‹ La chute d'un angeChapitre 11 sur 13 · FRAGMLN'T DU L I VRE P R IMI T I F · texte numérisé non relu

FRAGMLN'T DU L I VRE P R IMI T I F

•TloMMEs! ne dites pas, eu adorant ces pages:

Un Dieu les écrivit par la main de ses sages.

Dieu ne se taille pas la plume de roseau,

Ni le burin de fer, ni l'aile de l'oiseau;

Il n'écrit pas son nom, comme un enfant qui joue,

Sur la feuille de l'herbe ou le morceau de boue.

duel marbre ou quel granit, quel bronze ou quel airain,

Si son doigt les touchait, ne fondraient sous sa main?

Il ne renferme pas l'éternelle pensée '

Dans une lettre morte aussitôt que tracée;

Les langues que bourdonne un insecte ici-bas,

S'il était dans des sons, ne le contiendraient pas !

Pour proférer de Dieu l'ineffable parole.

Qu'est-ce qu'un souffle humain qui frappe un vent qui vole?

« La langue qu'il écrit chante éternellement; Ses lettres sont ces feux, monde du firmament. Et par delà ces cieux des lettres plus profondes, Mondes étincelants voilés par d'autres mondes. Le seul livre divin dans lequel il écrit Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit ! C'est ta raison, miroir de la raison suprême, Où se peint dans ta nuit quelque ombre de lui-même. Il nous parle, ô mortels, mais c'est par ce seul sens ; Toute bouche de chair altère ses accents. L'intelligence en nous, hors de nous la nature. Voilà les voix de Dieu, le reste est imposture !

« Si je dis que ce livre est de Dieu, dites : Non! Il épelle à son tour un signe du grand nom. Il écrit quelques sons de l'infini symbole Q.ue l'esprit à l'esprit transmet par la parole ; Mais, plus sages que nous, d'autres hommes viendront; Pour écrire à leur tour, ils nous effaceront. Sur l'herbe du matin la goutte d'eau qui tremble Contient-elle du jour tous les rayons ensemble? L'Océan sans limite, au firmament pareil. Lui-même absorbe-t-il tous les feux du soleil? Le firmament sans fond, d'où l'aurore dégoutte, Xe leur verse-t-il pas sa clarté goutte à goutte? Ainsi du jour, entants, ainsi de notre esprit ! L'eau sèche sur la feuille et l'Océan tarit;

198 LA CHUTE d'uX AXGE.

L'infini dans notre œil ne se peint qu'en parcelle; La vérité nous luit, mais c'est par étincelle.

« Dieu dit à la raison : Je suis celui qui suis ; *

Par moi seul enfanté, de moi-même je vis;

Tout nom qui m'est donné par l'homme est un blasphème ;

Nul ne peut prononcer tous mes noms que moi-même !

Mes ouvrages et moi nous ne sommes pas deux.

Comme l'ombre du corps je me sépare d'eux;

Mais si le corps s'en va l'image s'évapore :

Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore?

Le monde est mon regard qui se contemple en soi ;

Formes, substance, esprit, qu'est-ce qui n'est pas moi?

« Si quelqu'un parmi vous, soleils, ma créature. Hommes, anges, esprits, dit : « J'ai vu sa figure, « L'invisible à mes yeux visible est apparu, » Pitié, dérision sur ceux qui l'auront cru ! Que ce soit en dormant, dans un songe de l'âme, Dans la nuée en feu, dans l'onde ou dans la flamme,

Dans le frisson sacré qui fait transir la peau, Au fond du firmament transparent comme l'eau, Dans les lettres de feu qu'écrit au ciel l'étoile; De quelque nom divin qu'un fétiche se voile, Quand pour me découvrir le ciel se fût fendu, Dans un regard de chair Dieu n'est pas descendu. Celui qui contient tout dans sa nature immense Ne descend qu'en rayon dans votre intelligence; Le regard de la chair ne peut pas voir l'esprit ; Le cercle sans limite en qui tout est inscrit Ne se concentre pas dans l'étroite prunelle! Quelle heure contiendrait la durée éternelle? Nul œil de l'infini n'a touché les deux bords . Élargissez les cieux, je suis encor dehors!...

« Mais selon sa grandeur chaque être me mesure, Les fourmis au ciron et l'homm.e à la nature, Et les soleils, pour qui le siècle est un moment, A ces mondes de feu, poudre du firmament! Chacun, de mon ouvrage impalpable parcelle. Réfléchit de moi-même une pâle étincelle ; Je franchis chaque temps, je dépasse tout lieu. Hommes ! l'infini seul est la forme de Dieu !

« Le seul œil qui me voit, c'est votre intelligence :

Force qui pe connaît ni masse ni distance,

Substance transparente où mon ombre se peint.

Nuit qui de ma clarté s'illumine et se teint!

Elle seule profère à toute créature

La révélation de l'immense nature.

La pensée est la langue entre le monde et moi!...

Aucun être ne vit sans la porter en soi.

Mon être est le grand fruit de l'arbre de science,

Que mon regard mûrit dans chaque conscience!

Tout ce qui sur la terre est grand, puissant et bon,

Se réunit en vain pour composer mon nom ;

Il y manque toujours pour que l'homme l'achève;

Le voile s'élargit d'autant qu'on le soulève.

Dans mes œuvres sans fin je me suis défini,

Mais nul ne peut y lire, excepté l'infini !

« Et la création, force intime de Dieu, N'a ni commencement, ni terme, ni milieu ; Ce que nous appelons le temps n'est que figure ; Ce qui n'a point de fin n'a rien qui le mesure. L'être de Jéhovah n'a ni siècles ni jours, Son jour est éternel et s'appelle toujours !

Son œuvre dans les cieux, qui n'est que sa pensée, N'est donc jamais finie et jamais commencée; Pour qui n'a pas d'hier il n'est pas d'aujourd'hui; Tout ce qu'il porte en soi ne date que de lui. Le temps, qui n'a de sens qu'en la langue des hommes, Ne nomme qu'ici-bas la minute où nous sommes; Mais au-delà des temps et de l'humanité Le nom de toute chose est un : Éternité !

« Les formes seulement où son dessein se joue,

Éternel mouvement de la céleste roue,

Changent incessamment selon la sainte loi ;

Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout à soi.

C'est un flux et reflux d'ineffable puissance,

Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence,

Où tout rayon remonte à ce foyer commun.

Où l'œuvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un;

Où la force d'en haut, vivante en toute chose,

Crée, enfante, détruit, compose et décompose,

S' admirant sans repos dans tout ce qu'il a fait.

Renouvelant toujours son ouvrage parfait;

Où le tout est partie et la partie entière;

Où la vie et la mort, le temps et la matière.

Ne sont rien en effet que formes de l'esprit,

Cercles mystérieux que tout en lui décrit ;

Où Jéhovah s'admire et se diversifie

Dans l'œuvre qu'il produit et qu'il s'identifie !

Dans nos nuits de cristal ainsi le firmament. Qui nous semble taillé d'un grand bloc seulement, Qu'une même couleur d'une arche à l'autre azuré. N'est qu'un immense abîme, un \iàe sans mesure m Où se croisent sans fin les mondes et les cieux; ■

Et ce bleu, qui paraît sa couleur à nos yeux, N'est qu'un rayonnement dans la source commune Des milliers de lueurs qui se fondent en une.

c Le sage en sa pensée a dit un jour : « Pourquoi,

« Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi?

« Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute .'

« S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutte?

« Est-il donc, ô douleur ! deux axes dans les cieux,

« Deux âmes dans mon sein, dans Jéhovah deux dieux? »

« Or, l'esprit du Seigneur, qui dans notre nuit plonge. Vit son doute et sourit ; et l'emportant en songe Au point de l'infini d'où le regard divin Voit les commencements, les milieux et la fin. Et, complétant les temps qui ne sont pas encore, Du désordre apparent voit l'harmonie éclore : « Regarde, » lui dit-il ; et le sage éperdu

Vit l'horizon divin sous ses pieds étendu.

