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du temple , nous trouvâmes d'immenses ouvertures et des escaliers souterrains qui nous conduisirent dans des constructions inférieures dont on ne peut assigner l'usage ; tout y est également vaste et magnifique ; c'étaient sans doute les demeures des pontifes, les collèges des prêtres, les salles des initiations, peut être aussi des demeures royales; elles recevaient le jour d'en haut , ou par les flancs de la plate-forme auxquels ces chambres aboutissent. Craignant de nous égarer dans ces labyrinthes , nous n'en visitâmes qu'une petite partie; ils semblent régner sur toute l'étendue de ce mamelon. Le temple que je viens de décrire est placé à l'extrémité sudouest de la colline monumentale de Balbek ; il forme l'angle même de la plate-forme. En sortant du péristyle , nous nous trouvâmes sur le bord du précipice ; nous pûmes mesurer les pierres cyclopéennes qui forment le piédestal de ce groupe de monuments. Ce piédestal a trente pieds environ au-dessus du niveau du sol de la plaine de Balbek ; il est construit en pierre dont la dimension est tellement prodigieuse,, que, si elle n'était attestée par des voyageurs dignes de foi, l'imagination des hommes de nos jours serait écrasée sous l'invraisemblance ; l'imagination des Arabes eux-mêmes , témoins journaliers de ces merveilles , ne les attribue pas à la puissance de l'homme,
niais à colle des génies ou puissances surnaturelles. Quand on considère que ces blocs de granit taillé ont quelques uns jusqu'à cinquante -six pieds de long sur quinze ou seize pieds de large et une épais*seur inconnue , et que ces masses énormes sont élevées les unes sur les autres à vingt ou treute pieds du sol , qu'elles ont été tirées de carrières éloignées , apportées là et hissées à une telle élévation , pour former le pavé des temples, on recule devant une telle épreuve des forces humaines ; la science de nos jours n'a rien qui l'explique, et l'on ne doit pas être étonné qu'il faille alors recourir au surnaturel. Ces merveilles ne sont évidemment pas de la date des temples ; elles étaient mystère pour les anciens comme pour nous ; elles sont d'une époque inconnue, peutêtre anté-diluvienne ; elles ont vraisemblablement porté beaucoup de temples consacrés à des cultes successifs et divers. A l'œil simple on reconnaît cinq ou six générations de monuments, appartenant à des époques diverses , sur la colline des ruines de Balbek. Quelques voyageurs et quelques écrivains arabes attribuent ces constructions primitives à Salomon , trois mille ans avant notre âge. Il bâtit , dit-on, Tadmor et Balbek dans le désert. L'histoire de Salomon remplit l'imagination des Orientaux ; mais cette supposition , en ce qui concerne au moins les
constructions gigantesques d'Héliopolis , n'est nullement vraisemblable : comment un roi d'Israël , qui ne possédait pas même un port de mer à dix lieues de ses montagnes, qui était obligé d'emprunter la marine d'Hiram, roi de Tyr, pour lui apporter les cèdres du Liban , aurait-il étendu sa domination au-delà de Damas et jusqu'à Balbek? Comment un prince qui , voulant élever le temple des temples , la maison du Dieu unique dans sa capitale, n'y employa que des matériaux fragiles et qui ne purent résistt au temps, ni laisser aucune trace durable , aurait-il pu élever , à cent lieues de son peuple , dans des déserts inconnus , des monuments bâtis en matériaux impérissables? N'aurait-il pas plutôt employé sa force et sa richesse à Jérusalem? Et que reste-t-il à Jérusalem qui indique des monuments semblables à ceux de Balbek? rien : ce ne peut donc être Salomon. Je crois plutôt que ces pierres gigantesques ont été remuées , soit par ces premières races d'hommes que toutes les histoires primitives appellent géants, soit par les hommes antédiluviens. On assure que , non loin de là, dans une vallée de l' Anti-Liban, on découvre des ossements humains d'une grandeur immense ; ce bruit a une telle consistance parmi les Arabes voisins , que le consul général d'Angleterre en Syrie, M. Farren ,
