II
LA CHLTC L'l\ ANGE.
Là, sur un vert tapis qui glisse au bord de l'eau, Il dépose en tremblant son amoureux fardeau, Et respirant enfin de son cruel martyre , Il s'assied auprès d'elle et sur son cœur l'attire.
Oh ! pourquoi de la nuit le dôme est-il si noir? Que ne lui laisse-t-il seulement entrevoir Ces membres adorés, ce regard , ce visage Qu'ont ilétri la douleur et maigri le veuvage ! Son cœur d'époux éclate et se brise en sanglots. Ses pleurs à ses baisers , se mêlent à grands fiols. 11 presse à le briser, d'une muette étreinte, Ce corps tout palpitant de délire et de crainte. Dans sa tremblante extase il redit mille fois Des noms que des soupirs lui répondent sans voix; Son amour i emplirait une nuit éternelle!... Tremblante de bonheur, Lakmi . car c'était elle! Dérobant ces transports à la ch ste beauté , S'enivrait de terreur et de félicité.
Sur ce cœur qu'abusait sa malice infernale, Elle brûiait du feu qu'allumait sa rivale ; Et de peur de changer le délire en soupçon ,
Du souffle sur sa lèvre elle enchaînait le son.
Elle craignait qu'un mot, qu'un soupir ou qu'un geste,
]Vanéantit l'erreur de la nuit qui lui reste;
Et sachant que l'horreur suivrait l'embrassement,
Voulait boire l'erreur jusqu'au dernier moment.
Occupant dans ses bras la place de la femme,
La lueur d'une étoile épouvantait son âme.
Telle dans la prairie un avide serpent
Au sein de la brebis se dresse et se suspend,
Et de la blanche mère épuisant la mamelle
Boit le lait de l'agneau qui meurt de soif loin d'elle;
Telle au sein de Cédar cette perfide enfant
Savourant jusqu'au bout son larcin triomphant,
Et des mots les plus saints aspirant les tendresses,
Sur son front profané recevait les caresses.
Cédar pencha le sien sous un poids de langueur,
Et Lakmi s'endormit la tête sur ?on cœur.
288 LA CHIITE D'UN \*f.E.
Quand Cédar s'éveilla , Lakrai donnai! oncorc. Aux premières blancheurs de la naissante aurore, Avant de regarder la lumière des cieux , Sur l'astre de son Ame il abaissa les yeux. 11 enlr'ouvrit du doigt pour revoir ce visage De ces cheveux épais le liquide nuage , Ces cheveux dont l'odeur et dont la pression D'un duvet d'ailes d'ange avaient l'impression. r Eveille-toi, dit-il, ô* jour de ma paupière! » Et découvrant ce front sous son regard de pierre, Mesurant d'un seul trait le forfait et l'erreur, Il l'écarté du coude et se dresse d'horreur !
Réveillée à ce cri Lakmi de ses bras roule ,
Son bras s'attache en vain au pied qui la refoule.
Cédar la secouant comme un pasteur blessé
Secoue en vain l'aspic à sa jambe enlacé :
« Exécrable instrument de vice et d'imposture,
» Vipère ! criait-il, va! meurs sur la piqûre ! »
Et du front écrasé sous son genou nerveux
D'une main frémissante arrachant les cheveux,
« 0 voile de pudeur! disait-il , chastes ondes!
» Avez-vous pu flotter sur ces membres immondes ? »
Et sur le bord à pic poussant toujours Lakmi,
« Va souiller, disait-il , l'enfer qui t'a vomi!... »
La pente en cet end. oit escarpée et profonde
Dominait de cent pieds le lit grondant de l'onde ;
Un pas de plus, Lakmi se détachait des bords :
Au moment de sa chute elle roidit son corps;
Et retenant Cédar d'une dernière étreinte,
Des ongles sur sa peau laissant l'horrible empreinte:
« Oui , lave, ange souillé , mon forfait dans ma mort !
» Frappe-moi sans pitié ! brise-moi sans remord !
» Je savais à quel prix mon audace jalouse
» Achetait dans tes bras ce rêve de l'épouse.
» J'ai fait le pacte impie et ne m'en repens pas ,
» Ce songe de l'amour valait bien un trépas !
» Ma vie est un orage, il devait se résoudre;
» J'ai cueilli la rosée, et j'en ai fait la foudre.
» Qu'elle frappe à présent ! je la provoque ! adieu !
« J'ai ravi sur ton sein la tendresse d'un Dieu ! »
2T0 LA CHLTK D'CN ANGF.
Elle dit, et cessant l'épouvantable lutte,
Elle roula du bord, résignée à sa chute ;
Et comme une immondice enlevée à ses bords ,
Teint de fange et de sang le flot roula son corps.
De haine et de stupeur, debout sur le rivage , Cédar avec dégoût détourna le visage ; Et les cheveux au ciel élevés dans sa main, Du pas d'un insensé revint sur son chemin. Les roseaux ondoyaient au vent de sa narine , Un sourd rugissement sortait de sa poitrine; Ses pas retentissaient sur le sol souterrain , Comme les pas pesants d'un colosse d'airain. Les lions des forêts fuyaient à son approche , Et l'aigle épouvanté s'envolait de sa roche. Sa poitrine fendait les flots sans les sentir ; On entendait les coups de son cœur retentir;
Il sortait par moments entre ses dents grinçantes
Des paroles sans suite et des voix mugissantes.
Des muscles palpitants son corps s'accentuait,
Son œil était l'éclair et son geste tuait.
Sa sueur sur ses pieds pleuvant à large goutte ,
D'une trace fumante enveloppait sa route ,
INon la sueur du corps d'où coule sa vigueur,
Mais la sueur d'esprit qui fait bondir le cœur.
Ainsi qu'une machine à son œuvre lancée,
Vers son but sans rien voir il marchait sans pensée ;
L'éclair de la vengeance éclairait seul ses yeux.
La nuit jetait déjà son ombre sur lescieux ,
Quand du haut de ses toits le peuple au cœur servile
Le vit monter de loin les sentiers de la ville
« Quel géant, disaient-ils, monte par le chemin?
» Quel étendard doré lève-t-il clans sa main ?
» On le dirait tissu des rayons de l'aurore ;
» Son haleine mugit, son large pas dévore !
» Son ombre sur le mur dépasserait l'oiseau;
» Un chêne sous son bras vibre comme un roseau !
« Les portes de nos tours feraient baisser sa tête :
y Est-ce le vent, l'éclair, la foudre ou la tempête?
» Accourez!... le voilà!... tremblez!... n'approchez pas!... »
Et la foule de loin se pressait sur ses pas ;
Et s'ouvrant devant lui pour lui laisser la place ,
En flots toujours grossis se fermait sur sa trace.
Lui cependant marchait, marchait, marchait toujours
Comme un fleuve entraînant des ruisseaux dans son cours ;
Et levant dans sa main ces traux cheveux de femme
Que le vent dépliait en flottante oriflamme ,
Il semblait secouer ce crime de Lakmi ,
Tel qu'un réveil de feu sur ce peuple endormi !
Et ce peuple insensé qui vole où le vent vole,
Ee suivait par instinct sans souffle et sans parole.
Quand il vit tout le peuple autour de lui béant
Que dépassait du front sa taille de géant,
Comme un mat qui se dresse au sein de la tempête,
Il s'arrêta terrible et retourna la tête ;
Et d'un geste de dieu, d'une voix dont l'accent
Aurait fait remonter un fleuve mugissant :
« Est-il quelqu'un de vous qui garde au fond de l'âme
» Du feu d'Adonaï quelque mourante flamme?
QUATORZIEME YÏSÏOX. 27
3) Est-il quelqu'un de vous qui conserve enfoui » Dans les plis de son cœur le dieu d'Adonaï? » Ce dieu des opprimés dont le nom est un glaive ? » S'il en est un encor, qu'il parle et qu'il se lève î » Ce dieu vient à la fin en moi vous visiter , » Affronter vos tyrans et les précipiter î...
De la foule à ces mois de grandes voix montèrent ,
Du livre dispersé mille pages flottèrent;
Les fils de la parole à la voix ralliés
Brisèrent les vih jougs dont ils étaient liés,
Et du peuple étonné fendant l'épaisse houle,
Sous la main de Cédar se groupèrent en foule.
Les lâches, par l'exemple à l'audace aguerris ,
Secouèrent les fers dont ils étaient meurtris.
On n'entendit su loin qu'un cliquetis sublime
De chaînes qui tombaient sous l'enclume ou la lime;
Un million de bras s'étendit à la fois,
La liberté jaillit d'un million de voix !
Et l'esprit du Seigneur qui souflle ces tempêtes
Ondoya comme un vent sur cette mer de téles.
