‹ La chute d'un angeChapitre 8 sur 13 · P R E M I K R C VISION · texte numérisé non relu

P R E M I K R C VISION

De chercher dans un autre un but autre que lui.

Et de ne vivre entier qu'en vivant en autrui !

Il n'a pas comme l'homme au milieu de ses peines

La compensation des détresses humaines,

La sainte faculté de créer €n aimant

Un être de lui-même image et complément.

Un être où de deux cœurs que l'amour fond ensemble

L'être se multiplie en un qui leur ressemble !

Oh! de l'homme divin mj'stérieuse loi,

De ne trouver jamais son tout que hors de soi,

De ne pouvoir aimer qu'en consumant un autre!

Que ce destin sublime est préférable au nôtre,

A cet amour qui n'a dans nous qu'un seul fovcr.

Et qui brûle à jamais sans s'y multiplier!

Jéhovah ! ce soupir est-il donc un blasphémer

Et moi si malheureux, si seul, est-ce que j'aime?

Et comment, 6 mon Dieu, ne l'aimerais-je pas?

N'ai-je pas eu toujours les yeux fixés en bas?

Ne m'as-tu pas donné pour unique spectacle

Ce miracle au-dessus de tout autre miracle.

Cette àme virginale à voir épanouir?

Ses pas à surveiller, son cœur à réjouir?

Ses instincts indécis, ses premières pensées

Dans son ame ingénue à peine nuancées,

A tourner de mon souffle en inclinant son cœur

Comme avec son haleine on incline une fleur?

Xe vois-je pas son ame à travers sa prunelle.

Comme l'on voit son sang sous sa peau, qui ruisselle?

Depuis l'heure où sa mère à ses pieds l'étendiî,

A son sourire en pleurs nère la suspendit,

Et la pressant des bras à sa blanche mamelle.

Vit le jour de ses yeux poindre dans sa prunelle.

Est-il de cette bouche un seul vagissement,

54 T- A r îT u T r n c v a n' g r .

De cette âme naissante un premier mouvement,

Un battement secret de ce cœur qui s'ignore,

Que mon regard n'ait vu naître, germer, éclore,

Avant que leur frisson ait agité sa peau,

Comme je vois ces feux du ciel poindre sous l'eau?

N'ai-je pas tout suivi du regard d'une mère?

D'abord l'impression fugitive, éphémère,

De la vie essayant ses organes naissants,

Vague et confuse voix de ce concert des sens ;

Puis ces étonnements pleins d'intimes délices,

Du sentiment qui naît délicates prémices;

Puis ces élans du coeur qui ne peut s'apaiser

Que sur un cœur de mère, et sous un chaud baiser;

Ces caresses d'instinct qui de l'âme trop tendre

Sur tout ce qu'elle voit cherchent à se répandre.

Et qui sans cause encor mouillaient ses yeux de pleurs,

Comme la goutte d'eau pend aux feuilles des fleurs ;

Plus tard, en grandissant en esprit, à mesure

Que l'âge fait au cœur rayonner la nature,

Ces extases de l'œil et ces ravissements,

Des merveilles de Dieu ces éblouissements.

Cette soif d'aspirer dans son sein Dieu lui-même,

Cette adoration sans savoir qui l'on aime.

Ces chants intérieurs qui s'élèvent des sens.

Que l'abeille et l'enfant bourdonnent sans accents,

Mystérieux clavier de cette âme infinie

Dont sans savoir le sens on entend l'harmonie !

Et maintenant enfin pour mon œil enchanté

G spectacle trop plein d'amère volupté,

Qui fait fondre mon âme et fascine ma vue !

Voir cette âme d'enfant naïve et toute nue

Palpiter au contact d'un sentiment nouveau.

Comme au bord de son nid l'aile d'un jeune oiseau ;

Se pénétrer d'un feu qui cache encor sa flamme,

l'REMI ÈRE VISION. 55

Rougir de sa, pensée eu seutiiiit qu'elle est temine ;

Exhaler, solitaire et rêveuse, en soupir

Cet instinct que la nuit ne peut même assoupir ;

Au foyer d'un cœur pur concentrer ses tendresses,

De ses yeux, de sa main retenir les caresses,

Rêver sur quel objet ce vague sentiment

S'épandra, de l'amour divin pressentiment !

Chercher à lui donner un nom, une figure,

La recréer cent fois, l'effacer à mesure.

Ne la trouver qu'eu songe, et pleurer au réveil

Cet idéal amant que dissipe un soleil !

Ah! c'est trop pour un homme et pour un ange même!

Voilà ce que je vois; et je doute si j'aime!

Si j'aime! et sans amour serais-je si jaloux

De ses frères rêvant déjà le nom d'époux?

Dans l'oubli de ses sens où le sommeil la plonge,

Prendrais-je tant de soin de lui former un songe,

Et d'y faire apparaître avec des traits humains

Une image de moi que j'orne de mes mains.

