NEUVIEME V I S I O X. 24I
Par le geste écartés, ces hommes et ces femmes,
Montrant dans leur pâleur tout l'effroi de leurs dmes,
Sans oser vers le ciel détourner un regard,
Du jardin interdit s'enfuirent au hasard.
Le roi seul, entouré par un groupe céleste
De femmes, de géants, indique par un geste
Au pilote attentif le sommet d'une tour
Dont des créneaux d'ivoire enfermaient le contour ;
Il y monte à pas lents d'étages en étages,
Et le navire enfin y descend des nuages !
Sitôt qu'il eut touché terre comme un oiseau, La voile s'abaissa sur son mât de roseau, Et des flancs affaissés de l'obscure nacelle. Comme des bords penchés d'un vaisseau qui chancelle, Les géants descendus saluèrent leur roi ; Débarquant les captifs immobiles d'effroi, Comme des chiens dressés traînent, souillés d'écume Ou le daim ou l'oiseau dont ils mordent la plume,' Ils portèrent meurtris, dans leurs bras triomphants, Aux pieds du roi des dieux le couple et les enfants.
L'aspect inattendu de cette jeune proie
Arrache à tous un cri de surprise et de joie;
Un silence succède à ce ravissement.
Aux clartés d'un flambeau promené lentement,
Et dont chaque lueur flottant sur leur visage
Paraissait dépouiller un ange d'un nuage,
Les deux bras soulevés par l'admiration.
Les géants l'exhalaient en exclamation.
Ils contemplaient des yeux, ils caressaient de l'âme
Le torse aérien de cette jeune femme.
Ces membres qu'ombrageaient, de sa tête à ses pieds.
Comme une écume d'or, ses cheveux dépliés;
Le marbre palpitant de ses épaules blanches ; Ses bras par la langueur affaissés sur ses hanches, Mais qui, s'ils s'entr'ouvraient jamais, dans leur contour Devaient former l'anneau d'un invincible amour; Ce sein naissant, plus blanc que le lait qui découle. Neige qui d'une coupe a conservé le moule, Et que deux blanches mains de leurs doigts entr'ouverts Pressaient, mouches d'été sur des fruits enccr verts ; Ce long cou renversé sur l'épaule assouplie, Dont la grâce a moulé chaque muscle qui plie; Cette bouche entr'ouverte, aux deux bords de vermeil, Grenade de Damas éclatée au soleil.
Et d'où semblait sortir, avec sa faible haleine, D'espérance et de doute une âme toute pleine ; Ce pli de la douleur entre ses deux sourcils. Ces perles qui brillaient sur le bord de ses cils; La pâleur de l'effroi, la rougeur de la honte, Répondant sur sa joue au regard qui l'affronte ; Vers Cédar enchaîné ces soupirs étouffants; Ce sourire de mère à ses pauvres enfants ; Et ces yeux où l'éclat de cette torche errante Brillait comme un reflet de feu dans l'eau courante, Et laissait voir au fond de leur morne splendeur Comme un monde sans fond d'amour et de candeur !
Puis arrachant leurs yeux de la céleste image, Et portant la clarté sur un autre visage. Ils contemplaient Cédar immobile à leurs pieds, Embrassant des deux bras ses genoux repliés. Et, comme pour cacher l'âme sur sa figure. Laissant pendre en flots courts sa noire chevelure. Sous le fer, en anneaux sur ses membres rivé. Son beau corps s'affaissait; mais, s'il s'était levé, On voyait que sa haute et robuste stature
Eût dépassé les dieux de toute la ceinture. Les lourds anneaux de fer tordus par ses efforts De quelque tache bleue avaient souillé son corps ; Mais de ce corps charmant la forte adolescence, Dont la grâce partout relevait la puissance. De ses muscles naissants les palpitations Dont le regard suivait les ondulations, Dans un jeune olivier comme on suit sous l'écorce Les membrures du tronc qui révèlent sa force ; La blancheur de sa peau qu'un frissonnant duvet. Comme une ombre ondo^'ante, à peine relevait; De son front foudroyé la beauté tendre et mâle, La jeunesse et la mort luttant sur son teint pâle ; Ce tronc qui semblait là du ciel précipité, Sa taille, sa splendeur, son immobilité. Le faisaient ressembler à la pâle statue De quelque dieu de marbre à nos pieds abattue, Dont les lézards rampants craignent de s'approcher. Et qu'en le mesurant la main n'ose toucher. Insensible au regard qui tombait sur lui-même. Quand le géant orné du divin diadème Jetant sur Daïdha son regard de trop près De son désir brutal profanait ses attraits. Relevant de ses mains son front mélancolique. Contractant son sourcil sur son regard oblique. On voyait dans son œil son esprit flamboyer : Ce coup d'oeil contenu paraissait foudroyer, Et ses fers, secoués d'un bond involontaire. Sonnaient comme un faisceau que le vent jette à terre; Les reines pâlissaient de frisson, et le roi Laissait tomber la torche et reculait d'eff"roi ! Tel quand un bûcheron dans un chêne encor tendre. Après l'avoir coupé, met le coin pour le fendre, Dans le tronc déchiré s'il enfonce les dois:ts
Pour voir saigner la sève et se tordre le bois, Les deux bords rapprochés de sa large blessure Font tout à coup crier l'homme sous leur morsure, Et, saisissant la main qui le torture à bas, L'arbre tombé se venge eu emportant le bras !
vA-'AXD le maître des dieux, sur l'homme et sur la femme,
Dans ce premier regard eut assouvi son âme,
Les bourreaux prosternés racontèrent comment,
Tel qu'un éclair vengeur tombé du firmament.
Sur la grotte où l'impie ourdissait ses blasphèmes,
Sa mort avait vengé leurs volontés suprêmes ;
Comment ce nid obscur de malédiction,
D'où sortaient le murmure et la sédition.
Avait vu dévorer en cendres par les flammes
Ce livre empoisonneur qui fascinait les âmes;
Et comment, du désert hôtes mystérieux,
Ces deux amants trouvés avaient ravi leurs yeux,
Et, chargés par leurs mains de chaines et d'entraves,
Venaient servir aux dieux de victimes, d'esclaves.
Au récit de la mort du traître Adonai,
Voyant du souverain le front épanoui
S'éclairer comme un mont qui surgit d'un nuage.
246 LA CHUTE d'uX AXGE.
Les bourreaux d'un tel crime imaginant le gage, Savouraient dans leurs cœurs leur sublime forfait, Et d'avance au ser\-ice égalaient le bienfait. « Ministres courageux des divines colères. Dit Nemphed, recevez vos trop justes salaires. » En leur jetant ces mots, de son pied soulevé, De cinq coups couvulsifs il frappe le pavé. Au terrible signal qu'un sourd écho répète, Sortent en se courbant d'une trappe secrète, Cinq colosses humains, exécuteurs cachés. Monstres dressés au sang, par le sang alléchés. Dont la langue arrachée assure le silence. Un fer nu à la main, chacun des cinq s'élance Sur un des cinq géants de l'esquif descendus : Le fer plonge cinq fois dans leurs cœurs confondus ; Le blasphème à la bouche, ils roulent sur les dalles Aux pieds du roi des dieux, qui sourit de leurs raies ; Leur ame sous ses yeux s'échappe en lacs de sang; Il joue avec l'orteil dans ce flot rougissant. Comme au bord du ruisseau, sur la grève qui fum.e, Un pied d'enfant disirait badine avec l'écume. Et, quand toute leur veine a coulé de leur sein. Les froids exécuteurs de son secret dessein, Dans la mare de pourpre où leurs larges pieds glissent. Prenant à quatre bras les cadavres qui gisent, L'un par ses longs cheveux et l'autre par les pieds Comme on lance une roche aux gouffres effrayés. Du gigantesque elTort que l'élan leur imprime Par-dessus les créneaux les jettent dans l'abîme. Du faite de la tour, qui leur brise le front, On voit s'entre-choquer les membres et le tronc.
« Maintenant, ditNemphed, qu'ils parlent à la terre!... La mort seule et la nuit connaîtront ce mystère.
Célestes confidents de mon sacré pouvoir,
Qui pouvez seuls ici tout entendre et tout voir,
Que ces secrets divins meurent dans vos pensées !
Par l'empire des cieux déjà récompensées,
Nos fourbes ont conquis ce pouvoir incertain,
Que la nuit rarement transmet jusqu'au matin :
Par nos complicités habilement tramées,
Sur les âmes des dieux soumises ou charmées
Prolongeons à jamais ce suprême ascendant !
De leurs séditions calmons le flot grondant !
Le trône veut sans fin qu'on trompe ou qu'on opprime :
Malheur à qui s'arrête un seul jour dans le crime !
Un plus hardi l'atteint aux périlleux sommets.
Que nos forfais unis ne sommeillent jamais;
Que la perversité d'en haut jamais ne s'use :
Le prestige des dieux, c'est le crime et la ruse !
Si d'un crime plus grand un autre est l'inventeur,
L'empire nous échappe et passe à son auteur!..,
« Adonaï n'est plus ; le peuple qui sommeille
N'entendra plus d'en bas de voix qui le réveille.
Voyez, j'ai fait le crime, et j'ai coupé la main!
De l'enfer et du ciel chef-d'œuvre surhumain,
Le hasard m'a livré ces belles créatures
Dont la perfection fait honte à nos natures ;
Instruments de plaisir et de séduction,
J'ai des moyens nouveaux de domination ;
J'ai des projets sur eux qui ne font que d'éclore...
Ils m'ont frappé l'esprit comme d'un météore.
Allez, laissez-m.oi seul de mon vague dessein
Couver sous le secret les ombres dans mon sein ;
Et vous, allez jouir des célestes délices
Que ma main vous assure à force de supplices! »
Puis, montrant aux muets par son doigt gouvernés
Les deux jeunes amants sur le marbre enchaînés: « Emportez, leur dit-il, au palais des esclaves Ce jeune enfant des bois rivé dans ses entraves; Qu'on prépare son corps avec précaution A subir des muets la mutilation.
Pour énerver en lui cette audace virile. Avant de le dompter il faut qu'on le mutile; Aux eunuques jaloux livrez le lionceau : Qiie sa virilité tombe sous leur ciseau ! Arrachez ces jumeaux qui frissonnent sur elle, Qu'une esclave au lait frais leur donne sa mamelle; Qu'ils boivent quelques jours la vie avant la mort : Ma sagesse, plus tard, parlera sur leur sort. Quant à cette beauté qui les baigne de larmes, Portez-la comme un dieu sans regarder ses charmes, Devant moi, sous mes yeux, dans le sacré séjour Où j'abaisse ma main sur ces roses d'amour. Les rayons embrasés de la céleste flamme Relèveront du sein ce beau fi-ont qui se pâme. Des lèvres sur ses yeux boiront ces gouttes d'eau ! Qu'on rompe ces liens qui froissent cette peau ! Que l'huile de la menthe et les larmes de l'ambre Eu rosée odorante inondent chaque membre; Qu'on égoutte les fleurs pour composer son bain ; Que le lait soit son eau, que le miel soit son pain, Et que sur ses tapis elle n'ait pour entraves Que les bras complaisants de vingt belles esclaves 1 »
Il dit ; obéissant à ces accents sacrés Et de la tour sonore inondant les degrés, Les esclaves courbés accomplissent son ordre. En vain de Daïdha l'on voit les bras se tordre, En vain sa voix brisée invoque son amant : Le rire répond seul à son gémissement.
Aux tortures du corps de sa charmante proie. Aux soubresauts du sein sous les ondes de soie, Aux palpitations des muscles contractés Qui dévoilent à l'œil de nouvelles beautés, Il semble qu'un regard plus satisfait l'attire, • Et que la volupté se double du martj're ! Tant la perversité des coupables désirs Peut changer la douleur en féroces plaisirs, Étouffer la pitié sous des instincts infâmes. Abrutir la nature et renverser les âmes!...
Il la suit pas à pas, par ses cris fasciné, Jusqu'au seuil du palais aux femmes destiné; Il détache à regret ses yeux de ce visage ; Puis, le front tout rêveur et chargé d'un nuage. Faisant pâlir de loin ses ministres tremblants. Sous ses portiques d'or il s'enfonce à pas lents; Et, le front dans ses mains, terrible et sombre geste, II s'assied au banquet sur le trône céleste.
Or, au bruit de ces chants, aux vapeurs de l'encens, duelle distraction assourdissait ses sens? Aux éclats de plaisir des immortels convives. Que roulaient dans leur front ces deux tempes pensives? De ce nuage obscur quel éclair sortirait?
Nemphed de sa pensée avait seul le secret. Adopté par les dieux dès sa première enfance, Sans mère, sans amour et sans reconnaissance. Dans l'intrigue des cours dès ce jour renfermé. Nul sentiment humain en lui n'avait germé. Son âme sans attrait n'était qu'intelligence; Ses passions, orgueil, ambition, vengeance: Monter était pour lui l'univers tout entier,
Quel que fût sous ses pas l'abime et le sentier ; Et comme il avait vu, dans les célestes luttes, Qjje les grands pas étaient suivis des grandes chutes, Pour gravir du pouvoir le sommet escarpé Sa sourde ambition dans l'ombre avait rampé. Pour briser tout obstacle à sa fourbe sublime, Sa main au lieu du glaive avait saisi la lime; Soumettant à tout prix son orgueil déhonté, De bassesse en bassesse il avait tant monté, Il avait tant flatté les vanités pressées, Avait tant infiltré sous terre ses pensées, Tant serA'i, tant trahi de maîtres couronnés. Pour des maîtres futurs d'avance abandonnés; 11 avait tant flairé sur des ondes limpides Du vent encor dormant les invisibles rides, De tant de dieux rivaux soufflé les passions, I£t tant vu remuer de flux de factions. Qu'à chaque mouvement de la vivante houle Un flot l'avait d'en bas soulevé dans la foule, Laissé tomber, repris, laissé, repris cent fois. Jeté comme une écume au piédestal des rois !
Nul sentiment humain, battant dans sa poitrine. N'avait fait dans sa marche hisiter sa doctrine; Dans son chemin couvert pitié ni repentir N'avaient pu seulement d'un pas le ralentir. Pour l'ami renversé, sans regard et sans honte, L'homme n'était pour lui qu'un échelon qu'on monte. Et dont on foule, après, le corps avec mépris. Les hauteurs du pouvoir sont faites de débris. Il riait dans son cœur de l'imbécile foule Qui s'arrête à compter les corps morts qn'elle foule n Quand au faite escarpé l'on dirige ses pas, Malheur, se disait-il, à qui regarde en bas ! »
DIXIEME VISIOX. 251
C'est ainsi que, planant sur sa caste insensée
De toute la hauteur de sa froide pensée,
Jusqu'au trône céleste il s'était élevé.
Tel un miasme impur des marais soulevé,
Traînant dans les bas lieux sa masse infecte et sombre,
De la fange exhalé, croupit longtemps dans l'ombre.
Puis, de ce vil niveau par degrés s'élevant.
Salit de ses lambeaux les ailes de tout vent,
Et dans le ciel enfin, éclatant météore,
Y fait briller sa boue à l'égal d'une aurore !
Maintenant sur le faite, et l'abime à ses pieds.
Il n'osait le souder de ses yeux effrayés,
Et, pour y résister au vent qui le secoue.
Il rampait sur le trône ainsi que dans la boue :
Son empire n'était qu'une adulation
Aux chefs toujours déçus de chaque faction ;
Et, sur ce lac bouillant de sa ruine avide,
Il vivait de terreur, suspendu sur le vide !
Mais, bien qu'il renfermât sa pensée en dedans.
Sa domination voulait des confidents :
Ministres corrupteurs d'infernales intrigues.
Pour épier les cœurs et déjouer les brigues.
Pour lire sous les fronts et sonder le terrain,
Pour serrer tour à tour ou ramollir le frein.
Pour garder du complot la fortune du maître.
Sa coupe de poison, et son sommeil de traitre.
Des dieux inférieurs à sa grandeur vendus,
De ses nuits, de ses jours, compagnons assidus,
Fils secrets et brisés de sa sanglante trame,
Entraient dans sa pensée et surprenaient son âme.
C'est par eux qu'il tenait sous d'habiles niveaux
Les partis endormis l'un de l'autre rivaux,
Et que, séparant seul leur orageuse lutte.
En les voyant monter il retardait sa chute. Sabher, Azem, Akil, Serendyb, Asrafiel, Étaient les confidents des hauts secrets du ciel ; Chacun, feignant l'amour pour le tyran suprême, , Dans ce chef méprisé n'adorait que soi-même, Épiant le moment de le précipiter Du faite où leur dédain l'avait laissé monter; Et lui, lisant du cœur leur haine dans leurs âmes, Les tenait sous sa main comme un glaive à deux lames Qui défend la poitrine et blesse en défendant.
Son cœur dans un seul cœur se fiait cependant ;
C'était un cœur de femme encore enfant, ravie
A sa mère inconnue en venant à la vie,
Fruit vert que mûrissait la prostitution,
Que, bien moins pour l'amour que pour l'ambition,
Nemphed, déjà glacé par les neiges de l'âge.
Avait soustraite jeune au banal esclavage,
A sa débile main préparée en appui.
Et jusqu'au rang suprême emportée avec lui.
Son nom était Lakmi. Sous sa douzième année
Sa joue était déjà légèrement fanée;
Car le miasme impur de cet air infecté.
Avant qu'elle eût fleuri, pâlissait la beauté.
Mais à la majesté de sa taille élevée,
A la splendeur des traits sur cette âme gravée.
Au marbre de sa peau sous les baisers poli,
A sa lèvre où l'orgueil naissant traçait son pli,
Au tissu délicat de chevelure noire
Qui de l'épaule à nu laissait briller la moire,
A l'ovale élargi de ses grands yeux de jais.
D'où son âme en s'ouvrant illuminait ses traits.
On voyait qu'une grande et puissante nature
Avait marqué d'un sceau la noble créature,
Et qu'un germe d'amour l'accomplirait plus tard. Si l'homme ne l'avait brûlée à son regard !
Mais Xemphed sous son souffle avait flétri la rose
Avant que du matin la feuille fût éclose ;
Dans la corruption d'un soleil trop hâté
Il avait fait mûrir son âme et sa beauté,
Et, pressé d'en tirer un infernal usage,
Il avait corrompu lui-même son ouvrage ;
Il avait détaché ce cœur de tout lien
Pour l'arracher de terre et l'enchainer au sien.
Et que, de ses forfaits instrument ou complice,
Elle eût la même gloire ou le même supplice.
Il l'avait enlacée, elle aux membres de lait,
A ses membres vieillis, ainsi qu'un bracelet
Que rive à l'avant-bras la vierge de l'Asie,
Et qu'on n'arrache plus du corps qu'avec la vie.
Non que son cœur stérile aimât la tendre enfant
Que son souffle tuait tout en la réchauffant;
Mais il avait besoin, pour mieux filer sa trame,
De se l'incorporer en se vouant son âme :
Elle était le lézard espion du serpent.
Qui devance au soleil le reptile rampant ;
Le chacal que le tigre en avant de lui lance ;
L'appât que le pécheur sur les ondes balance;
L'aspic au dard de feu, sur soi-même endormi.
Que sur les bords du Nil la main d'un ennemi
Glisse dans la corbeille et caclie sous la rose,
Pour distiller la mort à la main qui s'y pose !
Dès ses jours innocents pervertie à dessein, Lui-même avait versé ses poisons dans son sein ; Comme on élève une âme à la chaste innocence, A la perversité façonnant son enfance,
254 ^A. CHUTE D UX AXGE.
Il avait renversé par cet art infernal
Dans ce cœur tout à lui le vrai, le bien, le mal,
Donné d'une vertu le nom à chaque vice,
A la sincérité préféré l'artifice,
L'audace à la pudeur, la haine à l'amitié,
La cruauté railleuse à la tendre pitié;
Et selon que l'enfant, de poison allaitée,
De malice et de crime était plus infectée.
L'instruisant par degrés de forfait en forfait.
Il la récompensait du mal qu'elle avait fait;
Et pour horrible prix de cette horrible escrime
Il lui donnait la joie avec l'orgueil du crime!...
Mais le dernier degré de cette instruction
Était l'œuvre accompli : dissimulation.
Aussi l'âme enfantine à cet air exposée.
Suçant l'odeur du sang au lieu de la rosée.
Par l'émulation torturant ses penchants,
Couvrait d'un front naïf l'astuce des méchants.
De génie et de grâce également douée,
Belle, tendre, pensive, et pourtant enjouée.
Savante à tous ces arts dont la corruption
S'efforçait d'exalter l'obscène passion,
A donner une voix à ces langueurs de l'âme
Où sur des lits de fleurs la volupté se pâme;
A feindre avec son corps le drame impur des sens
Dont la danse module en gestes les accents;
A trouver dans les mots de si brillants symboles
Que la nature vit et sent dans les paroles ;
A composer, de sucs exprimés par ses mains,
Des philtres qui versaient des songes surhumains;
A simuler du geste ou l'amour ou la haine
Qu'écrit la passion sur la figure humaine;
A passer à son gré du rire faux aux pleurs;
A tresser ses cheveux des haleines des fleurs, A donner au contact de ses lèvres errantes L'odeur et le frisson des brises enivrantes ; A fasciner tout œil tombé dans son regard, A remuer le cœur, même au sein du vieillard !
Nemphed, qui de ces dons décorait son ouvrage,
Les faisait servir tous à son infâme usage.
Bien qu'il fit son jouet de cet être charmant,
Ce jouet dans ses mains était un instrument,
Instrument de forfaits, dont la grâce et l'enfance
Ecartaient de l'esprit jusqu'à la défiance.
C'est elle qui semait, par de rusés discours,
La discorde et l'envie, atmosphère des cours;
Qui fomentait la haine et soufflait les cabales
Pour nouer ou briser des intrigues rivales.
C'est elle qui, sous l'air d'un enfant indiscret.
Laissait comme échapper de son cœur un secret ;
Secret qui, du tyran servant l'hypocrisie,
Déroutait des rivaux la sombre jalousie,
Et, détournant leurs yeux vers quelque faux dessein,
Au véritable coup leur découvrait le sein.
C'est elle qui, du cœur épiant les ivresses,
Leur surprenait un mot fuyant sous ses caresses.
Et, comme une tisseuse au doigt sûr et subtil.
Du seul bout de la trame ourdissait tout le fil ;
Elle qui, préparant le piège où l'on trébuche,
Attirait en riant la victime à l'embûche,
Tandis que le poignard sur son front suspendu
La frappait, sans briller, d'un coup inattendu ;
Elle qui, consommant dec cruautés plus lentes.
Savait broyer la mort dans le venin des plantes.
Enivrer un amant et lui faire puiser
Sur ses lèvres de feu la mort dans un baiser !
Car, dans ce noir palais de ruse et de malice, Toute lèvre en buvant soupçonnait le calice ; Et pour verser la mort il fallait, 6 stupeur ! Qu'un calice vivant la versât dans le cœur.
Par l'orgueil, et par l'or, et par mille délices, Nemphed récompensait ces ténébreux services : Elle jouait en reine avec son sceptre d'or. Puisait, à son désir, dans le divin trésor. Détachait de son front le sacré diadème, Ou de son doigt jaloux l'anneau, signe suprême, Et dont le seul aspect, du souverain des dieux Faisait exécuter l'ordre silencieux.
Dans un palais touchant aux célestes demeures. Cent esclaves choisis lui variaient les heures : Les uns sous ses regards faisaient germer les fleurs, Pour revêtir le sol de suaves couleurs ; Les autres, de l'air même humectant les haleines, Vidant et transvasant des urnes toujours pleines. Ou des arbres trempés agitant les rameaux. Donnaient au vent le froid et la senteur des eaux; Ceux-là faisaient pleuvoir, d'arcades en arcades, Sur les gazons perlés les cheveux des cascades; Ceux-ci lui mariaient, au caprice des sens, Les saveurs du festin tout embaumé d'encens ; D'autres, pour la porter"dans ses célestes chambres. En corbeille animée assouplissaient leurs membres. De peur que sous le poids de son corps étendu Le muscle de leurs bras n'eût un pli défendu. Et que ces chars vivants où son front se renverse Ne lui fissent sentir le branle qui la berce; D'autres enfin, servant l'idole de plus près. Eunuques réservés aux mj'stères secrets.
Des parfums du matin que l'art savant distille
Sur ses membres baignés faisaient ruisseler l'huile; Lui tressaient, pour vêtir son beau corps à ses vœux, En les bordant de fleurs, des tissus de cheveux Blonds ou noirs, par le fer enlevés dès Faurore A des fronts de quinze ans qui les pleuraient encore, Comme nous enlevons, pour tisser nos habits, La toison de l'hiver aux frissons des brebis. Ces tissus d'Arachné, noués par la ceinture, Pour diviniser l'art profanaient la nature. Lakmi, s'enveloppant dans ces duvets soyeux, Ne songeait plus aux pleurs qu'ils coûtaient à des yeux, Mais, comparant leur fil, leurs couleurs, leurs haleines. Jouait avec le souffle en ces toisons humaines. Et, les entremêlant de bandelettes d'or, Sous ses doigts frissonnants les sentait vivre encor.
Sa beauté ravissante, ainsi multipliée, Au gré de la couleur tour à tour essayée. Dans le cristal des murs où flottait son portrait Et dans des yeux ravis longuement s'admirait ; Non que l'enivrement qu'elle avait d'elle-même Fût ce besoin secret de charmer ce qu'on aime, Mais ce besoin jaloux d'écraser d'un coup d'oeil Des rivales beautés la malice et l'orgueil. Elle sortait de là séduisante et rieuse ; Éblouissant d'attraits la foule curieuse. Abeille matinale à butiner son thym, Couvrant son cœur profond d'un visage enfantin. Elle errait à son gré dans ce palais des vices, Pour prendre tous les cœurs à ses vils artifices : Tantôt elle tendait l'astucieux filet De ses ruses de femme aux sens qu'elle troublait, Dans les cœurs alléchés semait les espérances, Affectait des penchants, montrait des préférences.
