LA C!H TE D I
Oui , les jours et les nuits , fuit le tour de sa cage , Flairant si les barreaux qui c ptiveut ses pas Sous le poil de ses lianes ne s'élargiront pas, Elle tourna long-temps autour de l'édifice, Cherchant avec les mains aux murs un interstice, Se meurtrissant le sein aux angles du rocher, Et de ses doigts saignants cherchant à s'accrocher; Mais les murs à ses mains ne donnaient point de prise ; Ils ne laissaient filtrer dedans ni jour ni brise, Et , comme ensevelie au bas d'un puits profond , Chaque effort pour monter la replongeait au fond. Lasse enûn de tenter un effort qui succombe, La paix du désespoir descendit dans sa tombe ; Elle s'assit à terre, appuyée à sa tour :
R Mourir, dit-elle ainsi, pour une nuit d'amour!
„ Oh ! oui , mourir cent fois ! Cédar ! œil de mon âme !
» Mourir cent fois ainsi, puisque je meurs sa femme :
a Que mille tours de faim montent , croulent sur moi ,
)> Avant que Daïdha rougisse d'être à toi !
„ Avant que ma douleur se repe te, ô ma vie!
,, De ces deux fruils d'amour que leur haine m'envie !
» Qu'ils exècrent ton nom , je l'adore au cercueil !
QLATftiE.UE VISION. 201
» Mon supplice est ma foi, ma honte est mon orgueil î
» Jusqu'au fond des enfers que ma tombe se creuse !
» Cédar, mourir pour toi c'est encore être heureuse !
» 0 mort, que tardes-tu? Viens, viens nous réunir I
» Comme des pas d'amant je t'écoute venir. »
Et puis , tout attentive , elle écoutait en elle
Si la soif de sa lèvre était bientôt mortelle?
Ou bien si de la faim la dernière langueur
Ne se trahissait pas aux battements du cœur?
Mais, dans ces premiers temps d'une forte nature,
La sève de longs jours vivait sans nourriture,
Et la jeune victime , interrogeant en vain,
Ne ressentait encor ni la soif ni la faim,
Et , les sens soutenus de tendresse et d'alarmes,
Elle mangeait son cœur et dévorait ses larmes.
Les étoiles du ciel qui passaient tour à tour Dans le morceau du ciel que laissait voir la tour, La virent de là-haut , en traversant l'espace, Dans la même altitude et dans la même place , Aux pierres de la tour les membres appuyés, Les mains jointes tombant sur ses genoux plies,
Quand, d.ms le blanc du eiol . le jour parut «'clore, L'alouette en montant lui gazouilla l'aurore; Une noire hirondelle au plumage d'azur, Rasant la haute tour, parut au bord du mur; Aux blocs, en tournoyant, elle froissa son aile, Et, sur un plat rebord, se posa tout près d'elle. Elle leva les mains : « CompUissant oiseau,' » Qui descends pour me voir d ns mon morne tombeau , » Ne les as tu pas vus , dis-moi , couchés par terre , » Comme des œufs brises , mes deux petits sans mère? » Riaient-ils? pleuraient-ils? me tendaient-ils les bras? » Ne vas-tu pas les voir quand tu remonteras3 > N'as-tu pas vu, dis-moi , aux bords où tu t'abreuve , » Le beau corps de Cédar roulé dans l'eau du fleuve ? » Oh ! dis-lui que je vais le rejoindre bientôt: » L'amour ne va-t-il pas plus vite que le flot? » Que liens-lu dans ton bec, oiseau qui bois aux vagues ? » Est-ce un brin de la mousse ? est-ce un cheveu des algues ? » Ou de son front flottant , dis-moi , n'as-lu pas pris » Un de ses cheveux d'or pour coucher tes petits ? » Oh ! laisse-moi tomber ce fil que je l'envie , » Un cheveu de sa tète ! un rayon de sa vie ! !
» Un débris de sa mort ! oiseau , laisse-les-moi !
» Je n'ai que ce cheveu ! les forèls sont à loi !.... »
Mais son gesteetsa voix effrayant l'hirondelle,
L'oiseau vers le sommet remonta d'un coup d'aile,
Et de son désespoir le cri lit envoler
Le seul être de Dieu qui vînt la consoler.
De ce dernier commerce elle perdit les charmes,
Et son œil épuisé s'assoupit dans les larmes.
En songe quelque temps son âme sommeilla. Comme un coup dans le cœur un cri la réveilla : C'était ce cri de soif, insensible à l'oreille, Auquel dans son repos une mère s'éveille; De ses pauvres petits le doux vagissement, Qui venaient à sa mort demander l'aliment: Deux tilles de Ségor les tenant par la hanche, Les tendaient par la fente à sa mamelle blanche. Tandis que Daïdha,dont le cœur ruisselait, En les lavant de pleurs les abreuvait de lait : « Buvez, mes blancs agneaux ! bois, ma blanche colombe ! » Buvez l'eau de mon cœur qui coule de la tombe. » Pressez ainsi, pressez, des lèvres, de la main ,
204 IV CHl rr ni \ ANGE.
» Cette source d'amour que va tarir la faim. » Que ne peut d'un seul trait votre bouche assouvie » Épuiser tout mon sang avec toute ma vie ! » Et que ne tombez-vous des mamelles , sevrés, » Comme deux enfants morts par la grappe enivrés !... » Oh ! que vous aurez soif lorsque je serai morte! » Oh ! ne souriez pas ! ou bien qu'on vous remporte ! » Je puis vous voir mourir ! oui , mais je ne puis voir » La mort sourire ainsi dans vos yeux sans espoir !.... » En leur parlant ainsi ses deux mains convulsives Pressaient contre son sein ces deux têtes naïves, Semait de longs baisers qu'entrecoupaient ses pleurs Leurs dents teintes de lait, leurs yeux, leur joue en fleurs , Enlaçait à son cou leurs bras pour les suspendre , Mordait de leurs cheveux le duvet blond et tendre, Se mirait dans leurs yeux comme dans un miroir, Fermait les siens d'horreur, les rouvrait pour les voir; Tandis que les enfants, que sa chaste mamelle Attirait tourà tour et repoussait loin d'elle, Prenant ces faux transports et ces pleurs pour des jeux ,
Riaient en se jouant entre ses longs cheveux.
Quand du lait sous leurs dents la source fut tarie j
Ces filles sans pitié pour sa voix qui les prie ,
Reportèrent ses fils dormants à la tribu ,
Comme Ton trouble l'eau quand les agneaux ont bu !
Daïdha du regard poursuivant chaque femme Qui semblait emporter les deux parts de son âme, Suivit de l'œil ses fruits tant qu'elle put les voir. Trois fois dans la journée ils tétèrent ; le soir, Quand les femmes du chef vinrent vers la fenêtre, Elles ne virent plus Daïdha reparaître.
