusieurs faits nouveaux s’étant présentés, M. Oppert propose d’ajouter 10,000 ans anticipés à toutes les années avant J.-C. Ce qui est plus commode et plus uniforme.
1 Ces sept documents se composent :
1° Des quatre listes données dans l’ouvrage de MM. Rawlinsun et Norris, Cuneiform Inscriptions of Western Asia, t. Il, pl. 08, et que nous désignerons comme les Anglais, par 2 B. M. (Britis muséum j 08, 09.
2° D’un document fruste publié en partie 2 B. M. 52, intitulé : Principaux officiers du règne de Téglathphalasar II, et dont un nouveau petit fragment a indiqué à sir Henry Ravvlinson le vrai sens (v. Athenceum, 1807, mal et septembre). Nous donnerons, pour la première fois, la restitution et la traduction de ce document. Un petit morceau d’un double se trouve également au Musée britannique.
3° D’un document analogue, mais pluB développé dans la rédaction, dont seulement quatre éponymes sont conservés, publié 2 B. M. 69.
4 LA CURO.NOLOtilE BIBLIQUE FIXÉE
Mais à peine la découverte était-elle faite ', que l’auteur de ces lignes aperçut que la liste, telle qu’elle nous était conservée, devait présenter une lacune de 40 à 50 ans.
Nous avons la suite complète des règnes dont l'époque est incontestable, celle de Sargon et de Sennachérib. Or, en ajoutant tous les noms d’arebontes, nous arrivons par les époques d’Achab, de Jéhu et de Hazaël à 835 av. J.-C. Quelle que soit l’autorité qui s’attache à ces documents Ninivites, nous devons tenir compte de notre connaissance imparfaite, et nullement nous mettre en désaccord avec des données historiques aussi précises que celles des livres des Rois.
Puis, chose grave, un nom royal, connu par la Bible, était supprimé dans les tables : c’élait le roi Phul. De suite, on inventait une foule d’artifices pour rayer ce roi de l’histoire; on voulait le confondre avec Téglalhphalasar, ou le dépouiller de son caractère souverain. Mais c'était inutile, sa suppression expliquait justement ladifficullé chronologique.
Phul était Chaldéen; donc il comptait par années de son règne, sans désigner d’éponymes. Les tables, faites pour des Assyriens, ne contenaient absolument que des noms, et rien autre chose. Les Ninivites qui s’en servaient, sans qu’on leur fît l’aumône d’une indication quelconque, pas même d’une suscription, étaient réputés savoir qu’à une certaine époque, avant un certain roi, il y avait eu une prise de Ninive, un règne babylonien, un bouleversement général et une interruption d’éponymies.
Nous verrons par (a suite que cette opinion est la seule défendable , quoiqu’elle ait eu contre elle l’aulorilé de sir Henry Ravvlinson. Mais, il faut le dire, l’érudit britannique n’explique ni la disparition du roi Phul, ni la divergence chronologique, et croit devoir passer par dessus ces objections en suspectant la réalité de la chronologie biblique. Nous ne saurions accéder à cette opinion, et nous soutiendrons la nôtre, précisément à l’aide d’une découverte dont nous sommes redevable à l’éminent érudit anglais. ^
1 Voir nos Sargonides. p. 15 et précéd. (dans les Annales de philosophie, t vi, p. 57 el préeéd.)
I(. Impossibilité iTndmeltrc la date de 903 ans av. J..C. pour l’éelipse de l'éponyme Pour-elsalkhe.
11 est évident que pour se servir de cette liste d’éponymes avec utilité, il faut pouvoir la rattacher à un fait chronologiquement déterminable. D’autre part, il est clair que si cette liste est continue, on n’aura besoin que d’un seul point d’attache ; mais si, comme nous le maintenons, la solution de continuité existe, il faudra, pour chacun des deux tronçons, deux points d’allacke différents. Encore, dans la supposition de la liste continue, il faudra que toutes les dates puissent raisonnablement se subordonner à celte date déterminable.
Or, un point d’attache existe; dans l’annéo 9 après la séparation qui indique le règne d’Assour-edil-el, 91 ans après l’éponymie qui mentionne Achab d'Israël, à côté du 18* nom précédant le règne de Téglathphalasar, on lit :
Dans l’année de Pour-el-salkhe, gouverneur de Gozan, révolte à Libzu. Au mois de Sivan (c’est-à-dire le 30 Sivari) le soleil fut éclipsé *.
Le mois de Sivan correspond au mois de juin. Or, la liste des éclipses, réputée exacte, du chanoine Pingré, imprimée dans l'Art de vérifier les dates 1 2 , ne fournit que doux éclipses solaires, centrales toutes les deux, auxquelles on puisse appliquer ce fait selon les deux systèmes :
L’une du 15 juin, 763 av. J.-C. (9,238);
L’autre du 13 juin, (809 av. J.-C. (9,192).
