HOTE IV
les Cèdres du Liban.
Le scheik d'Eden , dernier village habité au sommet du Liban , était oncle par sa mère de M. Mazoyer, mon interprète. Averti par son neveu de notre arrivée à Tripoli, le vénérable scheik descendit des montagnes avec son fils aîné et une partie de ses serviteurs ; il vint me rendre visite au couvent des Fran-
eiscains, et m'offrit l'hospitalité chez lui, a Éden. D'Éden aux cèdres de Salomon il n'y avait plus que trois heures de marche ; et si les neiges qui couvraient encore la montagne nous le permettaient, nous pourrions aller de là visiter ces arbres séculaires qui ont répandu leur gloire sur tout le Liban, et qui sont contemporains du grand roi ; nous acceptâmes, et le départ fut fixé au lendemain.
A cinq heures du matin nous étions à cheval. La caravane, plus nombreuse encore qu'à l'ordinaire, était précédée du scheik d'Éden, admirable vieillard dont l'élégance de manières, la politesse noble et facile, et le magnifique costume, étaient bien loin de rappeler un chef arabe ; on eut dit un patriarche, marchant à la tète de sa tribu. Il montait une jument du désert , dont le poil bai-doré et la crinière flottante auraient fait la digne monture d'un héros de la Jérusalem; son fils et ses principaux serviteurs caracolaient sur des étalons magnifiques, à quelques pas devant lui; nous venions ensuite, puis la longue file de nos moukres et de nos sais. La sortie de Tripoli offre un admirable point de vue ; on suit les bords d'un fleuve encaissé entre deux collines ; les plus beaux arbres et des forêts de grands orangers ombragent les bords de l'eau; un kiosque public, bâti sous ces arbres, offre sa terrasse embaumée aux promeneurs;
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on y vient fumer et prendre le café pour respirer la fraîcheur du lit du fleuve; de là, par une échappée, on aperçoit la mer, qui est à une demi-lieue de la ville ; les belles tours carrées, bâties par les Arabes, aux deux flancs du port, et les nombreux navires qui sont dans la rade; nous traversâmes une large plaine cultivée et plantée d'oliviers ; sur le premier coteau qui s'élève de cette plaine vers le Liban, au milieu d'une forêt d'oliviers et d'arbres fruitiers de toute espèce, nous rencontrâmes une immense foule d'hommes, de femmes et d'enfants qui bordaient la route : c'étaient les habitants d'un grand village répandu sous ces arbres, et qui appartient au scheik d'Eden ; il passe les étés à Eden et les hivers dans ce village de la plaine ; ces Arabes saluèrent respectueusement leur prince, nous offrirent des rafraîchissements, et un certain nombre d'entre eux se mit en route avec nous pour nous conduire des veaux et des moutons, et nous aider à franchir les précipices des montagnes ; pendant quatre heures ensuite nous marchâmes, tantôt dans de profondes vallées, tantôt sur la crête de montagnes presque stériles. Nous fîmes halte au bord d'un torrent qui descend des sommets d'Eden, et qui roulait des monceaux de neige à demi fondue ; à l'abri d'un rocher, le scheik nous avait fait allumer un grand feu ; nous déjeunâmes et nous reposâmes
nos chevaux dans ce lieu. La montée devient ensuite si rapide, sur des rochers nus et glissants comme du marbre poli, qu'il est impossible de comprendre comment les chevaux arabes parviennent à les gravir et surtout à les descendre ; quatre Arabes à pied entouraient chacun des nôtres et les soutenaient de la main et des épaules ; malgré cette assistance, plusieurs roulèrent sur le rocher, mais sans accident grave. Cette route horrible, ou plutôt cette muraille presque perpendiculaire, nous conduisit, après deux heures de fatigue, à un plateau de roche où notre vue plongea sur une large vallée intérieure et sur le village d'Eden, qui est bâti à son extrémité la plus élevée et dans la région des neiges; il n'y a au-dessus d'Eden qu'une immense pyramide de roche nue ; c'est la dernière dent de cette partie du Liban. Une petite chapelle ruinée couronne son sommet; les vents d'hiver rongent sans cesse ce rocher et en détachent des blocs énormes qui roulent jusque dans le village ; tous les champs des environs en sont semés, et le château même du scheik en est pressé de toutes parts. Ce château , dont nous approchions, est d'une architecture complètement arabe : les fenêtres sont des ogives accouplées et séparées par d'élégantes coîonnettes ; les terrasses, qui servent de toits et de salons, sont couronnées de créneaux;