Donnait aux doux regards de ses yeux caressants Ces songes avant-goût de l'ivresse des sens ; Tantôt s'insinuant, volontaire et folâtre, Dans les groupes charmés d'une cour idolâtre, Par la danse ou le son du luth mélodieux Elle enchantait l'oreille et captivait les yeux. Ame parmi ces corps, sa vive intelligence Dominait les instincts de cette vile engeance ; Le sourire hébété l'applaudissait toujours. Tantôt s'interrompant par quelques fous discours, Comme un enfant distrait qu'un vol de mouche entraine, Déposant, pour jouer, la majesté de reine, Aux regards étonnés des femmes, des géants. Elle allait se mêler aux plaisirs des enfants. Se laissait défier à leur lutte, à leurs courses. Jouait avec le sable ou l'écume des sources, Trempait comme eux ses pieds, et de ses vêtements Semait sur les gazons l'or et les diamants; Comme si de ces jeux la présence et l'image L'arrachaient à son rang et lui rendaient son âge! Aussi toutes les voix partout la demandaient; Tous les fronts à ses yeux, sombres, se déridaient. Sous la fausse couleur dont il gardait l'empreinte Le sien à force d'art écartait toute crainte. On oubliait auprès de cet être charmant Que l'ombre de Nemphed la couvrait constamment ; On se laissait séduire à sa première vue : Ainsi, lorsque la foudre éclate dans la nue, Incendiant la mer de la flamme des cieux, D'enfants assis au bord un groupe insoucieux, Pour voir ce feu du ciel, se penche du rivage. Et joue avec l'éclair, qui n'est que son image !
DIXIÈME VISIOX. 259
A ces banquets des dieux, aux pieds du maître assise.
Comme un oiseau privé, seule elle était admise,
Et Nemphed, du pouvoir pour oublier le poids.
Roulait de ses cheveux les ondes dans ses doigts.
Des autres confidents l'astucieuse troupe
S'écartait par respect du redoutable groupe,
Et, dieux inférieurs, sur les degrés du ciel
S'asseyaient à des rangs séparés. — Asrafiel,
Le plus grand, le plus beau de ces Titans célestes.
Les dominait du front, du regard et des gestes;
On voyait que la terre avait, en le form.aut.
De la matière en lui prodigué l'élément,
Et du feu des volcans que le tonnerre allume,
En secouant sa torche, animé cette écume.
La voûte de granit sentait sa pesanteur,
Sa taille des piliers égalait la hauteur ;
Comme les nœuds du bois qui font renfler l'écorce,
Ses muscles au repos articulaient sa force.
Et sur sa nuque, égale aux nuques de taureau,
Au moindre pli du tronc palpitaient sous sa peau.
Ses bras nerveux, noués à l'épaule robuste,
Sur ses flancs onduleux pendaient le long du buste;
Ses larges pieds posaient au sol comme du plomb;
Et ses membres gardant l'équilibre et l'aplomb.
Même quand sous son poids penchait son tronc de marbre
Rassuraient le regard et ressemblaient à l'arbre
Qui, dans le toc profond sous terre enraciné,
Balance aux vents ses bras sur son tronc incliné.
La foule des géants frissonnait à sa vue; Sa main était l'étau, son poignet la massue ; Le peuple, à qui la force imprime le respect. Le craignait, l'admirait, s'ouvrait à son aspect, Et ne comprenait pas comment ce corps superbe
260 LA CHUTE d'un' AXGI:.
Sous les pieds de Nemphed se courbait comme une herbe,
Servait sa perfidie et son ambition.
Ni comment le serpent enchainait le lion.
Mais cette force était son âme tout entière ;
Ses passions étaient celles de la matière :
Un seul doigt remuait ces immenses ressorts;
Le seul feu des plaisirs couvait dans ce beau corps ;
L'inextinguible soif des voluptés obscènes
Allumait ses regards et desséchait ses veines ;
Et Nemphed s'assurait de sa complicité
En jetant la pâture à sa lubricité;
Il apaisait son sang en nourrissant son vice,
Comme on gorge le tigre afin qu'il s'assouvisse.
De cette insatiable et vile passion
Ses traits désordonnés portaient l'impression :
Son front sans profondeur et fuN'ant en arrière
N'ombrageait qu'à demi sa saillante paupière;
Le globe de ses yeux, d'un azur pâle et clair.
Dont la lourde paupière amortissait l'éclair,
Bien que vaste et sortant comme à fleur du visage,
Semblait toujours trempé d'un humide nuage,
Et, regardant à vide à travers ce brouillard.
En lui-même jamais ne rentrait son regard.
Dans ses canaux renflés sa sonore narine
Aspirait à grands flots le vent dans sa poitrine;
Sa joue, où de la flamme ondo\-ait 1;^ couleur.
Trahissait de son sang la brutale chaleur;
Sur les rebords pourprés de ses lèvres massives
On voyait respirer les images lascives;
Et sur son sein le poil épais et chevelu •
Flottait comme la soie aux flancs du bouc velu.
L'amour seul enflammait sa brutale énergie.
Et l'empire pour lui n'eût été que l'orgie.
Il regardait Lakmi jouant dans les genoux
Du souverain des dieux, avec un œil jaloux,
Et son âme, en dedans savourant ses caresses,
Se noyait dans ses yeux, s'enchaînait dans ses tresses.
A coté d'Asrafiel, mais moins fort et moins grand, Le féroce Sabher s'asseyait à son rang; Sablier, de tous ces dieux sous qui tremblait la terre. De sang le plus gorgé, sans qu'il s'en désaltère ! Bourreau, sa main tuait, mais ne combattait pas; Ses pères les géants l'appelaient le Trépas. Cœur de lièvre au combat, cœur de tigre au carnage, Sa cruauté sans borne était son seul courage. Nemphed en avait fait son glaive et sa terreur. Et l'on avait pour lui le respect de l'horreur. Des voluptés du meurtre il faisait ses délices, Toute sa joie était d'inventer des supplices. Pour savourer le coup prolongeant le tourment. Il ne donnait la mort qu'avec raffinement; 11 suçait la douleur dans les fibres humaines. Goutte à goutte de sang il épuisait les veines, Membre à membre il semait le mourant en lambeaux. Brûlait à petit feu la victime aux flambeaux. Déchirait la peau vive en saignantes lanières, Des crânes décharnés arrachait des crinières ; Et, suspendant ainsi le squelette vivant Aux créneaux d'une tour balancé par le vent, Jusqu'à ce que la peau du crâne détachée, Du front qu'elle soutient fil à fil arrachée, Abandonnant le corps, se rompît sous le poids, Il le laissait tomber et mourir mille fois !
Cette panthère humaine en présentait les formes: Ses gigantesques bras étaient longs et difformes ;
Ses membres disloqués, mal attachés au corps, S'emmanchaient pesamment à son buste distors; Son cou grêle rentrait dans ses épaules hautes ; Ses flancs, vides de cœur, s'enfonçaient sous ses côtes; Son front, petit et bas, dégarni de cheveux. Remuait agité d'un tremblement nerveux.
Sur son œil faux et gris sa paupière ridée. Comme par la clarté du jour intimidée.
Se fermant, se rouvrant, sans repos palpitait. Un sourire indécis sur sa bouche flottait. Et laissait éclater entre ses lèvres pales Des dents que séparaient de larges intervalles. Et qui, faisant le bruit d'une bouche qui mord, Semblaient bro^'cr des os comme un tigre qui dort. Le cou tendu, l'œil fixe, et l'oreille dressée, Dans les yeux de Xemphed il plongeait sa pensée. Cherchant à pressentir, comme un chien de boucher, Quel sang lui jetterait sou vil maitre à lécher.
Serendyb, après lui, géant pensif et sombre. Qu'une large colonne effaçait sous son ombre. Écartant de la foule un dédaigneux coup d'œil, Semblait s'envelopper d'un égoïste orgueil. Par le pli du dédain sa lèvre rebroussée Donnait l'air de l'insulte à sa forte pensée. Son œil profond rêvait sous son épais sourcil ; Les soucis allongeaient et creusaient son profil ; La morne indifférence éclatait dans ses poses; Son regard descendait de haut sur toutes choses. Comme le pied superbe et qui ne daigne pas Choisir dans la poussière où s'impriment ses pas. Le mépris des humains était son ame entière; Ils n'étaient à ses yeux qu'une vile matière Qu'il fallait façonner à son ambition.
Plier, briser, pétrir sous son oppression, Sans prêter plus d'oreille au cri qu'on leur arrache Qii'on n'en prête au bois sec qui gémit sous la hache. Ou qu'en foulant l'argile un stupide potier N'en prête au vil limon pétri dans son mortier!
Sans avoir de ce peuple amour, terreur ou haine,
C'est sa main qui forgeait et qui rivait sa chaiue.
Il était l'inventeur des profanations
Dent ces Titans scellaient leurs dominations;
C'est lui qui, soutenant leurs lois de son génie,
Avait en art savant écrit la tj'rannie,
Et, sous le joug affreux qu'il appesantissait.
Courbait le front du peuple et l'assujettissait.
Ségor, Azem, Jéhu, géants aux fronts sinistres, De cette infâme cour courtisans ou ministres, Et chefs inférieurs de sourdes factions, Complétaient ce festin d'abominations.
D'un vice ou d'un forfait leur horrible visage Dans la laideur des traits répercutait l'image ; Car dans la race impie, où le crime était grand. Sur la scélératesse on mesurait le rang!...
Du nocturne banquet la gigantesque salle Élevait sur leurs fronts sa voûte colossale ; Les marbres, découpés en rameaux gracieux, Semblaient y soutenir les étoiles des cieux. Et la lune, y glissant comme sur un feuillage. Dans des bassins tremblants y doublait son image. A ce grand dôme à jour sous le bleu firmament, A ces eaux qui jouaient dans le marbre écumant, A ces murs entr'ouverts aux brises comme aux ondes. Aux fûts aériens de ces colonnes rondes.
264 LA CHUTE d'uX AN'GE.
Où le vent, circulant comme sous les forêts,
Apportait des jardins le parfum et le frais,
On sentait que ces murs, ces palais du mystère,
D'un inutile poids écrasaient cette terre;
Que leurs arches de pierre et leurs cintres béants
N'étaient dans ces climats qu'un luxe de géants,
Et que par cette vaine et massive structure
Ils avaient par orgueil défié la nature!
Cent colonnes portaient le long entablement;
Mais quand on contemplait l'étrange ameublement.
Quand on portait les yeux, du cintre jusqu'aux dalles.
Sur le luxe effréné de ces murs de scandales,
L'àme humaine fuyait sous le dernier affront,
Et les cheveux, d'horreur, se dressaient sur le front ! . . .
Par des êtres vivants l'impie architecture,
Pour enivrer les yeux, remplaçait la sculpture.
D'une colonne à l'autre, en ornements humains.
Des enfants suspendus se tenant par les mains,
Et de plis gracieux arquant leurs membres souples.
En guirlandes de corps enlaçaient leurs beaux couples;
Au lieu de chapiteaux, d'autres enfants groupés
Semblaient porter le ciel sur leurs dos attroupés,
Et, sous la rude acanthe accroupis dans leurs niches,
Cariatide en chair, ils bordaient les corniches.
Sur la frise mouvante en foule circulait
Un long groupe que l'art mêlait et démêlait :
Eemmes, enfants, guerriers, combats, amours obscènes,'
Changeaient leur attitude et variaient leurs scènes.
D'un long fleuve de vie intarissable cours
Disparaissant sans cesse et renaissant toujours.
Muets comme le marbre, ils glissaient comme l'ombre
Leur ondulation multipliait leur nombre ;
Rapetisses à l'œil par leur éloignement,
A peine voyait-on leur léger mouvement.
Ou eût dit, à les voir animer cette frise, Entre l'être et la mort la matière indécise, Sous l'art surnaturel d'un magique pouvoir. Avant de vivre encor forcée à se mouvoir.
Autour du fût poli des colonnes de marbre,
Comme le lierre en fleur autour du corps d'un arbre,
Q.ai s'enlace et serpente, et de noeuds festonnés
Cache la rude écorce aux regards étonnés,
Des spirales en chair, de jeunes formes nues
S'élevaient de la base et montaient jusqu'aux nues.
Leurs bras de la colonne embrassaient tout le tronc.
L'une plaçait ses pieds où l'autre avait le front:
Leurs membres suspendus, leurs mains entrelacées.
Par l'effort sur le dos leurs têtes renversées,
Sur le granit poli leurs muscles se tordant,
De leurs beaux fronts en pleurs leurs longs cheveux pendant,
Ce gracieux chaos de corps et de visages,
Ce ravissant amas de formes de tous âges,
Qui de chaque colonne enlaçant le pourtour.
Et de chair palpitante en brodant le contour,
Trompaient l'œil ébloui par l'infâme artifice.
Et faisaient ressembler le magique édifice
Au temple de la vie, où tous les blocs mouvants
Seraient bâtis de chair avec des murs vivants!...
Pour mieux idolâtrer tous les sens assouvis, A des fronts de seize ans de longs cheveux ravis. Comme au cygne habillé de ses plumes nouvelles Pour amollir sa couche on moissonne les ailes, Et tressés chauds encore en doux tissus soj-eux, S'étendaient en tapis sous les membres des dieux 1 Duvet voluptueux, toisons de jeunes filles Que d'odorantes fleurs on brodait aux aiguilles,
Et qui gardaient encor dans l'odeur et les plis L'empreinte et le contour de beaux cous assouplis. Sur ces tendres toisons couchant leurs membres rudes, Ils étaient accoudés eu molles attitudes. Pour soutenir leur dos ou butter leurs genoux, Ni sièges, ni carreaux, ni lits, ni coussins mous N'avaient été jugés dignes de leur mollesse. Et du seul corps humain la vivante souplesse Pouvait, en se pliant à leurs moindres efforts, Prêter sa complaisance aux mouvements du corps. Des esclaves formés à cet usage indigne, Et changeant d'attitude au geste, au moindre signe. Hommes, femmes, couches sur la natte autour d'eux, Otfraient leur blanche épaule à leurs membres hideux. Dans ces coussins de chair ils enfonçaient sans crainte Leurs coudes, dont un corps meurtri gardait l'empreinte ; Sous le poids colossal de son maitre étouffant. Leur flanc lourd sous sa masse écrasait un enfant. Leurs pieds chauds reposaient entre des mains d'ivoire ; Et de fraîches beautés aux épaules de moire, Sous leurs nuques de fer glissant leur beau cou rond, Supportaient ces Titans qui renversaient leur front. De ces monstres humains les insolents caprices Pliaient ainsi la vie à leurs plus vils ser\-ices. Au lieu de bois et d'or sous leurs brutales mains. Ils sentaient leur pouvoir dans ces meubles humains ; Et la douce chaleur de la peau sous leur membre, Plus suave au contact que l'ivoire ou que l'ambre. Communiquant au corps sa tiède impression, Leur donnait un plaisir à chaque inflexion.
Pour supporter le poids de cent mets délectables. Ils n'avaient devant eux ni lourds trépieds ni tables ; C'était pour leur orgueil un avilissement
due d'étendre leurs bras vers le nectar fumant ; D'esclaves à genoux un admirable groupe Sur leurs bras élevés leur présentant la coupe, Avec leurs doigts de neige en corbeilles tressés Imitaient devant eux des trépieds tout dressés, Essuyaient sur le marbre, avec leur chevelure. Du banquet ruisselant la lie ou la souillure. Et, suivant attentifs les mouvements du corps, Au niveau de leur lèvre élevaient ces supports. Car ces monstres d'orgueil, enivrés d'esclavage. De leurs membres sacrés ne faisaient nul usage, Craignaient en s'en servant de les prostituer, Et ne levaient jamais leurs bras que pour tuer !
Pour leurs goûts dépravés profanant la nature.
L'art changeait en forfaits jusqu'à leur nourriture ;
Demandant un délice à tous les éléments,
Ils écumaient le sel de tous les aliments.
Pour charmer leurs festins, tuant par hécatombes,
La moelle des agneaux, la langue des colombes,
Tout ce qui broute, ou nage, ou vole sous le ciel,
A pour le vil palais de plus substantiel.
Composait l'aliment de ces banquets célestes,
Et le peuple affamé se jetait sur les restes;
Et la sève ravie aux rameaux mutilés,
Et des baumes en fleur les parfums distillés.
Et les feux du soleil, dont les liquides flammes
Des veines du pavot coulent dans les dictâmes.
Mêlés dans leur breuvage aux larmes de l'encens.
D'une ivresse éternelle incendiaient leurs sens.
Disputant ce service aux plus belles esclaves. Et goûtant avant lui les mets les plus suaves, Lakmi servait Nemphed, à ces festins sacrés.
De secrets aliments dans l'ombre préparés.
Le vieillard soupçonneux ne recevait que d'elle
Le breuvage effleuré par sa lèvre fidèle;
Sur la fin du banquet, quand les sens alo^^rdis
D'ivresse et d'aliments paraissaient engourdis.
Que les regards distraits et la lèvre rougie
Semblaient préparer l'âme au comble de l'orgie,
Digne délassement de leurs affreux loisirs.
Un spectacle effréné variait leurs plaisirs.
Ce n'était pas ce jeu, cette feinte torture
Dont l'art sur le théâtre imite la nature.
Où le rire et les pleurs, le sang et le poignard.
Font frissonner la foule en trompant le regard.
Des scènes de la \ie ingénieux emblème :
Leur spectacle, c'était la nature elle-même,
La nature surprise en ses impressions.
Avec ses cris réels, son sang, ses passions.
Ses plus intimes voix sous le coup éclatantes,
Et ses fibres à nu devant eux palpitantes!
Le peuple fournissait le drame et les acteurs.
Préparant la surprise aux divins spectateurs,
Un de ces vils t\Tans, ourdissant cette trame.
Fatiguait sa pensée à composer le drame.
Et, choisissant pour scène un meurtre intéressant.
Le leur faisait jouer sous les yeux jusqu'au sang.
Pour que l'illusion fût le plaisir suprême,
D fallait que l'acteur en fût dupe lui-même.
Et, victime ignorant l'artifice odieux.
Jouât, sans le savoir, son sang devant les dieux.
Ce jour-là, de ces jeux le prévoyant ministre En avait surpassé l'invention sinistre : C'étaient d'affreux combats de l'homme et des lions. Des corbeilles d'aspics, des cuves de scorpions.
Où l'on faisait plonger parmi l'horreur du rire Un bras d'homme trompé, crispé par son mart\Te, Pour entendre éclater le cri de sa douleur, Et de son front mourant savourer la pâleur; Des corps vivants jetés dans un brûlant c\'lindre. Pour entendre la chair crépiter et se plaindre ; Des blocs de lourd granit qu'on leur faisait rouler Sur des ponts de roseaux tout près de s'écrouler. Afin qu'à chaque pas, sur ces voûtes tremblantes, La terreur de leurs pieds fit contracter les plantes; Des fours que pour eux-mêmes on leur faisait chauffer. Et des pavés tranchants armés de dents de fer, Que, pour fuir une mort plus horrible et plus sûre, On leur faisait franchir tout hachés de blessure, Entre d'affreux trépas d'affreuses options, Et le rire insultant leurs hésitations !
Mais pour mêler aussi, dans ces scènes infâmes, Aux tortures du corps la torture des âm.es. Des plaisirs du forfait l'ordonnateur brutal Les avait combinés dans son drame infernal.
Il avait découvert, dans ce peuple serv'ile
Qjue le sceptre des dieux écrasait dans la ville.
Un couple jeune et beau de fortunés amants;
Un enfant de six mois, fruit de ces cœurs aimants,'
Délices de tous deux, extase de la mère,
Complétait, en l'ornant, ce bonheur éphémère.
De l'asile où leurs jours de joie étaient cachés.
Des bourreaux, le matin, les avaient arrachés :
Conduits séparément dans l'enceinte céleste,
Ils tremblaient l'un pour l'autre ; ils ignoraient le reste ;
La terreur et le doute écrasaient leur raison.
La scène était la cour d'une sombre prison,
Où les géants, du sein de leurs doux lits de roses, Pouvaient sans être vus contempler toutes choses, Où du drame réel les funèbres acteurs Agissaient sans soupçon de l'œil des spectateurs.
Ichmé, c'était le nom de la jeune captive,
Sur un banc, dans un angle, était toute pensive;
Ses yeux, rouges de pleurs, regardaient tour à tour
Son enfant qui dormait et les murs de la tour.
Et le pan bleu du ciel où la touchante femme
Avec ses gros soupirs semblait lancer son âme.
Tâtonnant les murs froids dans une demi-nuit,
Elle tendait l'oreille au moindre petit bruit.
Tout à coup des pas sourds lui font lever la tête,
Quelqu'un monte à la tour et parait sur le faite ;
Il incline son corps sur l'abime profond.
Et son regard errant semble chercher au fond.
Un cri part à la fois du sommet, de la base;
Ichmé lève ses mains dans une folle extase;
C'est Isnel, son amant, qui du haut de la tour
Lui tend ses bras ouverts et la nomme à son tour !
a Ichmé, murmurait-il avec sa voix qui tremble,
Est-ce vous que je vois? duoi ! tous les trois ensemble!
Oh ! quelle nuit pourrait m'empêcher de te voir i
Mais es-tu seule au fond de cet abinie noir?
Nulle oreille des murs ne peut-elle m'cntendre,
Xul œil nous découvrir, nul piège nous surprendre?
— Oh ! parle ! répondait la captive à l'époux,
La distance et la nuit sont seules entre nous.
Mon cœur abandonné s'élance â ta parole ;
Je te tends sur mes bras l'enfant, ta chère idole :
Car sur mon sein tari, qui bat à ton accent.
Il a souri de joie en le reconnaissant.
De mon cachot obscur par une porte ouverte
J'ai traîné mes pieds nus dans cette cour déserte, Pour faire respirer à notre pauvre enfant L'air qui tombe des nuits ici moins étouffant. Nul pas n'y retentit et nulle voix humaine ; Mon oreille n'entend rien que la rude haleine Des lions enchaînés dans ces antres obscurs, Dont les rugissements font frissonner les murs ! — O moelle de mes os, quel tourment! quelle joie ! Sans pouvoir vous toucher, faut-il que je vous voie? Oh ! comme l'hirondelle au sommet de ma tour, Que ne peux-tu monter au nid de notre amour? Si cette nuit n'est pas un songe, une chimère. J'irai ravir aux dieux les petits et la mère ! Jusqu'à ces noirs créneaux où me cache la nuit. De mon cachot ouvert des degrés m'ont conduit; J'en parcours librement la haute plate-forme ; Au pied des murs déserts il semble que tout dorme ! La tour sort de rempart à la cité des dieux; Le fleuve coule en bas, et brille sous mes yeux; Des lierres où le pied glissant peut se suspendre Jusqu'aux bords du courant nous laisseraient descendre, Et je vous porterais au delà de ses eaux, Dans l'antre où le lion cache ses lionceaux !
Mais que vois-je ! en ces lieux, par les dieux oubl.ce Une corde de jonc en serpent repliée Semble nouée exprès aux créneaux de la tour Pour tromper leur vengeance et pour sauver l'amour. Ichmé! ne tremble pas! » — Il dit et la déroule, Le long des murs polis rapidement s'y coule, Et, des astres du ciel seulement aperçu^ Entre des bras tremblants à terre il est reçu. Oh ! qui peindrait à l'œil ces deux têtes pressées, Ces palpitantes mains autour du cou tressées,
272 LA CHUTE D U X AXGE.
Ces lèvres se quittant pour se serrer plus fort,
Ces membres fléchissant sous le poids du transport.
Ces silences coupes de paroles rapides.
Et ces mains dans les mains, et ces regards avides,
Assauts multipliés des mille sentiments
Que peignaient aux regards les gestes des amants !
Ils auraient fendu l'arbre et fait pleurer la pierre.
Mais les dieux! rien d'humain ne mouillait leur paupière,
« Arrachons-nous, dit l'homme, à ces embrassements;
La lune court au ciel, profitons des moments :
Sur la tour, où bientôt va poindre la lumière.
Laisse-moi dans mes bras t'emporter la première.
— Sauve d'abord l'enfant, dit la mère, et reviens,
De ses bras délie, me prendre dans les tiens ! »
Le jeune homme, à ces mots,dans uns horrible transe,
Prend son fils sous l'aisselle, à la corde s'élance,
La presse des deux mains en renversant le front,
Y colle ses pieds joints comme un pasteur au tronc,
Et, sous le double poids dont cette échelle vibre,
En ménage avec soin l'ondoyant équilibre.
Ichmé les suit de l'œil et les soutient du cœur ;
Sa voix du jeune époux anime la vigueur.
Il atteignait déjà le tiers de la muraille;
Soudain de pas humains le haut des tours tressaille :
L'ombre de corps géants s'y trace sur les cieux ;
La corde qui soutient le fardeau précieux,
Et dont le bout flottant traine encor sur la terre,
Échappe, en remontant, à la main qui la serre.
Et, recevant d'en haut une vibration,
Décrit, en s'élevant, une ondulation.
O terreur!... au-dessous du créneau qui déborde,
Une invisible force a replié la corde;
Là, son fils dans ses bras, le jeune homme éperdu
Se balance à cent pieds sur la mort suspendu. La main surnaturelle en qui tremble le câble Imprime aux corps flottants un branle épouvantable; Les oscillations se doublent par le poids, On dirait qu'elle veut les briser aux parois. Comme une main terrible au branle de la fronde Fait siffler l'air vibrant sous le caillou qui gronde, L'élan du mur au mur les porte en bondissant; Isnel à chaque coup les tache de son sang; De peur que son enfant ne se brise aux murailles, Son corps est un rempart,ses doigts sont des tenailles, Tous ses membres crispés se ramassent en bloc ; Il présente son front pour lui parer le choc, Prolonge sans espoir l'épouvantable lutte. Et tombe mille fois pour disputer sa chute.
La mère cependant, levant vers eux les bras, Les pieds cloués d'horreur, les regarde d'en bas ; Chaque fois que le câble éprouve une secousse. Les murs tremblent d'horreur sous le cri qu'elle pousse; Elle suit, en courant, et du geste et des yeux, La courbe que décrit son amour dans les cieux, Croyant, à chaque bond, que des doigts de son père Le corps de son enfant va s'écraser à terre. Mais comme un fil tendu par la balle de plomb, Le câble lentement a repris son aplomb. Et le groupe, affermi sur le frêle pendule. Entre la double mort le long des murs ondule. On n'entend que le vent au sommet de la tour. Mais les pas des bourreaux résonnent dans la cour, Et pendant que l'époux, par un effort sublime, Son enfant dans les bras, le dispute à l'abîme, Martyrisant Ichmé d'attentats odieux.
Ces monstres effrénés la souillent sous ses yeux.
