A. DE LAMARTINE
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: mât,
Vieux Liban ! s'écria le céleste vieillard
En s'essuyant les yeux que voilait un brouillard ,
Pendant que le vaisseau courant à pleines voiles
Faisait glisser nos mâts d'étoiles en étoiles,
Et qu'à l'ombre des caps du Liban sur la mer
L'harmonieuse proue enflait le flot amer.
Sommets resplendissants au-dessus des tempêtes , Qu'on vous cherchait alors bien plus haut qu'où vous êtes ! Votre front maintenant comme un crûne blanchi , Du poids de l'Océan n'avait jamais fléchi , Et les flots du déluge en minant vos collines N'avaient pas sur vos flancs déchiré ces ravines. Vous ne laissiez pas voir, comme un corps sans manteau, Ces rocs, grands ossements, prêts a percer la peau ; Mais vos muscles puissants, vaste épine d'un monde , Revêtus à grands plis de bois , de sol et d'onde , Dessinant sur le ciel d'harmonieux contours, Même en s'y découpant s'arrondissaient toujours. Oh! si vous l'aviez vu , mon enfant , dans sa gloire, Tel que je le revois de loin dans ma mémoire, Dans ces jours encor près de sa création , Votre œil fondrait d'amour et d'admiration !
Vous voyez sur ces bords qu'évite notre poupe Ces écueils mugissants que la lame découpe , Ces grands blocs dentelés, effroi du matelot, Où monte et redescend l'assaut grondant du flot; Vous voyez dans les flancs des monts ces déchirures,
Coups de hache au rocher qui montre ses blessures ,
Et dont par intervalle un rare filet d'eau
rieut comme la sueur d'un flanc sous un fardeau ,
Tandis qu'au fond obscur de la noire ravine
Le lit sec d'un torrent que le soleil calcine
Ne révèle la veine où son onde a coulé
Qu'aux arides cailloux que l'hiver a roulé.
Plus haut ces longs remparts et ces cimes chenues
Dont les escarpements semblent porter les nues;
Puis ces neiges où rien n'ose plus végéter,
Puis ces pics dont la dent semble ébrécher l'élher !
Vaste amas de granit sans ombre et sans culture
Où l'herbe même a peine à trouver nourriture,
Et qui fait dire à l'homme avec un cri d'effroi :
Ce globe fut-il fait pour la pierre ou pour moi ?
Eh bien , celle apreté n'est que décrépitude : Tout était aussi grand, mon fils, rien n'était rude; Partout pleines, partout comme grasses de chair, Ces cimes que noyait l'océan bleu de Pair S'élargissaient, montaient, ou seules ou jumelles, De la terre encor vierge, ainsi que des mamelles
fi l \ CHUT, D'I \ IKCE.
Que fait renfler on sang plein de sève et d'amour, El dont la plénitude arrondit le contour. Ces neiges, dont le poids semble affaisser leurs hanches , N'opposaient pas alors leurs mornes taches blanches Au bleu sombre et profond d'un firmament plus pur, Où le vert des rameaux se fondait dans l'azur, Comme au bleu d'une mer sans écume et sans algue Le vert des bois se fond en trempant dans la vague. Jusqu'aux derniers plateaux que l'homme ne voit plus Les chênes aux bras lors, les cèdres chevelus, Elargissant leurs troncs en vivante colonne, Pour portera cent pieds leur flèche ou leur couronne, Et d ns les feux du ciel toujours verts les noyant , Couvraient partout les monts d'un gr nd flot ondoyant. Mais ces arbres géants , premiers nés de la terre , Ne cachaient pas au jour tout le sein de leur mère : I eurs rejetons . pressés cemme dans nos forêts , Sous leurs troncs étouffés ne germaient p:is si près; Ils ne dérobaient pas de leurs br.ncl.es jalouses Le ciel et les rayons aux plantes des pelouses ; Ils décoraient la terre et ne la car aient pas; De hrges pans du ciel s'ouvraient entre leurs bras,
Pour que les vents, le jour, l'humidité céleste,
De la création visitassent le reste.
La foudre quelquefois semant leurs troncs noircis
Sur des croupes à pic les avait éclaircis ;
Les torrents en avaient balayé leurs rivages,
Et laissé pour les yeux des vides sur leurs plages ;
De sorte qu'entre l'onde et ces grands troncs épars
Les pelouses laissaient circuler les regards ,
Comme entre les piliers d'un dôme qu'il éclaire
Le soleil fait jouer son rayon circulaire.
De là brillaient les I es à travers les rameaux ,
Les sept fleuves creusaient sept vallons sous leurs eaux,
Grandes veines d'argent qui de leur haute artère
S'épanchaient à flots bleus pour féconder h terre ,
Et que, par mille nœuds, rassemblait comme au nid
L'innombrable réseau des sources du granit.
Oh ! quelles fleurs croissaient sur ce berceau des fleuves Quels cèdres étendaient leurs bras sur ces eaux neuves ! Quels oiseaux se trempaient l'aile dans ces bassins ! Quel firmament la nuil constellait dans leurs ?eins! Quels murmures secrets et quelle âme profonde
8 IV CMJTE D'( \ INCB.
Sortaient avec ses flots, chantaient arec son onde! C'était comme le chant confus, à demi-voix , Dei Rots impatienta d'éeumef sous les bois!
Et quand le soir, rasant leur face occidentale,
Rougissait dans le ciel sa barre horizontale,
Et, retirant d'en-haut ses rayons replié! .
Glissait entre les troncs du dôme incendiés,
El semblait allumer sur ses fumantes chues
Un bûcher colossal pour d'immenses victimes;
Quand ces feux des sommets réfléchis dans la mer
Dans ces vagues du soir paraissaient écumer ;
Que les brutes sortant de leurs antres sauvages
Venaient rôder, bondir, hurler sur ses rivages ;
Que les milliers de cris des nuages d'oiseaux,
Que l'innombrable bruit de tant de chutes d'eaux
Comme un orgue à cent voix qu'une seule ame anime ,
Donnaient chacune un son au cantique unanime ;
Et qu'un souffle des airs venant à s'exhaler,
La surface des monts semblait toute onduler,
Comme un duvet ému d'un cygne que l'on touche
Frémit de volupté sous le vent de la bouche;
Que les cèdres plaintifs tordaient leurs bras mouvants,
BECIT.
Qu'un nuage de fleurs soulevé par les vents Sortait de la montagne avec des bruits étranges Et des flots de parfums pour enivrer les anges , L'extase suspendait le cœur silencieux, Les étoiles d'amour se penchaient dans les cicux, Et celui qui connaît la colline et la plaine Écoutait l'hozanna dont sa cime était pleine! ! !
— Mais, disais-je en mon cœur, ce vieillard inconnu Parle comme quelqu'un qui lui-même aurait vu.
Il lut dans mon esprit ma pensée et mon trouble :
— Oui , j'ai vu , non par moi , non par ce regard trouble , Non par cet œil de chair, mais par l'œil de ces saints
A qui Dieu , d'ici-bas , laisse voir ses desseins , A qui des jours futurs l'avenir dit le nombre, Et pour qui dans la nuit le passé n'a point d'ombre !
— Je croyais qu'ici-bas il n'en restait aucun.
— Dans ces jours ténébreux , mon fils , il en reste un , Un seul , digne héritier de ces sacrés prophètes Dont l'éclair du Très-Haut illuminait les têtes,
40 I\ CIII TF !iï\ INGI
El dont par d'autres miii le mm divin ntUvil
Réverbérait ses feux jusque dans notre nuit \
Cel homme , quand do ciel le souffle le visite ,
Tout ee que voit son oeil , sa bouche le réelle :
Heureux qui peut l'entendre en ees heures eu Dieu
Le rend contemporain , et présent en lOUt lieu :
Il assiste vivant au sublime mystère,
Aux actes successifs du drame de la terre.
Mais il Tant à ce saint d'un pur désir conduit
Apporter un cœur simple et vide de tout bruit.
— Oli ! dans quel coin da monde habile- t-il , mon père .'
Des montagnes aux mers , voyageur sur la terre ,
Tour chercher un rayon de pure vérité,
J'ai laissé le pays par mon père habité,
Cette tombe où ma mère habite avec mon âme :
J'ai pris par chaque main celle enfant , celle femme ;
J'ai confié leur vie aux flancs de ce vaisseau ,
Comme en emporte tou tdans le pan d'un manteau ;
J'ai risqué mes trésors , mes amours et ma vie :
Que voulez-vous de plus qu'un homme sacrifie?
— Eh bien, quand, au retour, de ces flols en courroux
L'abîme engloutirai! el ces irésors et vous,
IÎJÉC1T. \\
Vous n'auriez pas payé trop cher ce grand spcclacle , Et sur la nuit des temps un éclair de l'oracle.
— Mais siir quels bords lointains vit cet homme de Dieu, Et qui m'enseignera le chemin et le lieu ?
— Levez les yeux, mon fils ï vous voyez sur nos tètes Ce groupe du Liban tout voilé de tempêtes ,
Dont les vastes rameaux des feux du ciel fumants Blanchissent au soleil comme des ossements, Et qui du hautSannin au cap blanc de Saïdc Descendent vers la mer dans leur chute rapide: L'œil s'enfonce partout sous l'ombre des coteaux Dont le granit soutient de sublimes plateaux , Où les feules du roc laissent sortir de terre De distance en distance un sombre monastère. En les voyant d'ici l'œil morne du nocher Ne saurait distinguer leurs murs noirs , du rocher ; Semblables à des caps qui brisent les nuages, Ils s'élèvent au ciel d'étages en étages, Noyés par les vapeurs dans les vagues de l'air ; On n'en voit quelques uns qu'aux lueurs de l'éclair. Nul n'eu saurait trouver la roule que les algies. Tout un peuple pourtant suit là de saintes règles,
Et, pour fuir l'esclavage et l'ombre du turban,
De trous comme une ruche a percé le Liban ,
Et suspendant son aire aux pans des précipices,
A fécondé du roc les moindres interstices :
Abeilles du Seigneur, dont la cire et le miel
Sont d'obscures vertus qui n'ont de prix qu'au ciel !
-Quel est ce peuple saint?- Ce sont les Maronites,
Tribu d'adorateurs, peuples de cénobite ,
Qui, semblable aux Hébreux dans leur captivité,
A caché sur ces monts l'arche de vérité.
Dans les simples vertus que l'Occident oublie,
Là , depuis deux mille ans , leur race multiplie.
Ils n'ont pas recherché cette perfection
Qui s'affranchit des lois de la création :
Par les chastes liens des enfants et des femmes,
A l'amour du prochain ils exercent leurs âmes;
De leurs fruits , comme l'arbre , ils se font un honneur ;
Un fils est à leurs yeux un tribut au Seigneur ,
Un serviteur de plus pour servir le grand Maître,
Un œil , une raison de plus pour le connaître ,
Une langue de plus dans le chœur infini
Tar qui , de siècle en siècle , il doit être béni !
Ils ne dérobent pas, mendiants volontaires, Leur pain aux indigents comme vos solitaires : Du travail de leurs doigts pour tisser leurs habits , Ils font filer le ver et paître les brebis ; Ils sèment le froment aux bords des précipices , Ils attèlent au joug leurs robustes génisses ; Et souvent vous voyez ces pieux laboureurs , A moitié d'un sillon fécondé de sueurs , ' Aux accents de l'airain qui sort d'un monastère Arracher tout-à-coup le soc fumant de terre, Et , mêlant sous le ciel la prière au travail , Chanter l'hymne en laissant respirer leur bétail.
Sans jamais l'outrager, épurant la nature , Leur vieux christianisme est une goutte pure De cette eau que Jésus ne mêla d'aucun fiel Quand sa bénite main la fit couler du ciel , Et qu'il dit en partant : Homme , je suis ton frère ; Mon royaume est le tien , et mon père est ton père !
Dans ce peuple d'élus quelques uns cependant, Soulevés d'ici-bas d'un soupir plus ardent,
M 1 V CULTE DlN \.\0L.
Gravissant du Liban les sommets les plus rudes,
Sur la lin de leurs jours lianlent les solitudes,
Où, livrés à l'esprit des contemplations ,
Ils consument leur âme en aspirations:
Nouveaux Pauls du désert qu'une caverne abrite,
Que le lion nourrit et que l'aigle visite.
11 en est un surtout dont les anges, dit-on ,
Ne prononcent entre eux qu'avec respect le nom ,
Dont les hommes JVn-bas, le? plus vieux de leur rece,
Ne connaissent plus l'âge , ont oublié la trace,
lit qu'ils n'ont jamais vu dans leurs plus jeunes ans
Qu'avec son front chenu, chauve de cheveux blancs,
Sa tempe approfondie et sa prunelle éteinte,
Où depuis soixante ans nulle clarté n'est peinte,
Mais qui semble, brûlée à des éclairs ardents,
Quoique aveugle en dehors, regarder en dedans.
Ah ! celui-là , mon fils , sait des choses étranges
Sur l'enfance du temps , sur l'homme et sur les anges;
Soit qu'un récit divin lui fut un jour conté ,
Soit qu'au-dessus des sens son esprit soit monté,
Soit que dans les rigueurs dout il se sanctifie
Son âme ail retrouvé le don de prophétie,
Et qu'au lieu de percer la nuit de l'avenir,
Elle sache évoquer des temps le souvenir ;
Comme un esprit robuste, à force de pensée,
Rappelle du lointain sa mémoire effacée.
Il voit les jours d'Adam comme ceux d'aujourd'hui.
Mais il n'est pas aisé de parvenir à lui.
Il habite, au plus haut de ces cimes visibles ,
Un antre tout fermé de rocs inaccessibles ,
Où des pas des mortels ne mène aucun sentier :
Le montagnard en vain gravit un jour entier.
On ne peut découvrir la grotte sans prodige;
On dit qu'à moins qu'un ange ou Dieu ne vous dirige,
De peine et de sueurs le corps anéanti ,
On se retrouve au point d'où l'on était parti.
Mais l'esprit du Très-Haut, qui de si loin vous mène ,
Vous conduira, mon fils, mieux qu'une trace humaine;
Laissez la blonde enfant avec sa mère en bas,
Et demain au Lfban j'accompagne vos pas.
Nous laissâmes tomber notre ancre dans la vase Où l'antique Sidon , près d'un cap qui s'évase, Rassemblait autrefois sous ses quais de granit
ifi La chute d'un ange
Ses voiles comme autant d'aiglons rentrés nu nid.
Le temps n',1 rien laissé de sa ruine immense
Qu'un môle renversé qui dorl tu fond d'une anse ,
Du sahlc dont la lime éclairait la blancheur,
Et l'écume lavant la barque d'un pécheur.
Que ton éternité nous frappe et nous accable,
Dieu des temps ! quand on cherche un peuple dans du sable!
Et que d'un vaste empire OÙ l'on descend la nuit ,
La rame d'une barque, bêlas : est tout le bruit :
Je laissai tous mes biens dans ma maison (louante Que ces flots assoupis berçaient comme une tente , Et le vieillard et moi d'un essor tout pareil, Nos pas aux flancs des monts devançant le soleil , Nous vîmes par degrés, au lever de l'aurore, La mer derrière nous fuir et les pics éclore , Et des sommets atteints d'autres sommets voilés, Fendre des firmaments par leur neige étoiles. De là le grand désert sous sa vapeur de braise
Brillait comme un fer chaud que rougit la fournaise ;
Et la mer et le ciel fondus à l'horizon ,
Trompant en s'unissant les yeux et la raison ,
Semblaient un océan circulaire et sans plages
Où nageaient le soleil , les monts et les nuages.
Nous passâmes au pied d'un haut mamelon noir
Que couronnaient les murs d'un antique manoir,
Tout semblable aux monceaux de gothiques ruines ,
Dont le Rhin féodal revêtait ses collines.
Des turbans noirs brillaient au sommet d'une tour.
Quel est, dis-je au vieillard , ce terrible séjour ?
Quel crime, ou quelle ardeur d'une âme solitaire
A pu faire habiter ce palais du mystère ?
— C'est là pourtant, mon fils, c'est là, répondit-il,
Qu'une femme d'Europe a bâti son exil (!) ,
Et que livrant ses nuits aux sciences des Mages,
Elle s'élève à Dieu par l'échelle des sages :
Dieu connaît si son art est songe ou vérité,
Mais tout homme bénit son hospitalité.
Nous passâmes la nuit dans ces hautes demeures:
(i)Lady Stanhopo à Jioun.
,jg TA CULTE D*IM ANGE.
La grâce et la sagesse en charmèrent les heures ; Les étoiles du ciel en fêlèrent L'accueil , Et mes pieds en soi teint en bénirent le seuil.
Oc la crête des rocs aux torrents des abîmes,
Nous montâmes trois jours et nous redescendîmes :
Nous touchâmes du pied les sauvages tribus
Des enfants du désert , des races vils rebuts ;
Des Druses belliqueux aux yeux noirs cl superbes,
Adorateurs du veau qui rumine leurs herbes ;
Des Arabes pasteurs , dont les chameaux errants
Viennent de trente jours pour boire les torrents ,
Qui suivent les saisons et dont les lentes blanches,
Portatives cités, brillaient entre le? branches.
Nous dormions en tout lieu , sans soif et sans danger
Car, parlout, l'Orient a sacré l'étranger.
Enfin aux sons lointains de leurs cloches bénites,
Nous connûmes de loin les monts des Maronites ;
El gravissant leurs pic? où se brisent les vents ,
Nous laissâmes en Las leurs plus sombres couvents ••
Le Liban n'était plus pour nos pieds qu'un cratère,
Éclaté par ses flancs en cent bouches de terre,
Où le regard plongeant sur son rebord profond
Trouve la nuit, l'horreur, et le vertige au fond.
Les neiges qui fondaient en pale et jaune écume
Fumaient comme des feux que le pasicur allume,
Et roulant dans l'abîme en cent mille canaux ,
Remplissaient l'air muet du tonnerre des eaux.
Nous marchions en tremblant où l'aigle à peine niche ,
Quand, au détour soudain d'une étroite corniche,
Nous vîmes, étonnés et tombant à genoux,
Des cèdres du Liban la grande ombre sur nous :
Arbres plantés de Dieu, sublime diadème,
Dont le roi des éclairs se couronne lui-même.
Leur ombre nous couvrit de cette sainte horreur,
D'un temple où du Très-Haut habite la terreur.
Nous comptâmes leurs troncs qui survivent au monde ,
Comme, dans ces déserts dont les sables sont l'onde,
On mesure de l'œil , en renversant le front,
Des colonnes debout dont on touche le tronc.
De leur immensité le calcul nous écrase ,
T\ COTTE i>'in M<c«.
N s pas sefalignaientfceonUmriier leur baie, Etden«brMt«.doSleT.ioenla«emenl N'embrassait pMm.pUd-ecowefeole.aent.
Deboot.rhommeeat. pe»ne k«.plw«e. divines
Ce qu'es, un, fourmi sur leurs vaste, racines. De la eroope do mont où le. neige, foulent
^u'auxbordsd'unplatc^cursbrasnoirsdebordaum,
Comme d'un coup de hache, en ee. endroit fendue, I a pen.e tout à-coup, jusqu'à perte de vue, Ptoogeait en précipice, où, se brisant au fond, V„ neuve tout entier s'élançait d'un «ni bondi VtJe là, vers la mer, se creusant en vallée,
Faisait serpenter l'onde en un lit rassemblée.
Conchés sur le rebord, pour qu'en plongeant en bas
I c vertige des eaux ne nous emportât pas , L'écume dans les yens et le vent au visage, Nous regardions le gouffre ébattre son nuage, Comme du haut d'un cap on regarde écumer Sur recueils fumants les grands flux d'une mer.
Nos fronts seuls débordaient la béante mnraille. Mon guide m'y montra dn regard nne entaille,
Que l'onde avait creusée et qu'en changeant de lits Sa chute avait laissée dans les rochers polis : C'était comme une immense et blanche cannelure Dont l'onde aurait sculpté la profonde moulure, Ou comme la moitié d'une solide tour Dont un pan écroulé laisse les lianes à jour , Et dont les jets de ronce et d'arbustes sauvages Laissent compter à l'œil les débris des étages. A quelques pas de nous , comme une fente au mur, S'ouvrait dans ses parois un interstice obscur, Semblable par sa forme aux portes colossales Qui s'élèvent du seuil au toit des cathédrales; Devant cette ouverture, un grand banc de rocher, Promontoire du mont plus lent à s'ébrécher, Étendait de niveau quelques pieds de surface , Où la mousse et les pas trouvaient un peu d'espace A travers de grands blocs de porphyre sanglant , Notre œil en démêlait le sentier circulant. L'onde dont le granit le plus dur se découpe En relevait les bords comme ceux d'une coupe; Ce rebord défendait le regard et les pas De l'abîme ondoyant qui mugissait en bas.
OO TV CUITE D'I'N AM.r.
l'ne branche d'un cèdre, ainsi qu'un noir nuage, S'abaissantsur la place avec tout son feuillage i Pont les perles d'écume étineelaient au jour ,
Versait un peu de nuit et de fraîcheur autour,
El laissait du matin los rayons et les ombres
Luttant dans les rameaux jouer sur ces décombres.
— Rendons grâce au Seigneur, dit le vieillard tout bas ;
Lui-même vers son saint il a guidé nos pas:
Nous sommes arrives; ces gigantesques tiges
Des arbres de l'Kden sont les sacrés vestiges ,
Du saint jardin ces lieux ont conservé le nom ;
Ces cèdres étaient vieux aux jours de Salomon;
Leur instinct végétal est une âme divine
Qui sent , juge, prévoit et raisonne et combine ;
Leurs gigantesques bras sont des membres vivants
Qu'ils savent replier sous la neige ou les vents:
Le rocher les nourrit , le feu les désaltère ,
Leur sève intarissable est le suc de la terre.
Ils ont vu sans fléchir sur leurs dômes géants
Le déluge rouler les (lots des Océans :
C'est un de leurs rameaux que l'ois?au bleu de l'arche
Rapporta de l'abîme en signe au patriarche.
m; cit.
Ils verront le dernier comme le premier jour! L'ermite sous leurs pieds a choisi son séjour. A'oilà depuis les temps l'antre affreux qu'il habile 0;i l'esprit du passé nuit et jour le visite, Où des rameaux sacrés peuples d'illusions Descendent sur ses yeux les saintes visions; Son âme s'y confond à l'âme de la terre. Jamais seul et pourtant constamment solitaire, 11 converse sans cesse avec d'étranges voix , 11 voit ce qui n'est plus ainsi que je vous vois. Sa chair ne ressent plus les lois de la nature, Quelques fruits secs sont là toute sa nourriture; Et si du monastère à nos pieds habité De ses frères en Dieu l'active charité Oubliait quelques jours d'apporter les corbeilles Des dalles et du miel aliment de ses veilles, Ce jour le trouverait mort d'inanition Sans avoir suspendu sa contemplation.
Allons, suivez ma trace au bord du précipice: IMais de vos pieds muets que le bruit s'assoupisse Demeurez à la porte, et gardez-vous d'entrer Si je ne vous fuis pas signe d'y pénétrer;
2J LA CHUTE D'i \ ANGE.
Car un sens qui s'éteint en rend plus clair un autre, Son oreille entendrait on mon pas ou le vôtre; Et s'il est absorbé dans les choses d'en-haut, Craignons ds réveiller son esprit en sursaut : Nous chasserions la voix qui parle dans son Ame, Comme en la secouant on éteint une flamme !
Je suivis pas à pas mon guide : en un clin d'œil De l'antre révéré nous touchâmes le seuil. Un sourd bourdonnement , écho d'un cœur qui prie , Ou d'une solitaire et sainte rêverie, Vers la porte du roc nous guidait en marchant, Comme un bruit d'eau caché qui croit en s'approchant On eût dit que la roebe, au lieu du solitaire, Avait pris une voix et louait Dieu sous terre. Nous ne distinguions pas les mots; mais les élans De la voix pour l'oreille étaient assez parlants. On y sentait l'ardeur et les bonds de l'extase Qui d'un sein débordant jaillit et s'extravase, Et de l'âme en travail le saint bouillonnement. Le vieillard s'arrêta sur la porte un moment ; Entre les deux piliers tendit un peu la tête , Prit ma main , et du doigt m'indiqua le Prophète :
C'était lui, l'œil fermé comme un homme assoupi , Sur le seuil de son antre il était accroupi , Les deux pieds sous son corps, dans la sainte altitude Dont ses membres pieux avaient pris l'habitude, Ses mains sur ses genoux jointes par tous les doigts, Le buste sur lui-même affaissé sous son poids , Tous ses muscles perçant sa chair d'anachorète Dessinés sous sa peau comme ceux d'un squelette , Mais où l'on retrouvait la charpente d'un corps Dont un esprit puissant avait mû les ressorts. Tout ce buste était nu ; la lourde couverture Que nouait une corde autour de sa ceinture Déroulait seulement, pour ombrager le tronc , Quelques plis effilés sur sa natte de jonc. Ses longs bras attestaient la hauteur de sa taille; Son épaule adossée à la rude muraille Imitant par la peau la teinte du rocher , Comme un bloc de sculpteur semblait s'en détacher ; Et sur ce blanc du marbre on distinguait à peine Pour attester la chair le bleu de quelque veine. Son crâne éblouissant d'un blanc teint de vermeil Ainsi qu'un dôme d'or éclatait au soleil ;
->(; LA CIILTL D'IN MiGE.
On eût dit que jamais aucune chevelure
N'en avait ombragé la robuste moulure ;
Seulement les (ils blancs de ses deux hauts sourcils
Se mêlaient sur ses yeux à la blancheur des cils.