Cédar, dont sur ces fronls la colère avait lui, Sentit monter l'esprit de tout ce peuple en lui : « Aile chair , car qui sait le nom donl on vous nomme ? » Levez vos fronts , dit-il , et redevenez homme ! » Sous les pieds de vos rois , terre, remuez-vous ! » Et dans leur propre audace engloutissez-les tous ! » Secouez sur leurs fronts leur crime et votre injure, » Comme mon bras secoue nu vent sa chevelure ! » C'est le sacré drapeau qu'eux-mêmes nous ont fait, » Leur dernière infamie et leur dernier forfait! » Que sur leurs fronts maudits autant de morts ruissellent » Que de cheveux vengeurs dans ma droite étincellent ; » Us en ont dépouillé le front de la pudeur, » Comme vous de vos droits et de votre grandeur ! » Comme je remettrai sur ce front sa dépouille, » Remettez vos saints droits sur votre chair qu'on souille ! » Pour vous paraître grands i!s courbent vos genoux; » Ils ont jeté leur ombre entre le ciel et vous ! » Effaçant dans vos cœurs la foi de vos ancêtres, » Us en ont chassé Dieu pour en rester les maîtres ! » Mais nommez avec moi le nom du Dieu vivant ; » Us -eront la poussière, et vous serez le vent !...
QUATORZIÈME VISION. 27 o
» Contre l'humanité leur règne est un blasphème;
» Venger l'homme avili, c'est venger Dieu lui-même !
» Prostituer ses dons , c'est les déshonorer ;
» Reconquérir ses drois , amis , c'est l'adorer! !
» C'est le culte de sang pour l'homme qu'on opprime !
» La tyrannie aussi de l'esclave est le crime !
» Se courber sous le joug c'est presque le forger,
» Et subir les tyrans c'est les encourager.
» Lavez ce long forfait dans le sang et les flammes ,
» Forcez dans ces palais ces prisons de vos âmes!
» Remontez vers le ciel par ce sublime assaut !
» La liberté, la foi, Dieu lui-même est là haut!
» De vos desseins vengeurs leurs forfaits sont complices ;
» L'heure, l'occasion, les ombres sont propices.
» Ces monstres déchaînant leur sourde inimitié,
» Ont déjà de votre œuvre accompli la moitié.
» Leurs temples sont remplis de leur lutte intestine;
» Ils ne soupçonnent pas la nuit qu'on leur destine !
» Dans leur vil sang qui coule enfonçons les talons !
» Allons! m— Le peuple entier s'élançant dit: « Allons ! »
Tel , quand le vent changeant sur la plaine liquide Fait frissonner le flot d'une première ride, Coulant devant la brise , insensible d'abord , A peine d'un murmure elle eflleure le bord ; Mais au souille croissant du vent qui la déplie , Var cent mille sillons elle se multiplie : Sur l'horizon des mers qu'elle fut onduler On voit le flot qui monte au Ilot s'accumuler ; La ride devient vague , et la vague , colline. Elle court en grondant battre un cap en ruine, Et dans la mer d'en bas qui n'osait l'approcher, Avec ses bras d'écume entraîner le rocher. Tel ce peuple appelé par l'accent d'un seul homme S'éveillait en sursaut de son terrible somme , Et lançant vers le ciel ses ressentiments mûrs , Tout armé de ses fers grossissait sous les murs.
QUINZIÈME ÏISIOÏ.
Cependant Asrafiel, grâce à ce coup de foudre , Surprenant ses rivaux, les foulant dans la poudre, Le pied sur un cadavre au trône était monté. Pour lui le prix du sang était la volupté ; Et pour aiguillonner sa luxure assouvie, Des scènes du carnage aux excès de la vie
Passant sans intervalle et sans transition, La nuit n'était qu'ivresse et prostitution. Sur les parvis souillés du palais des scandales, Le sang et les parfums se mêlaient sur les dalles ; Les hymnes effrénés , les sons des instruments, Y couvraient de la mort les derniers râlements. Mille femmes formaient des guirlandes obscènes, Dansaient en secouant des flambeaux sur ces scènes, La débauche virante y peignait l'horizon; Étouffant dans la chair un reste de raison, On eût dit qu'effrayé du jour qui devait suivre Des cinq sens à la fois il se hâtait de vivre. Par ces hideux tableaux son esprit excité Voulait un nouveau sel à son impunité.
Les yeux de Daïdha brûlaient de loin son âme ; L'empire n'était rien pour lui sans cette femme : Tous ses forfaits n'étaient que des forfaits ingrats S'ils ne lui jetaient pas ce rêve entre les bras ! Il voulait, réservant pour lui ce prix céleste, Etre un amant pour elle , être un dieu pour le reste ! Et l'élevant de terre à sa divinité , Faire de sa débauche une solennité !
Ces lieux étaient la scène et cette heure était l'heure. Conduite de la nuit de sa morne demeure Au jour étincelant de ces temples des dieux , Daïdha, debout, nue, était devant ses yeux.
Ses regards , étonnés par l'éclat de la flamme ,
Dans l'éblouissement laissaient nager son âme ;
Ses longs cils l'ombrageaient en vain de la splendeur ;
Ses beaux cheveux coupés manquaient à sa pudeur.
La tête qui se baisse et la rougeur qui monte
Contre tant de regards la vêtissaient de honte ;
Son cœur pétrifié s'arrêtait de stupeur,
Sa peau se nuançait des frissons de la peur;
Ses épaules à nu se serrant aux aisselles ,
S'efforçaient de voiler son corps, comme deux ailes
Dont les duvets ravis par le cruel ciseau
Se referment en vain sur les flancs de l'oiseau.
Par une de ses mains, comme un fruit qu'on dérobe,
De son sein virginal elle couvrait le globe;
L'autre pour ombrager ses pudiques appas
En ceinture à ses flancs faisait plier son bras.
Parmi tant de beautés et tant d'esclaves nues ,
Ogo l.\ CUITE D'IN MM.
Son tremblement, sa peur, ses grâces ingénues Jetaient sur elle seule on voile de respect; L'impudique regard rentrait a son aspect. Tant la pudicité, parure intérieure, Rayonnait de ce corps contre l'œil qui l'effleure.
Un silence d'extase et de ravissement Donnait à tous les yeux le regard d'un amant. Un murmure courait dans l'assemblée immense Comme dans les forêts la brise qui commence ; Tandis que Daïdha rouvrant ses chastes yeux , Qu'épouvantaient d'horreur les murs silencieux , Par ces hideux tableaux toujours plus offensée , S'enfonçait plus avant dans sa propre pensée, Comme un vase d'amour et de dilection Au fond de cette mer d'abomination.
Asrafiel aux splendeurs de ce beau front d'esclave : Sentait avec son sang rouler des jets de lave ; Son geste et son regard dévoraient tant d'appas. Ses beaux cheveux tombés ne la flétrissaient pas : Semblable au beau palmier qu'à la cime l'on taille
Dont la nudité même a relevé sa taille , Plus souple vers le ciel son buste s'élançait; Et cette peau sans ombre où le frisson glissait Ressemblait à la peau de grenade pourprée Dont la première écorce est déjà déchirée, Et qui laisse éclater aux regards une chair Que de l'avide enfant la dent craint de toucher î
« Viens, disait Asrafiel , ô perle de l'aurore » Que la vague à mes pieds apporta pour éclore , » Viens luire sur ce front où luit tant de grandeur ; » Tu feras dans ce ciel sa première splendeur ! » Etoile de la nuit qui brillais inconnue j » Derrière les forêts ou derrière la nue, » Des astres du matin viens effacer le jour ! » Le bonheur, de tes yeux coule en rayons d'amour ! » Sur tes lèvres de nard un ciel entier respire î » C'est pour te conquérir que j'ai conquis l'empire! » Viens , couronnant mon cœur de tes chastes beautés, » Me payer ma grandeur par mes félicités !»
En lui parlant ainsi , sa main rude et robuste,
S'assouplissant un peu, l'enlaçait par le buste,
Et dans ses forts genoux l'attirait vers son cœur.
Mais Daïdha bondit avec un cri d'borreur.
Il sourit, et dardant un regard de satyre :
« Biche à l'œil curieux qui fuit ce qui l'attire !
» Dit-il, charmante enfant , reviens à moi, reviens!
» Ton pied léger, vois-tu, traîne encor ses liens;
» De quoi te serviraient la colère et la fuite?
» Plus vite sous ma main tu reviendrais réduite.
» Mais pourquoi t'enfuis-tu ? viens, tu ne sais donc pas
» Que l'œil d'un dieu lui-même adore tes appas ?
» Qu'il veut, gardant pour lui sa volupté jalouse ,
» D'esclave, sur son cœur te proclamer épouse ?
» T'élever aussi haut sur celles que j'aimais
)> Qu'aucun rêve de femme ait aspiré jamais !
» Pour tapis sous les pieds jeter toutes ces femmes ;
» Pour parure un empire , et pour jouets des âmes ?
» Oh ! viens, folle beauté, sur le cœur d'Asrafiel
» De bonheurs inconnus étonner jusqu'au ciel!.."
Il se tut, et tendant les bras vers la rebelle,
Attendit un instant qu'elle y tombât... mais elle ,
D'une voix dont la honte et l'indignation
QUINZIEME VISIOX. 283
Relevaient tout-à-coup la molle inflexion :
« Dieu seul est dieu , dit-elle , et le ciel de mon âme
» C'est le cœur de celui dont il m'a fait la femme !
