‹ La chute d'un ange (volume 2)Chapitre 18 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

200 LA CHLTK D'UN ANliK.

Sur ses yeux sans sommeil répandait un nuage. Nempbed aurait placé la mort entre elle et lui , Qu'elle eût couru plus vite où ce front avait lui. Son sexe de la femme avait l'imprévoyance, Son âge de l'enfant avait l'impatience ; llien n'avait combattu dans son âme un désir, Sa main n'avait qu'un geste : aspirer et saisir.

S'approchant doucement de son maître farouche Dont les bras nus pendaient en dehors de sa couche Elle arracha du doigt du tyran endormi L'anneau, signe sacré que connaissait Lakmi, Et que pour accomplir ses volontés sinistres Elle faisait briller à l'œil de ses ministres. Ce talisman suprême enfermé dans sa main, Des palais du mystère elle prend le chemin ; D'une torche enflammée elle éclaire sa route ; De degrés en degrés descend de voûte en voûte ,

Glisse sous les arceaux comme un songe léger, En laissant sur les murs son ombre voltiger ; Sous le dédale obscur d'immenses avenues S'enfonce à pas muets dans des ombres connues ; Terrasse, en leur montrant le signe révéré , Les eunuques, gardiens de ce cachot sacré ; Aux bourreaux étonnes défend avec mystère D'accomplir sur Cédar leur affreux ministère; Les écarte d'un geste, et, tremblant de respect, Pour la première fois se trouble à son aspect!

Le cachot de Cédar était dans les entrailles Des remparts épaissis par d'énormes murailles Qui protégeaient des dieux les sacrés monuments. Leurs mains avaient voûté ces massifs fondements Pour cacher aux regards dans les flancs de la terre L'abomination sous la nuit du mystère.

208 LA CHUTE D'IN âHGK.

Sous ces temples géants de granit et d'airain

Régnait dans le silence un monde souterrain;

Monde de l'imposture, où pour la tyrannie

La superstition exerçait son génie;

Des prodiges menteurs préparait les ressorts;

Torturait les vivants, engloutissait les morts;

Instruisait à la fourbe , initiait aux crimes ;

Sous le fer et le feu mutilait ses victimes:

Sol impur et profond où du monde infecté

Plongeait jusqu'aux enfers l'arche d'iniquité î Tout un peuple englouti dans ces antres funèbres Habitait sous les pieds ces sphères de ténèbres : Des desseins de Kemphed fourbes exécuteurs, Alchimistes, bourreaux, prêtres, mutilaleurs, Faux prophètes, devins, artisans d'imposture , Dans leurs fourneaux secrets profanant la nature, Décomposant à l'œil sous leurs coupables mains La sève de l'hysope et le sang des humains ; Se vouant sous la terre à d'éternelles veilles Pour imiter de Dieu les vivantes merveilles , Lutter avec le feu, l'onde, la terre et l'air, frapper avec la foudre et luire avec l'éclair.

DOUZIEME VïSION. 200

Les pierres de ces murs , en collines soudées , Pesaient l'une sur l'autre en blocs de vingt coudées. Sur leur large épaisseur sept chars auraient roulé , Et sous leur cintre immense un fleuve aurait coulé ; Un bras du fleuve aussi sous ces arches profondes Dans un lit souterrain faisait mugir ses ondes ; Du seuil de ce portique à son extrémité L'œil n'eût pas d'un flambeau distingué la clarté. Comme de grands rameaux partant d'un tronc immense , Des arches le coupaient de distance en distance , Et divergeant au loin sous le roc ténébreux En usages divers se divisaient entre eux.

L'une servait de rue aux gémissantes caves

Où les bourreaux divins mutilaient les esclaves.

De celle de Cédar illuminant le seuil ,

La torche de Lakmi plongea dans ce cercueil';

Sa lueur vacillante y glissa devant elle ,

Et du jeune captif éblouit la prunelle.

De légers pieds de femme approchaient : à ce bruit

Il regarda sans voir du milieu de sa nuit ;

Et Lakmi par l'amour naissant intimidée

Reculant vers la porte à plus d'une coudée , En revoyant ainsi cet être surhumain , Laissa glisser d'horreur la torche de sa main.

Il était enchaîné par de pesantes mailles

A d'énormes anneaux scellés dans les murailles;

Une ceinture aux flancs, à la nuque un collier,

Le rattachaient encore aux boucles du pilier;

Des bracelets de fer noués sur sa peau tendre

Empêchaient ses deux bras et ses pieds de s'étendre ,

Et laissaient seulement aux membres entravés

Assez de liberté pour joncher les pavés.

Comme un homme qui tombe abattu par la foudre,

Il était renversé sur le flanc dans la poudre.

Les chaînons de ses fers qu'il ne soulevait plus

Retombaient froids et lourds sur ses membres moulus.

Sur le dos de sa main à l'autre main croisée ,

Le visage au pavé sa tête était posée ;

Et ses cheveux épars, mêlés, souillés , tordus,

Flottaient en noirs flocons sur la terre épandus.

Tel qu'un homme en sursaut et dont le sang s'arrête,

Au bruit soudain d'un pas, il souleva la tête.

Etendant sous son corps son coude replié,

Il supporta son front dans ses doigts appuyé,

Et tourna lentement vers la pâle lumière

Son front tout ruisselant de l'eau de sa paupière.

Comme deux diamants, deux grosses gouttes d'eau

Brillèrent sur sa joue aux reflets du flambeau.

La douleur sans espoir peinte sur son visage,

Ce jour qu'il ne voyait qu'à travers un nuage ;

Ce morne abatlement donnait à sa beauté

La majesté du marbre et l'immobiliié;

De l'ange de la tombe on eût dit la statue.

La clarté pas à pis pénétra dans sa vue ;

La figure debout de la fille des dieux

Avec le jour entrait plus claire dans ses yeux :

Ses traits d'étonnement s'imprégnant à mesure,

Ses paupières s'ouvraient pour mieux voir la figure;

Et sa lèvre aspirant cette apparition,

Palpitait de surprise et d'admiration.

Lakmi le regardait dans le même silence, Comme un être indécis dont l'audace balance

Et qui craint de troubler le charme par sa voix. En voyant ruisseler des pleurs entre ses doigts , «'une douleur divine en contemplant l'image Celle douleur d'autrui passait sur sou visage; ' Et sans savoir en soi quelle source coulait, " De chacun de ses yeux une onde ruisselai!. Tels en se pénétrant d'un regard plein de charmes les yeux de deux enfants se font mouler les larmes

Cédar en découvrant ces signes de pitié

Sentait changer sa haine en muette amitié

Dans les traits de takmi, femme, enfant, démon, anffe

De terreur et d'attraits mystérieux mélange,

Son regard sur ce front dont l'éclat ravissait '

>'e pouvait démêler ce qui le repoussait:

De la couleuvre ainsi que sous l'onde on admire

E'horreur retient la main que la couleur attire. J's resièrent ainsi long-temps silencieux,

Tantôt se regardant , tantôt baissant les yeux ; Enfin , Lakmi cherchant dans le fond de son âme Tout ce qu'a de plus doux un son de voix de femme, Accent que la pitié brisait de sa langueur Et qui tremblait déjà du tremblement du cœur :

« 0 fils d'Adonaï , génie , ange sans aile !

