λREM1URE VISIO K
Ainsi chantait le chœur des arbres, et les anges
Avec ravissement répétaient ces louanges ;
Et des monts et des" mers, et des feux et des vc;:ts.
De chaque forme d'être et d'atomes vivants,
L'unanime concert des terrestres merveilles
Pour s'élever à Dieu passait par leurs oreilles. X
lit CCS milliers de voix de tout ce qui voit Dieu,
Le comprend, ou l'adore, ou le sent en tout lieu.
Roulaient dans le silence en grandes harmonies.
Sans mots articulés, sans langues définies,
Semblables à ce vague et sourd gémissem.cnt
Qu'une étreinte d'am.our arrache au cœur aimant,
Et qui dans un murmure enferme et signifie
Plus d'amour qu'en cent mots l'homme n'en balbutie!
Quand l'hymne aux mille voix se fut évaporé,
Les esprits, pleins du nom qu'il avait adoré.
S'en allèrent, ravis, porter de sphère en sphère
L'écho mélodieux de ces chants de la terre.
Un seul, qui contemplait la scène de plus bas.
Les regarda partir et ne les suivit pas.
Or, pourquoi resta-t-il caché dans le nuage?
C'est qu'au pied d'un grand cèdre, à l'abri du feuillage.
Un objet pour lequel il oubliait les cieux
Semblait comme eiichaîncr sa pensée et ses yeux.
Oh! qui pouvait d'un ange ainsi ravir la vue?
C'était parmi les fleurs une belle enfant nue,
Qui, sous l'arbre, le soir, surprise du sommeil,
N '.avait vu ni baisser ni plonger le soleil.
Et qui seule, au départ des tribus des montagnes,
N'avait pas entendu les cris de ses compagnes.
S.i mère sur son front n'avait encor compté
Depuis son lait tari que le douzième été;
LA C H U r H D UN A X G L ,
Mais dans ces jours de force où les sèves moins lentes
Se hâtaient de mûrir les hommes et les plantes,
Douze ans pour une vierge étaient ce qu'en nos jours
Seraient dix-huit printemps pleins de grâce et d'amours.
Non loin d'un tronc blanchi de cèdre, où dans les herb -
L'astre réverbéré rejaillissait en gerbes.
Un rayon de la lune éclairait son beau corps;
D'un bassin d'eau dormant ses pieds touchaient les bords,
Et quelques lis des eaux, pleins de parfums nocturnes.
Recourbaient sur son corps leurs joncs verts et leurs urnes;
Son bras droit, qu'elle avait ouvert pour sommeiller,
Arrondi sous son cou, lui ser\-ait d'oreiller;
L'autre, suivant des flancs l'onduleuse courbure.
Replié de lui-même autour de la ceinture,
Noyait sa blanche main et ses doigts effilés
Dans des débris de fleurs de son doux poids foulés,
Comme si dans un rêve elle froissait encore
Les débris de ses jeux sur leur tige inodore.
Ses cheveux, qu'entr' ouvrait le vent léger du soir,
Ondoyaient sur ses bras comme un grand voile noir,
Laissant briller dehors ou ses épaules blanches,
Ou la rondeur du sein, ou les contours des hanches.
Et l'ovale arrondi de ce front d'où les yeux
N'auraient pu s'arracher pour regarder les cieux.
Entre ces noirs cheveux rejetés en arrière.
Ce front resplendissait d'albâtre et de lumière.
Jusqu'aux soyeux duvets où s'arquaient les sourcils.
Ces yeux étaient fermés par l'ombre des longs cils,
Mais le tissu veiné de ses paupières closes
Se teignait transparent de pâles teintes roses.
De l'arche des sourcils, qu'à peine il débordait,
Le profil de son nez sans courbe descendait;
Comme un pli gracieux de rose purpurine.
Une ombre v dessinait l'aile de sa narine,
PRBMTKWr VTSIoy. 5I
Qui, suivant de son sein le pur souffle dormant,
Palpitait, s'élevait d'un léger renflement.
Ses lèvres, comme un lis dont le bord du calice,
Prêt à s'évanouir, en volute se plisse,
S'entr'ouvraient, et faisaient éclater en dedans,
Comme au sein d'un fruit vert, les blancs pépins des dents.
Les deux coins indécis où cette bouche expire
Se novaient dans un vague où naissait le sourire.
De ce sommeil d'enfant la rêveuse langueur
Laissait sur le visage épanouir le cœur;
Miroir voilé d'un rêve, on y voyait éclore
Cette âme dont le front s'éclaire et se colore.
Comme affaissé du poids des cheveux et du front,
Son bras renflait un peu son cou flexible et rond;
Des ravons fugitifs et des ombres flottantes
Sous la joue en marbraient les moires éclatantes.
Ses membres délicats aux contours assouplis.
Ondoyant sous la peau sans marquer aucuns plis.
Pleins, mais de cette chair frêle encor de l'enfance,
Q.ui passe d'heure en heure à son adolescence. Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin, Dont la sève arrondit le contour déjà plein.
Mais où l'été fécond qui doit mûrir la gerbe
N'a pas encor durci les nœuds dorés de l'herbe.
Leur immobilité rivalisait la mort.
L'astre, sans l'émouvoir, caressait ce beau corps.
Et, si l'on n'eût pas vu le souffle qui s'exhale
Élever, abaisser son sein par intervalle.
Et les rêves passant à travers son sommeil
Teindre sa blanche joue avec son sang vermeil.
On eût cru voir briller devant soi dans un rêve.
Au jardin d'innocence, une vision d'Eve;
Ou, la veille du jour qui doit le voir aimé,
Le songe de l'époux dans ses bras animé !
52 LA CHU ri: n es an on.
L'ange, pour la mieux voir écartant le feuillage,
De son céleste amour l'enîbrassait en image.
Comme sur un objet que l'on craint d'approcher
Le regard des humains pose sans v toucher.
K D.iidha, disaiî-il, tendre faon des montagnes !
Parfum caché des bois! ta mère et tes compagnes
Te cherchent en criant dans les forêts. Pourquoi
Ai-je oublié le ciel pour veiller là sur toi?
C'est ainsi chaque jour: tous les anges mes frères
Plongent au firmament et parcourent les sphères;
Ils m'appellent en vain, moi seul je reste en bas:
11 n'est plus pour mes yeux de ciel où tu n'es pas!
Pourquoi le roi du sort, ô fille de la femme,
A ton âme en naissant attacha-t-il mon àmc?
Pourquoi me tira-t-il de mon heureux néant
A l'heure où tu naquis d'un baiser, belle enfant?
Sœur jumelle de moi, que par un jeu barbare
Tant d'amour réunit, et l'infini sépare!
Oh ! sous mes j^eux charmés depuis que tu grandis.
Mon destin immortel, combien je le maudis!
Combien de fois, tenté par un attrait trop tendre.
Ne pouvant t'élever, je brûlai de descendre,
D'abdiquer ce destin, pour t'égaler à moi,