Leur voix, pour l'avertir , l'appela dans la tour, Une mourante voix en sortit à son tour ; Ses jambes, fléchissant sous l'angoisse mortelle, IS'e pouvaient plus du sol se déplier sous elle. Aux cris de ses petits , elle fit un effort; Mais l'élan de son cœur ne put lever la mort , Elle retomba faible au pied noir des murailles. tf Oh ! par les fruits vivants ou morts de vos entrailles, » Dit-elle en élevant encore un peu la voix , » Par l'eau que vous buvez, par les pleurs que je bois , »' Passez *moi les agneaux dans l'étroite ouverture, « Que je leur donne encore un jour leur nourriture.
2(m; LA C»l TE h » n \\<; .
» Le lait de ma mamelle à leurs ciis monte el soit ,
y II coulera peut-être encore après ma mai t ;
» Ne leurenvk-z pas cette joie éphémère
» De larir jusqu'au fond les sources de leur mère;
» Au lieu des lionceaux , ce sera le vautour
» Qui viendra dépecer leurs membres dans ma tour
Et les femmes pensant au jour où l'on enfante ,
Glissèrent en pleurant les petits dans la fente ;
Daidha les reçut en élevant la main,
Et la nuit descendit noire sur le chemin.
Mais tandis que la tour couvre ces cris funèbres, Des pas entrecoupés rôdaient dans les ténèbres. Qui donc , posant ses pieds muels sur le rocher, De la tour de la mort ose ainsi s'approcher? Pourquoi s'arrête-t-il de distance en distance Comme pour épier, écouter le silence?
210 LA CnifE D'UN ANGE.
Pourquoi, de toutes parts, égarc-t-il ses pas?
Quels noms, aux }eux des nuits, murmure-t-il tout bas ?
Quel sourd rugissement avec son souffle gronde .
Tel que l'airain en feu qui fait bouillir une onde?]
Astres du firmament ! en croiriez-vous vos yeux ?
Cédar ! c'était Cédar , reparu sous les cieux !
Cédar, libre du joug qui comprimait sa force ,
Brandissant d'une main un cbêne avec l'écorce ,
Et de l'autre, en avant, lâtant l'obscurité
Comme prêt à frapper vers le roc habité.
Vers cette meurtrière à grands pas il s'avance ,
Muet, et se mordant les lèvres de vengeance ;
On dirait qu'il revient par un doigt sûr conduit.
Mais comment sortait-il de sa mort , de sa nuit ?
Lorsque son corps gisant à tant d'injure en butte Etait tombé du roc , entraînant dans sa chute, Comme une pierre au cou, le grand Ironc de palmier, L'arbre para le corps en tombant le premier; Les lianes, les joncs qui liaient l'homme à l'arbre Se rompirent du poids sur les poinles du marbre ; Et quand du fond des flots le palmier remonta , Par le tronc soutenu, l'homme avec lui flotta.
C1NQLIE1IE VÏSION. 'il I
A travers ses détours et ses gorges profondes ,
L'Oronte bondissant les roula dans ses ondes.
En les perdant de l'œil sous un cap , de son cours
Ce vil peuple les crut disparus pour toujours.
Cependant réveillé par la fraîcheur des vagues ,
Recueillant lentement quelques souvenirs vagues,
En voyant devant lui fuir le ciel et le bord,
Cédar avait compris qu'il flottait dans sa mort.
Embrassant le palmier d'une main convulsive,
Son instinct machinal le poussait vers la rive;
Mais plus fort que son bras inhabile à ramer,
Le r.ipide courant les portait à la mer.
Il entend u't déjà sur la phge sonore
Tonner le contre-coup des vagues de l'aurore;
Déjà les bords du fleuve éch ppaient à son œil,
Quand le courant brisé sur l'invincib e écueil ,
Que le reflux des mers dans son lit b^s repousse ,
Sur le sable des flots le jeta s;ms secousse.
Il resta quelque temps immobi e, engourdi,
Tel qu'un homme . d'un coup de massue étourdi,
Rappelant fil à fil chaque image effacée,
Et comme un fer.au sein retrouvant sa pensée.
■2\-2 LA CHIITE D'UN \\:.n
Il dénoua des dents le reste de lien
Qui l'attachait encore au palmier, son soutien;
Tantôt marchant dans l'eau et tantôt à la n.i.
Il regagna bientôt les forets du rivage.
Sous l'instinct de l'amour son pied n'hésite pas ,
Au rebours du courant il s'élance à grands pas.
Il lui semble de loin entendre dans son âme
Les cris de deux enfants et des sanglots de femme.
Du sort de Daïdha l'affreux pressentiment
Ne laisse pas son pied s'arrêter un moment;
Comme un homme éperdu qu'un cri de mort appelle ,
Il court deux jours entiers les bras tendus vers elle ;
Enfin par la vengeance et par l'amour conduit ,
C'était lui qui montait à tâtons dans la nuit.
Il avait reconnu le camp , dans les ténèbres,
Aux aboîments des chiens poussant des voix funèbres.
Il avait étouffé ses pas pour les tromper,
Et sa masse à la main écoutait pour frapper.
Sur le fond noir du ciel la tour muette et sombre , Avant qu'il l'aperçût, jeait sur lui son ombre; Les enfants sur son sein qu'elle vient d'assoupir,
Daîdha touchait presque à son dernier soupir; Du sommeil de la mort les délirants nuages A ses sens affaiblis coloraient des images : Voiles que la nature , avec ses douces mains , Met pour cacher la mort sur les yeux des humains. Elle voyait couler des fleuves d'eaux limpides Dont les vagues montaient à ses lèvres avides ; Des mille fleurs des champs qui croissent sous le ciel Les ruches en rayons lui distillaient leur miel , Cédar, pour ses petits jouant parmi les herbes , Lui cassait les rameaux chargés de fruits superbes. Elle tendait vers lui leurs bras avec sa main, Quand ses petits enfants crièrent de la faim. « Ah ! dit-elle en frappant sa mamelle tarie , » Quoi! la nature est sourde à leur bouche qui crie! » 0 ciel ! avant leur soif mon sein a pu tarir ! » Ah! mourir la dernière , ah ! c'est cent fois mourir ! » Enfants, frappez ce sein qui vous tue et vous sèvre , » A défaut de mon sein collez-vous à ma lèvre ! » Dans mon dernier soupir, images de l'époux , » Buvez toute mon âme , elle s'exhale en vous! » Que ta mort, ô Cédar ! fut plus digne d'envie !
Ht LA CHUTE P ï A IW6E.