» Dont les pleurs font pleurer ! qui pleures-tu ? dit-elle.

» Pourquoi détournes-tu tes yeux puissants des miens?

« Ne briserais-tu pas d'un désir tes liens?

» Le ciel n'a-t-il pas mis dans ta mâle poitrine

» Une force semblable à ta beauté divine ?

x Et si tu te levais libre sur ton séant ,

» Ne passerais-tu pas de l'épaule un géant ?

» N'écraserais-tu pas un dieu dans chaque étreinte?

» Toi , dont l'œil est amour et dont le bras est crainte ?

)> Oh ! ces vers de la terre ont enchaîné leur roi î

» Pourquoi me regarder de ce regard d'effroi ? » Cédar ! si c'est ton nom , si l'humble créature » Peut prononcer ce nom ?ans souiller ta nature,

» Pourquoi , sous mon regard , ce geste de stupeur? » C'est à toi de parler, c'est à moi d'avoir peur !

» Va , de tes oppresseurs je ne suis que l'esclave ,

» Mais l'esclave affranchi qui les trompe et les brave !

» Confidente, instrument du vil tyran des dieux,

» Quoique enfant, sous son nom je règne dans ces lieux.

» Au seul nom de Lakmi tout tremble ou tout s'incline;

» Ce que mon front séduit , mon esprit le domine.

» Mon amour est le ciel , ma haine est le trépas !

» Tout ordre cède au mien , tout seuil s'ouvre à mes pas;

» Je suis du roi des dieux le regard et l'oreille.

» Quand il parle, j'entends; pendant qu'il dort, je veille.

» J'ai son sceptre et sa vie entre mes faibles mains.

» Cet anneau du palais m'ouvre tous les chemins ;

» Je l'ai du doigt divin enlevé tout à l'heure,

» Pour porter un rayon dans ta sombre demeure ,

» Et détourner le fer déjà levé sur toi.

» Je ne sais quel instinct criait d'horreur en moi;

» Je ne sais à tes pieds quelle main m'a poussée ,

» Ni pourquoi j'entendais tes cris dans ma pensée?

» Mais Lakmi pour te voir marcherait sur le feu,

» Croirait en te sauvant sauver bien plus qu'un dieu!

» Oh! ne repousse pas l'enfant qui te protège! » Dans sa folle amitié ne rêve pas un piège. » Ce cœur qui n'a jamais palpité que pour soi , » Infidèle à tout autre est sincère pour toi. » D'un coup d'oeil à ton sort mon âme est asservie. » J'exposerais ce cœur pour préserver ta vie ! » Un mot doux de ta lèvre , un rayon de tes yeux » Me récompenserait de la perte des cieux ! » Si jamais tu disais : Lakmi , sois mon esclave ! » Oh ! ma gloire serait de porter ton entrave ! >» Mon génie abaissé s'élèverait en moi, , , » Et peut-être des dieux, captif, te ferait roi!

» Oh! pourquoi pleures-tu, la tète ainsi baissée:' » Toi pleurer ! homme dieu , plus beau qu'une pensée ! » Toi pleurer! Oh! dis-moi ce que pleurent tes yeux? » Est-ce la liberté ? la lumière des cieux ?

v Les libres horizons où s'égarait ta course?

» Les rameaux des forêts, la fraîcheur de la source?

» Ces dômes murmurants où tes pas habitaient,

» Où t'embaumaient les fleurs, où les oiseaux chantaient0

» Va ! je puis d'un seul mot, dans bien d'autres demeures ,

a Rendre à tes yeux ravis bien plus que tu ne pleures!

» Mais dis-moi seulement!... » Cédar la regarda :

« —Trompeuse illusion! ombre de Daïdha!

» Toi dont le front d'enfant à mes sens la rappelle

» Comme un son de sa voix et comme un rêve d'elle!

y As-tu , céleste enfant , voulu lui ressembler

» Pour m'envenimer L'âme ou pour me consoler?

» Mais sa candeur naïve est-elle sur ta bouche?

» Tu dis, fille des dieux, que mou destin te touche?

» Tu demandes au fond de cet enfer des dieux

» Ce que roule mon cœur, ce que pleurent mes yeux?

» Non , ce n'est pas le jour levé sur la colline ,

» Ni l'air pur des déserts qui manque à ma poitrine,

» Ni l'espace sans murs, libre à mes pas errants,

» Ni les bois, ni les fleurs, ni les eaux des torrents j

DOl Zlîi.ME VISION. 217

» C'est elle ! Daïdha , que les dieux m'ont ravie!

» Mon jour est son regard, son haleine est ma vie!

» Mon espace est l'empreinte où s'impriment ses pas!

» Mon empire est son cœur, et mes cieux sont ses tiras !

» Ah ! si tu me la rends, je te croirai sincère !

» Tes dieux seront mes dieux !... Cédar sera ton frère ! n

En lui parlant ainsi, levé sur son séant Et secouant ses fers de son bras suppliant, Cédar dans chaque mot semblait darder son âme. Lakmi sentit monter sa colère de femme ; Ce frénétique amour pour une autre beauté Fit jaillir de son cœur l'instinct de cruauté : Dans son amour jaloux, par l'amour offensée, Avilir Daïdha fut sa vague pensée!

« Oui, je te la rendrai , se dit-elle tout bas , » Rebut souillé des dieux que tu ne voudras pas l » Mais se mordant la lèvre et dévorant sa rage, Son astuce soudain composa son visage; Et d'un sourire amer cachant le pli moqueur, Elle attendrit sa voix comme on parle du cœur : « Te la rendre, ô Cédar! Hélas! que ne le puis-jc? il. I!)

248 LA CnLTE D'UN ANGE.

« Mais est-il pour Lakmi d'impossible prodige?

» Si , versant une fois tout ton cœur dans le mien ,

» Tu fais de mes conseils ton unique entretien ,

» Qui sait? peut-être? un jour?... L'amitié d'une femme

>. Pour les infortunés est une seconde âme!

» Mais écarte à présent ce songe de tes yeux :

» Elle vit réservée aux caresses des dieux ;

» Mille amoureuses mains vont essuyer ses larmes.

» Les merveilles des doigts embellissent ses charmes;

)> Cent esclaves chargés de tromper ses loisirs

» Pour les prévenir tous éveillent ses désirs.

» De ses maîtres ravis sa beauté l'a fait reine;

» Dans ces enivrements dont le torrent l'entraîne,

» On ne laissera pas à ses yeux pleins de pleurs

» Le loisir seulement de pleurer ses douleurs! »

Elle lut dans les yeux de Cédar que la lame De ces mots aiguisés pénétrait dans son âme, Et que de Daïdha l'inconstance et l'oubli Passaient comme un soupçon sur ce beau front pâli.

Pour laisser ce serpent glisse dans sa poitrine

Mordre seul en secret ce cœur qu'il envenime ,

Sa ruse se hâta de changer de discours :

« Oh ! que longues les nuits ! Oh ! que tristes les jours

» Pour l'habitant captif de cette nuit immonde

» Rongeant son cœur saignant, sans qu'un cœur lui réponde !