La première, celle que sir Henry Iîuwlinson a cru pouvoir admettre, fut totale. D’après l’abbé Pingré, elle eut lieu, dans sa plus grande obscuration, vers 10 heures un quart du malin (temps de Paris); les données de son calcul m’ont pu faire déterminer que la trace centrale allait depuis la Guyane, le Sénégal, l’Afrique nord-oûest, la mer Egée, la Syrie, la Mésopotamie entre Ninive et Babylone, la Perse, le nord de l’Inde, pour aller s’éteindre au Tibet. Je ne sais pas
1 La traduction par éclipse de l'idéogramme « dieu noir, » ou, comme je traduis avec preuves, « ciel de nuit, » appartient à Hincks.
1 Voir édition tn-*., Paris 1820, à la p. 59 et 58.
si des calculs plus récents ont confirmé le tracé résultant du travail du savant congréganiste.
Mais admettons-le un instant, et avouons même que, physiquement, le tracé de l’éclipse centrale suffit aux exigences les plus rigoureuses. Est- il chronologiquement possible? Nous ne le pensons pas.
Ne parlons plus de la suppression de Phul*, mais commençons par la moindre des difficultés. L’avénement de Sennachèrib tombe le 12 Ab de l’année de Pakharbel 3 , selon ce calcul au mois d'août 705 (9296). Or, selon le canon de Ptolémée, la dernière année de Sargon finit le 1* février 704 (9297), et puis il y a deux années d’interrègne, durant jusqu’au 13 février 702 (9299). Nous savons pourtant que l’institution de Bélibus, qui fixe le canon, suivait de très-près l’avénement de Sennachérib; et sans vouloir oublier que les années du canon de Ptolémée sont des années vagues, égyptiennes et factices, nous savons aussi qu’elles ne s’éloignent jamais de six mois de la vérité historique. Donc, voilà déjà une difficulté.
Puis, et ceci est beaucoup plus grave, dans les idées du savant général l’éponymie de Dayanassour, l’année de la mort d ’Achab, ou tout au plus celle qui précéda cet événement, tomberait en 854 av. J.-C. Ceux-là même qui ont, contrairement à tous les textes, raccourci le plus la chronologie sacrée, n’ont jamais pu arriver à le fixer en deçà de 881. La mort de Salomon tomberait alors en 932 av. J.-C., et la date la plus basse que même les synchronismes phéniciens permettent de fixer, est celle de 969 av. J.-C. Il est tout simplement impossible de raccourcir encore de 37 ans ce comput déjà trop diminué.
Donc l’identification de l’éclipse proposée par sir Henry Rawlinson est inadmissible :
A cause de la date de l’avénement de Sennachérib ;
A cause de la date qui en résulterait pour la mort de Salomon ;
A cause de la suppression du règne de Phul, roi d’Assyrie.
1 Voir, d'ailleurs, tout ce que nous avons dit sur Phul et Bélibus, Sargo • nides, p. 12, 6. Voir Annales de phil., t. vi, p. 5* et 48.
* 2 Brtish muséum, fi9.
Examinons maintenant la date proposée par nous pour l’éclipse solaire du 30 Sivan de Pour-el-Salkhe.
III. Preuves qu’il faut fixer cette éclipse à l'an 909 av. JT.-C. — Autre éclipse de l’an 910.
Cette éclipse est celle du vendredi 13 juin 809 av. J.-C. (9192), 30 Sivan de l’an 2,982 judaïque.
Selon l’abbé Pingré, elle eut lieu à 9 heures trois quarts du matin, elle fut visible en Europe, en Afrique et en Asie, et elle fut annulaire, mais presque totale, pour les lieux de ’a trace centrale. Les calculs dont il fournit les éléments, établiraient que cette ligne avait commencé au sud-ouest des Açores, aurait traversé ensuite une partie de l’Espagne, de la France, de l’Allemagne, de la Pologne, pour continuer à travers la Russie, le midi du Turkcstan , le Tibet jusqu’à Canton. Le phénomène aurait donc été visible à Ninive.
M. Oeltzen, un habile astronome, a calculé cette éclipse et les données rectifiées dues à l'émendation des tables de la lune et du soleil ont établi que, conformément aux calculs du chanoine Pingré, l’éclipse était annulaire, mais qu’elle eut lieu 2 heures plus tôt, et que sa trace centrale était plus méridionale. Selon M. Oeltzen, l’éclipse était presque centrale à Ninive , les centres des astres n’y ayant eu qu’une distance de 85 secondes, c’est-à-dire t/34 du diamètre solaire apparent. Elle approchait de la totalité, puisque M. Oeltzen fixe sa grandeur à onze doigts et demi (H d -5G) et détermine la trace centrale de l’éclipse annulaire au sud de Ninive.