Ses yeux étaient fermés, comme si la paupière
N'eût plus cherché qu'en Dieu le ciel et la lumière ;
Un jour intérieur paraissait inonder
Son visage immobile et doux à regarder ;
Creusés par la pensée et non pas par des rides,
Ses traits purs n'étaient plus que des lignes arides
Dont la peau qui s'y colle embrassait le contour -,
Même à travers sa joue on croyait voir le jour.
De ce tissu fibreux , la transparente trame
Ne semblait plus on corps , mais un vêtement d'âme ;
Et si l'on n'eût pas vu ses lèvres murmurer
Et sa poitrine osseuse en s'enflant respirer,
On eût pu croire , aux traits que le jeune exténue ,
A l'immobilité de ce front de statue ,
A la même couleur des membres et du roc,
Que l'homme et le rocher n'étaient qu'un même bloc î
Le soleil qui rasait Les parois de l'abîme
De son front chauve et nu teignait déjà la cime; Ce rayon où ses yeux allaient s'épanouir, Bien qu'il ne pût le voir, il semblait en jouir, Comme par l'autre sens dont la foi nous inonde On sent Dieu sans le voir dans la nuit de ce monde. La stupeur dans le roc pétrifiait nos pas ; L'ombre sans mouvement ne nous trahissait pas , Nul souflle de nos sens ne lui laissait connaître Entre le ciel et lui la présence d'un être. Oh ! qui retrouverait les paroles de feu Qui consumaient sa langue en jaillissant à Dieu ! Que le Dieu qui créa ces natures étranges Des lèvres de ses saints aspire de louanges ! Quand il eut exhalé son matinal encens, Sans qu'un signe visible eût averti ses sens Il se tourna vers nous, comme si la prière D'un jour surnaturel eût guidé sa paupière : Jeune étranger, dit-il , approchez-vous de moi ! Depuis des jours bien longs, de bien loin je vous voi : Vous venez, mon enfant, d'une ombre bien épaisse Chercher le jour à l'heure où mon soleil s'abaisse ; Mais celui dont la main me rappelle au tombeau
Avec une étincelle allume un grand Qambeau ,
Du levant au couchant l'inextinguible flamme De l'âme qui s'éteint se communique à L'Ame. Ce flambeau du passé que ne souille aucun vent , Le mourant ici-bas le transmet au vivant; Toujours quelqu'un reçoit le saint manteau d'Élie, Car Dieu ne permet pas que sa langue s'oublie! C'est vous que dans la foule il a pris par la miin, Vous à qui son esprit a montré le chemin , Vous que depuis le sein d'une pieuse mère De la soif du Seigneur sa grâce ardente altère; C'est vous qu'il a choisi là-bas pour écouter La voix de la montagne et pour la répéter. Mais de ces grands récils des merveilles antiques Hâtez-vous d'épuiser les sources prophétiques ; Car dans celte mémoire où Dieu les fit rouler Elles n'ont plus, hélas! qu'un instant à couler. Celui qui vous amène à mes dernières veilles Veut que ma vieille voix meure dans vos oreilles. J'ai vu ma dernière heure avec vous s'approcher, Je vais laisser bienlôt ma dépouille au rocher : Pressez l'heure fuyante où Dieu me laisse vivre,
Lisez avant qu'un doigt ne déchire le livre Des secrets de la terre , il est partout écrit. Farlez : où voulez-vous que j'ouvre mon esprit?
— Que le souffle divin , dis-je , l'ouvre lui-même : Qui suis-je pour parler devant la voix suprême?
— Eh bien , répondit-il , mon fils , recueillons-nous. Mettez entre vos doigts le front sur vos genoux : Quand vous relèverez de vos mains voire tête,
La mort aura scellé les lèvres du prophète.
Et trois jours à ses pieds nous restâmes assis. Ceci fut le second de ces douze récits.
PREMIERE ÏISIOK.
PREMIHRE VISION.
Or c'était dans ces jours avant que sur ces cimes Dieu n'eût fait refluer les vagues des abîmes , Quand tout être voisin de sa création , Excepté l'homme, était dans sa perfection. La lune dans le ciel , pâle sœur de la terre , Comme aux bornes des mers la voile solitaire ,
34 LA CHUTE D'I N UIGE
S'élevait plein»' et ronde entre ces larges troncs , El des cèdres sacrés touchant déjà les fronts, Semblait un grand fruit d'or qu'à leur dernière tiuro Avaient mûri le soir ces arbres du prodige.
De rameaux en rameaux les limpides cl Ruisselaient, serpentaient en reflets réfrael
Comme un ruisseau d'argent, qu'une chute di?i e,
En nappes de cristal pleut, scintille et se brise;
Puis s'étendant à terre en immenses toisons,
Sur les pentes en Heurs argentaient les gazons.
On voyait aux lueurs de la nocturne lampe
Des files de troupeaux gravissant une rampe,
Qu'une errante tribu de pasteurs, pris du soir,
Chassait dans le lointain derrière un tertre noir.
Hommes, femmes, enfants, ils s'enfonçaient dans l'ombre.
Cette famille humaine était en petit nombre;
Sous ce ciel sans ardeur et sans humidité
Nul tissu ne couvrait leur belle nudité :
Les femmes s'ombrageaient avec leur chevelure,
Qu'elles tressaient en frange autour de leur ceinture;
Et les hommes nouaient sur leurs flancs nus les peaux
Des plus beaux léopards ennemis des troupeaux ;
Où
La taille, la grandeur, la force de ces hommes Passait l'humanité des âges où nous sommes, Autant que la hauteur de ces arbres géants Surpasse en vos forêts vos chênes de cent ans. Leur voix qui s'éloignait mourut dans la distance, Et tout fut sous le bois solitude et silence.
Majesté des déserts, de la nuit et des cicux ,' Qui pourrait vous chanter comme vous voient mes yeux ? Si vous gardez encore après votre ruine Pour le regard de l'homme une empreinte divine, Si la nuit rayonnante et ses globes errants Lui montrent l'infini sous ces cieux transparents , Qu'était-ce avant le jour où le dépôt de l'onde Jeta sur notre sol son atmosphère immonde? Qu'était-ce quand du jour le grand globe couché, Le firmament de nous par l'ombre rapproché, Laissait lire au regard égaré dans ses routes Ces voûtes de soleil derrière d'autres voûtes, Et ce filet des cieux vaste éblouissement Dont chaque maille était un soleil écumanl? Qu'était-ce quand du mal le funèbre génie
50 LA CHUTE D'Oli ANGE.
N'avait du globe encor qu'effleuré l'harmonie ,
Que ce monde lerrestre était encor celui
Où l'ordre et la beauté dans la force avaient lui?
Que tout , sortant d'Éden , s'y souvenait encore
De l'immortalité de sa première aurore,
Et que dans l'univers toute chose et tout lieu
De jeunesse exultants se sentaient pleins de Dieu!
Ah! si de tout Détrir tu ne t'étais bâtée,
0 mort! on n'eût jamais compris le uom d'athée !
Or en ces jours , mon ûls , tous les êtres vivants , Qu'ils nagent dans les eaux ou volent sur les vents , Du soleil au ciron , de la brute à la plante, Étaient tous animés par une ûme parlante ; L'homme n'entendait plus cet hymne à mille voix Qui s'élève des eaux , des herbes et des bois ; De ces langues sans mots , depuis sa décadence , Lui seul avait perdu la haute intelligence ,
Et l'insensé déjà croyait, comme aujourd'hui, Que l'àme commençait et finissait en lui ; Comme si du Très-Haut la largesse infinie Epargnait la pensée en prodiguant la vie I Et comme si la vie avait un autre emploi, Père, que de comprendre en s'approchant de toi ! Mais bien qu'aux hommes sourds ces voix de la nature Ne parussent qu'un vague et stupide murmure, Les Anges répandus dans l'élherdelanuit D'une impalpable oreille en aspiraient le bruit ; Car du monde réel à leur monde invisible L'échelle continue était plus accessible, Aucuns des échelons de l'être ne manquaient , Tous les enfants du ciel entre eux communiquaient; Des esprits et des corps l'indécise frontière N'élevait pas entre eux d'aussi forte barrière. L'homme entendait l'esprit ; l'être immatériel, Habitant l'infini que l'homme appelle ciel , Uni par sympathie à quelque créature , Pouvait changer parfois de forme et de nature , Et dans une autre sphère introduit à son gré, Pour parler aux mortels descendre d'un degré.
liien plus; de ces amours des Vierges et des Anges,
Il naissait quelquefois des natures étranges.
Hommes plus grands que l'homme et dieux moins grands que Dieu
De la brute à l'archange occupant le milieu ;
Monstres que condamnait leur nature adultère
A regretter le ciel en agitant la terre.
Du grand monde impalpable à ce monde des corps,
Nul ne sait , ù mon II i s , les merveilleux rapports ;
Nul ne peut remonter de parcelle à parcelle
Les générations de l'âme universelle;
Nul ne peut dénombrer, démêler, dénommer,
Ces gouttes s'écoulant de l'éternelle mer.
Mais la terre ù nos pieds nous en rend témoignage,
De ce qu'on ne voit pas ce qu'on voit est l'image;
Un c:cl réfléchit l'autre , et si dans nos sillons
La poussière de vie écume en tourbillons ;
S'il n'est pas un alome en la nature entière,
Un globule de l'air, un point de la matière,
Oui ne révèie l'Être et la vie à nos yeux ,
L'infini d'ici-bas nous dit celui des deux ;
L'éternité sans fond n'a point de bord aride,
Et ce qui remplit tout ne connaît pas de vide :
De ces esprits divins dont sont peuplés les cieux , Les anges étaient ceux qui nous aimaient le mieux. Créés du même jour, enfants du môme père, Que l'homme en les nommant peut appeler mon frère , Mais frères plus heureux , dont la sainte amitié De tous nos sentiments n'a pris que la pitié ; Invisibles témoins de nos terrestres drames , Leurs yeux ouverts sur nous pleurent avec nos âmes ; De la vie à nos pas éclairant les chemins , Ils nous tendent d'en-haut leurs secourablcs mains. C'est pour eux que sont faits ces divins phénomènes, Dont l'homme n'entrevoit que les lueurs lointaines; Et pour eux la nature est un saint instrument Dont l'immense harmonie éclate à tout moment, Et dont la claire voix et les mille merveilles , De sagesse et d'extase enivrent leurs oreilles.
A celte heure où du jour le bruit va s'assoupir , Pour entendre du soir l'insensible soupir, Quelques uns d'eux errant dans ces demi-ténèbres , Etaient venus planer sur les cimes d::s cèdres. Des étoiles aux mers, comme pleine de sens,
40 LA CJH TE D'l\ ANGE.
La montagne n'était qu'une àmc à mille accents; Il eût fallu Dieu même et l'oreille infinie Pour démêler les voix de la vaste harmonie. Les anges, le silence et la nuit écoutaient Ce grand chœur végétal ; et les cèdres chantaient
CHOEUR DES CEDRES Dl LIBAN.
Saint ! saint ! saint ! le Seigneur ! qu'adore la colline ! Derrière ces soleils , d'ici nous le voyons ; Quand le souffle emhaumé de la nuit nous incline, Comme d'humbles roseaux sous sa main nous plions ï Mais pourquoi plions-nous n C'est que nous le prions, C'est qu'un intime instinct de la vertu divine Fait frissonner nos troncs du dôme à la racine , Comme un vent du courroux qui rougit leur narine
Et qui ronfle dans leur poitrine , Fait ondoyer les crins sur les cous des lions.
Glissez , glissez , brises'errantes , Changez en cordas murmurante?
La feuille et la fibre des bois !
Nous sommes l'instrument sonore
Où le nom que la lune adore
A tous moments meurt pour éclore
Sous nos frémissantes parois.
Venez, des nuits tièdes haleines ;
Tombez du ciel , montez des plaines ,
Dans nos branches du grand nom pleines
Passez , repassez mille fois !
Si vous cherchez qui le proclame ,
Laissez là l'éclair et la flamme !
Laissez là la mer et la lame !
Et nous , n'avons-nous pas'une âme ,
Dont chaque feuille est une voix ?
Tu le sais, ciel des nuits à qui parlent nos cimes ; Vous, rochers que nos pieds sondent jusqu'aux abîmes Pour y chercher la sève et les sucs nourrissants ; Soleil dont nous buvons les dards éblouissants; Vous le savez, ô nuits dont nos feuilles avides Pompent les frais baisers et les perles humides , Dites si nous avons des sens !
\1 L.% COUTE Dl \ MGE.
Dos sons ! dont n'est douée aucune créalurc: Qui s'empareni d'ici de toute la nature, Qui respirent sans lèvre et contemplent sans yeux , Qui sentent les maisons avant qu'elles éclosent, Des sens qui palpent l'air et qui le décomposent , D'une immortelle vie agents mystérieux :
Et pour qui donc seraient ces siècles d'existence.' El pour qui donc seraient l'âme et l'intelligence
Est-ce donc pour l'arbuste nain?
Est-ce pour l'insecte et l'atome
Ou pour l'homme léger fantôme ,
Qui sèche à mes pieds comme un chaume,
Qui dit la terre son royaume , Et disparaît du jour avant que de mon dôme Ma feuille de ses pas ait jonché le chemin , Car les siècles pour nous c'est hier et demain ! ! !
Oh ! gloire à loi, père des choses !
Dis quel doigt terrible tu poses Sur le plus faible des ressorts , Pour que notre fragile pomme
NIEXIËRE VISIO». /,-
Qu'écraserait le pied de l'homme, Renferme en soi nos vaslcs corps !
Tour qui de ce cône fragile Végétant dans un peu d'argile S'élancent ces hardis piliers Dont les gigantesques étages Portent les ombres par nuages, Et les feuillages par milliers ! !
Et quel puissant levain de vie Dans la sève, goutte de pluie Que boirait le bec d'un oiseau , Pour que ses ondes toujours pleines, Se multipliant dans nos veines , En désaltèrent les réseaux !
Pour que celte source éternelle Dans tous les ruisseaux renouvelle Ce torrent que rien n'interrompt, Et de la crête à la racine Verdisse l'immense colline
4ï LA COUTE D'CJN ANGE.
Qui têgclc dans un seul tronc !
Dites quel jour des jours nos racines sont nées , ' Rochers qui nous servez de base et d'aliment ! De nos dômes flottants montagnes couronnées ,
Qui vivez innombrablement ;
Soleils éteints du firmament , Ktoiles de la nuit par Dieu disséminées ,
Parlez, savez- vous le moment?
Si l'on ouvrait nos troncs plus durs qu'un diamant , On trouverait des cents et des milliers d'années Écrites dans le cœur de nos fibres veinées ,
Comme aux fibres d'un élément!
Aigles qui passez sur nos tètes, Allez dire aux vents déchaînés Que nous délions leurs tempêtes Avec nos mâts enracinés. Qu'ils montent ces tyrans de l'onde, Que leur aile s'ameute et gronde Pour assaillir nos bras nerveux !
Allons! leurs plus fougueux vertiges
Ne feront que bercer nos tiges Et que siffler dans nos cheveux !
Fils du rocher, nés de nous-mème, Sa main divine nous planta; Nous sommes le vert diadème Qu'aux sommets d'Eden il jeta.
Quand ondoîra l'eau du déluge, Nos flancs creux seront le refuge De la race entière d'Adam, Et les enfants du patriarche Dans notre bois tailleront l'arche Du Dieu nomade d'Abraham !
C'est nous, quand les tribus captives Auront vu les hauteurs d'Hcrmon , Qui couvrirons de nos solives L'arche immense de Salomon ; Si, plus tard, un Verbe fait homme D'un nom plus saint adore et nomme Son père du haut d'une croix , Autels de ce grand sacrifice
LA CHUTE ni N !K<M Oc rinstroment de son supplice Nos rameaux fourniront le bois.
En mémoire île ces pro.l Des hommes inclinant leurs fronts Viendront adorer nos vestiges , Coller leurs lèvres à nos troncs.
Les saints, les poêles, les sages Écouteront dans nos feuillages Des bruits pareils aux grandes ea ni - Et sons nos ombres prophétiques Formeront leurs plus beaux cantiques Des murmures de nos rameaux !
Glissez comme une main sur la harpe qui fibre Glisse de corde en corde, arrachant à la fois A chaque corde une âme, à chaque âme une voix! Glissez , brises des nuits, et que de chaque fibre Un saint tressaillement jaillisse sous vos doigts ! Que vos ailes frôlant les feuilles de nos voûtes, Que des larmes du ciel les résonnantes gouttes ,
PUËUlÈil.E VISION. Jfl
Que les gazouillements du bulbul dans son nid, Que les balancements de la mer dans son lit,
L'eau qui filtre, l'herbe qui plie,
La sève qui découle en pluie,
La brute qui hurle ou qui crie ,
Tous ces bruits de force et de vie
Que le silence multiplie , Et ce bruissement du monde végétal Qui palpite à nos pieds du brin d'herbe au métal, , Que ces voix qu'un grand chœur rassemble
Dans cet air où notre ombre tremble
S élèvent et chantent ensemble, Celui qui les a fails, celui qui les entend , Cejui dont le regard h leurs besoins s'étend : Dieu , Dieu, Dieu, mer sans bords qui contient tout en elle, Foyer dont chaque vie est la pâle étincelle, ï>îoc dont chaque existence est une humble parcelle,
Qu'il vive sa vie éternelle,
Complète, immense, universelle ;
Qu'il vive à jamais renaissant
Avant la nature, après elle ;
Qu'il vive et qu'il se renouvelle ,
48 la cm ri d'i n \\c.r.
El que chaque soupir de l'heure qu'il rappelle Remonte à lui d'où tout descend : '. !
Ainsi chantait le chœur des arbres, et les anges Avec ravissement répétaient ces louanges ; Et des monts et des mers et des feux et des vents, De chaque forme d'être et d'atomes vivants L'unanime concert des lerrestres merveilles Tour s'élever à Dieu passait par leurs oreilles.
TREMIEIIK VISION. 49
Et ces milliers de voix de tout ce qui voit Dieu, Le comprend ou l'adore ou le sent en tout lieu, Roulaient dans le silence en grandes harmonies Sans mois articulés, sans langues définies, Semblables à ce vague et sourd gémissement Qu'une étreinte d'amour arrache au cœur aimant , Et qui dans un murmure enferme et signifie Plus d'amour qu'en cent mots l'homme n'en balbutie!
Quand l'hymne aux mille voix se fut évaporé,
Les esprits, pleins du nom qu'il avait adoré,
S'en allèrent ravis porter de sphère en sphère
L'écho mélodieux de ces chants de la terre.
Un seul qui contemplait la scène de plus bas,
Les regarda partir et ne les suivit pas.
Or, pourquoi resta-t-il caché dans le nuage?
C'est qu'au pied d'un grand cèdre, à l'abri du feuillage,
Un objet pour lequel il oubliait les cieux
Semblait comme enchaîner sa pensée et ses yeux.
Oh! qui pouvait d'un ange ainsi ravir la vue?
C'était parmi les fleurs une belle enfant nue,
50 LA CHUTB M N MGE.
Qui, sous l'arbre le soir surprise du sommeil,
N'avait vu ni baisser ni ployer le soleil,
El qui, seule au départ des Iribusdes montagnes,
N'avait pas entendu les cris de ses compagnes.
Sa mère sur son front n'avait encor compté
Depuis son lait tari que le douzième été;
Mais dans ces jours de force où les sèves moins lentes
Se hâtaient de mûrir les hommes et les plantes,
Douze ans pour une vierge étaient ce qu'en nos jours
Seraient dix-huit printemps pleins de grâce et d'amours.
Non loin d'un tronc blanchi de cèdre, où dans les herbes
L'astre réverbéré rejaillissait en gerbes,
Vn rayon de la lune éclairait son beau corps,
D'un bassin d'eau dormant ses pieds louchaient les bords,
Et quelques lys des eaux pleins de parfums nocturnes
Recourbaient sur son corps leurs joncs verts et leurs urnes ;
Son bras droit qu'elle avait ouvert pour sommeiller,
Arrondi sous son cou, lui servait d'oreiller ;
L'autre suivant des flancs l'onduleuse courbure,
Replié de lui-même autour de la ceinture,
Noyait sa blanche main et ses doigts effilés
Dans des débris de fleurs de son doux poids foulés,
Comme si dans un rêve elle froissait encore Les débris de ses jeux sur leur tige inodore. Ses clievcux qu'entr'ouvraitlc vent léger du soir Ondoyaient sur ses bras comme un grand voile noir. Laissant briller dehors ou ses épaules blanches, Ou la rondeur du sein, ou les contours des hanches, Et l'ovale arrondi de ce front d'où les yeux N'auraient pu s'arracher pour regarder les cieuxî Entre ces noirs cheveux rejetés en arrière Ce front resplendissait d'albâtre et de lumière, Jusqu'aux soyeux duvets où s'arquaient les sourcils. Ces yeux étaient fermés par l'ombre des longs cils, Mais le tissu veiné de ses paupières closes Se teignait transparent de pâles teintes roses. De l'arche des sourcils qu'à peine il débordait Le profil de son nez sans courbe descendait; Comme un pli gracieux de rose purpurine, Une ombre y dessinait l'aile de sa narine, Qui, suivant de son sein le pur souffle dormant, Palpitait, s'élevait d'un léger renflement ; Ses lèvres, comme un lys dont le bord du calice Prêt à s'épanouir en volute, se plisse,
V2 r.\ ciinr. d'cx a\ge.
S'entrouvraient et faisaient éclater en dedans,
Comme au sein d'an fruit vert : " ^cnls<
Us deui coins indécis où cette bouche eipire
Se noyaient dans nn rague où naissait le sourire,
I)e ce sommeil d'enfant la rêveuse langueur
Laissait sur le visage épanouir le cœur;
Miroir voile d'un rêve, on y voyait ('clore
Cette âme dont le front s'éclaire et se colore.
Comme aiïaissé du poids des cheveux et du front,
Son bras renflait un peu son cou flexible et rond ;
Des rayons fugitifs et des ombres flottantes
Sous la joue en marbraient les moires éclatantes.
Ses membres délicats aux contours assouplis
Ondoyant sous la peau sans marquer aucuns plis ,
Pleins, mais de cette chair frêle encor de l'enfance,
Qui passe d'heure en heure ù son adolescence,
Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin,
Dont la sève arrondit le contour déjà plein ,
Mais ou l'été fécond qui doit mûrir la gerbe
N'a pas encor durci les nœuds dorés de l'herbe.
Leur immobilité rivalisait la mort;
L'astre sans l'émouvoir caressait ce beau corps ;
Et si l'on n'eût pas vu le souffle qui s'exhale Elever, abaisser son sein par intervalle, Et les rêves passant à travers son sommeil Teindre sa blanche joue avec son sang vermeil, On eût cru voir briller devant soi dans un rêve Au jardin d'innocence une vision d'Eve , Ou la veille du jour qui doit le voir aimé Le songe de l'époux dans ses bras animé !
L'ange, pour la mieux voir écartant le feuillage, De son céleste amour l'embrassait en image, Comme sur un objet que l'on craint d'approcher Le regard des humains pose sans y toucher. Daïdha , disait-il , tendre faon des montagnes ! Parfum caché des bois ! ta mère et tes compagnes Te cherchent en criant dans les forêts; pourquoi Ai-je oublié le ciel pour veiller là sur toi? C'est ainsi chaque jour : tous les anges mes frères Plongent au firmament et parcourent les sphères ; Ils m'appellent en vain , moi seul je reste en bas • Il n'est plus pour mes yeux de ciel où tu n'es pas !
Pourquoi le roi du sort , ô fille de la femme,
54 i\ CM rr r/i\ IKGE.
A ton àme en naissant allacha-t-il mon Urne? Pourquoi me tira-t il «le mon heureux rx'ant A l'heure où lu naquis d'un baiser, belle enfant? Sœur jumelle de moi ! que par un jeu barbare Tant d'amour réunit , et l'infini sépare ! Oh ! sous mes yeux charmés depuis que tu grandis , Mon destin immortel combien jo le maudis î Combien de fois, tenté par un attrait trop tendre , Ne pouvant t'élever, je brûlai de descendre, D'abdiquer ce destin pour l'égaler à moi , Et de vivre ta vie en mourant comme toi ! Combien de fois ainsi dans mon ciel solitaire, Lassé de mon bonheur et regrettant la terre, Ce cri, ce cri d'amour dans mon ûme entendu Sur mes lèvres de feu resta-t-il suspendu! Fais-moi mourir aussi, Dieu qui la fis mortelle! Etre homme! quel destin !.. oui, mais être aimé d'elle ! Mais aimer, être aimé ! s'échanger tour à tour ! Ah ! l'ange ne sait pas ce que c'est que l'amour ! Etre unique et parfait qui suffît à soi-même ! Non , il ne connaît pas la volupté suprême De chercher dans un autre un but autre que lui ,
PBE&IÈÇE VISION. "i;>
El de no vivre entier qu'en vivant en autrui ! Il n'a pas comme l'homme au milieu de ses peines La compensation des détresses humaines, La sainte faculté de créer en aimant Un être de lui-même image et complément, Un être où de deux cœurs que l'amour fond ensemble L'être se multiplie en un qui leur ressemble! Oh ! de l'homme divin mystérieuse loi De ne trouver jamais son tout que hors de soi , De ne pouvoir aimer qu'en consumant une autre ! Que ce destin sublime est préférable au nôtre, A cet amour qui n'a dans nous qu'un seul foyer, Et qui brûle à jamais sans s'y multiplier!
Jehova, ce soupir est-il donc un blasphème? Et moi si malheureux , si seul , est-ce que j'aime? Et comment , ô mon Dieu , ne i'aimerais-je pas ? N'ai-je pas eu toujours les yeux fixés en bas ? Ne m'as-tu pas donné pour unique spectacle Ce miracle au-dessus de tout autre miracle, Cette âme virginale à voir épanouir?