» Cédar! survivras-tu dans cet enfer vivant?

» Ah! laisse-moi venir t'y consoler souvent!

» Laisse-moi, quand Nemphed fermera sa paupière,

« Muette à tes côtés m'asseoir sur cette pierre ,

» Envelopper ton front de ma tendre pitié;

» De tes fers, de tes maux réclamer la moitié,

» Te dire tous les pas faits vers ta délivrance,

» Et n'étant pas ta joie, être ton espérance ! >»

Ici la vérité lui donnant son accent

Prêtait à sa voix molle un charme attendrissant.

De l'âme de Cédar cette voix prit la route.

De larme dans ses yeux il vit luire une goutte ;

Convaincu par ces pleurs , son regard s'attendrit.

Assise auprès de lui, dans l'ombre elle reprit :

220 LA CIIl TE D'UN ANGE.

« L'étoile de la nuit n'incline pas encore ;

)> Longue sera la veille entre l'heure et l'aurore ;

)> Mais le jour ne doit pas me surprendre en ces lieux :

» Tout soupçon est un crime au cœur du roi des dieux.

» Profitons des moments que leur sommeil nous donne.

)) 0 céleste étranger qu'un mystère environne ,

» Si tu veux accepter mon dévoûment ami ,

» Eclaire en lui parlant les doutes de Lakmi ;

» Dis-moi ton nom divin parmi les créatures ,

» Raconte à mon esprit tes tristes aventures,

» De tes jours peu nombreux monte et descends le cours ;

» Dis-moi ton ciel, la vie, et surtout tes amours !

» Ouvre-moi les secrets de ta mélancolie

» Comme le lys son urne au doigt qui le déplie:

» Tout ce que tu diras tombera dans mon sein

>rSans bruit, comme une pluie au milieu d'un bassin ,

» Et n'en fera jaillir, quoique je la retienne,

» Qu'un peu d'eau de mon cœur qui se mêle à la tienne! »

Emu par ce langage et par ce son de voix , Cédar, sentant tomber des gout'.es sur ses doigts,

De la séduciion d'une pitié si tendre,

Vaincu par le malheur, cessa de se défendre,

Et le front tristement sur ses mains appuyé,

Par le vent de la nuit l'œil souvent essuyé ,

D'un son de voix tremblant que brisait sa mémoire

Il lui fit de son cœur la merveilleuse histoire;

Depuis le premier jour où né de l'inconnu

Sous les cèdres divins il s'était trouvé nu ,

Où voyant sous ses yeux une autre créature,

L'amour avait en lui complété sa nature ;

Son indomptable instinct vers la fleur de beauté ,

Ses combats, ses amours et sa captivité ;

Les troupeaux de Ségor gardés sur les collines ,

De la vierge et de lui les rencontres divines ,

D'amour et de pitié ces fruits charmants éclos,

Le courroux des pasteurs , sa chute dans les flots ;

De la tour de la Faim Daïdha délivrée

S'cnfuyant avec lui vers une autre contrée ;

Ce vieillard du rocher, père mystérieux,

De leur ûme au grand jour ouvrant les faibles yeux ;

De son livre divin les voix au regard peintes,

Réveillant dans l'esprit des mémoires éteintes,

222 la r.nuTE d'un ange.

Et rappelant au dieu que l'impie a quitté Le monde enseveli dans son in:quité ; Leurs jours délicieux dans C3t Eden cHcstc, Le char volant des dieux... Elle savait le reste.

A ces touchants récits ivre d'attention , Lakmi laissait son sein sans respiration. Vers l'être merveilleux la figure penchée, Aux lèvres de Cédar la prunelle attachée, S'étonnant, frissonnant, admirant tour à tour, Par chacun de ses sens elle aspirait l'amour. Elle voyait grandir et splendir à mesure Du céleste captif la touchante figure.

Chaque mot dans son cœur l'enfonçait plus avant Elle plongeait en lui son œil noir et rêvant. Comme après l'avoir lue on relit une page , Elle l'interrompait au plus tendre passage, Et lui faisait redire en recueillant sa voix

Des choses et des mots déjà redits cent fois , De ses amours surtout la naissance et l'extase, Comme après l'avoir bu l'on égoutte le vase.

Elle voulait savoir par quel attrait vainqueur

Daïdha de Cédar avait conquis le cœur,

Quels mots elle trouvait pour enchaîner son âme ;

Ce qui l'avait ravi dans sa beauté de femme ;

Et si son cœur, toujours d'un môme amour rempli ,

N'avait jamais trouvé la langueur ou l'oubli.

Sa bouche sans haleine attendait la réponse ,

Comme un mourant attend le glaive qu'on enfonce.

A ces tendres élans d'ineffab!es amours

Toujours coulant du cœur et débordant toujours,

Amours dont jusque là son esprit , même en songe ,

N'avait vu chez les dieux que le hideux mensonge ,

Et dont en ces récits la chaste expression

Lui semblait d'autres sens la révélation ,

Un nuage passait sur sa vue éblouie ;

Ses oreilles tintaient ; son âme évanouie

De honte et de désir dans son sein rougissait,

Et de jaloux transports tout son cœur bondissait.

~2i 'A CUITE DT\ wr.r.

L'aogélique miroir lui montrait tous ses vices ; Et ses yeux comparant ses impures délices A cet amour céleste à ses sens inconnu , Pour la première fois voyaient son âme à nu. Respirant l'air divin de ce magique monde , Elle sentait l'horreur de sa nature immonde; Et, comme d'un feu pur un impur aliment, Son cœur purifie montait en s 'enflammant. Sous ce regard si pur elle sondait sa fange , Et se sentait trop bas pour ce commerce d'ange.

Mais malgré sa nature et son abaissement Cet ange l'attirait d'un invincible aimant. Elle éprouvait du cœur le supplice suprême : Adorer, sans pouvoir monter à ce qu'on aime Oh! si devant Cédar ce soin se fût ouvert, Quel gouffre de l'enfer il aurait découvert ! Délire, abattement, jalousie , amour, rage ; Mais ce masque d'enfant dérobait ce visage,

Et sous ces traits empreints d'apparente pitié , Son œil n'apercevait qu'innocente amitié.

A travers le réseau d'une étroite fenêtre , La blancheur du matin qui commençait à naître Interrompit trop tôt ces secrets entretiens. Lakmi s'enfuit, trompant l'œil fermé des gardiens. Avant que le sommeil qui pesait sur sa couche Eût du maître des dieux quitté le front farouche , De son pas sur la soie assoupissant le bruit, Elle prit à ses pieds sa place de la nuit ; Et remettant l'anneau tremblante au doigt suprême , Feignit en méditant de dormir elle-même.

TREIZIÈME ÏISIOK.

Mais sous ses yeux fermés son cœur ne dormait pas. Elle eût rêvé Cédar sous la main du trépas. L'amour qui l'embrasait pour le céleste esclave Dans ses veines d'enfant roulait des flots de lave. Sa tempe dans son front ne pouvait s'assoupir , Sa respiration n'était qu'un long soupir.

il. 20

La place où son regard était tombé sur elle

Brûlait sa peau dans l'ombre en ardente étincelle.