Un fantôme idéal dont l'éclat la fascine,

Un frère revêtu de ma splendeur divine.

Afin de dégoûter par ce brûlant portrait

Ses j-eux de tout mortel que son cœur rêverait?

Aussi, grâce à ce corps dont je prends l'apparence.

Elle voit les mortels avec indifterence,

Et son cœur n'a d'amour que pour ce front charmant

QjLie mon instinct jaloux lui présente en dormant.

Oh ! que devant ses yeux nul autre ne l'efface !

Daïdha! que ne puis-je animer cette glace

Où sous des traits menteurs chaque nuit tu nie vois.

Lui souffler mes transports, lui donner une voix

Pour dire à ton oreille, 6 fille de la femme.

Des mots du ciel de feu pour embraser ton âmel

Si Dieu me permettait seulement, quand tu dors.

56 LA CHUTE d'uX ANGL,

Sur mes ailes d'amour d'enlever ce beau corps,

De te bercer au ciel dans cet air où je nage,

D'avoir des sens aussi pour baiser ton visage,

Pour voir à ton réveil éclore dans tes yeux

Un ravon plus vivant que l'aurore des cieux.

Pour toucher ces cheveux dont le réseau te voile.

Plus noirs sur ton cou blanc que la nuit sans étoile 1

Respirer sur ta lèvre un souffle suspendu,

Ou comme ce rayon de l'astre descendu

T'enveloppant de jour, de tiédeur, de mystère.

De mon brûlant regard te faire une atmosphère!

Oh! si pour te parler je pouvais seulement

Transfigurer mon être et descendre un moment!

Mais déchoir de sa race est l'éternelle honte :

Dieu souffre qu'on descende, et jamais qu'on remonte, j

Des anges consumés du même feu que moi

Ont éprouvé, dit-on, cette inflexible loi,

Et, du ciel attirés par les filles des hommes.

N'ont jamais pu d'en bas remonter où nous sommes.

Dégradés pour toujours d'un sort presque divin,

Condamnés à mourir, à renaître sans fin,

Ces exilés d'en haut, séparés de leurs frères,

Sans avoir leur espoir subissant leurs misères.

Ne peuvent revenir au rang qu'ils ont quitté

Qu'après avoir mille ans sur ce globe habité,

Et, dans un cercle long d'épreuves successives,

Lentement reconquis leurs splendeurs primitives:

Anges devenus homme, il leur faut à leur tour

D'homme devenir ange!... Oh! pénible retour!

Humiliant exil dans cet enfer des larmes!

Et pî2urtant ils l'ont fait pour de bien moindres charmcj!

Et pourtant, entminé comme d'un poids fatal,

Moi-même j'ai maudit cent fois mon ciel natal !

Oh! d'amour et d'orgueil furieuse tempête,

Xe l'apaiseras-tu jamais:' Charmante tête,

Qui dors sans soupçonner mon trouble et mes remords,

Puisque je suis ton rêve, oh ! dors, belle enfant, dors ! »

Et Daïdha dormait, et de ce bknc visage La lune repliait son jour sous le feuillage, Et l'ange dont l'amour perçait l'obscurité Voyait la sombre nuit luire de sa beauté.

O'.i entendait pourtant dans le sacré silence Comme l'écho lointain d'un pas sourd qui s'avance, Ht quelques mots tronqués, parlés à demi voix, Semblaient sortir non loin, des profondeurs des bois. Bientôt, répercutés sur les larges troncs sombres. Des feux intermittents sillonnèrent les ombres. Semblables aux reflets des livides éclairs. Qui palpitent aux cieux par la foudre entr'ouverts. Un homme tout à coup se glissant sous leur voûte, Comme quelqu'un qui cherche et dont l'oreille écoute. Le corps penché, la tête et la jambe en avant. Parut; il secouait comme une torche au vent Le tronc d'un jeune pin fendu jusqu'aux racines, Dont la flamme en jets bleus dévorait les résines. Et dont l'éclat funèbre et le foyer dormant Se rallumaient plus vifs à chaque mouvement. Aux éblouissements de cette torche informe. Qui semblait peu peser dans cette main énorme, De l'homme de la nuit le corps livide et bleu Se dessinait à l'œil sous la couleur du feu. Aux hommes d'à présent son corps maie et robuste

58 LA CHUTE d'un A X G E.

litait ce quuu graud cèdre est au fragile arbuste;

Les muscles, dont les nœuds faisaient gonfler sa peau.

S'enlaçaient sur son corps comme au cou du taureau.

Et de ses larges pieds les gigantesques plantes

Écrasaient sous son poids les herbes et les plantes.

On eut dit, aux contours solides de sa chair,

De durs membres de marbre avec des os de fer.