» Cédar, mon saint amour ! Cédar , mon seul épouxl
» Un cachot avec lui plus qu'un trône avec vous !
i> De vos pieds tout-puissants que dans mes pleurs je lave ,
» Poussez-moi , jetez-moi , foulez-moi comme esclave ;
» Mais rendez -moi Cédar, Cédar mon seul amour,
» Et mes petits enfants dont les yeux sont mon jour!
)> J'embaumerai vos pieds d'éternelle caresse,
» Et vous serez un dieu, du moins pour ma tendresse !... >>
Comme si celte bouche eût blasphémé le ciel,
Un murmure d'horreur la couvrit. Asrafiel,
La repoussant du pied, sur le marbre abattue :
« Ah ! dit-il, c'e. t donc lui ! Qu'on coure et qu'on le lue !..
» Que l'on traîne à ses yeux ses membres torturés !
» Qu'elle enlende...! Mais non, reprit-il, demeurez!
» Avant que de sa vie un geste me délivre,
» D'un seul mot, Daïdha, tu peux le laisser vivre;
» C'est loi qui vas frapper, c'est toi qui le lùras!
» Viens chercher ton amant, sa vie est dans mes bras!... »
280 LA CttUTE D'I \ aat.i:.
A ces mots, Daïdha, par la crainte éperdue,
Se jetait.... Mais soudain sur un pied suspendue,
Et rebrousant d'horreur son beau corps incliné :
h Non! non ! qu'il meure avant son amour profané!
» Qu'il meure avant de voir son épouse avilie,;
m Au prix de son honneur lui racheter sa vie !
» Qu'il meure avant de voir mortes sous ton baiser
» Ces lèvres où son cœur du moins peut se poser!
3) Frappe, mon choix est fait !...— Eh bien, non! dit l'hyène,
» Je suspendrai le coup pour que ta vie y tienne !
w Esclaves, apportez ses enfants par les pies
» Comme deux vils chevreaux pour le couteau liés.
» Par tous les sentiments de sa vile nature ,
» Sur leurs membres sanglants donnez-lui la torture ;
» Oui, respectez son corp-; et lorturez son cœur ,
» Jusqu'à ce qu'elle tombe aux bras de son vainqueur!... w
Ees petits, à ces mots, arrachés de leur couche,
Chacun d'eux sur les bras d'un esclave farouche,
Sur le seuil du parvis sont apportés soudain ;
L'abonnent ne fait pas bondir plus fort le daim
Que le vagissement de ses fils qu'on apporte
Ne fait hondir d'amour la mère vers la porte.
Avant que des bourreaux son geste ne soit vu,
Se jetant sur leurs mains d'un élan imprévu ,
Elle arrache ses fils à leur cruelle serre ;
Sur son cœur étouffé par l'étreinte, les serre,
Les laisse, les reprend, roule son front sur eux ;
Les couvre sur leurs corps de baisers plus nombreux
Que l'orage du cœur n'a de gouttes de pluie;
Les baigne de ses yeux, des lèvres les essuie.
Puis les pressant sur elle à les faire crier,
D'un regard qui paraît défier et prier,
Regarde les bourreaux un moment en silence,
Aux genoux d'Asrafiel avec ses fils s'élance;
Contre son cœur transi les presse d'une main,
De l'autre le genou de ce monstre inhumain ;
De la foudre du cœur que son coup d'œil lui darde
L'attendrit, le foudroie : « Oh ! dit-elle, oh ! regarde,
» Regarde à tes genoux ces innocents agneaux !
» Des mères de tes dieux les fils sont-ils plus beaux?
» Oh ! touche cette chair d'ivoire, où la tigresse
» Changerait, en léchant, sa morsure~en caresse !
» Vois ces yeux où tes yeux se reflètent; oh! vois
» Comme ils louchent les pieds avec leurs petits doigts !
» Comme dans tes genoux ils plongent leur visage, » Ainsi que deux aiglons plongent dans le nuage! » Oh ! lu n'es pas de pierre, oh ! tu t'attendriras ! » Tu les laisseras vivre, et moi tu me tùras!... » Puis avec cet instinct rapide de la mère, Aux lèvres d'Asrafiel voyant la joie amère, Et comprenant soudain qu'il avait découvert Le seul défaut d'armure où son cœur fût ouvert, Repliant ses enfants comme un cygne qui couve , Elle bondit de terre avec un cri de louve, Et changeant tout-à-coup de tigure et de voix , Elle se retourna comme un cerf aux abois.
« Non, tu /es frapperas ! je le vois dans ton rire !
» Monstre ! l'amour y raille et l'enfer y respire!
» Mais viens, tyran! bourreaux, meurtriers, venez ;ous!
» Ma seule arme de mère e-t plus forte que vous,
» Essayez d'entr'ouvrir du sein qui vous défie
» Ce couple que j'y rentre et que j'y pétrifie !
» Vous briseriez plutôt ces lourds câbles de fer
» Que ce nœud de mes bras qui va les étouffer!
» Vous ne les percerez qu'en perçant mes entrailles!
» Ce sang , des œufs brisés rougira les écailles ,
» Et ce monstre obtiendra pour prix de ses forfaits
» Trois cadavres jetés à ses pieds satisfaits !...
» — Bourreaux ! dit Asrafiel en haussant les épaules r
» Ouvrez, sans les briser, ces tendres bras de saules;
» Prenez ces fruiis pourris avant que d'être mûrs ,
» Et brisez à ses yeux leurs têtes sur les murs î »
Deux bourreaux, à ces mots, d'une étreinte robuste, Déplièrent ses bras qui se collaient au buste, Et de ses vains efforts sans peine triomphants , Ecartèrent la mère et prirent les enfants. Chacun en saisit un comme un boucher sa proie; Lia ses pieds meurtris d'une rude courroie , Tel qu'un bloc qu'en tournant la fronde va lancer. Chacun vers sa colonne on les vit s'avancer. Déjà fes airs sifflaient sous le vent de leurs crânes ; Déjà le mur rasait leurs cheveux diaphanes : Un pas de plus ! leurs fronts éclataient en débris ! Le plus beau des jumeaux jette deux faibles cris ; A cette voix d'enfant, dont l'accent Li déchire, L'horreur de Daïdha monte jusqu'au délire :
« Ah ! le cœur d'une mère est enfin le plus fort! » Pour s .uver mes petits, j'embrasserais la mort ! »» Dit-elle , et s'élançant comme l'air à la flamme , Dans les bras d'Asrafiel elle tombe sans à me !...
Le monstre se penchant sur son front sans couleur, Sous d'odieux regards rappelait la chaleur; Il allait profaner sous son haleine immonde.... Quand un cri dont l'horreur ferait crouler un monde, Un cri semblable au cri dont le terrible écho Fit rentrer dans le sol les murs de Jéricho, Un cri semblable au cri dont la puissance seule Fait lâcher au lion la brebis de sa gueule,
Et de l'aigle tremblant ouvre la serre au ciel,
Fascina tout son sang aux veines d'Asrafiel;
Ouvrit ses fortes mains comme une main plus forte,
Et laissa retomber Daïdha demi morte!
Cédar, car c'était lui, du haut des escaliers, Cédar montrant sa lête entre deux hauts piliers, Cédar grand comme un Dieu dont la mâle statue Tombe du piédestal sur la foule abattue , Les cheveux hérissés, le bras haut, l'œil béant, Marche sur les corps morts au trône du géant.
Pendant que les géants abandonnaient les portes, Du peuple débordé précédant les cohortes, Précipitant ses pas , de la foule suivis , Il s'était avancé jusqu'aux secrets parvis. Comme avant de frapper l'orage plane et tonne , Pour assurer ses yeux que la splendeur étonne , Derrière une colonne un instant arrêté, Par l'ombre du portique il s'était abrité. Pendant qu'il suspendait l'assaut grondant, du geste, Il avait vu ses fils balancés comme un ceste , El Daïdha, jetant son dernier cri d'effroi , Tomber moite et souillée aux bras du monstre-roi ! A cet excès d'horreur dans son sein condensée , La foudre de son âme avait éié lancée ; De l'orteil aux cheveux l'horreur avait jailli ;
5>92 LA CniJTE D'UN ANGE.
la racine du cœur en avait tressailli.
Tout ce qui sent dans l'homme , aime , frémit , abhorre
En avait concentré le contre-coup sonore;
Rage, colère, amour, mon , indignation ,
S'était multiplié dans sa vibration!
La voix de tout ce peuple à sa voix confondue,
Comme un mur qui s'écroule était d'en haui fondue.
L'enfer n'aurait pas mis les tyrans à l'abri ,
La vengeance du monde était dans ce seul cri !...