Le silence muet était plein de sa voix.

L'heure immense et sans tin semblait couler cent fois.

De l'aurore à la nuit son attente insensée

îs'eùt voulu comme un point faire qu'une pensée

Tour dévorer l'absence , et de la nuit au jour

Éterniser l'espace ainsi que son amour !

En vain à ses genoux ses esclaves tremblantes

Essayaient d'amuser ses heures indolentes,

Adoraient de son front la naissante beauté,

Relevaient par l'orgueil la fade volupté ,

Lui parlaient à genoux du pouvoir de ses charmes ,

Briguaient sa confidence et pleuraient de ses larmes ;

En vain Nemphed , jaloux de devancer ses vœux,

Passait sur son beau front la main dans ses cheveux ;

Et sur ses traits charmants découvrant un nuage,

Lui demandait quel songe attristait son visage.

Toute sa vie avait coulé dans un regard ;

Elle se retirait de la foule , à l'écart ,

Elle cherchait la nuit des arbres les plus sombres.

Le cèdre pour ses pas n'avait plus assez d'ombres ;

Seule elle s'enfonçait sous leurs mornes rameaux, Les quittait pour s'asseoir pensive au bord des eaux , Regardait tout le jour, dans ses bassins de marbre, Flotter le nénuphar, tomber la feuille d'arbre , Écoutait fuir la brise ou la source pleurer; Mais en nul lieu long-temps ne pouvait demeurer , Et d'un instinct sans but secrètement poussée , Changeait à chaque instant de place et de pensée. Les spectacles divins , les féroces plaisirs Dont ses regards cruels avaient fait ses loisirs , Ne divertissaient plus sa morne léthargie; Son cœur se détournait des horreurs de l'orgie : On eût dit qu'un rayon qui décolorait tout Lui faisait prendre enfin ses forfaits en dégoût. En voyant ces titans , monstres à face humaine , Son adoration se transformait en haine.

Si la foudre avait pu s'enflammer à sa voix , Son mépris les aurait écrasés à la fois ! Complice involontaire, elle exécrait leurs crimes, Détournait ses regards ou plaignait leurs victimes: Du moment où ce cœur flétri venait d'aimer , Un germe de vertu semblait s'y ranimer,

El le dégoût du vice à défaut d'innocence Venait régénérer cette coupable enfance.

Mais haïssant les dieux, trop faible pour frapper, Son dernier vice au moins était de les tromper : Elle leur dérobait son cœur comme un mystère.

Chaque fois que la nuit enveloppait la terre , Des cachots de Cédar reprenant le chemin , Elle disparaissait la lampe dans la main, Et venait savourer, jusqu'à la blanche aurore , La contemplation de l'être qu'elle adore. Chaque absence d'un jour le lui rendait plus cher. Son cœur fondait en elle avant de l'approcher. Un mélange confus de respect, de tendresse, Ralentissait son pas pressé par son ivresse ; Et debout devant lui , le front baissé, sans voix , Elle avait aussi peur que la première fois. Elle admirait de loin , dans sa morne attitude, Ces membres à leurs fers plies par l'habitude , Ce corps qui tressaillait aux reflets du flambeau , Comme un dieu rajeuni qui sort de son tombeau ; Ce front qu'ennoblissait sa tristesse divine;

Ce cou penché, ces bras, cette mule poitrine ,

Où le duvet naissant de l'homme à son été

Relevait de la peau le marbre velouté ;

Et l'éclair de ses yeux voilés par la paupière,

Dont la splendeur humide aurait fondu la pierre !

Et ses lèvres s'ouvrant en volutes de lis

Dont la mélancolie attendrissait les plis;

Et n'osant le toucher de ses lèvres de femme ,

De ses baisers craintifs le couvrait dans son âme.

Jusqu'à ce que Cédar eût daigné lui parler, Elle restait ainsi muette à contempler : Telle du fond des nuits d'où son amour l'attire Cherchant le beau pasteur fils mortel deCynire, La lune se penchant sur son Endymion S'enveloppait d'amour, d'extase et de rayon !

Mais le divin captif dont cette amitié tendre Amollissait le cœur heureux de se détendre, Et qui dans cet enfant sur les chemins couché Ne voyait qu'un ami de son malheur touché , Par son propre malheur s'amollissant lui-même,

Impatient d'avoir un mot sur ce qu'il aime ,

De sentir dans sa nuit un rayon de pitié,

Commençait à livrer son âme à l'amitié.

Sans soupçon de l'amour sous cet âge modeste ,

Plus près, pour mieux l'entendre il l'attirait du geste;

Avec impatience il attendait le soir;

Sur les fers de ses pieds il la faisait asseoir.

Tendant qu'elle parlait il sentait son haleine ;

Ses doigts distraits jouaient dans ses boucles d'ébènc ;

Oublieux de son sexe , il n'apercevait pas

Le trouble dont Lakmi frissonnait sous son bras :

Son cœur attribuait à sa pitié naïve

Le soupir qui coupait sa parole craintive ,

De sa voix qui changeait le faible et tendre son ,

Et de ses doigts glacés l'étreinte et le frisson.

L'enfant en devenait plus cher à sa détresse.

Elle le consolait avec tant de tendresse,

Elle confondait tant dans ces longs entretiens

Sa pensée à la sienne et ses soupirs aux siens ,

Qu'elle était devenue en sa morne demeure

Le seul doux intérêt qui lui fit compter l'heure :

L'amitié naît si vite au cœur des malheureux !

Des gestes familiers déjà régnaient entre eux ;

Quelquefois il penchait son front sur son épaule

Comme un bras fort de chône appuyé sur un saule,

Et laissait en silence égoulter dans son sein

Les pleurs ds son amour dont son œil était plein.

Pour la pauvre Lakmi voluptueux supplice !

Comme un lys qui se fane entr'ouvre son calice

Pour aspirer la brise et pour boire sans bruit

Les gouttes de sa soif que lui verse la nuit,

Elle sentait couler jusqu'au fond de son âme

Cette eau que lui versait l'amour d'une autre femme ;

Et de rage et d'amour tressaillant à la fois ,

De sa lèvre en secret la buvait sur ses doigts !

Chaque nuit resserrait cette amitié suprême ; Et quelquefois Lakmi se trompant elle-même , Dans l'innocent plaisir que Cédar éprouvait Croyait sentir un peu l'amour qu'elle y rêvait f Elle quittait ses pieds mourante de tendresse, Et brûlait tout un jour du feu d'une caresse.

Une nuit que Cédar d'un ton plus languissant De l'amour à sa voix avait donné l'accent , Et dans l'illusion dont l'erreur le domine Serré d'un geste étroit l'enfant sur sa poitrine, Lakmi, qu'éblouissait sa folle passion , Crut sentir son triomphe à cette pression. Un cri, de son bonheur trahissant le mystère, De son cœur éclaté jaillit involontaire. Vers le divin visage elle leva son front , S'éblouit de ses yeux, et d'un élan plus prompt Que l'élan de l'abeille à la fleur qu'elle vide, Aux lèvres de Cédar colla sa lèvre avide... « Ah ! le feu de mon âme à la tienne enfin prend ! » Cédar! s'écria-t-elle; enfin il me comprend ! » Mais lui comme un serpent qu'avec horreur on touche, D'un geste de dégoût l'écartant de sa bouche , Et retirant soudain ses membres repliés , La fit tomber à terre et rouler à ses pies ; Et froissant de dédain sa superbe paupière , La regarda d'en haut ramper dans la poussière.

