CHŒUR DES CÈDRES DU LIBAN
Saint, saint, saint le Seigneur qu'adore la colline! Derrière ces soleils, d'ici nous le vo3-ons; |
Quand le souffle embaumé de la nuit nous incline, i Comme d'humbles roseaux sous sa main nous plions ! \ Mais pourquoi plions-nous? C'est que nous le prions! ^ C'est qu'un intime instinct de la vertu divine Fait frissonner nos troncs du dôme à la racine.
44 I- A CHUTE n u x a x g e .
Comme un vent du courroux qui rougit leur narine,
Et qui ronfle dans leur poitrine, Fait ondoyer les crins sur les cous des lions !
Glissez, glissez, brises errantes,
Changez en cordes murmurantes
La feuille et la fibre des bois !
Nous sommes l'instrument sonore
Où le nom que la lune adore
A tous moments meurt pour éclore
Sous nos frémissantes parois.
Venez, des nuits tièdes haleines;
Tombez du ciel, montez des plaines;
Dans nos branches, du grand nom pleines,
Passez, repassez mille fois!
Si vous cherchez qui le proclame.
Laissez là l'éclair et la flamme !
Laissez là la mer et la lame !
Et nous, n'avons-nous pas une âme.
Dont chaque feuille est une voix?
Tu le sais, ciel des nuits, à qui parlent nos cimes; Vous, rochers que nos pieds sondent jusqu'aux abîmes Pour y chercher la sève et les sucs nourrissants ; Soleils, dont nous buvons les dards éblouissants; Vous le savez, 6 nuits dont nos feuilles avides Pompent les frais baisers et les perles humides:
Dites si nous avons des sens!
Des sens dont n'est douée aucune créature, Qui s'emparent d'ici de toute la nature. Qui respirent sans lèvre et contemplent sans yeux, Qui sentent les saisons avant qu'elles éclosent; Des sens qui palpent l'air et qui le décomposent. D'une immortelle vie agents mvstérieux !
PREMIKIir, VISIO X. 45
Et pour qui donc seraient ces siècles d'existence?
Et pour qui donc seraient l'âme et l'intelligence? Est-ce donc pour l'arbuste nain?
Est-ce pour l'insecte et l'atome, Ou pour l'homme, léger fantôme.
Qui sèche à mes pieds comme un chaume. Qui dit la terre son royaume.
Et disparait du jour avant que de mon dôme
Ma feuille de ses pas ait jonché le chemin?
Car les siècles, pour nous, c'est hier et demain!!!
Oh! gloire à toi. Père des choses!
Dis quel doigt terrible tu poses Sur le plus faible des ressorts, Pour que notre fragile pomme, Qu'écraserait le pied de l'homme.
Renferme en soi nos vastes corps!
Pour que de ce cône fragile, Végétant dans un peu d'argile, S'élancent ces hardis piliers Dont les gigantesques étages Portent les ombres par nuages, Et les passereaux par milliers !
Et quel puissant levain de vie Dans la sève, goutte de pluie Que boirait le bec d'un oiseau.
Pour que ses ondes toujours pleines.
Se multipliant dans nos veines.
En désaltèrent le réseau !
Pour que cette source éternelle Dans tous les ruisseaux renouvelle
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Ce torrent que rien n'interrompt,
Et de la crête à la racine Verdisse l'immense colline Qui végète dans un seul tronc !
Dites quel jour des jours nos racines sont nées. Rochers qui nous servez de base et d'aliment! De nos dômes flottants montagnes couronnées.
Qui vivez innombrablement ;
Soleils éteints du firmament.
Etoiles de la nuit par Dieu disséminées.
Parlez, savez-vous le moment?
Si l'on ouvrait nos troncs, plus durs qu'un diamant. On trouverait des cents et des milliers d'années Écrites dans le cœur de nos fibres veinées.
Comme aux couches d'un élément!
Aigles qui passez sur nos têtes, Allez dire aux vents déchaînés Que nous défions leurs tempêtes Avec nos mâts enracinés.
Qu'ils montent, ces tyrans de l'onde; Que leur aile s'ameute et gronde Pour assaillir nos bras ner\-eux!
Allons! leurs plus fougueux vertiges Xe feront que bercer nos tiges Et que siffler dans nos cheveux!
Fils du rocher, nés de nous-mêmc, Sa main divine nous planta; Nous sommes le vert diadème Qu'aux sommets d'Éden il jeta.
Quand ondoiera l'eau du déluge.
Nos flancs creux seront le refuse
De la race entière d'Adam ; Et les enfants du patriarche Dans notre bois tailleront l'arche Du dieu nomade d'Abraham !
C'est nous, quand les tribus captives Auront vu les hauteurs d'Hermon, Qui couvrirons de nos solives L'arche immense de Salomon.
Si, plus tard, un Verbe fait homme D'un nom plus saint adore et nomme Son Père du haut d'une croix.
Autels de ce grand sacrifice, De l'instrument de son supplice Nos rameaux fourniront le bois.
En mémoire de ces prodiges.
Des hommes inclinant leurs fronts Viendront adorer nos vestiges.
Coller leurs lèvres à nos troncs ; Les saints, les poëtes, les sages, Écouteront dans nos feuillages Des bruits pareils aux grandes eaux, Et sous nos ombres prophétiques Formeront leurs plus beaux cantiques Des murmures de nos rameaux.
Glissez comme une main sur la harpe qui vibre Glisse de corde en corde, arrachant à la fois A chaque corde une âme , à chaque âme une voix ; Glissez, brises des nuits, et que de chaque fibre Un saint tressaillement jaillisse sous vos doigts ! Que vos ailes frôlant les cintres de nos voûtes, Que des larmes du ciel les résonnantes gouttes,
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Que les gazouillements du bulbul dans son nid. Que les balancements de la mer dans son lit.
L'eau qui filtre, l'herbe qui plie,
La sève qui découle en pluie,
La brute qui hurle ou qui crie, m
Tous ces bruits de force et de vie ■
Que le silence multiplie.
Et ce bruissement du monde végétal Qui palpite à nos pieds du brin d'herbe au métal.
Que ces voix qu'un grand cœur rassemble
Dans cet air où notre ombre tremble
S'élèvent et chantent ensemble Celui qui les a faits, Celui qui les entend, Celui dont le regard à leurs besoins s'étend: Dieu, Dieu, Dieu, mer sans bords qui contient tout en elle, Foyer dont chaque vie est la pâle étincelle. Bloc dont chaque existence est une humble parcelle !
Qu'il vive sa vie éternelle.
Complète, immense, universelle;
Qu'il vive à jamais renaissant
Avant la nature, après elle;
Qu'il vive et qu'il se renouvelle.
Et que chaque soupir de l'heure qu'il rappelle
Remonte à lui, d'où tout descend!!!