Comme se courbe un front quand passe la tempête, Les géanis avaient mis les deux mains sur leur tête, Et pareils aux épis par l'ouragan plies, Sous son ombre ondoyants s'écartaient de ses pies. Le peuple à flots pressés le suivait de sa foule. Telle que dans un lac quand une tour s'écroule , On voit son sein grossi par les rocs éboulés Surmonter ses hauts bords de ses plis refoulés, Et dépassant du flot les arbres du rivage, Suspendre son écume au rocher qui surnage ; Telle tombant au sein de ce peuple avili, Où de l'iniquité l'abîme itait remp.i ,
En énergique accent la colère d'un homme Avait de son courroux multiplié la somme, Et de ces murs sacrés qu'il n'osait regarder Jusque sur ses tyrans l'avait fait déborder.
Armé de jougs brisés, de socs et de massues,
Il se précipitait par toutes les issues ,
Entraînant dans son flux , noyant dans sa fureur
Ces dieux qu'une heure avant ador it sa terreur.
Nul n'osait se roidir contre ce grand déluge ,
Tous tombaient ou mouraient , ou cherchaient un refuge.
La droite de Cédar agitait leur linceul.
Asrafiel pâlissant osait le fixer seul ;
Et se fiant encore à sa force qui vibre ,
Sur ses muscles tendus reprenant l'équilibre,
De toute sa hauteur se dressant en sursaut,
De Cédar qui s'avance il attendait l'assaut.
Daïdha de ses mains pressait encor sa jambe.
Cédar venant à lui sur le corps qu'il enjambe,
Comme un bélier jaloux qui, pour abattre un tronc,
Incline obliquement les cornes de son front,
Le souffle du lion grondant dans sa narine.
D'un seul coup de sa tête enfonce sa poitrine. Asrafiel à ce choc qui le fait chanceler, De ses côtes de fer sent les os vaciller : La force de son bras manque au coup qu'il assène ; Ses poumon* écrasés font ronfler son haleine ; Mais pressant de Cédar la nuque entre ses doigts, Ses deux coudes ouverts il l'écrase du poids , Et , comme un sanglier plonge sa dent d'ivoire , Dans son épaule nue enfonce sa mâchoire. Tel on voit pour ouvrir ses grands ongles mordants , Le dogue secouer le tigre avec ses dents. Cédar, sans étancher son sang pur qui ruisselle, Glisse son front rampant sous son immense aisselle. Et par ses lianes charnus lui-même l'étreignant, Déchire sa mamelle en grand lambeau saignant. On dirait qu'insensible au vil sang qui le souille, Pour dévorer son cœur jusqu'aux eûtes il fouille; Sa dent qui sur ses os heurte sans s'ébrécher, Emporte à chaque coup des lanières de chair; Un ruisseau de sang noir sur ses lèvres écume, Chaque lambeau du corps sous sa mâchoire fume. Sans ralentir sa rage il les secoue au vent;
Élargit sa morsure et plonge plus avant;
Et découvrant le cœur sous la chair déchirée ,
Il y plonge en lion sa dent désespérée.
Le colosse à l'instant frappé du coup mortel ,
Des pieds de Cédar croule aux marches de l'autel.
Les globes de ses yeux tournent sous sa paupière ;
Son front sonore est pâle et froid comme la pierre.
Cédar penché sur lui le prend par les cheveux,
Tend, pour le soulever, ses deux poignets nerveux;
Et contre l'autel même où son forfait &'expie,
Comme un serpent dans l'œuf, brise son crâne impie ;
Puis cherchant du regard ses autres ennemis,
Il voit tout , devant lui , mort , fuyant ou soumis.
Le peuple fluctuant que la peur encourage, Pendant qu'il combattait, s'acharnant au carnage, Avait, vengeant d'un jour tant de jou:s odieux, Egorgé sans combats la moi lié de ses dieux ;
L'aulre moitié fuyant le fer levé sur elle ,
Avait, par des détours, gagné la citadelle;
Tour qui montait au ciel, et dont les murs de roc
Dressés en précipice, et ne formant qu'un bloc ,
Défiant des béliers la poutre la plus forte,
Recevaient l'air du ciel et n'avaient qu'une porte.
Pendant que leur vainqueur s'enivrait du succès ,
De cette tour d'airain gardant l'unique accès,
Les dieux réfugiés dans cet antre de pierre ,
En refermant la porte avaient roulé derrière
Trois grands blocs de granit, dont la masse et le poids
Auraient épouvanté mille hommes d'autrefois ,
Et que de la colline où leur masse est soudée
Trente siècles n'ont pu déplacer d'une idée !
Ce vil reste de dieux couvert par ces remparts ,
Du faîte des créneaux plonge d'affreux regards.
le peuple, dont la ra^e à leur aspect s'allume ,
Se brise sur ces murs en impuissante écume ;
Sa fureur qui ne peut si haut les assaillir,
Sur les corps muti'és des morts vient rejaillir;
Ils dépècent des doigts ces cada\ res li\ i:îes ,
Alk:mcnt des brasiers , et pour leurs faims avides,
Dévidant de leurs dieux les sanglants intestins ,
De cette chair fumante ils font d'affreux fe«tins.
L'incendie au palais s'attache en longues lames ,
Le vent souffle engouffré dans des courants de flammes ;
Sous des vagues de feu le sol semble ondoyer :
Tout roule et s'engloutit dans ce large foyer.
Il calcine la pierre, il effeuille le marbre;
La colonne s'allume ainsi que le tronc d'arbre,
Et comme des rameaux sur les herbes fumants,
Sème du haut des airs ses grands entablements :
Il semble qu'un volcan allumé de lui-même
Dévore avec le sol ces temples du blasphème.
De ces foyers vengeurs les feux semblent vivants.
Les chefs-d'œuvres humains sont la cendre des vents.
L'œuvre d'impiété des siècles consumée ,
Eteinte en un seul jour se balaie en fumée.
L'ange de la justice et de la liberté,
Sur ses ailes de feu par les flammes porté,
Tel qu'un pasteur qui brûle une ruche d'abeilles,
Avec l'iniquité dévore ses merveilles.
Aux sinistres éclairs des bûchers dévorants ,
Aux bouillons de la lave , aux clameurs des mourants, On voit courir le peuple ivre d'horrible joie , Repousser dans la flamme ou disputer sa proie , Battre des mains aux feux, encourager les vents, Jeter sur les charbons les esclaves vivants , Assouvir de leurs sens les vengeances infâmes , Violer d .ns la mort les cadavres des femmes , Et d'agneaux égorgés, devenus égorgeurs, Surpasser les forfaits dont ils sont les vengeurs !...
Cédar, encor souillé de sang et de fumée , Relevant Daidha par sa voix ranimée , Emportait loin du feu, sur ses bras triomphants, Pressés contre son cœur sa femme et ses enfants. Ne pouvant s'arracher à leur tremblante étreinte, Il s'assit à l'écart au pied d'un térébinthe , Dont sur un grand bassin les immenses rameaux ,
Par leurs feuilles courbés , se baignaient dans les eaux ;
Tel qu'un buffle altéré lave ses crins immondes,
Il se plonge trois fois tout fumant dans les ondes ,
Et trois fois relevant sa tête sur les Ilots ,
De son sang encor tiède il lave les caillots.
Le venin d'Asrafiel sortit de sa morsure.
Daïdha de ses pleurs arrosa sa blessure ;
Et dans son chaste seiu restaurant sa vigueur,
Tout ce qu'il adorait se groupa sur son cœur.
Oh ! de crainte et d'amour quels rapides échanges , De mots inachevés qu'entendaient seuls les anges, D'éclairs d'une âme à l'autre éclatant tour à tour, Illuminant d'un mot les doutes de l'amour, Dans ce rapide instant absorbèrent leurs âmes ! Pendant que l'incendie en ses longs jets de flammes Leur jetait par moments ses sinistres reflets, Et que le sol tremblait aux chutes du palais, Amant, père, vainqueur , enfant, épouse, mère, Leur joie accumulée était leur atmosphère. Le ciel aurait croulé sur le monde englouti, Que le bruit dans leur cœur n'en eût pas retenti. „
500 LA CHUTE D'OW AXGE.
Cependant ce vil peuple, achevant son ouvrage , Jusqu'après le triomphe étendait le carnage. Cédar en eut pitié ; la tète dans sa main, Il pleura sur lui-même et sur le genre humain. « 0 race, pensait-il, faite pour qu'on l'opprime, » Vengeras-tu toujours le crime parle crime?... » Il se leva d'horreur pâle sur son séant , La foule de ses cris poursuivait un géant. Il vint tomber aux pieds du vainqueur de sa race. Où la force éclat it, il espérait la grâce : « Sauve-moi, cria-t-il , de ce peuple assassin ! * Cédar lui lit contre eux un rempart de son sein ; Comme un cap immobile il divisa la foule. Le peuple en murmurant rebroussa sur sa houle : Tel qu'à la voix de l'homme un tigre rugssant Qui laisse et qui regrette une goutte de sang. Mais Céd .r indigné les reprenant du ges'.e , Des tyrans pours. ivi> préserva quelque reste.