Toutes les passions de la figure humaine, Terreur, amour, pitié, rage, torture, haine, Sur les traits contractés du père et de l'amant Se peignent à la fois dans ce triple tourment. Vingt fois ses doigts, crispés par l'horreur du supplice, Sont prêts à s'entr'ouvrir sur la corde qui glisse; Vingt fois, pour écraser le vil profanateur, Il brandit son enfant sur eux comme un lutteur; Mais chaque fois sa main, que la tendresse arrête. Se refuse à lancer ce ceste sur leur tête. Surmontant son horreur par un effort nouveau, De la tour solitaire il atteint le niveau. Et, pour soustraire au moins son petit au carnage, Il traverse le fleuve et repasse à la nage.
Ichmé, que la douleur prive de sentiment, Semble à ses souvenirs renaître lentement. Pour presser son enfant sur sa mamelle aride, Son bras cherche à tâtons et se referme à vide. L'affreuse vérité la réveille en sursaut. Son corps sur son séant se redresse d'un saut, Sa poignante pensée en éclairs s'accumule; Autour des sombres murs, penchée, elle circule. Les deux mains en avant et n'osant les ouvrir, Comme quelqu'un qui cherche et craint de découvrir! . .. Aux soupiraux des cours elle colle l'oreille. Où le fer enlacé se noue en forte treille: Repaires souterrains, loges où les lions Font vibrer en dormant leurs respirations. L'œil ne peut pénétrer dans leur nuit sépulcrale, Mais on sent leur haleine, et l'on entend leur râle. Son cœur de mère, ô ciel! croit avoir entendu Dans ces cachots de mort un pas sourd descendu :
Ce n'est pas un vain rêve, il approche, il redouble; De lourds gonds ont gémi, son oreille se trouble. Avec l'œil de son âme elle croit voir au fond : Une confuse voix sort du gouffre profond. Aux naseaux des lions qui mugissaient de joie. Ces pas des pour^^oyeurs font pressentir leur proie; Leur souffle impétueux frémit dans les barreaux: « Isnel, l'enfant ou toi! répètent les bourreaux. Nos bêtes de ta chair veulent leur nourriture ; Jettes-y ton enfant ou deviens leur pâture!... » O comble de l'horreur ! Isnel semble hésiter, Les bourreaux aux lions vont le précipiter. Mais quelque chose tombe au fond du noir repaire : Doute atroce ! est-ce, ô nuit , ou le fils ou le père ? Les lions couvrent tout de leur rugissement; Puis d'un enfant tombé l'affreux vagissement. Et le bruit de ses os que leur mâchoire broie, A l'oreille de mère ont révélé leurpreie... Le sein contre la pierre elle tombe d'horreur. Ses membres convulsifs palpitent de terreur ; Au cliquetis des os que les lionceaux mordent, Ses bras désespérés sur sa tête se tordent ; Elle brise ses dents sur les barreaux de fer, Et le cri de son cœur attendrirait l'enfer.
Cependant, descendu de la flottante échelle, Isnel, pour l'emporter, reparait devant elle : Croj-ant voir de son fils le barbare assassin. Son cœur, à cet aspect, se soulève en son sein. Son pied, comme un serpent, recule; elle s'écrie : « Monstre, as-tu pu donner notre âme pour ta vie r Un père aux lionceaux a pu jeter son fils 1 Et tu viens te montrer à la mère ! et tu vis ! Non! tu ne vivras pas du pur sang de mes veines. »
276 LA CHUTE d'uX AN'GE,
Elle dit ; et, levant un lourd faisceau de chaînes Sur la tête d'Isnel à sa voix interdit, D'un seul geste mortel le tue et le maudit! Puis tournant contre soi cette main forcenée. D'un tranchant de ces fers dont elle est enchaînée Elle s'ouvre la veine, et son corps pâlissant S'affaisse en répandant le ruisseau de son sang; Son beau front lentement tombe et se décolore. Elle respire à peine, elle s'indigne encore.
Tout à coup des flambeaux apportés dans la cour
Sur la scène de mort jettent un affreux jour ;
Des tortures du cœur le féroce génie
D'un dernier désespoir veut railler l'agonie !
De l'erreur de la mère un bourreau triomphant
Plein de vie à ses bras rapporte son enfant,
Son enfant altéré qui l'embrasse et qui crie,
Et presse vainement sa mamelle tarie.
Des reproches mêlés d'affreux ricanement
Comblent son désespoir par son étonnement.
« C'était un jeu, vois-tu, jeune fille insensée!
D'immoler ton amant pourquoi t'es-tu pressée?
Du repas des lions il était innocent.
Quel lait aura ton fils? tiens, nourris-le de sang!»
Les monstres, à ces mots, poussent un affreux rire :
D'une convulsion du cœur la mère expire,
Et les bourreaux, traînant le vivant et les morts
Vers l'antre des lions, leur jettent les trois corps!...
<co
i\ CHAQUE acte infernal de ce lugubre drame, Le visage des dieux montrait leur joie infâme. On lisait sur leurs fronts, moites de cruauté. Que la douleur humaine était leur volupté, Et plus ce jeu féroce outrageait la nature, Plus l'applaudissement égalait la torture. Des battements de mains la salle s'ébranlait. Du féroce Nemphed le front seul se voilait. Seul distrait, et la main sur sa tête baissée, Il roulait dans son front quelque lourde pensée; Son empire glissant lui pesait dans la main. Et son règne d'un jour penchait sans lendemain.
a Monté, se disait-il pendant l'horrible fête, Monté de ruse en ruse à ce sublime faîte, En équilibre ainsi mon pied s'y tiendra-t-il ? A de telles hauteurs tout vent est un péril. Sous l'adoration tout œil cache l'envie. Toute pensée aspire et dévore ma vie.
J'ai calmé jusqu'ici ce flot d'ambition
En jetant une proie à chaque passion :
Dans la mer de délice cù ma ruse les vautre,
J'ai, pour les amortir, opposé l'un à l'autre ;
Et comme d'une voûte en butant les parois
L'architecte soutient, par le seul contre-poids,
Ces grands blocs menaçants suspendus sur le vide,
Je marche en frémissant sous la voûte perfide
De haines, de complots et de rivalité.
Que soutient un moment ma seule habileté.
Mais dont un seul regard, un seul mot, un seul geste.
Détachant une pierre, entraînerait le reste,
Et sous mon édifice écraserait mon front.
Je les dominerai tant qu'ils se haïront.
Tant que, tenus par moi dans cette ardente lutte,
Ils craindront, moi tombant, de tomber de ma chute;
Qu'ils croiront de mon règne avoir chacun leur part ;
Que leurs ambitions me feront un rempart;
Et que, pour m'assurer leurs bras et leurs services.
J'aurai plus d'aliments qu'eux-mêmes n'ont de vices !
« En endormant ainsi leurs désirs assouvis, J'achète d'un forfait chaque heure que je vis. Mais leur instinct de sang, leur soif de tyrannie, A la fin, je l'avoue, épuise mon génie: Ils ont plus de désirs que le cœur de forfait. S'ils s'éveillent un jour d'ivresse, c'en est fait ! S'ils cessent d'espérer leur monstrueux salaire, Leurs mains renverseront la coupe avec colère. Et d'un pied insensé fouleront ses débris. Déjà de leur repos ils marchandent le prix ; Déjà sous le respect masquant leur insolence , De sourdes factions trament dans leur silence. Descoupsd'œiljdes sourcils, d'obscurs chuchotements. D'un pouvoir qui s'ébranle intimes craquements.
M'indiquent qu'il est temps, sous cette onde dormante, De remuer du doigt la vase qui fermente, Si je ne veux laisser le miasme mortel S'échapper pour ma perte et gronder sur l'autel !
« Asratiel, lui surtout, m'inquiète et m'ombrage!
Je ne sais quel dégoût obscurcit son visage ;
On dirait qu'assouvi de molles voluptés,
Par des désirs plus hauts ses sens sont irrités.
Et que du rang suprême, où ma faveur l'excite,
L'audacieux espoir enfin le sollicite.
Point de retard ! Il faut dompter sous mon talon
Par de poignants désirs ce superbe étalon.
Ou, pour donner le change à ses trames rivales.
Lui faire aspirer l'air de ses viles cavales.
Les dieux inférieurs tremblent tous devant lui :
Il serait mon vainqueur s'il n'était mon appui.
Contre ses attentats son vice me protège ;
Son imbécillité le prend vite à tout piège.
Pourvu que la beauté l'y fasse trébucher;
Par un nouvel appât tâchons de l'allécher :
Offrons un plus beau prix à ses ardeurs obscènes.
Jetons pour l'enflammer ce charbon dans ses veines ;
Il ne tentera rien tant qu'il espérera.
De ce poison des sens tant qu'il s'enivrera,
De ce vil débauché l'ardente léthargie
Occupera plus bas sa brutale énergie;
Et, captif enchaîné dans d'ignobles liens,
Deux faibles bras de chair m'assureront des siens !
Vil marchepied du trône, ou sa mollesse aspire,
Que ce chien rouge un os, il oublie un empire!... >:
28o LA CHUTE d'uX AXGE.
Ainsi de sa grandeur Nemphed cuvait le fiel.
Puis d'un regard oblique effleurant Asrafiel,
Et feignant l'abandon d'une demi-pensée
Dans l'oreille d'amis négligemment versée :
« Soutiens de mon pouvoir, dit-il à haute voix,
Esclaves d'un seul maître, oui, mais esclaves rois.
Et dont chacun, formé de la chair dont nous sommes,
Marche au-dessous de moi sur la tête des hommes!
J'ai noyé dans le sang du traître Adonaï
De la sédition le rêve évanoui ;
Le peuple, qu'agitait la voix de son prophète,
Va ramper quelque temps comme un serpent sans tête
Qui fait frémir encor la poudre du sillon,
Mais qui remue en vain et n'a plus d'aiguillon.
Le cœur de tout ce peuple était dans sa poitrine;
Son venin dans leur sang meurt avec sa doctrine.
Nous allons de leur sein, du coup déconcerté,
Extirper et jeter au vent la liberté.
Et d'une égalité criminelle, insensée.
Jusqu'en son germe impie étouffer la pensée !
Mais ce germe infernal, ce vil poison du cœur,
Du pied qui l'écrasa renaît toujours vainqueur.
Pour l'arracher du sol nos tortures sont vaines;
On dirait que le sang le roule dans les veines.
Il n'est à ce venin qu'un seul contre-poison :
C'est l'abrutissement de l'humaine raison;
C'est l'cblouissement de ces races esclaves
Qui leur fait à genoux adorer leurs entraves :
Pour être plus grands qu'eux, tenons-les à genoux !
Ne les laissons jamais se mesurer à nous;
Dépassons-les du front comme de nos idées;
Qjue nos membres divins, mesurés par coudées,
Leur impriment toujours le respect par les yeux!
Ilsserontmoinsqu'unhommeen nous croyantdes dieux.
Notre premier prestige est la beauté divine. Mais depuis quelque temps cette force décline ; De la nature en nous je ne sais quel affront Presque au niveau des leurs abaisse notre front; La force des géants décroît avec leur nombre, Des Titans d'autrefois nous ne sommes qu'une ombre ; La majesté du ciel pâlit dans notre aspect. Et l'œil déçu commence à douter du respect. Les empoisonnements, les meurtres et la guerre, Ont éclairci les rangs des maitres de la terre, Tandis que de sa fange un peuple plus nombreux Ose pour les compter lever les )-eus sur eux, Et, du temple énervé que notre bras décime, Avec étonnement voit décroitre la cime.
Tremblons qu'en contemplant sa dégradation, Il n'en tente plus tard la profanation, Que notre abaissement ne lui soit une amorce, Et qu'à notre faiblesse il ne sente sa force. Si ce jour se levait jamais, malheur à nous ! La poudre de nos pieds nous engloutirait tous. Et de la liberté l'audacieux génie Ferait sur les tyrans crouler la tj-rannie !...
« Mais la fatalité, ce seul dieu du plus fort.
Et surtout mon génie, écarteront ce sort.
Nous tresserons en joug l'audace et le prestige ;
Nous ferons à propos éclater le prodige;
Nous les éblouirons pour mieux les asservir.
La nature a changé ses lois pour nous ser^'ir ;
Elle nous a livré, dans sa magnificence.
Deux êtres où la terre épuisa sa puissance.
Ravissement des yeux, chef-d'œuvre de ses m.ains;
Beauté qui fait pâlir la beauté des humains,
Et dont le fier aspect et la grâce suprême
282 LA CHUTE d'uX AXGE.
Feraient fléchir d'amour les genoux des dieux même
Sur l'autel où languit la superstition
Exposons-les au peuple en adoration :
Que de nos majestés l'homme soit le sj'mbole !
Que la femme par nous transformée eu idole,
Et recevant de nous l'encens sur nos autels.
Soit la beauté des dieux révélée aux mortels !
Contre de tels attraits le cœur même est sans armes ;
La persuasion coulera de ses charmes.
Et ce peuple, sur lui la voyant resplendir,
De toute sa beauté nous sentira srrandir, »
Des applaudissements partirent de la tourbe.
« Mais ce n'est pas assez, continua le fourbe, Il faut dans mes desseins que cet être charmant D'un prestige plus sûr devienne l'instrument; Qu'afin que sa beauté sur nous se perpétue. Déesse, aux bras des dieux l'amour la prostitue , Et, portant dans ses flancs leur type colossal, Restaure en l'engendrant la race de Baal ! Nous préviendrons ainsi que durangoùnous sommes La race des géants tombe au niveau des hommes. Je pourrais la garder pour mon amour jaloux ; Mais l'intérêt commun lui veut d'autres époux; Ma volupté sévère est l'empire du monde. De ses divins amours que le ciel la féconde ! Des exploits glorieux pour mon trône entrepris Qu'elle soit pour vous tous et le but et le prix! »
11 se tut : enflammant la luxure engourdie, L'huile brûlante ainsi tombait dans l'incendie; D'astucieux projets perfides confidents, Les géants renfermaient leur pensée en dedans, Approuvaient du regard, maischerchaientdansleurâme Sous le poli du fer le tranchant de la lame.
Cependant comme, à l'heure où descendent les nuits, Les pasteurs du désert assis au bord des puits, Rappelant leurs chameaux de la plaine stérile. Font passer devant eux leur troupeau qui défile. Tandis qu'à côté d'eux les nombreux sen.-iteurs Dénombrent les petits au maitre des pasteurs : Ainsi du roi des dieux pour réjouir la vue, De son peuple avili l'innombrable revue, Courbant sous un seul doigt mille fronts asservis, Défilait lentement par les sacrés parvis.
Sur le pavé muet que leur visage essuie,
Leurs pas silencieux ressemblaient à la pluie
Qui, découlant sans bruit sur les feuilles des bois,
Fait à peine frémir leurs sonores parois.
S'éîendant, serpentant comme une énorme queue,
L'épaisse immensité se déroulait par lieue.
D'implacables pasteurs, des sceptres dans leurs mains,
Menaient, en les frappant, ces longs troupeaux humains;
Serendyb de la voix les dénombrait: leur foule
Descendait, remontait en ondoyante houle,
Que fait enfler sans fin le lit des océans;
Ecume qui fumait aux pieds de ces géants.
Leur avilissement, empreint dans leur posture,
De leurs profanateurs révélait l'imposture.
Ils ne redressaient pas leur front horizontal
284 I-A CHUTE d'un AVGE.
Comme un homme qui voit dans l'homme son égal;
Leurspiedsne portaientpasleur corpsdroitsursabase.
Comme la brute immonde, et qu'un lourd bât écrase,
Sous les verges de fer dont les bouts les frappaient,
Les yeux sur la poussière en passant ils rampaient.
On sentait qu'énervés jusqu'à la pourriture
Ils avaient dans leur moelle abdiqué leur nature,
Et descendu le vice à ce dernier degré
Où ce qui nous dégrade à nos yeux est sacré!...
Ils passaient, séparés en innombrables groupes : De vieillards décharnés d'abord d'affreuses troupes, Vieux restes insultés, vils rebuts de troupeau. Dont les os mutilés perçaient souvent la peau. De noirs lambeaux troués et souillés de vermines, Parleurs mains retenus, laissaient voir leurs poitrines. Leurs cotes se comptaient sur leurs flancs amaigris; Et les contours des seins, depuis longtemps taris, Faisaient seuls reconnaître, à leurs ondes ridées, Les mères sans enfants, aux mamelles vidées. Comme le vent d'hiver chasse à demi fondus De blancs flocons de neige aux fanges confondus, Où l'arbre a secoué les débris de ses branches, Ainsi s; déroulaieut ces mille toisons blanclies, CLui laissaient entrevoir des crânes dépouillés, Et les vieux dos sans chair des corps agenouillés.
Les dieux les bafouaient de paroles amères,
Sans penser que peut-être ils insultaient leurs mères;
Un œil cruel et froid les jugeait en passant.
Dans leurs veines à sec ils calculaient leur sang;
Et quand, à la langueur de leur morne attitude.
Aux signes précurseurs de la décrépitude,
On jugeait qu'un vieillard, par la peine vaincu,
Pour servir et souffrir avait assez vécu, Comme on traîne aux égouls des carcasses immondes. Séparé de sa race, on le jetait aux ondes ; Et de leur proie humaine avertis par ses cris, Les chiens sur le rivage attendaient ses débris! Par ceux qui s'avançaient au m.ilieu de la vie La troupe décharnée était bientôt suivie: De ces cruels pasteurs fort et rude bétail. Dévoués par le fouet aux sueurs du travail; Hommes, femmes, m.élés comme un fleuve qui coule Au caprice du flot, au hasard qui les roule. Sans ces liens sacrés, sans ces doux sentiments, Des cœurs liés par Dieu délicieux aimants. Ne connaissant entre eux ni fils, ni sœur, ni frère, Pouvant fouler leur mère ou coudoyer leur père, Sans qu'au fond de leur cœur leur sang muet parlât, Ou qu'à l'œil incertain un œil se révélât.
Comme la meute aboie ou le vil troupeau bêle. En innombrable armée ils marchaient pèle -mêle, Seulement séparés, au gré de leurs tyrans. Selon leur aptitude, en métiers différents. ' Les uns, les dos courbés, accouplés de lanières, Traînant les chars pesants dans les rudes ornières. Ou, comme des taureaux saignants sous l'aiguillon, Fumant sous le soleil dans le feu du sillon ; A leurs corps déchirés par d'horribles supplices. Les yeux reconnaissaient leurs ignobles services; L'habitude pliait leurs tètes et leurs cous. Et leurs nuques gardaient les traces de leurs jougs. Les autres, pour tailler ou pour scier les pierres, Du marbre ou du porphyre excavaient les carrières; Et, pour les soulever sous leurs corps en piliers. Ecrasés sous les blocs périssaient par milliers.
286 LA CHUTE d'uX AXGE.
Bien des membres manquaient à ces bêtes de somme; Leur corps n'était souvent que la moitié d'un homme. Ceux-là, dressés par l'art à fondre les métaux, A ciseler le bronze, à tailler les cristaux, A forger en acier le glaive sur l'enclume, A tisser en duvets ou la soie ou la plume, A souffler dans l'airain des vents mélodieux Pour enivrer de sons les oreilles des dieux; A nuancer du doigt, sur les murailles peintes, Pour leurs yeux enchantés, de merveilleuses teintes; A donner, sous l'effort de leurs habiles mains. Au marbre le visage et les contours humains; A pétrir des saveurs pour leurs palais superbes, A parfumer les vents de la senteur des herbes, Et pour tout leur offrir, de l'hysope à l'encens. Inventer autant d'arts que le corps a de sens.
A ces travaux divers plies par l'habitude.
Chacun d'eux de son art conservait l'attitude ;
On voyait qu'avec soin ces êtres abrutis
En machine vivante étaient tous convertis,
Et que sous leurs tyrans l'imbécile esclavage
De l'image de Dieu faisait un vil rouage!
Ils passaient, ils passaient, squelettes de la faim.
L'instrument de leur art élevé dans la main.
Les dieux les regardaient, foule immonde et grossière.
Comme le haut rocher voit passer la poussière:
Distraits, d'un coup d'œil même ils ne recueillaient pas
Cette adoration qui montait de si bas.
Subalternes tyrans commis à cet usage,
Des dieux inférieurs les comptaient au passage.
Par leur œuvre et leur nom ils les connaissaient tous ;
Mais, quand ils leur parlaient, leur langue était des coup
OXZIÈME VISION. 287
Pour mieux dompter le corps, ils persécutaient l'âme. S'ils voyaient se former entre l'homme et la femme Un de ces forts liens, un de ces saints amours duides sens passe aux cœurs et les joint pour toujours, De peur que ce lien que la nature serre Ne fit naitre les noms de fils, d'époux, de père. Et, renouant l'instinct, qu'ils brisaient en morceaux, Des familles en eux ne formât les faisceaux. Condamnant leur tendresse à l'amour de la brute. Ils arrachaient l'amante au cœur qui la dispute, La jetaient tour à tour aux bras d'un autre époux. Pour qu'aucun ne connût le fruit commun à tous !
C'était le peuple : après cette innombrable armée, De tout rang, de tout art, de tout sexe formée. Ainsi qu'une saison suit l'autre dans son temps. Marchait l'immense essaim des vierges; douxprintemps du'attendait pour faner ces guirlandes qu'il fauche Le souffle empoisonneur de l'impure débauche. De longs voiles flottants qui traînaient sur leurs pas Voilaient sans les cacher leurs pudiques appas. Des instruments plus doux, qui vibraient en cadence. Imprimaient à leurs pieds la grâce d'une danse; La musique réglait leurs génuflexions ; Leur file déroulait ses mille inflexions. Telle on voit en automne une immense avenue De pâles peupliers élancés vers la nue. Sous l'aquilon qui passe ensemble s abaisser. Et comme un seul roseau soudain se redresser; Telles, en s'écoulant dans la divine enceinte. Ces vierges s'inclinaient sous l'obscénité sainte. Sur les tendres beautés victimes de leur choix Les dieux jetaient l'horreur en étendant leurs doigts : A ce signe compris, d'impudiques matrones
288 LA CHUTE d'uK AXCE.
En dévoilant leurs fronts les approchaient des trônes.
L'impure raillerie ou l'admiration,
Ces préludes honteux de prostitution,
Circulaient en riant parmi la cour céleste ;
Ils outrageaient de l'œil, ils profanaient du geste.
Les pleurs de ces beaux yeux étaient le seul encens
Qiii semblait les distraire et chatouiller leurs sens.
Par des mères d'emprunt, devant les dieux conduite, La foule des enfants, lente, venait ensuite ; Misérable troupeau que chaque jour mêlait. Que l'on faisait changer et de mère et de lait. Afin que la nourrice, à l'enfant qu'on lui jette. Ne rêvât pas un fils dans l'enfant qu'elle allaite. Depuis l'âge où leurs dents tombent pour repousser Jusqu'à l'âge où, cherchant la mamelle à sucer, Suspendus à l'épaule ou sur les bras qu'on tresse, Ils n'ont que le sourire ou le cri de détresse. Cherchant encor l'aplomb de leurs pieds chancelants. Groupes de molles chairs et de beaux membres blancs. Muets devant les dieux, ils passaient sans haleine. Tels que de blancs agneaux à leur première laine, S'enchevétrant sur l'herbe aux appels du pipeau, Se trainent en bêlant derrière le troupeau ; Tels venaient les derniers, dans l'humaine revue. Ces fruits piqués au cœur de la race déchue. Et l'écho stupéfait du morne monument Répétait après eux leur long vagissement!
Le peuple avait coulé tout entier comme un fleuve. Voilà ce qui restait de cette race neuve Dont le bassin du monde avait été rempli ! Voilà ce que de Dieu le criminel oubli Et l'adoration des viles créatures Avaient fait de la chair tombée en pourritures ! Voilà, quand Dieu sondait cet abime profond Où l'homme était tombé, ce qu'il voyait au fond ! Ainsi de l'Océan quand le niveau s'abaisse, Dans ce grand vase à sec que sa retraite laisse L'œil découvre eff'rayé, sur ce rivage à nu, Les mystères d'horreur de son lit inconnu : De rares flaques d'eau, et des marais immondes Dont le croupissement a corrompu les ondes. Où le monstre marin dans la vase échoué Expire, où le reptile au reptile est noué, Où, foulant le limon que son museau secoue, L'hippopotame seul exulte dans la boue ! Lorsque cette poussière eut tombé sous leurs yeux, Nemphed d'un œil muet congédia les dieux, Et rentra pour dormir dans la tour inconnue. Comme la foudre rentre et couve dans la nue.
ç^^^^y rM Ci,
J-(A nuit, qui livre l'homme i ses réflexions Et qui laisse à son cœur mordre ses passions, Pleine de perfidie et d'embûches secrètes, Jetait sur les palais ses ombres inquiètes. Le sommeil ne bénit que des fronts innocents ; Leur lourd sommeil n'était que l'ivresse des sens, Morne assoupissement, stupeur et léthargie Du buveur efiréné qui succombe à l'orgie. Tous ces fronts, où la peur secouait le remord, Ne rêvaient, assoupis, que le crime ou la mort : De leurs cœurs, en dormant, ils écartaient des glaives, Et la nuit sanglotait, pleine du bruit des rêves I
Sous ces toits convulsifs du palais endormi, Deux êtres veillaient seuls : Asrafiel et Lakmi. Asrafiel, repassant devant ses yeux l'image De la femme céleste enlevée au nuage.
Ne pouvait effacer ni détacher de lui Le doux rayonnement dont ce front avait lui. Daïdha, dans la nuit seulement entrevue. D'un éblouissement troublait encor sa vue.
Ses suaves contours, ses yeux, ses traits si purs.
Nageaient dans l'atmosphère et flottaient sur lesmurs,
Et s'il fermait les yeux, plus présents à son âme,
Sous sa paupière ardente il enfermait la femme.
Jamais de la 'oeauté le miasme vainqueur
N'avait ainsi passé de ses sens à son cœur;
A la seule pensée, il sentait des ivresses
Dont l'extase effaçait mille nuits de caresses;
Il aurait préféré le vent de ses cheveux
A ces mille beautés qui devançaient ses vœux.
Pour la première fois cette chair sensuelle
D'un indomptable amour aspirait l'étincelle.
En tombant d'un regard, cette foudre du ciel
Allumait le limon dans le cœur d'Asrafiel.
Il avait entendu d'une oreille inquiète
Nemphed insinuer sa pensée indiscrète,
Et des plus grands exploits pour son trône entrepris
Aux Titans enflammés la promettre pour prix.
De désirs et d'orgueil d'abord l'âme inondée.