Par l'admiration son âme anéantie

Se fondit ; par le tout il comprit la partie ;

La fin justifia la voie et le moyen ;

Ce qu'il appelait mal fut le souverain bien ;

La matière, où la mort germe dans la souffrance,

Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence,

Un mode d'existence à l'autre contrasté,

Où la nature lutte avec la volonté,

Et d'où la liberté, qui pressent le mystère.

Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre.

Et le sage comprit que le mal n'était pas,

Et dans l'œuvre de Dieu ne se voit que d'en bas !

« Ne renfermez pas Dieu dans des prisons de pierres Où son image habite et trompe vos paupières. De peur que vos enfants, en écartant leurs pas. Disent : Il est ici, mais ailleurs il n'est pas! Ne cherchez pas des yeux derrière le nuage. Au fond du firmament, cette mer sans rivage, Quel est le ciel des cieux habité, plein de Dieu? Il n'est pour Jéhovah ni distance ni lieu : Ce qui n'a point de corps ne connaît point d'espace ; De ce qui remplit tout ne cherchez point la place. Contemplez-le par l'ame et non pas par vos yeux : L'ignorer ou le voir, c'est l'enfer ou les cieux.

204 I-A- CHUTE D UX AXGE.

« Trouvez Dieu : son idée est la raison de l'être, Il n'a fait l'univers qu'afin de le connaitre. Vers celui dont le monde est l'émanation Tout l'univers créé n'est qu'aspiration ; L'éternel mouvement qui régit la nature N'est rien que cet élan de toute créature Pour conformer son être à l'éternel dessein, Et s'abîmer toujours plus avant dans son sein ! Le murmure vivant de la nature entière N'est que l'écho confus d'une immense prière : De la mer qui mugit aux sources du vallon, Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom ; Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule, Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule. L'Océan a sa masse et l'astre 5a splendeur; L'homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur !

« La parole, sublime et divin phénomène. Mystère où dans un son s'incarne une âme humaine. Ne fut ravie à l'ange et prêtée à nos sens

HUITIÈME VISIOK. 205

Que pour incarner Dieu dans de mortels accents. Si la langue n'eût pas proféré ce symbole, L'inutile matière eût perdu la parole.

Mais du jour du grand mot jusqu'au dernier des jours Le nom qui remplit tout la remplira toujours. C'est l'instrument qui sert la pensée immortelle. Qui lit dans la nature et qui bénit pour elle. Des entrailles du globe â ces lettres de feu. L'œuvre du genre humain, c'est de trouver son Dieu !.

« A l'heure du matin, quand le gai rayon entre Porté de feuille en feuille aux bords sombres de l'antre, Quand les baumes des nuits que l'étoile a pleures • Fondent des prés fumants par l'aurore effleurés. Dans la calme splendeur de nos nuits d'yeux semées Qui semblent regarder de loin des sœurs aimées; Devant l'immensité de l'Océan uni.

Sans repos et sans bords comme un autre infini; Sous la muette horreur des forêts aux verts dômes. Où dans la nuit sonore habitent les fantômes; Quand l'infini descend par quelque pore en nous. Nous touche, nous foudroie et nous jette à genoux ; Quand dans l'extase à deux, des hommes et des femmes.

206 LA CHUTE d'uX AXGE.

Vous sentirez le temps trop étroit pour vos âmes. Et que, vos cœurs fondant aux rayons de leurs yeux, Vous voudrez sur la terre éterniser ces cieux; Lorsque vous pleurerez sur l'herbe du mystère Vos pères, des tombeaux endormis sous la terre. Ou que vous porterez coucher sous le gazon Ces fruits de votre amour mûrs avant la saison : De tristesse ou de joie universel emblème, Ce nom sur votre bouche éclora de lui-même. Il semble que le cœur dans son immense sein Puise ce qui lui manque ou verse son trop-plein. Comme un métal touché qui résonne et qui vibre, L'âme humaine au contact rend Dieu par chaque fibre. La joie, et la douleur, et l'amour, n'ont qu'un son. De notre âme, ô Seigneur ! le timbre, c'est ton nom !

« Selon le jour d'en haut que chaque âge ravive, Qu'en symbole plus pur chaque peuple l'écrive ! Enseignez à l'enfant le nom du Père au ciel, Comme on met sur leur lèvre une goutte de miel, Pour qu'ils goûtent, sortant du ventre de leur mère. Quelque chose de doux avant leur vie amèrel... La mère à ses petits fera bégayer Dieu En leur montrant du doigt l'invisible en tout lieu ; Et ce sera le mot, quelque son qui le nomme, Par qui dans l'univers l'homme saluera l'homme! Le nom qu'appellera l'innocent en témoin,

Qui dans l'œil du coupable éclatera de loin, Que le juste outragé, mais fort de confiance. Frappera sur son sein comme une conscience, Qii'opposera le faible à son persécuteur. Que la veuve et l'enfant auront pour leur tuteur. Le lépreux pour ami, l'esclave pour son juge, L'indigent pour foyer, le banni pour refuge, Que les infortunés, du fond de leurs douleurs, Verront comme un rayon luire à travers leurs pleurs, Et, quand l'homme expirant s'éteindra sur sa couche. Que les anges viendront enlever sur sa bouche !

« Entre chaque soleil bénissez-le trois fois.

Rassemblez-vous plusieurs, et confondez vos voix ;

Non pour que cette voix, par le nombre grossie,

Aille frapper plus fort son oreille endurcie :

Lui dont l'oreille entend l'hysope végéter,

Et les pas des fourmis, et le cœur palpiter.

N'a pas besoin d'écho qui remplisse son temple;

Mais pour que vous soyez l'un à l'autre en exemple,

Que l'adoration de tous brûle en chacun,

Que vous fondiez eu lui vos âmes en commun.

Et que celui dont l'œil goûte mieux ses mer\'eilles.

Et dont plus de parfum embaume les corbeilles ,

Prête à ceux dont la voix cherche en vain des accents

La paille de son feu pour allumer l'encens !

« Choisissez entre vous les plus douces des âmes.

Les enfants, les vieillards, les malades, les femmes,

Ceux qui sentent le plus et gémissent le mieux.

Qui vers le firmament lèvent le plus les yeux:

Qu'ils parlent pour le peuple à l'invisible père,

Pour que sous le soleil la famille prospère,

Et que sa volonté, dans la création,

S'accomplisse avec joie et bénédiction !

Qu'ils prennent à l'envi, pour composer leurs hymnes,

Tout ce que la nature a de notes sublimes,

A la mer son murmure, au nuage l'éclair.

Et ses plaintes à l'onde, et ses soupirs à l'air,

Et sa lumière à l'aube, et son souffle à la rose;

Que leur enthousiasme anime toute chose,

Et présente liée, ainsi qu'un moissonneur,

Sa gerbe de parfums aux genoux du Seigneur I

« 11 est, parmi les fils les plus doux de la femme, Des hommes dont les sens obscurcissent m.oins l'âme, Dont le cœur est mobile et profond comme l'eau. Dont le moindre contact fait frissonner la peau. Dont la pensée, en proie à de sacrés délires. S'ébranle au doigt divin, chante comme des lyres. Mélodieux échos semés dans l'univers

Pour comprendre sa langue et noter ses. concerts :

C'est dans leur transparente et limpide pensée

Que l'image infinie est le mieux retracée

Et que la vaste idée où l'Eternel se peint

D'ineffables couleurs s'illumine et se teint !

Ceux-là , fuyant la foule et cherchant les retraites,

Ont avec le désert des amitiés secrètes ;

Sur les grèves des flots en égarant leurs pas,

Ils entendent des voix que nous n'entendons pas :

Ils savent ce que dit l'étoile dans sa course,

La foudre au firmament, le rocher à la source,

La vague au sable d'or qui semble l'assoupir,

Le bulbul à l'aurore et le cœur au soupir.

Les cornes des béliers rayonnent sur leurs têtes.