Ses membres étaient nus; sa poitrine velue

D'un affreux ornement épouvantait la vue:

C'était, avec les poils, la peau d'un léopard.

Dont il avait fendu le col avec son dard,

Pour s'en faire un collier, et dont l'horrible bête

Terriiiait les yeux de sa hideuse tête :

Elle y pendait immense avec ses yeux ardents.

Et sa lèvre sanglante et les dards de ses dents;

Les griffes de devant, comme debout dressées.

Des deux côtés du cou sur l'épaule placées.

Flottaient près de la gueule avec leurs ongles d'or,

Où la fureur semblait les contracter encor.

Le reste de la peau, tombant à l'aventure.

Se rattachait aux flancs avec une ceinture,

Et les lambeaux tigrés tombaient jusqu'à mi-corps,

En haillon dont les chiens ont déchiré les bords.

Ses cheveux, de son front re jetés en arrière.

Ondoyaient sur son dos en sauvage crinière :

Son cou les secouait comme fait le lion.

Son visage, éclairé d'un sinistre rayon.

Dans ses grands traits communs aux aines de la terre

Portait de la beauté le mâle caractère ;

Mais ce regard humain par qui tout œil est beau,

Ce rayon répandu du céleste flambeau,

Ne l'illuminait pas des reflets de sa flamme :

C'était une beauté de chair et non pas d'àme,

Qu'éclairait seulement d'instincts vils et puissants,

PRïïMTKPr VÎ<;T0X.

Ainsi qu'un jour d'en bas, la lumière des sens. L'intelligence éteinte y laissait voir sans luttes Triompher l'appétit et la force des brutes. Des lèvres et de l'œil le muscle contracté N'y trahissait que ruse et que férocité. C'était une superbe et vile créature, Avant gardé sa forme et perdu sa nature : Tels ou en voit encor sur k terre aujourd'hui, ■Hommes d'os et de chair où jamais Dieu n'a lui!

Un arc retentissant de corne épaisse et noire Résonnait sur son dos contre un carquois d'ivoire ; Trois flèches y plongeaient dans leurs tuyaux d'airain. Il tenait devant lui sa torche d'une main, Et de l'autre il portait une énorme massue. Des plis d'un lourd filet la maille en fer tissue Pendait de son épaule et semblait en glisser Comme un filet fermé qu'un pécheur va lancer. Il marchait hésitant de clairière eu clairière. Jetant un œil furtif en avant, en arrière. Étouffant sur le sol le bruit sourd de ses pas, S'arrétant quelquefois et se parlant tout bas : « Les hommes! disait-il, ô détestables races! Je ne me trompais pas ; enfi.n voilà leurs traces : Mes compagnons et moi, sans les trouver jamais. Depuis neuf longues nuits nous fouillons ces sommets; Jamais chasseur n'osa monter jusqu'où nous sommes. Exécrable métier que d'être chasseur d'hommes ! Mieux vaut cent fois traquer les lions des déserts, Le mammouth dans ses joncs, ou l'aigle dans les airs ! Mais aussi quel plaisir quand on tient dans sa serre, Prises au même nid, les filles et la mère ! Mais aussi dans Balbek on nous paye un enf:int Plus cher que le lion, le tigre ou l'éléphant!

Ces esclaves humains ont plus d'intelligence;

Ils sen-ent mieux l'amour, le plaisir, la vengcaiice;

Et puis l'homme super'oe est plus glorifié

De fouler, disent-ils, son semblable à son pied :

Il sent mieux sa grandeur devant son esclavage,

Et jouit en secret d'avilir son image. »

En se parlant ainsi, le chasseur approchait

Du corps de Daïdha; le tronc qui la cachait

En trois pas dépassé lui laissa voir sa proie ;

Son pied qu'il avançait resta levé de joie;

Il comprit d'un regard le prix de sa beauté.

Flottant entre l'amour et la cupidité,

Il se pencha muet sur sa fraiche figure.

Écarta doucement du doigt sa chevelure.

Et du front dévoilé parcourant les attraits,

D'un sourire infernal il contempla ses traits;

Puis, frappant ses deux mains en signe de conquête,

Vers sa suite invisible il retourna sa tête,

Et l'on vit accourir, au signal triomphant,

Six chasseurs comme lui près du corps de l'enfant.

Debout, l'environnant de leur cercle sauvage.

Ils avançaient le front pour mieux voir son visage;

Et lui, la main à terre et le genou plo)-é,

Aux lueurs du flambeau par le vent ondoyé,

Leur indiquait d'un geste et d'un coup d'œil féroces

Les merveilles d'amour de ses charmes précoces.

« Chut! ne l'éveillez pas! Voyez, leur disait-il,

Ces ondes où se noie un délicat profil.