Il avait d'un espoir accueilli cette idée;
Certain de conquérir par un facile effort
Sur ses faibles rivaux cette palme du fort.
Mais du fourbe Nemphed l'astucieuse adresse
Avait jusqu'au délire irrité cette ivresse.
La coupe d'Asrafiel en avait débordé.
Ce doux objet repris aussitôt qu'accordé,
A leur banal amour cette beauté jetée.
Coupe qu'il faudrait rendre à qui l'aurait prêtée,
Comme on passe au convive après l'avoir vidé
Le calice de fleurs et d'ivresse inondé ;
Cet avilissement de l'homme et de la femme
Pour la première fois soulevait sa vile âme ;
Et le premier éclair de forte passion
Lui faisait détester leur profanation.
« Exécrable vieiiiard, tyran lâche et caduque , Dont le vil sang croupit dans tes veines d'eunuque; dui n'as jamais senti d'autre frisson au cœur due celui de l'orgueil ou celui de la peur; Qui glacerais le feu sous ta peau de couleuvre ; Ah! le fiel de tes yeux souillerait ce chef-d'œuvre? Ah ! tu nous daignerais jeter avec mépris Ces célestes appas sous ton venin flétris? Et qui sait r ce rebut de ton dédain suprême Pourrait de bras en bras passer dans les miens même? Je tremperais ma lèvre à cet égout d'amour, Où les plus vils des dieux auraient bu tour à tour? Et cette fleur du ciel qui donne le vertige, J'en aurais une feuille, et tu tiendrais la tige? Asrafiel à ce pris, serait ton seul soutien ? Sublime invention d'un cœur tel que le tien ! Prix bien digne en efl'et que ce bras fort se lève Pour prolonger d'un jour ton règne qui s'achève, Et dispute au vautour, sous ton trône abattu. Ta carcasse divine où nul cœur n'a battu!...
« Moi plus fort et plus beau que tout ce qui respire !...
Moi dont le front portait mes titres à l'empire ;
Moi que, pour le plaisir semblant me dédaigner,
Tu jugeais assez vil pour te laisser régner!
Ah 1 ton ingratitude à cet excès s'oublie !
Tremble ! ce mot stupide a trahi ta folie!
De ton trône ébranlé je retire le bras.
Dans ton piège, à mes pieds, tyran, tu te prendras!
J'ai rampé trop longtemps, lion, sous le reptile !
Mes dents déchireront cette trame subtile
Que ton hypocrisie et ton ambition
Tissèrent de mensonge et de corruption.
Je t'y veux secouer de ma main indignée.
Comme ù sa toile immonde on suspend l'araignée! Du peuple et des géants ces muscles sont l'effroi, Ma taille au-dessus d'eux m'élève maître et roi, Ma suprême beauté me désigne à la foule. Du trône humilié que ce monstre s'écroule! Qui d'entre mes rivaux oserait m'affronter? Qui m'en arrachera si je veux y monter? Montons-v ! cherchons-y la palme à qui j'aspire ! Régnons, puisque l'amour est au prix d'un empire! »
En se parlant ainsi, tels que ceux d'un taureau. Ses muscles palpitants se tordaient sous sa peau. La veine de son front, renflée en diadème. Semblait le couronner de sa colère même. Dans la salle sonore il marchait à grands pas. En redressant le buste et balançant les bras, Comme un athlète armé du redoutable ceste Se prépare au combat par la pose et le geste, De ses membres d'aplomb éprouve la vigueur, Et foule à vide l'air sous son genou vainqueur : Ainsi, mêlant tout haut la rage et la menace. Son amour dans son ame enflammait son audace ; Et dans ce cœur de feu la double passion Poussait par la débauche à la sédition. Sans pouvoir s'assoupir dans sa veille farouche, Son corps impatient se tordait sur sa couche.
Couché aux pieds divins de Xemphed endormi,
Que faisait cependant la perfide Lakmi?
Dans un sommeil léger que le rêve entrecoupe,
Tenait-elle en esprit le poignard ou la coupe?
Ourdissait-elle en songe, en dévidant leurs lîls,
La luxure et la mort dans ses complots subtils ?
Ses yeux savouraient-ils dans l'horreur des supplices
Les voluptés du sang versé pour ses délices ?
Non : par un seul coup d'oeil son cœur était changé;
Elle avait vu Cédar, le ciel était vengé.
Ce jeune homme si beau, cette humaine merveille.
Tenait ses yeux ouverts et fascinait sa veille :
Un seul regard l'avait dans son àme sculpté.
Comme un type inconnu d'immortelle beauté.
Ainsi l'éclair écrit la forme de la foudre
Sur l'arbre qu'il écorce ou sur le marbre en poudre !
Ses songea de douze ans ne l'avaient pas rêvé.
Ce buste sur un coude à demi soulevé,
Ces membres enchainés, mais dont les anneaux même
Relevaient l'élégance et la grâce suprême;
Ce front qu'assombrissait l'humiliation,
Mais qui se redressait sous l'indignation ;
Ces forêts de cheveux rejetés en arrière,
Roulant sur son épaule ainsi qu'une crinière,
Au mouvement du cou découvrant tour à tour
Du profil attristé l'attendrissant contour ;
De l'oblique regard l'humide et chaste flamme,
Ces traits éblouissants de la beauté de l'ame,
Beauté dont sur les sens l'effet mystérieux
Touche et ra%-it le cœur de la splendeur des yeux,
Et dont sur cette enfant la lumière imprévue
N'avait jamais encore émerveillé la vue;
Ce désespoir vibrant dans ses muscles tordus.
Dans ses orteils crispés, dans ses bras étendus;
Ces pleurs silencieux qui tombaient sur la pierre.
Que le courroux séchait aux bords de la paupière ;
Ange que ces démons écrasaient sous leur pied;
Cette admiration qu'attendrit la pitié : Tout avait remué ses entrailles de femme, Troublé son ignorance et fait parler son âme.
Et puis ces longs regards de tristesse chargés,
Entre les deux amants devant elle échangés ;
Ces veux qui s'attiraient à travers leur nuage.
Ce visage toujours tourné vers le visage;
Ces lèvres de Cédar qui semblaient aspirer
Le vent que Daïdha venait de respirer ;
Ces deux cœurs qui battaient à briser leur poitrine;
Ce langage sans mots que le regard devine,
Qui, dans un seul coup d'œil au profane interdit,
Concentrait plus d'amour qu'un siècle n'en eût dit ;
Ces élans, ces soupirs, ces déchirantes poses,
Ces silences, ces bras tendus : toutes ces choses
Avaient à son esprit révélé par hasard
Tout un monde d'amour éclos dans un regard.
Amour qui l'étonnait et qui la troublait toute.
Qui l'enivrait d'envie à sa première goutte.
Et qui faisait tomber de ses doigts déhontés
Le calice affadi des sales voluptés !
Elle avait d'un coup d'œil plongé dans les délices
De cet amour des cœurs que lui cachaient ses vices,
Et s'était dit, brûlant de l'inspirer aussi :
« Je donnerais le ciel pour être aimée ainsi L..
Pour qu'un de ces regards qui font pâlir d'envie,
Intercepté par moi, vînt tomber sur ma vie! »
Mais comparant, d'un œil par l'amour éclairé,
Aux traits de Daïdha son front déshonoré,
Sa ruse à sa candeur, son astuce à sa grâce,
Sa pudique tendresse à sa virile audace,
La pâleur de sa joue aux neiges de son teint.
De son abaissement elle avait eu l'instinct :
2g6 LA CHUTE d'uN AXGE.
Elle s'était sentie, impuissante, éclipsée,
D'elle-même rougir au fond de sa pensée !
La jalousie avait, en rentrant dans son cœur,
Empoisonné le dard de sou amour vainqueur;
L'humiliation avait courbé sa tête.
Et tous ses sentiments n'étaient qu'une tempête!
Tel fermentait l'esprit de Lakmi, d'Asrafiel. Ainsi quand un rayon vient à tomber du ciel Sous la muette nuit de ces cachots funèbres Où l'œil habitué se plaît dans les ténèbres, Perçant la profondeur de ces voiles épais, Le jour de cette nuit trouble la morne paix ; Il montre sur les murs, comme une sombre lampe, Le poison qui suinte et le scorpion qui rampe: Et l'homme du cachot, qui sèche de terreur, Regrette que le jour lui montre son horreur! Ainsi ces deux enfants de beauté primitive Étonnaient cet égout de leur splendeur naïve. Et dans ce monde infect leur apparition Troublait dans son repos l'abomination.
Lakmi, dont cette image embrasait la pensée, Flamme vive et légère à tous les vents versée. Sans attendre un moment, sans craindre, sans prévoir. N'avait plus qu'une idée au fond du cœur : revoir! Revoir l'être inconnu dont l'enivrante image Sur ses yeux sans sommeil répandait un nuage ! Nemphed aurait placé le mort entre elle et lui, Qu'elle eût couru plus vite où ce front avait lui. Son sexe de la femme avait l'imprévoyance, Son dge de l'enfant avait l'impatience ; Rien n'avait combattu dans son âme un désir; Sa main n'avait qu'un geste : aspirer et saisir.
S'approcliant doucement de son maître farouche, Dont les bras nus pendaient en dehors de sa couche, Elle arracha du doigt du tyran endormi L'anneau, signe sacré que connaissait Lakmi, Et que pour accomplir ses volontés sinistres Elle faisait briller a l'œil de ses ministres. Ce talisman suprême enfermé dans sa main. Des palais du mj-stère elle prend le chemin : D'une torche enflammée elle éclaire sa route. De degrés en degrés descend de voûte en voûte. Glisse sous les arceaux comme un songe léger. En laissant sur les murs son ombre voltiger; Sous le dédale obscur d'immenses avenues S'enfonce à pas muets dans des routes connues; Terrasse, en leur montrant le signe révéré, Les eunuques, gardiens de ce cachot sacré; Aux bourreaux étonnés défend avec mystère D'accomplir sur Cédar leur affreux ministère ; Les écarte d'un geste, et, tremblant de respect. Pour la première fois se trouble à son aspect!
Le cachot de Cédar était dans les entrailles Des remparts épaissis par d'énormes murailles Qui défendaient des dieux les sacrés monuments. Leurs mains avaient voûté ces massifs fondements Pour cacher aux regards, dans les flancs de la terre, L'abomination sous la nuit du mystère.
Sous ces temples géants de granit et d'airain Régnait dans le silence un monde souterrain, Monde de l'imposture, où par la tyrannie La superstition exerçait son génie.
Des prodiges menteurs préparait les ressorts, Torturait les vivants, engloutissait les morts.
Instruisait à la tourbe, initiait aux crimes, Sous le fer et le feu mutilait ses victimes; Sol impur et profond où du monde infecté Plongeait jusqu'aux enfers l'arche d'iniquité! Tout un peuple englouti dans ces antres funèbres Habitait sous les pieds ces sphères de ténèbres ; Des desseins de Nemphed fourbes exécuteurs, Alchimistes, bourreaux, prêtres, mutilateurs. Faux prophètes, devins, artisans d'imposture. Dans leurs fourneaux secrets profanant la nature, Décomposant à l'œil, sous leurs coupables mains, La sève de l'hysope et le sang des humains. Se vouant sous la terre à d'éternelles veilles Pour imiter de Dieu les vivantes merveilles, Lutter avec le feu, l'onde, la terre et l'air. Frapper avec la foudre et luire avec l'éclair. Les pierres de ces murs, en collines soudées, Pesaient l'une sur l'autre en blocs de vingt coudées ; Sur leur large épaisseur sept chars auraient roulé. Et sous leur cintre immense un fleuve aurait coulé ; Un bras du fleuve aussi sous ces arches profondes Dans un lit souterrain faisait mugir ses ondes; Du seuil de ce portique à son extrémité L'œil n'eût pas d'un flambeau distingué la clarté. Comme de grands rameaux partant d'un tronc immense. Des arches le coupaient de distance en distance, Et, diverge.mt an loin sous le roc ténébreux, En usages divers se divisaient entre eux.
L'une servait de rue aux gémissantes caves
Où les bourreaux divins mutilaient les esclaves.
Du cachot de Cédar illuminant le seuil,
La torche de Lakmi plongea dans ce cercueil ;
Sa lueur vacillante v glissa devant 'elle
DOrZTÈMC VISION*. 299
Et du jeune captif éblouit la prunelle;
De légers pieds de femme approchaient : à ce bruit
Il regarda sans voir du milieu de sa nuit;
Et Lakmi, par l'amour naissant intimidée.
Reculant vers la porte à plus d'une coudée.
En revoyant ainsi cet être surhumain,
Laissa glisser d'horreur la torche de sa main.
Il était enchaîné par de pesantes mailles
A d'énormes anneaux scellés dans les murailles;
Une ceinture aux flancs, à la nuque un collier.
Le rattachaient encore aux boucles du pilier;
Des bracelets de fer noués sur sa peau tendre
Empêchaient ses deux bras et ses pieds de s'étendre.
Et laissaient seulement aux membres entravés
Assez de liberté pour joncher les pavés.
Comme un homme qui tombe abattu par la foudre,
Il était renversé sur le fîanc dans la poudre.
Les chaînons de ses fers, qu'il ne soulevait plus,
Retombaient froids et lourds sur ses membres moulus.
Sur le dos de sa main à l'autre main croisée.
Le visage au pavé, sa tête était posée ;
Et ses cheveux épars, mêlés, souillés, tordus.
Flottaient en noirs flocons sur la terre épandus.
Tel qu'un homme en sursaut et dont le saug s'arrête. Au bruit soudain d'un pas il souleva la tête. Étendant sous son corps son coude replié. Il supporta son front dans ses doigts appuyé. Et tourna lentement vers la pale lumière Son front tout ruisselant des pleurs de sa paupière. Comme deux diamants, deux grosses gouttes d'eau Brillèrent sur sa joue aux reflets du flambeau. La douleur sans espoir peinte sur son visage.
JOO LA CHUTE D UN AXGi:.
Ce jour qu'il ne voyait qu'à travers un nuage,
Ce morne abattement donnait à sa beauté
La majesté du marbre et l'immobilité;
De l'ange de la tombe on eût dit la statue.
La clarté pas à pas pénétra dans sa vue ;
La figure debout de la fille des dieux
Avec le jour entrait plus claire dans ses ^-cux:
Ses traits d'étonnement s'imprégnant à mesure,
Ses paupières s'ouvraient pour mieux voir la figure.
Et sa lèvre, aspirant cette apparition.
Palpitait de surprise et d'admiration.
Lakmi le regardait dans le même silence. Comme un être indécis dont l'audace balance. Et qui craint de troubler le charme par sa voix. En voyant ruisseler des pleurs entre ses doigts. D'une douleur divine en contemplant l'image, Cette douleur d'autrui passait sur son visage ; Et, sans savoir en soi quelle source coulait. De chacun de ses yeux une onde ruisselait: Tels, en se pénétrant d'un regard plein de charmes. Les yeux de deux enfants se font monter les larmes.
Cédar, en découvrant ces signes de pitié, Sentait changer sa haine en muette amitié. Dansles traits de Lakmi, femme, enfant, démon, ange. De terreur et d'attraits mystérieux mélange. Son regard sur ce front dont l'éclat ravissait Ne pouvait démêler ce qui le repoussait : De la couleuvre ainsi que sur l'herbe on admire L'horreur retient la main que la couleur attire. Ils restèrent ainsi longtemps silencieux, Tantôt se regardant, tantôt baissant les yeux.
Enfin, Lakmi cherchant dans le fond de son âme
Tout ce qu'a de plus doux un son de voix de femme,
Accent que la pitié brisait de sa langueur
Et qui tremblait déjà du tremblement du cœur:
« O fils d'Adonaï, génie, ange sans aile,
Dont les pleurs font pleurer, qui pleures-tu ? dit-elle.
Pourquoi détournes-tu tes yeux puissants des miens?
Ne briserais-tu pas d'un désir tes liens?
Le ciel n'a-t-il pas mis dans ta mâle poitrine
Uue force semblable à ta beauté divine?
Et, si tu te levais libre sur ton séant,
Ne passerais-tu pas de l'épaule un géant?
N'écraserais-tu pas un dieu dans chaque étreinte,
Toi dont l'œil est amour et dont le bras est crainte?
Oh ! ces vers de la terre ont enchaîné leur roi !
Pourquoi me regarder de ce regard d'etfi oi ? Cédar ! si c'est ton nom, si l'humble créature Peut prononcer ce nom sans souiller ta nature, Pourquoi, sous mon regard, ce geste de stupeur? C'est à toi déparier, c'est à moi d'avoir peur!
Va, de tes opresseurs je ne suis que l'esclave. Mais esclave de nom, qui les trompe et les brave! Confidente, instrument du vil tyran des dieux, Q.uoique enfant, sous son nom je règne dans ceslieux. Au seul nom de Lakmi tout tremble ou tout s'incline ; Ce que mon front séduit, mon esprit le domine. Mon amour est le ciel, ma haine est le trépas! Tout ordre cède au mien, tout seuil s'ouvre à mes pas ; Je suis du roi des dieux le regard et l'oreille: duand il parle, j'entends ; pendant qu'il dort, je veille ; J'ai son sceptre et sa vie entre mes faibles mains ;
Cet anneau du palais m'ouvre tous les chemins : Je l'ai du doigt du maître enlevé tout à l'heure, Pour porter un rayon dans ta sombre demeure , Et détourner le fer déjà levé sur toi. Je ne sais quel instinct criait d'horreur en moi ; Je ne sais à tes pieds quelle main m'a poussée, Ni pourquoi j'entendais tes cris dans ma pensée! Mais Lakmi pour te voir marcherait sur le feu, Croirait en te sauvant sauver bien plus qu'un dieu !
Oh ! ne repousse pas l'enfant qui te protège !
Dans sa folle amitié ne rêve pas un piège ;
Ce cœur, qui n'a jamais palpité que pour soi.
Infidèle à tout autre, est sincère pour toi.
D'un coup d'œil à ton sort mon âme est asser%'ie;
J'exposerais ce cœur pour préserver ta vie !
Un mot doux de la lèvre, un rayon de tes yeux,
Me récompenseraient de la perte des cieux !
Si jamais tu disais : « Lakmi , sois mon esclave ! »
Oh! ma gloire serait de porter ton entrave!
Mon génie abaissé s'élèverait en moi.
Et peut-être des di^ux, captif, te ferait roi !
Oh ! pourquoi pleures-tu, la tête ainsi baissée?
Toi pleurer, homme-dieu, plus beau qu'une pensée !
Toi pleurer! Oh! dis-moi ce que pleurent tes yeux?
Est-ce la liberté? la lumière des cieux?
Les libres horizons où s'égarait ta course?
Les rameaux des forêts, la fraîcheur de la source?
Ces dômes murmurants où tes pas habitaient.
Où t'embaumaient les fleurs, où les oiseaux chantaient?
Va ! je puis d'un seul mot, dans bien d'autres demeures. Rendre à tes yeux ravis bien plus que tu ne pleures ! Mais dis-moi seulement... » Cédar la regarda: « Trompeuse illusion ! Ombre de Daïdha ! Toi dont le front d'enfant à mes sens la rappelle Comme un son de sa voix et comme un rêve d'elle! As-tu, céleste enfant, voulu lui ressembler Pour m'envenimer l'âme ou pour me consoler?
Mais sa candeur naïve est-elle sur ta bouche?
Tu dis, fille des dieux, que mon destin te touche!
Tu demandes, au fond de cet enfer des dieux,
Ce que roule mon cœur, ce que pleurent mes yeux?
Non, ce n'est pas le jour levé sur la colline,
Ni l'air pur des déserts qui manque à ma poitrine,
Ni l'espace sans murs, libre à mes pas errants;
Ni les bois, ni les fleurs, ni les eaux des torrents ;
C'est elle ! Daïdha, que tes dieux m'ont ravie !
Mon jour est son regard, son haleine est ma vie,
Mon espace est l'empreinte où s'impriment ses pas,
Mon empire est son cceur, etmescieux sont ses bras!
Ah! si tu me la rends, je te croirai sincère!
Tes dieux seront mes dieux ! . . . Cédar sera ton frère ! »
En lui parlant ainsi, levé sur son séant, Et secouant ses fers de son bras suppliant, Cédar dans chaque mot semblait darder son àme. Lakmi sentit monter sa colère de femme ; Ce frénétique amour pour une autre beauté Fit jaillir de son cœur l'instinct de cruauté: Dans son amour jaloux, par l'amour offensée, Avilir Daïdha fut sa vague pensée !
<r Oui, je te la rendraij se dit-elle tout bas,
Rebut souillé des dieux, que tu ne voudras pas! » Mais se mordant la lèvre et dévorant sa rage. Son astuce soudain composa son visage; Et d'un sourire amer cachant le pli moqueur, Elle attendrit sa voix comme on parle du cœur : « Te la reudre, ô Cédar! hélas! que ne le puis-je ?
Mais est-il pour Lakmi d'impossible prodige?
Si, versant une fois tout ton cœur dans le mien,
Tu fais de mes conseils ton uuique entretien,
Qui sait? peut-être r un jour?... l'amitié d'une femme
Pour les infortunés est une seconde ame !
Mais écarte à présent ce songe de tes yeux : Elle vit résers'ée aux caresses des dieux ; Mille amoureuses mains vont essuj'er ses larmes. Les merveilles des doigts embellissent ses charmes; Cent esclaves, chargés de tromper ses loisirs. Pour les prévenir tous éveillent ses désirs. De ces maîtres ravis sa beauté la fait reine : Dans ses enivrements dont le torrent l'entraine, On ne laissera pas à ses yeux pleins de pleurs Le loisir seulement de pleurer ses douleurs! »
Elle lut dans les yeux de Cédar que la iamc
De ces mots aiguisés pénétrait dans son âme.
Et que de Daïdha l'inconstance et l'oubli
Passaient comme un soupçon sur ce beau front pâli.
Pour laisser ce serpent glissé dans sa poitrine
Mordre seul en secret ce cœur qu'il envenime,
Sa ruse se hâta de changer de discours :
« Oh ! que longues les nuits, oh ! que tristes les jours.
Pour l'habitant captif de cette nuit immonde,
Rongc.^.nt son cœur saignant sans qu'un cœur lui réponde !
DOUZIÈME VISIO y. 305
CéJar! survivras-tu dans cet enfer vivant? Ah ! laisse-moi venir t'y consoler souvent ! Laisse-moi, quand Ncmphed fermera sa paupière. Muette, à tes cotés m'asseoir sur cette pierre. Envelopper ton front de ma tendre pitié; De tes fers, de tes maux réclamer la moitié ; Te dire tous les pas faits vers ta délivrance. Et, n'étant pas ta joie, être ton espérance ! »
Ici la vérité, lui donnant son accent, Prétait à sa voix molle un charme attendrissant. De l'dme de Cédar cette voix prit la route ; De larme dans ses yeux il vit luire une goutte ; Convaincu par ses pleurs, son regard s'attendrit. Assise auprès de lui, dans l'ombre, elle reprit: « L'étoile de la nuit n'incline pas encore ; Longue sera la veille entre l'heure et l'aurore ; ^L^is le jour ne doit pas me surprendre en ces lieux : Tout soupçon est un crimeaucœur du roi des dieux. Protitons des moments que leur sommeil nous donne.
« O céleste étranger qu'un nn-stère environne.
Si tu veux accepter mon dévouement ami.
Eclaire, en lui parlant, les doutes de Lakmi ;
Dis-moi ton nom divin parmi les créatures,
Raconte à mon esprit tes tristes aventures,
De tes jours peu nombreux monte et descends le cours ;
Dis-moi ton ciel, ta vie, et surtout tes amours!
Ouvre-moi les secrets de ta mélancolie.
Comme le lis son urne au doigt qui le déplie:
Tout ce que tu diras tombera dans mon sein
Sans bruit, comme une pluie au milieu d'un bassin,
Et n'en fera jaillir, quoique je la retienne,
Q.u'un peu d'eau de mon cœur qui se mêle à la tienne ! »
3o6 LA CHUTE d'un- ANGE.
Emu par ce langage et par ce son de voix,
Cédar, sentant tomber des gouttes sur ses doigts,
De la séduction d'une pitié si tendre,
Vaincu par le malheur, cessa de se défendre.
Et, le front tristement sur ses mains appuyé.
Par le vent de la nuit l'œil souvent essu3'é.
D'un son de voix tremblant que brisait sa mémoire
Il lui fit de son coeur la merveilleuse histoire,
Depuis le premier jour où, né de l'inconnu.
Sous les cèdres divins il s'était trouvé nu.
Où, voj'ant sous ses yeux une autre créature,
L'amour avait en lui complété sa nature ;
Son indomptable instinct vers la fleur de beauté,
Ses combats, ses amours et sa captivité ;
Les troupeaux de Ségor gardés sur les collines,
De la vierge et de lui les rencontres divines.
D'amour et de pitié ces fruits charmants éclos.
Le courroux des pasteurs, sa chute dans les flots;
De la tour de la Faim Daïdha délivrée,
S'enfuyant avec lui vers une autre contrée ;
Ce vieillard du rocher, père mystérieux,
De leur âme au grand jour ouvrant les faibles yeux ;
De son livre divin les voix, au regard peintes.
Réveillant dans l'esprit des mémoires éteintes,
Et rappelant au dieu que l'impie a quitté
Le monde enseveli dans son iniquité;
Leurs jours délicieux dans cet Éden céleste;
Le char volant des dieux... Elle savait le reste.
A ces touchants récits ivre d'attention, Lakmi laissait son sein sans respiration. Vers l'être merveilleux la figure penchée. Aux lèvres de Cédar la prunelle attachée,
DOUZIÈME VISIOX. 307
S'étonnant, frissonnant, admirant tour à tour,
Par chacun de ses sens elle aspirait l'amour.
Elle voyait grandir et splendir à mesure
Du céleste captif la touchante figure.
Chaque mot dans son cœur l'enfonçait plus avant ;
Elle plongeait en lui son œil noir et rêvant.
Comme après l'avoir lue on relit une page,
Elle l'interrompait au plus tendre passage,
Et lui faisait redire en recueillant sa voix
Des choses et des mots déjà redits cent fois,
De ses amours surtout la naissance et l'extase.
Comme après avoir bu l'on égoutte le vase.
Elle voulait savoir par quel attrait vainqueur
Daïdha de Cédar avait conquis le cœur,
duels mots elle trouvait pour enchaîner son ame;
Ce qui l'avait ravi dans sa beauté de femme ;
Et si son cœur, toujours d'un même amour rempli,
N'avait jamais trouvé la langueur ou l'oubli.