Ses pas à surveiller, son cœur à réjouir?
TV CHCTB D»C» ^ '
Ses instincts indécis, se» première» penaée.
Bans son ime ingénue a peine "'^'5>
ltoornerdemonsoMueentaclin»tao»c«or
Comme arec sou baleine où incline une «enr ?
Ne vois je pas son âme à traters» prunelle
Comme l'on Toit son «ng «« « P«» ^ "fa-nel Depuis l'heure où sa *ftre a ses piederéterflt,
*. son sourire en pleurs 6ère la auspcndU,
Et i, pressant des bras a sa blanche mamelle
VU le jour de ses yeux poindre dans aa prunelle,
Esl.U de cette bouche un seul ""' •
De cette âme naissante un premier mouvement, Un battement secret de ce cœur qui s'ignore, Que mon regard n'ait vu naître , germer, éclore , Avant que leur frisson ait agité sa peau, Comme je vois ces feux du ciel poindre sous l'eau N'al-je pas tout suivi du regard d'une mère? D'abord l'impression fugitire , éphémère De la vie essayant ses organes naissants , Vague et confuse voix de ce concert de sens; Puis ces étonnements pleins d'intimes délices, Du sentiment qui naît voluptueux prémices;
Puis ces élans du cœur qui ne peut s'apaiser
Que sur un cœur de mère, et sous son chaud baiser;
Ces caresses d'instinct qui de 1 ïime trop tendre
Sur tout ce qu'elle voit cherchent à se répandre,
Et qui sans cause encor mouillait ses yeux de pleurs,
Comme la goutte d'eau pend aux feuilles des fleurs;
Plus tard en grandissant en esprit, à mesure
Que l'âge fait au cœur rayonner la nature ,
Ces exlases de l'œil et ces ravissements ,
Des merveilles de Dieu ces éhlouissemcnts,
Cette soif d'aspirer dans son sein Dieu lui-même ,
Cette adoration sans savoir qui l'on aime ,
Ces chants intérieurs qui s'élèvent des sens,
Que l'abeille et l'enfant bourdonnent sans accents,
Mystérieux clavier de cette âme infinie
Dont sans savoir le sens on entend l'harmonie !
Et maintenant enfin pour mon œil enchanté
0 spectacle trop plein d'amère volupté ,
Qui fait fondre mon âme , et fascine ma vue !
Voir cette âme d'enfant naïve et toute nue
Palpiter au contact d'un sentiment nouveau,
Comme au bord de son nid l'aile d'un jeune oiseau , ^
;;S ! \ CII1 TE D*l \ INOI
Se pénétrer d'un feu qui cache eneor m Damne,
Jlougir do sa pensée en sentant qu'elle est femme, Eihaler solitaire et rêveuse « n aoupir Cet instincl que la nuil no peut même assoupir ; Au foyer d'un cœur pur concentrer ses leudrei
De ses yeux, do sa main retenir les oan lié ver sur quoi objet ce figue sentiment S'épandra, de l'amour divin pressentiment I
Cherchera lui donner un nom, une figure,
La recréer cent fois, l'effacer à mesure,
IS'e la trouver qu'en sonne et pleurer au réveil
Cet idéal amant que dissipe un soleil !
Ah ! c'est trop pour un homme et pour un ange même
Voilà ce que je vois, et je doute si j'aime :
Si j'aime : et sans amour serais-je si jaloux
De ses frères rêvant déjà le nom d'époux.'
Dans l'oubli cîe ses sens où le sommeil la plonge,
Prendrais-je tant de soins de lui former un songe?
Et d'y faire apparaître avec des traits humains
Une image de moi que j'orne de mes mains?
Un fantôme idéal dont l'éclat la fascine,
lTn frère revêtu de ma splendeur divine,
PREMIERE VISION. o9
Afin de dégoûter par ce brûlant portrait
Ses yeux de tout mortel que son cœur rêverait?
Aussi , grâce à ce corps dont je prends l'apparence
Elle voit les mortels avec indifférence,
Et son cœur n'a d'amour que pour ce front charmant
Que mon instinct jaloux lui présente en dormant.
Oli ! que devant ses yeux nul autre ne l'efface!
Daïdha î que ne puis-je animer celle glace
Où sous des traits menteurs chaque nuit tu me vois ï
Lui souiller mes transports, lui donner une voix
Pour dire à ton oreille , ô iille de la femme ,
Des mots du ciel de feu pour embraser ton ame!
Si Dieu me permettait seulement quand tu dors,
Sur mes ailes d'amour d'enlever ce beau corps,
De te bercer au ciel dans cet air où je nage,
D'avoir des sens aussi pour baiser ton visage ,
Pour voir ù ton réveil éelore dans les yeux
Un rayon plus vivant que l'aurore des cicux,
Pour loucher ces cheveux dont le réseau te voile,
Plus noirs sur ton cou blanc que la nuit sans étoile!
Respirer sur ta lèvre un couffic suspendu,
Ou comme ce rayon de l'astre descendu
00 i.\ un TE i. i \ INGE.
l'enveloppant de jour, de tiédeur, de mystère, De mon brûlant regard te faire une atmosphère)
Oh ! si, pour le parler, je pouvais seulement
Transfigurer mon être et descendre un moment : !
Mais déchoir de sa race est 1 éternelle honte :
Dieu souffre qu'on descende et jamais qu'on remonte, i
Des anges consumés du même feu que moi
Ont éprouvé, dit-on, cette inllexihle loi,
Et, du ciel attirés par les tilles des hommes,
N'ont jamais pu d'en-bas remonter où nous sommes!
Dégradés pour toujours d'un sort presque divin,
Condamnés à mourir, à renaître sans fin ,
Ces exilés d'en-haut séparés de leurs frères,
Sans avoir son espoir subissant ses misères,
Ne peuvent revenir au rang qu'ils ont quitté
Qu'après avoir mille ans sur ce globe habité,
Et dans un cercle long d'épreuves successives,
Lentement reconquis leurs splendeurs primitives :
Anges devenus hommes, il leur faut à leur tour
D'homme devenir ange!... Oh! pénible retour!
Humiliant exil dans cet enfer des larmes !
Et pourtant ils l'ont fait pour de bien moiudres charmes,
Et pourtant, entraîné comme d'un poids fatal,
Moi-même j'ai maudit cent fois mon ciel natal!
Oh! d'amour et d'orgueil furieuse tempête,
Ne t'apaiseras-tu jamais? Charmante tête
Qui dors sans soupçonner mon trouble et mes remords ,
Puisque je suis ton rêve, oh ! dors, bel enfant , dors!
Et Daïdha dormait, et de ce blanc visage,
La lune repliait son jour sous le feuillage ,
Et l'ange dont l'amour perçait l'obscurité
Voyait la sombre nuit luire de sa beauté.
Ônrerttendait pourtant dans le sacré silence, Comme l'écho lointain d'un pas sourd qui s'avance , Et quelques mots tronqués, parlés à demi-voix, Semblaient sortir non loin, des profondeurs des bois. Bientôt répercutés sur les larges troncs sombres, I. 6
j, i \ cm h B'O" ,Vil
Des feux intermittents sillonnèrent les ombres ,
Semblable) aux reflets des livides éclairs ,
Qui palpitent aux eieux par la foudre en., rV>Wtrw.
Un homme loul-à-coup se glissant sous leur voûte,
Comme quelqu'un qui cherche et dont l'oreille écoute,
LecorpsiH'nel.-.-UUHeellajambecnav.n., Parut! il secourt comme une torche au vent Le tronc d'un jeune pin fendu jusqu'aux racines, Dont la flamme en jets bleus dévorait les résines, Et dont l'éclat funèbre et le foyer dormant Se rallumaient plus vifs à chaque mouvement; Aux éblouissements de celte torche informe Qui semblait peu peser dans cette main énorme , De l'homme de la nuit le corps livide et bleu Se dessinait à l'œil sous la couleur du feu. Aux hommes d'à-présent son corps maie et robuste Était ce qu'un grand cèdre est an fragile arbuste ; Les muscles dont les nœuds faisaient gonfler sa peau S'enlaçaient sur son corps comme au cou du taureau , Et de ses larges pieds les gigantesques plantes Écrasaient sous son poids les herbes et les plantes. On eût dit aux contours solides de sa chair
Do durs membres de marbre avec des os de fer.
Ses membres étaient nus; sa poitrine velue,
D'un affreux ornement épouvantait la vue ;
C'était, avec les poils, la peau d'un léopard,
Dont il avait fendu le col avec son dard ,
Pour s'en faire un collier, et dont l'horrible bête
Terrifiait les yeux de sa hideuse tete :
Elle y pendait immense avec ses yeux ardents,
Et sa lèvre sanglante et les dards de ses dents.
Les griffes de devant, comme debout dressées,
Des deux côtés du cou sur l'épaule placées,
Flottaient près de la gueule avec leurs ongles d'or,
Où la fureur semblait les contracter encor.
Le reste de la peau tombant à l'aventure
Se rattachait aux flancs avec une ceinture,
Et les lambeaux tigrés tombaient jusqu'à mi-corps,
En haillon dont les chiens ont déchiré les bords.
Ses cheveux, de son front rejetés en arrière,
Ondoyaient sur son dos en sauvage crinière ;
Son cou les secouait comme fait le lion.
Son visage éclairé d'un sinistre rayon ,
Dans ces grands traits communs aux aînés de la terre,
c.5 l.\ CHUTE D'C\ A\r.r.
Portait de la beauté le mâle caractère ;
Mais ce regard humain par qui lirai œil est beau ,
Ce rayon répandu du céleste flambeau,
Ne l'illuminait pas des refléta de sa Damme :
C'était une beauté de chair et non pas d'ûmc,
Qu'éclairaient seulement d'instincts vils et puissants ,
Ainsi qu'un jour d'en-bas la lumière des sens.
L'intelligence éteinte y laissait voir sans luttes
Triompher l'appétit et la force des brutes.
Des lèvres et de l'œil le muscle contracté
N'y trahissait que ruse et que férocité.
C'était une superbe et vile créature,
Ayant gardé sa forme et perdu sa nature,
Tels qu'on en voit encor sur la terre aujourd'hui,
Hommes d'os et de chair où jamais Dieu n'a lui !
Un arc retentissant de corne épaisse et noire Résonnait sur son dos contre un carquois d'ivoire; Trois flèches y plongeaient dans leurs tuyaux d'airain. Il tenait devant lui sa torche d'une main, Et de l'autre il portait une énorme massue. Des plis d'un lourd filet , la maille en fer tissue
PREMIERE VISION. Go
Pendait de son épaule et semblait en glisser Comme un filet fermé qu'un pêcheur va lancer. Il marchait hésitant de clairière en clairière, Jetant un œil furtif en avant, en arrière, Étouffant sur le sol le bruit sourd de ses pas , S'arrêtant quelquefois et se parlant tout bas : « Les hommes ! disait-il , ô détestables races ! » Je ne me trompais pas ; enfin voilà leurs tiares : » Mes compagnons et moi , sans les trouver jamais, » Depuis neuf longues nuits nous fouillons ces sommets; » Jamais chasseur n'osa monter jusqu'où nous sommes. » Exécrable métier que d'être chasseur d'hommes ! » Mieux vaut cent fois traquer les lions des déserts , » Le mamouth dans ses joncs , ou l'aigle dans les airs! » Mais aussi quel plaisir quand on tient dans sa serre * Prises au même nid les filles et la mère ! » Mais aussi dans Balbek on nous paie un enfant » Plus cher que le lion, le tigre ou l'éléphant ! » Ces esclaves humains ont plus d'intelligence ; » Ils servent mieux l'amour, le plaisir, la vengeance ; » Et puis l'homme superbe est plus glorifié » De fouler, disent-ils, son semblable à son pié :
00 i \ nu tt. n'rx wc.r.
» 11 sent mieux sa grandeur devant son » )> Ht jouit en secret d'avilir son iOUf
ElJ se- parlant ainsi le chasseur approchait
Du corps de Daidba ; le tronc qui la cachait
En trois pas dépassé lui laissa voir sa proie;
Son pied qu'il avançait resta levé de joie;
Il comprit d'un regard le prix de sa beauté.
Flottant entre l'amour et la cupidité,
II se pencha muet sur sa fraîche figure,
Ecarta doucement du doigt sa chevelure,
Et du front dévoilé parcourant les attraits,
D'un sourire infernal il contempla ses traits;
Puis frappant ses deux mains en signe de conquête,
Vers sa suite invisible il retourna sa lèle,
El l'on vit accourir au signal triomphant
Six chasseurs comme lui près du corps de l'enfant.
Debout, l'environnant de leur cercle sauvage, ils avançaient le front pour mieux voir son visage ; Et lui, la main à terre et le genou ployé, Aux lueurs du flambeau par le vent ondoyé,
paemiè-ke VISION, G7
Leur indiquait d'un geste et d'un coup d'œil féroces
Les merveilles d'amour de ses charmes précoces.
« Chut! ne l'éveillez pas! Voyez, leur disait-il ,
» Ces ondes où se noie un délicat profil !
»Ce front où tant de paix sous tant d'amour s'épanche,
» Ces pinceaux de cils noirs frangeant sa peau si blanche!
» Et celte joue en fleurs où le chaste baiser
» D'une mère oserait à peine se poser ;
» Et ces lèvres qu'entr'ouvre une suave haleine,
» Laissant compter des dents qui débordent à peine ,
» Pareilles dans sa bouche aux gouttes de lait blanc
« Que laisse la mamelle aux lèvres de l'enfant !
» Et ce cou plus moiré que le long cou du cygne ,
» Et de ce sein naissant l'harmonieuse ligne ,
» Comme sur la fontaine un flot à peine enflé,
» Avant que du matin l'haleine n'ait soufflé!
» Et ces flancs arrondis, et ce cœur que soulève
» Le fantastique amour qui n'approche qu'en rêve;
» Et ces deux beaux pieds blancs aux orteils potelés,
» Pour voler et bondir polis et modelés
» Comme deux cailloux blancs roulés par l'onde amère ,
» Et qui tiendraient encor dans la mnin de sa mère!
08 i 1 CHUTE Dix wv.r
» Oh! qu'encore un printemps! oh! qu'encore un été
» Fassent épanouir ces bourgeons de beauté,
» Que le rayon d'amour qui seul mûrit la femme,
A travers ces cils noirs en épanche la ilamme;
Et les fils de Itoal devant ce divin front, » De désir et d'amour à l'envi se fondront. j> Tour se la disputer que de sang et de larmes! » Quels trésors dans mes mains couleront pour ses charmes! » Cent esclaves, amis, ne m'achèteraient pas » Ce doux philtre animé qui dort là sous mes pas ! «
A cet ardent espoir de l'énorme salaire Un murmure confus d'envie et de colère S'éleva dans les cœurs des compagnons jaloux : « Autant qu'à toi, Xemphid, n'est-elle pas à nous? » Penses-tu que nos pieds se sont usés neuf lunes » Tour t'enrichir toi seul de nos rares fortunes? » — « Scélérats ! dit Nemphid le bras déjà levé, )) Partager avec vous ce que seul j'ai trouvé!... » Son imprécation expira sur sa bouche.
La troupe s'entendit d'un seul coup d'œil farouche : Avant que de leurs pieds le superbe géant
Se fût, pour les parer, dressé sur son suant,
Six masses à la fois sur sa tète lancées
Brisèrent d'un seul coup son crâne et ses pensées ;
Le géant assommé tomba sans mouvement,
De la rage à la mort n'eut qu'un mugissement.
Les racines du sol tremblèrent de sa chute.
Aux éclairs de la torche, aux clameurs de la lutte,
Daïdha réveillée ouvrit les yeux. L'horreur
S'échappa de son âme en un cri de terreur;
Comme un tronçon dormant de serpent qu'un pied presse,
Du seul effort des nerfs sur lui-même se dresse ;
Au sol qui la portait, sans appuyer la main,
Elle fut sur ses pieds debout d'un bond soudain,
Et, trompant des chasseurs le cercle qu'elle brise, !
Entre leurs doigts ouverts glisse comme une brise.
Mais l'un d'eux à l'instant élancé sur ses pas,
Dépliant le filet qui flottait sur son bras,
Prêt à l'atteindre enfin le lance sur sa proie :
En volant dans les airs le filet se déploie,
Et des mailles de fer le treillis étouffant
D'une prison mobile enveloppe l'enfant.
L'horrible bande alors à quelques pas s'arrête, ;
7(1 IV CHUTE D'I m MCI
Ils se rangent assis autour de leur conquête, Et contemplent d'un ail qui ritdc ses remords L'enfant qui se consume en impuissants eiïorts !
L'enfantsous le réseau dont le tissu ruisselle Soulève en vain ses liras pour le secouer d'elle; Le lourd voile de fer où se brisent ses doigts, Sur son front écrasé glisse de tout son poids ; Sur son cou renversé, sur sa pliante épaule, Parmi ses longs cheveux il se mêle et se colle; Tel qu'un tissu trempé dans le flot écumant, De son corps torturé suit chaque mouvement, Boule en bourlet d'acier sur ses pieds qu'il enserre: Plus elle s'y retourne et plus il se resserre, Et se tordant comme elle en ses nœuds assouplis, Comme un serpent de fer l'étouffé de ses plis. La sueur et le sang tachent sa peau meurtrie ; Elle appelle sa mère, elle pleure, elle crie , Frappe son front des mains ; mais les mailles de fer Lui rivent ses cris même et semblent l'étouffer. Elle chercLe à ronger, comme avec des tenailles , Avec ses dents de lait le nœud sanglant des milles ;
Mais les mailles en vain dégouttent de son sang. Four échapper aux lacs par un bond plus puissant , Elle roidit son corps, fléc':it, se pelotonne; Et prenant un élan pour un bond de lionne , Veut en la soulevant dépouiller d'un seul coup La chemise d'acier qui lui courbe le cou : Mais plus elle bondit, plus le rets se déplisse , Dans le réseau glissant son pied s'embrouille et glisse, Et sous le poids grossi des nœuds multipliés Tombant près des chasseurs, elle roule à leurs pies.
A ce jeu dont l'horreur eut fait pleurer les anges,
A ce beau corps froissé sous ces horribles langes,
Un rire universel d'atroce volupté
Eclate en longs échos sous les bois répété.
Au supplice ils joignaient la raillerie amère :
« Celle enfant, disait l'un, appelle donc ta mère!
» Qu'elle vienne à ta voix ainsi te voir jouer,
» Et si ces nœuds de fleurs rompent, les renouer! »
Un autre , en ricanant , disait : « Pauvre petite ,
» Comme ton front rougit , comme Ion cœur palpite;
» Desserre , si lu peux . les feras de ecl amant,
7o LA CHUTE I>'( \ MGE.
» Écarte sesbaisers el respire no moment. • Et celui-là . montrant du doigl son beau i isege i
Qui roulait ù ses pieds tout en sang : Quel dommage, » Disait-i! , de ternir de poussière et de p'eurs » Ce beau front que bientôt un sèmera de fleura]
» Pourquoi meurtrir aimi ces épaules de soie ,
» Et cette peau d'enfant que le fer marque et broie ,
>> Et ce sein virginal , et ces pii da délicats
» Dont des lèvres bientôt viendront baiser les pas! » Épargne , belle enfant , ces fureurs et ces larmes ; » Sais-tu que chaque effort nous coûte un de les charmes? » Que chaque Froissement de tes membres meurtris » Aux yeux des acheteurs nous vole de ton prix ! » 1 Et parcourant de l'œil les noires meurtrissures Et les gouttes de sang coulant de ses blessures, Touché par l'avarice , et non par la pitié , Plaignait ce bloc vivant qu'il remuait du pié.
Daïdha cependant , par la lutte la sée, Et dans l'étroit réseau toujours plus enlacée ', Usait en vain , pendant ces sarcasmes affreux, Son dernier désespoir en efforts douloureux.
Se, membres palpitants sous le poids qui la froisse, Tar de sourds soubresauts trahissaient son angoisse;
Puis enfin , de son corps suivant lepuiscmcnt,
Le filet affaissé resta sans mouvement.
Tel'c aux bords frissonnants du b!cu lac Méolide
On voit d'ardents pécheurs une troupe cupide,
Dans le filet flottant qu'ils lancent de l'esquif,
Ramener sur la grève un beau cygne captif.
L'oiseau voluptueux , couché sur !e rivage,
Aux maille? du lacet déchire son plumage,
Voit briller à travers le réseau concerté
Sa mer d'affection, son ciel de liberté; De ses frères de nid pour rejoindre les bandes S'efforce d'é.'argir ses ailes toutes grandes, Bat des pieds et du col , et du bec et des flancs L'élastique prison et ses nœuds ruisselants , Et s'affaissant enfin sous l'essor qui l'accable , Souil'e <on col de sang et sa plume de sab!e.
XIOiE VISION.
Or, de ce long supplice invisible témoin , L'ange de Dôïdha, Cédar, n'était pas loin ; Et si ma voix ne peut exprimer son martyre , Le tien , esprit d'amour ! quel mot pourrait le dire ?
Arraché par ses cris à son ravis ement, Ecrasé de stupeur et d'étourdissement,
-0 i \ < uitt. n'i n ixcr
H était demeuré r. ns regard, sansparo'e, Comme un homme qui passe et dont Pâme s'envole. Avant Daîd a même il avait tout senti ;
D.an cœur à l'autre, hélas! tout avait retenti,
Chaque goutte d'horreur des mcm'. res de la femme
Avait sué des siens et cou'é de son âme.
Il avait vu l'enfant surprise à son ommeil ;
Il avait écouté le sinist e conseil ;
Il avait entendu quel infâme salaire
De sa virginité les chasseurs comptaient faire , Et comment des br^ands se dépeçaient entre eui
Celle que redoutaient ses regards amoureux : Il avait espéré que pendant leur di pute Ses frères reviendraient terminer cette lutte ,
Et de leurs bras trompés sauvant leur jeune sœur, Terrasser à ses pieds l'infâme ravisseur; Mais quand il avait vu les sept hommes dan, l'ombre Sur sa trace accouru? , multiplier leur nom' re , Et dans les nœuds d'acier, Daïdha , ses amours , Trébucher et rouler sans espair de secours, Et sous le 'ourd filet sur la terre écrasée , Se débattre en mêlant son sang à la roîéc;
DErx u:\ir. vision, 79
Gemme une mère en pleurs dont l'affreux lionceau
Vient d'emporter l'enfant dormant dans son berceau,
P.ongeant ses bras fumants sous fa dent qui îe broie ,
Membre à membre en lambeaux lui disputer sa p'oie,
L'ange par son amour vaincu plus qu'à moitié,
N'avait pu retenir l'élan de sa pitié.
S'oubliant tout entier pour la vierge qu'il aime ,
Il s'était à l'instant précipité lui-même;
Le désespoir jaloux qui l'avait surmonté
Avait anéanti toute autre volonté.
Un désir tout-puissant avait changé son être,
Il était devenu ce qu'il eut tremblé d'être,
Et d'un terrestre corps et de sens revêtu,
D'une nature à l'autre il s'était abattu.
Au moment redoutable où changeait sa nature, Semblable au cri rongeur du remords qui murmure, Il avait dans son urne entendu retentir Ce cri : L'arrêt divin n'a point de repentir. Tombe, tombe a jamais, créature éclipsée î Périsse ta splendeur jusque dans ta pensée ! Savoure jusqu'au sang le bonheur des humains;
> I \ Clil 1T !» i N \\<r.
Tu déchires la gloire avec tos propres mains;
] i m,' qu fond «lu cœur n'aura pas l'espérau
lu n'auras pas comme eus la mort pour délivrance
Au lieu d'une ici-bas lu subiras c m\ morts ,
Dieu te rendra la Ni»- el la lerrc Ion cor]
Tant que tu n'auras pas racheté ÇOUtte à gOUlte
Cette immortalité qu'une femme le coûte'
!\lais l'arrêt formidable en tombant entendu,
Avec le souvenir de son destin perdu,
Tout était déjà ragne et loin dans sa mémoire.
Il ne lui restait rien de sa première gloire,
Rien du ciel, tien de lui qu'un morne étonnement,
Je ne sais quel instinct et quel pressentiment
Du présent, du passé, de hautes destinées ,
Semblables dans son âme aux images innées ,
Où l'homme rencontrant un objet imprévu
Reconnaît d'un coup d'œil ce qu'il n'a jamais vu.
Or, en transfigurant son invisible image, L'ange avait pris d'instinct la forme et le visage De cet être idéal dont l'apparition Hantait de Daidha l'imagination,
Quand dans la tendre extase où le sommeil la plongo
Son angélique amour la visitait en songe :
Celait l'homme toujours, mais sous des traits humains,
L'homme enfant tel que Dieu le pétrit de ses mains ;
Ame visible aux yeux, ravissant phénomène,
Où l'esprit transparent sous l'enveloppe humaine,
Elevant la matière à sa sublimité,
L'empreint d'intelligence et l'orne de beauté,
Et de sa sympathie en s'échauiïant lui-même
De l'amour qu'il ressent pénètre ce qu'il aime!
Il semblait que la vie eût mesuré ses jours
A ceux de celte enfant ses divines amours :
Seulement par ses traits son jeune et beau visage
Révélait quelque chose au-dessus de cet âge ;
Et quoique dans sa fleur sa précoce beauté
Approchait un peu plus de sa maturité,
Son regard doux nageait dans un azur moins pâle,
Sa lèvre gracieuse avait un pli plus mâle,
Les boucles d'or bruni de ses épais cheveux
Roulaient en ilôts plus courts sur un cou plus nerveux;
Sa taille dépassait d'une demi-stature
Celle de la charmante et frêle créature ;
s* i.v ciiitf din AM.r,
Ses membres arrondis, mais „ù fa RNUCta ï-uls Trahissaient sous la ebair la figueur «I»1 son corps, Sans aucun poids d'un port majestueux et libre Posai( nt sur le gazon dans un juste équilibre, Ainsi qu'un dieu sorti du ciseau du sculpteur Dont le pied porte seul toute la pesanteur :
C'était derrière un trône de cèdre épais et sombre Que l'ange ainsi s'était transfiguré dans L'ombre, Et que dans un premier et long étonnement,
Inconnu de lui-même, il doutait un moment.