la porte voûtée est flanquée de deux sièges élevés en pierre ciselée, et les jambages de la porte même sont revêtus d'arabesques. Le sclieik était descendu le premier et nous attendait à la tête de sa maison; son plus jeune fils, une cassolette d'argent à la main, brûlait des parfums devant nos chevaux, et ses frères nous jetaient des essences parfumées sur les cheveux et sur nos habits. Un magnifique repas nous attendait dans la salle, où des arbres tout entiers flambaient dans le large foyer ; les vins les plus exquis du Liban et de Chypre, et une immense quantité de gibier, composaient ce festin ; nos Arabes n'étaient pas moins bien traités dans la cour. Nous parcourûmes le soir les environs du village ; les neiges couvraient encore une partie des champs ; nous vîmes partout les traces d'une riche culture ; le moindre coin de terre végétale entre les rochers avait son cep ou son noyer ; des fontaines innombrables coulaient partout sous nos pieds ; des canaux artificiels en répandaient les eaux dans les terres; ces terres en pente étaient supportées par des terrasses bâties en blocs immenses; nous apercevions un monastère sous la dent de rocher à notre gauche, et de nombreux villages, très rapprochés les uns des autres, sur tous les flancs des vallées.
Le scheik a envoyé trois Arabes sur la route des
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Cèdres pour savoir si les neiges nous permettront d'arriver jusqu'à ces arbres. Les Arabes de retour disent que l'accès est impraticable : il y a quatorze pieds de neige dans un vallon étroit qu'il faut traverser pour toucher aux arbres. Voulant approcher le plus possible, je pi ie le scheik de me donner son fils et quelques cavaliers. Je laisse àEden ma femme et ma caravane; je monte le plus vigoureux de mes chevaux, Scham, et nous sommes en route au lever du soleil. — Marche de trois heures sur des crêtes de montagnes ou dans des champs détrempés de neige fondue ; j'arrive sur les bords delà vallée des Saints, gorge profonde où l'œil plonge du haut des rochers; vallée plus encaissée, plus sombre, plus solennelle encore que celle de Hamana. Au sommet de cette vallée , à l'endroit où , en montant toujours, elle touche aux neiges, superbe nappe d'eau qui tombe de cent pieds de haut sur deux ou trois cents toises de large; toute la vallée résonne de cette chute et des bonds du torrent qu'elle alimente ; de toutes parts le rocher des flancs de la montagne ruisselle d'écume. Nous voyons à perte de vue, au fond de la vallée , deux grands villages dont les maisons se disinguaient à peine des rochers roulés par le torrent; les cimes des peupliers et des mûriers paraissent de là des touffes de joncs ou d'herbes. On descend dans
le village de Beschieraï par des sentiers taillés dans le roc, et tellement rapides qu'on ne peut concevoir que des hommes s'y hasardent ; il en périt souvent ; une pierre lancée de la crête où nous sommes tomberait sur le toit de ces villages où nous n'arriverions pas dans une heure de descente. Au-dessus de la cascade et des neiges s'étendent d'immenses champs de glace qui ondulent comme des vapeurs d'une teinte tour à tour verdâtre et bleue. A environ un quart d'heure sur la gauche , dans une espèce de vallon semi-circulaire , formé par les dernières croupes du Liban , nous voyons une large tache noire sur la neige , ce sont les groupes fameux des cèdres ; ils couronnent, comme un diadème, le front de la montagne ; ils voient l'embranchement des nombreuses et grandes vallées qui en descendent ; la mer et le ciel sont leur horizon. Nous mettons nos chevaux au galop dans la neige pour approcher le plus près possible de la forêt; mais arrivés à cinq ou six cents pas des arbres, nous enfonçons jusqu'aux épaules des chevaux ; nous reconnaissons que le rapport de nos Arabes est exact, et qu'il faut renoncer à toucher de la main ces reliques des siècles et de la nature ; nous descendons de cheval , et nous nous asseyons sur un rocher pour les contempler.