Sa bouche sans haleine attendait la réponse,
Comme un mourant attend le glaive qu'on enfonce.
A ces tendres élans d'ineffables amours
Toujours coulant du cœur et débordant toujours,
Amours dont jusque-là son esprit, même en songe,
N'avait vu chez les dieux que le hideux mensonge,
Et dont en ces récits la chaste expression
Lui semblait d'autres sens la révélation,
Un nuage passait sur sa vue éblouie;
Ses oreilles tintaient; son âme, évanouie.
De honte et de désir en son sein rougissait.
Et de jaloux transports tout son cœur bondissait.
L'angélique miroir lui montrait tous ses vices;
Et ses yeux, comparant ses impures délices
A cet amour céleste à ses sens inconnu.
308 LA CHUTE O'uy ANGE.
Pour la première fois voyaient son âme à nu. Respirant l'air divin de ce magique monde, Elle sentait l'horreur de sa nature immonde, Et, comme d'un feu pur un impur aliment, Son cœur purifié montait en s'enflammant. Sous ce regard si chaste elle sondait sa fange, Et se sentait trop bas pour ce commerce d'ange.
Mais, malgré sa nature et son abaissement, Cet ange l'attirait d'un invincible aimant. Elle éprouvait du cœur le supplice suprême : Adorer, sans pouvoir monter à ce qu'on aime ! Oh ! si devant Cédar ce sein se fût ouvert, Q.ucl gouffre de l'enfer il aurait découvert: Délire, abattement, jalousie, amour, rage ! Mais ce masque d'enfant dérobait ce visage, Et, sous ses traits empreints d'apparente pitié, Son œil n'apercevait qu'innocente amitié.
A travers le réseau d'une étroite fenêtre,
La blancheur du matin, qui commençait à naitrc,
Interrompit trop tôt ces secrets entretiens.
Lakmi s'enfuit, trompant l'œil fermé des gardiens.
Avant que le sommeil qui pesait sur sa couche
Eût du maitre des dieux quitté le front farouche.
De son pas sur la soie assoupissant le bruit,
Elle prit à ses pieds sa place de la nuit;
Et remettantl'anneau, tremblante, au doigt suprême.
Feignit, en méditant, de dormir elle-même.
xs^
^^'Tî^^^^ès^
IVIais sous ses 3'eux fermés son cœur ne dormait pas :
Elle eût rêvé Cédar sous la main du trépas.
L'amour qui l'embrasait pour le céleste enclave
Dans ses veines d'enfant roulait des flots de lave.
Sa tempe dans son front ne pouvait s'assoupir,
Sa respiration n'était qu'un long soupir.
La place où son regard était tombé sur elle
Brûlait sa peau dans l'ombre en ardente étincelle.
Le silence muet était plein de sa voix.
L'heure immense et sans iin semblait couler cent fois.
De l'aurore à la nuit son attente insensée
N'eût voulu comme un point faire qu'une pensée
Pour dévorer l'absence^ et de la nuit au jour
Eterniser l'espace ainsi que son amour !
En vain à ses genoux ses esclaves tremblantes
Essayaient d'amuser ses heures indolentes.
Adoraient de son front la naissante beauté,
Relevaient par l'orgueil la fade volupté,
Lui parlaient à l'envi du pouvoir de ses charmes,
Briguaient sa confidence et pleuraient de ses larmes;
En vain Nemphed, jaloux de devancer ses vœux.
Passait sur son beau front la main dans ses cheveux,
Et, sur ses traits charmants découvrant un nuage.
Lui demandait quel songe attristait son visage.
Toute sa vie avait coulé dans un regard.
Elle se retirait de la foule, à l'écart,
Elle cherchait la nuit des arbres les plus sombres.
Le cèdre pour ses pas n'avait plus assez d'ombres ;
Seule elle s'enfonçait sous leurs mornes rameaux.
Les quittait pour s'asseoir pensive au bord des eaux ;
Regardait tout le jour dans ses bassins de marbre
Flotter le nénuphar, tomber la feuille d'arbre.
Écoutait fuir la brise ou la source pleurer,
Mais en nul lieu longtemps ne pouvait demeurer,
Et, d'un instinct sans but secrètement poussée.
Changeait à chaque instant de place et de pensée.
Les spectacles divins, les féroces plaisirs.
Dont ses regards cruels avaient fait ses loisirs.
Ne divertissaient plus sa morne léthargie ;
Son cœur se détournait des horreurs de l'orgie :
On eût dit qu'un rayon qui décolorait tout
Lui faisait prendre enfin ses forfaits en dégoût.
En voyant ces Titans, monstres à face humaine.
Son adoration se transformait en haine.
Si la foudre avait pu s'enflammer à sa voix,
Son mépris les aurait écrasés à la fois !
Complice involontaire, elle exécrait leurs crimes,
Détournait ses regards ou plaignait leurs victimes :
Du moment où ce cœur flétri venait d'aimer.
Un germe de vertu semblait s'}' ranimer;
Et le dégoût du vice, à défaut d'innocence,
Venait régénérer cette coupable enflmce.
Mais, haïssant les dieux, trop faible pour frapper.
Son dernier vice au moins était de les tromper:
Elle leur dérobait son cœur comme un mystère.
TREIZIEMK VISION'. JTI
Chaque fois que la nuit enveloppait la terre,
Des cachots de Cédar reprenant le chemin,
Elle disparaissait la lampe dans la main,
Et venait savourer jusqu'à la blanche aurore
La contemplation de l'être qu'elle adore.
Chaque absence d'un jour le lui rendait plus cher.
Son cœur fondait en elle avant de l'approcher;
Un mélange confus de respect, de tendresse.
Ralentissait son pas pressé par son ivresse ;
Et debout devant lui, le front baissé, sans voix.
Elle avait aussi peur que la première fois.
Elle admirait de loin, dans sa morne attitude,
Ces membres à leurs fers plies par l'habitude.
Ce corps qui tressaillait aux reflets du flambeau,
Comme un dieu rajeuni qui sort de son tombeau ;
Ce front qu'ennoblissait sa tristesse divine ;
Ce cou penché, ces bras, cette mâle poitrine.
Où le duvet naissant de l'homme à son été
Relevait de la peau le marbre velouté;
Et l'éclair de ses yeux voilés par la paupière,
Dont la splendeur humide aurait fondu la pierre;
Et ses lèvres s'ouvrant en volutes de lis.
Dont la mélancolie aticndrissait les plis;
Et, n'osant le toucher de ses lèvres de femme,
De ses baisers craintifs le couvrait dans son âme.
Jusqu'à ce que Cédar eût daigné lui parler. Elle restait ainsi muette à contempler.
Telle du fond des nuits d'où son amour l'attire, Cherchant le beau pasteur, fils mortel de Cynire, La lune se penchant sur son Endymion L'enveloppait d'amour, d'extase et de rayon !
Mais le divin captif, dont cette amitié tendre
Amollissait le cœur heureux de se détendre,
Et qui dans cet enfant sur ses chaînes couché
Ne vo^'ait qu'un ami de son malheur touché,
Par son propre malheur s' attendrissant lui-même,
Impatient d'avoir un mot sur ce qu'il aime.
De sentir dans sa nuit un rayon de pitié.
Commençait à livrer son âme à l'amitié.
Sans soupçon de l'amour sous cet âge modeste,
Plus près, pour mieux l'entendre, il l'attirait du geste ;
Avec impatience il attendait le soir;
Sur les fers de ses pieds il la faisait asseoir.
Pendant qu'elle parlait, il sentait son haleine ;
Ses doigts distraits jouaient dans ses boucles d'ébène ;
Oublieux de son sexe, il n'apercevait pas
Le trouble dont Lakmi frissonnait sous son bras :
Son cœur attribuait à sa pitié naïve
Le soupir qui coupait sa parole craintive.
De sa voix qui changeait le faible et tendre son,
Et de ses doigts glacés l'étreinte et le frisson.
L'enfant en devenait plus chère à sa détresse.
Elle le consolait avec tant de tendresse,
Elle confondait tant, dans ses longs entretiens,
Sa pensée à la sienne et ses soupirs aux siens,
Qu'elle était devenue, en sa morne demeure.
Le seul doux intérêt qui lui fit compter l'heure :
L'amitié nait si vite au cœur des malheureux !
Des gestes familiers déjà régnaient entre eux;
Quelquefois il penchait son front sur son épaule.
Comme un bras fort de chêne appuyé sur un saule.
Et laissait en silence égoutter dans son sein
Les pleurs de son amour dont son œil était plein :
Pour la pauvre Lakmi voluptueux supplice!
Comme un lis qui se fane entr'ouvre son calice
Pour aspirer la brise et pour boire sans bruit
treizieml: vision.
Les gouttes de sa soif que lui répand la nuit, Elle sentait couler jusqu'au fond de son ame Ces pleurs que lui versaitramourd'uneautrefemme ; Et, de rage et d'amour tressaillant à la fois, De sa lèvre en secret les buvait sur ses doigts !
Chaque nuit resserrait cette amitié perfide ; Et quelquefois Laknii, dans ses vœux moins timide. Dans l'innocent plaisir que Cédar éprouvait Croyait sentir un peu l'amour qu'elle y rêvait! Elle quittait ses pieds mourante de tendresse, Et brûlait tout un jour du feu d'une caresse.
Une nuit que Cédar, d'un ton plus languissant, De l'amour à sa voix avait donné l'accent. Et, dans l'illusion dont l'erreur le domine, Serré d'un geste étroit l'enfiuit sur sa poitrine, Lakmi, qu'éblouissait sa folle passion.
Crut sentir son triomphe à cette pression. Un cri, de son bonheur trahissant le mystère, De son cœur éclaté jaillit involontaire. Vers le divin visage elle leva son front. S'enivra de ses yeux, et, d'un élan plus prompt Que l'élan de l'abeille à la fleur qu'elle vide. Aux lèvres de Cédar colla sa lèvre avide... « Ah! le feu de mon âme à la tienne enfin prend, Cédar ! s'écria-t-elle ; enfin il me comprend!» Mais lui, comme un serpent qu'avec horreur on touche. D'un geste de dégoût l'écartant de sa bouche, Et retirant soudain ses membres repliés, La fit tomber à terre et rouler à ses pieds , Et, froissant de dédain sa superbe paupière, La regarda d'eu haut ramper dans la poussière.
L'humiliation, l'horreur, l'étonnement,
Les frappèrent tous deux de silence un moment ;
Tel qu'après un éclair échappé d'un nuage,
Un silence interrompt ou précède l'orage.
Mais Lakmi, reprenant sa ruse avec ses sens,
La première à la fin retrouva des accents.
Et pour baiser ses pieds se traînant humble et douce.
Comme un chien qui revient au pied qui le repousse.
Et craintive enlaçant ses jambes dans ses bras,
Levant sa joue en pleurs et lui parlant d'en bas:
« Être dont le mépris sous ton oeil me terrasse.
Pour le crime d'aimer n'auras-tu pas de grâce?
Si je t'ai profané par un tendre forfait,
Ce crime de l'amour, est-ce moi qui l'ai fait?
Oui, malgré moi, ma bouche a trahi ma pensée!
Oui, mon souffle a terni ta splendeur offensée!
Je devais lé savoir: le ciel est entre nous;
Les mortels ne devraient te parler qu'à genoux!
Je devais à jamais étouffer dans cette âme
Cet amour dont un geste a révélé la flamme,
Et, comme le charbon dans la main renfermé,
Ke découvrir mon cœur qu'en cendre consumé!
Mais n'as-tu pas toi-même au sein de ton esclave
Encouragé du cœur cet amour qui te brave?
K 'as-tu pas relevé son front humilié
Pendant qu'elle mettait sa tête sous ton pied?
Sur tes genoux sacrés ne l'as-tu pas assise?
N'as-tu pas rassuré sa tendresse indécise,
Attendri ta voix mâle, et sur son pauvre corps
De tes cheveux divins laissé flotter les bords?...
N'as-tu pas approché de ton front qu'elle adore
Ce cœur où l'étincelle était dormante encore?
Ne l'as-tu pas soufflée à ton souffle de dieu?
Est-ce ma faute, oh! dis, si la paille a pris feu?
Si ton divin regard, qui consumerait l'ange, En tombant sur la terre a consumé ma fange? Tout mon crime, 6 Cédar! c'est toi qui l'as commis ! Mais moi, je l'expierai d'un cœur humble et soumis. Frappe-moi! punis-moi du culte qui m'embrase! Je bénirai ton pied si c'est lui qui m'écrase ! J'adorerai de toi jusques à ton mépris! Esclave sans espoir, je servirai sans prix; Je briserai moi-même au fond de ma poitrine Ce coeur qui profana ta pureté divine, Comme de l'arbre d'or le ver ronge le fruit, Sans que l'oreille même en entende le bruit! A quelque abaissement que ton cœur me ravale. Je mettrai mon orgueil à servir ma rivale ! De mes mains, pour tes yeux, j'ornerai ses appas ! Je serai devant toi le tapis de ses pas! Je t'en entretiendrai pour tromper ton attente ; Tu me diras: aje l'aime,» et je serai contente! Je trouverai ma joie où d'autres ont leurs morts. Mais ne me chasse pas de l'ombre de ton corps; N'écrase pas du pied ta rampante couleuvre!... Laisse-moi de ta fuite achever tout bas l'œuvre^ Ronger comme un lézard les murs de cette tour. Te rendre à la lumière, aux déserts, à l'amour ! Et de tes fers tombés brise après ton esclave, Comme on jette la lime en dépouillant l'entrave ! ... »
En lui parlant ainsi, ses bras nus enlaçaient Les jambes de Cédar que ses lèvres pressaient : De poussière à ses pieds elle souillait ses charmes ; Elle brûlait la place où ruisselaient ses larmes. A ce feint repentir son courroux s'amortit. « Sors en paix, pauvre enfant!» dit-il. Elle sortit... Elle sortit, non pas telle qu'en sa présence
3l6 LA CHUTE d'un AN'GK.
La ruse avait courbé sa fausse complaisance, Mais le cœur bouillonnant de cet excès d'aflront. Précipitant sa marche et redressant le front. Ivre de désespoir, d'amour, de jalousie, En mots entrecoupés semant sa frénésie : « Non, non, tu m'aimeras, disait-elle en montant; Tu m'aimeras, cruel, ne fût-ce qu'un instant! Quand je devrais mourir de son baiser suprême. Je saurai quel bonheur il donne à ce qu'il aime! Cet amour refusé, je le déroberai !
Si je tombe... en tes bras du moins je tomberai! Tu n'échapperas pas au feu qui me dévore. Périsse avec Lakmi ce palais qu'elle abhorre! Que ces cruels Titans s'entr'égorgent entre eux! Que l'enfer montre au ciel leurs mystères afFreux! Que dans ses fondements leur Babel s'engloutisse, Pourvu que mon bonheur précède leur supplice, Et que Lakmi, mêlant sa joie à leur trépas, Emporte dans la mort son rêve entre ses bras ! »
Mais le palais des dieux était mouvant d'intrigues, Et Nemphed surveillait de l'œil toutes ces brigues. A son regard partout de pièges occupé, Les complots d'Asrafiel n'avaient pas échappé. Il avait attendu que sa ruse plus mûre Découvrit mieux au coup le défaut de l'armure ; Mais ses yeux avaient vu les signes précurseurs. Il fallait sous ses coups tomber sans défenseurs, Ou, de ce furieux prévenant la colère, Avant le bras levé lui donner le salaire. Après un court sommeil dans la terreur dormi. Sur ses genoux tremblants il attira Lakmi : «Qiie l'œuf de mon courroux soitcouvé dans ton âme, Toi qui d'un sûr trépas couvres de fleurs la lame.
Belle enfant dont le front masque si bien la mo.-t,
Nuage du matin où mon tonnerre dort!
Que ce secret divin meure dans ta poitrine:
Asrafiel a creusé sous nos pas une mine.
Si tu n'étouffes pas la mèche dans sa main.
Mon empire et Lakmi seront à lui demain.
Serendyb et Znaïm sont des fils de sa trame.
Ma vengeance ne sait où reposer mon âme :
Contre les dieux et lui si je lève le bras,
Ma menace impuissante assure mon trépas ;
L'arme qu'empruntera ma main contre ce traitre,
Contre mon propre sein se tournera peut-être.
Dans ce péril suprême il n'est qu'un seul salut :
Te jeter, belle enfant, entre l'œil et le but.
Vers l'amour un moment attirer sa pensée,
De tes bras faire un piège à cette âme insensée,
Et, pendant qu'il prendra ses yeux à tes appas.
Étonner ses amis par son soudain trépas !
Un de ses fils coupés, toute la trame coule;
Sa force donne seule audace à cette foule.
Lui tombé, leur complot est sans âme; et les dieux
Me chercheront en vain un rival dans les cieux;
Mon trône raffermi pèsera sur leur tête.
Vengeance de Nemphed , au signal es-tu prête?
Des venins de l'aspic as-tu rempli ton sein?
Ce soir, pour déguiser mon perfide dessein,
J'ai préparé pour eux la plus divine orgie
Dont la voûte du ciel se soit jamais rougie.
Pour laisser un moment leurs complots respirer.
D'une ivresse de dieux je veux les enivrer.
Pendant qu'anéantis de lubriques extases,
Ces monstres de l'ivresse égoutteront les vases,
Toi, le front rayonnant de la beauté du ciel,
Dans tes bras enlacé fais languir Asrafiel,
3l8 LA CHUTE d'uX AXGE.
Et du poison subtil que ta main sait dissoudre Frappe entre deux soupirs son cœur comme la foudre ! J'aurai l'œil à ton œuvre : au cri qu'il jettera. De mon sein endormi la foudre jaillira ; Ses complices surpris, et se craignant l'un l'autre. Rouleront dans la lie où l'ivresse les vautre. Ces démons écrasés reconnaîtront leur dieu. Laisse-moi ! tu comprends : sois mon tonnerre! adieu! »
Lakmi, comme un serpent privé, qui des mains glisse, De l'infernal dessein feignit d'être complice; Sur sa lèvre muette elle posa deux doigts. Son cœur se souleva de son sein comme un poids, Ht du combat des dieux l'épouvantable image D'une secrète joie éclaira son visage.
Elle sortit soudain; mais elle n'alla pas Aux pièges de la nuit préparer ses appas. Et, comme une Laïs qui se fie à ses armes. Faire aiguiser par l'art l'aiguillon de ses charmes ; D'un pas dissimulé, négligent et distrait. Elle alla rencontrer Asrafiel en secret:
« O le plus beau des dieux, roi du cœur, lui dit-elle, Je suis l'heure du trône ou ton heure mortelle! Nemphed cette nuit même a juré ton trépas, lu devais sur mon cœur le trouver dans mes bras: L'imbécile vieillard, qui n'ose te combattre, Par la main d'un enfant avait voulu t' abattre; Mais dans son piège impur lui-même il se prendra. Mais l'arme qu'il saisit de lui te défendra. Lakmi, de ta beauté secrètement ravie, T'adore, et pour sauver tes jours t'oôre sa vie. Ces jours n'ont qu'un soleil, si tu ne le préviens; Mets dans le crime enfin tes pas devant les siens.
Trompe ce vil forfait qu'avec peine il soulève! Marche pendant qu'il dort ! frappe pendant qu'il rêve ! Je m'offre pour guider, pour assurer tes pas: Sois ma vie, Asrafiel ! je serai ton trépas 1
Au coup qu'il faut porter prépare tes complices. Que leurs cœurs vigilants se sèvrent de délices ! Cette nuit, au moment où le tyran des dieux Pour m'indiquer ta mort m'appellera des yeux. Foudroyé du poison préparé pour toi-même, La pâleur de la mort sera son diadème. Son cadavre à tes pieds tombera devant toi ! Silence! audace! amour! un enfant t'a fait roi!... »
Asratiel, étonné, la vit fuir sans attendre Le mot qu' à son regard l'effroi semblait suspendre : « Insidieux serpent! reptile impur! dit-il, Poignard empoisonné dont la ruse est le fil! Traiticsse qui taillit entre les mains d'un traître ! Ver qui pique le cœur ! chienne qui mord son maitre ! Oui, je te laisserai de ton infâme dard Vibrer tous les poisons qui sont dans ton regard ; Rampe pour moi, serpent qui dans mes pieds s'enlace, Au trône où je prétends conduis-moi, fais-moi place ! Mais ne crois pas, perfide, y monter sur mes pas; Toi seule y monteras, femme aux divins appas ! De toutes ces grandeurs que ce grand jour m'apprête, Une femme sera la plus chère conquête ! Ses bras seront mon trône, et toi mon marchepied ! Oui, je t'apLitirai, vil scorpion, sous mon pied! Et comme le frelon sur le miel qu'il exprime. Va, je veux en montant t'écraser sur ton crime! »
320 LA CHUTU D C X AXCE.
Mais Lakmi, déjà loin et s.ins penser à lui, La rage dans le cœur, dans la foule avait fui.
Auprès de Daïdha furtivement conduite, Dans ce palais des pleurs en mystère introduite, L'amante infortunée était devant ses yeux. Transformant à son gré son front insidieux, Lakmi la contemplait, sans dire une parole. De ce regard de sœur qui plonge et qui console. Et, donnant à sa lèvre un doux pli de pitié. Semblait de cette peine aspirer la moitié.
A SCS chers orphelins, à son amant, ravie. Mais dans un lieu divin eu déesse servie, Daïdha n'était plus la naïve beauté Dont les longs cheveux noirs paraient la nudité. De ses membres captifs magnifiques entraves. L'or, la soie et l'argent, tissés par ses esclaves, En plis voluptueux répandus sur son corps, De ses pieds embaumés venaient baiser les bords. Des' ondes de saphirs, de perles et de pierres. Ruisselaient de sa tête en splendides rivières, Et semblaient, de son teint relevant la pâleur, Une dérision au front de la douleur.
On eût dit une iris sans soleil ni rosée. Et se fanant dans l'or où la main l'a posée. La veille desséchait ses membres amaigris; De livides sillons tachaient ses traits flétris; Sur sa joue, où la rose avait éteint ses charmes. Deux rides indiquaient le lit séché des larmes, Comme l'herbe abattue et le gazon foulé Montrent à nu la place où la source a coulé.
Son regard fixe et froid s'r^ttachait au visage Comme un œil qui voit tout à travers une image. Ses lèvres, qu'agitait un vif tressaillement, Des paroles sans sous avaient le mouvement. A l'ombre de Lakmi, sous son regard venue. Son œil interrogeait la figure inconnue ; Et Lakmi, prolongeant ses hésitations.
Entendait de son cœur les palpitations.
Enfin d'un faux accent couvrant sa joie amère : « Pauvre femme, dit-elle, hélas ! et pauvre mère ! ... » Sans distinguer des mots l'accent double et moqueur, A ces mots Daïdha sentit fondre son cœur. Elle tendit ses bras vers la fourbe cruelle: «Oh ! vous me plaignez donc, vous du moins 1 cria-t-cUe ; Vous avez donc une ame, une bouche, une voix ! Vous n'êtes pas de fer comme ceux que je vois. Vous ne garderez pas cet odieux silence ! Oh! oui, tant de beauté, de candeur et d'enfance Révèle un autre sang que ces monstres hideux. Que font-ils? où sont-ils? oh! vous, parlez-moi d'eux! Cédar?... mes doux agneaux?... Eux!... lui! quelle mamelle Leur distille le lait?... N'est-ce pas qu'il m'appelle?... N'est-ce pas qu'ils sont beaux?... Ah! parlez à la fois, Parlez-moi d'eux... delui !... » L'ardeur coupa sa voix, Elle colla sa bouche aux mains de sa rivale.
Lakmi d'émotion mordit sa lèvre pâle :
« Pauvre femme! dit-elle, oh! oui, je les ai vus. Lui, des géants esclave! eux, altérés et nus! — Esclave! s'écria la malheureuse femme, Esclave! lui le dieu du monde et de mon àme! Lui qu'à ce cœur brûlant ces bras seuls enchaînaient ! Lui que des vils mortels les regards profanaient
Lui dont l'étoile au ciel d'où tombe la lumière Briserait ses rayons pour être sa poussière!... Esclave! lui dent l'œil eût foudroyé des dieux!... Quoi! vous les avez vus? quoi ! vus, touchés des yeux, Ces cygnes sans duvet qu'échauffait mon aisselle? Ils avaient froid et soif? pas même une gazelle!
Oh ! vos femmes poureux n'ont doncpointdegenoux? Point de sang, point de lait dans leur sein comme nous? Oh ! pour nourrir d'amour ces fruits de mes entrailles. Tout le mien coulerait à travers ces murailles! Oh! portez, portez-leur mon sang pour les nourrir!
Monstres! laisserez-vous ces deux anges mourir? »
Lakmi sentit son cœur au cri de la nature:
« Ils ne périront pas faute de nourriture.
Dit-elle; tous les jours, les entendant pleurer,
Quelque mère en secret vient les désaltérer,
Et, d'un reste de lait assouvissant leur bouche,
Les soulève du sol et sur ses bras les couche.
— ' Du sol? cria la mère en se levant debout,
Du sol dur et glacé? dites, dites-moi tout!
Quoi! sur la terre nue ils ont jeté leurs membres!
Quoi ! pas même sous eux les tapis de ces chambres !
Quoi ! ces corps délicats dans mes bras amollis.
Que de mon sein de mère auraient froissés les plis.
Sont là sans vêtement sur le sable ou le marbre,
Comme des passereaux tombés du nid sous l'arbre?
Nul duvet n'attiédit leur tendre nudité?
— Hélas! non, dit Lakmi. — Monstres de cruauté!
Hommes dont la malice assassine les anges!
Eh bien, de ces cheveux je leur ferai des langes 1
Oh! ne résistez pas au dernier de mes vœux!
Vous, enfant! faites-leur un lit de mes cheveux!
Étendez sous le corps de ce tendre et beau couple
De mon front dépouillé ce duvet long et souple ;
Couvrez leur blanche peau de ces anneaux coupés;
Je les ai si souvent de même enveloppés !
Sous ces réseaux flottants qu'entr'ouvraient leurs mains blanches,
Ils se sont tant de fois assoupis sur mes hanches !
Avec ces noirs anneaux qu'ils cherchaient à nouer.
Oh! j'aimais tant à voir leurs doigts de lait jouer,
Qu'ils en reconnaîtront l'odeur, douce chimère !