Ce front où tant de paix sous tant d'amour s'épanche,

Ces pinceaux de cils noirs frangeant sa peau si blanche,

Et cette joue en fleur où le chaste baiser

D'une mère oserait à peine se poser;

PRr.MTi'rRr visioy. 6i

Et ces lèvres qu'entr'ouvre une suave haleine,

Laissant compter des dents qui débordent à peine.

Pareilles dans sa bouche aux gouttes de lait blanc

Qiie laisse la mamelle aux lèvres de l'enfant;

Et ce cou plus moiré que le long cou du cygne.

Et do ce sein naissant l'harmonieuse ligne.

Comme sur la fontaine un flot à peine enfle,

Avant que du matin l'haleine n'ait soufflé;

Et ces flancs arrondis, et ce cœur que soulève

Le fantastique amour qui n'approche qu'en rêve ;

Et ces deux beaux pieds blancs aux orteils potelés.

Pour voler et bondir polis et modelés

Comme deux cailloux blancs roulés par l'onde amère.

Et qui tiendraient encor dans la main de sa mère!

Oh ! qu'encore un printemps^ oh ! qu'encore un été

Fassent épanouir ces bourgeons de beauté;

Que le rayon d'amour, qui seul mûrit la femme,

A travers ces cils noirs en épanche la flamme;

Et les fils de Baal, devant ce divin front,

De désir et d'amour, à l'envi se fondront.

Pour se la disputer que de sang et de larmes !

duels trésors dans mes mains couleront pour ses charmes

Cent esclaves, amis, ne m'achèteraient pas

Ce doux philtre animé qui dort là sous mes pas. a

A cet ardent espoir de l'énorme salaire, Un murmure confus d'envie et de colère S'éleva dans les coeurs des compagnons jaloux: « Autant qu'à toi, Nemphid, n'est-elle pas à nous? Penses-tu que nos pieds se sont usés neuf lunes Pour t'enrichir toi seul de nos rares fortunes? — Scélérats ! dit Nemphid le bras déjà levé, Partager avec vous ce que seul j'ai trouvé!... « Son imprécation expira sur sa bouche.

La troupe s'entendit d'un seul coup d'oeil farouche :

Avant que de leurs pieds le superbe géant

Se fût, pour les parer, dressé sur son séant,

Six niasses à la fois sur sa tête lancées

Brisèrent d'un seul coup son crâne et ses pensées.

Le géant, assommé, tomba sans mouvement,

De la rage à la mort n'eut qu'un gémissement;

Les racines du sol tremblèrent de sa chute.

Aux éclairs de la torche, aux clameurs de la lutte,

Daïdha réveillée ouvrit les yeux. L'horreur

S'échappa de son âme en un cri de terreur;

Comme un tronçon dormant de serpent qu'un pied presse

Du seul effort des nerfs sur lui-même se dresse,

Au sol qui la portait sans appuyer la main.

Elle fut sur ses pieds debout d'un bond soudain.

Et, trompant des chasseurs le cercle qu'elle brise,

Entre leurs doigts ouverts glisse comme une brise.

Mais l'un d'eux à l'instant élancé sur ses pas.

Dépliant le filet qui flottait sur son bras.

Prêt à l'atteindre enfin, le lance sur sa proie:

En volant dans les airs le filet se déploie,

Et des mailles de fer le treillis éloufi'ant

D'une prison mobile enveloppe l'enfant.

L'horrible bande alors à quelques pas s'arrête;

Ils se rangent assis autour de leur conquête.

Et contemplent d'un œil attaché sur son corps

L'enfant qui se consume en d'impuissants efforts.

L'enfant, sous le réseau dont le tissu ruisselle, Soulève en vain ses bras pour le secouer d'elle ; Le lourd voile de fer où se brisent ses doigts Sur son front écrasé glisse de tout son poids; Sur son cou renversé, sur sa pliante épaule. Parmi ses lonsrs cheveux il se mêle et se colle.

ici qu'un tissu trempe ùans le iiot écuinaiil.

De son corps torturé suit chaque mouvement,

Roule en boulet d'acier sur ses pieds qu'il enserre ;

Plus elle s'y retourne et plus il se resserre,

Et, se tordant comme elle en ses nœuds assouplis,

Comme un serpent de fer l'étouffé de ses plis.

La sueur et le sang tachent sa peau meurtrie;

Elle appelle sa mère, elle pleure, elle cric,

Frappe son front des mains ; mais les mailles de fer

Lui rivent ses cris même et semblent l'étouffer.

Elle cherche à ronger, comme avec des tenailles,

Avec ses dents de lait le nœud sanglant des mailles ;

Mais les mailles en vain dégouttent de son sang.

Pour s'en débarrasser, d'un effort plus puissant

Elle roidit son corps, fléchit, se pelotonne ;

Et, prenant un élan par un bond de lionne,

Veut en la soulevant dépouiller d'un seul coup

La chemise d'acier qui lui courbe le cou :

Mais plus elle bondit, plus le filet se plisse ;

Dans le réseau glissant son pied s'embrouille et glisse,

Et sous le poids grossi des nœuds multipliés

Tombant prés des chasseurs, elle roule à leurs pieds.

