‹ La chute d'un ange (volume 2)Chapitre 8 sur 22 · TES · texte numérisé non relu

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de sa lente , au nombre de quarante ou cinquante mille , et charmés de sa beauté , de sa grâce et de sa magnificence , la proclamèrent reine de Palmyre , et lui délivrèrent des firmans par lesquels il était convenu que tout Européen protégé par elle pourrait venir en toute sûreté visiter le désert et les ruines de Balbek et de Palmyre , pourvu qu'il s'engageât à payer un tribut de mille piastres. Ce traité existe encore et serait fidèlement exécuté par les Arabes , si on leur donnait des preuves positives de la protection de lady Stanhope.

A son retour de Palmyre , elle faillit cependant être enlevée par une tribu nombreuse d'autres Arabes , ennemis de ceux de Palmyre. Elle fut avertie à temps par un des siens , et dut son salut et celui de sa caravane à une marche forcée de nuit, et à la vitesse de ses chevaux, qui franchirent un espace incroyable dans le désert en vingt-quatre heures. Elle revint à Damas , où elle résida quelques mois sous la protection du pacha turc à qui la Porte l'avait vivement recommandée.

Après une vie errante dans toutes les contrées de l'Orient , lady Esther Stanhope se fixa enfin dans une solitude presque inaccessible , sur une des montagnes du Liban , voisine de Saïde, l'antique Sidon. Le pacha de Saint-Jean-d'Acre , Abdala-Pacha , qui

avait pour elle un grand respect et un dévouement absolu , lui concéda les restes d'un couvent et le village de Dgioun , peuplé par des Druzes. Elle y bâtit plusieurs maisons , entourées d'un mur d'enceinte , semblable à nos fortifications du moyen âge : elle y créa artificiellement un jardin charmant, à la mode des Turcs ; jardin de fleurs et de fruits , berceaux de vignes, kiosques enrichis de sculptures et de peintures arabesques ; eaux courantes dans des rigoles de marbre , jets d'eau au milieu des pavés des kiosques ; voûtes d'orangers , de figuiers et de citronniers. Là, lady Stanhope vécut plusieurs années dans un luxe tout-à-fait oriental , entourée d'un grand nombre de drogmans européens ou arabes , d'une suite nombreuse de femmes , d'esclaves noirs , et dans des rapports d'amitié et même de politique soutenus avec la Porte , avec Abdala- Pacha , avec l'émir Beschir, souverain du Liban, et surtout avec les scheiks arabes des déserts de Syrie et de Bagdad.

Bientôt sa fortune , considérable encore , diminua par le dérangement de ses affaires qui souffraient de son absence ; et elle se trouva réduite à trente ou quarante mille francs de rente qui suffisent encore dans ce pays-là au train que lady Stanhope est obligée de conserver. Cependant les personnes qui

l'avaient accompagnée d'Europe moururent ou s'éloignèrent: l'amitié des Arabes, qu'il faut entretenir sans cesse par des présents et prestiges , s'attiédit; les rapports devinrent moins fréquents , et lady Esther tomba dans le complet isolement où je la trouvai moi-même. Mais c'est là que la trempe héroïque de son caractère montra toute l'énergie, toute la constance de résolution de cette âme. Elle ne songea pas à revenir sur ses pas ; elle ne donna pas un regret au monde et au passé; elle ne fléchit pas sous l'abandon , sous l'infortune , sous la perspective de la vieillesse et de l'oubli des vhants : elle demeura seule où elle est encore, sans livres, sans journaux, sans lettres d'Europe , sans amis , sans serviteurs même attachés à sa personne , entourée seulement de quelques négresses et de quelques enfants esclaves noirs , et d'un certain nombre de paysans arabes pour soigner son jardin , ses chevaux et veiller à sa sûreté personnelle. On croit généralement dans le pays , et mes rapports avec elle me fondent moimême à croire, qu'elle trouve la force surnaturelle de son âme et de sa résolution , non seulement dans son caractère , mais encore dans des idées religieuses exaltées , où Villuminisme d'Europe se trouve confondu avec quelques croyances orientales et surtout avec les merveilles de l'astrologie. Quoi qu'il en