« Qui de vous, disait-il en détournant les yeux,
» Du maître ou de l'esclave est le plus odieux ?
» Oh ! fuyons, mon amour! ces races de vipères!
» Emportons nos enfants aux forets de nos pères ?
» N'est-il donc plus un juste au fond des nations ? Et Daïdha pleurant lui répondu : « Fuyons! »
Au sommet de la tour qui leur servait d'asile, Les géants consternés regardant sur la ville, Voyant cette pitié d'un vainqueur généreux, Comprirent leur salut et parlèrent entre eux. Dans ce monde pétri de mal et d'artifice, Chaque vertu du juste est une arme du vice. Quand l'incendie éteint languit sans aliment, Et que l'épaisse nuit couvrit le firmament , L'un d'eux par une corde aux créneaux suspendue , Et du poids de son corps jusqu'aux fossés tendue, Glissa le long du mur, et d'un pas indécis S'avança vers Cédar sous le grand arbre assis. Tombant uses genoux tout interdit de crainte, Et pr» ssant ses deux pieds d'une muette étreinte , Sa voix cherchait des mois et ne pouvait parler; Sa pensée en suspeus semblait aussi trembler.
il, 28
502 LA C1IU1E D'UIN AMGE.
Comme un coupable enfui que son juge rassure,
Et sur les mots pesés composant sa figure :
« 0 divin étranger envoyé par le ciel
» Pour délivrer la terre et punir Asrafiel ,
» De quelque nom caché que Jéhova te nomme !
» Puissante main d'en haut qui viens relever l'homme !
» L'homme qu'elle relève est indigne de toi.
» A leurs iniquités, ô juste! arrache-moi!
» Tu vois devant tes yeux une de leurs victimes
» Respirant l'air impur qu'ils infectent de crimes !
» Buvant l'iniquité tout en la délestant,
» Et pour leur échapper épiant chaque instant.
» Du sommet de la tour où cette race impie
» Comme l'aigle blessé de son aire t'épie ,
» Je t'ai vu tout à l'heure à ces hommes ingrats
» Ravir tes ennemis protégés par ton bras;
» J'ai reconnu ma race à ta vertu sublime.
» J'ai mis ma confiance en ton cœur magnanime;
» Et du haut des remparts glissant inaperçu ,
» Comme l'ombre de Dieu ton ombre m'a reçu.
» Sauve-moi, choisis-moi de cette race infâme
» Que ma tribu déteste et que vomit mon âme ! ,
» Mon nom n'est pas leur nom, mon dieu n'est pas le leur,
m Jeune ils m'ont pris au piège ainsi que l'oiseleur.
» Sous les palmiers sacrés de Mésopotamie ,
a Je suis né d'une race à leur race ennemie.
» Là, le nom des géants comme un crime est haï ;
» Là, règne seul au ciel le nom d'Adonaï !
» Là, le lait et le miel coulent d'un sol propice ,
j> Et du cœur des mortels l'amour est la justice.
» Là, tout homme plantant ses tentes en tout lieu
» A son frère dans l'homme et son père dans Dieu.
» Ohî laisse-moi m'enfuir vers ces rives prospères
» Et reporter mon âme aux lentes de mes pères ! »
Cédar le relevant en étendant la main :
« Saurais-tu de ces bords retrouver le chemin?
» Pourrais-tu vers ce ciel me guider sur ta trace?
m Parle ! oh ! parle, dit-il, enfant d'une autre race.
v Si tu sais où trouver les fils de Jéhova ,
« Mes pieds seront tes pieds, et tes yeux mes yeux : va!
j) — Vers ces climats bénis où l'aurore a sa source, » Neuf soleils, dit Slagyr, achèveront ta course.
» Nous marcherons d'abord par un profond vallon ,
» La poitrine tournée au ciel de l'aquilon.
» Nous passerons bientôt les ond s de l'Euphrate.
» Nous entrerons après dans une terre ingrate
; Oui ne germa jamais herbe ni nations,
» Déserts touchés par Dieu de malédictions,
» Où, déroulant aux vents ses vagues infécondes,
» L'océan sablonneux laboure seul ses ondes.
» Là, pour ne pas mourir , sur les flancs du chameau
» Le patriarche errant charge deux sources d'eau.
» Après trois jours entiers du cô é de l'aurore,
v La terre des palmiers commencera d'éclore.
» Un fleuve indiquera les bords que nous cherchons. »
Ainsi parla Stagyr, etCédardit : «Marchons!»
Il prit sur chaque bras un des fils de ses larmes , Et l'espoir dans le cœur étouffant les alarmes , Appuyant sur son cou lamnin de Daïdha,
Il suivit hors des murs l'homme qui le guida.
A la lueur des feux sur des monceaux de cendre,
De la cité du crime on le vit redescendre,
Et maudissant du cœur l'infâme nation,
Secouer de ses pieds l'abomination !
Il vit autour des murs errer une chamelle
Dont le petit suçait la pendante mamelle ;
Stagyrd'ur geste adroit lui passant le licou,
En chassant son petit l'emmena par le cou.
Sur les marges du puits deux outres oubliées
Pleines de l'eau du ciel, l'une à l'autre liées,
Du fleuve qui s'éloigne emprisonnant les flots,
Balancèrent leur poids en liquides ballots.
Daïdha sur le dos de l'animal robuste
Prit sur ses bras ses fils pressé- contre son buste.
Suivant d'un souple corps ses cahots ondulants,
Ses beaux pieds nus pendaient contre les rudes flancs.
Cédar, qui du regard surveillait cette charge,
Lui prêtait pour appui son bras solide et large;
Et Daïdha du haut de >on siège ondoyant
Effleurait ses cheveux du souffle en s'appuyant,
Et sur la forte épaule où son bras se déploie
Lui redoublait son poids pour lui doubler sa joie. Quand un des deux enfants s'éveillait ou criait, Dans le creux de sa main que leur lèvre essuyait, Cédar faisant un peu ruisseler la mamelle, Rassasiait leur soif du lait de la chamelle. Ainsi cherchant l'abri d'un Dieu juste et vengeur Fuyait vers l'Orient le couple voyageur, Et chacun de leurs pas rapprochant l'espérance , Semblait jeter un siècle entre eux et leur <ouffrance!
Ils marchèrent ainsi jusqu'au pâ"e matin. Déjà le grand désert rougissant le lointain, Comme une flamme envoie un reflet au nuage, Incendiait le ciel de sa livide image.
La vapeur que la nuit lui faisait exhaler Aux rayons bas du ciel paraissait onduler. Ses sillons accouplés fumaient comme une braise Que la pelle remue aux bords de la fournaise. Tout l'horizon flottait dans la confusion. Seulement par moment un oblique rayon Rasant du sable d'or la crête qu'il allume
Le faisait éclater comme un bouillon d'écume ; Puis d'un sommet à l'autre avec le jour glissant Semait de points de feu le sable éblouissant, Et noyant le regard dans ses horizons vagues, De cette mer de flamme entre-croisait les vagues. En avançant d'un pas hors du monde fini , On croyait tout vivant entrer dans l'infini. Le doute et la terreur reposaient sur ces cimes; En jetant leurs 1 e;ards sur ces mouvants abîmes , Cédar et Daïdha, l'un sur l'autre appuyés, Sentirent tous leurs nerfs se crisper dans leurs pies ; Reculant sur leurs corps d'un geste involontaire Leurs orteils contractés s'attachaient à la terre. Mais, se tournant vers eux, Stagyr dit : « La voilà î » Des hommes et de Dieu la terre est au-delà ! »
Sous l'haleine du feu que le désert apporte
Sur la terre déjà toute vie était morte.
Ils ne voyaient au loin que des troncs calcinés
Sous le poids du simmoun et du sable inclinés ;
Semblables à ces mâts grands débris de naufrages
Qu'en ses jours de courroux la mer jette aux rivages,
Et qui Cessent de loin à l'œil des matelots Leurs cadavres penchés et rouilles par 1 s flots. Ainsi sur les conBns de la terre vivante Le désert dépliait son écume mouvante-, Et le sable en bouil ons débordait de son lit Comme nue e u sur le feu qui 1 ont et rejaillit.
Rrs urés par le. pas de l'homme qui les guide, Les amants abo.dant cette arène liquide Comme un esquif se lan eaux flots des océans,
Confièrent leu s p s à ses sables l'éants.
Les ondulations des premières collines
Le ir cachèrent bientôt les campagnes voisines.
L'horizon décroissant s'affaissa sous leurs yeux ;
Ils ne voyaient au loin que l'arène et les cieux.
Leur roule serpentant de l'abîme au nuage, D'un vaisseau qui tâtonne imitait le tangage. Le gouffre dont à peine on les voyait sortir
Ne le; rend it au jour que pour les engloutir. Ils levaient un moment au sommet de ces lames Leurs deux fronts que le jour colorait de ses flammes , Comme l'on voit surgir et plonger tour à tour
La voile des pêcheurs feinte des feux du jour. Le vent qui fraîchissait, soufflant à leur figuie, Ballottait de Cédar la longue chevelure, Et la faisait fouetter et claquer sur son dos Avec un bruit pareil au claquement des flots.