A ce jeu dont l'horreur eut fait pleurer les anges,

A ce beau corps froissé sous ces horribles langes,

Un rire universel d'atroce volupté

Éclate en longs échos sous les bois répété.

Au supplice ils joignaient la raillerie amère :

« Belle enfant, disait l'un, appelle donc ta mère!

Qu'elle vienne à ta voix ainsi te voir jouer,

Et, si ces nœuds de fleurs rompent, les renouer! »

Un autre, en ricanant, disait : « Pauvre petite !

Comme ton front rougit! comme ton cœur palpite!

Desserre, si tu peux, les bras de cet amant.

64 LA eu fin d"c\ axgl.

Écarte ses baisers, et respire un moment. »

Et celui-là, montrant du doigt son beau visage.

Qui roulait à ses pieds tout en sang: « Quel dommage,

Disait-il, de ternir de poussière et de pleurs

Ce beau front que bientôt on sèmera de fleurs!

Pourquoi meurtrir ainsi ces épaules de soie,

Et cette peau d'enfant que le fer marque et broie,

Et ce sein virginal, et ces pieds délicats

Dont des lèvres bientôt viendront baiser les pas!

Epargne, belle enfant, ces fureurs et ces larmes;

Sais-tu que chaque eftbrt nous coûte un de tes charmes,

Que chaque froissement de tes membres meurtris

Aux yeux des acheteurs nous vole de ton prix? » .

Et parcourant de l'œil les noires meurtrissures

Et les gouttes de sang coulant de ses blessures,

Touché par l'avarice et non par la pitié.

Plaignait ce bloc vivant qu'il remuait du pied.

Daïdha cependant, par la lutte lassée.

Et dans l'étroit réseau toujours plus enlacée.

Usait en vain, pendant ces sarcasmes affreux.

Son dernier désespoir en efforts douloureux.

Ses membres, palpitants sous le poids qui la froisse.

Par de lourds soubresauts trahissaient son angoisse ;

Puis enfin, de son corps suivant l'épuisement,

Le filet affaissé resta sans mouvement.

Telle aux bords frissonnants du bleu lac Méotide

On voit d'ardents pécheurs une troupe cupide.

Dans le filet flottant qu'ils lancent de l'esquif.

Ramener sur la grève un beau cygne captif.

L'oiseau voluptueux, couché sur le rivage,

Aux mailles du lacet déchire son plumage.

Voit briller à travers le réseau concerté

Sa mer d'aft'cction, son ciel de liberté;

PREMIÈRE A' ISrOX. 65

De ses frères de nid pour rejoindre les b.indes S'efforce d'élargir ses ailes toutes grandes, Bat des pieds et du col, et du bec et des flancs, L'élastique prison et ses nœuds ruisselants, Et, s'affaissant enfin sous l'effort qui l'accable, Souille son col de sang et sa plume de sable.

v^R,' de ce long supplice invisible témoin.

L'ange de Daïdha, CéJar, n'était pas loin;

Et si ma voix ne peut exprimer son martyre,

Le tien, esprit d'amour! quels mots pourraient le dire

Arraché par ses cris à son ravissement,

licrasé de stupeur et d'étourdissement.

Il était demeuré sans regard, sans parole.

Comme un homme qui passe et dont l'âme s'envole.

Avant Daïdha même il avait tout senti ;

D'un cœur à l'autre, hélas ! tout avait retenti :

Chaque goutte d'horreur des membres de la femme

Avait sué des siens et coulé de son âme.

Il avait vu l'enfant surprise à son sommeil;

Il avait écouté le sinistre conseil ;

Il avait entendu quel infâme salaire

De sa virginité les chasseurs comptaient faire.

Et comment des brigands se dépeçaient entre eux

Celle que redoutaient ses regards amoureux!

DEUXIH>fF. VISION.

Il avait espéré que pendant leur dispute

Ses frères reviendraient terminer cette lutte,

Et de leurs bras trompés sauvant leur jeune sœur.

Terrasser à ses pieds l'infâme ravisseur;

Mais quand il avait vu les sept hommes dans l'ombiv;

Sur sa trace accourus, multiplier leur nombre,

Et dans les nœuds d'acier Daïdha, ses amours,

Trébucher et rouler sans espoir de secours,

Et, sous le lourd filet sur la terre écrasée,

Se débattr:; en mêlant son sang à la rosée,

Comme une mère en pleurs dont l'affreux lionceau

Vient d'emporter l'enfant dormant dans son berceau,

Plongeant ses bras fumants sous la dent qui le broie.