Écoutez-les prier, car ils sont vos prophètes :

Sur l'écorce, ou la pierre, ou l'airain, écrivez

Leurs hymnes les plus saints pour l'avenir gravés ;

Charge-en des enfants la mémoire fragile,

Comme d'un vase neuf on parfume l'argile;

Et que le jour qui meurt dise aux jours remontants

Le cri de tous les jours , la voix de tous les temps !

C'est ainsi que de Dieu l'invisible statue.

De force et de grandeur et d'amour revêtue

Par tous ces ouvriers dont l'esprit est la main.

Grandira d'âge en âge aux yeux du genre humain,

Et que la terre, enfin, dans son divin langage ,

De pensée en pensée achèvera l'image!

« Mais si quelqu'un de ceux que vous écouterez Prétend vous éblouir de prodiges sacrés; S'il vous dit que le ciel, dont il est l'interprète, A mis entre ses mains la foudre ou la baguette, Q.ue la marche des cicux se suspend à sa voix,

Qjae la sainte nature intervertit ses lois, Que la pierre ou le bois lui rendent des oracles, Et que pour la raison il est d'autres miracles Que l'ordre universel, constant, mystérieux, Où la volonté sainte est palpable à nos 3'eux; S'il attribue a Dieu l'inconstance de l'homme. Par les noms d'ici-bas si sa bouche le nomme, S'il vous le donne à voir, à sentir, à toucher. S'il vous fait adorer le marbre de sa chair. Étouffez dans son cœur cette parole immonde! La raison est le culte, et l'autel est le monde.

« Or, le ciel et la terre, et ce que Dieu renferme

Dans un jour éternel, tout est né d'un seul germe :

Et ce germe est de Dieu la pensée ou la loi, ^

Qui porte toute chose avec sa forme en soi.

De ce germe divin, que le temps ramifie.

Tout nait, tout se nourrit et se diversifie.

De sorte qu'à la fois tout est vieux, tout est neuf,

Qja'un monde décrépit d'un autre monde est l'œuf,

Qu'une chose accomplie enfante une autre chose,

Et que chaque existence est une apothéose

Où l'être produit l'être en se décomposant.

Où tout se perpétue en se divinisant !

Et l'homme est ainsi né, fruit vivant de la terre;

Non, comme Jéhovah, complet et solitaire.

Mais de deux composé, mâle et femelle, afin

HUITIEME VISIOX. 211

Que sa dualité lui révélât sa fin.

Et que cette union de l'homme et de la femme.

Qui féconde le corps et qui complète l'âme,

Fût le symbole en lui de la divine loi

D'amour et d'unité qui doit tout fondre en soi!

Loi profonde ! par qui l'amour qui déifie

Peut seul, dès ici-bas, perpétuer la vie!

Et l'Éternel lui fit la voix pour le nommer,

La raison pour le voir, et l'âme pour l'aimer.

Pour être en harmonie avec son corps fragile.

n lui donna des sens de limon et d'argile;

Et pour toucher plus loin que son œil limité.

Il lui donna le sens de l'immortalité !

C'est ce sens qui, plus clair à sa première aurore.

Au jour où l'homme enfant ne faisait que d'éclore,

Illuminait ses yeux d'un flambeau si certain.

Qu'il voyait par la foi son éternel destin,

Et que ses fils, plus tard, quand les ombres s'accrurent.

Par le doute aveuglés, se trompèrent, et crurent

Que l'immortalité qu'il avait par la foi,

L'heureux enfant d'Eden la possédait de soi.

Mais ce n'est point le temps que l'Immuable habite.

De deux mondes ainsi rapprochant la limite.

Aux deux extrémités l'homme touche à la fois.

Et de ces deux destins subit les doubles lois;

Restituant au soi l'enveloppe grossière.

Il dépouille en mourant ses vils sens de poussière.

Et son sens immortel, par la mort transformé.

Rendant aux éléments le corps qu'ils ont formé.

Selon que son travail le corrompt ou l'épure.

Remonte ou redescend du poids de sa nature !

Deux natures ainsi combattant dans son cœur,

Lui-même est l'instrument de sa propre grandeur ;

Libre quand il descend, et libre quand il monte.

Sa noble liberté fait sa gloire ou sa honte. Quand il a dépouillé ce corps matériel. Descendre ou remonter, c'est l'enfer ou le ciel ! La liberté nous porte entre ce double abîme De bien pour la vertu et de mal pour le crime ; Mais la vertu s'élève et ne redescend pas, Et le crime expié peut remonter d'en 'oas.

« D'un supplice sans but la pensée est impie; Ce que le temps souilla, c'est le temps qui l'expie A sa source à la fin toute eau se réunit, Et, même dans l'enfer, c'est Tamour qui punit!

« Le code social, à grandir destiné,

A dans notre nature un fondement inné :

Cet ineffable instinct de justice suprême

Q.ui proteste en secret en nous contre nous-même.

Invisible balance où nous pesons sans poids.

Sans pouvoir incliner un des bassins du doigt.

Depuis le corps sanglant du juste qu'on immole

Jusqu'au cheveu qui tombe et que lèvent nous vole.

o Mais ce code, que l'homme a transcrit de sa main. Se transforme et s'étend avec l'esprit humain. Notre raison, où Dieu reflète son image. En s'élarglssant plus en contient davantage.

La justice aujourd'hui peut être crime un jour. Quand l'homme dans le ciel puisera plus d'amour, Ce qu'il nomme à présent la loi de la justice Préparera pour lui la loi du sacrifice, Loi plus sainte, où l'instinct de la fraternité Dévouera librement l'homme à l'humanité !

« Or, voici de nos temps, où la raison se lève, La loi que le cœur dicte, et que le juste achève ;

« Homme ! l'homme est ton frère, et votre père est Dieu ;

Il te sera présent en tout temps, en tout lieu ;

Tu n'auras d'autre fin que lui, ni d'autre guide :

S'il ne la remplit pas, ta vertu même est vide.

lu feras triompher sur ton sens révolte,

Dans ton esprit soumis, sa sainte volonté.

Tu ne maudiras pas sa main dans la souffrance;

Tu n'éteindras jamais en toi ton espérance :

Il relève demain ce qu'il courbe aujourd'hui.

Tu diras : « Tout est bon de ce qui vient de lui. »

Tu l'aimeras du cœur au-dessus de toi-même.

Et toute chose en lui, car lui, ton père, il t'aime !

Et, pour lui rendre gloire et bénédiction.

Tu mêleras ton âme à la création.

214 LA CHUTi: D UN' AXGE.

« Tu ne lèveras point la main contre ton frère, Et tu ne verseras aucun sang sur la terre. Ni celui des humains, ni celui des troupeaux, Ni celui des poissons, ni celui des oiseaux : Un cri sourd dans ton cœur défend de le répandre. Car le sang est la vie, et tu ne peux la rendre. Tu ne te nourriras qu'avec les épis blonds Ondoyant comme l'onde aux flancs de tes vallons, Avec le riz croissant en roseaux sur tes rives. Table que chaque été renouvelle aux convives. Les racines, les fruits sur la branche mûris, L'excédant des rayons par l'abeille pétris, Et tous ces dons du sol où la sève de vie Vient s'offrir de soi-même à ta faim assouvie : La chair des animaux crierait comme un remord. Et la mort dans ton sein engendrerait la mort!...

« Tu boiras l'eau du ciel que la source distille,

Et tu n'exprimeras dans la coupe d'argile

Ni les sucs du pavot qui verse le sommeil.

Ni le jus enivrant du pampre au fruit vermeil.

Entre l'âme et les sens la sagesse infinie

A de son doigt divin établi l'harmonie.

Tu la respecteras; l'ivresse la détruit.

Quand la raison s'éteint ton âme est dans la nuit,

Dieu ne se réfléchit que dans un œil limpide :

Qui la trouble en son sein, par l'âme est suicide!

« Quand ton père a parlé, sans murmure obéis. Car, devant Dieu, le père est au-dessus du fils,

C'est de lui que tu tiens la vie et la parole;

De toute autorité qu'il te soit le symbole :

Va, s'il te dit d'aller ; reviens, s'il te dit : « Viens ! »

Mets ton cou sous sa main, mets tes pieds sur les siens ;

Comme celle de Dieu redoute sa colère ;

Sers-le jusqu'au tombeau, serviteur sans salaire;

D'une piété tendre honore ses vieux ans.