Et se croiront encore à l'abri de leur mère ! »
Tout en parlant ainsi, sous le fil des ciseaux Ses beaux cheveux coupés tombaient en longs réseaux ; Leurs flots s'accumulaient sous son pied qui les foule, Comme les plis montants d'une robe qui coule. Quand ils furent montés jusqu'à ses deux genoux. Sur les bras de Lakmi elle les jeta tous : « Oh ! prenez, lui dit-elle, et portez, portez vite ! Portez-les eacor chauds de ce front qui les quitte ! Laissez sur votre main mes lèvres se poser, Et revenez bientôt me rendre leur baiser ! » Lakmi, les bras chargés de l'ondoyante soie. Sortit en déguisant son infernale joie, Regagna son palais, et loin de tous les yeux Cacha dans ses atours ce dépôt précieux.
Mais à peine avait-elle enfermé sa parure. Que, pressant les moments qu'un seul soleil mesure. Et des géants trompés déroutant le coup d'œil, Du cachot de Cédar elle touchait le seuil. Humble et douce à ses pieds comme un tigre elle rampe. « Homme pour qui mon cœur veille comme une lampe, Cédar! ô le plus beau des songes de Lakmi!
Toi que j'adore en dieu sous ce doux nom d'anii,
Relève enfin ce front courbé sous l'infortune,
Et bénis une fois ma tendresse importune!
De tes membres sacrés Tesclavage est fini.
Demain, à Daïdha par mes soins réuni,
Le soleil te verra libre, et prenant ta course
Vers ces monts, fils du ciel, remonter à ta source!
Ne perdons pas le jour en trop longs entretiens;
Ne m'interroge pas, mais écoute et retiens !
« Dans Balbek cette nuit un grand complot se trame. Nemphed assassiné commencera le drame.
Sa mort mettra le glaive aux mains de nos tyrans, Leur sang empoisonné coulera par torrents. L'incendie à grands plis baignera ces murailles. Tous les dieux prendront part aux divines batailles, Et, montant pour combattre aux sommets de leurs tours, Laisseront sans gardiens ces ténébreux détours. Dans la confusion de l'horrible mêlée, Une porte de fer, dans le granit scellée, Restera, pour ta fuite, ouverte sous ces murs. Une esclave voilée, aux pas discrets et sûrs, Au signal de mes yeux t')- tracera ta route: Q.uand tes pieds de la porte auront franchi la voûte. Sous un bois de cyprès que tu traverseras L'esclave remettra Daïdha dans tes bras. Tu fuiras l'emportant le long des bords du fleuve, Sans lui dire un des noms dont sa pauvre âme est veuve, Sans suspendre d'un pas ton pied muet et prompt Pour poser seulement un baiser sur son front : Ton salut tout entier dépend de ce silence. Fuis comme le coursier que le tigre relance; Fuis tant que le fardeau serré contre ton coeur N'aura pas pour ta course épuisé ta vigueur.
Tu ne t'?.rrétera5 qu'une heure avant l'aurore, Vers un détour du fleuve au pied d'un sycomore; L;i, tu déposeras ton amour de tes bras, Et toujours sans parler, assis, tu m'attendras. Avant qu'au firmament le jour commence à poindre, Avec tes deux jumeaux je viendrai t'y rejoindre. Ton bonheur tout entier se pressera sur toi. Nous fuirons, nous fuironsensemblc, clle,euxctmoi. Si vous voulez encor que Lakmi puisse vivre. Votre heureuse pitié me laissera vous suivre; Ou tu me diras: « Meurs; » et tu m'étoufferas Comme ce pauvre chien étoufTé dans tes bras!... Adieu, l'heure suit l'heure, et le temps nous dévore : Tu me remercieras au pied du sycomore. » Elle dit, et, jetant une lime à sa main, Elle lui fit un signe, il comprit: « A demain! »
!:^/>:'(?i^^/^5îiAj:i\Vf^ \^yi
La nuit, pleine de crime et de flambeaux rougie, Roulait avec horreur ses astres sur l'orgie. Les constellations, du haut du firmament, Regardaient cette scène avec étonnement, Admirant comment Dieu, dans son profond mystère, Laissait monter si haut les forfaits de la terre ; Et les anges chantaient d'un accent solennel : « Patient ! patient ! car il est éternel ! »
Les flots emprisonnés jaillissaient en cascades;
L'illumination serpentait en arcades;
De cent mortiers d'airain les tonnerres des dieux
Lançaient du haut des tours des astres dans les cieux,
Qui, dans leur parabole entrecoupant leur route.
Formaient sous la nuit pâle une seconde voûte,
Un ondoyant réseau de mobiles soleils
Aux feux d'or ou d'argent, bleus, perlés ou vermeils.
Comme le firmament que l'arc-en-ciel essuie,
Les uns, gouttes de feu, tombaient en rouge pluie;
Les autres dessinaient, suspendus dans les airs.
Des temples merveilleux illuminés d'éclairs;
Puis, éclatant là-haut avec des coups de foudre, Semblaient des pans de ciel qui ruiss«]aient en poudre. La musique, jetant le bruit à grands accents, Par l'air qu'elle ébranlait secouait tous les sens, Et, leur donnant à tous comme une âme commune, De mille impressions vagues n'en faisait qu'une. Emportant à la fois dans ses fougueux courants Et l'àme de l'esclave et celle des tyrans. Tout le peuple, assistant aux splendeurs de ces fêtes. Couronnait les créneaux de membres et de têtes; Un geste s'imprimait à tous ces fronts mouvants. Les pavés, les lambris, les murs semblaient vivants : On eût dit, en voyant respirer les poitrines, Que l'air du ciel allait manquer à leurs narines ! Le peuple avait livré pour ces impuretés Les essaims avilis des plus jeunes beautés; Elles étaient l'encens d'odieux sacrifices. Des lubriques autels misérables prémices; La promiscuité de ces amours affreux, Ainsi qu'un vil bétail, les échangeait entre eux. Le vin, l'amour, le sang, les cris d'homme et de femme Ruisselaient, infectaient comme la mort de l'âme. L'atmosphère élevant les miasmes du sol Eût asphyxié l'ange étouffé dans son vol.
Se sevrant de la lie où le reste se vautre, Nemphed et son rival se regardaient l'un l'autre. Et, pour se préserver de l'invisible mort, De leurs libations n'cfHeuraient que le bord. Au moment où Nemphed , dans sa perfide adresse, Croit voir son ennemi chanceler sous l'ivresse, Et lui-même, à son tour feignant d'être endormi, Du forfait convenu fait le signe à Lakmi,
328 LA CHUT i: D UN ANGc.
Celle-ci, s'apprccbant comme pour mieux entendre, Par les mains à son cou rieuse vient se pendre, Et semblable à l'enfant qui, cherchant le baiser, Entre l'œil et la bouche hésite où le poser, D'uu dard qu'entre ses dents cachait sa lèvre jointe, Dans la tempe du monstre elle enfonce la pointe. La hache est moins mortelle et l'éclair est moins prompt ; Il tombe de sou trône en se brisant le front. Asrafiel de son sein tire soudain son glaive. L'orgie en chancelant se disperse et se lève ; Trônes, tables, autels, s'écroulent en débris, Le palais retentit d'épouvantables cris.
En groupes acharnés tous les dieux s'entr'égorgent. Des restes des festins les esclaves se gorgant; Et pendant les horreurs de cette longue nuit. Tout se disperse ou meurt, tout triomphe ou tout lait.
Dans la confusion de la lutte insensée. Comme un éclair de mort Lakmi s'est éclipsée. Les laissant disputer le trône ou le trépas. Vers son palais désert elle court à grands pas. A ses crimes secrets une esclave attachée Tire la chevelure à la mère arrachée : Sa main surprise à peine en soulève le poids. Elle en lisse avec art les tresses sous ses doigts; Et, les réunissant au sommet de la téie, Elle pare Lakmi de sa riche conquête.
Lakmi, dans le cristal reflétant sa beauté, Triomphe amèrement de ce charme emprunte. Effile les cheveux, dans les parfums se lave, Et, fuyant les regards, sort avec son esclave...
Cependant, comptant l'heure à ses pulsations, Cédar est abinié dans ses réflexions.
Avec la lime sourde il a limé ses chaînes; Son sang impatient coule libre en ses veines; Il entend le combat sur son front retentir, Il voit tous ses gardiens se troubler et sortir. Seul au fond de l'abime où son oreille écoute, Il attend qu'une main lui révèle sa route; D'un pas léger de fem.me il distingue le bruit. Elle approche, il s'avance; elle marche, il la suit. Sous les pas assoupis de sa muette escorte. De l'épaisse muraille il a franchi la porte. Son guide l'abanconne, il est libre, il est seul !
La nuit sur la nature étend son noir linceul.
On croirait qu'elle veut, de ce mystère instruite.
D'une ombre impénétrable envelopper la fuite.
A peine aperçoit-il les têtes des cyprès
Sur l'horizcn du ciel dessiner quelques traits.
Il avance à tâtons vers un arbre qu'il touche!...
Un cœur est sur son cœur, un doigt est sur sa bouche !..,
Il sent de D.aïdha, sous l'haleine du vent,
Les cheveux l'entourer de leur voile mouvant.
Sur ses bras en berceau, muet, il la soulève;
Il fuit en l'emportant, plus légère qu'un rêve.
Au bruit grondant du fleuve il dirige ses pas;
Son haleine de feu ne se repose pas.
Sa lèvre aspire en vain le vent d'une narine ;
En vain ce cœur tremblant qui bat sur sa poitrine
Communique à son sang ses palpitations;
En vain liant son cou dans leurs inflexions,
Deux bras entrelacés comme des nœuds de saule
Supportent un front lourd jeté sur son épaule ;
En vain ce doux fardeau qu'il sent tout frissonner
A ses embnissements semble s'abandonner;
Il ne se baisse pas pour effleurer sa lèvre.
De son brûlant amour par amour il se sèvre.
Comme un cœur oppressé qui s'arrête un moment
Afin de respirer après plus librement.
Rien ne peut ralentir sa course qu'il redouble ;
Chaque roseau lui semble un géant qui le trouble.
Chaque plainte de l'onde un cri qui le poursuit :
Il franchit un royaume en un quart de la nuit,
Et ne s'arrête enfin, le pied rapide encore,
Que sur le cap du fleuve, au tronc du sycomore.
Là, sur un vert tapis qui glisse au bord de l'eau,
Il dépose en tremblant son amoureux fardeau,
Et, respirant enfin de son cruel martyre.
Il s'assied auprès d'elle et sur son cœur l'attire.
Oh ! pourquoi de la nuit le dôme est-il si noir? Que ne lui laisse-t-il seulement entrevoir Ces membres adorés, ce regard, ce visage Q.u'ont flétri la douleur et maigri le veuvage ! Son cœur d'époux éclate et se brise en sanglots ; Ses pleurs à ses baisers se mêlent à grands flots. Il presse, à le briser, d'une muette étreinte. Ce corps tout palpitant de délire et de crainte. Dans sa tremblante extase il redit mille fois Les noms que des soupirs lui répondent sans voix ; Sou amour remplirait une nuit éternelle! Tremblante de bonheur, Lakmi, car c'était elle! Dérobant ces transports à la chaste beauté.
S'enivrait de terreur et de félicité.
Sur ce cœur qu'abusait sa malice infernale,
Elle brûlait du feu qu'allumait sa rivale ;
Et, de peur de changer le délire en soupçon.
Du souffle sur sa lèvre elle enchainait le son.
Elle craignait qu'un mot, qu'un soupir ou qu'un geste,
N'anéantît l'erreur de la nuit qui lui reste.
Et, sachant que l'horreur suivrait l'embrassement,
Voulait boire l'erreur jusqu'au dernier moment.
Occupant dans ses bras la place de la femme,
La lueur d'une étoile épouvantait son âme.
Tel que dans la prairie un avide serpent
Au sein de la brebis se dresse et se suspend,
Et, de la blanche mère épuisant la mamelle.
Boit le lait de l'agneau qui meurt de soif loin d'elle;
Telle, au sein de Cédar cette perfide enfant
Savourant jusqu'au bout son larcin triomphant,
Et des mots les plus saints aspirant les tendresses.
Sur son front profané recevait les caresses.
Cédar pencha le sien sous un poids de langueur.
Et Lakmi s'endormit la tête sur son cœur.
Quand Cédar s'éveilla, Lakmi dormait encore.
Aux premières blancheurs de la naissante aurore,
Avant de regarder la lumière des cieux.
Sur l'astre de son âme il abaissa les yeux.
Il entr'ûuvrit du doigt, pour revoir ce visage.
De ces cheveux épars le liquide nuage, Ces cheveux dont l'odeur et dont la pression D'un duvet d'ailes d'ange avaient l'impression. « Éveille-toi, dit-il, ô jour de ma paupière ! » Et découvrant ce front sous son regard de pierre. Mesurant d'un seul trait le forfait et l'erreur, Il l'écarté du coude et se dresse d'horreur !
Réveillée à ce cri, Lakmi de ses bras rouie; Son bras s'attache en vain au pied qui la refoule. Cédar, la secouant comme un pasteur blessé Secoue en vain l'aspic à sa jambe enlacé : « Exécrable instrument de vice et d'imposture. Vipère ! criait-il, va ! meurs sur ta piqûre ! » Et du front écrasé sous son genou nerveux, D'une main frémissante arrachant les cheveux : « O voile de pudeur! disait-il, chastes ondes! Avez-vous pu flotter sur ces membres immondes?» Et sur le bord à pic poussant toujours Lakmi : « Va souiller, disait-il, l'enfer qui t'a vomi!... a La pente, en cet endroit escarpée et profonde. Dominait de cent pieds le lit grondant de l'onde; Un pas de plus, Lakmi se détachait des bords: Au moment de sa chute elle roidit son corps. Et, retenant Cédar d'une dernière étreinte, Des ongles sur sa peau laissant l'horrible empreinte : « Oui, lave, ange souillé, mon forfait dans ma mort! Frappe-moi sans pitié ! brise-moi sans remord ! Je savais à quel prix mon audace jalouse Achetait dans tes bras ce rêve de l'épouse. J'ai fait le pacte impie et ne m'en repens pas : Ce songe de l'amour valait bien un trépas ! Ma vie est un orage, il devait se résoudre; J'ai cueilli la rosée, et j'en ai fait la foudre !
QUATORZIÈME VISIOX. 333
Qu'elle frappe à prosent! je la provoque! adieu!
J'ai ravi sur ton sein la tendresse d'un dieu ! »
Elle dit, et, cessant l'épouvantable lutte,
Elle roula du bord, résignée à sa chute ;
Et, comme une immondice enlevée à ses bords,
Teint de fange et de sang le flot roula son corps.
De haine et de stupeur, debout sur le rivage,
Cédar avec dégoût détourna le visage^
Et, les cheveux au ciel élevés dans sa main.
Du pas d'un insensé revint sur son chemin.
Les roseaux ondoyaient au vent de sa narine ;
Un sourd rugissement sortait de sa poitrine ;
Ses pas retentissaient sur le sol souterrain,
Comme les pas pesants d'un colosse d'airain.
Les lions des forêts fu\'aient à son approche.
Et l'aigle épouvante s'envolait de sa roche.
Sa poitrine fendait les flots sans les sentir ;
On entendait les coups de son cœur retentir;
Il sortait par moments entre ses dents grinçantes
Des paroles sans suite et des voix mugissantes.
Des muscles palpitants son cœur s'accentuait.
Sou œil était l'éclair, et son geste tuait.
Sa sueur, sur ses pieds pleuvant à large goutte.
D'une trace fumante enveloppait sa route,
Non la sueur du corps d'où coule sa vigueur.
Mais la sueur d'esprit qui fait bondir le cœur.
Ainsi qu'une machine à son œuvre lancée.
Vers son but sans rien voir il marchait sans pensée;
L'éclair de la vengeance éclairait seul ses yeux.
La nuit jetait déjà son ombre sur les cieux, Quand du haut de ses toits le peuple au cœur servile
Le vit monter de loin les sentiers de la ville.
« Quel géant, disaient-ils, monte par le chemin ?
Quel étendard doré lève-t-il dans sa main ?
On le dirait tissu des rayons de l'aurore.
Son haleine mugit, son large pas dévore;
Son ombre sur le mur dépasserait l'oiseau ;
Un chêne sous son pas vibre comme un roseau !
Les portes de nos tours feraient baisser sa tête !
Est-ce le vent, l'éclair, la foudre, ou la tempête ?
Accourez!... le voilàL.. tremblez!... n'approchez pas! »
Et la foule de loin se pressait sur ses pas,
Et, s'ouvrant devant lui pour lui laisser la place.
En flots toujours grossis se fermait sur sa trace.
Lui cependant marchait, marchait, marchait toujours.
Comme un fleuve entraînant des ruisseaux dans son cou rs ;
Et levant dans sa main ces beaux cheveux de femme
Que le vent dépliait en flottante oriflamme,
Il semblait secouer ce crime de Lakmi,
Tel qu'un réveil de feu sur ce peuple endormi !
Et ce peuple insensé, qui vole où le vent vole,
Le suivait par instinct, sans soufile et sans parole.
Quand il vit tout le peuple, autour de lui béant.
Que dépassait du front sa taille de géant.
Comme un mât qui se dresse au sein de la tempête,
11 s'arrêta terrible et retourna la tête;
Et d'un geste de dieu, d'une voix dont l'accent
Aurait fait remonter un fleuve mugissant :
« Est-il quelqu'un de vous qui garde au fond de l'âme
Du feu d'Adonaï quelque mourante flamme?
Est-il quelqu'un de vous qui conserve enfoui
Dans les plis de son cœur le Dieu d'Adonaï,
Ce Dieu des opprimés dont le nom est un glaive?
S'il en est un encor, qu'il parle et qu'il se lève!
QUATORZIÈME VISIOX. 335
Ce Dieu vient à la fin en moi vous visiter. Affronter vos tyrans et les précipiter!... »
De la foule à ces mots de grandes voix montèrent.
Du livre dispersé mille pages flottèrent;
Les fils de la parole, à la voix ralliés,
Brisèrent les vils jougs dont ils étaient liés.
Et, du peuple étonné fendant l'épaisse houle.
Sous la main de Cédar se groupèrent en foule.
Les lâches, par l'exemple à l'audace aguerris.
Secouèrent les fers dont ils étaient meurtris.
On n'entendit au loin qu'un cliquetis sublime
De chaines qui tombaient sous l'enclume ou la lime :
Un million de bras s'étendit à la fois,
La liberté jaillit d'un million de voix!
Et l'esprit du Seigneur, qui souffle ces tempêtes.
Ondoya comm.c un vent sur cette mer de têtes.
Cédar, dont à leurs yeux la colère avait lui, Sentit monter l'esprit de tout ce peuple en lui : « Vile chair, car qui sait le nom dont on vous nomme? Levez vos fronts, dit-il, et redevenez homme ! Sous les pieds de vos rois, terre, remuez-vous; Et dans leur propre audace engloutissez-les tous ! Secouez sur leurs noms leur crime et votre injure, Comme mon bras secoue au vent sa chevelure; C'est le sacré drapeau qu'eux-mêmes nous ont fait. Leur dernière infamie et leur dernier forfait ! due sur leurs fronts maudits autant de morts ruissellent Que de cheveux vengeurs dans ma droite étincellent ! Ils en ont dépouillé la plaintive pudeur, Comme vous de vos droits et de votre grandeur. Comme je remettrai sur ce front sa dépouille. Remettez vos s.iints droits sur votre chair qu'on souille !
33(ï LA CHUTE d'un* ANGE.
Pour vous paraître grands, ils courbent vos genoux ; Ils ont jeté leur ombre entre le ciel et vous ; Effiiçant dans vos cœurs la foi de vos ancêtres, Ils en ont chassé Dieu pour en rester les maîtres! Mais nommez avec moi le nom du Dieu vivant : Ils seront la poussière et vous serez le vent!... Contre l'humanité leur règne est un blasphème ; Venger l'homme avili, c'est venger Dieu lui-même! Prostituer ses dons, c'est les déshonorer; Reconquérir ses droits, amis, c'est l'adorer; C'est le culte de sang pour l'homme qu'on opprime ! La tj'rannie aussi de l'esclave est le crime; Se courber sous le joug, c'est presque le forger, Et subir les tj'rans, c'est les encourager ! Lavez ce long forfait dans le sang et les flammes. Forcez dans ces palais ces prisons de vos .îmes ! Remontez vers le ciel par ce sublime assaut ! La liberté, la foi, Dieu lui-même est là-haut ! De vos desseins vengeurs leurs forfaits sont complices; L'heure, l'occasion, les ombres sont propices. Ces monstres, déchaînant leur sourde inimitié, Ont déjà de votre œuvre accompli la moitié. Leurs temples sont remplis de leur lutte intestine ; Ils ne soupçonnent pas la nuit qu'on leur destine! Dans leur vil sang qui coule enfonçons les talons ! Allons! ') — Lepeupleentiers'élançantdit: «Allons! »
Tel, quand le vent changeant sur la plaine liquide Fait frissonner le flot d'une première ride. Coulant devant la brise, insensible d'abord, A peine d'un murmure elle effleure le bord; Mais, au souffle croissant du vent qui la déplie. Par cent mille sillons elle se multiplie; Sur riiorizon des mers qu'elle fait or.duler
QUATORZIÈME VISIOK. 537
On voit le flot qui monte au flot s'accumuler; La ride devient vague, et la vague colline. Elle court en grondant battre un cap en ruine, Et dans la mer d'en bas qui n'osait l'approcher Avec ses bras d'écume entraîner le rocher. Tel ce peuple, appelé par l'accent d'un seul homme, S'éveillait en sursaut de son terrible somme, Et, lançant vers le ciel ses ressentiments mûrs, Tout armé de ses fers, grossissait sous les murs.
r>^Sv^^^.(?>;
oVCê^^i^
v-^EPEXDAN'T Asrafîel, vainqueur par sa complice,
De ses lâches rivaux débarrassant la lice,
Le pied sur un cadavre au trône était monté.
Pour lui le prix du sang était la volupté;
Et, pour aiguillonner sa luxure assouvie,
Des scènes du carnage aux excès de la vie
Passant sans intervalle et sans transition,
La nuit n'était qu'ivresse et prostitution.
Sur les pars-is souillés du palais des scandales.
Le sang et les parfums se mêlaient sur les dalles;
Les hymnes effrénés, les sons des instruments,
Y couvraient de la mort les derniers ralements.
Mille femmes formaient des guirlandes obscènes,
l^ansaient en secouant des flambeaux sur ces scènes.
La débauche vivante y peignait l'horizon ;
Étouffant dans la chair un reste de raison,
On eût dit qu'effrayé du jour qui devait suivre.
Des cinq sens à la fois il se hâtait de vivre.
Par ces hideux tableaux son esprit excité
Voulait un nouveau sel à l'impudicité.
Les yeux, de Daïdha brûlaient de loin son âine ;
L'empire n'était rien pour lui sans cette femme :
Tous ses forfaits n'étaient que des forfaits ingrats
S'ils ne lui jetaient pas ce rêve entre les bras !
Il voulait, réservant pour lui ce prix céleste,
Être un amant pour elle, être un dieu pour le reste,
Et, l'élevant de terre à sa divinité,
Faire de sa débauche une solennité !
Ces lieux étaient la scène et cette heure était l'heure.
Conduite de la nuit de sa morne demeure
Au jour étincelant de ces temples des dieux,
Daïdha, debout, nue, était devant ses yeux.
Ses regards, étonnés par l'éclat de la flamme, Dans l'éblouissement laissaient nager son àme ; Ses longs cils l'ombrageaient en vain de la splendeur; Ses beaux cheveux coupés manquaient à sa pudeur. La tête qui se baisse et la rougeur qui monte Contre tant de regards la vêtissaient de honte; Son cœur pétrifié s'arrêtait de stupeur, Sa peau se nuançait des frissons de la peur; Ses épaules à nu, se serrant aux aisselles, S'efforçaient de voiler son corps, comme deux ailes Dont les duvets ravis par le cruel ciseau Se referment en vain sur les flancs de l'oiseau. Par une de ses mains, comme un fruit qu'on dérobe. De son sein virginal elle couvrait le globe ; L'autre pour ombrager ses pudiques appas En ceinture à ses flancs faisait plier son bras. Parmi tant de beautés et tant d'esclaves nues. Son tremblement, sa peur, ses grâces ingénues Jetaient sur elle seule un voile de respect ; L'impudique regard rentrait à son aspect.
Tant la pudicité, parure intérieure,
Rayonnait de ce corps contre l'oeil qui l'effleure !
Un silence d'extase et de ravissement Donnait à tous les yeux le regard d'un amant. Un murmure courait dans l'assemblée immense, Comme dans les forets la brise qui commence ; Tandis que Daïdha, rouvrant ses chastes yeux Qu'épouvantaient d'horreur les murs silencieux, Par ces hideux tableaux toujours plus offensée. S'enfonçait plus avant dans sa propre pensée, Comme un vase d'amour et de dilection Au fond de cette mer d'abomination.
Asrafîel, aux splendeurs de ce beau front d'esclave, Sentait avec son sang rouler des jets de lave ; Son geste et son regard dévoraient tant d'appas. Ses longs cheveux tombés ne la flétrissaient pas : Semblable au beau palmier qu'à la cime l'on taille Dont la nudité même a relevé la taille, Plus souple vers le ciel son buste s'élançait; Et cette peau sans ombre, où le frisson glissait. Ressemblait à la peau de grenade pourprée Dont la première écorce est déjà déchirée, Et qui laisse éclater aux regards une chair Q.ue de l'avide enfant la dent craint de toucher.
