S^OTE II
Le Liban et Balbek (l).
«En quittant Bayruth, on monte par des chemins creux , dans un sable rouge dont les bords sont festonnés de toutes les fleurs de l'Asie; toutes les formes , tous les parfums du printemps ; nopals , arbustes épineux aux grappes de fleurs jaunes comme l'or , semblables au genêt de nos montagnes ; vignes se suspendant d'arbre en arbre ; beaux caroubiers ; arbres à la feuille d'un vert noir et bronzé , aux ra-
(i) L'extrait suivant des Souvenirs, pensées et paysages pendant un voyage en Orient, fera connaître au lecteur l'état actuel des lieux où l'auteur a placé les principales scènes de son poème.
meaux entrelacés, au tronc d'une écorce brune, polie , luisante , le plus bel arbre de ces climats. On arrive après une demi-heure au sommet de la presqu'île qui forme le cap de Bayruth: elles se termine en pointe arrondie dans la mer, et sa base est formée par une belle et large plaine, traversée par le Nahr-Bayruth. Cette plaine , arrosée , cultivée , plantée partout de beaux palmiers, de verts mûriers, de pins à la cime large et touffue , vient mourir sous les premiers rochers du Liban. Au point culminant de la plaine de Bayruth, s'étend la magnifique scène de Fakar-el-Din ou Facardin : c'est la promenade de Bayruth ; c'est là que les cavaliers turcs , arabes , et les Européens, vont exercer leurs chevaux et courirledjénd ; c'est là que j'allais tous les jours moimême passer quelques heures à cheval , tantôt courant sur les sables déserts qui dominent l'horizon bleu et immense de la mer syrienne ; tantôt au pas , rêvant sous les allées de jeunes pins qui couvrent une partie de ce promontoire : c'est le plus beau lieu que je connaisse au monde. — Les pins gigantesques dont les troncs vigoureux, légèrement inclinés sous le vent de mer, portant comme des dômes leurs têtes larges et arrondies en parasols , sont jetés par groupes de deux ou de trois arbres , ou semés isolément de vingt en vingt pas, sur un sable d'or que perce çà et là un
léger duvet vert de gazon et d'anémones. Ils furent plantés par Fakar-el-Din , dont les merveilleuses aventures ont répandu la renommée en Europe : ils gardent encore son nom. Je voyais tous les jours avec douleur un héros plus moderne renverser ces arbres qu'un autre grand homme avait plantés. Ibrahim- Pacha en faisait couper quelques uns pour sa marine ; mais il en reste assez pour signaler au loin le promontoire à l'œi} du navigateur et à l'admiration de l'homme épris des plus belles scènes de la nature.
C'est de là qu'on a , selon moi , la plus splendide apparition du Liban : on est à ses pieds , mais assez éloigné cependant pour que son ombre ne soit pas sur vous, et pour que l'œil puisse l'embrasser dans toute sa hauteur, plonger dans l'obscurité de ses gorges, discerner l'écume de ses torrents et jouer librement autour des premiers cônes dont il est flanqué , et qui portent chacun un monastère de Maronites, au-dessus d'un bouquet de pins , de cèdres ou de noirs cyprès. — Le Sannin , la cime la plus élevée et la plus pyramidale du Liban , domine toutes les cimes inférieures , et forme avec sa neige presque éternelle le fond majestueux, doré, violet, rose de l'horizon des montagnes , qui se noie dans le firmament, non comme un corps solide , mais comme une vapeur, une fumée transparente à travers lesquelles
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on croit distinguer l'autre coté du ciel ; phénomène ravissant des montagnes d'Asie , que je n'ai vu nulle part ailleurs et dont je jouis tous les soirs sans m'en rendre raison. — Du côté du midi , le Liban s'abaisse graduellement jusqu'au cap avancé de Saïde, autrefois Sidon : ses cimes ne portent plus de neige que çà et là, sur deux ou trois cimes plus éloignées et plus élevées que les autres et que le reste de la chaîne libanienne ; elles suivent comme une muraille de ville ruinée , tantôt s' élevant , tantôt s'abaissant , la ligne de la plaine et de la mer , et vont mourir dans la vapeur de l'occident , vers les montagnes de Galilée, au bord de la mer de Génésareth , autrement le lac de Tibériade. Du côté du nord vous apercevez un coin de la mer , qui s'avance comme un lac dormant dans la plaine , cachée à demi par les verts massifs de la ravissante colline de San-Dimitri , la plus belle colline de la Syrie. Dans ce lac , dont vous n'apercevez pas la jonction avec la mer , quelques navires sont toujours à l'ancre et se balancent gracieusement sur la vague , dont l'écume vient mouiller les lentisques , les lauriers-roses et les nopals. — De la rade, un pont, construit par lesRomains d'abord et restauré par Fakar-el-Din , jette ses arches élevées en ogives sur la rivière de Bayruth , qui court à travers la
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plaine , où elle répand la vie et la verdure , et va se perdre non loin dans la rade.