Ta bénédiction est dans ses cheveux blancs ;

Et quand il s'en ira dans la sombre demeure.

Prends sa place au soleil, baisse la tête et pleure !

« Et vous n'aurez de fils que d'une seule femme. Et vous n'aurez à deux qu'une couche et qu'une âme; Car Dieu vous a créés par couple un sort commun : Homme, femme, à ses yeux ne sont pas deux, mais un. Une loi symbolique, un visible mystère Vous font en nombre égal multiplier sur terre ; Et pour la vie à deux chaque couple compté N'aura qu'une pensée et qu'une volonté !

« Vous n'épouserez pas les filles de vos mères.

De peur de limiter le nombre de vos frères ;

Et, pour que la famille au loin s'élargissant

Propage parmi tous les tendresses du sang,

Vous ne ferez jamais refluer dans sa course

Ce sang qui dans vos cœurs vient de la même source.

« Vous n'établirez pas ces séparations

En races, en tribus, peuples ou nations ;

Et quand on vous dira : « Cette race est barbare,

« Ce fleuve vous limite, » ou : « Ce mont vous sépare, »

2l6 LA CHUTE d'uN AXGE.

Dites : « Le même Dieu nous voit et nous bénit, a Le firmament nous couvre et le ciel nous unit. »

t Vous n'arracherez pas la branche avec le fruit; Gloire à la main qui sème, honte à la main qui nuit ! Vous ne laisserez pas la terre aride et nue. Car vos pères par Dieu la trouvèrent vêtue : Que ceux qui passeront sur votre trace un jour Passent en bénissant leurs pères à leur tour !

<i Vous ne parcourrez pas la terre nourricière En secouant après de vos pieds la poussière, Comme les animaux qui ne travaillent pas Et broutent en commun ce qui croit sous leurs pas. Vous l'aimerez d'amour comme on aime sa mère; Vous y posséderez votre place éphémère, Comme, au soleil assis, des hommes tour à tour Possèdent le rayon tant que dure le jour.

« Vous la partagerez entre vous, à mesure

Que vous aurez besoin d'ombre et de nourriture ;

A ceux-là la colline, à ceux-ci le vallon.

Vous la limiterez d'une borne et d'un nom.

Afin que sa vertu ne dorme pas oisive,

>.Liis qu'elle aime à son tour la main qui la cultive,

Et que l'arbre croissant pour la postérité

Dise aux petits enfants l'amour qui l'a planté i

« Croissez et pullulez comme des grains de sable. Sans crainte d'épuiser sa source intarissable. Ni que ses mamelons, pour vous multipliés. Tarissent sous vos mains ou manquent sous vos pieds; Car celui dont le doigt compte ses créatures Sait le nom.bre d'épis dans vos gerbes futures ; Il sait combien de lait la mamelle contient : Plus on presse le sein, enfants, plus il en vient. Par un inconcevable et maternel mystère. L'homme en la fatiguant fertilise la terre ; Nulle bouche ne sent sa tendresse tarir : Tout ce qu'elle a porté, son flanc peut le nourrir! En êtres animés transformer sa substance Semble l'unique fin de sa sainte existence ; Et Dieu seul sait quel jour elle s'arrêtera ; Et jusqu'alors toujours elle se hâtera.

La dernière parcelle en son sein enfouie Doit produire à son tour la pensée et la vie, Afin que chaque atome et que chaque élément Deviennent à leur tour pensée et sentiment. Et, s'éievant à Dieu du néant jusqu'à l'ange, En. adoration transforment cette fansre.

« Chaque fois qu'à la vie un homme arrivera, Sur les coteaux sans maitre on lui mesurera

Un pan du grand manteau de la mère commune ; Sa femme aura sa part, et deux ne feront, qu'une : Et quand de leurs amours d'autres hommes naîtroijt. Pour leur nouvelle faim ces champs s'élargiront, Et vous leur donnerez à tous, un an d'avance, La moisson, le troupeau, la bêche et la semence.

<r Vous ne bâtirez point de villes dans vos plaines, Ruch2s de nations, fourmilières humaines, Où les hommes, du ciel perdant l'impression, S'agitent dans le trouble et la corruption ; Mais vous élèverez vos maisons ou vos tentes Au milieu de vos champs, et des autres distantes, Pour qu'au lit du vallon, au revers du coteau. Chacun ait son soleil, et son arbre et son eau. Que vos corps trop voisins ne se fassent pas ombre. Que vous multipliiez sans haïr votre nombre, Et que, sur votre tête, un grand morceau des cieux Des mers-eilles du ciel entretienne vos yeux !

« Ton sens contemplateur, ô sainte créature. Doit se mêler sans cesse à toute la nature : Pour s'élever d'en bas jusques au firmament. Que l'homme fraternise avec chaque élément !

« Gardez qu'en ses chemins le peuple se coudoie ; Que le visage humain soit pour l'homme une joie ! La foule en 1« heurtant per\-ertit ses penchants. Et les hommes trop près des hommes sont méchants.

«Vous vous assisterez dans toutes vos misères, Vous serez l'un à l'autre enfants, pères et mères ; Le fardeau de chacun sera celui de tous, La charité sera la justice entre vous; Le pardon, seul vengeur, remettra toute injure; La parole y sera serment sans qu'on la jure; Votre ombre ombragera le passant, votre pain Restera sur le seuil pour quiconque aura faim; Vous laisserez toujours quelques fruits sur la branche. Pour que le voyageur vers ses lèvres la penche; Et vous n'amasserez jamais que pour un temps, Car la terre pour vous germe chaque printemps. Et Dieu, qui verse l'onde et fait fleurir ses rives, Sait au festin des champs le nombre des convives.

« Vous ne déroberez jamais le champ d'autrui, Car ce que l'homme a fait de sa sueur, c'est lui ! Vous ne porterez pas un désir sur sa femme. Car la femme de l'homme est son corps et son âme ; Dérober ce trésor de son cœur à ses bras. C'est lui voler sa part de son ciel ici-bas !

<r Vous ferez alliance avec les brutes même.

Car Dieu, qui les créa, veut que l'homme les aime:

D'intelligence et d'âme à différents degrés

Elles ont eu leur part, vous la reconnaîtrez ;

Vous lirez dans leurs yeux, douteuse comme un rêve.

L'aube de la raison qui commence et se lève.

Vous n'étoufferez pas cette vague clarté.

Présage de lumière et d'immortalité;

Vous la respecterez, car l'ange la respecte.

La chaîne à mille anneaux va de l'homme à l'insecte :

Que ce soit le premier, le dernier, le milieu. N'en insultez aucun, car tous tiennent à Dieu!

« Ne les outragez pas par des noms de colère ;

Que la verge et le fouet ne soient pas leur salaire !

Pour assouvir par eux vos brutaux appétits.

Ne leur dérobez pas le lait de leurs petits;

Ne les enchaînez pas, ser\ùles et farouches;

Avec des mors de fer ne brisez pas leurs bouches;

Ne les écrasez pas sous de trop lourds fardeaux.

Qu'ils vous lèchent la main et vous prêtent leur dos !

Du mammouth au coursier, de l'aigle à la vipère.

Tous ont la juste part du domaine du père.

Comprenez leur nature, adoucissez leur sort :

Le pacte entre eux et vous, hommes, n'est pas la mort !

Entre leur race amie et notre race humaine

Votre seule ignorance a fait naître la haine :

La justice entre vous rétablira la paix.

Cherchez à deviner pourquoi Dieu les a faits.

A sa meilleure fin façonnez chaque engeance;

Prêtez-leur un rayon de votre intelligence.

Adoucissez leurs mœurs en leur étant plus doux ;

Soyez médiateurs et juges entre eux tous;

Que, du tigre qui rampe au passereau qui vole,

Chacun se réjouisse à l'humaine parole !

Et les loups dévorants sortiront des forêts.