« Viens, disait Asrafîel, ô perle de l'aurore Q.ue la vague à mes pieds apporta pour éclore, Viens luire sur ce front où luit tant de grandeur; Tu feras dans ce ciel sa première splendeur. Etoile de la nuit, qui brillais inconnue Derrière les forêts ou derrière la nue, Des astres du matin viens effacer le jour 1
QUIXZIEMK VISION'. 34I
Le bonhetir de tes yeux coule en raj'ons d'amour; Sur tes lèvres de nard un ciel entier respire ! C'est pour te conquérir que j'ai conquis l'empire! Viens, couronnant mon cœur de tes chastes beautés. Me paver ma grandeur par mes félicités ! »
En lui parlant ainsi, sa main rude et robuste, S'assouplissant un peu, l'enlaçait par le buste, Et dans ses forts genoux l'attirait vers son cœur ; Mais Daïdha bondit avec un cri d'horreur. Il sourit, et dardant un regard de satyre : « Biche à l'œil curieux qui fuit ce qui l'attire, Dit-il, charmante enfant, reviens à moi, reviens ! Ton pied léger, vois-tu, traîne encor ses liens; De quoi te serviraient la colère et la fuite? Plus vite sous ma main tu reviendrais réduite. Mais pourquoi t'enfuis-tu? viens; tu ne sais donc pas Que l'œil d'un dieu lui-même adore tes appas? Qu'il veut, gardant pour lui sa volupté jalouse. D'esclave, sur son cœur, te proclamer épouse? T'élever aussi haut sur celles que j'aimais Qu'aucun rêve de femme ait aspiré jamais ? Pour tapis sous tes pieds jeter toutes ces femmes; Pour parure un empire, et pour jouets des âmes? Oh ! viens, folle beauté, sur le cœur d'Asrafiel, De bonheurs inconnus étonner jusqu'au ciel!... » Il se tut, et tendant les bras vers la rebelle. Attendit un instant qu'elle y tombât... Mais elle. D'une voix dont la honte et l'indignation Relevaient tout à coup la molle inflexion : « Dieu seul est Dieu, dit-elle, et le ciel de mon âme, C'est le cœur de celui dont il m'a fait la femme : Cédar, mon saint amour! Cédar, mon seul époux ! Un cachot avec lui plus qu'un trône avec vous!
De VOS pieds tout puissants que dans mes pleurs je lave, Poussez-moi, jetez-moi, foulez-moi comme esclave ; Mais rendez-moi Cêdar, Cédar, mon seul amour, Et mes petits enfants dont les yeux sont mon jour! J'embaumerai vos pieds d'éternelle caresse, Et vous serez undieu, du moins pour ma tendresse... »
Comme si cette bouche eût blasphémé le ciel.
Un murmure d'horreur la couvrit. Asrafiel,
La repoussant du pied sur le marbre abattue:
« Ah ! dit-il, c'est donc lui ! Qu'on coure et qu'on le tue !
Que l'on traîne à ses yeux ses membres torturés!
Qu'elle entende!... Mais non, reprit-il, demeurez!
Avant que de sa vie un geste me délivre,
D'un seul mot, Daïdha, tu peux le laisser vivre;
C'est toi qui vas frapper, c'est toi qui le tueras!
Viens chercher ton amant, sa vie est dans mes bras ! ... »
A ces mots Daïdha, par la crainte éperdue.
Se jetait... Mais soudain sur un pied suspendue.
Et rebroussant d'horreur son beau corps incliné:
« Non! non! qu'il meure avant son amour profané!
Qu'il meure avant de voir son épouse avilie
Au prix de son honneur lui racheter sa vie !
Qu'il meure avant de voir mortes sous ton baiser
Ces lèvres où son cœur du moins peut se poser!
Frappe, mon choix est fait !... — Eh bien, non ! dit l'hyène.
Je suspendrai le coup pour que ta vie y tienne 1
Esclaves, apportez ces enfants par les pieds.
Comme deux vils chevreaux pour le couteau liés.
Par tous les sentiments de sa vile nature.
Sur leurs membres sanglants donnez-lui la torture ;
Oui, respectez son corps et torturez son cœur.
Jusqu'à ce qu'elle tombe aux bras de son vainqueur. . . »
Les petits, à ces mots, arrachés de leur couche,
QUINZIÈME VISIOX. 545
Chacun d'eux sur les bras d'un esclave farouche, Sur le seuil du parvis sont apportés soudain. L'aboiement ne fait pas plus fort bondir le daim Qjie le vagissement de ses fils qu'on apporte Ne fait bondir d'amour la mère vers la porte. Avant que des bourreaux son geste ne soit vu. Se jetant sur leurs mains d'un élan impré%ai. Elle arrache ses fils à leur cruelle serre, Sur son cœur étoufie par l'étreinte les serre, Les laisse, les reprend, roule son front sur eux. Les couvre sur leurs corps de baisers plus nombreux Que l'orage du cœur n'a de gouttes de pluie ; Les baigne de ses yeux, des lèvres les essuie. Puis, les pressant sur elle à les faire crier, D'un regard qui paraît défier et prier. Regarde les bourreaux un moment en silence; Aux genoux d'Asrafiel avec ses fils s'élance, Contre son cœur transi les presse d'une main. De l'autre le genou de ce monstre inhumain ; De la foudre du cœur, que sou coup d'œil lui darde. L'attendrit, le foudroie : n Oh ! dit-elle, oh ! regarde, Regarde à tes genoux ces innocents agneaux ! Des mères de tes dieux les fils sont-ils plus beaux? Oh ! touche cette chair d'ivoire, où la tigresse Changerait, en léchant, sa morsure en caresse ! Vois ces yeux où tes yeux se reflètent; oh! vois Comme ils touchent tes pieds avec leurs petits doigts ! Comme dans tes genoux ils plongent leur visage. Ainsi que deux aiglons plongent dans le nuage! Oh ! tu n'es pas de pierre, oh ! tu t'attendriras ! Tu les laisseras vivre, et moi tu me tueras!... » Puis, avec cet instinct rapide de la mère. Aux lèvres d'Asrafiel voyant la joie amère, Et comprenant soudain qu'il avait découvert
Le seul point sans défense où son cœur fût ouvert, Du sol où se courbait sa face prosternée Relevant les enfants d'une main forcenée, Et changeant tout à coup de figure et de voix, Elle se retourna comme un cerf aux abois.
« Non, tu les frapperas! je le vois dans ton rire! Monstre! l'amour y raille et l'enfer y respire! Mais viens, tyran ! bourreaux, meurtriers, venez tous ! Ma seule arme de mère est plus forte que vous. Essayez d'arracher du sein qui vous défie Ce couple que j'y rentre et que j'y pétrifie! Vous briserez plutôt ces lourds cables de fer Q.ue ce nœud de mes bras qui va les étouffer ! Vous ne les percerez qu'en perçant mes entrailles ! Ce sang, avec le leur, rougira vos murailles; Et ce monstre obtiendra, pour prix de ses forfaits. Trois cadavres jetés à ses pieds satisfaits!... — Bourreaux ! dit Asrafiel en haussant les épaules. Ouvrez, sans les briser, ces tendres bras de saules; Prenez ces fruits séchés avant que d'être mûrs, Et brisez à ses veux leurs têtes sur les murs! »
Deux bourreaux, à ces mots, d'une étreinte robuste. Déplièrent ses bras qui se collaient au buste. Et, de ses vains efforts sans peine triomphants, Écartèrent la mère et prirent les enfants. Chacun en saisit un comme un boucher sa proie, Lia ses pieds meurtris d'une rude courroie. Tel qu'un bloc qu'en tournant la fronde va lancer. Chacun vers sa colonne on les vit s'avancer. Déjà les airs sifflaient sous le vent de leurs crânes. Déjà le mur rasait leurs cheveux diaphanes : Un pas de plus! leurs fronts éclataient en débris!
Le plus beau des jumeaux jette deux faibles cris; A cette voix d'enfant, dont l'accent la déchire, L'horreur de Daïdha monte jusqu'au délire. Ah ! le cœur d'une mère est enfin le plus fort : « Pour sauver mes petits, j'embrasserais la mort! » Dit-elle ; et, s'élançant comme l'air à la flamme. Dans les bras d'Asrafiel elle tombe sans àme !
Le monstre, se penchant sur son front sans couleur, Sous d'odieux regards rappelait la chaleur; Il allait profaner sous son haleine immonde... Q.uand un cri dont l'horreur ferait crouler un monde, Un cri semblable au cri dont le terrible écho Fit rentrer dans le sol les mur» de Jéricho, Un cri semblable au cri dont la puissance seule Fait lâcher au lion la brebis de sa gueule Et de l'aigle tremblant ouvre la serre au ciel, Fascina tout son sang aux veines d'Asrafiel, Ouvrit ses fortes mains comme une main plus forte, Et laissa retomber Daïdha demi-morte!
Cédar, car c'était lui, du haut des escaliers, Cédar, montrant sa tête entre deux hauts piliers, Cédar, grand comme un dieu dont la mâle statue Tombe du piédestal sur la foule abattue, Les cheveux hérissés, le bras haut, l'œil béant, Marche sur les corps morts au trône du géant.
Pendant que les géants abandonnaient les portes. Du peuple débordé précédant les cohortes, Précipitant ses pas, de la foule suivis,
Il s'était avancé jusqu'aux secrets parvis.
Comme avant de frapper l'orage plane et tonne,
Pour assurer ses 3'eux que la splendeur étonne.
Derrière une colonne un instant arrêté.
Par l'ombre du portique il s'était abrité.
Pendant qu'il suspendait l'assaut grondant du geste,
Il avait vu ses fils balancés comme un ceste,
Et Daïdha, jetant son dernier cri d'effroi,
Tomber morte et souillée aux bras du monstre-roi !
A cet excès d'horreur, dans son sein condensée,
La foudre de son âme avait été lancée,
De l'orteil aux cheveux l'horreur avait jailli,
La racine du cœur en avait tressailli.
Tout ce qui sent dans l'homme, aime, frémit, abhorre,
En avait concentré le contre-coup sonore :
Rage, colère, amour^ mort, indignation.
S'étaient multipliés ^ns sa vibration !
La voix de tout ce peuple, à sa voix confondue,
Comme un mur qui s'écroule était d'en haut fondue.
L'enfer n'aurait pas mis les tj-rans à l'abri;
La vengeance du monde était dans ce seul cri!...
Comme se courbe un front quand passe la tempête. Les géants avaient mis les deux mains sur leur tête. Et, pareils aux épis par l'oufagan plies, Sous son ombre ondoyants s'écartaient de ses pieds. Le peuple à flots pressés le suivait de sa foule. Tel, au milieu d'un lac quand une tour s'écroule, On voit le lac, grossi par les rocs éboulés. Surmonter ses hauts bords de ses plis refoulés, Et, dépassant du flot les grèves du rivage. Suspendre son écume au rocher qui surnage | Telles, tombant au sein de ce monde avili, Où de l'iniquité l'abîme était rempli.
QUINZIÈME VrSIOK. 347
La colère d'un homme et sa seule énergie Avaient d'un peuple entier troublé la léthargie, Et de ces murs sacrés, qu'il n'osait regarder, Jusque sur ses tyrans l'avaient fait déborder !
Armé de jougs brisés, de socs et de massues.
Il se précipitait par toutes les issues,
Entraînant dans son flux, noyant dans sa fureur,
Ces dieux qu'une heure avant adorait sa terreur.
Nul n'osait se roidir contre ce grand déluge;
Tous tombaient ou mouraient, ou cherchaient un refuge.
La droite de Cédar agitait leur linceul.
Asrafiel pâlissant osait le fixer seul ;
Et, ne connaissant pas la force d'un bras libre,
Sur ses muscles tendus reprenant l'équilibre.
De toute sa hauteur se dressant en sursaut.
De Cédar qui s'avance il attendait l'assaut.
Daïdha de ses mains pressait encor sa jambe.
Cédar, venant à lui sur le corps qu'il enjambe,
Comme un bélier jaloux qui, pour abattre un tronc.
Incline obliquement les cornes de son front,
Le souffle du lion grondant dans sa narine.
D'un seul coup de sa tête enfonce sa poitrine.
Asrafiel, à ce choc qui le fait chanceler.
De ses côtes de fer sent les os vaciller;
La force de son bras manque au coup qu'il assène;
Ses poumons écrasés font ronfler son haleine ;
Mais, pressant de Cédar la nuque entre ses doigts.
Ses deux coudes ouverts, il l'écrase du poids,
Et, comme un sanglier plonge sa dent d'ivoire.
Dans son épaule nue enfonce sa mâchoire :
Tel on voit, pour ouvrir ses grands ongles mordants.
Le dogue secouer le tigre avec ses dents.
Cédar, sans étancher son sang pur qui ruisselle,
548 I.A CHUTE d'un: AN'GE.
Glisse son front rampant sous son immense aisselle, Et, par ses flancs charnus à son tour l'étreignant, Déchire sa mamelle en grand lambeau saignant. On dirait qu'insensible au vil sang qui le souille. Pour dévorer son cœur jusqu'aux côtes il fouille; Sa dent, qui sur ses os heurte sans s'ébrécher. Emporte à chaque coup des lanières de chair; Un ruisseau de sang noir sur ses lèvres écume ; Chaque lambeau du corps sous sa mâchoire fume. Sans ralentir sa rage il les secoue au vent. Élargit sa morsure, et plonge plus avant; Et, découvrant le cœur sous la chair déchirée, Il y plonge en lion sa dent désespérée. Le colosse à l'instant, frappé du coup mortel, Des pieds de Cédar croule aux marches de l'autel. Les globes de ses yeux tournent sous sa paupière; Son front sonore est pâle et froid comme la pierre. Cédar, penché sur lui, le prend par les cheveux, Tend, pour le soulever, ses deux poignets nerveux, Et, contre l'autel même où son forfait s'expie. Comme un serpent dans l'œuf brise son crâne impie; Puis, cherchant du regard ses autres ennemis, Il voit tout, devant lui, mort, fuyant ou soumis.
Le peuple fluctuant, que la peur encourage, Pendant qu'il combattait, s'acharnant au carnage, Avait, vengeant d'un jour tant de jours odieux, Égorgé sans combat la moitié de ses dieux ; L'autre moitié, fuyant le fer levé sur elle. Avait, par des détours, gagné la citadelle; Tour qui montait au ciel, et dont les murs de roc. Dressés en précipice et ne formant qu'un bloc. Défiant des béliers la poutre la plus forte.
Recevaient l'air du ciel et n'avaient qu'une porte. Pendant que leur vainqueur s'enivrait du succès, De cette tour d'airain gardant l'unique accès, Les dieux, réfugiés dans cet antre de pierre, En refermant la porte, avaient roulé derrière Trois grands blocs de granit, dont la masse et le poids Auraient épouvanté mille hommes d'autrefois, Et que de la colline où leur masse est soudée Trente siècles n'ont pu déplacer d'une idée ! Ce vil reste de dieux couvert par ses remparts Du faite des créneaux plonge d'affreux regards. Le peuple, dont la rage à leur aspect s'allume. Se brise sur ces murs en impuissante écume; Sa fureur, qui ne peut si haut les assaillir. Sur les corps mutilés des morts vient rejaillir; Ils dépècent des doigts ces cadavres livides, Allument des brasiers, et, pour leurs faims avides, Dévidant de leurs dieux les sanglants intestins, De cette chair fumante ils font d'affreux festins. L'incendie au palais s'attache en longues lames. Le vent souffle engouffré dans des courants de flammes; Sous des vagues de feu le sol semble ondoyer: Tout roule et s'engloutit dans ce large foyer. Il calcine la pierre, il effeuille le marbre ; La colonne s'allume ainsi que le tronc d'arbre, Et, comme des rameaux sur les herbes fumants, Sème du haut des airs ses grands entablements! On dirait qu'un volcan allumé de lui-même Dévore avec le sol ces temples du blasphème. De ces foyers vengeurs les feux semblent vivants. Les chefs-d'œuvres humains sont la cendre des vents. L'oeuvre d'impiété des siècles consumée, Éteinte en un seul jour, se balaye en fumée.
L'ange de la justice et de la liberté,
Sur ses ailes de feu par les flammes porté,
Tel qu'un pasteur qui brûle une ruche d'abeilles.
Avec l'iniquité consume ses merveilles.
Aux sinistres éclairs des bûchers dévorants.
Aux bouillons de la lave, aux clameurs des mourants,
On voit courir le peuple, ivre d'horrible joie.
Repousser dans la flamme ou disputer sa proie,
Battre des mains aux feux, encourager les vents,
Jeter sur les charbons les esclaves vivants,
Assouvir de leurs sens les vengeances Infâmes,
Violer dans la mort les cadavres des femmes.
Et, d'agneaux égorgés devenus égorgeurs,
Surpasser les forfaits dont ils sont les vengeurs!...
Cédar, encor souillé de sang et de fumée, Relevant Daïdha par sa voix ranimée.
Emportait loin du feu, sur ses bras triomphants. Pressés contre son cœur, sa femme et ses enfants. Ne pouvant s'arracher à leur tremblante étreinte, Il s'assit à l'écart au pied d'un térébinthe, Dont sur un grand bassin les immenses rameaux. Par leurs feuilles courbés, se baignaient dans les eaux. Tel qu'un buffle altéré lave ses crins immondes. Il se plonge trois fois tout fumant dans les ondes, Et trois fois relevant sa tête sur les flots, De son sang encor tiède il lave les caillots. Le venin d'Asrafiel sortit de sa morsure. Daïdha de ses pleurs arrosa sa blessure. Et dans son chaste sein restaurant sa vigueur. Tout ce qu'il adorait se groupa sur son cœur.
Oh ! de crainte et d'amour quels rapides échanges
De mots inachevés qu'entendaient seuls les anges, D'éclairs d'une âme à l'autre éclatant tour à tour, Illuminant d'un mot les doutes de l'amour, Dans ce rapide instant absorbèrent leurs âmes! Pendant que l'incendie en ses longs jets de flammes Leur jetait par moments ses sinistres reflets, Et que le sol tremblait aux chutes du palais, Amant, père, vainqueur, enfant, épouse, mère, Leur joie accumulée était leur atmosphère. Le ciel aurait croulé sur le monde englouti, due le bruit dans leur cœur n'en eût pas retenti.
Cependant ce vil peuple, achevant son ouvrage,
Jusqu'après le triomphe étendait le carnage.
Cédar en eut pitié ; la tête dans sa main,
Il pleura sur lui-même et sur le genre humain.
« O race, pensait-il, faite pour qu'on l'opprime,
Vengeras-tu toujours le crime par le crime?... »
Il se leva d'horreur paie sur son séant.
La foule de ses cris poursuivait un géant;
Il vint tomber aux pieds du vainqueur de sa race.
Où la force éclatait, il espérait la grâce :
c Sauve-moi, cria-t-il, de ce peuple assassin! s
Cédar lui fit contre eux un rempart de son sein;
Comme un cap immobile il divisa la foule.
Le peuple en murmurant rebroussa sur sa houle :
Tel qu'à la voix de l'homme un tigfe rugissant
Qui laisse et qui regrette une goutte de sang.
Mais Cédar indigné, les réprimant du geste,
Des tyrans poursuivis préserva quelque reste.
« Q.ui de vous, disait-il en détournant les yeui.
Du maître ou de l'esclave, est le plus odieux?
Oh ! fuyons, mon amour, ces races de vipères !
Emportons nos enfants aux forêts de nos pères!
N'est-il donc plus un juste au fond des nations?- » Et Daïdha pleurant lui répondit: « Fuj'ons! »
Au sommet de la tour qui leur 5er\-ait d'asile Les géants consternés regardant sur la ville, Voj'ant cette pitié d'un vainqueur généreux, Comprirent leur salut et parlèrent entre eux. Dans ce monde pétri de mal et d'artifice, Chaque vertu du juste est une arme du vice. Qjjand l'incendie éteint languit sans aliment Et que l'épaisse nuit couvrit le firmament, L'un deux par une corde aux créneaux suspendue , Et du poids de son corps jusqu'aux fossés tendue, Glissa le long du mur, et d'un pas indécis S'avança vers Cédar sous le grand arbre assis. Tombant à ses genoux tout interdit de crainte, Et pressant ses deux pieds d'une muette étreinte, Sa voix cherchait des mots et ne pouvait parler; Sa pensée en suspens semblait aussi trembler. Comme un coupable enfin que son juge rassure, Et sur les mots pesés composant sa figure : « O divin étranger, envoyé par le ciel Pour délivrer la terre et punir Asrafiel, De quelque nom caché que Jéhovah te nomme, Puissante main d'en haut qui viens relever l'homme. L'homme qu'elle relève est indigne de toi ! A leurs iniquités, ô juste ! arrache-moi ! Tu vois devant tes yeux une de leurs victimes. Respirant l'air impur qu'ils infectent de crimes. Buvant l'iniquité tout en la détestant.
Et pour leur échapper épiant chaque instant. Du sommet de la tour où cette race impie, Comiv.e l'aigle blessé, de son aire t'épie,
Je t'ai vu tout â l'heure à ces hommes ingrats Ravir tes ennemis protégés par ton bras; J'ai reconnu ma race à ta vertu sublime, J'ai mis ma confiance en ton cœur magnanime; Et du haut des remparts glissant inaperçu, Comme l'ombre de Dieu ton ombre m'a reçu. Sauve-moi, choisis-moi de cette race infâme Qjiie ma tribu déteste et que vomit mon âme ! Mon nom n'est pas leur nom, mon Dieu n'est pas le leur ; Jeune ils m'ont pris au piège, ainsi que l'oiseleur. Sous les palmiers sacrés de Mésopotamie Je suis né d'une race à leur race ennemie; Là, le nom des géants comme un crime est haï ; Là, règne seul au ciel le nom d'Adonaï ! Là, le lait et le miel coulent d'un sol propice. Et du cœur des mortels l'amour est la justice; Là, tout homme, plantant ses tentes en tout lieu, A son frère dans l'homme et son père dans Dieu. Oh! laisse-moi m'enfuir vers ces rives prospères, Et reporter mon âme aux tentes de mes pères ! »
Cédar le relevant eu étendant la main :
« Saurais-tu de ces bords retrouver le chemin?
Pourrais-tu vers ce ciel me guider sur ta trace?
Parle! oh! parle! dit-il, enfant d'une autre race.
Si tu sais où trouver les fils de Jéhovah,
Mes pieds seront tes pieds, et tes yeux mes yeux : va !
— Vers ces climats bénis où l'aurore a sa source. Neuf soleils, dit Stag}T, achèveront ta course. Nous marcherons d'abord par un profond vallon, La poitrine tournée au ciel de l'aquilon. Nous passerons bientôt les ondes de l'Euphrate ; Nous entrerons après dans une terre ingrate
354 I--*^ CHUTE D UK ANGE.
Qui ne germa jamais herbe ni nations,
Déserts touchés par Dieu de malédictions,
Où, déroulant aux vents ses vagues infécondes,
L'océan sablonneux laboure seul ses ondes.
Là, pour ne pas mourir, sur les flancs du chameau
Le patriarche errant charge deux sources d'eau.
Après trois jours entiers, du côté de l'aurore,
La terre des palmiers commencera d'éclore.
Un fleuve indiquera les bords que nous cherchons. »
Ainsi parla StagjT, et Cédar dit : « Marchons ! »
Il prit sur chaque bras un des fils de ses larmes,
Et l'espoir dans le cœur étouffant les alarmes,
Appuyant sur son cou la main de Daïdha,
Il suivit hors des murs l'homme qui le guida.
A la lueur des feux, sur des monceaux de cendre
De la cité du crime on le vit redescendre.
Et, maudissant du coeur l'infâme nation,
Secouer de ses pieds l'abomination !
Il vit autour des murs errer une chamelle
Dont le petit suçait la pendante mamelle;
Stag^T, d'un geste adroit lui passant le licou.
En chassant son petit'l'emmena par le cou.
Sur les marges du puits deux outres oubliées.
Pleines de l'eau du ciel, l'une à l'autre liées,
Du fleuve qui s'éloigne emprisonnant les flots.
Balancèrent leur poids en liquides ballots.
Daïdha sur le dos de l'animal robuste
Prit sur ses bras ses fils pressés contre son buste.
Suivant d'un souple corps ses cahots ondulants,
Ses beaux pieds nus pendaient contre les rudes flancs.
Cédar, qui du regard surveillait cette charge.
Lui prêtait pour appui son bras solide et large;
Et Daïdha du haut de son siège ondoyant Effleurait ses cheveux du souffle en s'appuyant, Et sur la forte épaule où son bras se déploie Lui redoublait son poids pour lui doubler sa joie. Quand un des deux enfants s'éveillait ou criait. Dans le creux de sa main que leur lèvre essuyait, Cédar, faisant un peu ruisseler la mamelle, Rassasiait leur soif du lait de la chamelle. Ainsi, cherchant l'abri d'un Dieu juste et vengeur. Fuyait vers l'Orient le couple voyageur; Et chacun de leurs pas, rapprochant l'espérance. Semblait jeter un siècle entre eux et leur souffrance!
Ils marchèrent ainsi jusqu'au pâle matin. Déjà le grand désert rougissant le lointain. Comme une flamme envoie un reflet au nuage, Incendiait le ciel de sa livide image.
La vapeur que la nuit lui faisait exhaler Aux rayons bas du ciel paraissait onduler. Ses sillons accouplés fumaient comme une braise Que la pelle remue aux bords de la fournaise. Tout l'horizon flottait dans la confusion. Seulement, par mornent, un ^oblique rayon, Rasant du sable d'or la crête qu'il allume. Le faisait éclater comme un bouillon d'écume; Puis, d'un sommet à l'autre avec le jour glissant. Semait de points de feu le sable éblouissant, Et, noyant le regard dans ses horizons vagues, De cette mer de flamme entre-croisait les vagues. En avançant d'un pas hors du monde fini. On croyait tout vivant entrer dans l'infini. Le doute et la terreur reposaient sur ces cimes. En jetant leurs regards sur ces mouvants abîmes,
356 LA CHUTE d'uK ANGE.
Cédar et Daïdha, l'un sur l'autre appuyés, Sentirent tous leurs nerfs se crisper dans leurs pieds; Reculant sur leurs corps, d'un geste involontaire, Leurs orteils contractés s'attachaient à la terre. Mais, se tournant vers eux, Stagvr dit : « Le voilà! Des hommes et de Dieu la terre est au delà ! »
Sous l'haleine de feu que le désert apporte,
Sur la terre déjà toute vie était morte.
Ils ne voyaient au loin que des troncs calcinés,
Sous le poids du simoun et du sable inclinés;
Semblables à ces mâts, grands débris de naufrages,
Qu'en ses jours de courroux la mer jette aux rivages,
Et qui dressent de loin, à l'œil des matelots.
Leurs cadavres penchés et rouilles par les flots.
Ainsi, sur les conSns de la terre vivante,
Le désert dépliait son écume mouvante;
Et le sable en bouillons débordait de son lit.
Comme une eau sur le feu qui bout et rejaillit.
Rassurés par les pas de l'homme qui les guide. Les amants, abordant cette arène liquide. Comme un esquif se lance aux flots des océans. Confièrent leurs pas à ses sables béants. Les ondulations des premières collines Leur cachèrent bientôt les campagnes voisines. L'horizon décroissant s'affaissa sous leurs yeux : Ils ne voyaient au loin que l'arène et les cieux. Leur route, serpentant de l'abime au nuage, D'un vaisseau qui talonne imitait le tangage; Le gouffre, dont à peine on les voyait sortir, Ne les rendait au jour que pour les engloutir. Ils levaient un moment au sommet de ces lames Leurs deux fronts que le jour colorait de ses flammes.