Sa chute avait luise les fils de ses pensées
Dans son âme nouvelle éparses, effacées;
Mais l'élan qui l'avait précipité du ciel
Bouleversait encorson cœur matériel.
Sans savoir d'où venait l'instinct involontaire,
L'amour conçu là-haut le suivait sur la terre.
Tel au fond du sépulcre où son visage dort, L'homme atteint par la foudre et frappé par la mort Du dernier sentiment où l'àme s'est éteinte Garde encor sur ses traits l'ineffaçable empreinte.
En voyant cet enfant d'ineffable beauté Raltre de son sein nu le sol ensanglanté, Et ces hommes riants d'une stupide joie Qui se baissaient déjà pour emporter leur proie, Sans rempart que son cœur, sans armes que sa main, De l'ombre qui le cache il s'élance soudain, Entre eux et DaTdha fond comme la tempête. Faisant comme un bélier un levier de sa tète, Au creux de la poitrine il en frappe d'un bond Le premier des géants; sous le choc de son front, De ses poumons broyés la cavité sonore Gémit comme un tronc creux d'if ou de sycomore : L'haleine qu'il cherchait manque au sein du géant, Sa masse en chancelant fléchit de son séant, Verd l'équilibre et tombe, et, roulant en arrière, De ses yeux convulsifs cherche en vain ia lumière. Les cinq autres, frappés de surprise et d'horreur, Reculent quelques pas ; leur commune terreur Multiplie un seul homme en armée à leurs vues. Pour protéger leur vie ils lèvent leurs massues; Mais certains du triomphe, ils reviennent sur lui, Regagnent d'un clan le terrain qu'ils ont fui,
s; i \ CIII : i i> i M AMii..
Et fondant 'i la fois sur l'unique adversaire, Leur cercle menaçant l'entoure el le rcsi
M les voit sans pâlir, et de son bras tendu Saisissant par les pieds le cadavre étendu, Il le fait tournoyer but lui comme une ê\
De sa massue humaine à chaque tour fi
La troupe homme par homme en un clin d'u-il s'abat.
La forêt retentit de l'horrible combat;
La tète du géant, comme une lourde masse,
lîroic en éclats les os des crûnes qu'il terrasse;
Leur cervelle en lambeaux sur ses pieds rejaillit ;
Quatre ont mordu le sol , mais son bras défaillit ,
Et l'arme trop pesante, au cinquième adressée.
Trompe, en manquant le but, la main qui l'a lancée
C'était Djezyd, le seul survivant à ses coups,
Le seul, mais à lui seul plus terrible qu'eux tous.
Saisissant du terrain la prompte intelligence,
Son coup d'œil lui promet sa proie et sa vengeance.
Au moment où le pied lui glisse dans le sang ,
Sur le vainqueur lassé d'un grand bond s'élaneant,
De ses bras à ses bras, flancs à flancs il l'cnla< i .
L'étooiïc de son poids, l'écrase de sa masse,
Et comme un tigre à l'os qu'il ne peut plus lâcher, Emporte avec ses dents de grands lambeaux de chair. Chair à chair, cœur à cœur, et poitrine à poitrine , Comme deux troncs voisins que le vent déracine Enlaçant aux rameaux leurs rameaux confondus, L'un sur l'autre appuyés, demeurent suspendus; Les deux rivaux , du fronl se buttant dans la lutte, Se soutiennent l'un l'autre et retardent leur chute. On entendait crier leurs muscles et leurs os; Leur sueur inondait leurs membres à grands flots, Et les halètements de leurs fortes haleines Sortaient comme le bruit des grands vents dans les chênes. Enfin plus lourd , plus fort que son jeune ennemi, Djezyd , du sol manquant le soulève à demi; Et quand il sent ses pieds détachés de leur base, Se précipite à terre et de son poids l'écrase : L'un à l'autre incrustés, ils tombent d'un seul bloc; La terre , sous leurs corps, sonne et tremble du choc. Sous le poids de Djezyd, dont la masse l'accable, L'enfant du ciel roidit ses muscles comme un cable; Mais ne pouvant jamais se dégager de lui, D'une épaule, sur terre, il prend un point d'appui, JL 8
m w CH1 li D'OH MCI
Le serre arohemrtit des nœuds de «a colère.
Il s'Imprime à lof-même on élan dreokirej
Avec son corps qui roule entraîne l'autre eorfwj
La pente do terrain seconde ses eiïorls :
Ils roulent confondus jusqu'au fert précipice,
OÙ sur le lit des eaux le sol se penche et glisse;
Et tous deux à la fois, dans le Ilot éeumaut,
Ils tombent embrasses: mortel embrasement ,
Où, du dernier soupir ne s'cnvhnt que l'heure,
Chacun d'eux veut mourir pourvu que l'aune meure!
Qui comprendra l'horreur de ce combat nouveau ,
Dans l'ombre de la mort, SOUS le linceul de l'eau,
Où des deux combattants l'inextinguible rage
Empêchait son rival de mordre le rivage;
Et pour précipiter son suprême moment,
Soi-même s'étouffait sous l'humide élément. '
L'abîme en connut seul l'horrible alternative,
Et l'onde bouillonnante en submergea sa rive.
Enfin dans ces eiïorts de Dieu seul aperçus,
Le jeune homme reprit un moment le dessus;
Au niveau du Ilot sombre il releva son buste;
Tressant un corps dans l'eau sous son genou robuste,
DFXYIEME VISION. 87
Ouvrant do ses deux mains la mâchoire au géant,
Il lit jusqu'à la gorge entrer le flot béant;
Et bientôt, remontant du fond à la surface,
Un cadavre flottant en obscurcit la glace.
Ses traits morts respiraient la rage et la terreur,
Et le rayon des nuits s'en écartait d'horreur!
Tout ruisselant des Ilots et du sang qui l'inonde , Le vainqueur déchiré sort à grands pas de l'onde, Et plein du même instinct dont l'éclair le guida, Sans étancher son sang revoie à Daïdha. Pour briser le lilet il se penche sur elle ; L'enfant, témoin et prix de la lulle mortelle, Avait suivi des yeux et secondé du cœur L'effort désespéré de son libérateur.
Cet être reconnu par sa vague mémoire, iïrillait de sa beauté moins que de sa victoire; Et bien qu'elle ignorât sur elle son dessein, Elle pressait ses bras, se collait sur son sein , Comme si par instinct sa tendre confiance De son amour céleste eût eu la conscience. Quand il eut soulevé les longs plis des réseaux
88 la r.in i r. ni \ wi.r.
El des maille» de fer déroulé les anneaux,
Tout tremblant de froisser sons le» nœuds qnll déploie
Ses membres délicats ou sesch reui de soie,
A ses pieds que du front elle allait essuj
Daîdha se jetanl voulait balbutier
A travers ses baisers son cri de drlivranco,
Quand un nom tout-à-coup de mille voix s'élance s
„ Daîdha! Daldha! c'est elle, la \
I/aube au ciel rougissait 1»' nuage éclairci,
Kt do tous les seniors descendant dos montagnes,
On voyait accourir ses frères, ses compagnes ,
Qui la cherchaient dans l'ombre en lui tendant les bras.
Sa mère les guidait en devançant leurs pas ;
Daîdha l'aperçut et bondissant vers elle,
Colla de cent baisers la lèvre maternelle.
Ob', qui dira jamais le transport étouiïant
Dont la sauvage mère élreignit son enfant?
Et les convulsions de ce bras qui la presse ,
Et ces élans d'amour et ces bonds de ligresse,
Quand elle vit ce sang sur ces membres meurtris?
La féroce tribu fut l'écho de ses cris ;
Et se précipitant sur l'inconnu céleste,
Crut voir le meurtrier et l'immolait du geste :
Mais Daïdha courant entre la foule et lui,
Et prenant par la main son sauveur, son appui,
Montre de l'œil , du doigt, à la foule tremblante
Les sept corps des géants jonchant l'herbe sanglante.
Us mesurent du pas ces cadavres affreux,
Lèvent les yeux au ciel et se parlent entre eux,
Comme si leur esprit se refusait à croire
Qu'un mortel eût suffi seul à cette victoire.
Ils se rangent muets près de l'heureuse enfant ,
Qui leur fait de ces morts le récit triomphant.
Le merveilleux combat passe de bouche en bouche;
Autour de l'étranger on se presse, on le louche,
On l'entraîne en triomphe à travers les forêts ,
Comme un frère de plus jusqu'aux antres secrets,
Où la tribu nomade a creusé ses asiles
Pour fuir la servitude et les travaux des villes;
Et les vieillards assis sous l'arbre du conseil,
Pour parler et juger devancent le soleil.
Or, en ces temps, mon fils, des choses primitives, Les enfants de Caïn, familles fugitives,
9fl LA (lit TF D'I \ \\(T
Vivant comme la brute éparses tl.'m> les bois, N'avaient point inventé le pouvoir ou les lois. Les lois n'étaient alors rjnc ces instincts sublime! Qui font vibrer en nous nos sentiments intimes; Sons vagues et confus que rendait an hasard L'âme humaine instrument sans règles <t sini art,
Avant que la sagesse, éclairant nos oreilles,
Eût, pour un chanl divin, accordé ses merveilles. Le pouvoir n'était rien que la paternité,
De la vie et du temps la sainte autorité ,
Dont l'âge décernait l'évidente puissance,
Et pour qui l'habitude était l'obéissance.
Quand la famille humaine en rameaux s'étendait ,
Le conseil des vieillards au père succédait ;
Du destin des tribus séculaires arbitres,
Ils régnaient snns couronne , et gouvernaient sans titres
Leur parole écoutée était leurs seules lois:
On respectait le temps qui parlait par leurs voix.
Mais à leur tribu seule ils devaient la justice,
L'ignorance livrait le reste à leur caprice:
Tout ce qui n'était pas du sang de leurs aïeux ,
"Profanes , n'avaient plus titre d'homme à leurs yeux.
BEUXtÈKE VISION. 9j
Ennemis éternels des races étrangères, Leur brulale équité se bornait à leurs frères : Pareils dans leur démence aux peuples d'aujourd'hui, Qui ne voient l'univers qu'où leur soleil a lui , Proscrivent de leurs droits des nations entières, Et pensent que de Dieu l'amour a des frontières. Quand ils les surprenaient, ils livraient sans remord La mère à l'esclavage et le père à la mort; Et les enfants, proscrits même avant que de naître ,
Croissaient dans la tribu pour y servir un maître.
Mais au-dessus des chefs, lèvent des passions
Déchaînait quelquefois le feu des factions :
Pour le choix des troupeaux , des butins, des épouses ,
La colère excitait des tempêtes jalouses ;
Divisant la famille en partis inhumains ,
Le pouvoir indécis flottait de mains en mains ,
Jusqu'à ce que d'un chef l'heureuse tyrannie
Asservît à son tour sa race à son génie.
Ainsi vivait errante aux sommets du Sannyr
La sauvage tribu , famille de Phayr.
Phayr avait vécu presque l'âge des chênes
.,2 i.\ cm ri f»i \ wr.r.
Sans avoir jamais vu 1rs merveilles luimaims
Que les enfants d'Abel et leur postérité
Avaient mullipliédans le monde habité.
Je ne sais quel instinct venu de père en père
Le poussait à rester voyageur sur la terre:
Soit que du sang d'Abel par leur main répandu
Le cri vengeur par eux lût encore entendu ;
Soit qu'un féroce attrait nourri par l'habitude
\a s chassât dans les monts et dans la solitude ,
Et qu'ils crussent que l'homme en fondant la maison
De son indépendance élevait la prison.
Des rejetons vivants, comme des glands sans nombre,
Etaient sortis de lui pour grandir sous son ombre ;
Mais arrachés de terre ou par la mort fauchés,
De sa tribu proscrite ils étaient retranchés :
Les uns avaient péri dans ces terribles luttes
Qu'ils joutaient dans les bois avec les rois des brutes,
Sous la griiïe du tigre ou l'ongle des lions ;
D'autres s'étaient enfuis dans leurs rébellions ;
Traqués par les chasseurs jusque dans leurs asiles,
Plusieurs traînés captifs par les enfants des villes,
Esclaves attelés traînaient de lourds fardeaux,
Ou, le frein dans les dents, leurs maîtres sur leur dos,
Des derniers animaux rendaient les vils services ,
Tandis que leurs enfants les servaient dans leurs vices.
Sept fils d'âge inégal et les fils de leurs fils ,
Et leurs femmes au sein portant leurs tendres fruits,
Et le superbe essaim de dix vierges leurs filles,
Restaient seuls au vieillard d'innombrables familles ;
Et ses yeux , en comptant sa race, pouvaient voir
Dans leurs rangs décimés décroître son espoir.
Sa raison chancelait sous le fardeau de l'âge ;
Son pouvoir du passé n'était plus que l'image ;
Ses fils se disputant ce pouvoir emprunté,
S'arrachaient sous son nom sa feinte autorité :
D'un respect apparent ils couvraient leur puissance ,
Et ce qui lui gardait un peu d'obéissance
C'était moins du passé le tendre souvenir ,
Le droit sacerdotal de maudire ou bénir,
Que le droit de régler le destin des familles ,
Aux fils de la tribu de décerner les filles.
Car le bien , le seul cher et le seul disputé,
C'était , chez ces enfants du désert, la beauté !
w i \ nu ri in \ muge.
Or, IMiayr sous ses ycui voyait lui-m.-mo «eUli Cene fleur 4w déserte donl le parfum dérôre. Il avait depuis peu couché dans le tombeau u dernier de ses 6U, hélas! elle plus beeo,
Ségar était son nom * depuis moins d'une Muée , Be épouse à tes uanes avait été donnée, Et l'oiseau qui roucoule enviait leurs amours Quand la flècbe d'Ischar svait tranché ses jour* Phayr, dont cet enfant consoUil la vieillesse,
Noya depuis ce coup s^ yeux dans U t. istesse.
Selon les vieilles mœurs, vieillard il avait pris
Pouï épouse SelmS , la veuve de son iils ;
Comme de l'arbre d'or que la tempête cueille,
Quand la tige est coupée, on ramasse la feuille.
Sclma, qui dormait chaste à côté du vieillard , Mit au monde son fruit, hélas! venu trop tard Pour tendre ses bras blancs et sourire à son père, Mais tout semblable au moins aux songes de sa mère. Cette fille d'amour et de mort , Daïdha , Celte enfant qu'en naissant l'œil de pleurs regarda, Croissait depuis doaze ans, Heur des nuits, dont les larmes En arrosant le front multipliaient les charmes!
DEIX1EME VISION. <)o
Et chacun des sept chefs espérait pour son fi!s De son obéissance un si ravissant prix ; Et chacun de leurs fils , quand il rêvait de femme , Voyait de Daïdha les yeux bleus dans son âme !
La rougeur de l'enfant sur son beau front vermeil, Daïdha s'avança vers l'arbre du conseil, En tenant une main dans la main de sa mère , Et de l'autre menant l'étranger comme un frère, L'étranger, que des yeux amoureux ou jaloux De toute part déjà regardaient en dessous. Le vieillard, en voyant ce sang souiller ses charmes, A travers ses cils blancs laisse filtrer deux larmes, Et, pressant sur son cceur ses membres délicats, Met son front sur son front et ses bras sur ses bras ; Tandis que Daïdha, qui sur son cou se penche, Mord de baisers secrets sa chevelure blanche. Puis le vieillard levant sc3 yeux sur l'étranger : « Toi qui sus la sauver , dit-il , et la venger, '» De quelque nom caché que ta race se nomme, » Qu'une femme en ses flancs t'ait porté comme un homme, » Ou que sous forme humaine apparu sur ces bords
Q0 LA cm CE l" N vv,,;-
La foudre soit ton âme cl le fer soit ton coi
LU dans nos cœurs ouverts**. -'»cc'
Ne crains pas de levei ■= I
Entrc ton cœur et nous ce joui rengeuramii U sang sept fois tersé de nos vils ennemis ; BQueceMngdootpartoirherbefatarreA
Sur m tête sept fois n lescende en roi Pour te payer le prix qu'on doitàti rertu De nos bras, de nos ( rie, qu'espères-tu?
Mais dis-nous avant tout si tu viens de la nue?
«Ou d'une race humaine à nos cicux inconnue?
» Ou si quelque adultère à son neuvième mois Loin d^un époux trompé t'allaite dans les 1 Quel que soit son forfait, sa faute soit bénie! » Ta naissance l'absout de son ignominie. . Parle donc ! apprends-nous ta merveille et ton nom ; ■ Que de ton âme enûn La nôtre entende un son! » Il se tut; le jeune homme attentif, en silence, Des accents du vieillard ('coûtait la cadence, Et semblait suivie en l'air avec attention Dos sons qu'il entendait chaque vibration , Comme si la parole était une merveille
deuxième: vision. 97
Dont chaque son portait un coup à son oreille;
Puis essayant lui-même un accent module,
Ne proféra qu'un son vague, inarticulé,
Semblable au bégaiement qu'en essayant son àmc ,
Imite un tendre enfant des lèvres de la femme.
Chaque chef à son tour l'interrogeait en vain :
Il comprenait de l'œil , les yeux, le front, la main ;
Mais les mots à ses sens n'étaient que des murmures.
La stupeur se peignait sur toutes les figures ;
Et depuis le vieillard jusques à Daïdha,
Dans un trouble muet chacun se regarda.
Le second des enfants de Phayr , dit : « Mes frères,
» Cet homme et cette nuit sont remplis de mystères.
» Notre premier devoir, c'est d'ôter le danger:
» Souvenons-nous des lois, et tuons l'étranger. »
Ainsi parla Jéphyr ; une honte unanime
Monta sur tous les fronts comme le sang d'un crime.
« Le tuer ! » s'écria la foule , et Daïdha
Pressa sa main plus fort et de pleurs l'inonda !
« Le tuer ! » d'un enfant s'écria chaque mère.
« Eh bien, reprit Jéphyr, que voulez-vous en faire ?
i>s i \ cm ri. i) i % \\«.i .
» Quel csl ccl inconnu, dil Pourriez-vous sans péril renvoyer loin de a l ii hôte que d'un sang ennemi Dieu lit naître ,
» Qui connaît notre trace, el qui, vendu peut-être Aux éternels bourrcaui «les enfanta «le Phayr,
V(i paru nous sauver que pour mieux nous trahit .' » Ou bien si \ • ! libre dans nuire race
t> Cet enfant dont l'œil tue et dont le C0BOT I I ;
Cel homme dont les bras sur vous seront 1< i » N'est-ce pas un tyran qu-- VOUS vous réservai ?
Faudra-t-il obéir au (ils des étras jèrea a l'audra-l-il lui donner les lillesde nos pères .' » A lin qu'un germe impur, dans nos veines admis ,
Mette aux cœurs de nos lil> le sang des enneni:- » Et qu'en nos propres seins, rivales éternelles, » Des raees de lions se combattent entre elles! » Non! répandons sur L'heure, en détournant les yeux, » Le sang qui souillerait l'âme de nos aïeux. » Namphi , Salem, Jorad, du regard approuvèrent ; Mais des femmes sur eux les clameurs s'élevèrent; Et Saïd, en secret conseillé par Selma , Prévoyant la tempête, en ces mots la calma :
« A qui parle de mort , honte sur sa pensée !
» De sang pour notre cause une goutte versée ,
» Ce sang de l'étranger que notre terre a bu
» Doit consacrer le reste aux yeux de la tribu :
» De ce sang à nos fils Dieu demanderait compte ,
» Leur signe serait meurtre et leur nom serait honte !
» Cependant devons-nous livrer imprudemment
» Le salut de Phayr h son entraînement ?
» Libre il serait danger , et mort il serait crime.
» Qu'il vive ! mais, de peur que sa main nous opprime ,
» Ou qu'il suive nos pas pour mieux les révéler,
» Ou qu'aux nôtres sa race ose un jour se mêler,
» Qu'il vive ! mais esclave au milieu des esclaves. »
»— Oui, qu'il vive ! qu'il vive ! Apportez les entraves, »
Crie en frappant des mains tout le peuple à la fois.
« Des fardeaux de Phayr il portera le poids.
» Il combattra pour nous; de son fortuné maître,
» Sans crainte des lions les troupeaux iront paître;
» Et du père aux enfants il sera dans Sannyr
» Le tronc et le rocher des enfants de Phayr. »
Les sept ciiefs a ce cri se lèvent , et la foule
En vagues autour d'eux flotte comme une houle.
On apporte à leurs pieds le honteux instrument ,
Des esclaves d'alors torture et vêtement :
La cruautc de l'homme, en supplices féconde,
Les avait inventes dès l'enfance du inonde;
Seulement, dépourvu de ses arts d'aujourd'hui ,
L'instrument en était barbare comme lui.
Dos pasteurs du Liban la race encor sauvage ,
Des métaux assouplis ignorait tout usage;
Et les maîtres encor n'avaient pas inventé
Le fer , cet ennemi de toute liberté !
Des liens de feuillage enchaînaient les esclaves,
Comme aujourd'hui le joug des bœufs; et les entraves '
N'étaient qu'une liane où pour passer le cou
Le maître en la tressant laissait un large trou.
Lorsque dans ce carcan la tète était entrée,
Par un nœud éternel la liane serrée
Enfermait aussi bien qu'un carreau de métal
L'homme déshonoré dans le collier fatal .
Pour empêcher les mains d'élargir l'ouverture ,
Un autre nœud liait le coude à la ceinture;
De sorte que l'esclave, avec ses avant-bras
DEUXIEME VÏSIOX. \0\
N'avait de tout le corps de libre que ses pas , Qu'on pouvait l'avilir au plus indigne usage Sans craindre contre soi sa force ni sa rage, Et que pour se nourrir ou se désaltérer Il lui fallait , ô honte , à terre se vautrer, Et prendre avec les dents les viles nourritures Que l'homme repu jette aux viles créatures.
Quand Jephyr et Segor, tout prêts à le lier, Posèrent sur son cou leurs mains pour le plier, A l'aspect d'un esclave, hélas ! son triste emblème , Il comprit d'un regard leur dessein sur lui-même ; Et secouant du bras les chefs qu'il renversa, Sous son genou courbé tous deux les terrassa. La foule, s'écartant autour du jeune athlète, Élargit de terreur son enceinte muette; Et Daïdha comme elle avec horreur fuyant, Dans les bras de Selma s'abritait en criant. Mais Cédar, c'est ainsi que du lieu de sa gloire La foule avait nommé l'enfant par sa victoire, Cédar la voyant fuir et pleurer, son esprit A ces signes d'cfï'roi d'un coup d'œil la comprit;
402 i \ CHUTE D'UN \Mi •
Et ramassant lui-même avec dédain à lenrc
Les liens qu'il avait foulés dans sa colère,
Il les porta soumis aux pieds de Da'idh i ;
Il abaissa son cou sous sa main qu'il guida,
Et semblable au lion dont l'enfant qu'il caresse
Adoucit l'œil de sang en regard de tendresse,
Il laissa sans frémir, de son corps garrotté,
Humilier la force avec la liberté,
El suivit , humble et doux , la douce jeune fille
Qui le menait en laisse au roi de la famille.
Le , sur l'herbe accroupi, ses deux mains sur son front,
La femme et le vieillard l'attachèrent au tronc;
Et des vils animaux disputant la pâture,
Les glands tombés pour eux furent sa nourriture.
TROISIÈME VISIOX.
<8fë>
Or, les chefs rassemblés dirent le lendemain : « Les chasseurs de ces monts ont tenté le chemin; » Ne voyant plus en bas leurs sept fils reparaître, » Plus nombreux et plus forts ils monteront peut-être. » La place où, sous les bois, ont brouté nos chameaux, « Les fruits dont notre main dépouilla les rameaux
•IOC i.\ chute d'i\ ange.
» Leur montreraient la terre où nos dieux nous font vivre;
» Fuyons si loin , si loin, qu'ils ne puissent nous suivre.
i> Le soleil , qui, des cieux, descend de mois en mois,
» N'attiédit plus assez l'air élevé des bois;
» Descendons avec lui sur les bords de l'Orontc,
» lit, cachés dans son lit , attendons qu'il remonte. »
Et les pasteurs, chantant le signal des départs,
Rassemblaient les troupeaux dans les herbes épais :
C'était la chèvre errante aux flancs des précipices,
L'onagre patient, les fécondes génisses.
La brebis dont la laine amollit le repos,
Le chien qui veille l'homme et commande aux troupeaux,
L'éléphant presque humain, les plaintives chamelles
Qui laissent les enfants épuiser leurs mamelles;
Et les oiseaux privés, dont le chant entendu
Avertit l'homme à jeun du fruit qu'il ont pondu,
Attirés par l'instinct des amitiés humaines,
Accompagnaient ses pas, sur les monts, dans les plaines,
Comme si le désir de la société
Eût compensé pour eux même la liberté!
C'étaient des amitiés lointaines inconnues :
Le cygne, eu escadron, suivait du haut des nues; L'hirondelle , quittant les rebords du rocher, Venait, de halle en halte, aux tentes se percher. Ils retrouvaient, près d'eux, au terme des voyages, Les mêmes voix dans l'air et les mêmes plumages ; Tant ces doux animaux , pleins de l'instinct d'amour, Se souvenaient cneor des lois du premier jour.