Et la chèvre et l'agneau se coucheront auprès,

Et de tout ce qui vit la sagesse infinie

Rétablira d'Éden la première harmonie !

« Vous n'établirez point de juges ni de rois Pour venger la justice ou vous faire des lois ;

HUITIEME VISIOX.

Car, si vous élevez l'homme au-dessus de l'homme, De quelque nom sacré que le monde le nomme, En voyant devant lui ses frères à genoux Son orgueil lui dira qu'il est plus grand que vous. Il lira sur vos fronts le joug de vos misères ; Vous aurez des tyrans où Dieu voulut des frères.

« Si devant le Seigneur un homme fait le mal, N'ayez pour le juger ni loi, ni tribunal ; Pour venger par la mort la mort de la victime. Ne donnez point au juge un meurtre légitime ; Ne sachez pas le nom de cet homme de sang Qui simule un forfait tout en le punissant ! Quand du bien et du mal tout cœur a la science. Le juge et le bourreau sont dans sa conscience : Jusqu'à ce qu'au reniords le crime ait satisfait, La peine du coupable égale le forfait; Et par la loi d'en haut la justice outragée Ne se tait dans son cœur que quand elle est vengée !

o En retour du pardon que le ciel nous accorde Le plus beau don de l'homme est la miséricorde Il la doit à son frère, à soi-même, à celui Qui seul a droit de juge et de vengeur sur lui; La vengeance ou l'erreur inventa le supplice : Ce monde vit de grâce, et non pas de justice. »

Ainsi parlait ce livre au doigt obéissant

A qui le saint vieillard donnait son saint accent.

Et le juste et le bon et l'honnête et le sage

Sous ses yeux abaissés montaient à chaque page.

On eût dit un rayon du soleil réfléchi

Qui de chaque feuillet frappait son front blanchi,

Et qui, l'illuminant d'une chaude auréole.

En persuasion transformait sa parole.

Et les amants, assis aux pieds du beau vieillard.

Suivaient, sans respirer, ses lèvres du regard.

Et, de ce monde neuf admirant les merveilles,

Croyaient entendre un rêve enseigner leurs oreilles;

Et souvent le vieillard pour eux recommençait,

Et chaque fois en eux leur âme grandissait.

O délices sans fond de ce ciel sur la terre,

Qu'ils savouraient à deux aux pieds du solitaire !

Dans leurs cœurs confondus recevoir à la fois

L'ivresse de la vie et les divines lois,

Se reposer d'aimer en tombant dans l'extase !

Ah ! c'est plus de nectar que n'en contient le vase,

C'est de quoi sur nos pieds le faire déborder!

C'est ce qu'aux deux amants Dieu semblait accorder-

Quand le divin lecteur avait fermé les pages,

Cédar et Daïdha rentraient dans les bocages,

L'un sur l'autre appuyés, ralentissant le pas,

Des célestes accents s'entretenant tout bas,

S'éclairant l'un pour l'autre avec reconnaissance

Ce qui restait obscur dans leur intelligence.

Emex-veillés d'amour pour un maitre si doux;

Devant l'ombre de Dieu se mettant à genoux.

Et, l'un debout devant l'autre qui s'agenouille,

S'essayant à prier comme l'oiseau gazouille;

Puis, quand leurs yeux venaient à rencontrer leurs yeux,

Quand des saintes leçons le reflet sérieux

Par degrés sur leurs fronts commençait à s'éteindre,

Redevenus enfants et courant pour s'atteindre,

Et de fruits et de fleurs et de jeux et d'amour

Ils épuisaient le miel xie la coupe du jour.

Ainsi coulait en miel leur vie intérieure,

Et, comme dans le ciel, le temps n'avait plus d'heure.

Oh! pourquoi ces jours d'or ne durèrent-ils pas?

L'ange aurait envié leur exil d'ici-bas.

C'était l'heure où le soir fait tout pâlir et taire Et semble dérouler la nuit d'un sanctuaire ; Où l'âme a, comme l'arbre, une ombre qui s'étend Sur les choses du jour comme un rideau flottant; Où la pensée en soi profonde et recueillie

Dans l'intime entretien de l'esprit se replie, Et, semblable au parfum qui cherche à s'élever, Veut aimer, ou chanter, ou prier, ou rêver.

Les deux amants, lassés de joie et de caresses, '

Balayant l'herbe en fleurs avec leurs longues tresses.

Et brisant, en passant, les rameaux lourds de fruit,

Se rapprochaient de l'antre à petits pas, sans bruit.

Comme deux saints enfants, en baissant leurs paupières,

S'avancent vers le seuil des maisons de prières.

Car c'était le moment où le vieillard béni

Leur faisait rendre grâce à Dieu du jour fini,

Et, bénissant leurs nuits sous ses yeux commencées.

Nourrissait leur sommeil de ses saintes pensées.

Jamais l'homme divin n'avait autant tardé

A venir au-devant du couple intimidé ;

Les jumeaux, assoupis sur la mamelle pleine,

Dormaient déjà; le son de leur paisible haleine,

Qui faisait de la mère ondoyer les cheveux.

Etait là le seul bruit qui fit souvenir d'eux.

Les amants, étonnés de ce retard du sage,

Sans attendre l'appel s'approchaient davantage.

Du rocher par le soir jusqu'au fond éclairé,

S'encourageint l'un l'autre, ils montent le degré.

Et, l'épaule appuyée aux noirs piliers de l'antre,

Contemplent le vieillard assis à terre, au centre.

Sur ses maigres genoux le saint livre fermé,

Par l'inspiration son front pale animé,

Des roses de la vie une légère teinte

Montant d'un cœur ardent à la pommette éteinte.

Comme ces feux plus vifs dont le soleil penchant

D'un fugitif adieu colore le couchant;

Au tremblement léger de sa lèvre plus blême

On voyait le vieillard se parler à lui-même.

Mais lui, comme un regard ébloui par le feu,

Ne voyait devant lui que sa pensée et Dieu!

« Et maintenant, Seigneur, disait-il à voix basse,

Ma journée est finie et mon vieux corps se lasse.

Mes jours, oh! tu le sais, ont été longs et lourds!

O père, oh ! reprends-moi le fardeau de mes jours !

Rappelle à toi, mon Dieu, ton serviteur qui tombe ;

Je ne descendrai plus tout entier dans la tombe ;

Je n'emporterai pas ton saint nom avec moi.

J'ai là deux coeurs d'enfants pour hériter de toi :

Ton nom, que j'ai sauvé seul du vaste naufrage,

D'un monde rajeuni sera pour eux le gage.

Comme ils sont nés de moi, des enfants d'eux naitront.

Aux fils de leurs amours leurs fils le transmettront :

Ta grâce sur le monde en étendra la trame,

Et tes adorateurs seront fils de mon âme !

C'est assez, c'est assez, brise le vil chaînon

Par qui le monde au monde aura transmis ton nom !

La terre est suspendue à cette seule idée !

Elle ne mourra plus, Seigneur, l'urne est vidée;

La terre a bu ta loi pour vivre et refleurir !

Gloire à ton nom divin! tu vis, je puis mourir!...»

Comme il disait ces mots, et que ses mains lassées Retombaient vers le sol du poids de ses pensées Dans l'immobilité d'un grand recueillement, On entendit dans l'air un sourd frémissement, Semblable au vol soudain des ailes de l'orage. Quand la foudre et l'éclair luttent sous le nuage, Et que dessous leur vol la mer écume et bout. Le vieillard à l'instant sur le seuil fut debout. Et, pressant contre lui leur beau groupe qui tremble. Les amants vers le ciel regardèrent ensemble.

226 LA CHUTE d'uX ANGE.

Mais à peine avaient-ils cherché des yeux dans l'air.

Que, d'un vol plus bruyant et plus prompt que l'éclair.

Un navire céleste à l'étrange figure.

Couvrant un pan des airs de sa vaste envergure,

Sur les marches de l'antre à leurs pieds s'abattit.