soit, lady Stanhope est un grand nom en Orient et un grand étonnement pour l'Europe. Me trouvant si près d'elle, je désirais la voir: sa pensée de solitude et de méditation avait tant de sympathie apparente avec mes propres pensées , que j'étais bien aise de vérifier en quoi nous nous touchions peut-être. Mais rien n'est plus difficile pour un Européen que d'être admis auprès d'elle ; elle se refuse à toute communication avec les voyageurs anglais, avec les femmes , avec les membres même de sa famille. Je n'avais donc que peu d'espoir de lui être présenté , et je n'avais aucune lettre d'introduction : sachant néanmoins qu'elle conservait quelques rapports éloignés avec les Arabes de la Palestine et de la Mésopotamie, et qu'une recommandation de sa main auprès de ces tribus pourrait m'être d'une extrême utilité pour mes courses futures , je pris le parti de lui envoyer un Arabe porteur de cette lettre :

« Mil ad y,

» Voyageur comme vous , étranger comme vous dans l'Orient; n'y venant chercher comme vous que le spectacle de sa nature, de ses ruines et des œuvres de Dieu , je viens d'arriver en Syrie avec ma famille. Je compterais au nombre des jours les plus intéres-

sants de mon voyage celui où j'aurais connu une femme qui est elle-même une des merveilles de cet Orient que je viens visiter.

» Si vous voulez bien me recevoir, faites-moi dire le jour qui vous conviendra , et faites-moi savoir si je dois aller seul ou si je puis vous mener quelques uns de mes amis qui m'accompagnent et qui n'attacheraient pas moins de prix que moi-même à l'honneur de vous être présentés.

» Que cette demande , milady , ne contraigne en rien votre politesse à m'accorder ce qui répugnerait à vos habitudes de retraite absolue. Je comprends trop bien moi-même le prix de la liberté et le charme de la solitude pour ne pas comprendre votre refus et pour ne pas le respecter.

» Agréez , etc. n

Je n'attendis pas long-temps la réponse; le 30, à trois heures de l'après midi , l'écuyer de lady Stanhope , qui est en même temps son médecin , arriva chez moi avec l'ordre de m'accompagner à Dgioun , résidence de cette femme extraordinaire.

Nous partîmes à quatre heures. J'étais accompagné du docteur Léonardi, de M. de Parseval , d'un domestique et d'un guide ; nous étions tous à cheval. Je traversai à une demi-heure de Bayruth , un bois de

sapins magnifiques plantés originairement par l'émir Fakardin sur un promontoire élevé, dont la vue s'étend à droite sur la mer orageuse de Syrie , et à gauche sur la magnifique vallée du Liban , — point de vue admirable , où les richesses de la végétation de l'Occident, la vigne , le figuier, le mûrier, le peuplier pyramidal , s'unissent à quelques colonnes élevées de palmiers de l'Orient , dont le vent jetait comme un panache les larges feuilles sur le fond bleu du firmament. A quelques pas de là , on entre dans une espèce de désert de sable rouge accumulé en vagues énormes et mobiles comme celles de l'Océan. — C'était une soirée de forte brise , et le vent les sillonnait , les ridait , les cannelait , comme il ride et fait frémir les ondes de la mer. —Ce spectacle était nouveau et triste comme une apparition du vrai et vaste désert que je devais bientôt parcourir. — Nulle trace d'hommes ou d'animaux ne subsistait sur cette arène ondoyante ; nous n'étions guidés que par le mugissement des flots d'un côté et par lésâmes transparentes des sommets du Liban de l'autre. — Nous retrouvâmes bientôt une espèce de chemin ou de sentier semé d'énormes blocs de pierres angulaires. — Ce chemin , qui suit la mer jusqu'en Egypte, hous conduisit jusqu'à une maison ruinée, débris d'une vieille tour fortifiée , où nous passâmes

les heures sombres de la nuit, couchés sur une natte de jonc, et enveloppés dans nos manteaux. — Dès que la lune fut levée , nous remontâmes a cheval. C'était une de ces nuits où le ciel est éclatant d'étoiles, où la sérénité la plus parfaite semble régner dans ces profondeurs éthérées que nous contemplons de si bas , mais où la nature autour de nous semble gémir et se torturer dans de sinistres convulsions.