Depuis que leurs regards avaient perdu la terre , De leurs impressions symptôme involontaire, Ils marchaient en silence et n'osaient échanger Une pensée entre eux pleine de leur danger ; Soit que la majesté de ce roulant abîme Imprimât à leur lèvre une terreur intime ; Soit que de leur péril le secret sentiment Accumulât sa force en ce grave moment.
Comme une caravane au pas terrible entrée , Aucun bruit ne troublait leur marche mesurée ; Le pied sourd du chameau ne retentissait pas : Le sable buvait tout jusqu'au bruit de leurs pas. Seulement p*r instant, sous leur corps qui chancelle, Ils entendaient un bruit comme d'eau qui ruisselle. Leur oreille trompée, avec ravissement Ecoutait gazouiller ce doux ruissellement,
540 I A CHLTE D'tN ANGE.
Au murmure de l'eau leurs yeux cherchaient la source ;
Pour y tremper leur âme ils suspendaient leur course :
L'illusion au cœur bientôt se refoulait ;
Ce n'était sous leurs pieds qu'un gravier qui coulait.
Comme si du désert celte ai ène tarie
Eût à l'aridité mêlé la raillerie.
De la terre et du ciel les rayons du soleil
Fondaient leur lêle nue et leur brûlaient l'orteil ;
Quelquefois sur le flanc d'un monticule sombre
Se collant sur la pente ils goûtaient un peu d'ombre,
Et de leurs fronts baissés laissant égoutter l'eau ,
Ils reprenaient haleine et partaient de nouveau.
Ils marchèrent ainsi j squ'à l'heure tardive
Où le soleil plongea dans ces vagues sans rive.
La brise de la lune enfin se fit sentir ;
L'ombre basse du soir commença de vêtir
La nudité du sol d'apparences plus douces ,
L'œil trompé le voyait teint d'herbes et de mousses.
Le désert que renflait quelque roc souterrain
Affectait la rudesse et les plis du terrain.
Les coteaux élargis arrondissaient leurs croupes.
Sur leurs flancs affaissés des monts nouaient leurs groupes ;
Leurs formes découpaient l'azur pîombé des cieux ,
Les étoiles rasaient leurs pics audacieux.
L'illusion jetait aux crêtes de ces chaînes
Les profils nuageux des cèdres et des chênes;
On aurait pu se croire errer sur quelque banc
Des rochers du Taurus ou des monts du Liban ;
Et des sommets ombreux de leurs cimes voilées
Voir leur neige écumer dans la nuit des vallées.
De ces illusions leur cœur se nourrissait ,
Sur leurs pas ralentis la nuit s'épaississait.
Dans le creux d'un vallon de ces trompeuses pentes
Où les rideaux des nuits furent leurs seules lentes ,
Les amants épuisés s'arrêtèrent enfin ;
Ils choisirent pour place un lit de sable fin.
Après avoir tiré le lait de fa mamelle
Cédar remit en garde à Stigyr la chamelle.
Ils mangèrent des fruits portés pour le chemin;
Se passèrent après l'outre de main en main;
Et rendant grâce à Dieu de ses sobres délices,
Se couchèrent en paix aux flancs des précipices.
Stagyr de quelques pas s'étiit éloigné d'eux. Après tant de misère ils étaient là toi:s der.x. Us entendaient dormir les deux fruits de leur couche, Un vent frais sur le front et du lait sur la bouche; Le cœur contre le cœur et la main dans la main, Leur veille se portait sur un long lendemain ; Ils avaient retrouvé !e ciel dans leur présence.
Il est dans !es repos de l'humaine existence
De célestes moments , moments , hélas ! trop courts ,
Où dans le cœur trop plein le sang suspend son cours ;
Où des afflictions q e le présent soulève
Sur l'esprit dilaté le poids n'est plus qu'un rêve ;
Où comme la brebis au tournant des saisons,
L'âme se sent pousser de nouvelles toisons ,
Et de ce lac de joie où Dieu l'a retrempée
Sort sans se souvenir de sa toison coupée !
Semblables à ces jours qu'au milieu des hivers
Tout fumant de frimas le soleil donne aux airs ;
Qu'au-dessus du brourlard qui ternit les campagnes
Le voyageur rencontre au sommet des montagnes;
Où le rayon du ciel chauffe comme un manteau ,
QUINZIEME VISIOX. 3!5
Où la lumière baigne et dore le coteau ,
Où du brouillard des nuits e cèdre qui s'essuie
En rosée odorante égontte aux pieds sa pi ie ,
Où le merle frileux siffle au bord du chemin ,
Où rien ne manque au jour, hélas ! qu'un lendemain !
Ainsi dans son repos ce couple solitaire
Se sentait l'un dans l'autre enlevé de la terre ;
Ils se laissaient bercer par leur ravissement,
Ainsi que le nageur par le flot écumant.
Leur âme, à qui la paix rendait la confiance,
Ne se fatiguait plus d'obscure pré oyance ;
A ces regards du ciel qui les environnaient,
Comme leurs membres las, leurs cœurs s'abandonnaient.
Le front devant le front et les mains enlacées
Aux genoux l'un de l'autre, ils noyaient leurs pensées.
Des étoiles du ciel les rayons amoureux
Enviaient les regards qu'ils échangaient entre eux.
Des brises de la nuit l'haleine parfumée ,
En effleurant leur bouche en était embaumée;
Elle emportait leurs mots et leur ame en soupir.
Leurs touchants entretiens ne pouvaient s'assoupir;
314 LA CHLTi: D'UN A\GE.
Four entendre le son de la voix qu'il adore , Les mots déjà redits se redisaient encore ; Pour retrouver l'épaule ou le cou de l'amant, Daïdha dépliait son bras déjà dormant; Cédar, pour écouter le souffle de sa bouche, S'appuyait sur le coude au sable de sa couche. Le sommeil du bonhenr enfin ferma leurs yeux.
Astres, amis du cœur , qui regardiez des cieux ! De l'éclatante nuit brillantes providences, Etoiles où montaient leurs chastes confidences! Yeux ouverts du Seigneur sur l'ombre des déserts î Esprits qui remplissez l'air, la terre et les mers ! Anges de tous les noms, mystéri ux fantômes Dont le monde invisible est plus plein que d'atomes ; Saints ministres du père en tous les lieux vivant , Qui luisiez dans ce feu, qui passiez dans ce vent , Oh ! pourquoi, déjouant des desseins sacrilèges, N'éloignales-vous pas ces beaux pieds de tous pièges! Pourquoi laissâtes-vous , jusqu'au réveil du jour, S'assoupir ces deux cœurs dans l'embûche d'amour ? N'avaient-ils point d'ami dans le monde céleste
Qui pût les éveiller d'une idée ou d'un geste ?
Pour l'incompréhensible et sainte volonté ,
La ruine de l'homme est-elle volupté ?
Mais silence : envers Dieu la plainte est une offense ,
Ses anges ne sont saints que par l'obéissance !...
Quand la barre de feu fendit le firmament, Ils furent éveillés par le gazouillement Des enfants assoupis dont la main étendue Cherchait la coupe humaine à leurs lèvres rendue , Mais que l'anxiété d'un sevrage cruel Avait vidée, hélas ! sur le sein maternel. A ces doux cris , Cédar sur son séant se lève , Il promène d'en haut ses regards sur la grève. Trois fois d'une voix forte il appelle Stagyr :
De chaque pli du sable il croit le voir surgir ; Mais sa voix, du désert seulement entendue, Expire sans réponse, et meurt dans l'étendue..,
Son esprit est frappé d'une horrible lueur:
Son front se couvre à froid d'une moite sueur;
Il tourne sous l'assaut de confuses idées.
Son pied heurte en marchant les deux outres vidées,
Dont le sable stérile avait bu toute l'eau,
Et qui portaient aux flancs l'empreinte du couteau !
A ce témoin parlant de tant de perfidie,
Comme d'un coup mortel son ûme est engourdie.
Aux yeux de Daïdha, pétrifiés d'horreur,
Ses yeux en se portant redoublent sa terreur.
Dans leur anxiété plus leur regard s'enfonce ,
Plus à leur doute affreux la mort est la réponse.
Dans ce regard muet , dialogue sans mots ,
D'une longue agonie ils ont bu tous les flots-.
Sous le poids de l'horreur leurs cous brisés se ploient
Pour mourir sur la place en silence ils s'asseoient.
L'aspect de leurs enfants les secoue et les mord.
Leur résignation s'agite d'un remord.
A leurs cris en sursaut Cédar encor se lève ;
Les yeux sur la poussière, interrogeant la grève,
Il cherche à retrouver dans le sable mouvant
La route de Slagyr ; mais les ailes du vent
Qui se lève au matin sur ces vagues arides ,
De l'océan de poudre ont nivelé les rides ,
Et du guide infidèle enseveli les pas.
Le pied du passereau ne s'y connaîtrait pas.