L'humiliation, l'horreur, l'élonnement,

Les frappèrent tous deux de silence un moment;

Tel qu'après un éclair échappé d'un nuage ,

Un silence interrompt ou précède l'orage.

Mais Lakmi reprenant sa ruse avec ses sens ,

La première à la fin retrouva des accents ,

Et pour baiser ses pieds se traînant humble et douce

Comme un chien qui revient au pied qui le repousse ,

Et craintive enlaçant ses jambes dans ses bras,

Levant sa joue en pleurs et lui parlant d'en bas :

« Etre dont le mépris sous ton œil me terrasse ,

» Pour le crime d'aimer n'auras-tu pas de grâce ?

» Si je t'ai profané par un tendre forfait ,

i> Ce crime de l'amour est-ce moi qui l'ai fait ?

» Oui , malgré moi ma bouche a trahi ma pensée !

» Oui, mon souffle a terni ta splendeur offensée !

» Je devais le savoir , le ciel est entre nous !

» Les mortels ne devraient te parler qu'à genoux.

i> Je devais à jamais étouffer dans cette âme

» Cet amour dont un geste a révélé la flamme ;

» Et comme le charbon dans la main renfermé,

» Ne découvrir mon cœur qu'en cendre consumé !

» Mais n 'as-tu pas toi-même au sein de Ion esclave

» Encourage du cœur cet amour qui te brave?

» N'as-tu pas relevé son front humilié

» Pendant qu'elle mettait sa tète sous ton pié ?

» Sur tes genoux sacrés ne l'as-lu pas assise?

» N'as-tu pas rassuré sa tendresse indécise?

» Attendri ta voix mâle, et sur son pauvre corps

m De tes cheveux divins laissé flotter les bords?...

» N'as-tu pas approché de ton front qu'elle adore

» Ce cœur où l'étincelle était dormante encore ?

>; Ne l'as-tu pas soufflée à ton souffle de dieu?

» Est-ce ma faute , oh dis ! si la paille a pris feu ?

» Si ton divin regard qui consumerait l'ange

» En tombant sur la terre a consumé ma fange ?

» Tout mon crime, ô Cédar! c'est toi qui l'as commis!

» Mais moi, je l'expirai d'un cœur humble et soumis.

» Frappe-moi! punis-moi du culte qui m'embrase !

» Je bénirai ton pied si c'est lui qui m'écrase !

» J'adore; ai de toi jusques à ton mépris !

» Esclave sans espoir, je servirai sans prix ;

» Je briserai moi-même au fond de ma poitrine

» Ce cœur qui profana ta pureté divine.

» Commme de l'arbre d'or le ver rouge le fruit,

» Sans que l'oreille même en entende le bruit !

» A quelque abaissement que ton cœur me ravale ,

» Je mettrai mon orgueil à servir ma rivale!

» De mes mains , pour tes yeux , j'ornerai ses appas !

» Je serai devant toi le tapis de ses pas!

» Je t'en entretiendrai pour tromper Ion attente ;

j) Tu me diras : je l'aime , et je serai contente!

» Je trouverai ma joie où d'autres ont leurs morts.

» Mais ne me chasse pas de l'ombre de ton corps ;

» N'écrase pas du pied ta rampante couleuvre ! !..

» Laisse-moi de ta fuite achever tout bas l'œuvre ;

» Ronger comme un lézard les murs de cette tour,

» Te rendre à la lumière , aux déserts, à l'amour !

» Et de tes fers tombés brise après ton esclave,

» Comme on jette la lime en dépouillant l'entrave !... »

En lui parlant ainsi , ses bras nus enlaçaient Les jambes de Cédar que ses lèvres pressaient ; Dans le double ruisseau de ses larmes brûlantes

250 LA CniJTE D'CN ANGE.

De ses pieds enchaînés il trempait les deux plantes. A ce feint repentir son courroux s'amortit.

«Sors en paix, pauvre enfant! n dit-il. Ellesortit

Elle sortit, non pas telle qu'en sa présence La ruse avait courbé sa fausse complaisance , Mais le cœur bouillonnant de cet excès d'affront , Précipitant sa marche et redressant le front. Ivre de désespoir, d'amour, de jalousie, En mots entrecoupés semant sa frénésie : r Non, non, tu m'aimeras, disait-elle en montant ; » Tu m'aimeras, cruel , ne fût-ce qu'un instant î

» Quand je devrais mourir de son baiser suprême ,

» Je saurai quel bonheur il donne à ce qu'il aime !

» Cet amour refusé, je le déroberai !

» Si je tombe... en tes bras du moins je tomberai !

» Ta n'échapperas pas au feu qui me dévore.

» Périsse avec Lakmi ce palais qu'elle abhorre !

» Que ces cruels titans s'entregorgent entre eux !

3) Que l'enfer montre au ciel leurs mystères affreux !

» Que dans ses fondements leur Babel s'enfouisse !

» Pourvu que mon bonheur précède leur supplice ,

» Et que Lakmi mêlant sa joie à leur trépas

» Empoi te dans la mort son rêve entre ses bras ! »

Mais le palais des dieux était mouvant d'intrigues , Et Nemphed surveillait de l'œil toutes ces brigues. A son regard partout de pièges occupé, Les complots d'Asrafiel n'avaient pas échappé. Il avait attendu que sa ruse plus mûre Découvrît mieux au coup le défaut de l'armure ; Mais ses yeux avaient vu les signes précurseurs. Il fallait sous ses coups tomber sans défenseurs , Ou de ce furieux prévenant la colère, Avant le bras levé lui donner le salaire. Après un court sommeil dans la terreur dormi , Sur ses genoux tremblants il attira Lakmi : « Que l'œuf de mon courroux soit couvé dans ton âme » Toi qui d'un sûr trépas couvres de Heurs la lame ! » Belle enfant, dont le front masque si bien la mort , » Nuage du matin où mon tonnerre dort ! » Que ce secret divin meure dans ta poitrine :

ii. 21

» Asraficl a creusé sous nos pas une iniuc.

» Si tu n'étouffes pas la mèche clans sa main ,

» Mon empire et Lakmi seront à lui demain.

» Serendyb et Znaïm sont des fils de sa trame ;

» Ma vengeance ne sait où reposer mon âme.

» Contre les dieux et lui si je lève le bras ,

» Ma menace impuissante assure mon trépas ;

» L'arme qu'empruntera ma main contre ce traître ,

» Contre mon propre sein se tournera peut-être.

» Dans ce péril suprême il n'est qu'un seul salut:

» Te jeter, belle enfant, entre l'œil et le but,

» Vers l'amour un moment attirer sa pensée ,

» De tes bras faire un piège à cette âme insensée ;

» Et pendant qu'il prendra ses yeux à tes appas ,

» Etonner ses amis par son soudain trépas.