Membre à membre en lambeaux lui dispute sa proie,

L'ange, par son amour vaincu plus qu'à moitié,

N'a'.'ait pu retenir l'élan de sa pitié.

S'oubliant tout entier pour la vierge qu'il aime,

Il s'était à l'instant précipité lui-même ;

Le désespoir jaloux qui l'avait surmonté

Avait anéanti toute autre volonté.

Un désir tout-puissant avait changé son être ;

Il était devenu ce qu'il eût tremblé d'être,

Et, d'un terrestre corps et de sens revêtu.

D'une nature à l'autre il s'était abattu.

Au moment redoutable où changeait sa nature. Semblable au cri rongeur du remords qui murmure. Il avait dans son âme entendu retentir Ce cri : « L'arrêt divin n'a point de repentir. Tombe, tombe à jamais, créature éclipsée! Périsse ta splendeur jusque dans ta pensée! Savoure jusqu'au sang le bonheur des humains; Tu déchires ta gloire avec tes propres mains; Ta vie au fond du cœur n'aura pas l'espérance.

Tu n'auras pas comme eux la mort pour délivrance; Au lieu d'une ici-bas tu subiras cent morts ; Dieu te rendra la vie et la terre ton corps. Tant que tu n'auras pas racheté goutte à goutte Cette immortalité qn'une femme te coûte! » Mais l'arrêt formidable en tombant entendu. Avec le souvenir de son destin perdu, Tout était déjà vague et loin dans sa mémoire. Il ne lui restait rien de sa première gloire. Rien du ciel, lien de lui, qu'un morne étonnement, Je ne sais quel instinct et quel pressentiment Du présent, du passé, de hautes destinées. Semblables dans son âme aux images innées. Où l'homme, rencontrant un objet imprévu, Reconnaît d'un coup d'œil ce qu'il n'a jamais vu.

Or, en transfigurant sou invisible image.

L'ange avait pris d'instinct la forme et le visage

De cet être idéal dont l'apparition

Hantait de Daidha l'imagination.

Quand dans la tendre extase où le sommeil la plonge

Son angélique amour la visitait eu songe :

C'était l'homme toujours, mais, sous des traits humain!

L'iiomme enfant tel que Dieu le pétrit de ses mains;

Ame visible aux yeux, ravissant phénomène,

Où l'esprit transparent sous l'enveloppe humaine,

Élevant la matière à sa sublimité,

L'empreint d'intelligence et l'orne de beauté,

Et de sa sympathie en s'échaufFant lui-même

De l'amour qu'il ressent pénètre ce qu'il aime !

Il semblait que la vie eût mesuré ses jours

A ceux de cette enfant, ses divines amours:

Seulement par ses traits son jeune et beau visage

Révélait quelque chose au-dessus de cet ige.

DEUXIEME VISION. 6q

Et, quoique dans sa fleur, sa précoce beauté

Approchait un peu plus de sa maturité,

Son regard doux nageait dans un azur moins pâle;

Sa lèvre gracieuse avait un pii plus mâle;

Les boucles d'or bruni de ses épais cheveux

Roulaient en flots plus courts sur un cou plus nerveux;

Sa taille dépassait d'une demi-stature

Celle de la charmante et frêle créature;

Ses membres arrondis, mais ou des muscles torts

Trahissaient sous la chair la vigueur de son corps.

Sans aucun poids, d'un port majestueux et libre,

Posaient sur le gazon dans un juste équilibre.

Ainsi qu'un dieu sorti du ciseau du sculpteur.

Dont le pied porte seul toute la pesanteur !

C'était derrière un tronc de cèdre épais et sombre Que l'ange ainsi s'était transfiguré dans l'ombre, Et que dans un premier et long étonnement, Inconnu de lui-même, il doutait un moment. Sa chute avait brisé les fils de ses pensées. Dans son âme nouvelle cparses, cftacées; Mais l'élan qui l'avait précipité du ciel Bouleversait encor son cœur matériel. Sans savoir d'où venait l'instinct involontaire, L'amour conçu là-haut le suivait sur la terre. Tel, au fond du sépulcre où son visage dort, L'homme atteint par la foudre et frappé par la mort. Du dernier sentiment où l'âme s'est éteinte Garde encor sur ses traits l'ineflaçable empreinte.

En voyant cette enfant d'ineftable beauté Battre de son sein nu le sol ensanglanté, Et ces hommes, riant d'une stupide joie, Qiii se baissaient déjà pour emporter leur proie.

Sans rempart que son cœur, sans armes que sa main.

De l'ombre qui le cache il s'élance soudain,

Entre eux et DaïJha fond comme la tempête :

Faisant comme un bélier un levier de sa tête,

Au creux de la poitrine il en frappe d'un bond

Le premier des géants; sous le choc de son front.

De ses poumons broyés la cavité sonore

Gémit comme un tronc creux d'if ou de svcoînore.