Du côté du couchant , l'œil est d'abord arrêté par de légères collines de sable rouge comme la braise d'un incendie , et d'où s'élève une vapeur d'un blanc rose, semblable à la réverbération d'une gueule de four allumé: puis, en suivant la ligne de l'horizon, il passe par-dessus ce désert et arrive à la ligne bleufoncé de la mer, qui termine tout, et se fond au loin avec le ciel , dans une brume qui laisse leur limite indécise. Toutes ces collines , toute cette plaine , les flancs de foutes les montagnes , portent un nombre infini de jolies maisonnettes isolées , dont chacune a son verger de mûriers, son pin gigantesque, ses figuiers , et, çà et là , par groupes plus compactes et plus frappants pour l'œil, de beaux villages, ou des groupes de monastères , qui s'élèvent sur leur piédestal de rochers , et répercutent au loin sur la mer les rayons jaunes du soleil d'Orient. — Deux à trois cents de ces monastères sont répandus sur toutes les crêtes, sur tous les promontoires , dans toutes les gorges du Liban : c'est le pays le plus religieux du monde, et le seul pays peut-être où l'existence du système monacal n'ait pas encore amené les abus qui l'ont fait détruire ailleurs. — Ces religieux, pauvres et utiles, vivent du travail de leurs mains , ne sont, à propre- II. SU
ment parler, que des laboureurs pieux , et ne demandent au gouvernement et aux populations que le coin de rocher qu'ils cultivent , la solitude et la contemplation; ils expliquent parfaitement encore, parleur existence actuelle au milieu des contrées mahométanes , la création de ces premiers asiles du christianisme naissant , souffrant et persécuté , et la prodigieuse multiplication de ces asiles de la liberté religieuse , dans les temps de barbarie et de persécutions. Là fut la raison de leur existence; là elle est encore pour les Maronites : aussi , ces moines sont-ils restés ce qu'ils ont dû être partout, et ce qu'ils ne peuvent plus être que par exception nulle part. — Si l'état actuel des sociétés et des religions comporte encore des ordres monastiques , ce n'est plus ceux qui sont nés dans une autre époque , pour d'autres besoins , d'autres nécessités ; chaque temps doit porter ses créations sociales et religieuses ; les besoins de ces temps-ci sont autres que les besoins des premiers siècles. — Les ordres monastiques modernes n'ont que deux choses qu'ils puissent faire mieux que les gouvernements et les forces individuelles : instruire les hommes , et les soulager dans leurs misères corporelles. Les écoles et les hôpitaux, voilà les deux seules places qui restent à prendre pour eux dans le mouvement du monde actuel; mais pour
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prendre la première de ces places , il faut participer d'abord soi-même à la lumière qu'on veut répandre, — il faut être plus instruit et plus véritablement moral que les populations qu'on v.ut instruire et améliorer. — Revenons au Liban, —
Nous commençons à le monter par des sentiers de roches jaunâtres et de grès légèrement tachés de rose, qui donne de loin à la montagne cette couleur violette et rosée qui enchante le regard. Rien de remarquable jusqu'aux deux tiers de la montagne : là le sommet d'un promontoire qui s'avance sur une profonde vallée.— Un des plus beaux coups d'œil qu'il soit donné à l'homme de jeter sur l'œuvre de J)ieu , c'est la vallée dTIammana : elle est sous vos pieds; elle commence par une gorge noire et profonde , creusée presque comme une grotte dans les plus hauts rochers et sous les neiges du Liban le plus élevé : on ne la distingue d'abord que par le torrent d'écume qui descend avec elle des montagnes , et trace , dans son obscurité , un sillon mobile et lumineux ; elle s'élargit insensiblement de degré en degré , comme son torrent de cascade en cascade ; puis, tout-à-coup , se détournant vers le couchant , et formant un cadre gracieux et souple , comme un ruisseau qui entre dans un fleuve ou qui devient fleuve lui-même , elle entre dans une plus large vallée , et
d evient vallée elle-même ; elle s'étend dans une largeur moyenne d'une demi-lieue, entre deux chaînes de la montagne ; elle se précipite vers la mer par une pente régulière et douce : elle se creuse ou s'élève en collines , selon les obstacles de rochers qu'elle rencontre dans sa course ; sur ces collines elle porte des villages séparés par des ravins , d'immenses plateaux entourés de noirs sapins, et dont les plates-formes cultivées portent un beau monastère : dans ces ravins elle répand toutes les eaux de ses mille cascades, et les roule en écume étincelante et bruyante. Les flancs des deux parois du Liban qui la ferment sont couverts eux-mêmes d'assez beaux groupes de sapins , et de couvents , et de hauts villages , dont la fumée bleue court sur leurs précipices. A l'heure où cette vallée m'apparut, le soleil se couchait sur la mer, et ses rayons laissant les gorges et les ravins dans une obscurité mystérieuse, rasaient seulement les couvents, les toits des villages, les cimes des sapins , et les têtes les plus hautes des rochers qui sortent du niveau des montagnes ; les eaux étant grandes , tombaient de toutes les corniches des deux montagnes , et jaillissaient en écume de toutes les fentes des rochers , entourant de deux larges bras d'argent ou de neige la belle plate-forme qui soutient les villages , les couvents et les bois de sapins. Leur
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bruit, semblable à celai des tuyaux d'orgue dans une cathédrale, résonnait de partout, et assourdissait l'oreille. J'ai rarement senti aussi profondément la beauté spéciale des vues de montagnes ; beauté triste, grave et douce, d'une tout autre nature que les beautés de la mer ou des plaines ; — beauté qui recueille le cœur au lieu de l'ouvrir, et qui semble participer du sentiment religieux dans le malheur; — recueillement mélancolique, —au lieu du sentiment religieux dans le bonheur : expansion , amour et joie.