Trouvant partout des fruits et partout leurs demeures, Chaque jour, en chantant, ils marchaient quelques heures, Confiant, pour la route , au dos des éléphants, Les images des dieux , les femmes, les enfants ; Et chargeant des fardeaux les chameaux et les ânes, Ils serpentaient, à l'ombre, en longues caravanes; Et les gorges de l'onde et les dômes des bois, De leur silence émus, tressaillaient à leurs voix.
Cédar, chargé du poids de ses lourdes entraves, Suivait mêlé lui-même au troupeau des esclaves, Et, cherchant Daidha de l'œil parmi ses sœurs, Arrosait, sur ses pas, l'herbe de ses sueurs. Us marchèrent ainsi pendant neuf fois neuf lunes,
Tantôt sur ces sillons, que l'onde élève en dunes
Aux bords grondant des mers, dont les flots à leurs yeux,
Dans un lointain confus, semblaient s'unir aux cicux;
Tantôt dans des vallons aux falaises profondes
Que des fleuves sans nom remplissaient de leurs ondes,
TsTe sachant pas encor l'art de les traverser,
Ils remontaient leurs flots au ciel pour les passer.
Enfin des monts boisés les pentes descendirent,
Sur un libre horizon leurs regards s'étendirent,
Et l'Oronte aussi bleu qu'un firmament du soir
Epancha sous leurs pieds son radieux miroir.
Il coulait sous un cap dont les grottes profondes Grossissaient par l'écho les plaintes de ses ondes; A ces antres voilés de mousse d'églantiers, Les gazons dessinaient de faciles sentiers, Et le sable lavé par le fleuve limpide,
squ'à ses bleus contours glissait de ride en ride. : La tribu salua du regard et des cris , De ces antres secrets les antiques abris Creusés dans ces rochers par les mains de leurs frères, Tout pleins de souvenirs, de récits, de mystères.
tjtotsièae vision. 409
Où les ûls de Phayr avaient reçu le jour,
Où les mères avaient porté leurs fruits d'amour ,
Où les vierges avaient changé leurs noms de femmes,
Où l'image des morts errait avec leurs Ames.
Chaque père guidait sa tribu vers le sien.
Le chameau , l'éléphant , l'âne , même le chien ,
Au site accoutumé semblant se reconnaître,
S'arrêtaient à l'entrée en devançant leur maître.
Après avoir à terre étendu les fardeaux, La tribu dispersée accourut aux tombeaux. C'était un monticule, ou quelqu'énorme pierre, Ou quelque tronc couché d'arbre couvert de lierre, Qui marquaient sur la terre à la postérité Le lieu des souvenirs par une âme habile. Chacun en revenant des lointaines contrées Accourait embrasser ces mémoires sacrées, Et semblable à quelqu'un qui parle du dehors, Collait sa bouche au sol et parlait à ses morts.
Une femme disait à l'âme de son père :
« 0 père ! l'eau des yeux coule-t-elle sous terre ?'
» Est-elle donc là-bas amère autant qu'ici ?
)> Combien j'en ai versé si loin! Mais me voici.
s Que de rameaux des bois sont tombés dans les onde9 !
» Que d'esprits sont allés visiter d'autres mondes !
)> Ce qui s'est fait depuis que tu n'es remonté ,
» Ceux qui sont descendus te l'ont-ils raconté?
» Les fièches des géants ont sifflé sur nos têtes ;
» Nous avons habité sur le mont des tempêtes;
» Selma, dans ces combats, a perdu son époux.
» Un homme sans parole est venu parmi nous ,
» Les chasseurs sous sa main se renversent et meurent;
v Les filles de Phayr le regardent et pleurent ;
» De leurs dons les plus chers nos dieux nous ont bénis ,
s Nous revenons des bois les mains pleines de nids.
» Léa , ton doux regard et ta petite fille, .
» Les chasseurs l'ont ravie enfant à sa famille.
» Long-temps au fond des bois on l'entendit crier :
» Ses cheveux n'ont servi , père , qu'à la lier !
» Et moi , j'ai mis au monde un fils et sa jumelle ,
» Leurs blanches dents déjà me mordent la mamelle.
» Dans les yeux de l'enfant aussi noirs que la nuit,
» Mon souvenir croit voir ton amour qui me suit!
» Regarde , il est couché près de moi sur la feuille, » Arrachant de ses doigts ton herbe qu'il effeuille, » Il essuie étonné ma joue avec sa main ; » Nomme-le par son nom pour qu'il vienne demain. »
Non loin de là pressant un tertre de pelouse,
A l'ombre de sa fille ainsi parlait l'épouse :
« Adda, fleur de mon sein, larme du cœur, c'est moi !
» Les hommes de dessous furent jaloux de toi,
» Ils te firent tomber dans l'envieuse couche
» Avant que mon doux lait fût tari sur ta bouche,
» Oh ! dis-moi , redis-moi quel lait bois-tu là-bas?
» Quelle mère en chantant te berce sur les bras ?
» De quel nom, mon Adda , plus doux t'appelle-t-elle?
» Dis-le-moi pour qu'aussi de deux noms je t'appelle !
» Pour qu'en venant la nuit parler à ton gazon ,
» Tu ne te trompes pas et réponde à ton nom !
» Enfant, as-tu grandi sous l'herbe où tu reposes?
» Les enfants de la mort te tressent-ils des roses?
» Des grains rouges des bois te font-ils un collier?
» Il me semble parfois que je t'entends crier.
» J'ouvre mes bras la nuit, ma (iî!e, pour te prendre !
412 LA CUITE Dl\ AMiE.
» Car l'époux de mes nuits, hélas! a beau suspendre
» Tes frères à mon co:i pour m'y faire penser,
» Des deux yeux de mon âme il ne peut t'efl'acer!
» Je suis l'oiseau plaintif à l'aile bleue et blanche
» Dont le courant du (louve, en secouant la brandie,
» A fait tomber du nid et roulé dans les flots
» Un petit, le premier de la couvée éclos :
" Il a beau réchauffer les autres sous sa plume,
» Du seul qu'il a perdu le souci le consume,
» Et tout le jour il crie et regarde dans l'eau
»» Et porte sa becquée à son petit oiseau. »
Ainsi parlaient aux morts les hommes et les femmes, En couvrant leurs gazons de présents pour leurs âmes. Leurs pas se détachant lentement de ces lieux, Semblaient s'incorporer à ce sol des aïeux. Tant, peut sur les humains la mémoire chérie! C'est la cendre des morts qui créa la patrie.
Après avoir ainsi versé l'eau de leurs cœurs, Chacun tira ses dieux de leurs arches de fleurs, Et les plaçant au seuil de ces antres sauvages,
Les pria d'habiter et d'aimer ces rivages.
C'étaient de vils objets où l'adoration
Profanait la pensée et la création :
Des plantes, des cailloux, des écorces bizarres,
Du lit séché des flots des coquillages rares ;
Tout ce qui séduit l'œil et fixe le regard ,
Ce qu'accouple un vain songe ou présente un hasard ;
Du besoin d'adorer, d'espérer et de craindre
Vil assouvissement que l'homme aime à se feindre.
Chacun avait le sien aux autres préféré,
Qu'on troquait, qu'on vendait, qu'on brisait a son gré,
A qui l'on prodiguait le respect ou l'insulte
Selon que le hasard vérifiait le culte.
C'était à qui d'eux tous adorerait le mieux.
Mais les esclaves seuls n'avaient jamais de dieux !
Leur main eût profané des idoles immondes ,
La malédiction leur fermait les deux mondes!
Et sur les dieux volés si leur main s'étendait,
Sous mille bras levés la loi les lapidait.
Quand il eut du retour accompli les mystères, Et rallumé Je feu dans la cendre des pères,
IU L\ CHl TE D'!!S ANGE.
Tout le peuple pasteur, à l'abri des méchants , Sur les rives du fleuve et sur les prés penchants Se répandit en paix, comme une ruche pleine Se répand sur les fleurs autour d'une fontaine; Et ses jours s'écoulaient l'un à l'autre pareils, Et quelques vieillards seuls en comptaient les soleils.
Les esclaves, la nuit, liés au tronc d'un hêtre, Allaient paître, le jour , les troupeaux de leur maître, Et, de peur des lions, les rassemblant en un, Passaient leur dure vie à pleurer en commun : Les uns se racontaient à quel vil prix vendue, Leur liberté natale avait été perdue ; D'autres se souvenaient comment, leur père mort , Leur mère en servitude était tombée au sort, Et, captive au milieu des brebis et des chèvres , D'un lait trempé de pleurs avait nourri leurs lèvres. Ceux-là montraient du doigt sur leurs membres flétris Les sillons noirs du fouet qui les avait meurtris ; Ceux-ci leurs bras liés et dont la ligature Dans les veines avait tari la nourriture ; Et s'épiantl'un l'autre afin de se trahir»
Ne conservaient d'humain que le cœur pour haïr î
Tous regardaient Cédaravec un œil d'envie,
Et de son infortune ils consolaient leur vie.
Lui, pourtant sans parole et ne comprenant pas ,
Fuyait d'instinct les lieux que fréquentaient leurs pas ,
Et guidant ses chameaux aux plateaux les plus rudes,
Ne hantait que les monts et que les solitudes,
Sans crainte des lions dont d'autres s'effrayaient ;
Car à son seul aspect les lions s'enfuyaient.
Là, couché de longs jours près des sombres fontaines,
Dont le fuyant murmure emporte aussi les peines,
Ou debout sur des pics qui dominaient les airs,
Il regardait les cieux, les plaines et les mers ;
Et les mille rayons partant de toute chose,
Où tombe la pensée, où le regard se pose ;
La nature d'abord, vaste éblouissement,
Lui-même pour lui-même immense étonnement ;
Du firmament profond les merveilleux spectacles ,
La végétation et ses nombreux miracles ;
Et les brutes et l'homme, et leurs divers rapports ,
Venant dans son esprit converger du dehors .
Développaient en lui l'inerte intelligent
UG LA ClUTE t>'t\ ANGE.
Comme un homme qui dur., qui s'éveille et qui pense;
Et tout cela semblait n'être qu'un souvenir
Que du fond de son àme il sentait revenir.
Mais lorsqu'il s'efforçait de renouer la trame
Pu présent au passé, de ses sens à son àme,
Le rayon s'éclipsait et ne .'éclairai, plus.
Sa mémoire fondait en nuages confus ;
Il sentait sur sa tête une vuùte abaissée
Qui comprimait son front et brisait sa pensée,
Et, le front tristement penché sur ses genoux.
Entre une nuit et l'autre il restait comme nous.
Il n'était arraché de cette rêverie
Que par le bruit des pas ou par la voix chérie
De Daïdha , venant traire au milieu du jour Les chamelles d'Alphim qui broutaient à l'entour, Et portant aux captifs leur pauvre nournture Comme aux oiseaux des champs on jette leur pâture.
Sitôt qu'il entendait l'harmonieuse vo,x, L'appelant par son nom, résonner sous les bots, Tous ses sens absorbés vibraient dans son orcdle ; 11 Se levait semblable à l'homme qui s'éveille,
Oubliait sa pensée et la longueur du jour :
Le jour c'était pour lui l'heure de ce retour.
Il s'élançait rapide à cette voix si douce
Dont son cœur recevait la soudaine secousse,
Il brisait en courant les branches devant lui,
Ses pieds prenaient à peine à terre leur appui ;
Il semblait que son corps soulevé par une aile
L'emportait; puis soudain quand il approchait d'elle,
Quand de la pure enfant les célestes appas
Venaient à rayonner sur lui de quelques pas,
Ses muscles défaillant à l'élan de son âme
Fléchissaient tout-à-coup comme ceux d'une femme,
Ses genoux vacillants sous lui se dérobaient,
Ses regards éblouis vers le sol retombaient,
Et debout , pâle et froid, comme un homme de marbre ,
Il restait un moment appuyé contre un arbre.
Mais elle, s'avançantdans sa chaste candeur, Courait rouge de joie autant que de pudeur, Déposait à ses pieds pour ses heures brûlantes Son rustique festin dans les feuilles des plantes ; Elevant son amphore à ses lèvres de feu,
m LA CHUTE D'UN ANGE.
"De l'écume du laii lesabreuvait un peu ;
Essuyait de la main sur sa joue embrasée,
Ou la sueur brûlante, ou la froide rosée ;
Lui souriait des yeux, de la bouche et du cœur;
Chargeait son doux regard de pitié, de langueur,
Et touchant ses liens qu'elle eût voulu détendre,
S'essayait par le geste à lui faire comprendre
Qu'elle eût voulu briser les chaînes de ses bras;
Puis parlait, et voyant qu'il ne répondait pas,
D'un pied impatient elle frappait la terre,
Et devant lui restait immobile à se taire ;
Baissait son front voilé sous ses longs cheveux noirs;
Et Cédar l'entendait pleurer, mais sans la voir,
Et des secrètes pleurs qu'elle eût dû cacher toutes,
Ses pieds sentaient parfois ruisseler quelques gouttes.
Cédar alors courant rassembler le troupeau, Retenait par le cou le petit du chameau, Pendant que Daidha, sous la mère penchée, Pressait entre ses doigts la mamelle étancbée. Quand l'amphore était pleine et que le lait fumant Débordait sur ses mains de son vase écumant,
TROISIÈME YlSIOtf. 119
Pour empêcher le lait de fuir par l'orifice,
Il cueillait dans les champs la rose et le narcisse,
Et, semant de ses fleurs le breuvage enfermé,
Le couvrait avec soin d'un bouquet parfumé.
A la place où la vierge avait trempé sa lèvre,
Il en buvait un peu comme un chevreau qu'on sèvre,
Puis élevant l'amphore avec ses bras nerveux,
Et sous le poids du vase amassant les cheveux,
Sur le front de l'enfant, dont le cou tremble et vibre,
Il posait doucement le vase en équilibre ;
Et l'enfant, relevant en anses ses deux bras,
Se tournait pour sourire et fuyait à grands pas.
Il semblait que son cœur s'en allait avec elle ;
Il voyait ses cheveux, soulevés comme une aile,
Glisser entre les troncs des platanes jaloux ;
Il la suivait des yeux, il tombait à genoux
Sur l'herbe où ses pieds blancs avaient laissé leur trace ;
De sa bouche muette il en mordait la place.
Comme un homme pensif qui se ferme les yeux
Pour suivre une pensée et qui croit la voir mieux,
Il restait quelque temps les deux mains sur sa vue
Pour mieux voir dans son cœur l'image disparue ;
l£G LA CHUTE D'UN ANGE.
Il écoutait parfois si la brise en glissant
Delà lointaine voix n'aurait pas un accent;
Et quand, dans le désert que faisait son absence,
Tout redevenait nuit, solitude et silence,
De son départ trop prompt attristé tout le jour,
Son âme impatiente aspirait au retour.
Ainsi passait pour lui du retour à l'absence,
De l'absence au retour toute son existence,
Qui de ses durs liens perdant le sentiment,
N'avait qu'une pensée, un plaisir, un tourment:
Ame qui, pour nourrir sa vie intérieure,
Au cœur n'a qu'une image et dans le jour qu'une heure
Et cependant son corps avec l'âge croissait;
De sa mâle beauté l'essor s'accomplissait :
Son âme à son insu dans sa forme divine
Rappelait par ses traits sa céleste origine ;
Dans ce corps garrotté d'un esclave avili,
Quelque chose, du ciel avait gardé le pli;
Son regard calme et doux avait pourtant des flammes
Dont les éclairs voilés faisaient rêver les femmes.
ÎEOISIEMË VISION. \ï\
Comme pôUr se venger de leur stupide affront , Il dépassait déjà tous les hommes du front. Tel qu'un lion captif du maître qui le brave , Même en l'humiliant ils admiraient l'esclave ; Timides et jaloux, ils fuyaient son aspect; Leurs regards s'abaissaient de honte et de respect : Daidha seule osait lui commander du geste ; Une regardait qu'elle, il méprisait le reste; Et lisant dans ses yeux le regard commencé, Elle était obéie avant d'avoir pensé.
Ainsi le fier taureau qu'une main d'enfant mène Obéit à l'amour, et suit ses pas sans chaîne !
Cependant Daidha sentait avec orgueil L'empire qu'exerçait sa voix et son coup d'œil , Et, fière d'adoucir seule ce cœur sauvage, Se faisait un honneur de ce noble esclavage. Elle lui commandait devant eux quelquefois Seulement pour montrer ce que pouvait sa voix ; Et Selma rougissait de gloire pour sa iille , Et Phayr triomphait de voir dans sa famille
l. -Il
422 LA flitfW »'L'N ANGE.
Cet esclave muet, sa force et son lionneur ; Et la foule envieuse admirait son bonheur.
Or, un jour Daïdha se disait, triste et tendre : « Oh ! que serait-ce donc s'il pouvait me comprendre ! * Loi squ'élevant les yeux à la voûte des bois , E lie vit un bulbul à la liquide voix, Qui , posé sur la branche où son nid se balance, De son chant qui ruisselle enchantait le silence, Tandis que ses petits paraissaient s'essayer En écoutant son hymne , à le balbutier. Ils chantaient, ils chantaient , mais leur langue inhabile Pour saisir un passage en affaiblissaient mille, Et cependant leur voix par moment rappelait L'écho mal éveillé de l'air qu'il redoublait ; Et du nid où bulbul ne venait que de pondre, Leurs accents et les siens paraissaient se répondre.
La vierge en écoutant ces luttes de chansons, Comprit que les oiseaux se donnaient des leçons ? Et que, du même accord multipliant l'étude, Leur chant mélodieux n'était qu'une habitude. A son esprit frappé Cédar vint à l'instant : « Il est muet comme eux, si j'en faisais autant? » Dit-elle; « si j'étais ce bulbul , doux symbole » Qui souffle à son petit le chant et la parole , » Jusqu'à ce que ce chant par leur langue épelé , )> Ils s'entendent entre eux l'un par l'autre appelé? » Les mères aux enfants aussi comment font-elles? » Ils imitent des yeux les lèvres maternelles. » Peut-être que Cédar n'eut point de mère , lui? » Oh ! si je la pouvais remplacer aujourd'hui/ » Si, déliant enfin sa langue avec la mienne, » Le son de ma pensée allait toucher la sienne ! » S'il répétait les mots que ma mère m'apprit ! » Moi qui lui dois la vie, il me devrait l'esprit! » Dans le fond de ses yeux je saurais ce qu'il pense , » Nos âmes n'auraient plus entre elles ce silence ! » Que l'heure serait courte ensemble , à l'écouter! » Oh! je veux dès demain eu secret le tenter. »
Puis se levant soudain, comme d'un bras pressée, Elle roula la nuil dans son front sa pensée ; Et quand , sur les forêts le jour naissant eut lui , Sans rien dire à sa mère elle courut vers lui.
Il était ce jour-là couché sur le rivage
Du fleuve dont les eaux reflétaient son image ,
Ravi d'étonnement, de peur et de plaisir;
Se penchant vers lui-même et voulant se saisir;
Puis voyant que ses mains qui troublaient l'eau limpide
N'embrassaient que le flot qu'obscurcissait la ride,
Il pleurait cette image ; et pour mieux la revoir
Il laissait un moment s'aplanir le miroir.
Daïdha souriant de l'erreur qui l'attache,
Pour surprendre Cédar d'arbre en arbre se cache ;
Sur la mousse flexible , assoupissant ses pas,
En retenant son souffle elle marche tout bas.
Et suspendant ses mains aux verts cheveux d'un saule,
TROISIEME VISION. 42o
Penche le cou sur l'eau par-dessus son épaule. Le fleuve un peu voilé qui coule au-dessous d'eux , Au lieu d'un front charmant en a réfléchi deux. Cédar, qui , tout-à-coup , trompé par cette image,
Y voit de Daïdha briller le doux visage, Pour la réalité prenant ce vain portrait ,
Pousse un cri, tend les bras, s'élance comme un Irait, Croit que le fleuve emporte et roule dans les ondes Ce beau corps qu'il irait sauver au fond des mondes ; Plonge pour la chercher sous la vague et la mort ,
Y replonge trois fois et ne revient au bord Qu'aux cris de Daïdha , qui, ravie et craintive , Passant du rire aux pleurs, l'appelait sur la rive. Il vint; et de ce jour la fille de Selma Comprit de quel amour il l'aimait , et l'aima.
Pour qu'il ne tentât pas une autre fois l'épreuve, Assise à ses côtés sur la grève du fleuve , Elle lui fit du doigt compter comment les eaux Doublaient comme elle et lui les arbres , les troupeaux , Des objets réfléchis vaine et vide apparence ; Mais lui, depuis ce temps, aimait de préférence
126 L* Ciu m: d'i \ am.l.
Le fleuve qui doublait Daïdlia dans son cours;
Et des veux même absents il l'y cherchait toujours.
Alors comme une mère avec son fils épelle, En lui montrant le mot et l'objet qui l'appelle , Ainsi de l'œil au mot sa bouche le guida; Le premier mot qu'il dit aussi fut Daïdha! Daïdha ! Daïdha ! ce nom doux et sonore Sur ses lèvres de feu cent fois venait éclore ; Et chaque fois qu'ainsi son cœur le prononçait, Un sourire l'aidait et le récompensait.
Oh ! de l'heureuse enfant qui peindra le délire , Pour la première fois en entendant redire Son nom, son propre nom par l'amour révélé? Il semblait que d'un mot son être avait doublé, Qu'elle vivait deux fois, dès lors : d'abord en elle , Puis dans le son de voix de l'âme qui l'appelle, Par le nom do Cédar elle lui répondit»
Avec l'autre soudain ce mot se confondit. Leurs lèvres mille fois les redirent ensemble, Comme deux sons amis qu'un même accord rassemble ; Et quand le même instinct les faisait revenir , Ils ne les prononçaient que pour les réunir !
Cédar, qui dans les yeux de Daïdha ravie Lisait à chaque son sa joie épanouie , S'apercevant déjà du bonheur qu'il donnait , A ses douces leçons heureux s'abandonnait. Pour un sourire encor de la bouche qu'il aime Il semblait du regard l'interroger lui-même ; Il lui montrait la chose, elle disait le mot , Que sa bouche novice essayait aussitôt ; Et ce sourire aimant et cet accent de femme Par l'oreille et par l'œil le gravaient dans son âme.
Ce que son œil d'abord le premier demanda, Ce fut ce qui charmait ses yeux dans Daïdha : Son front , ses yeux , sa bouche et ses perles écloses , Comme de son sourire entre ses lèvres roses ? Et ses bras et ses pieds, et ce voile soyeq$
Dont ses cheveux couvraient tout son corps et ses yeux?
Et ce frémissement que causait sa présence ?
Et cette tête lourde où pesait son absence?
Et sur l'herbe ou les fleurs l'empreinte de ses pas ?
Et cette ombre sans corps qu'il pressait dans ses bras?
Et tout ce qui dans l'œil, l'oreille ou la pensée,
Etait elle présente ou même retracée ?
Puis passant d'elle à tout ce qu'elle remplissait,
De nouvelles leçons son grste la pressait ;
Et son âme a sa voix s'éclairant à mesure,
Se portait à la fois sur toute la nature :
Le firmament, le jour, ia terre qu'il foulait,
L'arbre où chantait l'oiseau, le fleuve qui coulait,
Les plantes, les troupeaux, les fleurs, et chaque chose
Où flotte la pensée , où le regard se pose ,
Les ombres et le jour, le silence et le bruit,
Ce qui marche ou qui vole , ou nage , ou flotte, ou luit ,
Indiqué tour à tour par son regard de flamme ,
Recevait son vrai nom et passait dans son âme;
Et de l'enfant nommant tous ces objets divers ,
La parole semblait lui créer l'univers !
Païdha, triomphante et frissonnant d'ivresse ,
TROISlEiME YlSIOft. 129
Lui payait chaque mot d'une chaste caresse , Et baisait ceUe bouche où la première fois L'écho de sa parole avait donné la voix ; Fuis elle s'en allait à travers la campagne , Lente, comme quelqu'un qu'une idée accompagne ; Roulant dans sa pensée et cachant dans son cœur Tel qu'un secret d'amour sa gloire et son bonheur. Et Cédar, resté seul rêveur sur le rivage, Dans chaque mot appris repassait son image î...
Comme deux clairs ruisseaux qui coulent dans les prés , Par un étroit rivage en coulant séparés, Réfléchissant chacun dans leur onde diverse Leurs bords, leur firmament et ce qui les traverse ; Si, par un jour d'été , la bêche des pasteurs Fait écrouler entre eux la muraille de fleurs , Leur onde emprisonnée et leurs flots qui s'appellent, L'un vers l'autre attirés s'étendent et se mêlent ; Sous leur commun cristal ils effacent leur bord ; Leur course au même pas n'a plus qu'un même accord ; Et comme pour leur lit il n'es! plus qu'un rivage , Dans leur gloire mêlée il n'est plus qu'une image!
j30 tA 1:111 ti ni | wr.r,.
Ainsi ces deux cnf.in's dom IV Ifccte fci IffM Séparait la pensée en deux, finie d'accents , Quand par instinct parlée et par amour apprise , La parole de l'un par I .ni rc lu. comprise, Reflétant oa commun l'univers apJPPF "'eux, Parurent n'avoir plus qu'une âme au lieu de deux.
Daïdha, sur les monts ou sur les bords du fleuve Tous les jours depuis lors renouvela l'épreuve; Et l'esclave bien'ôt par l'enfant répété Sentit la langue éclore au jour de la beauté , Et parla des humains ce sublime langage Où chaque verbe était la chose avec l'image ! Langage où l'univers semblait se révéler, Où c'était définir et peindre que parler ; Car l'homme n'avait pas encor. dans son délire . Brouillé ce grand miroir où Dieu l'avait fait Ijre,
El semant au has.ird ses débris en tout lieu, Mis son verbe terni sur le verbe de Dieu !