Du choc du char ailé tout le mont retentit,

Et trois hommes sortant de ses flancs qui murmurent

Des glaives à la main sur le vieillard coururent :

« Rebelle, criaient-ils, confesse enfin les dieux!

Le roc même n'a pu te cacher à leurs yeux;

En vain entre eux et toi tu mis tant de distance :

Tant que tu respirais pour nier leur puissance,

Tant que ta main gardait au monde inquiété

Les semences du doute et de l'impiété.

Tant que tu lui jetais, 'du sommet des nuages,

De ton livre infernal les exécrables pages.

Leur ivresse était triste et leur sommeil troublé;

Cette heure raffermit leur saint temple ébranlé :

Le livre ! donne-nous ou ta vie ou le livre !

Monstre, invoque les dieux, ou tu cesses de vivre! »

Par la gorge à l'instant saisissant le vieillard. L'un d'eux sur sa poitrine élève le poignard. Tandis qu'à la lueur du rayon pâle et terne Les autres, parcourant l'ombre de la caverne. Aperçoivent le livre à leurs pieds entr'ouvert. Et le groupe tremblant dans le fond découvert.

Cédar, qui les prenait pour un pouvoir céleste, D'un homme foudroyé gardait pour eux le geste, Et, le front sur le roc à leurs pieds prosterné. Attendait sans parler qu'ils l'eussent enchaîné. Daïdha, s'enfonçant sous l'ombre qui l'abrite, Et se collant au roc comme une stalactite.

HUITIEME VISIOX. 22/

Pressait si fortement ses jumeaux sur son sein.

Comme pour les couvrir du poignard assassin,

Qii'ils sentirent, dormant, l'étreinte maternelle.

Et que leur faible cri porta le jour sur elle.

Le premier qui la vit et qui la regarda

Resta comme ébloui des traits de Daïdha;

La torche entre ses mains trembla comme son âme

Devant cette beauté qui surpassait la femme,

Et qui, dans le limon d'un monde impie et vieux.

N'avait jamais brillé si céleste à leurs yeux !

Il appela de l'œil les autres sur sa trace,

Qiii n'osaient s'approcher, tant rayonnait sa grâce.

Et tant leur œil, charmé par l'éblouissement,

De la haine à l'amour passait en un moment.

Oh ! qui n'eût adoré la figure divine

K'eût pas porté de cœur humain dans sa poitrine !

Voyant sous ses cheveux ses membres qui tremblaient.

Eux-mêmes rassurés s'avançaient, se parlaient :

« Ces êtres, disaient-ils, d'une race plus pure.

Sont-ils de notre fange et de notre nature ?

Est-ce une fille, un fils des hommes d'autrefois,

Dont quelques-uns, dit-on, errent au fond des bois.

Et que d'Adouaï les magiques entraves

Auraient pris dans le piège et retiendraient esclaves ?

Est-ce de sa magie une apparition ?

De son art infernal une création ?

Pour charmer son exil, ombres qu'il a fait naître.

Et qui vont sous nos mains se fondre et disparaitre ?

Oh ! si nos bras osaient les ravir à ces lieux.

Quels prix nous donneraient les reines et les dieux ! »

Tout en parlant ainsi, leur audace enhardie Entraînait Daïdha par la peur engourdie ;

228 LA CHUTE d'uX ANGE.

Et lui liant ensemble et les pieds et les bras. Mais sans serrer trop fort ses membres délicats, Comme on lie à l'anneau le pied des tourterelles, En tremblant de froisser le duvet de leurs ailes, Ils remirent ses fils endormis sur ses bras, Et vers le saint vieillard revinrent à grands pas.

Sous le poignard levé par la main meurtrière.

Paisible et l'œil au ciel tendu par la prière,

Il semblait, lui, martyr, soupirer de langueur

Pour ce coup si longtemps suspendu sur son cœur.

Heureux que de son sang cette goutte suprême

Contre ces dieux menteurs fût un dernier blasphème.

Et tombât, tout brûlant de martyre et de foi,

Dans la main de Celui dont il scellait la loi !

Irrités de son calme et de son assurance.

Essayant de tenter sa foi par l'espérance.

Les bourreaux de son sein écartaient cette mort :

« Non, lui seul, disent-ils, qu'il se fasse son sort;

A lui-même, qu'il soit son juge et son supplice ! »

Le traînant à ces mots au bord du précipice,

A l'endroit où le roc, plus droit et plus profond.

Laissait l'œil mesurer l'abîme jusqu'au fond,

L'abimc où par la mer les roches inondées

Se blanchissaient d'écume à plus de cent coudées,

Et dont le seul aspect au regard fasciné

Faisait tourner l'esprit dans le front incliné,

Ils passent une corde antour de sa ceinture;

A la crête d'un roc de bizarre structure,

Comme le cable au mât, l'attachent par le bout;

Et sur le bord glissant se tenant tous debout,

Ils repoussent du pied le corps, qui se balance

Sur le vide sans rive où la corde le lance.

Le câble, que le corps fait vibrer de son poids,

Fait heurîcr le vieillard aux angles des parois.

Et du cap mugissant l'éternelle tempête

Froisse contre le roc ses membres et sa tête.

Ils laissent mesurer longtemps au saint vieillard

La mer, la profondeur, cent morts dans un regard.

Ils contemplent ses mains, par l'horreur étendues.

Se déchirer en sang sur les roches fendues.

L'horrible mort crisper ses vieux membres tremblants.

Et de son pâle front pendre ses cheveux blancs ;

Puis, quand leur cruauté pense que la torture

A surmonté l'esprit et vaincu la nature.

Son glaive dans la main un d'entre eux se penchant.

De la corde qui vibre approche le tranchant,

Y plonge lentement la moitié de la lame :

« Adonaï, dit-il, à ce fer tient ton âme!

Sur le gouffre et la mort d'un fil je te suspends !

Ta vie est dans un mot : dis que tu te repens.

Dis que nos dieux sont dieux, que le tien est un rêve.

Ou j'enfonce à l'instant l'autre moitié du glaive ! »

De son bras, à ces mots, une contraction.

Imprimant à la corde une vibration.

Fait rebondir trois fois, comme un poids qu'on secoue.

Le vivant, sur le vide où son âme se joue,

Et contre le rocher le ramène meurtri 1

« Eh bien î pour achever, j'attends ton dernier cri.

Parleras-tu, vieillard? Vois, la corde se broie.

Et le gouffre vengeur mugit après sa proie! »

Mais le vieillard, levant un œil serein et doux :

« Qu'attendez-vous r dit-il ; mon Dieu ! je crois en vous 1

J'y croyais au séjour du mensonge et du crime.

J'y croyais dans la vie, et j'y crois sur l'abime.

Que ce seul cri s'élève et revive après moi ;

Dans la m.ort que je sens je tombe avec ma foi ! »

Dans la corde, à ce cri, la lame qui s'enfonce Au généreux martyr est la seule réponse. Les bourreaux, avançant la tète sur les bords, Regardent s'abimer et tournoyer le corps : Ses membres déchirés, ses cheveux, ses entrailles, Sèment de leurs lambeaux ces sanglantes murailles. Ils attendent longtemps que de son dernier choc Le bruit terrible et sourd ait remonté le roc ; Il remonte à la fin du fond noir de l'abîme, Tardif, mais obsesseur, comme l'écho du crime ; Leur oreille l'entend comme tout autre son, Sans plus de repentir et sans plus de frisson Que le berger assis au penchant des collines, Qui fait rouler la pierre au fond de leurs ravines. N'entend monter du sein du gouffre surplombant Le bruit sourd du caillou qui se brise en tombant. Déjà des noirs écueils une pointe avancée Avait brisé là-bas la tête et la pensée ; L'écume de la mer, en jouant sur ses bords, Menait et ramenait les restes de ce corps; Et les aigles, broyant ce crâne séculaire, Emportaient par lambeaux ses cheveux dans leur aire.