homme d'une haute instruction, se propose d'aller incessamment visiter ces sépulcres mystérieux. Les traditions orientales, et le monument même élevé sur la soi-disant tombe de Noé, à peu de distance de Balbek, assignent ce séjour au patriarche. Les premiers hommes sortis de lui ont pu conserver longtemps encore la taille et les forces que l'humanité avait avant la submersion totale ou partielle du globe; ces monuments peuvent être leur ouvrage. A supposer même que la race humaine n'eut jamais excédé ses proportions actuelles , les proportions de l'intelligence humaine peuvent avoir changé : qui nous dit que cette intelligence plus jeune n'avait pas inventé des procédés mécaniques plus parfaits pour remuer, comme un grain de poussière , ces masses qu'une armée de cent mille hommes n'ébranlerait pas aujourd'hui? Quoi qu'il en soit, quelques unes de ces pierres de Balbek, qui ont jusqu'à soixante-deux pieds de longueur et vingt de large sur quinze d'épaisseur, sont les masses les plus prodigieuses que l'humanité ait jamais remuées. Les plus grandes pierres des pyramides d'Egypte ne dépassent pas dix-huit pieds, et ne sont que des blocs exceptionnels placés pour une fin de solidité spéciale dans certaines parties de cet édifice.
En tournant l'angle nord de la plate-forme , les
murailles qui la soutiennent sont d'une aussi belle conservation , mais la masse des matériaux qui la composent est moins étonnante. Les pierres ont cependant en général vingt à trente pieds de long sur huit à dix pieds de large. Ces murailles , beaucoup plus antiques que les temples supérieurs , sont couvertes d'une teinte grise , et percées , çà et là , de trous à leurs angles de jonction. Ces ouvertures sont bordées de nids d'hirondelles et laissent pendre des touffes d'arbustes et de fleurs pariétaires. La couleur grave et sombre des pierres de la base contraste avec la teinte splendide et dorée des murs des temples , et des rangées de colonnes du sommet. Au coucher du soleil , quand les rayons jouent entre les piliers et ruissellent en ondes de feu entre les volutes et les acanthes des chapiteaux, les temples resplendissent comme de l'or sur un piédestal de bronze. Nous descendîmes par une brèche formée à l'angle sud de la plate-forme. Là, quelques colonnes du petit temple ont roulé avec leur architrave dans le torrent qui coule le long des murs cyclopéens. Ces énormes tronçons de colonnes , groupés au hasard dans le lit du torrent, et sur la pente rapide du fossé , sont restés et resteront sans doute éternellement où le temps les a secoués; quelques noyers et d'autres arbres ont germé entre ces blocs, les couvrent de leurs ra-
meaux et les embrassent de leurs larges racines. Les arbres les plus gigantesques ressemblent à des roseaux poussés d'hier à côté de ces troncs de colonnes de vingt pieds de circonférence et de ces morceaux d'acanthe dont un seul couvre la moitié du lit du torrent. Non loin de là, du côté du nord , une immense gueule , dans les flancs de la plate-forme , s'ouvrait devant nous. Nous y desrendîmes. Le jour extérieur qui y pénétrait par les deux extrémités , l' éclairait suffisamment, nous la suivîmes dans toute sa longueur de cinq cents pieds ; elle règne sous toute l'étendue des temples ; elle a une trentaine de pieds d'élévation , et les parois et la voûte sont formées de blocs qui nous étonnèrent parleur masse, même après ceux que nous venions de contempler. Ces blocs de pierre de travertin taillée au ciseau , ont une grandeur inégale, mais le plus grand nombre a de dix à vingt pieds de longueur ; la voûte est à plein cintre , les pierres jointes sans ciment ; nous ne pûmes en deviner la destination. A l'extrémité occidentale, cette voûte a un embranchement plus élevé et plus vaste encore, qui se prolonge sous la plate-forme des petits temples que nous avions visités les premiers. Nous retrouvâmes là le grand jour, le torrent épars parmi d'innombrables morceaux d'architecture roulés des plates-formes, et de. beaux noyers croissant
dans la poussière de ces marbres. Les autres édifices antiques de Balbek, disséminés devant nous dans la plaine, attiraient nos regards; mais rien n'avait la force de nous intéresser après ce que nous venions de parcourir. Nous jetâmes , en passant , un coup d'œil superficiel sur quatre temples qui seraient encore des merveilles à Rome , et qui ressemblent ici à des œuvres de nains. Ces temples , les uns de forme octogone et très élégants d'ornements , les autres de forme carrée avec des péristyles de colonnes de granit égyptien et même des colonnes de porphyre , me semblent d'époque romaine. L'un d'eux a «servi d'église dans les premiers temps du christianisme; on distingue encore des symboles chrétiens. Il est découvert et ruiné maintenant ; les Arabes le dépouillent à mesure qu'ils ont besoin d'une pierre pour supporter leur toit , ou d'une auge pour abreuver leurs chameaux.