Alors leurs entreliens, plus longs et plus intimes , S'élevèrent de terre aux choses plus sublimes : El'e lui racontait, dans sa naïveté, Les histoires du ciel et de l'humanité ; Histoires de l'enfance où tout était merveilles, Où des rêves grossis d'oreilles en oreilles , Colorés au faux jour de leurs traditions , Frappaient l'esprit humain de mille illusions ; Comme avant que le jour illumine le monde, En fantômes trompeurs la nuit douteuse abonde. E le disait comment des familles de dieux Avaient créé chacun quelque morceau des cieux ; Comment d'autres , tombés dans de célestes luttes, Habitaient, exilés, la terre après leurs chutes ; Comment l'air, et la terre , et la flamme , et les mers , Obéissaient chacun à des maîtres divers; Comment , jaloux sans cesse, ils disputaient l'empire Sur tout ce qui végète et tout ce qui respire ; Comment, s'entrechoquant dans des courroux affreux,
132 LA CULTE d'un an. I
Sous formo d'éléments, ils combattaient entre eux; Comment les uns aimaient les hommes comme frères, Les autres leur faisaient d'inexorables guerres; Que pour tromper les yeux, ils se cachaient parfois Dans une herbe, une pierre, un vil morceau de bois; Qu'on les y retenait enchaînés par des charmes, Soumis par la colère, attendris par les larmes, Et qu'excepté l'esclave, et l'onagre, et le chien, Dans l'heureuse tribu chacun avait le sien. Puis passant aux récits des familles humaines, Elle lui révélait l'homme et ses phénomènes: Comment le tils naissait du père et grandissait; A des vierges, ses sœurs, comment on l'unissait; Comment la jeune mère, en mettant l'homme au monde, Avait dans sa mamelle une source féconde, Que l'amour douze mois empêchait de tarir, Jusqu'à ce que l'enfant pût parler et courir; Comment les dieux amis , dans toute la nature , Leur donnaient, sous les bois, asile et nourriture ; Comment, s'ils échappaient aux flèches de géants, Leurs vieillards, toujours verts, vivaient trois fois cent ans; Que la mort se voilant d'un transparent mystère,
Etait un long sommeil dans la couche de terre;
Et que, sous le gazon, on faisait, en dormant,
Tout ce qu'on avait fait sous le bleu firmament :
Que le petit enfant y caressait sa mère,
Que l'épouse y dormait sur l'épaule du frère,
Que les troupeaux nombreux y paissaient l'herbe en paix ;
Mais que les fiers géants n'y descendaient jamais ;
Et qu'aux rayons amis d'une nuit souterraine,
Les dieux bons y régnaient vainqueurs des dieux de haine,
IV'en permettant l'accès qu'à la voix des amis,
Parlant près de l'oreille aux mânes endormis.
Cédar, à ces récils prêtant toute son âme ,
Suçait l'humanité de ces lèvres de femme;
Avec ce que l'enfant simple balbutiait,
Confiant et crédule, il s'identifiait;
Comme notre chair vient du lait de notre mère,
Enveloppé partout de l'humaine atmosphère,
Homme par la figure , à ces naïfs accents
Il devenait tout homme et de cœur et de sens;
De leurs impressions il prenait l'habitude,
Et n'en différait plus que par sa servitude.
134 LA cfiiti. nii \\».r
Distrait de ses nVits . un jour il demanda Une chose qui lit rWSfoofïiet bfldl B : « Des hommes, lui dit-il . k69 coutumr* ftlbWÊéÊ » Aux esclaves jamais donnent-ils des époUt
» Et si l'une sur eux abaissant ses regarda,
» Change avec ru\ de Cd-ur. qnr di-nit tes vieillards? »
A ces mots, Daïdlia, baissant les yeux à tcne,
Pâlit et lit d'horreur un geate involontaire :
« Les esclaves, dit-elle , est-ee qu'ils <>nt (lps *c<ll '
» Est-ce qu'ils ont dos fils , eftl qui n'ont point d'aïeux
Et lui montrant du doigt un grand monceau de pierre,
Dans un site lugubre au bord de la ri?i<
In jour, un jour, dit-elle en abaissant la voix , » Les mères en passant me l'ont conté cent fois, » Une fille... (son nom est devenu sa houle, , » La pierre, sur son corps, tous les jours tombe et monte; » Toujours détournant l'œil, et toujours maudissant, » Chacun de nous y jette une pierre en passant , » Et dit, en la jetant : Qui l'imite périsse » Dans la même infamie et le même supplice!!! » Cédar, depuis ce jour, quand Daïdha venait, Pensif, dans son élan d'abord se retenait:
TROISIEME VISION. \$o
On voyait, dans l'effort, lutter sur son visage L'instinct ardent du cœur contre une sombre image; Souvent inattentif pendant qu'elle parlait, De ses cils abaissés son regard se voilait, Et l'on voyait sa peau, par un frisson ridée, Frémir comme nos fronts que traverse une idée. Mais plus il était triste, et plus la douce enfant, De sa feinte froideur heureuse en triomphant Par le son de sa voix et ses chastes caresses, S'efforçait de percer l'ombre de ses tristesses.
Si quelquefois, en vain, son amour l'essayait , En face de Cédar, triste elle s'asseyait ; Sur ses deux genoux joints elle appuyait sa tête, Comme sur un appui qu'un frère aimé nous prête, Et, craintive et muette, elle le regardait Jusqu'aux pleurs, et le bord de ses yeux s'inondait, Et, comme de deux fleurs que l'orage secoue, Deux gouttes d'eau du cœur, en coulant sur sa joue , Tombaient sur les genoux de Cédar, et brûlaient La place où les cheveux sur sa peau ruisselaient; Et de son sein , gonflé sous le poids de sa peine,
150 i.v <:m i d'I N UIGE.
Les globes ('cariaient st^n voile à chaque haleine,
Comme deux lis il rid '• du - >ir
La vague, lour à tour, s laisse \ oir.
D'un ton bas et grondeur, « Pourquoi, lui disait-elle,
» Viens-tu si lentement maintenant quand j'appelle?
»Tu m'entendais bien mieux quand nous ne parlions pas;
» Au seul bruit de mes pieds, tu venais à grands pas.
» Ta tristesse, ù Gédar, je voudrais la connaître!
» Peut-être languis-tu de ton exil? peut-être
» Que depuis que ton cœur s'est ouvert à ma voix,
» De ta captivité tu ressens plus le poids?
» Peut-être ce lien te blesse ou t'humilie?
» Oh ! si c'est cela , viens ! viens que je le délie !
» Donne tes pieds , ton cou , les épaules , tes bras :
» Te voilà libre, ô frère! oh ! cours où tu voudras.'
» Marche dans les forêts où ta mère t'appelle !
«Daïdha t'aimera si tu restes pour elle :
» Mais si tu ne viens pas reprendre tes liens,
» Frère, elle donnera ses membres pour les tiens.
» Reprends la liberté qu'on t'a pour moi ravie-,
« Si ma mort t'affranchit, que m'importe ma vie? »
Et tout en lui parlant, cl!e avait déplié
Les liens aux sept tours dont il était lié;
Et Cédar, bondissant comme un taureau superbe
Dont le joug détaché roule à ses pieds sur l'herbe,
S'élançait dans sa grâce et dans sa liberté ;
Sur ses membres meurtris par sa captivité ,
Effaçait, sous ses mains, la trace encore empreinte ;
Ecrasait des palmiers dans sa joyeuse étreinte,
Dans le fleuve, à grands cris, se jetait en courant,
Luttait contre la vague et contre le courant,
En ressortait couvert de sa fumante écume,
Aspirait l'air du ciel comme un coursier qui hume,
Et franchissant d'un bond les ravins, les sommets,
Semblait dans les déserts disparaître à jamais !
Daïdha , frissonnant de sa fuite imprévue,
Tendait vers lui ses bras , et le perdait de vue,
Quand d'un pied plus rapide et plus souple qu'un daim,
Auprès d'elle à ses pieds il reparut soudain.
Et lui , posant les doigts sur sa tête brûlante :
« Pourquoi , lui disait-il, es-tu toute tremblante ?
» As-tu peur que je reste aux forêts où je cours?
)) Que ton esclave échappe et parte pour toujours?
\ôS LV r.m TE D'i \ \x«.r..
» Vcux-tn pour te calmer me rcmottro ma chaîne ?
» Tiens. Mais ce n'est pas elle, o ma sœur, qui m'enchaine,
» Va , je n'ai pas besoin de ces honteux liens :
» Ma chaîne , ô Daïdha '. c'-esl te> yeux sur les miens!
» C'est le son de ta voix qui m'appelle sans cesse,
» C'est le frisson brûlant que ton toucher me laisse,
» C'est l'heure si pesante où j'attends ton retour,
» Et l'image de toi qui me luit tout le jour :
» Voilà le joug du cœur que je porte et que j'aime,
» Que tu ne pourrais pis , enfant , briser toi-même ,
» Que je n'ai pas subi, «pie je n'ai pas reçu ,
» Mais qu'avec mes pensers moi-même j'ai tissu !
» Va! rends-moi mille fois ma liberté ravie,
» Je reviendrai toujours l'agenouiller ma vie;
» Je reviendrai toujours, esclave en ton chemin ,
» Mettre un pied sur ta trace , et mon cou sous ta main. »
Et Daïdha pleurait aux étranges paroles :
Et Cédar reprenait : « O mes seules idoles !
» Toi, mon père et ma mère, et qui seule en ces lieux
» Me seras ma patrie et me seras mes dieux !
» Eau de ma soif du co^ur, ombre de mes pensées,
>> Roloil des jours de feu , lune des nuits glacées,
» Gazelle apprivoisée, et dont l'œil est si doux
» Que le lion la lèche, et n'a plus de courroux ,
» Tiens, touche-moi ! vois-tu comme tu me possède !
» A ton moindre désir comme aussitôt je cède !
» Comme du fond des bois à ton signe je viens
» Obéir à tes yeux, et baiser mes liens!
» Oh ! ne crains pas jamais que ton lion s'enfuie!
» Que de sa servitude à la fin il s'ennuie !
» Qu'à son nom une fois il ne réponde pas :
» Le désert est pour lui la place où tu n'es pas !
» Tes yeux sont à mon cœur ce qu'aux saisons brûlantes
» Le feu qui marche au ciel , le soleil , est aux plantes.
» Partout où tes regards s'abaisseraient sur moi
» Je m'enracinerais sous ces rayons de toi !
» Mais dis-moi seulement un seul son de ta bouche ,
» Ce que l'on dit au chien qui lèche et qui se couche;
» Entre tes longs cils noirs entr'ouvre-moi mes cieux.
» Donne-moi ce frisson du cœur délicieux
» De ta main sur ma peau , geste dont tu me calmes,
» Comme un frisson du vent dans les fibres des palmes ! ! ! »
Et l'enfant qu'à sa voix le bonheur suspendait ,
Faisait innocemment ce qu'il lui demandait ,
140 »<v < N M*GE.
i ii\ bleus pleuvoir l'humide flamme,
Lui commandail ri : i de femnx .
Passait dans ses c ei m n doigt aérii
Le laissait à ses pieds - ■ coucher comme un chien ,
Courir sous les forêts ou L'attendre ,
Ou par un tronc caché tout-à-coup la surprendre;
El les heures ainsi notaient plus qu'un moment ,
El chaque jour rendait le même enivrement ;
Puis quand l'ombre grandie au soleil qui s'incline,
En rasant les palmiers . penchait vers la colline ,
De peur qu'aux yeux jaloux des enfants «le Phayr
Ce secret de pitié ne vint à la trahi'-.
Elle lui renouait, comno ses entraves,
Et trempait de ses pleurs ce signe des esclaves.
Cependant sa beauté que l'âge accomplissait De sa pure ignorance encor s'embellissait ; Mais déjà quelquefois sa vague inquiétude
Lui faisait du désert craindre la solitude.
Partout rêveuse et triste où Cédar n'était pas,
La crainte en approchant ralentissait ses pas.
Comme une âme pudique , et qui sent qu'elle est nue ,
Une rougeur montait sur son front, à sa vue;
Sa voix la remuait et la faisait trembler ;
Son accent se fêlait en voulant lui parler:
Elle restait muette, immobile et confuse
Comme un enfant surpris et qu'une mère accuse,
Ou comme Eve devant le père des humains
Tenant le fruit coupable encore dans ses mains.
Quelquefois , sans oser lui parler la première ,
Elle posait les fruits , le lait sur une pierre
Sans rien dire, et, pendant qu'il ne la voyait pas,
Derrière les cyprès s'en allait à grands pas ;
Puis cent fois, pour le voir, vainement retournée,
Emportait du malheur pour toute une journée.
D'autres fois sousles ifs s'asseyant loin de lui,
Sa main à son menton servant de point d'appui,
Elle le contemplait des heures en silence ,
Comme un être qu'on craint d'admirer a distance;
Et l'esprit tout absent, quoique les yeux ouverts ,
fJ2 1\ CHUTE D'IN âWGf.
Semblait suivre du cœur des gorges dans les airs ;
Puis elle les baissait si tristement à terre,
Que Cédar ne pouvait s'éloigner ni se taire,
Mais que, s'approebant d'elle, et d'un son de voix doux,
Il parlait le premier, et disait : « Ou'avez-vous 2?
Alors, comme quelqu'un qu'en sursaut on secoue,
11 lui tombait des yeux deux gouttes sur la joue :
Avec un faux sourire elie les essuyajt.
Tuis avec les pensers la tristesse fuyait ,
Tout son cœur se noyait dans de douces paroles ;
Sa tendresse enfantine avait des larmes folles,
Et semblait s'enivrer de son délire , exprès
Comme pour oublier que la mort était prés.
Or la charmante enfant, pleine de sa pensée, Marchait en revenant la paupière baissée, Et distraite au retour ne s'apercevait pas De l'admiration qu'excitaient ses appas ; Ou quand elle sentait des yeux d'homme sur elle, Son dédain s'affligeait de leur paraître belle. Elle eût voulu , cachée ou laide aux yeux d'autrui , N'être visible et chère , et belle que pour lui !
Mais ses rayons en vain voilés d'indifférence
N'en répandaient pas moins l'extase et l'espérance;
Et les fils de Phayr qui d'elle s'enivraient,
De son choix différé tous les jours murmuraient.
« Quand la fleur de la vigne a parfumé la plaine ,
)> Disaient-ils , que la grappe est colorée et pleine,
» On ne la laisse pas, aux pampres serpentants,
» Attendre une autre fleur et de seconds printemps.
v L'enfant lève les bras, la respire et la cueille,
» Sans quoi l'automne pâle en vient jaunir la feuille,
» Et les vents de l'hiver soufflent et font tomber
» Les grains que les oiseaux viennent lui dérober. »
Les pères mécontents à la fin s'entendirent
Pour parler à Phayr ; trois vinrent et lui dirent,
Et tous hochaient le front pendant que l'un parlait :
« Quand la brebis regimbe et refuse son lait,
» Père ! la laisse-t-on au gré de ses caprices
» Le perdre avec sa laine au flanc des précipices?
» Non : le berger soigneux approche son petit,
» Qui bêle à ses côtés de soif et d'appétit ;
» Et, fléchie à sa voix, de sa blanche mamelle
» Le lait qu'elle retient, entre ses doigts ruisselle.
m ta cm e.
» Quand la poule et le paon qui pondent à l'écart ,
n Vont semer sous h !^"1 haw^i
» Les laisse-t-on ainsi sans ni a familles
v Semer pour le renard leurs fécondes coquilles?
» Non : l'enfant du rocher ?a les chercher au loin ,
,, Sur le duvet des bois les rassemble avec soin,
» Et la mère, le soir, qui revient et les trouve,
» Sous son cœur qui s'échauffe avec amour les couve;
h Et bientôt les poussins par eux multipliés
» Se répandent dans l'herbe et gloussent sous nos pies. »
Le vieillard et Selma comprenaient ce langage Où le désir voilé ne parlait qu'eu imag Mais quaud ils le voulaient eux-mêmes répéter , L'enfant capricieux refusait d'écouter ; Ou bien, plissant sa lèvre et relevant l'épaule, Allait au bord de l'eau pleurer au pied d'un saule.
Chacun des prétendants vainement rebuté Essayait à son tour de fléchir sa beauté, Et, suivant de ces jours le poétique usage , Interrogeait son cœur dans un muet langage.
Avant de révéler les vœux inaperçus, Ils parlaient quelque temps en emblèmes reçus ; Et la vierge muette et répondant de même Acceptait, refusait, suspendait en emblème.
Ségor , fils d'Abniel , choisit dans le troupeau Le plus doré de poil des petits du chameau, Et le mettant la nuit parmi les jeunes bêtes Dont la vierge au réveil devait compter les têtes, Il se cache pendant que le sien défilait Pour voir si sa pitié lui donnerait le lait; Mais au lieu de mener le petit aux chamelles, La vierge l'écarta de toutes les mamelles, Et le laissa tout seul aux ronces d'alentour De tristesse et de soif crier tout un long jour ; Et Ségor, le front triste et la vue offensée, S'en alla sans parler^ vaincu dans sa pensée.
Abna\ fils deKalem, dans un nid de roseau Apporta près du seuil des œufs volés d'oiseau. Si la fille, de l'antre en sortant vers l'aurore, Recueillait ses œufs blancs pour qu'il? pussent chlore»,
446 iv chute d'un av.i
Et, se montrant neuf jours soigneuse à les sauver, Sous l'aile du ramier les regardait couver, Le jeune amant savait qu'une oreille de femme Entendrait ses soupirs et couverait son âme. A la porte de l'antre il veillait incertain: Mais l'enfant de Phayr, en sortant le matin, Voyant les œufs posés dans le nid sur la mousse, Leur donnant du pied gauche une forte secousse, Les fit en se brisant rouler sur le rocher; Et le fils de Kalem n'osa plus s'approcher.
Zebdani, fils d'Ormid, vint la nuit à l'entrée De l'antre de Phayr, place aux dieux consacrée, Dans la poudre du seuil par Selma balayé Imprimer en secret l'empreinte de son pié. Si la vierge au réveil en s échappant de l'antre , Voyant ce pas écrit sur la place où l'on entre , Le gardait sur le seuil au lieu de l'effacer Et posait à côté le sien pour l'y tracer, Le jeune homme de loin attendant ce symbole, Entendait sans accents et lisait sans parole , Et savait de lui-mêm i igné épié
TROISIÈME VISION. \tf
Qu'un autre pas suivrait la trace de son pié.
Mais la vierge au matin en sortant la première,
Et voyant ce pas d'homme empreint sur la poussière,
L'effaça de son doigt sur se sable mouvant
Etd'un geste hautain jeta sa cendre au vent;
Et Zebdani, voyant sa trace ainsi détruite ,
Pleura son vain amour, rougit et prit la fuite.
Les mères à Sel ma vinrent dire à leur tour : « Peut-être que son cœur cache un secret amour? » Et que , dans la pudeur don! la rougeur lui monte, » Elle craint de nommer celui qui fait sa honte ? » Forçons-la d'avouer nous-même , à son insu, » Entre tous le désir que son œil a conçu ; ■» Et quand son seul visage aura trahi son âme, » Du choix qu'elle suspend l'aveu la fera femme. » Et Selma consentit ; et quand le jour baissa , Sur le cœur de l'enfant l'épreuve commença.
Daïdha vers le soir , des troupeaux revenue, Dans le fond de la grotte était debout et nue ;
Ji8 LA CULTE DIX ANGE.
De son front ondoyant ses cheveux déliés Tombaient de tonte part de sa tclc à ses pics , Noyant de leurs Ilots noirs son sein et ses épaules , Comme ces verts rameaux des frênes ou des saules, Qui, du sommet du tronc vers le sol refoulés1, Penchent jusqu'au gazon leurs jets échevelés, Où les pleurs du matin distillent goutte à goutte. D'une ombre transparente ils l'enveloppaient toute On eût dit une nuit sous son voile de jais, Si le vent quelquefois en soulevant le dais N'en eût fait par haleine ondoyer quelque tresse, Et découvrant un peu ce beau corps qu'il caresse , N'eût laissé par éclair le rayon l'entrevoir , Comme à travers la feuille une étoile le soir. Or, sous ce noir réseau qui perçait cet albâtre. On entendait sa voix et son rire folâtre ; Et sa mère lui dit : « Commençons si tu veux ? » Et relevant de terre un pan de ses cheveux, Elle les déplia des doigts en large voile, Ainsi qu'un tisserand qui prépare sa toile, Et qui noue au métier , avant de le lisser , J,e fil où sous le fil la trame va glisser.
Puis approchant des fleurs et des fibres trempées,
Des feuilles du palmier par l'hiver découpées ,
Et des perles du fleuve et des grains de carmin ,
Elle les lui tendait en avançant la main;
Et les recevant d'elle en se penchant, sa fille,
Dans l'épine au long dard qui lui servait d'aiguille ,
Comme fait le pêcheur les mailles d'un filet ,
Aux fibres du palmier toutes les enfilait ;
Et les glissant ensuite entre les fils d'ébène ,
Si fins qu'ils frémissaient au tact de son haleine,
Passant et repassant son aiguille à travers
La trame des cheveux , à l'endroit, à l'envers.
Elle tissait ainsi des pieds à la ceinture
Ce voile aérien donné par la nature.
A mesure qu'en nœuds la vierge le tressait ,
Ce tablier flottant de fleurs se nuançait :
Son aiguille avec art, parmi les roses blanches,
Associait l'azur des yeux bleus des pervenches ;
Et la jaune jonquille et les boutons vermeils ,
Et tous ces lys des eaux , étoiles ou soleils ,
Et sur la nacre en feu des petits coquillages,
Faisait de l'oiseau-mouche éclater les plumages.
Ainsi se façonnait l'unique vêtement ,
Des femmes de ces jours le voile et l'ornement.
Tout ce qu'à son printemps la terre orientale ,
De couleurs, de parfums et de lumière étale,
Servait à contenter cet instinct de beauté
Que la vierge reçoit de sa virginité ;
De sorte que, d'éclat et de parfum vêtue ,
Quand du jeune homme ainsi sa sœur frappait la vue
On eût cru voir marcher une forme des fleurs ,
Et que ce corps charmant , ces odeurs , ces couleurs,
D'un triple enivrement poignant les sens et l'âme ,
Fascinaient le désir et précédaient la femme.
Quand la dernière brise avait fané les lys
Dont ces tissus flottants odoraient embellis,
Quand la dernière rose y mourait sur sa tige,
On en renouvelait l'industrieux prestige :
C'était un jour de fête , où, fuyant à l'écart,
Les femmes pour charmer luttaient d'amour et d'art.
Mais pour broder ainsi sa trame fugitive
Il fallait la tenir d'une main attentive;
Car si ce doux travail était interrompu ,
Si des cheveux tissés un seul était rompu ,
rnoisiÈME vision. Vàl
La trame s'échappant des doigts de l'ouvrière, Comme un filet sans nœud s'écoulait tout entière; Et la beauté soudain regardait toute en pleurs A ses pieds ce monceau de plumes et de fleurs. Or, au moment précis où la trame qui glisse Demande plus de soin à la main qui la tisse , A la porte de l'antre un grand bruit s'entendit; Une femme à grands pas se précipite , et dit : « Ségor, fils d'Abniel , est tombé dans le fleuve ! » Et Selma, qui feignait pour accomplir l'épreuve , Levant les bras au ciel , fit un cri de douleur. L'effroi sur Daïdha répandit sa pâleur : Une larme roula , témoin de sa pensée, Et sa main suspendit la trame commencée; Mais il ne tomba pas une fleur de sa main , Et ses doigts tout tremblants la reprirent soudain. Une autre vint , et dit : « Abna , j'en tremble encore ! » Dans le fond des forêts un lion le dévore ! » Ses frères , dont sa mort a glacé les regards , » Pour les ensevelir cherchent ses os épars. » A cet affreux récit les femmes se troublèrent; Les larmes, les clameurs, les gestes redoublèrent :
Sur ses genoux émus l'enfant fléchit un peu,
Mais l'aiguille trembla sans rompre un seul cheveu,
Une troisième accourt : 0 jour , jour de misères!
» Pleurez , yeux de Pliayr ! frappez vos seins, ô mères!
» De la race d'Ibnim tout l'espoir est fini.
)> La ilèche des chasseurs a percé Zebdani ! »
Et l'antre, déjà plein de silence et d'alarmes,
Retentit à ce nom de sanglots et de larmes,
Et Daïdha pleura ses trois frères chéris;
Mais ni le cœur brisé, ni les pleurs , ni les cris
>"c firent de ses doigts tomber toute la trame ;
La terreur la laissa maîtresse de son âme ;
Et chaque coup au co^ur par la vierge reçu
Suspendait son travail sans briser le tissu.
Au peu d'impression des horribles nouvelles, Les mères sans parier échangèrent entre elles Un regard scrutateur que l'enfant ne vit pas. L'une d'elles sortit, et revint à grands pas: « O perte de Phayr, dit-elle ; les esclaves » Dans la confusion ont brisé leurs entraves ;
ThOISiEMti VISION. 153
» Et Cédar, Ô Phayr , ton trésor, ton appui. ,.»
— « Cédar ! dit le vieillard , eh bien ?» — « Il s'est enfui ! »
A ces mots , à ce nom chéri , la jeune fille
De ses doigts entr'ouverts laissa tomber l'aiguille ;
Le tremblement du fil fit rompre les cheveux 5
Les mailles sous le poids coulèrent nœuds à nœuds 3
Et foulant sous ses pieds la trame répandue ,
Daïdha s'élança vers l'entrée éperdue.
Mais les femmes soudain ouvrant toutes leurs bras,
EtSeîma courroucée, entravèrent ses pas;
« A l'opprobre , dit-elle , ô fille , sois moins prompte !