* Tu n*as pas exha'é trois souffles d ins U vie! » Reçois-les, citer époux, ils s'eihalenl pour loi : ï- Ouvre Ion sein , c'est eux ' ferme les bras, c'est moi
Cédar, aux premiers sons de cette voix plaintive . Collant contre la tour son oreille attentive , Avait cru de la pierre entendre s'exhaler Une voix des tombeaux qui venait l'appeler- Il n'avait pas d'abord reconnu dans la plainte la voix de son amour par l'agonie éteinte ; Mais au nom de Cédar par elle prononcé , Frappé d'un jour terrible il s'était élancé.
Arrêté par le mur qui le frappe au visage ,
Il cherchait à tâtons dans la roche un passage.
Trois fois les bras tendus , de la fatale tour ;
Comme un tigre enfermé ses bras firent le tour.
Quand sa main vainement clierc'ianl la porte absente.
Trouvant le vide étroit , s'en^ouflra ùai.s la fente.
Il plongea tout le bras dans le noir souterrain ;
C i:\QUIEME VISION. ^o
Le non de D ïdia glacé glaça sa main. :
Il palpa froid e! mort, ;!U foj.d du cachot somb e,
Tout ce groupe d'angoisse expirant dans son ombre.
L'horrible *éri(é jaillit à so i esprit ;
Il louclia le supplice , el son instinct comprit.
Des blocs accumulés s. isisint l'Inteistice, Il gravit au somm t du terrible édifice; Et de peur d'éc «,ser sous les bloes son amour, Par sa cime élevée il démolit la fout. Son bras désespéré faisait voler la pierre Comme le vent d'hiver soulève la poussière; Lfs blocs qui de nos jours feraient fléchir des bras, Allient tomb r à terre et la fendre à cent pas. Lu tonnerre incessant Lisait trembler la pb>ge, Et la tour sous ses pi. ds décroissait par étage : Les cavernes de loin tremblaient du contre-coup. Du désert à l'instant tout le peuple est debout; Aux premières lueurs du ciel qui se déroule, A cet étrange bruit iU accourent en foi;le; La fronde, U mass e, ou la pierre à la main , Ils volent à grand* cris à la tour de la Faim : Les uns penseni qu'un di,u, saUs l'éclair et la fondre,
210 TA CUITE DTK AXGF.
Dele-même à ses pieds la fait tomber en pondre; D'antres, voyant un homme en débris la lancer, De leurs armes de bouc osent le menacer. Auprès d:i monument les pins fiers se hasardent, Du pied dos murs en haut en rampant ils regardent, Se refusent long-temps à croire; mais leurs yeux Reco maissant Cédar au faible jour des cieux, Mille cris à l'instant jaillissent ; mille frondes Font voler à Pins'ant le lit roulant des ondes ; Mille flèches de bois dans les flammes durci S fQent ; autour de lui l'air en est obscurci; Mille mains saccrccliant aux jointures des pierres, S'efforcent d'arrivé;- au sommet les premières Pour en précipiter l'esc'avc ravisseur, Qui vient à leur vengeance arracher une sœur. Cédar, dont le regard replié dai s son âme , Ne voit que Daïd.a qui l'appelle et se pâme , Dans son œuvre absorbé d'abord n'aperçoit pas Les ennemis caciiés qui rampent sous ses pas. Zcbdani, le premier gravissant les murailles, Le saisit par le corps Je ses bras en tenailles, Tandis qu'Abid et Kor s cendem son as aut;
Mais Cédar revenant à lui comme en sursaut ,
De leurs faibles maûiS d'homme arrachant sa m.,in libre
Sur ses orteils crispés conserve l'équilibre ,
Les entoure du bras , les étouffe à ses flancs ,
Enfonce dans leur chair ses ongles tout sanglants;
D'une main tour à tour à l'aplomb les enlève ,
Les fait, en brandissant , tournoyer comme un glaive ;
Puis , leur battant le crâne aux angles du rocher,
En écrase les mains qui veulent s'approcher ;
Sanglants et mutilés , il les lance à la foule ,
Qui , sous leurs corps tombants , s'écarte en large houle.
Pour frapper sans péril les coups volent de loin ;
Mais de se présert er négligeant le vil soin,
Un bloc dans chaque main , Cédar, ferme à sa base,
Les fulmine d'en haut, les pile , les écrase :
A chaque coup qu'il lance un forfait est puni.
Il enfonce d'un bloc le cœur de Zebdani ;
Sous un débris mortel de ses propres murailles,
Ségor roule ù leurs pieds et répand ses entrailles ;
Sur le corps de son père Abna précipité
Va tomber sous le bloc qu'il avait apporté ;
Elim , Zadel , Sélin , les sept (ils de s\ race.
218 l\ CHUTE D'UN ANGE.
Ne peuvent fuir la mort qui gronde sur leur trace ; Chacun tombe à son tour sous ces carreaux broyé. L'infatigable bras dont tout est foudroyé , Des murs qu'ils ont bâtis pour un autre supplice , Abat ces criminels sous leur propre injustice; Et les restes épars des enfants de Phayr, Dispersés par la peur, cherchent la nuit pour fuir.
Cependant de la tour chaque pierre qu'il lance Sert son brûlant amour, en servant sa vengeance ; Chacun des blocs roulant de sa terrible main , Du sommet à la base abrège le chemin.
Daïdha , que la voix de son époux ranime , Lève vers lui ses bras du fond de son abîme. Il s'y jette vainqueur comme un dieu dans l'enfer; Dans ses embrassements il craint de l'étouffer ; Pour mieux la savourer son cœur suspend sa joie : Sur ses bras assouplis il prend sa triple proie; Et , comme dans la feuille on emporte les fruits , Sur le se n de leur mère il soulève ses fils. D'un pied , dont ce doux poids redouble l'énergie, Il foule les débris de la brèche él rgie ;
Il touche enfin la ter e, il s'élance dehors;
De ses mille ennemis s s pieds pressent les corps ;
Et portant Daïdha par ce sol du carnage,
Dans son sein en passant il cache son vis âge.
Sur la scène d'horreur sans jeter un regard , Sous la nuit des forêts il s'enfonce au hasard. Il semble que son pied, que l'horreur précipi'e, Ne peut, loin de ces bords , l'emporter assez vite; Il voudrait enlever au ciel , heureux vainqueur, Ces trois fronts adorés qui battent sur son cœur! Chaque fois que son bras ou sa jambe chancelle, Il puise dans leurs yeux une force nouvelle ; Vers de nouveaux sommets il reprend son essor , Nul lieu n'est assez sûr pour cacher son trésor. Depuis l'heure où la nuit se teint du crépuscule , Jusqu'à l'heure où le jour suit l'ombre qui recule , Il courut sans reprendre haleine un seul moment, Sans parler, en serrant du bras ce cou charmant. Enfin quand il eut mis entre les bords du fleuve Et lui , des pas, des pas, toute une terre neuve, Quand son regard perçant vit un autre horizon ,
'2'2(> IV CHUTE Dl % \n,,,
Il posa son fardeau d'amour sur le gazon, Kegarda tout autour avec inquiétude, Comme s'il soupçonnait même la solitude : Puis riant et pleurant , et criant tour à tour', En se frappant les mains, il bondit à l'entour.