A chaque pas , sur les flancs de la corniche que nous suivions , les cascades tombent sur la tête du passant ou glissent dans les interstices des roches vives qu'elles ont creusées; gouttières de ce toit sublime des montagnes, qui filtrent incessamment le long de ses pentes. Le temps était brumeux ; la tempête mugissait dans les sapins, et apportait, de moments en moments , des poussières de neige qui perçaient en le colorant le rayon fugitif du soleil de mars. Je me souviens de l'effet neuf et pittoresque que faisait le passage de notre caravane sur un des ravins de ces cascades. Les flancs des rochers du Liban se creusaient tout-à-coup , comme une anse profonde de la mer entre les rochers; un torrent, retenu par quelques blocs de granit, remplissait de
ses bouillons rapides et bruyants cette déchirure de la montagne; la poudre de la cascade qui tombait à quelques toises au-dessus , flottait au gré des vents sur les deux promontoires de terre aride et grise qui environnaient l'anse et qui , s'inclinant tout-à-coup rapidement, descendaient au lit du torrent qu'il fallait passer; une corniche étroite, taillée dans le flanc de ces mamelons, était le seul chemin par où l'on pût descendre au torrent pour le traverser. On ne pouvait passer qu'un à un à la file sur cette corniche; j'étais un des derniers de la cara\ane: la longue file de chevaux , de bagages et de voyageurs descendait successivement dans le fond de ce gouffre, tournant et disparaissant complètement dans les ténèbres du brouillard des eaux, et reparaissait par degrés de l'autre côté et sur l'autre corniche du passage : d'abord vêtue et voilée d'une vapeur sombre , pâle et jaunâtre comme la vapeur du soufre puis d'une vapeur blanche et légère comme l'écume d'argent des eaux ; puis enfin éclatante et colorée par les rayons du soleil, qui commençait à l'éclairer davantage , à mesure qu'elle remontait sur les flancs opposés : c'était une scène de X Enfer du Dante, réalisée à l'œil dans un des plus terribles cercles que son imagination eût pu inventer : mais qui est-ce
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qui est poëte devant la nature? qui est-ce qui invente après Dieu?
Le village d'Hammana , village druze où nous allions coucher, brillait déjà à l'ouverture supérieure de la vallée qui porte son nom. Jeté sur un pic de rochers aigus et concassés qui touchent à la neige éternelle, il est dominé par la maison du scheik, placée elle-même sur un pic plus élevé , au milieu du village. Deux profonds torrents encaissés dans les roches et obstrués de blocs qui brisent leur écume , cernent de toutes parts le village ; on les passe sur quelques troncs de sapins où l'on a jeté un peu de terre, sans parapets, et l'on gravit aux maisons. Les maisons , comme toutes celles du Liban et de la Syrie, présentent au loin une apparence de régularité, de pittoresque et d'architecture, qui trompe l'œil au premier regard, et les fait ressemblera des groupes de villas italiennes avec leurs toits en terrasses et leurs balcons décorés de balustrades. Mais le château du scheik d'Hammana surpasse en élégance , en grâce et en noblesse tout ce que j'avais vu dans ce genre, depuis le palais de l'émir Beschir à Deir-el-Kamar. On ne peut le comparer qu'à un de nos plus merveilleux châteaux gothiques du moyen âge , tels du moins que leurs ruines nous les font concevoir, ou que la peinture
nous les retrace. Des fenêtres en ogive décorées de balcons ; une porte large et haute , surmontée d'une arche en ogive aussi, qui s'avance comme un portique au-dessus du seuil; deux bancs de pierre sculptés en arabesques et tenant aux deux montants de la porte ; sept ou huit marches de pierre circulaire, descendant en perron jusque sur une large terrasse ombragée de deux ou trois sycomores immenses, et où l'eau coule toujours dans une fontaine de marbre : voilà la scène. Sept ou huit Druzes armés , couverts de leur noble costume aux couleurs éclatantes , coiffés de leur turban gigantesque et dans des attitudes martiales, semblent attendre l'ordre de leur chef; un ou deux nègres, vêtus de vestes bleues ; quelques jeunes esclaves ou pages assis ou jouant sur les marches du perron ; et enfin plus haut, sous l'arche même de la grande porte , le scheik assis la pipe à la main , couvert d'une pelisse écarlate , et nous regardant passer dans l'attitude de la puissance et du repos : voilà les personnages. — Ajoutezy deux jeunes et belles femmes, l'une accoudée à une fenêtre haute de l'édifice , l'autre debout sur un balcon au-dessus de la porte.