— L'aspect désolé de la côte ajoutait depuis quelques lieues à cette pénible impression — Nous avions laissé derrière nous , avec le crépuscule , les belles pentes ombragées , les verdoyantes vallées du Liban.

— D'âpres collines , semées de haut en bas de pierres noires , blanches et grises , débris des tremblements de terre , s'élevaient tout près de nous ; à notre gauche et à notre droite , la mer, soulevée depuis le matin par une sourde tempête , déroulait ses vagues lourdes et menaçantes , que nous voyions venir de loin , à l'ombre qu'elles jetaient devant elles , qui frappaient ensuite le rivage en jetant chacune son coup de tonnerre , et qui prolongeaient enfin leur large et bouillonnante écume jusque sur la lisière de sable humide où nous cheminions , inondant à chaque fois les pieds de nos chevaux et menaçant de nous entraîner ncus-mèmes. — Une lune , aussi brillante qu'un soleil d'hiver, répandait assez de rayons sur

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la mer pour nous en découvrir la fureur, et pas assez de clarté sur notre route pour rassurer l'œil sur les périls du chemin. — Bientôt la lueur d'un incendie se fondit sur la cime des montagnes du Liban avec les brumes blanches ou sombres du matin , et répandit sur toute cette scène une teinte fausse et blafarde , qui n'est ni le jour ni la nuit, qui n'est ni l'éclat de l'un ni la sérénité de l'autre; heure pénible à l'œil et à la pensée, lutte de deux principes contraires dont la nature offre quelquefois l'image affligeante , et que plus souvent on retrouve dans son propre cœur. — A sept heures du matin , par un soleil déjà dévorant, nous quittions Saïde , l'antique Siclon , qui s'avance sur les flots comme un glorieux souvenir d'une domination passée , et nous gravissions les collines crayeuses, nues, déchirées, qui, s'élevant insensiblement d'étage en étage, nous menaient à la solitude que nous cherchions vainement des yeux. Chaque mamelon gravi nous en découvrait un plus élevé qu'il fallait tourner ou gravir encore; les montagnes s'enchaînaient aux montagnes , comme les anneaux d'une chaîne pressée, ne laissant entre elles que des ravins profonds sans eau , blanchis, semés de quartiers de roches grisâtres. Ces m mtagnes sont complètement dépouillées de végétation et de terre. Ce sont des squelettes de collines que les eaux et les vents

28î NOTÉS.

ont rongés depuis des siècles. — Ce n'était pas là que je m'attendais à trouver la demeure d'une femme qui avait visité le monde, et qui avait eu tout l'uni\ers à choisir. — Enfin du haut d'un de ces rochers mes yeux tombèrent sur une vallée plus profonde , plus largo , bornée de toutes parts par des montagnes plus majestueuses, mais non moins stériles. Au milieu de cette vallée , comme la base d'une large tour , la montagne de Dgioun prenait naissance , et s'arrondissait en bancs de rochers circulaires , qui , s'amincissant en s'approchant de leurs cimes , formaient enfin une esplanade de quelques centaines de toises de largeur, et se couronnaient d'une belle, gracieuse et verte végétation. — Un mur blanc , flanqué d'un kiosque à l'un de ses angles , entourait cette masse de verdure. — C'était là le séjour de lady Esther. Nous l'atteignîmes à midi. (Souvenirs , Pensées et Paysages, pendant an voyage en Orient, t. Ier, p. 191 et suiv., édit. in-18.

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