Daïdha , dont les pleurs arrosaient le sourire , En lui tendant les bras contemplait son délire: U s'y jette cent fois , et les petits enfants Répondaient par leur rire à ses bonds triomphants, Quand il eut par ses cris évaporé son àme , Comme un vase trop plein s'évapore à la flamme. Il cueillit, sans vider, sur la tige des lys , Ces calices de Heur par la sève remplis , Du baume de la nuit que leur urne recueille ,
Aux lèvres de la mère il fit couler leur feuille.
Il secoua la branche où dans sa dure noix
Le palmier du désert contient le lait du bois;
Contre le tronc de l'arbre il en brisa les houppes;
A genoux , dans sa main tenant leurs demi-coupes,
Aux lèvres des enfants, que trompait la couleur, '
Il fit téter la noix et savourer la fleur,
CINQUIÈME VISION, 22i
Joignant ses fortes mains en flexibles corbeilles , Il apporta dedans des rayons d'or d'abeilles, Dont le miel embaumé, par la fleur épaissi , Semblait des lingots d'or dans le rocher durci. Le gland, dont trois hivers ont mûri la farine , Des plantes qui cachaient leur suc dans leur racine, Et des roseaux sucrés , dont un miel blanc coulait , imitasses en monceaux que sa main étalait, Et dépouillés par lui de leurs rudes écorces, D'un savoureux festin ranimèrent leurs forces. (.es enfants endormis dans l'herbe, avec leur main Pressaient encor ces fruits survivant à leur faim.
Déjà de Daïdha la jeunesse assouvie Sentait remonter l'eau dans les sources de vie ; Cédar, ivre de joie et de paix, regarda Long-temps et tour à tour les enfants , Daïdha. Devant ces fruits d'amour et cette jeune femme , Je ne sais quel besoin s'élevait dans son âme De répandre son cœur débordant de parfum, De reporter plus haut son bonheur i quelqu'un ; Mais de ce grand besoin son àme pnsédée
~2'2l LA CHUTE O'IN ANGE.
Avait l'instinct de Dieu sans en avoir l'idée;
Sur tonte la nature il promena ses yeux ,
De la mousse aux troncs d'arbre et des troncs d'arbre aux cieux,
Il leur montra la mère et les enfants du geste ;
Jl écarta son corps pour que du toit céleste
Un rayon du soleil, comme un regard d'amour ,
Se réjouît aussi de les revoir au jour:
Il eût voulu des nuits déployer tous les voiles,
Pour la montrer aux yeux de toutes les étoiles ;
Dans l'extase de joie où son cœur s'abîmait,
Il lui semblait que tout aimait ce qu'il aimait ,
Que tout autour de lui partageait son ivresse,
Et pour ce front charmant n'était qu'une caresse !
Ses sens ne ressentaient ni fatigue , ni faim ;
Sur la mousse auprès d'elle il vint s'asseoir enfin.
Enivrant déplus près son âme de ses charmes,
Son regard dans ses yeux faisait monter des larmes ;
Mais ces larmes du ciel , au goût délicieux ,
Trop-plein d'un cœur mortel qui coule par les yeux ,
Voile humide et brillant que l'excès de la joie
Comme un nuage au ciel sur le bonheur déploie
Le front de Daïdha s'abandonnant à lui ,
Renversé sur son bras, prit son cœur pour appui;
Leurs mains sur leurs genoux par leurs doigts s'enlacèrent,
Et parlant à la fois , ensemble ils repassèrent
Pas à pas , mots à mots , depuis le premier jour ,
Tous les sentiers saignants de leur céleste amour ;
S'épuisanten aveux , en demandes frivoles,
Se faisant mille fois redire leurs paroles ,
Des lèvres l'un de l'autre à l'envi les buvant,
Dans les aveux de l'un l'autre se retrouvant.
Voluptueux retour de deux âmes ravies ,
Qui pour se réunir remontent leurs deux vies ,
Et du bonheur présent pour mieux sentir le goût,
Recueillant leur mémoire , et leurs larmes partout ,
Dans la coupe de joie où leur lèvre s'abreuve,
Répandent comme un sel le fiel de leur épreuve.
Lentement dans leur cœur tout leur cœur se vida ,
Jusqu'à ce que leur sein de bonheur déborda.
Leur parole plus rare et mêlée au silence
S'interrompait déjà de distance en distance ,
Comme des gouttes d'eau qui tombent dans son sein ,
La chute en s'épuisant assoupit le bassin ;
Leur paupière, où pesait une si longue aurore,
Se fermait , se rouvrait pour se revoir encore ; Leurs lèvres où les mois ne faisaient plus qu'errer, Comme un songe déjà semblaient les murmurer; Leurs tètes, sous le poids du bonheur affaissées, S'appuyaient l'une l'autre ainsi que deux pensées; Et le sommeil fermant la voix des deux amants, Assoupit de leurs coeurs les derniers battements.
Ainsi ces deux enfants, l'un à l'autre leur monde, Suivaient jour après jour leur route vagabonde , Ayant devant leurs pas l'univers tout entier, Et sans but que l'amour s'y traçant leur sentier. Ils semblaient seulement dans leur marche pressée De leurs premiers tyrans vouloir fuir la pensée $
Et cherchant par instinct les plus tièdes climats ,
Aux mers d'où sort le jour ils dirigeaient leurs pas.
Ils avaient entendu qu'en ces champs de l'aurore
Mille fruits inconnus se cachaient pour éclore,
Que les plus doux parfums qui soufflent sous les cieux ,
Y donnaient à l'air même un goût délicieux ,
Que les rocs ruisselaient du nectar des abeilles,
Et qu'un oiseau céleste y charmait les oreilles.
Nous nous arrêterons , se disaient-ils entre eux ,
Aux lieux où le bonheur sera plus savoureux ,
Aux bords où l'oiseau bleu va reposer ses ailes ;
Nous apprivoiserons les petits des gazelles,
Pour jouer sur la feuille avec nos doux jumeaux ;
Nous irons dérober les œufs sous les rameaux.
Nous aurons pour demeure une grotte de marbre ,
Fermée aux eaux du ciel , ou le tronc creux de l'arbre,
Dont les vastes rameaux vers le ciel repliés
Des cheveux de sa tête enveloppent ses pies.