Nous couchons à Hammana dans une chambre qu'on nous avait préparée depuis quelques jours. — Nous nous levons ayant le soleil 7 nous gravissons la
dernière cime du Liban. La montée dure une heure et demie; on est enfin dans les neiges, et l'on suit ainsi, dans une plaine élevée, légèrement diversifiée parles ondulations des collines , comme au sommet des Alpes, la gorge qui conduit de l'autre côté du Liban. — Après deux heures de marche pénible dans deux ou trois pieds de neige , on découvre d'abord les cimes élevées et neigeuses encore de l' Anti- Liban, puis ses flancs arides et nus, puis enfin la belle et large plaine du Bka faisant suite à la vallée de Balbek à droite. Cette plaine commence au désert de Homs et de Hama , et ne se termine qu'aux montagnes de Galilée vers Saphad ; elle laisse seulement là un étroit passage au Jourdain qui va se jeter dans la mer de Génésareth. — C'est une des plus belles et des plus fertiles plaines du monde, mais elle est à peine cultivée; toujours infestée par les Arabes errants, les habitants de Balbek, de Zaklé ou des autres villages du Liban , osent à peine l'ensemencer. Elle est arrosée par un grand nombre de torrents, des sources intarissables , et présentait à l'œil , quand nous la vîmes, plutôt l'aspect d'un marécage ou d'un lac mal desséché, que celui d'une terre.
En quatre heures nous descendons à la ville de Zaklé, et l'évêque grec, né à Alep, nous reçoit et nous donne quelques chambres. Nous repartons le
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30 pour traverser la plaine de Bka et aller coucher à Balbek.
En quittant Zaklé , jolie ville chrétienne au pied du Liban, au bord de la plaine, en face del'Anti-L ban, on suit d'abord les racines du Liban en remontant vers le nord; on passe auprès d'un édifice ruiné , sur les débris duquel les Turcs ont élevé une maison de derviche et une mosquée d'un effet grandiose et pittoresque. — C'est , disent les traditions arabes , le tombeau de Noé , dont l'arche toucha le sommet du Sanium et habita la belle vallée de Balbek , où il mourut et fut enseveli. Quelques restes d'arches et de structures antiques, des temps grecs ou romains , confirment ici les traditions. On voit du moins que , de tout temps , ce lieu a été consacré par quelque grand souvenir ; la pierre est là , témoin de l'histoire. Nous passâmes , non sans reporter notre esprit à ces jours antiques où les enfants du patriarche, ces nouveaux hommes nés d'un seul homme , habitaient ces séjours primitifs , et fondaient des civilisations et des édifices qui sont restés des problèmes pour nous.
Nous employâmes sept heures à traverser obliquent >nt la plaine qui conduit à Balbek. Au passage du fleuve qui partage la plaine , nos escortes arabes voulurent nous forcer à prendre à droite et à coucher
dans un village lurc , à trois lieues de Balbek. Mon drogman ne put se faire obéir, et je fi:tf f. icé de pousser mon cheval au galop de l'autre côté du fleuve, pour forcer les deux chefs de la caravane à nous suivre. Je m'avançai sur eux la cravache à la main ; ils tombèrent de cheval à la seule menace , et nous accompagnèrent en murmurant.
En approchant de PAnti-Liban, la plaine s'élève , devient plus sèche et plus rocailleuse. — Anémones et perce-neige, aussi nombreuses que les cailloux sous nos pieds. — Nous commencions à apercevoir une masse immense qui se détachait en noir sur les flancs blanchâtres de V Anti-Liban. C'était Balbek, mais nous ne distinguions rien encore. — Enfin, nous arrivâmes à la première ruine. C'est un petit temple octogone , porté sur des colonnes de granit rouge égyptien, colonnes évidemment coupées dans les colonnes plus élevées, dont les unes ont une volute au chapiteau, les autres aucune trace de volute, et qui furent , selon moi , transportées , coupées et dressées là dans des temps très modernes , pour porter la calotte d'une mosquée turque ou le toit d'un santon ; ce doit être du temps de Fakar-el-l)in. — Les matériaux sont beaux ; il y a encore, dans ce travail de la corniche et de la voûte, la trace de quelque sentiment de Part; mais ces matériaux sont évidemment des
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fragments de ruine, rajustés par une main plus faible et par un goût déjà corrompu. Ce temple est à un quart d'heure de marche de Balbek. Impatients de voir ce que l'antiquité la plus reculée nous a laissé de beau, de grand, de mystérieux, nous pressions le pas de nos chevaux fatigués, dont les pieds commençaient à heurter, çà et là , les blocs de marbre , les tronçons de colonnes, les chapiteaux renversés ; toutes les murailles d'enceinte des champs qui avoisinent Balbek sont construites de ces débris; nos antiquaires trouveraient une énigme à chaque pierre. Quelque culture commençait à reparaître , et de larges noyers, les premiers que j'eusse revus en Syrie, s'élevaient entre Balbek et nous, et poussaient jusqu'entre les ruines des temples, que leurs rameaux nous cachaient encore. Ils parurent enfin : ce n'est pas, à proprement parler, un temple, un édifice, une ruine; c'est une colline d'architecture qui sort toutà-coup de la plaine, à quelque distance des collines véritables de l'Anti- Liban. On se traîne parmi les décombres, dans le village arabe ruiné qu'on appelle Balbek. Nous longeâmes un des côtés de cette colline de ruines , sur laquelle une foret de gracieuses colonnes s'élevait, dorée par le soleil couchant, et jetait à l'œil les teintes jaunes et mates du marbre du Parthénon ou du travertin du Colysée à Rome!