Il revient épuisé de sa course inutile.
Daïdha se collant à l'arène stérile ,
A la p'ace où de l'eau le sol était imbu,
Cherchait à retrouver l'onde qu'il avait bu,
Mordait le sable sec d'une lèvre farouche ;
Approchant les enfants, leur y collait la bouche,
Espérant que le sol de leur soif attendri
Ne refuserait pas de la rendre à leur cri;
Et bondissant sous elle ain>i qu'une panthère,
Comme pour se venger frappait du poing la terre.
318 th CHLTF D'UN ANGE.
Cédar les bras levés un moment regarda; Puis à ce vain délire arrachant Daïdha , Et remettant au ciel un cœur transi de doute , Pour qu'un guide invisible illuminât leur route , Il prit un des enfants sur chacun de ses bras, Et marcha sans savoir où le menaient i-es pas. Daïdha regardant l'horizon et sa brume, Le désert qui poudroie ou le brouillard qui fume , Montrant avec un cri =on espoir de la main , Le faisait revenir cent fois sur son chemin ;
Voyait dans les vapeurs de son regard de mère Surgir à l'hoiizon chimère sur chimère.
A tous ces buts changés leur force succombait ;
Sur chacun de leurs pas le doute retombait ;
Sans cesse un repentir ramenait en arrière
Leurs pieds dont les erreurs centuplaient la carrière;
Puis saisis tout-à-coup d'un nouveau repentir,
On les voyait s'asseoir, se lever, repartir.
Le soleil cependant suspendu dans sa voûte
Marquait de leurs sueurs les haltes de leur route ;
De leurs membres trempés leur force ruisselait.
Daïdha se frappait les seins vides de lait ;
Au lieu du blanc nectar dont son malheur les sè\re ,
Arrachant à Cédar ses enfants , sur leur lèvre
Elle faisait couler , pour les désaltérer ,
Ses larmes , lait du cœur, que les yeux font filtrer !
Mais le sel de ses pleurs , qui rend cette onde amère ,
Détournait les petits des baisers de leur mère :
« Cœur qui les as portés, les laisses-tu mourir?
» Sein qui les as conçus, ne peux-tu les nourrir? »
Criait-elle en voyant toutes ses ruses vaines.
« Oh ! s'ils voulaient du sang , je m'ouvrirais les veines ! »
Et déchirant sa peau de son ongle impuissant:
« Que n'êtes-vous lions , vous lécheriez ce sang ! »
De ces cris maternels la douleur insensée
En épuisant son corps égarait sa pensée.
Cédar contre son cœur vainement l'appuyait ;
De ses bras contractés ce cher fardeau fuyait ,
Et lassé d'un espoir qui sans cesse retombe,
Embrassait le désert des bras comme une tombe !
Les étoiles du ciel commençaient de jaillir.
520 IA CHUTfi D'UN ANGE.
La nuit dans ses terreurs vint les ensevelir; D'une étreinte mortelle assis ils s'embrassèrent , Comme deux naufragés , et muets s'affaissèrent. Nul n'osait de sa voix faire entendre le son ; Leurs cœurs ne se parlaient que parleur seul frisson : En proférant le mot qu'il eût fallu répondre Ils craignaient de sentir tout leur courage fondre. Chacun d'eux dévorait ce que l'autre pensait. Des enfants sur leurs bras le cri s'affaiblissait , Leur cœur les réchauffait entre leurs deux poitrines , A peine entendait-on le vent de leurs narines ; Comme la poule encor couve mort son poussin , La mère réchauffait ces deux corps dans son sein. Oh ! durant cette longue et suprême insomnie Combien le sable but de gouttes d'agonie ! La brise du matin les rafraîchit un peu, Le soleil nu monta comme un charbon de feu ; L'aube qui se jouait splendide sur leur tête Teignit le firmament de sa couleur de fête. Cette gaîté semblait une insulte des cieux. Pour y chercher secours ils levèrent les yeux ; Une cigogne seule à l'aile diaprée
Sans doute , helas ! aussi de sa route égarée , Comme une longue flèche à la fin de son vol Fendait l'air résonnant à quelques pieds du sol , Dans ses deux pattes d'or emportant avec elle Un de ses chers petits à l'ombre sous son aile. L'oiseau comme étonné de l'aspect des humains, S'approcha d'eux ; Cédar éleva les deux mains Comme pour arrêter cet ami dans sa course , Et conjurer l'oiseau de lui montrer la source. Le fort vent de son vol effleura ses cheveux ; Mais l'oiseau s'éloigna sans entendre ses vœux. Us suivirent long-temps de colline en colline Son vol bas, jusqu'au bord où l'horizon décline, Et marchèrent plus seuls quand l'oiseau disparut. Le matin de ce jour un des jumeaux mourut ; L'autre mourut le soir. Faux sourires de joie Qui finit en sanglots et qu'une larme noie ! Cédar n'entendit pas mourir leurs souffles sourds , Seulement il srntit leurs corps froids et plus lourds, Et leurs tôles pendant du bras qui les supporte Battirent sur son cœur comme une chose morte. Son œil pétrifié sans pleurs les regarda ,
Et de son bras droit libre enlaçant Daïdha ,
Il s'enfuit emportant ses ïils morts et sa femme
Comme un spectre emportant les trois parts de son âme ,
Ou comme la victime échappée au boucher
Qui traîne dans son sang les lambeaux de sa chair.
Il courut au hasard jusqu'au bout de sa laisse , Tant que les nerfs tendus trompèrent sa faiblesse. Ces pas pressés, ce poids, ce fougueux mouvement, De ses maux à son âme ôtaient le sentiment. Quand son pied s'arrêta, ses forces succombèrent; Sur lui, de tout leur poids, ses fardeaux retombèrent. Daïdha de son sein sur le sable glissa ; Ses enfants sur son cœur, lui-même il s'affaissa. Précurseur de la mort dont il était l'image, Le sommeil sur ses yeux répandit son nuage, Et, de songes trompeurs abusant sa raison, De ruisseaux et de lacs inondait l'horizon.
Quand il se réveilla de cette léthargie, Le matin à ses sens rendait quelque énergie ; La nature lutta plus fo:te que la mort,
Son œil crut du désert apercevoir le bord.
« Oh ! lève-toi, dit-il, toi qui respire encore,
» Je vois les hauts palmiers tout noyés dans l'aurore !
» Les anges du Seigneur ont eu pitié de toi.
» — Me lever! me lever! dit la mère, et pourquoi?
» Ah ! tigre que je hais, plus que l'agneau sans tache
» Ne hait le nœud coulant qui le traîne à la hache ;
» Moi, me lever, te suivre et marcher sur tes pas !
» Ah! tu voudrais encor m'égarer, n'est-ce pas?
j> Tu voudrais , du désert m'infligeant les tortures ,
» Faire mourir de soif mes douces créatures ?
» Oh ! non, non, à mes bras le ciel les a rendus !
» Par ce cœur à jamais ils y sont défendus ,
» Tu ne les auras plus, monstre, qu'avec ma vie !
» Viens me les arracher, viens, mais je te défie!
» Dieu les protège ici contre tes cruautés,
» Il les a de tout mal dans ces lieux abrités.
» Vois comme ils sont heureux aux bords garnis de mousses
» Où leu s petites mains puisent des eaux si douces!
» Comme du nénuphar l'ombre les rafraîchit,
» Comme du citronnier le rameau qui fléchit
524 LV CHlfE D'UN ANGE.
» Roule à leurs pieds joueurs ses savoureuses pommes ! » Que de fleurs, que de miel, que de sucs, et de gommes » Distillent de l'écorcc ou pleuvent des rameaux, » Ou de la ruche pleine échappent en ruisseaux !... » Qu'il fait bon eu ces lieux, qu'un seul aspect offense ! » Que menace un seul mal! tigre, c'est ta présence !... * Et regardant Cédai avec ce long regard Où le délire ardent semble ronger un dard, Et reculant de lui sa tète renversée, Et des coups de sa main lui lançant sa pensée ; Pressant contre son cœur, hélas! ses enfants morts, Elle les dérobait dans les plis de son corps !
En vain des plus doux noms conjurant ce délire , Céda, cherchait ses yeux, leur parlait du sourire ; Ses plus tendres rpgards n'inspiraient que terreur. Elle n'avait pour lui que geste et cri d'horreur! Ah ! ce fut là le fond de son amer calice ! Dans la dernière goutte il but tout son supplice.
Dans ce sort à son sort par le trépas lié,
Son cœur fort jusque là s'était multiplié:
Mourir, mais en rendant son souille à ce qu'il aime ,
Laissait quelque-saveur à ses angoisses même!
S'en aller embrassés vers un plus doux séjour !
Cetle agonie encore eût été de l'amour !
Mais n'être plus connu de cet œil fixe et sombre ,
Du seul point lumineux qui restât dans son ombre !
~Se pouvoir rappeler du regard, de la voix,
Ce rayon dont l'amour l'inondait autrefois !