Nous serons bons à tous ; et pour que l'on nous aime ,
Nous ferons alliance avec les lions même,
Avec l'oiseau du ciel et l'insecte des champs.
Mais avec l'homme, oh non ! les hommes sont méchants !
A ces tableaux riants qu'ils coloraient d'avance, Leur pas léger semblable au vol de l'espérance , Quoique lassé du jour les portait en avant ; Cependant dans leur fuite ils s'arrêtaient souvent.
Tantôt les durs caillous ou d'épineuses plantes, Des pieds de Daïdha faisaient saigner les plantes ; Au cou de son amant elle nouait ses bras, Et Ccdar la portait sans ralentir le pas. Ses fils sur une épaule et sur l'autre la mère, Portant tout son bonheur , charge douce et légère , Pressé de ces trois cœurs dont il était l'appui , Il croyait emporter l'univers avec lui ! Et Daïdha soufflant à son front des caresses , Essuyait sa sueur avec ses molles tresses ! Tantôt un roc pendant sur un ravin profond , Se dressant comme un mur avec un gouffre au fond , Enti'ouvert à leurs pieds s'opposait à leur marche , Si des arbres couchés n'y jetaient pas une arche; Cédar laissait la mère et ses fils sur le bord , Pour sonder le passage y descendait d'abord ; Puis s'assurant Porteil sur d'étroits interstices ,
Levait de là les bras du tond des précipices ;
Des mains que Daidha de plus haut lui tendait ,
Recevait dans ses mains l'enfant qu'il descendait ;
Le couchait dans les fleurs , remontait pour son frère,
Prêtait comme un degré son épaule à la mère ;
Puis au fond du ravin tous les deux descendus,
Au mur de l'autre bord par les mains suspendus,
Et formant de leurs bras une mobile échelle,
Il élevait en haut l'enfant qu'il prenait d'elle.
Si des monts quelquefois le fleuve ou le torrent
Opposait à leurs pas son rapide courant ,
Cédar, qui le premier le passait à la nage,
Déroulait en nageant la liane sauvage
D'un arbre de la rive, et comme un câble fort
La nouait par le bout au tronc de l'autre bord :
Sur les flots écumants la liane tendue
Prêtait à Daidha sa corde suspendue.
Retournant sur ses pas , un enfant dans la main ,
CéJar, de nœuds en nœuds, lui traçait le chemin;
Elle suivait, portant sur sa tête éle\ée
Sa bianclie enfant, tremblante et d'écume lavée;
Et, comme sur le sable un vol de blancs oiseaux
Qui font sécher leur aile , ils s'essuyaient des eaux.
Une nuit qu ils dormaient au fond des solitudes , Leurs membres succombât à tant de lassitudes, Cédar, que son amour éveillait à tout bruit, Entendit comme un souffle et des pas dans la nuit ; Soulevé sur le coude, immobile , il écoute : Ces pas de leur abri semblent chercher la route. Un souffle haletant, qui paraît s'approcher, Fait frissonner d'horreur tous les poils de sa chair ; Il croit qu'un lionceau , que le désert affame , Vient dévorer ses fils sur le sein de sa femme. Il crie .- un hurlement lugubre lui répond ; L'animal à ses pieds s'élance d'un seul bond :
La feuille élait épaisse et la nuit était sombre,
U voit contre ses flancs se lever comme une ombre.
Il s'élance au-devant de ce lion dressé ,
Entre ses bras de fer le reçoit embrassé ;
Sans que son cœur défaille , il sent sur sa poitrine
L'ivoire de ses dents , le vent de sa narine ;
Dans sa gueule béante il plonge pour chercher
Sa langue qui voulait tout son sang à lécher.
L'animal étouffé tombe, et ne fait entendre Qu'un dernier hurlement mélancolique et tendre ; EtDaïdha , couvrant ses enf.mts de son corps, Sentit son cœur troublé par cet accent de mort. Sur les bras de Cédar, en cherchant les morsures , Sa main ne trempa pas dans le sang des blessures , Le lion qu'à ses pieds Cédar avait couché Au lieu de le broyer, semblait l'avoir léché. Le sommeil referma leur pesante paupière ; Quand elle se rouvrit, sous l'ombre, à la lumière , Cherchant leur ennemi mort sous leur pied vainqueur , A sa vue un seul cri s'échappa de leur cœur î Les amants consternés , mornes , se regardèrent, Et d'attendrissement leurs regards s'inondèrent ! Ce lion , dont la langue avait soif de leur sang , Des troupeaux de Cédar c'était le chien gisant: De sa captivité compagnon volontaire , Le seul ami long-temps qui l'aima sur la terre! Que Daïdha flattait, qui léchait ses jumeaux. Quand il eut vu son maître englouti dans les eaux , Four retrouver son corps suivant long -temps la rive , Mais bientôt , devancé par l'onde fugitive ,
SIXIEME Y ISIOIV. 253
Hurlant de désespoir, il avait descendu
Le large cours des eaux par l'écho répondu
Jusqu'au sable où la mer déferle sur la plage ;
Il avait traversé l'embouchure à la nage ;
Et, retrouvant enfin sur le limon foulé
Un pied d'homme récent dans le sable moulé,
Il avait pris sa course, en flairant place à place;
Et perdant , retrouvant cent fois la même trace ,
Sans flairer en passant les pieds de la tribu ,
Aux eaux qu'il traversait sans avoir même bu ,
Il était accouru, prompt à le reconnaître,
Mourir, pour son amour, de la main de son maître!..,]
Que le pauvre Cédar eût donné de son sang Pour ranimer ce corps sons son souffle impuissant ! Quel flot amer coula de leur œil taciturne ! Que Daïdha maudit la méprise nocturne!
Qu'ils baisèrent souvent, qu'ils passèrent de fois Sur ses longs poils souillés leurs lèvres et leurs doigts ! Notre cœur saigne tant de perdre qui nous aime ! Mais le punir d'aimer! mais le t;er soi-même! Pour les pauvres mortels l'amour est un tel bien ,
254 ] v rm TE D lA xxr,K-
Qu'il ne peut sans signer perdre celai d'-n chien ! Ils creusèrent sa tnmN' a x pieds d'un sycomo e; Leurs yeux en s'en allant s'y retournaient enceie. D'un nom cher et funèbre ils nommèrent ce lieu . Et le jour fut pour eux morne comme un adieu !