Donc, l’éclipse du 13 juin 809 (9192) remplit les conditions voulues.
Déduisons maintenant les faits historiques.
Disons de suite que la question de la détermination exacte des éponymies à partir de Téglathphalasar reste complètement ouverte. Nous n’avons doue à nous occuper que de fa'ts antérieurs, et limités par la fin du règne A’Assourlihhis.
L’éponymie de Dayanassour est donc fixée en 900, et la date exacte du commencement de l’expédition de Salmanassar contre Achab et ses auxiliaires, 13 lyar de Dayanassour, au
1 Nous regrettons de ne pas pouvoir ajouter ce travail au nôtre.
mois de mai 900 (9101). C'est donc vers 899 que nous devons placer la mort d ’Achab, date établie par M. de Saulcy. La mort de Salomon eut donc lieu vers 978 av. J.-C., date qui se rapproche également de celles qui sont adoptées généralement.
La dernière éponymie de l’ancien empire eut lieu en 792; M. de Saulcy avait lixé la première destruction de Ninive à 788 av. J.-C., et même cette date peut se soutenir 1 , en tenant compte des quatre ans qui se placèrent entre la révolte des sujets du roi d’Assyrie, selon Diodore (II, 25-27), et le sac de Ninive.
Nous avons encore une autre confirmation, et celle-là tirée des textes assyriens. Le roi Sardanapale III ( Asur-nas ir-habal) s’exprime ainsi sur le début de son règne :
Ina surrat sarrutiya ina mahre paliya sa Samsu In initio regni mei, In priori anno (factum est) ut sol, dayan kibrati salulsu laba eliya iskun va ina kus’su rabis usib. arbitcr plagarum, obscurationem suam faustam supra me feclt et in ihrono magniûce consedi.
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« Au commencement de mon règne, dans ma première » période annuelle, il arriva que le Soleil, l’arbitre des ré- » gions célestes, jeta sur moi son obscurcissement propice; » avec puissance, je m’assis sur le trône. »
Évidemment, il s’agit ici d’un phénomène céleste, coïncidant avec l’avénement du roi. Ce ne pourrait être une éclipse complète, car un pareil phénomène n’était guère regardé comme propice. Mais le mot salul 8 , surtout à cause des idéogrammes qui lui sont substitués dans quelques exemplaires du texte, ne comporte que le sens d’une obscuration partielle ou totale. Ce n’est qu’à une éclipse très peu visible à Ninive qu’on puisse appliquer celte expression de « propice. »
1 M. F. Lenormant a fait cette remarque judicieuse.
' Le mot salul est substitué à l’idéogramme : Dieu, obscurcissement ; le second signe compliqué est interprété par les mots « obscurités, » salme, ’dVv (2 B. M, 4912). et • dépérir, » lUN (2 B. M. 48, 8) ouiTXJ(i&., 48, 6 et parstm). Le groupe rendu par salul , VVîI (1 B. M. 18,44), est identifié avec astre noir (2 B. M. 49, 42). Nous voyons que M Norris ( Dict . assyr., p. 348), traduit comme nous : his berwficent shade on me he threw.
L'avènement de Sardanapale 111 ayant eu lieu 121 ans avant l’éclipse de 809, il nous reste à examiner si avant la fin de l’arcliontat, c’est-à-dire avant l’automne de 930 av. J.-C. (9071), un phénomène remplissant les conditions déterminées se produisit. En effet, iJ y eut une éclipse totale le 2 juin 930 à 2 heures 3/4 du soir *, dont la trace centrale s’étendait, selon le chanoine Pingré, depuis Mazallan,les États-Unis, le Labrador, le nord de l’Europe, jusqu’en Turkestan. L’éclipse a donc dû être faiblement visible à Ninive, et il n’est pas possible qu’au mois de juin, dans l’après-midi, elle ait pu échapper à la population , quelque minime que fût l’obscuration partielle, surtout quand, prévenue, elle cherchait peut-être un porlenlum pour augurer du règne nouveau.
Nous pouvons donc fixer la date de l’avénement du rénovateur de Calah (Nimroud), au mois de Sivan d’Asursezïbatini, soit le 2 juin 930 av. J.-C.
Quant aux dates en deçà de la lacune, nous les établirons plus utilement après l’exposition des listes éponymiques, d'autant plus que nous ne pouvons pas procéder avec la rigueur dont une éclipse solaire nous permet d’user.