» Un de ses û's coupés, toute la trame coule ,

>» Sa force donne seule audace à cette foule.

» Lui tombé , leur complot est sans âme ; et les dieux

» Me chercheront en vain un rival dans les cieux.

» Mon trône raffermi pèsera sur leur tète.

» Vengeance de Xemphed, au signal es-tu prèle?

» Des venins de l'aspic as-tu rempli ton sein?

» Ce soir, pour déguiser mon perfide dessein ,

» J'ai préparé pour eux la plus divine orgie

» Dont la voûte du ciel se soit jamais rougie.

» Pour laisser un moment leurs complots respirer ,

» D'une ivresse de dieux je veux les enivrer.

» Pendant qu'anéantis de lubriques extases,

» Ces monstres de l'ivresse égoutteront les vases,

» Toi , le front rayonnant de la beauié du ciel,

» Dans tes bras enlacé fais languir Asrafiel ;

» Et du poison subtil que ta main sait dissoudre ,

» Frappe entre deux soupirs son cœur comme la foudre !

» J'aurai l'œil à ton œuvre : au cri qu'il jettera ,

» De mon sein endormi la foudre jaillira ;

3) Ses complices surpris et se craignant l'un l'autre

» Rouleront dans la lie où l'ivresse les vautre.

» Ces démons écrasés reconnaîtront leur dieu ;

» Laisse-moi! tu comprends : va ! la foudre est au feu. »

Lakmi , comme un serpent privé , qui des muins glisse,

De l'infernal dessein feignit d'être complice ;

Sur sa lèvre muette elle posa deux doigts,

Son cœur se souleva de son sein comme un poids.

244 LA CULTE D'Uli ANGE,

Et du combat des dieux l'épouvantable image D'une secrète joie éclaira son visage.

Elle sortit soudain ; mais elle n'alla pas Aux pïéges de la nuit préparer ses appas, Et comme une Lais qui se fie à ses armes , Eaire aiguiser par l'art l'aiguillon de ses charmes ; D'un pas dissimulé , négligent et distrait , Elle alla rencontrer Asrafiel en secret :

« 0 le plus beau des dieux ! roi du cœur, lui dit-elle,

» Je suis l'heure du trône ou ton heure morte'le î

» Xemphed cette nuit même a juré ton trépas.

» Tu devais sur mon cœur le trouver dans mes bras ,

d L'imbécile vieillard qui n'ose te combattre ,

» Par la main d'un enfant avait voulu l'abattre ;

» Mais d; ns son piège impur lui-même il se prendra ,

» Mais l'arme qu'il saisit de lui te défendra :

» Lakmi, de ta beauté secrètement ravie,

» T'adore , et pour sauver tes jours l'offre sa vie.

» Ces jours n'ont qu'un soleil, si tu ne le préviens;

» Mets dans le crime enfin tes pas devant les siens.

« Trompe ce vil forfait qu'avec peine il soulève,

» Marche pendant qu'il dort ! frappe pendant qu'il rêve ! » Je m'offre pour guider et pour tenter tes pas : » Sois ma vie, Asrafiel! je serai ton trépas!

» Au coup qu'il faut porter prépare tes complices. » Que leurs cœurs vigilants se sèvrent de délices. » Cette nuit au moment où le tyran des dieux » Pour m'indiquer ta mort m'appellera des yeux, » Foudroyé du poison préparé pour toi-même, » La pâleur de la mort sera son diadème. » Son cadavre à les pieds tombera devant toi ! » Silence ! audace ! amour ! un enfant l'a fait roi !... »

Asrafiel étonné la vit fuir sans attendre Le mot qu'à son regard l'effroi semblait suspendre ! « Insidieux serpent ! reptile impur! dit-il , » Poignard empoisonné dont la ruse est le fil ! » Traîtresse qui faillit entre les mains d'un traître ! » Ver qui pique le cœur ! chienne qui mord son maître ! » Oui , je te laisserai de ton infâme dard )> Vibrer tous les poisons qui sont dans Ion regard,

2'«G LA CHLTr D'CJN ANGE.

» Rampe pour moi, serpent qui dans mes pied.-; s'enlace

» Au trône où je prétends conduis-moi, fais-moi place !

» Mais ne crois pas, perfide, y monter sur mes pas.

» Toi seuîey monteras, femme aux divins appas !

» De toutes ces grandeurs que ce grand jour m'apprête,

» Une femme sera la plus chère conquête !

» Ses bras seront mon trône, et toi mon marche-pied !

» Oui, je t'aplatirai, vil scorpion, sous mon pied !

» Et comme le frelon sur le miel qu'il exprime ,

» Va , je veux en montant t'écraser sur ton crime !»

Mais Lakmi déjà loin et sans penser à lui ,

La riTgc dans le cœur, dans- la foule avait fui. > * <■

Auprès de Daïdha furtivement conduite , Dans ce palais des pleurs en mystère introduite, L'amante infortunée était devant ses yeux. Transformant à son gré son front insidieux , Lakmi la contemplait sans dire une parole ,

De ce regard de sœur qui plonge et qui console; Et donnant à sa lèvre un doux pli de pitié , Semblait de celte peine aspirer la moitié.

A des fruits adorés, à son amant ravie, Mais dans un lieu divin en déesse servie, Daïdha n'était plus la naïve beauté , Dont les longs cheveux noirs paraient la nudité. De ses membres captifs magnifiques entraves, L'or , la soie et l'argent tissés par ses esclaves , En plis voluptueux répandus sur son corps , De ses pieds embaumés venaient baiser les bords. Des ondes de saphirs , de perles et de pierres , Ruisselaient de sa tête en splendides rivières , Et semblaient, de son teint relevant la pâleur, Une dérision au front de la douleur.

On eût dit une iris sans soleil ni rosée , Et se fanant dans l'or où la main l'a posée. La veille desséchait ses membres amaigris ;

248 I Y CHUTE DM N MUGE.

De livides sillons tachaient ses iraits flétris ; Sur sa joue où la iose avait éteint ses charmes Deux rides indiquaient le lit séché des larmes , Comme l'herbe abattue et le gazon foulé Montrent à nu la place où la source a coulé. Son regard fixe et froid s'attachait au visage Comme un œil qui voit tout à travers une image. Ses lèvres qu'agitait un vif tressaillement, Des paroles sans sons avaient le mouvement. A l'ombre de Lakmi , sous son regard venue, Son œil interrogeait la figure inconnue ; Et Lakmi prolongeant ses hésitations Entendait de son cœur les palpitations.

Enfin d'un faux accent couvrant sa joie amère,

« Pauvre femme, dit-elle, hélas ! et pauvre mère !... »

Sans distinguer des mots l'accent double et moqueur,

A ces mots Daïdha sentit fondre son cœur.

Elle lendit ses bras vers la fourbe cruelle :

« Oh ! vous me plaignez donc , vous du moins ! cria-t-elle.

» Vous avez donc une âme , une bouche, une voix !

» Vous n'êtes pas de fer comme ceux que je vois.

» Vous ne garderez pas cet odieux silence !