Déjà douze soleils avaient doré les nues Depuis qu'ils avançaient aux plages inconnues; Ils étaient descendus sur les hords de la mer ; lis avaient de ses flots goûté le sel amer ; Et perdant leurs regards sur ce grand désert d'onde , Pris ce fleuve sans hord pour la rive du monde , lis suivaient ce rivage aux gracieux contours Où Tyr mille ans ap; es se couronna de tours. Les vagues se jouaient sur son cap solitaire Comme avant la moisson de blancs agneaux sur l'aire ; Ces deux amants foulaient sous la plante des pies Ces germes de cités plus tard multipliés , ^as.s se douter qu'en jour des peuples innombrables Devaient au doigt de Dieu se lever de ces sables î Leurs regards fascinés suivaient cette eau sans fin ; Ils aimaient à marcher sur l'or du sable fin,
Que de Jodùs flots ridés des brises de l'aurore
Pour leirs pieds fatigués amollissaient encore!
Ces palpitations de la mer dans son lit ,
Ce mouvement sans fin d'un élément qui vit,
Des bords peints dans les eaux ces flottantes images ,
Ces g-ands gémissemenis accentuant ces plages,
C< s mystères du fond que l'œil peut traverser,
Avec leurs sens ravis tout semblait converser;
Et le cœ.ir p!ein d'accords que leur oreille écoule,
Ils matchaient sur ses bords, en oubliant la route.
Les bords désordonnés de l'abîme mouvant ,
Les grands chocs de la mer sous les fougues du vent,
Entre le velours d'herbe et les vagues limpides
N'étendaient pas eneor ces lisières arides;
Mais la vague endormie et le feuillage épais
Se touchaient sur la grève et se baisaient en paix.
L'arbre trempait >es pieds dans l'écume des plages ,
Et les flots attîédis s'obscurcissaient d'ombrages.
Le couple voyageur savourait à la fois
Les doubles voluptés des ondes et des bois.
Déjà , comme une tour que son sommet écrase ,
i36 LA CHUTE D'IN iNGE.
Le Carmel devant eux affaissant sur sa base, Dans le sein de la mer dont il brunit l'azur: Son cap retentissant s'avançait comme un mur ; De grands blocs détachés de sa rapide arête , bondissant sur sa croupe , avaient roulé du faite , Et , jusqu'au sein des flots par leur chute lancés , Formaient autour du cap d'autres caps avancés. La lame, en mugissant, y brisait en fumées Ses écumes sans fin par les brises semées, Comme un vase qui bout, de ses bouillonnements Couvrait et découvrait ses rochers écumanls. In aigle y tournoyait dans l'éternel orage, Et son aile en passant ombrageait leur visage. La montagne semblait impossible à franchir : A travers ces écueils, qu'ils regardaient blanchir, Il fallait ou passer, ou tourner la montagne ; Mais elle s'étendait si loin dans la campagne, Que sa ligne d'azur interceptant les cieux , Leur opposait partout le même obstacle aux yeux Les jeunes fugitifs pour tenter ce pa?srge, Sans exposer les fruits de leur vie à l'orage, Voulurent dans ces flots d'abord teuls s'avancer,
Dans le cœur d'un palmier qui semblait les bercer,
Ils couchèrent bien haut la sœ.ir avec le frère ,
De peur que le chacal ne les flairât sur terre.
En inclinant vers eux le jeune arbre pliant ,
lis baisèrent deux fois le couple souriant ;
Puis laissant échapper de leurs mains le tronc souple 3
Sa cime dans les airs abrita le beau couple,
Cédar et Daïdha s'avancèrent alors Sur l'humide corniche entre l'onde et ses bords ; Tantôt posant à sec leurs pieds nus clans la grève , Tantôt dans les torrents que la vague soulève, D'un tourbillon d'écume ensemble enveloppés, ïïepou^sant de la mer les bonds entrecoupés, Cédar brisant ses doigts au mur de la montagne , Pressait de l'autre main les flancs de sa compagne , De peur que du rocher le flot en descendant N'emportât son amour dans l'abîme grondant. La vague par moment, comme une blanche toile Se déroulant sur eux, les couvrait de son voile ; Puis déchirant aux rocs le vert tissu des eaux , Sur leur corps ruisselant, retombait en lambeaux,
258 T \ CHUTE dTn ange.
Pour avancer d'un pas nir la gtè\e inégale, Leurs yeux d'un Ilot à l'.iutie épiaient l'intervalle: Leur mort ou leur salut dépendait d'un clin d'œil; Enfin , de gouffre en gouffre et d'écucil en écueil , Tantôt les pieds au fond et tantôt à la nage , Ils doublèrent le cap, et virent l'autre plage Qui déroulait au loin sur le flot attiédi Sa verdure bronzée aux rayons du midi.
A je ne sais quel dieu dans leur cœur rendant grâce Les deux amants ravis revinrent sur leur trace ; Et Cédar arrivant à peine le premier, Pour prendre les enfants incline le palmier. Déjà se grandissant vers eux d'une coudée, Daïdha de baisers les couvrait en idée , Et sur l'orteil dressée et les deux bras tendus , Attendait qu'à son sein Cédar les eût rendus ; Quand , au niveau de l'œil abaissant le tronc d'arbre, Tout leur sang devint glace et leur front devint marbre : Dans le cœur du palmier les enfants n'étaient plus !... Ils remplissaient les airs de leurs cris éperdus ; Dans la confusion de leurs mille pensées,
Portant partout leurs pas et leurs mains insensées, Ils allaient d'arbre en arbre ; à la cime des troncs , Comme deux oiseleurs ils plongeaient leurs deux fronts , Espérant que leurs yeux se trompaient de feuillage , Et que de leur palmier un autre était l'image ; Quand un cri de détresse entendu dans les cieux, Vers la crête du roc leur fit lever les yeux. L'aigle qu'ils avaient vu tournoyer sur l'abîme , Fendait maintenant l'air d'un trait calme et sublime ; Ses larges ailerons tendus d'un vol dormant , Leur cachaient de son ombre un peu du firmament ; Et comme le ballon emporte la nacelle , Tenant en équilibre un fardeau sous son aile, Il nageait en pressant des ongles triomphants Dans son aire emporté le dernier des enfants.
De peur qu'un cri d'effroi ne fit ouvrir sa serre , Et ne précipitât l'enfant broyé sur terre, Daïdha retenant son cri sourd dans son cœur , A Cédar, de son doigt, montrait l'oiseau vainqueur. Ils le virent nager vers l'immense ouverture D'un antre qui du cap couronnait la ceinture,
240 LA CHLTE D'UM AMGE.
Et, sans même plier ses ailes pour entrer,
Avec son cher fardeau dans l'ombre s'engouffrer ;
Vers l'antre au même instant un cri porta leur Ame.