Dans la grotte muette ils rentrent un moment, Rallument le bois sec dans le foyer dormant, Jettent le livre saint page à page à la flamme, Le regardent brûler comme un poison de l'àm-e. Qui, soufflant dans les cœurs justice et liberté. Pouvait de son sommeil tirer la vérité. Pour que toute lueur avec lui dispersée N'en laisse pas revivre une seule pensée. Ils en jettent la cendre aux quatre vents des cieux; Mais le vent que Dieu souffle, et qui trompe leurs yeux. De cette cendre ardente où se brûlent ses ailes

Emporte au monde entier les saintes étincelles, Comme un semeur divin qui sème où Dieu prescrit Pour les peuples futurs les moissons de l'esprit; Et chaque nation que la terre renferme Dans ses sillons, plus tard, en trouvera le germe...

Le couple cependant, du martyre témoin.

Du fond de sa terreur avait tout vu de loin :

La voix de la victime et le bruit du supplice

Leur était remonté du fond du précipice ;

Ils attendaient pour eux le sort du doux vieillard,

Et leur cœur s'échangeait dans un dernier regard ;

Mais les hommes de sang, avec des mains plus douces.

Comme on prend deux oiseaux blessés dessous les mousses.

Avec un dur respect, sans froisser leurs beaux corps.

Les ramassent de terre et les portent dehors.

Les couchent à leurs pieds au fond de la nacelle.

Et font bondir du sol leur esquif qui chancelle.

Cédar et son amante, en sentant fuir le sol.

Croyaient qu'un grand oiseau les emportait du vol.

Et, ne comprenant rien à l'étrange mystère.

D'un étemel adieu se détachaient de terre.

Or ces chars, des mortels sublime invention. Dans les âges voisins de la création Où, sur les éléments consers^ant son empire. L'art imposait ses lois à tout ce qui respire, N'étaient qu'un art humain, sacré, mystérieux. Comme un secret divin conservé chez les dieux, Et dont, pour frapper l'œil de l'aspect d'un prodige, Les seuls initiés connaissaient le prestige. Dans la profonde nuit de leur plus haute tour. Des esclaves sacrés les dérobaient au jour :

Dans les solennités de leur culte terrible,

Le char, pendant la nuit, s'élevait invisible,

Puis, dans l'air tout à coup de feux illuminé,

Planant comme un soleil sur le peuple étonné,

On le voyait s'abattre au-dessous des nuages

Comme apportant aux dieux de célestes messages,

La superstition et la servilité

Assuraient le respect par la crédulité.

C'est cet art disparu que Babel vit éclore,

Et qu'après dix mille ans le monde cherche encore!

Pour défier les airs et pour s'y hasarder

Les hommes n'avaient eu dès lors qu'à regarder :

Des ailes de l'oiseau le simple phénomène

Avait servi d'exemple à la science humaine.

A leurs flancs arrondis le char était pareil ;

Dans sa concavité légère, un appareil

Pressait à flots cachés un mystère fluide

Plus léger que l'éther et flottant sur le vide:

Du vaisseau dans les airs il élevait le poids,

Comme sur l'Océan se soulève le bois.

Les hommes, mesurant le moteur à la masse.

S'élevaient, s'abaissaient à leur gré dans l'espace.

Dépassant la nuée ou rasant les hauteurs ;

Et, pour frayer le ciel à ses navigateurs.

Pour garder de l'écueil la barque qui chavire,

Un pilote imprimait sa pensée au navire.

D'un second appareil l'habile impulsion

Dosnait au char voguant but et direction.

Du milieu de la quille un mât tendait la voile,

Dont la soie et le lin tissaient la fine toile;

Sur le bec de la proue un grand soufflet mouvant.

Comme un poumon qui s'enfle en aspirant le vent,

Engouffrait dans ses flancs un courant d'air avide.

HUITIÈME VISIOX. 233

Et, gonflant sur la poupe un autre soufflet vide,

Lui fournissait sans cesse, afin de l'exhaler.

L'air dont, par contre-coup, la voile allait s'enfler.

Ainsi, par la vertu d'un mystère suprême,

Un élément servait à se vaincre lui-même!

Et le pilote assis, la main sur le timon,

Voguait au souffle égal de son double poumon.

>Liis les amants, assis sous le mât qui chancelle, Et dépassant du front les bords de la nacelle. Flottaient sans rien comprendre au double mouvement Qui les engloutissait dans le noir firmament. Les grands balancements de la légère quille, Roulis aériens de l'éther qui vacille.

Semblaient d'un astre à l'autre aux sept cieux les lancer, Étourdissaient leurs fronts qui cessaient de penser. Et les sourds sifflements de la brise nocturne Battaient sans l'éveiller leur efiroi taciturne. Tantôt la nue en eau semblait les enfermer; Comme un vaisseau qui sombre aux gouff^res de la mer. Ils fendaient, engloutis, ces ténèbres palpables : L'écume des brouillards ruisselait sur les câbles. Et leurs cheveux d'horreur sur leurs têtes dressés Distillaient Feau du ciel sur leurs membres glacés. Tantôt, sortant soudain de la mer des nuages. Les étoiles semblaient pleurer sur leurs visages; Puis, au branle orageux des ondulations. De constellations en constellations.

Les étoiles, fuyant au-dessus de leurs têtes. Couraient comme le sable au souffle des tempêtes : On eût dit que le ciel, dans un horrible jeu. S'écroulait -sur leur voile en parcelles de feu. Mais la barque bientôt retrouvant l'équilibre, Et planant, sans rouler, dans l'azur clair et libre,

Comme nous berce un songe avant notre réveil, Sans mouvement, de peur d'agiter le sommeil. Sur la vague élastique à peine cadencée Ils fendaient l'horizon du vol de la pensée.

A mesure qu'au but la voile s'avançait, Des teintes du matin le ciel se nuançait. Déjà, comme un lait pur qu'un vase sombre épanche, La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche; Les étoiles mouraient là-haut, comme des yeux Qui se ferment, lassés de veiller dans les cieux ; Le soleil, encor loin d'efBeurer notre terre, Comme un rocher de feu lancé par un cratère. Au lieu de se lever du nocturne plafond, Montait, pâle et petit, de l'abime sans fond. Et ses rayons lointains, que rien ne répercute. Du jour et de la nuit amollissaient la lutte.

Bientôt sous le navire, atteint de sa clarté. Ils virent à leurs pieds, perçant l'obscurité. Un globe pâlissant surgir des ombres vagues, Comme une ile au matin qu'on voit monter des vagues : C'était la terre, avec les taches de ses flancs, Ses veines de flots bleus, ses monts aux cheveux blancs. Et sa mer qui, du jour se teignant la première. Eclatait sur sa nuit comme un lac de lumière. « Terre! » dit une voix; et par un art secret, S' abattant comme un aigle où sa proie' apparaît. Le navire égaré sur ces flots sans rivage. Sur les monts et les mers redressa son sillage, Et, dirigeant sa proue aux pointes du Sina, Sur la mer Asphaltite en glissant s'inclina. Il entendit d'en haut battre contre ses rives Les coups intermittents de ses vagues massives,

HUITIÈME VISIOX. 235

Sentit monter son vent dans sa voile fraîchi,

Au miroir de ses flots vit son vol réfléchi.

Et, suivant le Jourdain au rebours de sa course.

Avec Gad et Saphad s'éleva vers sa source.

Le saint fleuve déjà d'avenir bondissait,

Et de Génésareth le lac éblouissait !

On eût dit que leurs eaux pressentaient sous les âges

Les grands pas qui devaient sacrer leurs saintes plages.

Les cimes du Liban, qu'ils avaient à franchir, Devant les nautoniers commençaient à blanchir ; Ils entendaient grossir cet immense murmure Qui sifllait nuit et jour parmi sa chevelure, Comme un souffle lointain de l'inspiration Que donnerait le cèdre aux harpes de Sion; Ils voyaient ondoyer en bas, à grandes ombres, La bruissante mer de leurs feuillages sombres; Leurs flèches frémissaient sous le sillon grondant. L'astre du jour déjà baissait vers l'occident. Au-dessus d'une sombre et profonde vallée, La barque suspendit soudain sa course ailée, Et, comme dans une anse à l'abri d'un rocher Le corsaire d'Ydra plonge pour se cacher Jusqu'à l'heure où la nuit obscurcira la voile. Le long du mât couché faisant plier sa toile, Le pilote laissa son esquif onduler - Jusqu'au soir, sous la lune, au doux roulis de l'air. Tandis que le vaisseau flottait à l'aventure. Les matelots prenaient un peu de nourriture. Et comme des oisifs, accoudés sur les bords. D'un œil vague et distrait ils regardaient dehors Ecumer les torrents, pvramider les cimes. Et les aiglons en bas tourner sur les abimes. Les lions seuls alors ruorissaient dans ces lieux.