Un messager de l'émir des Arabes de Balbek nous cherchait et nous rencontra là. Il venait de la part du prince nous souhaiter une heureuse arrivée , et nous prier de vouloir bien assister à une course de djérid, espèce de tournoi qu'il donnerait en notre honneur le lendemain matin dans la plaine au-dessous des temples. Nous lui fîmes nos remerciements, nous acceptâmes, et j'envoyai mon drogman, accom-
pagne de quelques uns de mes janissaires, faire dema part une visite à l'émir. Nous rentrâmes chez l'évêque pour nous reposer de la journée ; mais à peine avions-nous mangé un morceau de galette et le mouton au riz préparé par nos moukres , que nous étions déjà tous à errer sans guide et au hasard autour de la colline des ruines, ou dans les temples dont nous avions appris la route le matin. Chacun de nous s'attachait aux débris et au point de vue qu'il venait de découvrir, et appelait de loin ses compagnons de recherches à venir en jouir avec lui; mais on ne pouvait s'arracher à un objet sans en perdre un autre , et nous finîmes par nous abandonner, chacun de son côté , au hasard de nos découvertes. Les ombres du soir, qui descendaient lentement des montagnes de Balbek et ensevelissaient une à une les colonnes et les ruines clans leur obscurité, ajoutaient un mystère de plus et des effets plus pittoresques à cette œuvre magique et mystérieuse de l'homme et du temps; nous nous sentions là ce que nous sommes , comparés à la masse et à l'éternité de ces monuments , des hirondelles qui nichent une saison dans les interstices de ces pierres, sans savoir pour qui et par qui elles ont été rassemblées. Les idées qui ont remué ces masses , qui ont accumulé ces blocs, nous sont inconnues ; la poussière de
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marbre que nous foulons en sait plus que nous , mais ne peut rien nous dire ; et clans quelques siècles , les générations qui viendront visiter à leur tour les débris de nos monuments d'aujourd'hui se demanderont de même, sans pouvoir se répondre, pourquoi nous avons bâti et sculpté. Les œuvres de l'homme durent plus que sa pensée ; le mouvement est la loi de l'esprit humain ; le définitif est le rêve de son orgueil ou de son ignorance ; Dieu est un but qui se pose sans cesse plus loin à mesure que l'humanité s'en approche ; nous avançons toujours, nous n'arrivons jamais ; la grande figure divine , que l'homme cherche depuis son enfance à arrêter définitivement dans son imagination et à emprisonner dans ses temples, s'élargit, s'agrandit toujours, dépasse les pensées étroites et les temples limités , et laisse les temples vides et les autels s'écrouler, pour appeler l'homme à la chercher et à la voir où elle se manifeste de plus en plus , clans la pensée , dans l'intelligence , dans la vertu , dans la nature et dans l'infini ! [Souvenirs, Pensées et Paysages, pendant un voyage en Orient, t. III , p. 1 et suiv. , édit. in-18.)