Comme en un incendie on voit la jeune femme ,
Que le bnis d'un époux arrache du trépas ,
Rassembler en tremblant ses petits sur ses pas ,
Et les comptant au front du doigt qui les dénombre ,
El touchant leurs cheveux, si l'un d'eux manque au nombre,
Avant d'ouvrir la bouche ou même de penser ,
Dans sa demeure en feu rapide s'élancer ,
Saisir le fer brûlant où le plomb fondu coule ;
Gravir l'échelle en feu qui sous ses pieds s'écroule,
Et jusqu'au toit fumant d'où l'homme même a fui ,
Rapporter son enfant ou périr avec lui :
Telle avant que son cœur réfléchisse et balance,
Sur les pas de Cédar la jeune enfant s'élance.
Le cap oppose en vain sa pente à leur élan,
Leurs pieds sûrs défiraient le chamois et l'élan ;
On dirait que leur cœur vers le ciel les soulève ,
T)e corniche en corniche ils passent comme un rêve ;
Leur bouche ne prend pas le temps de respirer,
A peine sentent-ils leurs mains se déchirer;
Leur œil qui du rocher n'aspire qu'à la cime ,
Ne voit pas sous leurs pas s'approfondir l'abîme ;
Aux plantes par les mains suspendus quelquefois ,
Et cherchant un appui du pied sur les parois ,
Aux coups du vent des mers qui sur le cap se brise
Ils flottent balancés comme l'herbe à la brise.
Mais au-dessus des rocs qu'ils franchissent enfin,
La pente s'adoucit ; un sol à gazon fin
Entre un rempart et l'autre à leurs pieds se déroule,
En ruisseaux serpentants un filet d'onde y coule ;
Au-dessus du glacis d'où tombent ces ruisseaux ,
Une large caverne élève ses arceaux.
Ils courent haletants , ils entrent sous la roche :
Un aigle colossal s'envole à leur approche,
Et du vent de son aile à demi renversés,
Les précipite à terre éblouis , terrassés.
Mais le cœur maternel , tremblant pour ce qu'il aime,
Combattrait dans la nue avec la foudre même.
Rentrés dans la caverne , ils regardent au fond :
Un grand cri leur échappe, un autre leur répond ;
Daïdha fléchissant sous sa joie imprévue ,
Revoit ses deux enfants , et recule à leur vue!
2'f2 L\ CHUTE D'IM AKl.i:.
Devant cc9 fils cherchés à travers le trépas Quelle puissante main arrêta t donc leurs pafl Qui donc clouait leur âme et leurs pieds à l'entrée Pourquoi leur voix en eux ('tait-elle rentrée; Qui les faisait ainsi balancer? — Un regard Au fond de la caverne , un homme... un beau vieillard Tenait dans ses genoux , comme une tendre mère , Les deux jumeaux portés par l'aigle dans son aire; A leurs lèvres de rose il faisait ruisseler L'ambre des pommes d'or qu'il venait de peler; Les deux enfants suçaient la goutte qui s'épanche En écartant des mains sa chevelure blanche ; Et déjà la saveur , la voix douce et les ris , De l'effroi sur leur bouche avaient calmé les cris.
Ce vieillard n'avait pas l'aspect rude et sauvage Des hommes dont Cédar avait vu le visage , Ce front bas comprimé par un brutal instinct , Cet œil dardant la flamme ou par la ruse éteint, Cette bouche acérée ou cette lèvre épaisse Pour que l'injure y vibre ou la luxure y paisse \ Ses niembies n'avaient pas ces muscles pleins et forts,
Sève ardente des sens dont végète le corps ; Les ongles de ses mains, en brute carnassière, N'étaient pas aiguisés pour fouiller la poussière ; Et du regard d'autrui son mépris effronté IN 'offensait pas les yeux avec sa nudité. L'arche de son front large , en ovale élancée , Semblait se soulever pour porter la pensée. L'âge avait élargi l'orbite de ses yeux , La lumière en coulait comme une aube des cieux ; De son regard pensif l'égale et pin e flamme Dans un charbon brûlant ne dardait pas son âme ; Mais sa réflexion le tempérait un peu , Comme une main qu'on met entre l'œil et le feu. Ses lèvres, qu'entr'ouvrait le vent de son haleine, Sur l'ivoire des dents se recourbaient à peine; D'un pli tendre et rêveur la molle inflexion Adoucissait à l'œil sa mâle expression : On sentait que l'orgueil ou l'injure farouche N'avaient jamais froissé les plis de cette bouche, Mais que cet air serein , par son souffle exhalé , Avait entr'ouvert l'âme avant qu'elle eût parlé. Sa peau se nuançait des teintes des lys pâles ,
L'intelligence auguste animait ses traits mâles. Comme en forgeant l'outil la meule et les marteaux Pour une œuvre plus haute aiguisent les métaux; On lisait sur ses traits sillonnés de pensées Les traces qu'en passant elles avaient laissées : Dans leurs inflexions le temps avait écrit L'effort mystérieux du travail de l'esprit; L'âme en mille reflets y répandait son ombre. Les amants, dont les jours étaient en petit nombre , Oui n'avaient qu'une idée et qu'une passion, Contemplaient étonnés leur sainte expression; Et sur ce front pensif cette multiple empreinte , L? s frappait de respect , de surprise et de crainte. En voyant du vieillard le teint se nuancer, Sa boucbe réfléchir et son sourcil penser, Sous l'éclair de ses yeux qu'un autre éclair efface. Ils croyaient voir passer mille esprits sur sa face ; Et craignant l'invisible , et n'osant approcher, Ils demeuraient assis sur le banc de rocher.
Dans le pan d'un manteau d'une riche tenture. Dont les lambeaux de pourpre entouraient sa ceinture
Il couvrait les jumeaux jouant sur ses genoux;
Il jetait sur le couple un regard triste et doux ;
Et les voyant frappés de crainte et de silence ,
L'un à l'autre adossés se tenir à distance :
« Pauvres enfants ! dit-il , venez, voyez , touchez î
» Charmante fille d'Eve, et vous , homme , approchez î
» Sont-ce là vos doux fruits? que l'aigle les remporte ! »
La première , à ces mots , s'élançant de la porte ,
Daïdha vers ses fils , les bras ouverts , courut
En appelant Cédar pour qu'il la secourut.
Mais le vieillard tendant leur bouche à ses mamelles ,
Les remit dans son sein comme deux tourterelles.
La mère sur ses mains laissa ses yeux pleurer,
Et Cédar à genoux tomba pour adorer î
Ils n'osaient élever la voix en sa présence ! C'est un dieu, disaient-ils dans leur cœur, en silence, Oui, c'est un dieu meilleur et plus fort que nos dieux ; Habitant du rocher, son corps est aussi vieux ; Il gouverne de là les monts, les flots , la plaine ; L'.iigle est son messager, le vent est son haleine. Que fera-t-il de nous? que nous veut son esprit ?
246 LA CHUTE D'l\ W.L.
Sans entendre ces mots, le vieillard les comprit :
« Relevez-vous, dit-il, jeune homme, jeune femme,
» Mon œil lit dans vos yeux ce que pense votre âme !