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Parmi ces colonnes, quelques unes, en file élégante et prolongée, portent encore leurs chapiteaux intacts, leurs corniches richement sculptées, et bordent les murs de marbre qui servent à enclore les sanctuaires; quelques autres sont couchées entières contre ces murs qui les soutiennent, comme un arbre dont Ja racine a manqué, mais dont le tronc est encore sain et vigoureux ; d'autres , en plus grand nombre , sont répandues çà et là en immenses morceaux de marbre ou de pierre , sur les pentes de la colline , dans les fossés profonds qui l'entourent, et jusque dans le lit de la rivière qui coule à ses pieds. Au sommet du plateau de la montagne de pierre, six colonnes d'une taille plus gigantesque s'élèvent isolées, non loin du temple inférieur, et portent encore leurs corniches colossales ; nous verrons plus tard ce qu'elles témoignent dans cet isolement des autres édifices. En continuant à longer le pied des monuments, les colonnes et l'architecture finissent, et vous ne voyez plus que des murs gigantesques, bâtis de pierres énormes, et presque toutes portant les traces de la sculpture; débris d'une autre époque, dont on s'est servi à l'époque reculée où l'on a élevé les temples à présent ruinés.
. Nous n'allâmes pas plus loin ce jour-là ; le chemin s'écartait des ruines et nous conduisait, parmi des »• 51
ruines encore, et sur des voûtes retentissantes du pas de nos chevaux , vers une maisonnette construite parmi les décombres ; c'était le palais de l'évêque de Balbek, qui, revêtu de sa pelisse violette, et entouré de quelques paysans arabes, vint au-devant de nous, et nous conduisit à son humble porte. La moindre chaumière de paysan de Bourgogne ou d'Auvergne a plus de luxe et d'élégance que le palais de l'évêque de Balbek : une masure sans fenêtre ni porte, mal jointe, et dont un toit, écroulé en partie, laisse ruisseler la pluie sur le pavé de boue , voilà l'édifice. Au fond de la cour cependant un mur propre et neuf construit de blocs de travertin, une porte et une fenêtre en ogives , d'architecture moresque , et dont les ogives étaient formées de pierres admirablement sculptées, attiraient mon œil : c'était l'église de Balbek, la cathédrale de cette ville où d'autres dieux eurent de splendides asiles; c'est la chapelle où le peu de chrétiens arabes qui vivent sous ces débris de tant de cultes , viennent adorer, sous une forme plus pure, cette même Divinité dont la pensée a travaillé les hommes de tous les siècles , et leur a fait remuer tant de pierres et tant d'idées. Nous déposâmes nos manteaux sous ce toit hospitalier; nous attachâmes nos chevaux au piquet, sur la vaste pelouse qui s'étend entre la maison du prêtre et les
ruines ; nous allumâmes un feu do broussailles pour sécher nos habits mouillés par la pluie du jour, et nous soupâmes dans la petite cour de l'évêque , sur une table formée de quelques pierres des temples , pendant que dans la chapelle voisine les litanies de la prière du soir retentissaient en un chant plaintif, et que la voix grave et sonore de l'évêque murmurait les pieuses oraisons à son troupeau : ce troupeau se composait de quelques bergers arabes et de quelques femmes. Quand ces paysans du désert sortirent de l'église, et s'arrêtèrent autour de nous pour nous contempler, nous ne vîmes que des visages amis, des regards bienveillants ; nous n'entendîmes que des paroles obligeantes et affectueuses, ces touchants saluts, ces vœux prolongés et naïfs des peuples primitifs, qui n'ont pas fait encore une vaine formule du salut de l'homme à l'homme, mais qui ont concentré, dans un petit nombre de paroles applicables aux diverses rencontres du matin, du midi ou du soir, tout ce que l'hospitalité peut souhaiter de plus touchant et de plus efficace à ses hôtes , tout ce qu'un voyageur peut souhaiter au voyageur pour le jour, la nuit, la route, le retour. Nous étions chrétiens; — c'était assez pour eux : les religions communes sont la plus puissante sympathie des peuples ; — une idée commune entre les hommes est plus qu'une patrie
commune ! et les chrétiens de l'Orient, noyés dans le mahométismequi les entoure , qui les menace, qui les persécuta souvent, voient toujours dans les chrétiens de l'Occident des protecteurs actuels et des libérateurs futurs ! L'Europe ne sait pas assez quel puissant levier elle a, dans ces populations chrétiennes, pour remuer l'Orient le jour où elle voudra y porter ses regards et rendre à ce pays , qui touche à une transformation nécessaire et inévitable , la liberté et la civilisation dont il est si capable et si digne : il est temps, selon moi, de lancer une colonie européenne dans ce cœur de l'Asie , de reporter la civilisation moderne aux lieux d'où la civilisation antique est sortie, et de former un empire immense de ces grands lambeaux de l'empire turc qui s'écroule sous sa propre masse , et qui n'a d'héritier que le désert et la poudre des ruines sur lequel il s'est abîmé. Rien n'est plus facile que d'élever un monument nouveau sur ces terrains déblayés, et de rouvrir à de fécondes races humaines ces sources intarissables de population que le mahométisme a taries par son exécrable administration. Quand je dis exécrable , je n'entends pas inculper le caractère du mahométisme d'une férocité brutale qui n'est pas dans sa nature , mais d'une insouciance coupable, d'un fatalisme irrémédiable, qui, sans rien détruire, laisse tout périr