» Rentre ! de tout cela rien n'est vrai que ta honte !
» Rien n'est vrai que le cri qui vient de te trahir,
» Cri qui refoule au cœur tout le sang de Phayr.
» Le fruit mûr de Selma pour la dent de l'esclave !
» O mères ! écrasez la fille qui nous brave !
» Dieux , qui me trahissez , brisez-vous sur le seuil !
» Antres, tombez sur elle , et soyez son cercueil !
» O cachez ce mystère, ô mères, à vos filles:
» L'horreur s'en répandrait dans toutes les familles ;
» Les sœurs en parleraient, et se diraient : Sais-tu
» Que pour un vil esclave un cœur libre a battu?
154 la r.ni ti D'Un \nge.
>» Et le sang des aïeux , s'il savait ce mystère,
)» De honte et de courroux bouillonnerait sous terre!
» De ce seuil profané fuyez et laissez-moi !
» Et toi qui fus ma fille et qui n'es plus !.... Et toi !
>. Dans la nuit de la honte et de la terre rentre.
» Que jamais le soleil no te voie hors de l'antre !
» Que jamais sur tes yeux ne tombe l'œil du jour
» Jusqu'à ce que ton liel ait bu tout ton amour,
» Jusqu'à ce que tes pleurs rendant ta lèvre amère ,
a Tu viennes à mes pieds, et me dise : Ma mère,
). J'ai lavé cette tache avec i'eau de mes yeux '.
» Unissez votre fille au fils de vos aïeux. »
Et prenant Daïdha par une longue tresse ,
Comme un chien qu'aux forêts le chasseur mène en laisse,
Elle la conduisit au fond de l'antre obscur,
Où des racines d'arbre avaient fendu le mur,
Et par ses noirs cheveux aux racines liée
Elle la laissa là comme une àme oubliée.
Aux genoux de Phayr, Selma dans son courroux
TROISIEME VISION. JS5
Lui dit : « Taons l'esclave , ou l'opprobre est sur nous ! »
Mais le vieillard lui dit : « 0 cœur léger de femme,
» Quel crime a-t-il commis pour une mort infâme ?
» Si ma pierre aujourd'hui tombe , est-ce que demain
» Tes lèvres sans horreur pourront toucher ma main ?
» Est-ce un crime au lion d'étaler sa crinière ?
» Est-ce un crime au soleil d'éblouir la paupière?
» Est-ce un crime à Cédar de ce que Daïdlia
» D'un regard de pitié folle le regarda ?
» Ai-je donc tant vécu pour ignorer, ô femmes !
» Qu'un regard de vos yeux n'enlace pas nos âmes ,
» Et que le cours du fleuve est moins capricieux
» Que le cœur d'un enfant pris d'amour par les yeux?
» Crois-moi, ce qu'un vent porte, un autre vent l'enlève;
» Chaque heure a sa pensée , et chaque nuit son rêve :
» L'heure éteint d'elle-même un feu sans aliment.
» Sépare quelques jours la fille de l'amant :
» Envoyons-le garder sur la montagne sombre
» Ces troupeaux dont ses soins ont augmenté le nombre ;
» Tiens ta fille captive et seule , et veille autour ,
» Jusqu'à ce que ses yeux aient noyé cet amour.
» Un autre amour naîtra , car le cœur est une onde
» Qui jamais ne tarit , murmurante et profonde , » Et qui , lorsque la main s'oppose à ses détours, » Se creuse un autre lit et prend un autre cour?. » Puis baisant ses cheveux de sa main paternelle, Comme un lion clément qui lèche une gazelle, Avec de tendres mots dont l'accent la calma Il assoupit le cœur et les yeux de Selma. Le sommeil descendit dans l'antre de l'aïeule ; Et, dévorant son cœur, Daïdha resta seule.
Cependant quand aux eaux le troupeau descendit r Par les bouches de femme un bruit se répandit : La perle de Phayr perdue et profanée , Par l'œil de l'étranger Daïdha fa cinée ! Un murmure d'horreur de toutes parts mon 'a , La foule vers Cédar courut et s'ameuta. L'esclave poursuivi, sans armes et sans juge, Près du seuil de Se'ma vint chercher un refuge. Mais, devançant ses pas, les mères, les enfanis, Et de son abandon ses rivaux triomphants , Excités par la ha:ne et par la jalousie , Satisfaisaient sur lui leur tâche fan' aisre.
« C'est donc toi , criaient-ils , qui , de nos chastes sœurs ,
» Vil chakal de la nuit , nous dérobes les cœurs !
» A toi, honteux muet qui n'es pas même un homme ,
» Brute qui ne sais pas le nom dont on te nomme !
» Toi ! sur qui le regard en tombant se salit ,
» Que l'onagre et le chien chasseraient de leur lit ;
» A toi , la fleur des yeux que notre âme respire! ! !...
» Daîdha ! » Puis, mêlant la rage avec le rire,
L'un à l'envi de l'autre inventait un amont ,
Lui lançait la poussière ou la salive au front;
Celui-là du rocher lui jetait une brèche ;
Ceiui-ci dans sa chair désaltérait sa flèche ;
Le lâche, triomphant de ses membres liés ,
Le îenversait à terre et le foulait aux pies;
Et n'osant par la mort satisfaire leur rage,
Chacun lui prodiguait le supplice et l'outrage.
Quand leur vil cœur enfin d'insultes fut vidé,
Il re ta sur la terre à demi lapidé.
De la mort sur son front les blancs frissons glissèrent,
El de h^ine assouvis les tigres le laissèrent.
Aux crU de ton Cédar sous la fronde abattu ,
Pauvre vierge enchaînée , hélas! que f .isais-tu?
Sans oser réveiller sa mère qui sommeille.
Chaque insulte arrivait de oin à son oreii e j
La raillerie amère et l'outrageux aflïont
La meurtrissaient au cueui et lui montaient au fiont ;
Son âme bondissait dans son sein , de colne ,
Comme un fruit qui lemue au ventre de sa mère.
Chaque coup que la roche entendait reientir, Se> membres tress.illant* croyaient le lessentir ;
Chaque élan que l'honeur donnait à sa poitrine,
D'une égale secousse ébranlait la racine ;
Et ses cheveux au roc par sept nœuds attachés ,
De secousse en secousse étaient presque arrachés.
Aux coups sourds , aux accents de cette voix plaintive ,
Elle essayait en vain de sa main convulsive
De délier du roc les cordes de cheveux
Dont la mère , plus forte, avait serré les nœuds :
La chaîne de son front s'en serrait davantage.
Enfin dans le transport de son aveugle rage,
Comme un renard captif par l'enfant entravé
Qui lime avec ses dents l'anneau qu'on a rivé,
Rongeant entre ses dents sa noire chevelure,
Et de ses nœuds rompus déliée à mesure , Elle coupa sa tresse ; et s'élancant dehors , Un sourd gémissement la guida près du corps.
Sur la croupe des monls la lune à demi pleine Rasait la feuille sombre et débordait à peine, Et les troncs noirs coupant ses rayons encor bas N'étaient qu'un crépuscule où tâtonnaient ses pas. Elle en assoupissait la chute sur la terre Pour que l'herbe muette en gardât le mystère; Et la tête penchée et les bras en avant , Marchait comme la biche en écoutant le vent. Le souffle entrecoupé d'une haleine oppressée Lui découvris Cédar •* vers la terre baissée, Et relevant ses bras par l'horreur écartés , Elle buvait des yeux ses traits ensanglantés.
L'esclave évanoui sur un monceau de pierres , La pâleur sur le front , la nuit sur ses paupières, Des flèches dnns le corps, sous l'excès du tourment Avait de la douleur perdu le sentiment , Il était dans ce calme où du coup étourdie
460 LA CULTE D'UN MiGEx
Du sommeil à la mort l'âme nage engourdie.
D'une froide sueur ses membres découlaient ,
Quelques filets de sang sur sa peau ruisselaient;
Et son chien , resté seul , flairant chaque blessure ,
De sa langue d'ami les léchait à mesure.
Sur le corps de Cédar se penchant à demi,
Elle prêta l'oreille a son souffle endormi,
Et sentant son cœur chaud sous sa main battre encore,
Et voyant la couleur sous ses baisers éclore,
L'espérance rendit la force à son amour.
Elle arracha du corps les flèches tour à tour ;
De ses dards sans tranchant blessure peu profonde,
Elle baisa la tempe atteinte par la fronde.
Dans le creux de sa main allant chercher de l'eau,
Des souillures du sang elle étancha la peau;
Elle cueillit dans l'herbe, aux rayons de la lune,
Des simples feuille à feuille; elle en étendit une,
Toute trempée encor du baume frais des cieux,
Sur chaque meurtrissure où pleurèrent ses yeux :
Elle les attacha de ses longs cheveux d'ambre,
Comme des bracelets d'amour sur chaque membre.
Pour que le sein gêné pût respirer plus d'air,
TROISIÈME YISIOX. 401
Desserrant ses liens, elleles fit couler;
Pais, à côté du corps, s'asseyant sur la mousse,
Soulevant dans ses bras la tête sans secousse ,
Sur ses genoux tremblants soutenant ce doux poids ,
Et rapprochant son front de ces lèvres sans voix ,
Où ses cheveux épars, retombant en nuage,
Renfermaient lèvre à lèvre et visage à visage :
« Cédar! lui criait-elle, oh! parle, éveille-toi!
» Les méchants sont partis, rouvre les yeux, c'est moi!
» Ton sang ne coule plus, ô l'époux de mes songes !
» Mes cheveux sont coupés et t'ont servi d'épongés ,
» Mes genoux sont ton lit, ta tête est sur mon bras,
» Mon souffle est sur tes yeux: ne t'éveille-t-il pas? »
Qui n'eût pas réveillé la voix si près, si tendre? j Sans revivre à l'instant Cédar ne put l'entendre. Un soupir lui rendit le regard et la voix : « 0 Daïdha, dit-il, est-ce vous que je vois? )> Est-ce toi, cher regard, vent de cheveux de femme, » Qui rends l'air à mon sein et le jour à mon âme?,; i » Est-ce toi dont la bouche... 0 ciel ! fuis, enfant , fuis ! » Sais-tu ce qu'ils ont dit? d'où je viens ? où je suis?
462 LA (III Ti: ni N INGE.
» Sais-tu qu'à leur courroux dénoncé par !;i more,
» Jemouraispour L'aimer; et lu meurs si... » — « Mon frère!
» Dit-elle en lui fermant les lèvres d'un baiser,
» Non, je ne fuirai pas, dût leur main m'écraser!
» Puisque, dans mon secret, la malice des femmes
» A découvert l'amour dans les plis de nos âmes ,
» Cet amour que nos yeux ne s'étaient dit jamais,
» Qu'il parle et que je meure ! Oui, c'est toi que j'aimais!
» Oui, c'est toi, toi qu'avant d'avoir vu ton visage ,
» Dans mes rêves d'enfant, j'embrassais en image!
î' C'est toi que je voyais quand je fermais les yeux,
» Comme on voit dans la mort l'esprit de ses aïeux!
> Lorsque tu descendis, qui sait? du ciel peut-être,
» Sans t'avoir jamais vu, je crus te reconnaître.
» Je reçus de ta main le salut de mes jours ,
Sans m'étonner du bras qui vint à mon secours: » A l'amour dont mon cœur ne sait pas la naissance, » Le ciel n'ajouta rien par la reconnaissance ; » Mais la tendre pitié l'enfonça dans mon cœur, » Comme en foulant la graine on fait germer la fleur. » A leurs inimitiés opposant ma tendresse, » J'égalais à leurs maux ma pitié vengeresse ;
» Et plus ils l'écrasaient à terre devant moi,
» Plus dans mon cœur saignant je me donnais à toi !
j) Quel lien l'un vers l'autre attire ce qui s'aime !
» Vers l'arbre où tu dormais mes pieds allaient d'eux-même;
3) L'herbe ne sentait pas ces pieds légers marcher,
» Qui du sol, au retour, ne pouvaient s'arracher!
j) Rentrée avec ton ombre au fond de nos demeures ,
« Mon ennui, dans le ciel, comptait toutes les heures-,
» J'aurais voulu rayer de la nuit et du jour
3> Celles qui séparaient le départ du retour !
» Je remplissais de toi ce vide des journées.
3) Comme ces plantes d'or, vers le soleil tournées ,
» Qui regardent toujours où leur astre est monté,
w Mon âme regardait toujours de ton côté.
3> Les accents de ta voix restaient dans mon oreille
» Comme ceux de l'enfant que sa mère réveille.
3) Dans le silence en moi toujours je t'entendais :
3> Tu me disais ! . . que sais-je ?. . . et je te répondais ;
3) Et dans ces entretiens tu me parlais de choses
3) Qui sur ma joue en feu faisaient monter les roses!
î) Et puis je regardais, le cœur tout suspendu ,
w Si les autres aussi n'avaient rien entendu ;
» Si l'on n'avait pas vu rougir ma joue heureuse? » Mais en venant vers toi, je me sentais peureuse, » Et je ne trouvais rien à te dire, et souvent, » Pour qu'il te le rendît , je le disais au vent ! » Oh ! n'en disait-il rien à ta tendre pensée? » Quand relevant sur moi ta paupière baissée , » Comme écoutant quelqu'un qui te parlait tout bas, » Tu commençais des mots que tu n'achevais pas?...
» Je n'étais qu'un enfant alors! mais à mesure
» Que la lune , en changeant , rendait ma raison mùrc
» Tout ce bonheur partit et tout l'amour resta :
» Tu sais comme entre nous le regard s'attrista!
» Oh ! mais tu ne sais pas , je te cachais , ô frère !
» Que de pleurs ma pitié donnait à ta misère.
» Combien de fois, assise à l'ombre des forêts ,
» Je me cachais de toi pour contempler tes traits !
» Épiant le regard , l'attitude , le geste ,
» Les pas , le son de voix , et devinant le reste !
» En adorant des yeux ta céleste beauté,
» Envoyant ce vil joug de ta captivité
» Peser sans l'avilir sur ton cou qu'il relève,
troisième vision. !6,ï
» Comme un piège rompu que l'aigle au ciel enlève ;
» En voyant profaner sous d'indignes liens
» Celui dont le regard faisait baisser les miens,
» Celui qui , dépassant les épaules mortelles ,
» Semblait un dieu dont l'homme aurait volé les ailes j
» Je me disais, le front devant toi prosterné ,
» C'est pour l'amour de moi qu'il languit enchaîné !
» C'est pour moi que ce front dont mes yeux sont le culte
» Obéit sans murmure à l'enfant qui l'insulte ;
» C'est pour moi qu'à jamais il se laisse fouler
» Par ceux que d'un seul geste il a fait reculer !
» Et mon cœur indigné se haïssait lui-même
» Pour avoir de son rang dégradé ce qu'il aime :
» Et j'aurais tout donné cent fois pour secouer
» Ces chaînes de ton corps, ou pour m'y dévouer.
» Tes bras ennoblissaient à mes yeux ces entraves ,
» Et pour les partager j'enviais les esclaves !
» Et de ta servitude épuisant chaque affront,
» Sur mes genoux meurtris je me frappais le front ;
» Et mes yeux ruisselaient comme deux sources pleines,
» Et mon sein étouffait et coupait mes haleines ,
» Et des soleils entiers je sanglotais tout bas
» Pour que tes pieds vers moi ne se tournassent pas! ! » Et de peur d'éveiller contre loi d'autres haines, » Je lavais au retour mes yeux dans les fontaines, » Derrière mes regards j'enfonçais mon chagrin , » Et le nuage au cœur laissait mon front serein.
» Mais à quoi m'a servi ma prudence insensée?
» Mes mains à ton nom seul ont trahi ma pensée.
» J'ai méprisé leurs fils ; ils ont appris pourquoi ;
» Leur lâche inimitié va se venger sur toi :
» Ils ont déjà frappé de flèches et de pierres
» Ces membres tout baignés de l'eau de mes paupières.
» N'ai-je pas entendu ce qu'ils ont dit et fait ?
» Ils reviendront demain achever leur forfait :
» La crainte de Phayr retarde ton supplice ;
» Mais ma mère au vieillard a demandé justice,
» Son orgueil veut couvrir par la mort et l'oubli
» La honte de son sang dans mon cœur avili :
» Tu mourras sous leur pierre ou tu vivras d'outrages
» Si la fuite à l'instant ne trompe tant de rages.
» Va, fuis sans regarder derrière, et sans retour
» Fuis, emporte avec toi ma vie et mon amour!
» Par la flèche des yeux mortellement blessée , » Je mourrai vite ici des coups de ma pensée : » Les gouttes de mes yeux étoufferont mon cœur » Comme l'ondée abat et deffeuille la fleur ; » Mais, fidèle à ta trace, ô frère de mon âme, » Nul enfant du désert ne m'appellera femme ; » Et s'il est sous la terre au pays des aïeux » Une terre où l'esclave a des sœurs et des dieux , » Échappant aux fureurs de leur haine jalouse, » J'irai t'y préparer la couche de l'épouse , » Et loin de ce ciel bleu dont le crime est couvert » Nous irons nous aimer en paix sous le ciel vert î »
En lui parlant ainsi les lèvres sur sa joue, Entre les cils des yeux que le sanglot secoue Les gouttes de ses pleurs filtraient comme un ruisseau ; Et Cédar sur son front sentant tomber leur eau Par sa lèvre altérée ardemment recueillie , De ce cœur qui se fond buvait jusqu'à la lie. Aux sons de celte voix dans son âme entendu Il demeurait , muet , enivré , suspendu , N'osant d'un mouvement, d'un coup d'œil ou d'un geste
Arrêter de l'amour l'écoulement céleste;
Comme un homme altéré qui trouve en son chemin
L'enfant qui vient du puits une amphore à la main ,
Colle sa lèvre ardente , et sans reprendre haleine
Épuise jusqu'au fond la coupe toute pleine.
Tel qu'un baume divin , chacun de ces accents
Changeait en volupté l'angoisse de ses sens :
Son sang ne coulant plus de la moindre blessure ,
Kappelé vers le cœur, s'arrêtait à mesure;
Il ne sentait pas plus ses membres douloureux
Qu'au retour du printemps le lion amoureux
Que le rugissement de la lionne appelle ,
Bondissant sur ses pas, le feu dans sa prunelle,
Laissant aux rocs aigus sa crinière et son sang,
Ne sent dans ses transports l'épine dans son flanc.
Cet amour qu'il buvait sur sa lèvre glacée
Avait en un seul sens concentré sa pensée.
Mais quand la voix tremblante et muette eut tout dit ,
Il ne se leva pas de la terre ; il bondit.
Comme une âme d'un flot de bonheur débordée
Dont un ressort soudain fait échapper l'idée,
Ne pouvant contenir ses intimes transports , .
Croit chasser la pensée en secouant le corps ,
Ses cheveux ondoyants comme sous la tempête ,
Élevant ses deux mains au niveau de sa tête
Et les frappant ensemble au-dessus de son front ,
Courant d'un arbre à l'autre, en embrassant le tronc,
Sans paraître écouter la voix qui le rappelle
11 décrivit trois fois un grand cercle autour d'elle ;
Puis se précipitant à ses pieds à genoux :
« Toi m'aimer, Daïdha ! dit-il , moi ton époux !
» Toi me parler d'amour la nuit, et moi t'entendre !
» Moi boire encor ces pleurs que tu viens de répandre?
» Moi reposer en cor ma tête sur tes bras
» Pendant qu'ainsi toujours tu me regarderas ?
» Moi sentir sur mon cou le frisson de la bouche,
» Comme l'eau qui frémit sous le vent qui la touche?
» Moi m'enfoncer ainsi le front sous tes cheveux;
» Ton souffle dans mon souffle et mes yeux dans tes yeux?
» Et moi partir, et moi craindre les coups du lâche?
» Oh ! béni soit cent fois le joug dont il m'attache !
» Que m'importent leurs coups? Tiens, vois, je suis guéri.
» Sous ta lèvre à l'instant tout mon sang a tari!
» A ce pris, Dcudho, que mille fois je meure,
J70 ta chute d'un ange.
» Car je vis mille fois dans une pareille heure!...» Il arracha des mains et foula sous ses pies Les feuillages de simple à ses membres liés : Mais portant les cheveux à ses lèvres brûlantes: « Cheveux de Daidha, soyez mes seules plantes! » De mon terrestre Eden vous ombragez la Heur ! » Vous prenez pour grandir votre suc dans son cœur! » Vous embaumez les airs du vent de ses haleines ! » Je vous arroserai du pur sang de mes veines ! » De ses baisers de flamme il les couvrit cent fois, Et comme des anneaux les noua sur ses doigts.
Des larmes dans les yeux, sur les dents un sourire, Daidha sans parler contemplait ce délire. Dans ses bras recourbés il la prit triomphant, Comme dans son berceau la mère son enfant ; Il l'enleva de terre en gémissant de joie, Et comme pour montrer aux étoiles sa proie, L'élevant à son cœur sans en sentir le poids, Il la porta muette aux profondeurs des bois : « Fuyons, lui disait-il à lèvres demi-closes, » Pour que la lune au ciel n'entende pas ces choses.
» Son rayon sur les eaux semble épier nos pas;
» Fuyons, pour qu'à ta mère il ne les montre pas! »
Et la vierge en tremblant lui rendant ses caresses,
Nouait son cou robuste avec ses longues tresses,
Et croyait, en sentant ses lèvres sur ses yeux,
Que le vent emportait son esprit dans les cieux.
« 0 Cédar! disait-elle, ô que la mort est forte
» Quand on y court ainsi sur l'amour qui vous porte !
» 0 Cédar ! disait-elle, emporte où tu voudras
» L'esclave de ton cœur, dont la chaîne est ton bras ;
» Sauve-toi de leurs fers dans ce seul cœur de femme ,
» Sois l'esclave de tous et le roi de mon âme !
» Oh! que n'ai-je, ô Cédar! cent cœurs et cent beautés
» Pour te rendre cent fois plus de félicités ! »
Loin du jour importun, delà lune jalouse, Penchait aux bords du fleuve un tertre de pelouse, Où des arbres géants dans l'onde enracinés Répandaient sur son cours leurs rameaux inclinés; La végétation, sous leur ombre féconde, Que nourrissait la terre et désaltérait l'onde, Fourmillait à leurs pieds de parfums, de couleurs;
172 tA cm h; d'i n akce.
Les pas disparaissaient sous le velours des Heurs,
Et Cédar en marchant, fendant leur vert nuage,
En écartait les Ilots comme un homme qui nage.
Des lianes en fleurs qui s'enlaçaient aux troncs
Grimpaient de branche en branche et montaient jusqu'aux fronts ,
Et retombaient d'en haut en trame de verdure,
Comme un câble rompu tombe de la mâture,
A des câbles pareils allant s'entrenouer,
Formaient un second sol comme pour se jouer.
A ces vastes tissus des lianes moins grandes
S'accrochaient à leur tour pour porter leurs guirlandes.
La vigne y répandait ses pampres ; les citrons
Y dégouttaient de fleurs ; les jeunes liserons,
Resserrant du tilet les mailles diaprées ,
Pendaient, et retrouvaient leurs grappes séparées.
Le vent y secouait le duvet des roseaux;
Et les plumes de feu des plus rares oiseaux ,
Qui tombaient de la branche où leur aile s'essuie ,
Parsemaient ces réseaux de leur flottante pluie ;
L'aile des papillons s'y brisait en volant ;
De la lune voilée un rayon ruisselant ,
Comme à travers la mousse un filet des cascades,
Venait d'un crépuscule argenter ces arcades.'
Au-dessus du gazon , la trame du filet,
Comme un hamac de fleurs , au moindre vent tremblait ;
Si l'oiseau s'y posait, elle s'ébranlait toute;
Chaque humide calice y distillait sa goutte.
Un nuage odorant d'étamines de fleurs,
D'ailes de papillons, d'insectes, de couleurs,
Comme d'un pré trop mûr qu'un pied de faucheur foule,
Dans l'air éblouissant s'en exhalait en foule;
Et l'haleine des fleurs à travers les rameaux
Y soufflait l'harmonie et la fraîcheur des eaux.
Cédar, en s'enfonçant sous les rives du fleuve ,' Parmi tous les secrets de cette terre neuve, Avait seul découvert, et souvent admiré, Les mystères de paix de ce lieu retiré ; Sur ce hamac de fleurs souvent couché lui-même, Fermant au jour ses yeux pleins de l'ombre qu'il aime , Son âme avait rêvé que dans ce nid d'odeur Sa colombe écoutait les paroles du cœur.
174 LA CUITE D'l!V ANGE.
Souvent en le cherchant sous les troncs des platanes, L'enfant l'avait trouvé sous l'arche des lianes ; Souvent dans l'innocence , où s'égaraient leurs jeux , Sur ce berceau llottant d'où pendaient ses cheveux , Voyant parmi ces lys Daîdha renversée, Au doux chant du sommeil sa main l'avait bercée , Pendant qu'elle feignait de dormir un moment , Et jetait en fuyant le rire à son amant.