Ces arbres sont les monuments naturels les plus
célèbres do l'univers. La religion , la poésie et l'histoire les ont également consacrés. L'Eeriture-Sainte les célèbre en plusieurs endroits. Ils sont une des images que les prophètes emploient de prédilection. Salomon voulut les consacrer à l'ornement du temple qu'il éleva le premier au Dieu unique , sans doute à cause delà renommée de magnificence et de sainteté que ces prodiges de la végétation avaient dès cette époque. Ce sont bien ceux-là : car Ezéchiel parle des cèdres d'Eden comme des plus beaux du Liban. Les Arabes de toutes les sectes ont une vénération traditionnelle pour ces arbres : ils leur attribuant , non seulement une force végétative qui les fait vivre éternellement , mais encore une àme qui leur fait donner des signes de sagesse, de prévision , semblables à ceux de l'instinct chez les animaux, de l'intelligence chez les hommes. Ils connaissent d'avance les saisons , ils remuent leurs vastes rameaux comme des membres, ils étendent ou resserrent leurs coudes; ils élèvent vers le ciel ou inclinent vers la terre leurs branches , selon que la neige se prépare à tomber ou à fondre. Ce sont des êtres divins sous la forme d'arbres. Ils croissent dans ce seul site des groupes du Liban ; ils prennent racine bien au-dessus de la région où toute grande végétation expire. Tout cela frappe d'étonnement l'imagination des peuples de
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l'Orient, et je ne sais si la science ne serait pas étonnée elle-même.— Hélas! cependant, Basan languit, le Carmel et la fleur du Liban se fanent.— Ces arbres diminuent chaque siècle. Les voyageurs en comptèrent jadis trente ou quarante, plus tard dix-sept , plus tard encore une douzaine.— Il n'y en a plus que sept, que leur masse peut faire présumer contemporains des temps bibliques. Autour de ces vieux témoins des âges écoulés, qui savent l'histoire de la terre mieux que l'histoire elle-même , qui nous raconteraient, s'ils pouvaient parler, tant d'empires, de religions , de races humaines évanouies , il reste encore une petite forêt de cèdres plus jaunes qui me parurent former un groupe de quatre ou cinq cents arbres ou arbustes. Chaque année, au mois de juin, les populations de Beschieraï , d'Eden , de Kanobin et de tous les villages des vallées voisines, montent aux cèdres et font célébrer une messe à leurs pieds. Que de prières n'ont pas résonné sous ces rameaux ! Et quel beau temple , quel autel plus voisin du ciel ! Quel dais plus majestueux et plus saint que le dernier plateau du Liban , le tronc des cèdres et le dôme de ces rameaux sacrés qui ont ombragé et ombragent encore tant de générations humaines prononçant le nom de Dieu différemment , mais le reconnaissant partout dans ses œuvres , et l'adorant dans des ma-
nifestations naturelles! Et moi aussi je priai en présence de ces arbres. Le vent harmonieux qui résonnait dans leurs rameaux sonores jouait dans mes cheveux , et glaçait sur ma paupière des larmes de douleur et d'adoration. [Souvenirs, Pensées et Paysages,pendant un voyage en Orient, t. III , p. 1*2*2 et suiv., édit.in-18.)
FIN DBS HOTES DU TOME PRRMIBR.