L'haleine qu'il cherchait manque au sein du géant;

Sa masse eji chancelant fléchit de son séant.

Perd l'équilibre et tombe, et, roulant en arrière,

De ses yeux convulsifs cherche en vain la lumière.

Les cinq autres, frappés de surprise et d'horreur.

Reculent quelques pas; leur commune terreur

Multiplie un seul homme en armée à leurs vues.

Pour protéger leur vie ils lèvent leurs massues ;

Mais certains du triomphe, ils reviennent sur lui.

Regagnent d'un élan le terrain qu'ils ont fui,

Et fondant à la fois sur l'unique adversaire.

Leur cercle menaçant l'entoure et le resserre.

Il les voit sans pâlir, et, de son bras tendu

Saisissant par les pieds le cadavre étendu^

Il le fait tournoyer sur lui comme une épée :

De sa massue humaine à chaque tour frappée,

La troupe homme par homme en un clin d'oeil s'abat.

La forêt retentit de l'horrible combat;

La tête du géant, comme une lourde masse,

Broie en éclats les os des crânes qu'il terrasse ;

Leur cervelle en lambeaux sur ses pieds vient jaillir^

Quatre ont mordu le sol. Mais son bras va faillir.

Et l'arme trop pesante, au cinquième adressée.

Trompe, en manquant le but, la main qui l'a lancée;

C'était Djez^'d, le seul surs'ivant à ses coups.

Le seul, mais à lui seul plus terrible qu'eux tous.

Saisissant du terrain la prompte intelligence,

Son coup d'œil lui promet sa proie et sa vengeance.

Au moment où le pied lui glisse dans le sang,

Sur le vainqueur lassé d'un grand bond s'élançant,

De ses bras à ses bras, flancs à flancs il s'enlace.

L'étouffé de son poids, l'écrase de sa masse.

Et comme un tigre à l'os qu'il ne peut plus lâcher.

Emporte avec ses dents de grands lambeaux de chair.

Chair à chair, cœur à cœur, et poitrine à poitrine,

Comme deux troncs voisins que le vent déracine.

Enlaçant aux rameaux leurs rameaux confondus,

L'un sur l'autre appuvés, demeurent suspendus.

Les deux rivaux, du front se buttant dans la lutte.

Se soutiennent l'un l'autre et retardent leur chute.

On entendait crier leurs muscles et leurs os;

Leur sueur inondait leurs membres à grands flots.

Et les halètements de leurs fortes haleines

Sortaient comme le bruit des grands vents dans les chênes.

Enfin, plus lourd, plus fort que son jeune ennemi,

Djezvd du sol manquant le soulève à demi;

Et quand il sent ses pieds détachés de leur base.

Se précipite à terre et de son poids l'écrase ;

L'un à l'autre incrustés, ils tombent d'un seul bloc ;

La terre, sous leurs corps, sonne et tremble du choc.

Sous le poids de DjéZN-d, dont la masse l'accable.

L'enfant du ciel roidit ses muscles comme un câble;

Mais, ne pouvant jamais se dégager de lui.

De son épaule à terre il prend un point d'appui,

Le serre étroitement des nœuds de sa colère.

Il s'imprime à lui-même un élan circulaire.

Avec son corps qui roule entraine l'autre corps ;

La pente du terrain seconde ses eflorts :

Ils roulent confondus jusqu'au vert précipice,

Où sur le lit des eaux le sol se penche et glisse;

Et tous deux à la fois, dans le flot écumaut, Ils tombent embrassés: mortel embrassement. Où, du dernier soupir ne s'enviant que l'heure, Chacun d'eux veut mourir pourvu que l'autre meure ! Qui comprendra l'horreur de ce combat nouveau, Dans l'ombre de la mort, sous le linceul de l'eau. Où des deux combattants l'inextinguible rage Empêchait son rival de mordre le rivage, Et, pour précipiter son suprême moment, Soi-même s'étouffait sous l'humide élément? L'abime en connut seul l'horrible alternative. Et l'onde bouillonnante eu submergea sa five. Enfin, dans ces eflbrts de Dieu seul aperçus, Le jeune homme reprit un moment le dessus; Au niveau du flot sombre il releva son buste ; Pressant un corps dans l'eau sous son genou robuste. Ouvrant de ses deux mains la mâchoire au géant, Il fit jusqu'à la gorge entrer le flot béant, Et bientôt, remontant du fond à la surface. Un cadavre flottant en obscurcit la glace. Ses traits morts respiraient la rage et la terreur. Et le rayon des nuits s'en écartait d'horreur!

Tout ruisselar.t des flots et du sang qui l'inonde. Le vainqueur déchiré sort à grands pas de l'onde. Et, plein du même instinct dont l'éclair le guida. Sans étancher son sang, revole à Daïdha ; Pour briser le filet il se penche sur elle. L'enfant, témoin et prix de la lutte mortelle, Avait suivi des yeux et secondé du cœur L'eff'ort désespéré de son libérateur.