» Regardez ! je ne suis qu'un dieu d'os et de chair!
» Un homme comme vous, que vous pouvez toucher,
» Un vermisseau vivant dans cette solitude,
» Et qui marche à la mort par la décrépitude.
» Que du seul Die i vivant le terrih'e courroux
» M'écrase sous sa main si j'abusais de vous ,
» Si , profitant du doute où mon aspect vous plonge,
» Je laissais vos esprits adorer un mensonge !...
» Mais vous , pauvres enfants ! si tremblants et si nus,
» Fils errants du désert, race aux traits inconnus,
» De quelque nom caché qu'une tribu vous nomme,
» Qu'êtes-vous ? parlez-vous la parole de l'homme?
» Jamais encormes yeux n'ont vu, charmants époux,
» Des cœurs aussi naïfs sous des traits aussi doux !
» Jéhova cache donc encor dans la nature
» De la source d'Eden quelque goutte encor pure ?
» Parlez , d'où venez-vous , où vous mpnn'^nt vos pas?
» Ètes-vous des mortels, ou des anges d'en bas ?
» Une apparition d'innocence bannie?
siXiE.it: visiuiv. 247
» Un sourire du monde avant son agonie ?
» Dites, ne craignez rien , l'homme du ciel est bon :
» Dieu soit dans votre bouche et dans mes yeux son nom ! »
Rassurés par la voix , si pleine de tendresse Que chacun de ses sons semblait une caresse , Les deux adolescents s'approchant du vieillard , Sur lui de temps en temps hasardant un regard, S'encotirngeant l'un l'autre à son divin sourire, Répondant tour à tour, finirent par tout dire. Le vieillard atten tif , avec ravissement , Comprit tout excepté le sort du jeune amant: Il pensa que c'était quelque fruit du mystère , Allaité dans les bois par un lait adultère. A leur touchant récit sympathisant des yeux, La pilip remuait son cœur silencieux; Et des larmes parfois coulant de sa paupière, Ruisselaient de sa joue et roulaient sur la pierre. Daïdha les voyant briller sur le gazon , Se disait dans son cœur : Puisqu'il pleure , il est bon ; Il ne remettra pas à Cédar ses entraves , Ou nous prendra du moins tous deux pour se« esclaves.
m ix CHUTE i'UNAHGE.
Et pressant sur son cœur ses fils furtivement, Les baisait en idée à chaque battement.
Cependant le vieillard , comme quelqu'un qui pense, Le front entre ses doigts demeurait en silence ; Puis il dit aux amants : « Couple innocent d'amour, „ Consacrez par vos pas mon sauvage séjour. . Celui qui fait germer l'herbe on l'agneau doit pa.tre, » Vous amène sans doute ici pour le connaître ; » Vous remplirez de joie et d'amour ce beau lieu. . Dieu seul manque à vos cœurs, je vous apprendrai Dteu » Kl prenant par la main la belle créature Qui s'essuyait ses pieds avec sa chevelure , Comme Dieu conduisait son couple dans Eden , Il les mena tous deux dans un riant jardin. C'était un sol en pente aux flancs de la montagne , D'où les yeux dominaient la mer et la campagne , Et que le roc coupé comme un ardu rempart De son mur de granit cernait de .oute part. Une source tombant d'une grotte protonde, Sur les fleurs en rosée y distillait son onde , Puis humectant du sol les velours diaprés ,
A Unit un peu plus bas désaltérer les prés.l On l'entendait chanter, en épanchant sa gerbe, Comme un vol gazouillant d'alouettes dans l'herbe ; Tous les beaux animaux de notre race amis Y buvaient, ou, couchés , s'y groupaient endormis. Mille oiseaux , variés de voix et de plumages , A l'envi de ses flots chantaient sous les feuillages, Et des fruits inconnus de forme et de grosseur Embaumaient l'air autour, de diverse saveur.
Pour la première fois les fils de la nature , Cédar et Daïdha, contemplaient la culture , Et voyaient des forêts les trésors infinis. Sous la main dans un champ par l'homme réunis Comme dans le festin qu'on prépare au convive , La table réunit les dons de chaque rive; Ces fruits qu'on ne cueillait qu'en errant dans les bois À leur main sans effort s'offraient tous à la fois. Les branches fléchissaient sous leurs cônes énormes , La greffe avait doublé leurs saveurs et leurs formes ; Et d'admiration surpris à chaque pas, Cédar les revoyant ne les connaissait pas.
Nul arbre parasite à leurs rameaux fertiles N'enlaçait au hasard ses l>r minages stériles; De distance en distance ils croies ient isolés, Sur un champ où la brise ondoyait dans les blés ; Les épis presque mûrs bruissaicnt sur leur paille, Comme des feuilles d'or qu'un lamineur travaille.
Le vieillard sous ses doigts broyant l'or du froment , En fit sortir le suc comme un lait écumant. « C'est ce lait, leur dit-il, dont la glèbe féconde » Nourrit dans les cités les grands peuples du monde ; » Et sous la pierre ronde en ccrasmt le grain, Sa voix leur expliqua la merveille du pain. Au lieu des buis rampants, des stériles fougères , Le sol germait partout les plantes potagères : L'igname, le melon dans sa coque moulé Comme un énorme fruit qui de l'arbre a roulé, La laitue en volute arrondissant si feuille, Les racines qu'on fouille ou celles q e l'on cueille; Et l'on voyait auprès , sur un sillon couchés , Les longs boyaux de fer qui les avaient bêchés. Le vieillard de la main leur montrant ces merveilles ,
1 eur cueillait tour à tour la pêche aux chairs vermeilles ,
La figue aux pleurs de miel , la poire aux sucs fondants ;
Et la sève en nectar ruisselait sous leurs dents.
Les oi eaux à leurs pieds se disputaient l'écorce.
Quand le frugal festin eut ramené leur force ,
« Beau couple , leur dit-il, habitez ce séjour :
» Une fleur y manquait, c'était le chaste amour;
» Comme un parfum du cœur que Dieu l'y fasse éclore !
» Dormez sous le figuier ou sous le sycomore !
» Mangez les fruits de Dieu, goûtez son doux sommeil !
» Quand l'alouette aura chanté votre réveil,
» Je reviendrai vous voir, enfants, et vous instruire
» Du saint nom de celui que l'aurore fait luire!
» Vous saurez quel destin m'a conduit en ce lieu ;
» Aimez son serviteur, mais n'adorez que Dieu ! »
A ces mots , le vieillard les bénit d'un saint geste. Du jour qui s'éteignait ils passèrent le reste A se parler tout bas de ce visible esprit; Et dans cet entretien le sommeil les surprit.
DU TOME PREMIEK.