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autour de lui. La population turque est saine, bonne et morale; sa religion n'est niiaussi superstitieuse, ni aussi exclusive qu'on nous la peint; mais sa résignation passive , mais l'abus de sa foi dans le règne sensible de la Providence, tue les facultés de l'homme en remettant tout à Dieu. Dieu n'agit pas pour l'homme chargé d'agir dans sa propre cause; — il est spectateur et juge de l'action humaine : le mahométisme a pris le rôle divin, il s'est constitué spectateur inactif de l'action divine ; il croise les bras à l'homme, et l'homme périt volontairement dans cette inaction. A cela près , il faut rendre justice au culte de Mahomet ; ce n'est qu'un culte très philosophique qui n'a imposé que deux grands devoirs à l'homme , la prière et la charité ; — ces deux grandes idées sont en effet les deux plus hautes vérités de toute religion; le mahométisme en fait découler sa tolérance que d'autres cultes ont si cruellement exclue de leurs dogmes. Sous ce rapport, il est plus avancé sur^la route de la perfection religieuse que beaucoup de religions qui l'insultent et le méconnaissent. Le mahométisme peut entrer, sans effort et sans peine , dans un système de liberté religieuse et civile, et former un des éléments d'une grande agglomération sociale en Asie ; il est moral , patient , résigné , charitable et tolérant de sa nature ; toutes ses qualités
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le rendent propre à une fusion nécessaire dans les pays qu'il occupe, et où il faut l'éclairer et non l'exterminer; il a l'habitude de vivre en paix et en harmonie avec les cultes chrétiens, qu'il a laissé subsister et agir librement au sein môme de ses villes les plus saintes , comme Damas et Jérusalem ; l'empire lui importe peu ; pourvu qu'il ait la prière, la justice et la paix, cela lui suffit. On peut, dans la civilisation européenne, tout humaine, toute politique, tout ambitieuse , lui laisser aisément sa place à la mosquée, et sa place à l'ombre ou au soleil!
Alexandre a conquis l'Asie avec trente mille soldats grecs et macédoniens ; — Ibrahim a renversé l'empire turc avec trente ou quarante mille enfants égyptiens, sachant seulement charger une arme et marcher au pas. Un aventurier européen , avec cinq ou six mille soldats d'Europe, peut aisément renverser Ibrahim, et conquérir l'Asie , de Smyrne à Bassora, et du Caire à Bagdad, en marchant pas à pas; en prenant les Maronites du Liban pour pivot de ses opérations; en organisant derrière lui, à mesure qu'il avancerait, et en faisant des chrétiens de l'Orient son moyen d'action , d'administration et de recrutement. Les Arabes du désert même seront à lui, le jour où il les pourra solder : ceux-là n'ont d'autre culte que l'argent, leur divinité sera toujours le sabre et l'or:
avec ce vice , on peut les tenir assez de temps pour que leur soumission devienne ensuite inévitable ; ils y serviront eux-mêmes; après cela on repoussera leurs tentes plus loin dans le désert, qui est leur seule patrie ; on les attirera peu à peu à une civilisation plus douce , dont ils n'ont pas eu l'exemple autour d'eux.
Nous nous levâmes avec le soleil , dont les premiers rayons frappaient sur les temples de Balbek , et donnaient à ces mystérieuses ruines cet éclat d'éternelle jeunesse que la nature sait rendre à son gré, même à ce que le temps a détruit. Après un court déjeuner, nous allâmes toucher de la main ce que nous n'avions encore touché que de l'œil ; nous approchâmes lentement de la colline artificielle , pour bien embrasser du regard les différentes masses d'architecture qui la composent; nous arrivâmes bientôt, par la partie du nord , sous l'ombre même des murailles gigantesques qui , de ce côté , enveloppent les ruines : un beau ruisseau , répandu hors de son lit de granit, courait sous nos pieds, et formait, çà et là, de petits lacs d'eau courante et limpide qui murmurait et écumait autour des énormes pierres tombées du haut des murailles, et des sculptures ensevelies dans le lit du ruisseau. Nous passâmes le torrent de Balbek , à l'aide de ces ponts que le temps y a jetés , et
nous montâmes , par une brèche étroite et escarpée, jusqu'à la terrasse qui enveloppait ces murs : à chaque pas, à chaque pierre que nos mains touchaient, que nos regards mesuraient, notre admiration et notre étonnement nous arrachaient une exclamation de surprise et de merveille. Chacun des moellons de cette muraille d'enceinte avait au moins huit à dix pieds de longueur, sur cinq à six de largeur et autant de hauteur. Ces blocs, énormes pour la main de l'homme, reposent, sans ciment, l'un sur l'autre , et presque tous portent les traces de sculpture d'une époque indienne ou égyptienne. On voit, au premier coup d'oeil, que ces pierres écroulées ou démolies ont servi primitivement à un tout autre usage qu'à former un mur de terrasse et d'enceinte , et qu'elles étaient les matériaux précieux des monuments primitifs , dont on s'est servi plus tard pour enceindre les monuments des temps grecs et romains. C'était un usage habituel, je crois même religieux , chez les anciens, lorsqu'un édifice sacré était renversé par la guerre ou par le temps , ou que les arts plus avancés voulaient le renouveler en le perfectionnant, de se servir des matériaux pour les constructions accessoires des monuments restaurés, afin de ne pas laisser profaner, sans doute , à des usages vulgaires , les pierres qu'avait touchées l'ombre des dieux; et aussi, peut-être, par
respect pour les ancêtres , et afin que le travail humain des différentes époques ne fût pas enseveli sous la terre, mais portât encore le témoignage de la piété des hommes et des progrès successifs de l'art : il en est ainsi au Parthénon où les murs de l'Acropolis, réédifiés par Périclès, contiennent les matériaux travaillés du temple de Minerve. Beaucoup de voyageurs modernes ont été induits en erreur, faute de connaître ce pieux usage des anciens, et ont pris pour des constructions barbares des Turcs ou des croisés, des édifices ainsi construits dès la plus haute antiquité. Quelques unes des pierres de la muraille avaient jusqu'à vingt et trente pieds de longueur, sur sept et huit pieds de hauteur.