2^6 LA CHUTE d'uX ANGE.

Quand la nuit renaissante eut obscurci les cieux, Comme un oiseau qui part de la branche ébranlée, La barque s'éleva vers la voûte étoilée, Doubla comme un grand cap dans le ciel menaçant Du Sannim nuageux le sommet mugissant, Du Liban qui décroit redescendit la pente Vers la plaine profonde où le Lithis serpente, Et dans les libres flots d'un transparent éther Sur le ciel des géants commença de flotter.

Déjà, comme un fanal qui sur l'écueil vacille, Une vaste lueur ondoyait sur sa quille : C'étaient les mille feux de l'immense Babel, Comme un rouge volcan reflété dans le ciel. L'esquif aérien, guidé par cette flamme, De l'air sous son sillon faisait gronder la lame ; Le timon frémissait dans la robuste main. Il plongea lentement dans ce cratère humain ; Comme des grandes mers qui battent leurs rivages. Un bruit sourd et croissant montait jusqu'aux nuages. Cédar et Daïdha regardaient autour d'eux, Ne sachant d'où venait ce bruit tumultueux : Involontairement au choc penchant leur tête. Ils croyaient approcher d'une grande tempête. Et s'étonnaient de voir dans un ciel de cristal Le navire flottant bercé d'un soufiîe égal. Par degrés cependant leur oreille assourdie, Se penchant du côté de l'immense incendie. Dans l'orageux roulis de ce bruit souterrain Crut reconnaitre l'âme avec l'accent humain: Et plus le bruit croissant grossissait dans les nues. Plus leur âme sondait ces clameurs inconnues.

De ces grands ivmjs remplis par une nation, C'était au soir d'un jour la respiration. Ce bruit intermittent d'un million d'haleines Dont les vagues de l'air sont sonores et pleines, Lorsqu'une ruche humaine, avant de s'endormir. Des passions du jour semble encore frémir : Sourde ondulation de cette mer de vie Où la vague de sons par une autre est suivie. Où la longue clameur qu'un silence interrompt Fait vibrer ou suspend les tempes dans le front ; Où l'on entend mugir, par lointaines bouffées. D'orageuses rumeurs sous d'autres étouffées. Inextricable écho de sons, de cris, d'accents. Dont on entend le bruit sans comprendre le sens ! Tel s'élevait du sein de la ville lointaine Le bruit qu'interrogeait, leur oreille incertaine : Pas d'un peuple nombreux sous qui le sol gémit. Coups sonores du fer sur l'airain qui frémit. Roulement éternel des chars dans la carrière, Cours du fleuve encaissé dans ses marges de pierre, Grands orchestres jetaiit dans l'air mélodieux En métalliqu'~s voix les ivresses des dieux, Monotone scupir de la faim qui mendie.

Appels retentissants au meurtre, à l'incendie, S'élevant confondus dans le calme des airs. Ne formaient qu'un seul son de tous ces sons divers. Un retentissement de verges et de chaînes, Des râlements aff'reux de victimes humaines ; Cris d'angoisse de mère à qui l'on disputait Pour le couteau l'enfant que son sein allaitait. De la vierge arrachée aux piliers qu'elle embrasse Pour aller assouvir la fureur qui l'enlace ; Émeutes aux pas sourds, assauts, séditions; Des applaudissements, des imprécations.

238 LA CHUTE d'uX AXGE.

Déchirements de voix, vastes éc\^ de rire ! Puis, du sein d'un silence où toute voix expire, Comme, au bord de la mer où le vent calme et sourd Pousse à recueil grondant un flot égal et lourd, Une neuvième vague, amoncelée en poudre. Éclate sur Técueil avec un bruit de foudre. Une immense clameur s'élançant de la nuit Montait du peuple entier en tempête de bruit, Et, faisant trembler l'air comme une onde sonore, Asphyxiait l'oiseau dans les feux de l'aurore. A cette grande voix de ce monde nouveau. L'esprit des deux amants tournait dans leur cerveau, Et leur cœur tout tremblant, que la terreur resserre. Sentait le contre-coup de chaque bruit de terre; Leurs tempes oubliaient de battre, et le frisson Sur leurs membres glacés courait avec le sou.

Envolés de leur lac, ainsi, lorsque deux cygnes. Des précoces frimas voyant les premiers signes. Pour dérober leurs fruits aux durs frissons du Nord, En traversant le ciel passent du bord au bord. Si leur vol les conduit sur un champ de batailles Où deux peuples armés déchirent leurs entrailles. Sur la plaine de sang où leur couple s'abat Ils entendent rugir les vagues du combat; Les cris des combattants, les éclairs de la poudre, Du cratère vivant font remonter la foudre; Dans le lac où leurs flancs aimaient à se baigner Leur œil avec horreur voit les vagues saigner ; A ces globes de fer que le salpêtre allume Jusque dans le nuage ils roussissent leur plume. Et, sur ces champs d'horreur qu'ils ne peuvent quitter, Leurs ailes sans ressort n'osent plus palpiter.

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v>KPEXDAXT, descendu sur l'horrible tempête, L'esquif des hautes tours rasait le sombre faite. On eût dit à leur foule, à leurs' sommets pressés, En aiguilles, en arcs, en minarets dressés, Une forêt de pierre où les granits, les marbres, Auraient germé d'eux-méme et végétaient eu arbres : P3'ramides, palais, dressés sur leurs séants. Ponts immenses montant sur leurs cintres béants, Arcs sur arcs élevant de larges plates-formes Servant de piédestal à des monstres énormes. Obélisques taillés dans un bloc seulement. Arrachés de la terre ainsi qu'un ossement. Et sans rien supporter s'amincissant en glaive. Dans le ciel étonné se perdant comme un rêve ! Aqueducs où grondait le fleuve aux grandes eaux. Jardins aériens portés sur mille arceaux,

Dont les arbres géants, plus hauts que nos idées. Jetaient sur les palais l'ombre de cent coudées ! Colonnades suivant, comme un serpent d'airain. Des coteaux aux vallons les grands plis du terrain. Où des troncs de métal, prodigieuses plantes, Portaient à leurs sommets des feuillages d'acanthes ; Des vases où fumaient des bûchers d'aloès Pour embaumer, la nuit, la brise des palais. Ou d'éclatants foyers, flammes pyramidales, Qu'ondoyantes aux vents réverbéraient les dalles !

Le navire, voguant sur ces blocs en monceaux, Comme un aigle au milieu de cent mâts de vaisseaux. Craignait à chaque instant de déchirer sa quille Contre une pyramide, une tour, une aiguille. A travers ci dédale il dirigeait son vol, Aux mille cris d'effroi qui s'élevaient du sol. Vers le centre éclatant, des dieux forte demeure, Q.ai dominait de haut la ville intérieure. Là, planant de plus bas sur le sacré séjour. Où les chefs s'enfermaient dans leur jalouse cour, Ils virent, aux clartés de cent torches errantes, Dans un jardin coupé de sources murmurantes, Aux brises sans repos d'accords mélodieux. Un innombrable essaim de déesses, de dieux, Les regardant tomber comme file une étoile. Et d'un immense cri faisant trembler leur voile.

Mais avant que l'esquif, un moment suspendu, Au niveau des remparts de marbre eût descendu, Celui qui paraissait régner sur cette foule Fit un geste : aussitôt, comme la feuille roule Quand le vent du midi qui vient la balayer L'am.oncelle en courant et la fait ondover,

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