» Oh ! oui, tant de beauté, de candeur et d'enfance

» Révèle un autre sang que ces monstres hideux !

» Que font-ils ? où sont-ils ? oh ! vous, pariez- moi d'eux !

» Cédar?... mes doux agneaux? Eux?... lui?., quelle mamelle

» Leur distille le lait?... n'est-ce pas qu'il m'appelle?..

» N'est-ce pas qu'ils sont beaux ?... ah ! parlez à la fois,

» Parlez-moi d'eux,... de lui !.. » L'ardeur coupa sa voix;

Elle colla sa bouche aux mains de sa rivale

Lakrni d'émotion mordit sa lèvre pâle :

« Pauvre femme ! dit-elle, oh ! oui, je les ai vus,

» Lui des géants esclave ! eux altérés et nus!...

» — Esclave ! s'écria la malheureuse femme,

» Esclave! lui le dieu du monde et de mon âme!

» Lui qu'à ce cœur brûlant ces bras seuls enchaînaient !

» Lui que des vils mortels les regards profanaient !

» Lui dont l'étoile au ciel d'où tombe la lumière

» Briserait ses rayons pour être sa poussière!...

» Esclave ! lui dont l'œil eût foudroyé des dieux !...

» Quoi ! vous les avez vus ? quoi ! vus , touchés des yeux,

» Ce* cygnes sans duvet qu'échauffait mon aisselle?

» Ils avaient froid et soif? pas même une gnzelle !

» Oh ! vos femmes pour eux n'ont donc point de genoux ? » Point de sang, point de lait dans leur sein comme nous? » Oh ! pour nourrir d'amour ces fruits de mes entrailles » Tout le mien coulerait à travers ces murailles ! » Oh! portez, portez-leur mon sang pour les nourrir!

» Monstres ! laisserez-vous ces deux anges mourir ? »

Lakmi sentit son cœur au cri de la nature : « Ils ne périront pas faute de nourriture , » Dit-elle ; tous les jours les entendant pleurer, » Quelque mère en secret vient les désaltérer, » Et d'un reste de lait assouvissant leur bouche, » Les soulève du sol et sur ses bras les couche. » — Du sol ? cria la mère en se levant debout, » Du sol dur et glacé ? dites ! dites-moi tout ! » Quoi! sur la terre nue ils ont jeté leurs membres ? » Quoi ! pas même sous eux les tapis de ces chambres ? » Quoi ! ces corps délicats dans mes bras amollis » Que de men sein de mère auraient froissés les plis,

» Sont là sans vêlements sur le sable ou le marbre, » Comme des passereaux tombés du nid sous l'arbre! » Nul duvet n'atliédit leur tendre nudité? » —Hélas non ! dit Lakmi. — Monstres de cruauté ! » Hommes ! dont la malice assassine les anges ! » Eh bien , de ces cheveux je leur ferai des langes ! » Oh ! ne résistez pas au dernier de mes vœux ! » Vous, enfant! fai:es-leur un lit de mes cheveux ! » Etendez sous le corps de ce tendre et beau couple » De mon front dépouillé ce duvet long et souple ; » Couvrez leur blanche peau de ces anneaux coupés , » Je les ai si souvent de même enveloppés !

» Souscesréseauxflotiantsqu'enlr'ouvraientleurs mainsblanches

» Ils se sont tant de fois assoupis sur mes hanches !

» Avec ces noirs anneaux qu'ils cherchaient à nouer

» Oh ! j'aimais tant à voir leurs doigts de lait jouer,

» Qu'ils en reconnaîtront l'odeur! douce chimère !

» Et se croiront encore à l'abri de leur mère ! »

Tout en parlant ainsi, sous le fil des ciseaux

Ses beaux cheveux coupés tombaient en longs réseaux ;

Leurs floîs s'accumulaient sous son pied qui les foule

ov> TA CHUTE D'UN ANGE.

Comme les plis montants d'une robe qui coule. Quand ils furent montes jusqu'à ses deux genoux , Sur les bras de Lakmi elle les jeta tous : « Oh! prenez, lui dit-elle, et portez, portez vite! » Portez-les encor chauds de ce front qui les quitte ! » Laissez sur votre main mes lèvres se poser, „ Et revenez bientôt me rendre leur baiser ! » akmi, les bras chargés de l'ondoyante soie, Sortit en déguisant son infernale joie ; Regagna son palais , et loin de tous les yeux Cacha dans ses atours ce dépôt précieux.

Mais à peine avait-elle enfermé sa parure ,

Que pressant les moments qu'un seul soleil mesure ,

Et des géants trompés déroutant le coup d'œil,

Du cachot de Cédar elle touchait le seuil.

Humble et douce à ses pieds comme un tigre elle rampe,

« Homme pour qui mon cœur veille comme une lampe ,

» Cédar ! Ô le plus beau des songes de Lakmi !

» Toi que j'adore en dieu sous ce doux nom d'ami !

» Relève enfin ce front courbé sous l'infortune,

» Et bénis une fois ma tendresse importune!

TREIZIEME VISION. 2j5

» De tes membres sacrés l'esclavage est Uni.

» Demain à Daïdha par mes soins réuni ,

» Le soleil te verra libre, et prenant la coure

w Vers ces monts, fils du ciel, remonter à ta source!

» IS'e perdons pas le jour en trop longs entretiens;

» Xe m'interroge pas, mais écoute et retiens!

» Dans Balbek celte nuit un grand complot se trame. » Nemphed assassiné commencera le drame. » Sa mort mettra le glaive aux mains de nos tyrans, » Leur sang empoisonné cou'cra par torrents. » L'incendie à grands plis baignera ces murailles. » Tous les dieux prendront part aux divines batailles, » Et montant pour combattre aux sommeis de leurs tours, » Laisseront sans gardiens ces ténébreux détours. » Dans la confusion de l'horrible mêlée, » Une porte de fer dans le granit scellée » Restera pour ta fuite ouverle sous ces murs. » Une esclave voilée, aux pas discrets et sûrs, » Au signal de mes yeux l'y tracera la route : » Quand tes pieds de la porte auront franchi la voûte, il. 22

2'i5 LA CULTE D'IA ANGE.

» Sous un luis de cyprès que lu traverseras

» L'esclave remettra Daïdiia dans tes bras.

» Tu fuiras l'emportant le long des bords du fleuve,

» Sans lui dire un des noms dont sa pauvre âme est veuve ,

» Sans suspendre d'un pas ton pied muet et prompt

» Pour poser seulement un baiser sur son front:

» Ton salut tout entier dépend de ce silence.

» Fuis comme le chevreuil après qui l'on s'élance;

» Fuis tant que le fardeau serré contre ton cœur

» N'aura pas pour ta course épuisé ta vigueur.

» Tu ne t'arrêteras qu'une heure avant l'aurore,

» Vers un détour du fleuve, aux pieds d'un sycomore ;

» Là, tu déposeras ton amour de tes bras,

» Et toujours sans parler assis tu m'attendras.

» Avant qu'au firmament !e jour commence à poindre,

?» Avec tes deux jumeaux je viendrai t'y rejoindre.