Je ne sais quel instinct vague de sa pensée Le poussait vers ce lieu dans sa fuite insensée . Etait-ce un sentiment aveugle de l'amour, Qui, pour un tel bonheur, voulait un tel séjour? Etait-ce qu'exaltant son âme jusqu'au culte, Il craignait que le sol ne lui fût une insulte, Et qu'il trouvait la terre indigne de toucher Celle que sur un ciel il eût voulu coucher ? !Mais, semblable au torrent qui roule sur sa pente , Il fut en un clin d'œil à la verte soupente. Ses bras, parmi les ileurs, posèrent Daîdha ; De parfums sous ce poids le berceau déborda , Les calices fermés de baume découlèrent ;
Les oiseaux endormis des branches s'envolèrent , Et s'embarrassant l'aile aux lianes des toits, Firent pleuvoir la feuille et les gouttes des bois. Cédar la regarda les bras croisés de joie , En homme qui desserre et ressaisit sa proie ; Puis se rapprochant d'elle , il s'assit sur le bord Comme une mère heureuse auprès d'un lils qui dort; Et le coude appuyé sur la couche embaumée Que creusait sous son poids la tête bien-aimée , Il oublia, des yeux en couvant son trésor, Qu'à la terre des pleurs ses pieds touchaient encor,
Et que la luneau ciel marchait Ce qu'ils se dirent ,
Les calices des fleurs, les mousses l'entendirent. Les esprits dont l'amour au ciel est le seul sens S'arrêtèrent d'envie à ces mortels accents; Et Cédar aspirant le ciel dans son sourire , Crut que le ciel entier n'était que ce délire.
Quand les heures, pourtant, qu'oubliait leur amour, Firent à l'horizon blanchir les bords du jour, Que les nuages d'or, au levant se groupèrent , Que sur le fond d'azur les pics se découpèrent ,
J7G LA Cni TE D'I .X ANGE,
Et que l'oiseau jaloux dont l'amant hait la voix , L'alouette, en chantant s'éleva sur les bois , Leur cœur se resserra: l'incrédule paupière, Comme un coup sur les yeux, repoussa la lumière. Mais des bras l'un de l'autre il fallut s'arracher: Cédar de ses liens se laissa rattacher, Daïdha de baisers couvrit cent fois ses chaînes ; Puis se glissant furtive entre le tronc des chênes, Avant que le vieillard eût réveillé Selma,
Sous ses cheveux épars dans l'antre s'enferma.
Elle-même noua pour sa mère trompée
La tresse qu'en partant ses dents avaient coupée ;
Et pour son jeune époux suppliant tous ses dieux.
Le revit dans son cœur en refermant les yeux.
QDATRIEME VISION,
Depuis le jour maudit de la fatale épreuve , Les jours avaient coulé comme les flots du fleuve; Insensibles et purs, et rapides, pour tous Au désert , excepté pour l'épouse et l'époux. Cédant avec douleur à Selma qui le brave , Et pour sauver du mpins les jours de son esclave.
|gQ TA CHUTE D'i'N ANGE.
Le vieux chef vainement regrettant son trésor
Avait livré Cédar pour esclave à Ségor :
Ségor, le plus puissant des enfants de sa race ,
Oui convoitait sa mort pour régner à sa place.
Pour arracher son ebarme à l'œil de Daïdha ,
Sous ses yeux vigilants le vieillard la garda ;
]l sépara Cédar de ses tribus captives ,
De l'Oronte aux flots bleus lui fil francUf les rives ,
Et chassant devant lui ses plus maigres troupeaux ,
Le relégua tout seul sur de sombres coteaux ,
Dévorés du soleil , et séparés du monde
Par des îocs escarpés et par le lit de l'onde.
Et de peur que l'esclave en ces lieux oublié
Ne rompît les trois jougs dont il était lié,
Et de son dur exil franchissant la limite,
Ne s'approchât des bords que son tyran habile ,
Ségor et ses trois fils arrachèrent du sol
Vn jeune tronc de palme ouvert en pirasol ,
Et comme on lie un bloc au coursier qu'on entrave
Attachèrent ce poids aux jambes del'e chve;
De sorte qu'en traînant avec effort ses pa> ,
L'arbre suivait sa trace e« ne le quittait p« j
Ou que, s'il était las de traîner son supplice, Il lui fallait porter l'arbre au tronc lourd et lL-se, Et pressant dans ses bras le palmier oppresseur, De son poids écrasé marcher à sa sueur.
Ainsi languissait-ii de longs jours , seul au monde. Mais la nuit de l'amour avait été féconde : L'épouse d'un instant que la honte et le deuil Renfermaient dans son antre ainsi qu'en son cercueil , Se couvrant de cheveux comme d'un triple voie , Ne laissait voir ses yeux qu'aux rayons de l'étoile. Ne montrant qu'à la nuit sa touchante pâleur, Comme un lys dont la lune épnnouit la fleur, Daïdha, du prosc.it mystérieuse femme, D'un ange dans son souffle avait aspiré l'âme : Elle avait, delà mère éprouvant les langueurs, Dans son sein étonné senti battre deux cœurs, Et compris > à la fois afiligée et ravie, Que ses flancs élargis germaient une autre vie. Au neuvième croissant de ?a lune d'été, Sans douleur sur la mousse elle avait enfanté^; Ainsi que la fleur double } en ces temps de prcdige ,
De deux fruits à la lois chnrgeait U même tige, Deux jumeaux soin iants, gages d'un même amou-, Au même cri de joie avaient reçu le jour, Et de la vie offerte à leur lèvre jumelle Sucé la double goutte à sa double mamelle. L'un 6 ait une tille , et l'auire était un fils : Quand les premiers baisers sur leu: s lèvres cueil'is Eurent rass sié ses lèvres de leurs c armes , Que ses yeux à son laii eu eni mêlé leurs larmes, Qu'elle les eut nommés de deux noms dans son cœur. L'un Sadir, l'autre Hella, disant joie et douleur; Pour dérober leur vie , à l'ombre du mystère , Au fleuve où l'on jetait les fruits de l'adultère, Elle passa le tlouve à la nage deux fois ; Chaque fois de l'un d'eux son cou portant le poids, Comme deux lionceaux que sa mamelle abreuve, Sont portés par leur mère à l'autre 1 o: d d'un fleuve ; Puis les press nt , trempés et cr ants , dans ses bras , Les réchauffant du cœur et marchant à grands pas , Se guidant, pour trouver Cédar aux sommet- sombres, Sur les mugissemenfsde- troupe -.ux dans les ombies, Aux pieds de son époux elle avait déposé
m VTKIEUE VISION. J85
Ce fruit tombe du cœur et de pleurs arrosé.
«Tiens, avait-elle dit , cache-les ; l'heure prese:
» La mort les cueil erait jusque sous ma caresse.
» Pour leurs 'èvres déjà tout mon sang b!anc coulait;
» Mais i fiut que e roc s'arrose de mon lait,
» Et que de ton troupeau la p'us douce gazelle
» Ecarîant ;on petit !eur laisse sa mamelle.
» O Cédir ! couve- es la nuit sur tes genoux,
» Abi ite-les du cœur, car ils sont nés de nous !
» Aime-toi dans leurs yeux , car ils sont ton image!
» Baise-moi sur leurs fron's , car ils ont mon visage ;
» Dérobe-les à l'œil de eurs persécuteurs.
» Je fuis ! fe jour m'épie , et .-'il me voit je meurs !
» Oh ! qu'ils boi ent encor de ma vie une goutte !...
» Et que ne peuvent-i s d'un trait l'épuiser loute !
» Cédar, dieu de mon cœur, i.'s so d beaux comme loi !
» Pour qu'.ls m'.iimeni au*si , dis! parle-leur de moi!
» Ch »que vc t de mes nuits qui souffle de la plaine
» Vous portera cette eau doul ma p ;upièi e est pleine ! »
Et les posant à terre, et revenant dix fois,
E le reprit e fin sa cou^e dans les bois.
En couvram de ses m ins ses oreiles fermées.
184 LA CULTE D'LN XMîV.
De peur d'entendre un cri de ce* voix trop aimées ,
Et de ne pouvoir plus s'arrachef h !'. mour;
Avant que la vallée eût misse é de jour,
Elle rentra furtive ûu seuil de ses alarmes,
Et la terre trois jours but son lait et ses larmes.
Cédar, le cœur tremblant et demeuré sins voix , Regard it ces enfants sur la feuii'c des bois , Et cherchant dans leur* yeux l'image de leur mère, Pleurait et souriait dms une ivresse «mère, Osant de ses mains d'homme à peine les toucher, Comme un lion surpris que l'agneau v'ent lécher. Leurs cris, leurs petit-; bras qui cherchaient la mamelle , Lui remuaient le cœur ; il chercha la gazelle Qui, dans la même nuit, sur l'herbe avait mis bas. Eleva tour à tour les jumeaux sur son bras; Au pi gonflé de lait il suspendit leur lèvre , Comme un berger qui tient par la corne sa chèvre Pendant qu'entre ses pieds les chevreaux nouveau-nés Pressent les mamelons vers leur bouche inclinés. Quand ils eurent trompé cet instinct de la mère, Ensemble il les coucha sur la molle fougère,
QUATRIEME VISION, 48o
Et , berçant du genou leur doux et court sommeil , Bappela chaque fois leur nourrice au réveil.
Déjà , de son petit par ses soins séparée,
La gazelle accourait à leur voix altérée;
Et pendant qu'à (lois blancs sa mamelle coulait,
De sa langue essuyait leurs menions teinls de lait.
Ainsi, grâce à l'instinct de la douce nature,
Les fruits tombés du nid trouvaient leur nourriture;
Et l'esclave, nourrice et mère tour à tour,
Leur refaisait un nid couvé par son amour.
Or, c'était la saison où, l'herbe étant fanée, Les familles comptaient les troupeaux de l'année. Ségor dit à ses fils : « Voici le jour! montons, » Pour voir si nos chameaux , nos brebis, nos moutons, »Ce rebut des troupeaux que l'esclave fait paître,
<86 L\ cirt:: d'iim ange.
» Se sont multipliés loin du bâton du maître ;
» Et pour demander compte à l'esclave frappé
» De l'agneau mort de soif, ou du bouc échappé. »
Et les fils , irrités d'avance , le suivirent.
Aux sommets parvenus , avec surprise ils virent
Les maigres animaux à Cédar confiés
Brouter autour de lui, gras et multiplies.
Ségor s'assit à l'ombre, au bord de h fonlaine,
Admirant ses chameaux, qu'il comptait par centaine;
Il fit signe à Cédar, en lui montrant le pui,
De les faire descendre et boire devant lui, Afin qu'il pût de près les voir et les connaître. Cédar tremblant comprend le signe de son maître; De sa lèvre renflée il approche à l'instant Une corne qu'un buffle a brisée en luttant; Il y souffle le vent de sa bruyante haleine, Que l'écho fait vibrer sur les monts et la plaine : Les troupeaux dont les pieds comprennent cette voix, Sortent de tous côtés des profondeurs des bois ; Au bord de la fonlaine ils viennent à la file. Ségor suit, en comptant, leur ligne qui défile; Pendant que l'agneau broute ou que l'onagre boit ,
QrATîUÈUE VISIO*. J8Ï
Il les nomme à ses fils et les montre du doigt;
Il flatte des regards les chevreaux qui bondissent,
Il mesure en espoir les petits qui grandissent :
Son regard satisfait pour Cédar s'adoucit. Mais déjà des troupeaux la foule s'éclaircit, L'éléphant, dont la trompe en jouant brise l'arbre, Vient le dernier, levant, comme un pilier de marbre, Ses pieds dont chaque trace au sol s'approfondit. L'élan dont le sabot de roc en roc bondit; Labiche vagabonde, ou l'errante gazelle Qui n'entend que d'en bas la corne qui l'appelle. Viennent, de loin en loin, du bassin écoulé, Sous l'ombre de Ségor, boire le fond troublé.
A la fin du troupeau , dont le compte s'achève, Du malheureux Cédar la terreur se soulève. De loin , sur la montagne , en entendant marcher, En regardant d'en-haut ses tyrans s'approcher, Redoutant, mais trop tard , leur visite imprévue, Pour sauver les jumeaux dérobés à leur vue, A peine, près de lui, les avait-il cachés Sous de larges rameaux au boab arrachés,
m 1A cm T. D'OTI «GE.
TrcmblatU qu'un pied, r:,>! ne les écrase à terre, Ooq/un cri de leur soif ne trahit son mystère.
Mais les enfants dormaient au verdoyaol berceau, Sans même soulever du souille leur areeau; Et sé-or se levait déjà pour redescendre, Quand derrière la branehe un bruit se fait entendre : Des gazelles c était le bondissant troupeau,
Oui deseendait des monts et venait humer l'eau. Leur groupe gracieux lèche l'onde qui coule:
(ne seule en flairant s'écarte de la foule; Inquiète et reUve, elle semble chercher
Ses petits qu'elle rêve et qu'elle veut lécher.
Cédar, pale et tremblant, vainement la rappelle; Sourde aux cris du pasteur, la rapide gazelle, Fouillant l'herbe profonde avec son long museau, Découvre les enfants dans leur nid de roseau. Le couple vagissant à demi se réveille ; Les pasteurs confondus contemplent la merveille, Et Cédar, fléchissant au trouble de son cœur, Tombe comme frappé d'un coup intérieur.
Cependant les bergers , long-temps penchés à terre,
QUATUIEHE VISION. 181)
Lèvent leurs mains au ciel, parlent avec mystère, Doutant si ces enfants sont des èlres humains , Ils les tournent sur l'herbe avec leur> rudes mains; De l'horreur au respect leur œil long-temps hésite, Comme près d'un serpent dont le tronçon palpite. Mais Ségor, à l'œil dur, au cœur plus affermi, Dans ses bras, à la fin , prend le couple endormi , Et, levant à la fois le nid avec la branche, Dans la feuille couchés, les porte sur sa hanche. Tous le suivent, laissant à terre , au fond des bois , L'esclave évanoui , sans regard et sans voix.
Pour semer dans Phayr l'élonnante nouvelle,
On dirait que le vent leur a prêté son aile.
A peine de l'Oronle ont-ils louché le bord ,
Que toute la tribu de ses demeures sort;
On vole au-devant d'eux, on les suit, on les presse ;
Sur ses pieds, pour les voir, l'enfant même se dresse:
D'un cercle palpitant les ondulations
Les lassent à la fois d'interrogations.
Les mères de Ségor, de leurs mains curieuses,
Lèvent furtivement l'acanthe et les veuses,
,u l\ cm TF B'«" V«GE.
Sur la grève du fleuve, aux bords vaseux do IV:,... On dépose à leurs pi.-ls le délitai fardeau Jusquedansleflotblcudo:,. l'écume le mou.lle.
Des mères, des enfants la foule s'agenouille.
Pour ce couple innocent qui palpite à leur pi'
Leur surprise bientôt se transforme en pitié i
Elles tendent les bras à ces mains qu'ils leur tendent,
Aux mamelles déjà des mères les suspendent,
Et s'enviant des yeux les jumeaux à nourr.r,
Les disputent au sein qu'ils sont prêts à tarir.
Mais Ségor, arrachant les enfants à ces meres, Elles apostrophant d'invectives ameres:
„ Créatures de lait et de pleurs: leur dit-il,
. Qu'un enfant de deux nuits mourait par un fil, ,, Lâches qui n'avez rien dans la tète 'toute heure, „ Que de l'eau pour pleurer avec .ou, ce qui pleure: .Laissez vos maîtres seuls décider de leur sort, „ Et s'ils doivent mourir n'allaitez pas la mort! . Savez-vous quelle mère ou quel monstre peut-être . Les a conçus dans l'ombre et leur a donné l'être? . Aveugles: savez-vous si vous ne donnez pas , Le lait sacré de l'homme à vos propres trépas ?
QUATRIÈME VISIO!*. 19 i
» Si ces serpents caches sous drs formes humaines
» N'empoisonneront pas votre sein de leurs Laines?
» Et si vous n'aliez pas réchauffer d'un haiser
» La tête du géant qui doit vous écraser? »
Puis, les chassant du geste et s'adressant aux hommes :
« Dieux, pailez nous, dit-il, dans le douteoù nous sommes !
» Des brûles du désert, ces enfanis, vil rebut,
» Sont-ils pour notre perle ou pour notre salut ?
» Où les ai-je trouvés? Sous les pieds de l'esclave,
» D'un ennemi captif qui nous hait, qui nous brave!
» D'où les a-t-il reçus? des démons? ou des dieux ?
» Pourquoi les cachait-il sous l'herbe à tous les yeux ?
» Pourquoi nourrissait-il leur venimeuse engeance?
» Est-ce pour notre perle, ou bien pour sa vengeance?
» N'est-ce pas des géants quelque germe conçu
» Qui devait sous ses yeux grandir à notre insu ,
» Pour égorger un jour la tribu tout enlière?
» Non ! qu'ils meurent avant écrasés sur la pierre,
» Que le fleuve pour lait leur prodigue son eau !
» Noyons nos ennemis jusque dans leur berceau ! »
—«Oui, qu'ils meurent! cria d'un même instinct la foule,
?> Que tout mal loin de nous avec le fleuve coule !
|flg LA CHLTE D'UN ANGE.
■ Des femmes sur nos fronts retombe la pitié ! .
Et Ségor , à ces cris, poussant avec le pié
La feuille et les enfants dans le courant de l'onde ,
Comme on balaie au fleuve un nid de bête immonde ;
De la vague à l'instant l'acanthe se remplit,
Et le couple dormant s'enfonça dans son lit.
On n'entendit qu'un cri de mille voix émues
Éclater de la foule et vo'er jusqu'aux nues.
On voyait mille bras tendus suivre du doigt
Le berceau disparu dans le fatal endroit-
Quand, plus prompte que l'œil qui suit une pensée,
Du sommet d'un rocher une femme élancée
Dans le courant proton J plonge deux fois soudain,
Et revient chaque fois un enfant à la main.
a Daïdha! ! ! » s'écria la foule... C'était elle ,
Qui, sous l'horrible poids d'une angoisse mortelle ,
Au vague bruit d'enfant , par son cœur entendu ,
Avait au bord du fleuve en secret descendu ;
Et non loin de Ségor, par un arbre cachée,
A chaque mot de lui l'âme au corps arrachée,
L'avait vu repousser ses chers fruits dans le flot,
Et s'était dans le gouffre élancée aussitôt,
Elle sortit soudain , par le peuple escortée , Sur la rive où de l'eau le cours l'avait portée ; Et couvrant de baisers , à genoux sur le bord , Ses enfants , du regard disputés à la mort , Elle leur réchauffait le corps de son haleine , Comme une mère échauffe un agneau sous sa laine ; Et les faisant sourire elle leur souriait , Et de ses longs cheveux elle les essuyait. Puis voyant lout-à-coup la foule rassemblée, Et comme du néant au monde rappelée , Elle jeta du cœur un si terrible cri Que chaque cœur de mère en fut tout attendri. Et levant ses enfants au-dessus de sa tête, Comme on élève un signe au peuple qui s'arrête , Ou comme on montre au ciel un sang qui fume encor , En adjurant la foudre, au-devant de Ségor Elle courut, semblable à la biche forcée Qui revient au chasseur dont le coup l'a blessée ; Et debout devant lui : « Peuple, dit-elle, et toi » Lâche égorgeur d'agneaux , ces enfants sont à moi ! » Frappez ce sein coupable, et laissez-leur la vie ! » Est-ce sur l'innocent que le crime s'evpie ? b \1
49 '• LA CULTE DLN /\Nli»
» Peuple, c'est votre rang qui coule dans le leur,
» Remontez à sa source... ils l'ont pris dans mon cœur!
» Vengez-vous! j'ai trompé votre haine jalouse;
» Ils sont lils de Cédar!... et je suis... son épouse!... »
Par cent cris à la fois un cri multiplié
En exécration transforme la pillé,
Ségor frappé d'horreur recule avec la foule,
Comme quand à nos pieds un bloc s'écrase et roule.
Daldha , qui les voit pas à pas s'écarter ,
S'efforce de les joindre et de les arrêter ;
Et pressant les jumeaux d'un bras sur sa mamelle,
Comme pour les rentrer et les cacher en elle ,
Déchirant aux cailloux ses genoux et ses flancs,
Ses cheveux de poussière et d'onde ruisselants
Collés contre son corps comme un voile qu'on trempe ,
Appuyant d'une main ce groupe entier qui rampe,
De sa lèvre de marbre elle veut embrasser
Chaque pied tour à tour prompt à la repousser.
Devant elle partout la foule se disperse ,
Sur son cou suppliant sa tête se renverse ;
Elle fond en sanglots, elle joint ses deux mains,
Adjure par leurs noms ses frères inhumains;
QUATRIEME VISION ft#
De sa mère à ses sœurs sur ses genoux se traîne :
« N'est-il donc parmi vous aucune qui les prenne ?
» Femmes, vos seins remplis laisseront-ils mourir
» Ces bouches que l'hyène aurait voulu nourrir ?
» Oh ! prenez et frappez !... qu'à vos seins je les voie ,
» Mères ! du lait pour eux... et je meurs avec joie ! »
Mais les mères fuyaient et détournaient les yeux
De ces fils de l'esclave à leur race odieux.
Femmes, vierges, enfants, et Selma la première,
Lui jetaient sur le front l'opprobre et la poussière.
Tous les mots qu'en passant leurs bouches lui disaient,
Comme d'autant de coups de pierre l'écrasaient ;
Et du supplice affreux que leur fureur devance ,
Avec ses fruits, d'horreur la lapidaient d'avance.
Enfin à quelques pas le cercle se forma ,
Et le conseil jugea la fille de Selma:
A mourir pour sa honte elle fut condamnée
Avec l'indigne époux qui l'avait profanée,
Et les coupables fruits de leur infâme amour,
Dont l'existence impie offenserait le jour.
Seulement pour Phayr, ce vieux roi de justice,
Un reste de respect fit changer son supplice ;
Et de peur que son sang ne tachât quelque main , Elle fut dévouée h la tour de la faim.
CVtait une prison, une tombe vivante,
Que l'on formait de boue et de pierre mouvante.
Et que l'on élevait comme une haute tour,
Sans porte, et sans fenêtre, et sans issue autour;
De sorte qu'enfermé dans cette arche profonde ,
Ce haut mur séparait le coupable du monde,
Et que les dieux du ciel , qui seuls voyaient son sort.
Ne pouvaient accuser personne de sa mort.
On condamna Cédar à périr dans l'Oronte
De la mort la plus vile et surtout la plus prompte ;
Et quant aux deux jumeaux, du fleuve préservés .
Aux lions du désert ils furent réservés.
A peine a retenti la fatale sentence, Qu'aux roebers de Cédar le peuple entier s'élance. Sur le sol, sans haleine , on le trouve étendu, Comme frappé d'un coup de là-haut descendu. La foule, qui le voit sans couleur et sans vie , Croit que les dieux vengeurs ont foudroyé l'impie :
Il insulte du pied ce corps sans mouvement; Puis, le traînant au bord de FOronte écumant, Près d'un gouffre où le fleuve, au fond d'une vallée, Gonflait en tourbillons son onde amoncelée, Sans même détacher le tronc d'arbre du corps, Dans l'abîme de l'onde on le pousse du bord ; Mille imprécations suivent le corps qui tombe, Et le voile d'écume a recouvert sa tombe!
Comme un tigre qu'un meurtre altère encor de Par ce crime animé, le peuple redescend : On arrache ses fruits à Daïdha qui pleure ; On décrit à l'entour sa funèbre demeure; Tout le peuple au travail à grands cris s'excitant Trace l'affreuse tour qu'il bâtit à l'instant; On fouille sur les bords le lit de la rivière, A la maison de mort chacun roule sa pierre ; Chacun veut, à l'envi, que le chef inhumain Dans l'expiation reconnaisse sa main,
Autour de Daïdha , dans son sépulcre assise, Déjà les blocs montaient assise sur assise;
sang,
49$ LA CIU TE D'IIV AIVGE.
Son Ame, à demi morte, entendait retentir
Les pierres du tombeau qui devaient l'engloutir;
Ainsi que la victime au couteau s'abandonne,
Ses yeux, fixés au sol , n'imploraient plus personne;
De la tète son cou ne portait plus le poids;
Son visage glacé se cachait dans ses doigts,
Et l'ondulation des cheveux sur la mousse
De son cœur qui battait marquait chaque secousse.
Elle semblait avoir accepté son cercueil ;
Mais quand, baissant les mains, elle vit d'un coup d'œil
L'enceinte de rocher qui montait à mesure,
De ses frères bientôt dépasser la ceinture,
Comme un homme endormi qu'une vipère mord ,
Elle bondit de terre avec un cri de mort ;
Elle lendit ses bras tout chargés de prières
Aux femmes de Phayr, assises près des pierres :
« Oh! dit-elle, arrêtez, arrêtez un moment
» Avant de refermer ce fatal monument!
» 0 ma mère ! ô mes sœurs ! ô frères de ma race!
)) A mes derniers soupirs accordez une grâce:
» Laissez une fenêtre étroite à celle lour,
» Non pour que dans ma nuit il entre un peu de jour ,
QLATHIÈME VISJU\. \90
» J'ai honte du soleil et je hais la lumière !
» Mais pour que, si ma mort ne vient pas la première,
» Je puisse voir encore et du sein allaiter
» Mes fruits qui sur vos mains viendront me visiter,
» Afin que de leur mort mon lait relarde l'heure,
» Et qu'ils vivent du moins jusqu'à ce que je meure !
» Oh ! ne les sevrez pas du moins avant ma mort !
» Oh ! pendant que leur coupe est pleine jusqu'au bord ,
» Laissez-moi jusqu'au fond la leur répandre toute !
» Qu'ils ne tombent de soif qu'à la dernière goutte !... »
Elle se tut , ses m lins palpitaient : à ce cri
Des mères de Phayr le cœur fut attendri ;
Le fruit qu'elles portaient s'émut dans leurs entrailles;
Elles firent laisser une fente aux murailles,
Promirent d'apporter les enfants ; et la tour
Monta de pierre en pierre et rétrécit le j)ur
La foule, en s'éloignant de la prison mortelle,
En malédictions se répandit sur elle,
Et Daïdha bientôt n'entendit d'autre bruit
Que le courant du fleuve et le vent de la nuit.
Semblable, en son instinct, à la biche sauvage,