Frapper de sa parole une oreille de pierre,
Ne trouver qu'un abîme au fond de sa paupière !
Que dis-jc? être soudain devenu pour ses yeux
L'objet le plus étrange et le plus odieux !
La voir tendre les mains afin qu'on l'en délivre!
Ah ! c'est mourir cent fois par ce qui faisait vivre !
C'est voir le passé même échapper ! c'est sentir
Le cœur où s'appuyait le cœur s'anéantir !
A l'horrible luc.r de ce tourment suprême Cédar douta de lui , d'elle, de Dieu lui-même. Comme u;i liovim?. q i S::nî mourir tout sentiment , il. -28
526 LA CHUTE D'UN AiVGE.
Son âme eut du néant l'évanouissement.
Jl roula dans son gouffre écrasé sur ses pointes. Le cou plié, le pied en avant, les ma;ns jointes, Immobile il resta contemplant Daïdha, Et la merde douleur Ilots à {lois l'inonda. Quand il revint à lui pour marcher vers l'aurore, Il voulut dans ses bras la soulever encore ; Mais Daïdha nouant ses doigts comme attachés Aux maigres filaments d'arbustes desséchés , Et cramponnée au sol que mord sa dent farouche, De poussière et de sang se remplissait la bouche ; Et couvant contre lui ses enfants de son sein , Dans son amant, hélas! voyait leur assass'n. Il ne put l'arracher, trop faible, de la terre Où sa fureur cherchait une mort volontaire : En allant quêter seul au loin la goutte d'eau, En marchant plus léger sans son triple fardeau , Il espéra trouver la source poursuivie, Et devancer la mort en rapportant la vie.
Il partit vers la plage où l'espoir avait lui. Le sable du désert disparaissait sous lui.
Ainsi qu'un fossoyeur qui mesure une tombe ,
Et marche en enjambant la terre où son pied tombe ,
Les anges le voyaient arpenter à grands pas
Dans le deuil de son cœur le champ de son trépas.
Son ombre le suivait comme une aile cassée
Que traîne sur le sol la cigogne blessée.
Les pentes du désert par degrés s'abaissaient ;
Sous le sable déjà les pierres le blessaient;
Les têtes des palmiers d'une terre féconde
Sortaient de l'horizon comme des mâts de l'onde.
Sous le voile ondoyant de ses bords de roseaux
Le fleuve tout-à-coup lui déroula ses eaux.
Cet aspect lui rendit l'espérance et la force ;
D'un palmier séculaire il déchira l'écorce,
Sa main en large coupe en déplia les bords ;
Il descendit au fleuve, il y plongea son corps.
Ecumante au niveau de sa lèvre altérée ,
Montait la brise humide et la vague azurée.
Il détourna de l'eau sa bouche et son regard
Avant que Daïdha n'en eût goûté sa part;
Il en remplit l'écorce, et reprenant sa route
Tout tremblant que sa main n'en perdît une goutte ,
Il courut le corps droit, les deux mains en avant Kctrouva tous ses pas sur le terrain mouvant; Et de son amour mort voyant de loin le groupe, Dans ses mains en criant il éleva la coupe.
Hélas ! à cette voix nulle ne répondit !
Vers les bras qu'il tendait nul bras ne s'étendit.
Daïdlia sommeillait sur sa dernière couche.
L'air ne frémissait plus du souffle de sa bouche.
Le lézard s'approchait ; la mouche et la fourmi
Parcouraient librement son visage endormi;
Sur sa lèvre entr'ouverte on pouvait encor lire Le sourire insensé de son dernier délire. Les enfants en travers sur elle étaient couchés, Leurs visages charmants à son corps abouchés: On eût dit , à la fin d'une longue journée , Aux cris de ses enfants la mère retournée , En leur donnant le sein surprise de sommeil , Et dormant avec eux seule et nue au soleil!
A l'immobilité de ce funèbre groupe
Il reconnut la mort, et renversant la coupe,
Il regarda couler sa vie avec cette eau
Comme un désespéré son sang sous le couteau !
Puis se roulant aux pieds des êtres qu'il adore ,
Et frappant de ses poings sa poitrine sonore ,
Pour bondir au hasard bientôt se relevant,
Tel qu'un taureau qui fait de la poussière au vent,
Il ramassait du sable en sa main indignée ,
Et contre un ciel d'airain le lançant à poignée,
Comme l'insulte au front que l'on veut offenser,
Il eut voulu tenir son cœur pour le lancer !
« 0 terre ! criait-il , ô marâtre de l'homme !
» Sois maudite à jamais dans le nom qui te nomme !
» Dans tout grain de ton sable , et tout brin de gazon
» D'où la vie et l'esprit sortent comme un poison !
» Dans la sève de mort qui sous ta peau circule ,
» Dans l'onde qui t'abreuve et le feu qui te brûle,
» Dans l'air empoisonné que tu fais respirer
» A l'être ton jouet qui naît pour expirer!
» Dans ses os, dans sa chair, dans son sang, dans sa fibre,
» Où le sens du supplice est lo seul sens qui vibre!
» Où de la vie au sein les palpitations
» Ne sont de la douleur que les pulsations ! » Où l'homme, cet enfant d'outrageante ironie » Ne mesure son temps que par son agonie ! » Où ce souffle animé qui s'exhale un moment, » Ne se connaît esprit qu'à son gémissement ! » Tout être que de toi linconnu fait éclore » Gémit en l'arrivant, en s'en allant t'abhorre! u Nul homme ne se lève un jour sur son séant » Que pour frapper du pied et pleurer le néant! » Que maudite à jamais, qu'à jamais effacée , » Soit l'heure lamentable où je t'ai traversée ! » Que ta fange m'oublie et ne conserve pas » Une heure seulement la trace de mes pas ! » Que le vent qui te touche à regret de ses ailes, » De nos corps consumés disperse les parcdles! » Que sur ta face, ô terre! il ne reste de moi » Que l'imprécation que je jette sur toi !
Pour unique réponse à son mortel délire, L'air muet retentit d'un long éclat de rire. Derrière un monticule il vit de près surgir L es fronts de cinq géants et du traître Stagyr.
« Meurs, lui crièrent-ils, vile brute aux traits d'ange ï
» Ta force nous vainquit, mais !a fourbe nous venge.
» Laissons cette pâture aux chakals des déser.s ;
» Allons! nous sommes dieux et l'homme attend ses fers!»
Ils dirent : et tournant le dos ils disparurent.
Et leurs voix par degrés sur le désert moururent.
Cédar, dont leur mépris fut le dernier adieu ,
A cet excès d'horreur se dressa contre Dieu.
Tout l'univers tourna dans sa tête insensée :
Il n'eut plus qu'une soif, un but, une pensée,
Anéantir son âme et la jeter au vent.
Comme un gladiateur blessé se relevant,
Il cueillit sur les flancs des arides collines
Une immense moisson de ronces et d'épines,
Autour du groupe mort où son pied les roula
En bûcher circulaire il les accumula.
Dans ce cercle funèbre il s'enferma lui-même,
Et pour hymne de mort vomissant le blasphème,
Sur cet amas de ronce entassé lit sur lit
Il frappa le caillou dont le feu rejaillit ;
Puis prenant dans ses bras ses enfants et sa femme,
Ces trois morts sur le cœur il attendit la flamme!..
La flamme en serpentant dans l'énorme foyer
Que le veni du désert fit bientôt ondoyer,
Comme une mer qui monte au naufrage animée,
L'ensevelit vivant sous des flots de fumée.
L'édifice de feu par degré s'affaissa.
Du ciel sur cette flamme un esprit s'abaissa,
Et d'une aile irritée éparpillant la cendre :
a Va! descends, cria-t-il, toi qui voulus descendre !
» Mesure, esprit tombé, ta chute à ton remord !
» Dis le goût de la vie et celui de la mort !
» Tu ne remonteras au ciel qui te vit naître
» Que par les cent degrés de l'échelle de l'être,
» Et chacun en montant te brûlera le p;é;
» Et ton crime d'amour ne peut être expié
» Qu'après que celte cendre aux quatre vents senne ,
» Par le temps réunie et par Dieu ranimée ,
» Pour faire à ton esprit de nouveaux vêtements
» Aura repris ton corps ù tous lés éléments,
» Et , prêtant à ton âme une enveloppe neuve,
» Renouvelé neuf fois ta vie et ton épreuve;
„ A moins que le pardon, jus ice de l'amour, )> Ne descende vivant dans ce mortel séjour! »
L'ouragan à ces mots se levant sur la plaine Souffla sur le bûcher de toute son haleine, Et dispersa la cendre en pâles tourbillons Comme un semeur l'hiver la semence aux sillons. L'immobile désert sentit frémir sa poudre, L'Occident se couvrit de menace et de foudre ; Des nuages pesants pleins de tonnerre et d'eau Posèrent sur les monts comme un sombre fardeau , Et sur son front levé vers la céleste voûte, L'homme sentit pleuvoir une première goutte.
334 LA CIILTE D'U\ AXGE.