Arrivés au sommet de la brèche , nos yeux ne savaient où se poser : c'était partout des portes de marbre , d'une hauteur et d'une largeur prodigieuses ; des fenêtres ou des niches bordées des sculptures les plus admirables ; des cintres revêtus d'ornements exquis ; des morceaux de corniches , d'entablements ou de chapiteaux , épais comme la poussière sous nos pieds; des voûtes à caissons sur nos têtes ; tout mystère , confusion , désordre , chefd'œuvre de l'art , débris du temps , inexplicables merveilles autour de nous : à peine avions-nous jeté un coup d'œil d'admiration d'un côté, qu'une mer-
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veille nouvelle nous attirait de l'autre. Chaque interprétation de la forme ou du sens religieux des monuments était détruite par une autre. Dans ce labyrinthe de conjectures , nous nous perdions inutilement : on ne peut reconstruire avec la pensée les édifices sacrés d'un temps ou d'un peuple dont on ne connaît à fond ni la religion , ni les mœurs. Le temps emporte ses secrets avec lui , et laisse ses énigmes à la science humaine , pour la jouer et la tromper. Nous renonçâmes promptement à bâtir aucun système sur l'ensemble de ces ruines ; nous nous résignâmes à regarder et à admirer, sans comprendre autre chose que la puissance colossale du génie de l'homme , et la force de l'idée religieuse , qui avaient pu remuer de telles masses et accomplir tant de chefs-d'œuvre. — Nous étions séparés encore de la seconde scène des ruines par des constructions intérieures qui nous dérobaient la vue des temples. Nous n'étions , selon toute apparence , que dans les logements des prêtres , ou sur le terrain de quelques chapelles particulières , consacrées à des usages inconnus. Nous franchîmes ces constructions monumentales , beaucoup plus riches que les murs d'enceinte , et la seconde scène des ruines fut sous nos yeux. Beaucoup plus large , beaucoup plus longue , beaucoup plus décorée en-
core que la première d'où nous sortions , elle offrait à nos regards une immense plate-forme , en carré long, dont le niveau était souvent interrompu par des restes de pavés plus élevés , et qui semblaient avoir appartenu à des temples tout entiers détruits, ou à des temples sans toits , sur lesquels le soleil , adoré à Balbek, pouvait voir son autel. Tout autour de cette plate-forme règne une série de chapelles, décorées de niches , admirablement sculptées , de frises , de corniches , de caissons , du travail le plus achevé, mais du travail d'une époque déjà corrompue des arts : on y sent l'empreinte des goûts , surchargés d'ornements , des époques de décadence des Grecs et des Romains. Mais pour éprouver cette impression , il faut avoir l'œil déjà exercé par la contemplation des monuments purs d'Athènes ou de Rome : tout autre œil serait fasciné par la splendeur des formes et par le fini des ornements. Le seul vice ici , c'est trop de richesse : la pierre est écrasée sous son propre luxe , et les dentelles de marbre courent de toutes parts sur les murailles. Il existe , presque intactes encore , huit ou dix de ces chapelles qui semblent avoir existé toujours ainsi , ouvertes sur le carré long, qu'elles entourent , et où les mystères des cultes de Baal étaient sans doute accomplis au grand jour. Je n'essaierai pas de dé-
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crire les mille objets d'étonnement et d'admiration que chacun de ces temples , que chacune de ces pierres offrent à l'œil du spectateur. Je ne suis ni sculpteur, ni architecte, j'ignore jusqu'au nom que la pierre affecte dans telle ou telle place, dans telle ou telle forme ; je parlerais mal une langue inconnue ; — mais cette langue universelle que le beau parle à l'œil , même de l'ignorant, que le mystérieux et l'antique parlent à l'esprit et à l'àme du philosophe , je l'entends ; et je ne l'entendis jamais aussi fortement que dans ce chaos de marbres , de formes, de mystères, qui encombrent cette merveilleuse cour.