Comme l'on voit surgir et plonger tour à tour La voile des pécheurs teinte des feux du jour. Le vent qui fraîchissait, soufflant à leur figure, Ballottait de Cédar la noire chevelure.
Et la faisait fouetter et claquer sur son dos Avec un bruit pareil au claquement des flots.
Depuis que leurs regards avaient perdu la terre, De leurs impressions sj^mptôme involontaire, Ils marchaient en silence et n'osaient échanger Une pensée entre eux pleine de leur danger : Soit que la majesté de ce roulant abime Imprimât à leur lèvre une terreur intime; Soit que de leur péril le secret sentiment Accumulât sa force en ce grave moment.
Comme une caravane aux défilés entrée, Aucun son ne troublait leur marche mesurée; Le pied sourd du chameau ne retentissait pas : Le sable buvait tout, jusqu'au bruit de leurs pas. Seulement, par instant, sous leur corps qui chancelle, Ils entendaient un bruit comme d'eau qui ruisselle. Leur oreille, trompée, avec ravissement Ecoutait gazouiller ce doux ruissellement; Au murmure de l'eau leurs yeux cherchaient la source ; Pour y tremper leur âme ils suspendaient leur course : L'illusion au cœur bientôt se refoulait; Ce n'était sous leurs pieds qu'un gravier qui coulait, Comme si du désert cette arène tarie Eût à l'aridité mêlé la raillerie.
De la terre et du ciel les rayons du soleil Fondaient leur tète nue et leur brûlaient l'orteil. Quelquefois sur le flanc d'un monticule sombre Se collant sur la pente, ils goûtaient un peu d'ombre.
358 LA CHUTE d'uX ANGE.
Et de leurs fronts baissés laissant égoutter l'eau,
Ils reprenaient haleine et partaient de nouveau.
Ils marchèrent ainsi jusqu'à l'heure tardive
Où le soleil plongea dans ces vagues sans rive.
La brise de la lune enfin se fit sentir ;
L'ombre basse du soir commença de vêtir
La nudité du sol d'apparences plus douces ;
L'œil trompé le voyait teint d'herbes et de mousses.
Le désert, que renflait quelque roc souterrain,
Affectait la rudesse et les plis du terrain ;
Les coteaux élargis arrondissaient leurs croupes;
Sur leurs flancs affaissés des monts nouaient leurs groupes.
Leurs formes découpaient l'azur plombé des cieux.
Les étoiles rasaient leurs pics audacieux.
L'illusion jetait aux crêtes de ces chaines
Les profils nuageux des cèdres et des chênes ;
On aurait pu se croire errer sur quelque banc
Des rochers du Taurus ou des monts du Liban,
Et des sommets ombreux de leurs cimes voilées
Voir leur neige écumer dans la nuit des vallées.
De ces illusions leur coeur se nourrissait.
Sur leurs pas ralentis la nuit s'épaississait.
Dans le creux d'un vallon de ces trompeuses pentes
Où les rideaux des nuits furent leurs seules tentes.
Les amants épuisés s'arrêtèrent enfin :
Ils choisirent pour place un lit de sable fin.
Après avoir tiré le lait de sa mamelle,
Cédar remit en garde à Stagyr la chamelle.
ils mangèrent des fruits portés pour le chemin,
Se passèrent après l'outre de main en main;
Et, rendant grâce à Dieu de ces sobres délices.
Se couchèrent en paix aux flancs des précipices.
Stagyr de quelques pas s'était éloigné d'eux.
Après tant de misère ils étaient là tous deux. Ils entendaient dormir les deux fruits de leur couche, Un vent frais sur le front et du lait sur la bouche; Le cœur contre le cœur et la main dans la main, Leur veille se portait sur un long lendemain; Ils avaient retrouvé le ciel dans leur présence.
Il est dans les repos de l'humaine existence
De célestes moments, moments, hélas! trop courts.
Où dans le cœur trop plein le sang suspend son cours;
Où des afflictions que le présent soulève
Sur l'esprit dilaté le poids n'est plus qu'un rêve ;
Où, comme la brebis au tournant des saisons,
L'âme se sent pousser de nouvelles toisons,
Et de ce lac de joie où Dieu l'a retrempée
Sort sans se souvenir de sa toison coupée !
Semblables à ces jours qu'au milieu de§ hivers,
Tout fumant de frimas, le soleil donne aux airs.
Qu'au-dessus du brouillard qui ternit les campagnes
Le voyageur rencontre au sommet des montagnes,
Où le rayon du ciel chauffe comme un manteau.
Où la lumière baigne et dore le coteau.
Où du brouillard des nuits le cèdre qui s'essuie
En rosée odorante égoutte aux pieds sa pluie,
Où le merle frileux siffle au bord du chemin.
Où rien ne manque au jour, hélas ! qu'un lendemain !
Ainsi dans son repos ce couple solitaire Se sentait l'un dans l'autre enlevé de la terre ; Ils se laissaient bercer par leur ravissement, Ainsi que le nageur par le flot écumant. Leur âme, à qui la paix rendait la confiance. Ne se fatiguait plus d'obscure prévoyance; A ces regards du ciel qui les environnaient.
360 LA CHUTE d'un AXGE,
Comme leurs membreslas, leurs cœurs s'abandonnaient.
Le front devant le front et les mains enlacées
Aux genoux l'un de l'autre, ils noyaient leurs pensées.
Des étoiles du ciel les rayons amoureux
Enviaient les regards qu'ils échangeaient entre eux.
Des brises de la nuit l'haleine parfumée
En effleurant leur bouche en était embaumée ;
Elle emportait leurs mots et leur âme en soupir ;
Leurs touchants entretiens ne pouvaient s'assoupir;
Pour entendre le son de la voix qu'il adore.
Les mots déjà redits se redisaient encore ;
Pour retrouver l'épaule ou le cou de l'amant,
Daïdha dépliait son bras déjà dormant;
Cédar, pour écouter le souffle de sa bouche,
S'appuyait sur le coude au sable de sa couche.
Le sommeil du bonheur enfin ferma leurs yeux.
Astres, amis du cœur, qui regardiez des cieux ! De l'éclatante nuit brillantes providences Étoiles où montaient leurs chastes confidences ! Yeux ouverts du Seigneur sur l'ombre des déserts! Esprits qui remplissez l'air, la terre et les mers! Anges de tous les noms, mystérieux fantômes Dont le monde invisible est plus plein que d'atomes! Saints ministres du père en tous les lieux vivant, Qui luisiez dans ce feu, qui passiez dans ce vent, Oh ! pourquoi, déjouant des desseins sacrilèges, N'éloignâtes-vouspas ces beaux pieds de tous pièges ? Pourquoi laissàtes-vous jusqu'au réveil du jour S'assoupir ces deux cœurs dans l'embûche d'amour? N'avaient-ils point d'ami dans le monde céleste Qui pût les éveiller d'une idée ou d'un geste? Pour l'incompréhensible et sainte volonté, La ruine de l'homme est-elle volupté?
Mais silence : envers Dieu la plainte est une offense, Ses anges ne sont saints que par l'obéissance!...
duand la barre de feu tendit le tîrmament, Ils furent éveillés par le gazouillement Des enfants assoupis, dont la main étendue Cherchait la coupe humaine à leurs lèvres rendue, Mais que l'anxiété d'un sevrage cruel Avait vidée, hélas! sur le sein maternel. A ces doux cris, Cédar sur son séant se lève ; Il promène d'en haut ses regards sur la grève. Trois fois d'une voix forte il appelle Stag^-r: De chaque pli du sable il croit le voir surgir ; Mais sa voix, du désert seulement entendue. Expire sans réponse, et meurt dans l'étendue...
Son esprit est frappé d'une horrible lueur;
Son front se couvre à froid d'une moite sueur;
Il tourne sous l'assaut de confuses idées.
Son pied heurte en marchant les deux outres vidées,
Dont le sable stérile avait bu toute l'eau,
Et qui portaient aux flancs l'empreinte du couteau !
A ce téxmorn parlant de tant de perfidie,
Comme d'un coup mortel son âme est engourdie
Aux yeux de Daidha, pétrifiés d'horreur,
Ses yeux en se portant redoublent sa terreur.
Dans leur anxiété plus leur regard s'enfonce,
Plus à leur doute aft'reux la mort est la réponse ;
Dans ce regard muet, dialogue sans mots,
D'une longue agonie ils ont bu tous les flots.
Sous le poids de l'horreur leurs cous brisés se ploient;
Pour mourir sur la place eu silence ils s'assoient.
L'aspect de leurs enfants les secoue et les mord.
Leur résignation s'agite d'un remord.
A leurs cris, en sursaut Cédar encor se lève;
Les 3'eux sur la poussière, interrogeant la grève.
Il cherche à retrouver dans le sable mouvant
La route de Stag)-r ; mais les ailes du vent
Qui se lève au matin sur ces vagues arides
De l'océan de poudre ont nivelé les rides,
Et du guide infidèle enseveli les pas.
Le pied du passereau ne s'y connaîtrait pas.
Il revient épuisé de sa course inutile.
Daïdha, se collant à l'arène stérile,
A la place où de l'eau le sol était imbu,
Cherchait à retrouver l'onde qu'il avait bu,
Mordait le sable sec d'une lèvre farouche ;
Approchant les enfants, leur y collait la bouche,
Espérant que l#sol, de leur soif attendri,
Ne refuserait pas de la rendre à leur cri;
Et, bondissant sous elle ainsi qu'une panthère,
Comme pour se venger frappait du poing la terre.
Cédar, les bras levés, un moment regarda ; Puis à ce vain délire arrachant Daïdha, Et remettant au ciel un cœur transi de doute, Pour qu'un guide invisible illuminât leur route, Il prit un des enfdnts sur chacun de ses bras, Et marcha sans savoir où le menaient ses pas.
QUIXZlÈ>fE VISIOX. 363
Daïdha, regardant l'horizon et sa brume.
Le désert qui poudroie ou le brouillard qui fume,
Montrant avec un cri son espoir de la main,
Le faisait revenir cent fois sur son chemin ;
Voyait dans les vapeurs, de son regard de mère,
Surgir à l'horizon chimère sur chimère.
A tous ces buts changés leur force succombait;
Sur chacun de leurs pas le doute retombait ;
Sans cesse un repentir ramenait en arrière
Leurs pieds, dont les erreurs centuplaient la carrière ;
Puis, saisis tout à coup d'un nouveau repentir,
On les voyait s'asseoir, se lever, repartir.
Le soleil cependant, suspendu dans sa voûte,
Marquait de leur sueur les haltes de leur route ;
De leurs membres trempés leur force ruisselait.
Daïdha se frappait les seins vides de lait :
Au lieu du blanc nectar dont son malheur les sèvre.
Arrachant à Cédar ses enfants, sur leur lèvre
Elle faisait couler, pour les désaltérer,
Ses larmes, kit du cœur, que les yeux font filtrer !
Mais le sel de ses pleurs, qui rend cette onde amère.
Détournait les petits des baisers de leur mère :
« Cœur qui les as portés, les laisses-tu mourir?
Sein qui les as conçus, ne peux-tu les nourrir? »
Criait-elle en voyant toutes ses ruses vaines.
ftOhI s'ils voulaient du sang, je m'ouvrirais les veines!»
Et déchirant sa peau de son ongle impuissant :
« due n'étes-vous lions? vous lécheriez ce sang! »
De ses cris maternels la douleur insensée,
En épuisant son corps, égarait sa pensée.
Cédar contre son cœur vainement l'appuyait ;
De ses bras contractés ce cher fardeau fuyait,
Et, lassé d'un espoir qui sans cesse retombe,
Embrassait le désert des bras, comme une tombe!
Les étoiles du ciel commençaient de jaillir, La nuit dans ses terreurs vint les ensevelir ; D'une étreinte mortelle, assis, ils s'embrassèrent, Comme deux naufragés, et muets s'affaissèrent. Nul n'osait de sa voix faire entendre le son ; Leurs coeurs ne se parlaient que par leur seul frisson : En proférant le mot qu'il eût fallu répondre, Ils craignaient de sentir tout leur courage fondre; Chacun d'eux dévorait ce que l'autre pensait. Des enfants sur leurs bras le cri s'affaiblissait ; Leur cœur les réchauffait entre leurs deux poitrines ; A peine eutendait-on le vent de leurs narines ; Comme la poule encor couve mort son poussin, La mère réchauffait ces deux corps dans son sein. Oh ! durant cette longue et suprême insomnie. Combien le sable but de gouttes d'agonie ! La brise du matin les rafraichit un peu, Le soleil nu monta comme un charbon de feu ; L'aube, qui se jouait splendide sur leur tétc, Teignit le firmament de sa couleur de fête. Cette gaieté semblait une insulte des cieux. Pour y chercher secours, ils levèrent les yeux : Une cigogne, seule, à l'aile diaprée.
Sans doute, hélas ! aussi de sa route égarée. Comme une longue flèche à la fin de son vol. Fendait l'air résonnant à quelques pieds du sol, Dans ses deux pattes d'or emportant avec elle Un de ses chers petits à l*umbre sous son aile. L'oiseau, comme étonné de l'aspect des humains. S'approcha d'eux ; Cédar éleva les deux mains Comme pour arrêter cet ami dans sa course Et conjurer l'oiseau de lui montrer la source. Le fort vent de son vol effleura ses cheveux; Mais l'oiseau s'éloigna sans entendre ses vœux.
Ils suivirent longtemps de colline en colline Son vol bas, jusqu'au bord où l'horizon décline, Et marchèrent plus seuls quand l'oiseau disparut. Le matin de ce jour, un des jumeaux mourut; L'autre mourut le soir. Faux sourires de joie Qui finit en sanglots et qu'une larme noie ! Cédar n'entendit pas mourir leurs souffles sourds : Seulement il sentit leurs corps froids et plus lourds. Et leurs têtes, pendant du bras qui les supporte, Battirent sur son cœur comme uue chose morte. Son œil pétrifié sans pleurs les regarda, Et, de son bras droit libre enlaçant Daïdha, Il s'enfuit emportant ses fils morts et sa femme. Comme un spectre emportant les trois parts de son âme. Ou comme la victime échappée au boucher, Q.ui îraine dans son sang les lambeaux de sa chair.
11 courut au hasard jusqu'au bout de sa laisse, Tant que les nerfs tendus trompèrent sa faiblesse. Ces pas pressés, ce poids, ce fougueux mouvement, De ces maux à son âme étaient le sentiment. Quand son pied s'arrêta, ses forces succombèrent ; Sur lui, de tout leur poids, ses fardeaux retombèrent • Daïdha, de son sein, sur la sable glissa; Ses enfants sur son cœur, lui-même il s'affaissa. Précurseur de la mort, dont il était l'image, Le sommeil sur ses 3'eux répandit son nuage. Et, de songes trompeurs abusant sa raison, De ruisseaux et de lacs inondait l'horizon.
Quand il se réveilla de cette léthargie, Le matin à ses sens rendit quelque énergie. La nature lutta plus forte que la mort; Son œil crut du désert apercevoir le bord :
366 LA CHUTE d'un A X G E .
« Oh ! lève-toi, dit-il, si ton cœur bat encore ; Je vois les hauts palmiers tout noyés dans l'aurore ! Les anges du Seigneur ont eu pitié de toi. — Me lever ! me lever ! dit la mèie, et pourquoi? Ah ! tigre que je hais plus que l'agneau sans tache Ne hait le nœud coulant qui le traîne à la hache ; Moi, me lever, te suivre, et marcher sur tes pas! Ah! tu voudrais encor m'égarer, n'est-ce pas? Tu voudrais, du désert m'infligeant les tortures, Faire mourir de soif mes douces créatures?
Oh! non, non, à mes bras le ciel les a rendus!
Par ce cœur à jamais ils y sont défendus :
Tu ne les auras plus, monstre, qu'avec ma vie!
Viens me les arracher, viens; mais je te défie!
Dieu les protège ici contre tes cruautés ;
Il les a de tout mal dans ces lieux abrités.
Vois comme ils sont heureux aux bords garnis de mousses
Où leurs petites mains puisent des eaux si douces!
Comme du nénuphar l'ombre les rafraîchit !
Comme du citronnier le rameau qui fléchit
Roule à leurspieds joueurs ses savoureuses pommes!
due de fleurs, que de miel, que de sucs et de gommes
Distillent de l'écorce ou pleuvent des rameaux.
Ou de la ruche pleine échappent en ruisseaux!...
Qu'il fait bon en ces lieux, qu'un seul aspect offense,
Que menace un seul mal! tigre, c'est ta présence!... »
Et, regardant Cédar avec ce long regard
Où le délire ardent semble rougir un dard.
Et reculant de lui sa tête renversée,
Et des coups de sa main lui lançant sa pensée,
Pressant contre son cœur, hélas! ses enfants morts,
Elle les dérobait dans les plis de son corps !
En vain des plus doux noms conjurant ce délire, Cédar cherchait ses yeux, leur parlait du sourire ; Ses plus tendres regards n'inspiraient que terreur. Elle n'avait pour lui que geste et cri d'horreur ! Ah ! ce fut là le fond de son amer calice ! Dans la dernière goutte il but tout son supplice. Dans ce sort à son sort par le trépas lié, Son cœur fort jusque-là s'était multiplié: Mourir, mais en rendant son souffle à ce qu'il aime, Laissait quelque saveur à ses angoisses même ! S'en aller embrassés vers un plus doux séjour, Cette agonie encore eût été de l'amour ! Mais n'être plus connu de cet œil fixe et sombre. Du seul point lumineux qui restâtdans son ombre! Ne pouvoir rappeler du regard, de la voix, Ce rayon dont l'amour l'inondait autrefois ! Frapper de sa parole une oreille de pierre, Ne^trouver qu'un abîme au fond de sa paupière! Que dis-je r être soudain devenu pour ses yeux L'objet le plus étrange et le plus odieux! La voir tendre les mains afin qu'on l'en délivre ! Ah ! c'est mourir cent fois par ce qui faisait vivre ! C'est voir le passé même échapper ! c'est sentir Le cœur où s'appuyait le cœur s'anéantir! A l'horrible lueur de ce tourment suprême, Cédar douta de lui, d'elle, de Dieu lui-même; Comme un homme qui sent finir tout sentiment. Son dme eut du néant l'évanouissement.
Il roula dans son gouffre, écrasé sur ses pointes. Le cou plié, le pied en avant, les mains jointes. Immobile il resta, contemplant Daïdha, Et la mer de douleurs flot à flot l'inonda. Quand il revint à lui pour marcher vers l'aurore, Il voulut dans ses bras la soulever encore :
Mais Daïdha, nouant ses doigts comme attachés Aux maigres filaments d'arbustes desséchés, Et cramponnée au sol d'une étreinte farouche, De poussière et de sang se remplissait la bouche ; Et, couvant contre lui ses enfants de sou sein, Dans son amant, hélas! voyait leur assassin. Il ne put l'arracher, trop faible, de la terre Où sa fureur cherchait une mort volontaire : En allant quêter seul au loin la goutte d'eau, En marchant plus léger sans son triple fardeau, Il espéra trouver la source poursuivie Et devancer \.\ mort en rapportant la vie.
Il partit vers la plage où l'espoir avait lui. Le sable du désert disparaissait sous lui. Ainsi qu'un fossoyeur qui mesure une tombe Et marche en enjambant la terre où son pied tombe. Les anges le voyaient arpenter à grands pas. Dans le deuil de son cœur, le champ de son trépas. Son ombre le suivait comme une aile cassée Que traîne sur le sol la cigogne blessée. Les pentes du désert par degrés s'abaissaient ; Sous le sable déjà les pierres le blessaient; Les têtes des palmiers d'une terre féconde Sortaient de l'horizon comme les mâts de l'onde. Sous le voile ondoyant de ses bords de roseaux Le fleuve tout à coup lui déroula ses eaux. Cet aspect lui rendit l'espérance et la force ; D'un palmier séculaire il déchira l'écorce, Sa main en large coupe en déplia les bords : Il descendit au fleuve, il y plongea son corps. Ecumante au niveau de sa lèvre altérée, Montait la brise humide et la vague azurée: Il détourna de l'eau sa bouche et son regard
QUINZIÈME VISION. 56g
Avant que Daïdha n'en eût goûté sa part; Il en remplit l'écorce, et reprenant sa route, Tout tremblant que sa main n'en perdit une goutte. Il courut le corps droit, les deux mains en avant. Retrouva tous ses pas sur le terrain mouvant ; Et, de son amour mort voyant de loin le groupe, Dans ses nîains en criant il éleva la coupe.
Hélas ! à cette voix nulle ne répondit !
Vers les bras qu'il tendait nul bras ne s'étendit.
Daïdha sommeillait sur sa dernière couche.
L'air ne frémissait plus du souffle de sa bouche.
Le lézard s'approchait; la mouche et la fourmi
Parcouraient librement son visage endormi ;
Sur sa lèvre entr'ouverte on pouvait encor lire
Le sourire insensé de son dernier délire.
Les enfants en travers sur elle étaient couchés,
Leurs visages charmants à son corps abouchés :
On eût dit, à la fin d'une longue journée.
Aux cris de ses enfants la mère retournée.
En leur donnant le sein surprise de sommeil,
Et dormant avec eux seule et nue au soleil 1
A l'immobilité de ce funèbre groupe
Il reconnut la mort, et, renversant la coupe.
Il regarda couler sa vie avec cette eau
Comme un désespéré son sang sous le couteau !
Puis, se roulant aux pieds des êtres qu'il adore,
Et frappant de ses poings sa poitrine sonore,
Pour bondir au hasard bientôt se relevant,
Tel qu'un taureau qui fait de la poussière au vent,
Il ramassait du sable en sa main indignée.
Et contre un ciel d'airain le lançant à poignée,
Comme l'insulte au front que l'on veut oô'enser,
Il eût voulu tenir son cœur pour le lancer!
« O terre, criait-il, ô niaràtre de l'homme! Sois maudite à jamais dans le nom qui te nomme! Dans tout grain de ton sable, et tout brin de gazon D'où la vie et l'esprit sortent comme un poison ! Dans la sève de mort qui sous ta peau circule, Dans l'onde qui t'abreuve et le feu qui te brûle. Dans l'air empoisonné que tu fais respirer A l'être, ton jouet, qui nait pour expirer! Dans ses os, dans sa chair, dans son sang, danssafibre, Où le sens du supplice est le seul sens qui vibre ! Où de la vie au sein les palpitations Ne sont de la douleur que les pulsations! Où l'homme, cet enfant d'outrageante ironie, Ne mesure son temps que par son agonie! Où ce souffle animé, qui s'exhale un moment, Ne se connaît esprit qu'à son gémissement! Tout être que de toi l'inconnu fait éclore Gémit en t'arrivant, en s'en allant t'abhorre! Nul homme ne se lève au jour sur son séant Que pour frapper du pied et pleurer le néant! Que maudite à jamais, qu'à jamais effacée. Soit l'heure lamentable où je t'ai traversée! Que ta fange m'oublie et ne conserve pas, Une heure seulement, la trace de mes pas! Que le vent, qui te touche à regret de ses ailes , De nos corps consumés disperse les parcelles! Que sur ta face, ô terre! il ne reste de moi Que l'imprécation que je jette sur toi ! »
Pour unique réponse à son mortel délire,
L'air muet retentit d'un long éclat de rire.
Derrière un monticule il vit de près surgir
Les fronts de cinq géants et du traître Stagyr.
» Meurs, lui crièrent-ils, vile brute aux traits d'ange!
QUINZIÈME VISIOX. 371
Ta force nous vainquit, mais la fourbe nous venge. Laissons cette pâture aux chacals des déserts; Allons ! Nous sommes dieux, et l'homme attend ses fers ! » Ils dirent: et, tournant le dos, ils disparurent, Et leurs voix par degrés sur le désert moururent.
Cédar, dont leur mépris fut le dernier adieu,
A cet excès d'horreur se dressa contre Dieu.
Tout l'univers tourna dans sa tête insensée :
Il n'eut plus qu'une soif, un but, une pensée.
Anéantir son âme et la jeter au vent.
Comme un gladiateur blessé se relevant.
Il cueillit sur les flancs des arides collines
Une immense moisson de ronces et d'épines;
Autour du groupe mort où son pied les roula.
En bûcher circulaire il les accumula ;
Dans ce cercle funèbre il s'enferma lui-même,
Et pour h\'mne de mort vomissant le blasphème,
Sur cet amas de ronce entassé lit sur lit.
Il frappa le caillou dont le feu rejaillit;
Puis, prenant dans ses bras ses enfants et sa femme,
Ces trois morts sur le cœur, il attendit la flamme.
La flamme, en serpentant dans l'énorme foyer
Que le vent du désert fit bientôt ondoyer.
Comme une mer qui monte au naufrage animée.
L'ensevelit vivant sous des flots de fumée.
L'édifice de feu par degrés s'affaissa.
Du ciel sur cette flamme un esprit s'abaissa,
Et d'une aile irritée éparpillant la cendre :
« Va! descends, cria-t-il, toi qui voulus descendre!
Mesure, esprit tombé, ta chute à ton remord !
Dis le goût de la vie et celui de la mort!
Tu ne remonteras au ciel qui te vit naître
Que par les cent degrés de l'échelle de l'être. Et chacun en montant te brûlera le pied; Et ton crime d'amour ne peut être expié Qu'après que cette cendre aux quatre vents semée, Par le temps réunie et par Dieu ranimée, Pour faire à ton esprit de nouveaux vêtements Aura repris ton corps à tous les éléments, Et. prêtant à ton âme une enveloppe neuve. Renouvelé neuf fois ta \-ie et ton épreuve; A moins que le pardon, justice de l'amour, Ne descende vivant dans ce mortel séjour ! »
L'ouragan, à ces mots se levant sur la plaine, Souffla sur le bûcher de toute son haleine. Et dispersa la cendre en pâles tourbillons, Comme un semeur, l'hiver, la semence aux sillons. L'immobile désert sentit frémir sa poudre. L'occident se couvrit de menace et de foudre ; Des nuages pesants, pleins de tonnerre et d'eau,- Posèrent sur les monts comme un sombre fardeau, Et, sur son front levé vers la céleste voûte. L'homme sentit pleuvoir une première goutte.