» Ton bonheur tout entier se pressera sur toi.

» Nous fuirons, nous fuirons ensemble, elle, eux et moi.

» Si vous voulez encor que Lakmi puisse vivre,

» Votre heureuse pitié me laissera vous suivre;

» Ou tu me diras : Meurs; et tu m'étoufferas

» Comme ce pauvre chien étouffé dans tes bras !..

» Adieu , l'heure suit l'heure , et le temps nous dévore ;

» Tu me remercîras aux pieds du sycomore. »

Elle dit, et jetant une lime à sa main,

Elle lui fit un signe, il comprit : A demain !

La nuit pleine de crime et de flambeaux rougie Roulait avec horreur ses astres sur l'orgie. Les constellations du haut du firmament Regardaient celte scène avec élonncment.

Admirant comment Dieu dans son profond mystère Laissait monter si haut les forfaits de la terre ;

2G0 tA cm te d'i \ wr.r.

Et les anges clianlaient d'un accent solen::o: : Patient: patient! car il est éternel:

Les flots emprisonnés jaillissaient en cascades. L'illumination serpentait en arcades.

De cent mortiers d'airain les tonnerres des dieux Lançaient du haut des tours des astres dans les deux, Qui dans leur parabole entrecoupant leur route , Formaient sous la nuit pâle une seconde voûte, Un ondoyant réseau de mobiles soleils Aux feux d'or ou d'argent, bleus, perlés ou vermeils. Comme le firmament que l'arc-en-ciel essuie, Les uns gouttes de feu tombaient en rouge pluie, Les autres dans les airs enflammaient des cités Comme des murs de feu dans la mer répétés. Puis éclatant là-haut avec des coups de foudre, Semblaient des pans de ciel qui ruisselaient en poudre. lu musique jetant le bruit à grands accents, De l'air qu'elle ébranlait secouait tous les rens ; Et leur donnant à tous comme une ûme commune, De mille impressions des sens n'en faisait qu'une; Emportant à la fois dans ses fougueux cou ants

Et Pâme de l'esclave et celle des tyrans. Tout le peuple assistant aux splendeurs de ces fêtes Couronnait les créneaux de membres et de têtes : Un geste s'imprimait à tous ces fronts mouvants. Les pavés, les lambris, les murs semblaient vivants: On eût dit en voyant respirer les poitrines Que l'air du ciel allait manquer à leurs narines ! Le peuple avait livré pour ces impuretés Les essaims avilis des plus jeunes beautés;

Elles étaient l'encens d'odieux sacrifices ,

Des lubriques autels misérables prémices ;

L i promiscuité de ces amours affreux,

Ainsi qu'un vil bétail les échangeait entre eux.

Le vin, l'amour, le s^ng, les cris d'homme et de femme

Ruisselaient, infectaient comme la mort de l'àme.

L'atmosphère élevant les miasmes du sol

Eût asphyxié l'ange étouffé dans son vol.

Se sevrant de la lie où le reste se vautre, Nemphed et son riva! se regardaient l'un l'autre, Et pour se préserver de l'invisible mort, De leurs libations n'effleuraient que le bord.

Au moment où Nemphed dans sa perfide adresse

Crut voir son ennemi chanceler sous l'ivresse,

Et lui-même à son tour feignant d'être endormi,

Du forfait convenu fit le geste à Lakmi.

Celle-ci s'approchant comme pour mieux entendre ,

Tar les mains à son cou rieuse vint se pendre ;

Et semblable à l'enfant qui, cherchant le baiser,

Entre l'œil et la bouche hésite où le poser,

D'un dard qu'entre ses dents cachait sa lèvre jointe

Dans la tempe du monstre elle enfonce la pointe.

La hache est moins mortelle et l'éclair est moins prompt;

Il tombe de son trône en se brisant le front.

Asrafiel de son sein tire soudain son glaive.

L'orgie en chancelant se disperse et se lève ;

Trônes, tables, autels, tout s'écroule en débris,

Le palais retentit d'épouvantables cris.

En groupes acharnés tous les dieux s'entr'égorgent.

Des restes des festins les esclaves se gorgent ;

Et pendant les horreurs de cette longue nuit

Tout se disperse et meurt, tout triomphe ou tout fuit.

Dans la confusion de la lutte insensée

Comme un éclair de mort Lakmi s'est éclipsée; Les laissant disputer le trône ou le trépas, Vers son palais désert elle court à grands pas : A ses crimes secrets une esclave attachée Tire la chevelure à la mère arrachée ; Sa main surprise à peine en soulève le poids. Elle en lisse avec art les tresses sous ses doigts ; Et les réunissant au sommet de la tête, Elle pare Lakmi de sa riche conquête.

Lakmi dans le cristal reflétant sa beauté, Triomphe amèrement de ce charme emprunté , Effile les cheveux, dans les parfums se lave, Et fuyant tout regard sort avec son esclave...

Cependant comptant l'heure à ses pulsations.

20 î LA CULTE D'UN ANGE.

Cédar est abîmé dans ses réflexions.

Avec la lime sourde il a limé ses chaînes, Son sang impatient coule libre en ses veines; Il entend le combat sur son front retentir, Il voit tous ses gardiens se troubler et sortir. Seul au fond de l'abîme où son oreille écoule , Il attend qu'une main lui révèle sa route; D'un pas léger de femme il distingue le bruit. Elle approche, il s'avance ; elle marche, il la suit. Sous les pas assoupis de sa muette escorte, De l'épaisse muraille il a franchi la porte. Son guide l'abandonne , il est libre, il est seul!

La nuit sur la nature étend son noir linceul.

On croirait qu'elle veut, de ce mystère instruite,

D'une ombre impénétrable enve'opper la fuite.

A peine aperçoit-il les tètes des cyprès

Sur l'horizon du ciel dessiner quelques traits.

Il avance à tâtons vers un arbre qu'il touche ,

Un cœur est sur son cœur , un doigt -esl sur sa bouche !■

Il sent de Daïdha sous l'haleine du vent

Les cheveux l'entourer de leur voile mouvant.

Sur ses bras en berceau muet il la soulève ; Il fuit en l'emportant plus légè. e qu'un rêve. Au bruit grondant du fleuve il dirige ses pas, Son haleine de feu ne se repose pas.

Sa lèvre aspire en vain !e venl d'une narine ; En vain ce cœur tremblant qui bat sur sa poitrine Communique à son sang ses palpitations ; En vain liant son cou dans leurs inflexions , Deux bras entrelacés comme des nœuds de saule Supportent un front lourd jeté sur son épaule ; En vain ce doux fardeau qu'il sent tout frissonner A ses embrassements semble s'abandonner ; Il ne se baisse pas pour effleurer sa lèvre. De son brûlant amour par amour il se sèvre ; Comme un cœur oppressé qui s'arrête un moment, Afin de respirer après plus librement.

Rien ne peut ralentir sa course qu'il redouble; Chaque roseau lui semble un géant qui le trouble , Chaque plainte de l'onde un cri qui le poursuit; Il franchit un royaume en un quart de la nuit; Et ne s'arrête enfin , le pied rapide encore , Que sur le cap du fieuve au tronc du sycomore.

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