Et cependant ce n'était rien encore auprès de ce que nous allions découvrir tout à l'heure. — En multipliant par la pensée les restes des temples de Jupiter Stator à Rome, du Colysée , du Parthénon , on pourrait se représenter cette scène architecturale ; il n'y avait encore de prodiges que la prodigieuse agglomération de tant de monuments , de tant de richesses et de tant de travail dans une seule enceinte et sous un seul regard, au milieu du désert et sur les ruines d'une cité presque inconnue ; nous nous arrachâmes lentement à ce spectacle, et nous marchâmes vers le midi, où la tête des six colonnes gigantesques s'élevait comme un phare au-dessus de
cet horizon de débris ; pour y parvenir, nous fumes obligés de franchir encore des murs d'enceintes extérieures , de hauts parvis , des piédestaux et des fondations d'autels qui obstruaient partout l'espace entre ces colonnes et nous : nous arrivâmes enfin à leur pied. Le silence est le seul langage de l'homme , quand ce qu'il éprouve dépasse la mesure ordinaire de ses impressions ; nous restâmes muets à contempler ces six colonnes et à mesurer de l'œil leur diamètre, leur élévation, et l'admirable sculpture de leurs architraves et de leurs corniches ; elles ont sept pieds de diamètre et plus de soixante-dix pieds de hauteur; elles sont composées de deux ou trois blocs seulement, si parfaitement joints ensemble qu'on peut à peine discerner les lignes de jonction; leur matière est une pierre d'un jaune légèrement doré qui tient le milieu entre l'éclat du marbre et le mat du travertin. Le soleil les frappait alors d'un seul côté , et nous nous assîmes un moment à leur ombre ; de grands oiseaux , semblables à des aigles , volaient , effrayés du bruit de nos pas , au-dessus de leurs chapiteaux où ils ont leurs nids , et , revenant se poser sur les acanthes des corniches, les frappaient du bec et remuaient leurs ailes, comme des ornements animés de ces restes merveilleux. Ces colonnes , que quelques voyageurs ont prises pour n. 52
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les restes d'une avenue de cent quatre pieds de long et de cinquante-six pieds de large , conduisant autrefois à un temple , me paraissent évidemment avoir été la décoration extérieure du même temple. En examinant d'un œil attentif le temple plus petit qui existe dans son entier tout auprès , on reconnaît qu'il a été construit sur le même dessin. Ce qui me paraît probable , c'est qu'après la ruine du premier par un tremblement de terre , on construisit le second sur le même modèle ; qu'on employa même à sa construction une partie des matériaux conservés du premier temple ; qu'on en diminua seulement les proportions trop gigantesques pour une époque décroissante; qu'on changea les colonnes brisées par leur chute ; qu'on laissa subsister celles que le temps avait épargnées, comme un souvenir sacré de l'ancien monument : s'il en était autrement, il resterait d'autres débris de grandes colonnes autour des six qui subsistent. Tout indique , au contraire , que l'aire qui les environne était vide et déblayée de débris dès les temps les plus reculés , et qu'un riche parvis servait encore aux cérémonies d'un culte autour d'elles. ?sous avions en face , du côté du midi , un autre temple, placé sur le bord de la plate-forme, à environ quarante pas de nous; c'est le monument le plus entier et le plus magnifique de Balbek , et j'oserai
dire du monde entier. Si vous redressiez une ou deux colonnes du péristyle, roulées sur le flanc de la plate-forme, et la tête encore appuyée sur les murs intacts du temple ; si vous remettiez à leurs places quelques uns des caissons énormes qui sont tombés du toit dans le vestibule ; si vous releviez un ou deux blocs sculptés de la porte intérieure , et que l'autel , recomposé avec les débris qui jonchent le parvis, reprît sa forme et sa place , vous pourriez rappeler les dieux et ramener les prêtres et le peuple ; ils reconnaîtraient leur temple aussi complet , aussi intact, aussi brillant du poli des pierres et de l'éclat de la lumière , que le jour où il sortit des mains de l'architecte. Ce temple a des proportions inférieures à celui que rappellent les six colonnes colossales ; il est entouré d'un portique soutenu par des colonnes d'ordre corinthien ; chacune de ces colonnes a environ cinq pieds de diamètre et quarante-cinq pieds de fût : les colonnes sont composées chacune de trois blocs superposés; elles sont à neuf pieds l'une de l'autre et à la même distance du mi^, Intérieur du temple; sur les chapiteaux des colonnes s'étend une riche architrave et une corniche admirablement sculptée. Le toit de ce péristyle est formé de larges blocs de pierre concave, découpés avec le ciseau , en caissons, dont chacun représente la figure d'un dieu , d'une
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déesse ou d'un héros : nous reconnûmes un Cianimède enlevé par l'aigle de Jupiter. Quelques uns de ces blocs sont tombés à terre au pied des colonnes ; nous les mesurâmes : ils ont seize pieds de largeur et cinq pieds à peu prés d'épaisseur ! ce sont là les tuiles de ces monuments. La porte intérieure du temple , formée de blocs aussi énormes , a vingtdeux pieds de large; nous ne pûmes mesurer sa hauteur, parce que d'autres blocs sont écroulés en cet endroit et la comblent à demi . L'aspect des pierres sculptées qui composent les faces de cette porte, et sa disproportion avec les restes de l'édifice , me font présumer que c'est la porte du grand temple écroulé qu'on a inséré dans celui-ci ; les sculptures mystérieuses qui la décorent sont, à mon avis, d'une tout autre époque que l'époque automne, et d'un travail infiniment moins pur ; un aigle , tenant un caducée dans ses serres , étend ses ailes sur l'ouverture ; de son bec s'échappent des festons de rubans ou de chaînes qui sont soutenus à leur extrémité par deux renommées. L'intérieur du monument est décoré de piliers et de niches de la sculpture la plus riche et la plus chargée ; nous emportâmes quelques uns des fragments de sculpture qui parsemaient le parvis. Il y a des niches parfaitement intactes et qui semblent sortir de l'atelier du sculpteur. Non loin de l'entrée