Cet être reconnu par sa vague mémoire Brillait de sa beauté moins que de sa victoire ; Et, bien qu'elle ignorât sur elle son dessein.

D i: C X 1 É M E VISION". 75

Elle pressait ses bras, se collait sur son sein,

Comme si par instinct sa tendre confiance

De son amour céleste eût en la conscience.

Quand il eut soulevé les longs plis des réseaux.

Et des mailles de fer déroulé les anneaux,

Tout tremblant de froisser sous les nœuds qu'il déploie

Ses membres délicats ou ses cheveux de soie,

A ses pieds, que du front elle allait essuyer,

Daïdha se jetant voulait balbutier

À travers ses baisers son cri de délivrance,

QjLiand un nom tout à coup de mille voix s'élance:

« Daïdha ! Daïdha ! c'est elle, la voici ! »

L'aube au ciel rougissait le nuage éclairci.

Et de tous les sentiers descendant des montagnes,

On voyait accourir ses frères, ses compagnes,

Qui la cherchaient dans l'ombre en lui tendant les bras.

Sa mère les guidait en devançant leurs pas;

Daïdha l'aperçut, et, bondissant vers elle.

Colla de cent baisers la lèvre maternelle.

Oh ! qui dira jamais le transport étouffant

Dent la sauvage mère étreignit son enfant?

Et les convulsions de ce bras qui la presse.

Et ces élans d'amour, et ces bonds de tigresse,

Quand elle vit ce sang sur ses membres meurtris!

La féroce tribu fut l'écho de ses cris.

Et, se précipitant sur l'inconnu céleste,

Crut voir le meurtrier et l'immolait du geste :

Mais Daïdha, courant entre la foule et lui,

Et prenant par la main son sauveur, son appui,

Montre de l'œil, du doigt, à la foule tremblante

Les six corps des géants jonchant l'herbe sanglante.

Ils mesurent du pas ces cadavres affreux.

Lèvent les yeux au ciel et se parlent entre eux.

Comme si leur esprit se refusait à croire

Qu'un mortel eût suffi seul à cette victoire.

Ils se rangent muets près de l'heureuse enfant,

Qui leur tait de ces morts le récit triomphant.

Le merveilleux combat passe de bouche en bouche;

Autour de l'étranger on se presse, on le touche,

On l'cntraine en triomphe à travers les forêts.

Comme un frère de plus, jusqu'aux antres secrets

Où la tribu nomade a creusé ses asiles

Pour fuir la serv'itude et les travaux des villes;

Et les vieillards, assis sous l'arbre du conseil,

Pour parler et jagcr devancent le soleil.

Or, en ces temps, mon fils, des choses primitives,

Les enfants de Gain, familles fugitives,

Vivant, comme la brute, éparses dans les bois.

N'avaient point inventé le pouvoir ou les lois.

Les lois n'étaient alors que ces instincts sublimes

Qui font vibrer en nous nos sentiments intimes:

Sons vagues et confus que rendait au hasard

L'âme humaine, instrument sans règles et sans art,

Avant que la sagesse, éclairant nos oreilles,

Eût pour un chant dirin accordé ses merveilles.

Le pouvoir n'était rien que la paternité,

De la vie et du temps la sainte autorité,

Dont l'âge décernait l'évidente puissance,

Et pour qui l'habitude était l'obéissance.

Quand la famille humaine en rameaux s'étendait,

Le conseil des vieillards au père succédait;

Du destin des tribus séculaires arbitres, ^

Ils régnaient sans couronne, et gouvernaient sans titres f'

Leur parole écoutée était leurs seules lois :

On respectait le temps qui parlait par leurs voix,

Mais à leur tribu seule ils devaient la justice;

L'ignorance livrait le reste .i leur caprice:

DïïUxii:>rE visTOX, 75

Tout ce qui n'était pas du sang de leurs aïeux,

Profane, n'avait plus titre d'homme à leurs yeux.

Ennemis éternels des races étrangères,

Leur brutale équité se bornait à leurs frères;

Pareils dans leur démence aux peuples d'aujourd'hui,

Qui ne voient l'univers qu'où leur soleil a lui,

Proscrivent de leurs droits des nations entières.

Et pensent que de Dieu l'amour a des frontières!

Quand ils les surprenaient, ils livraient sans remord

La mère à l'esclavage et le père à la mort;

Et les enfants, proscrits même avant que de naitre,

Croissaient dans la tribu pour y servir un maitre.

Mais au-dessus des chefs, le vent des passions

Déchainait quelquefois le feu des factions;

Pour le choix des troupeaux, des butins, des épouses,

La colère excitait des tempêtes jalouses;

Divisant la famille en partis inhumains,

Le pouvoir indécis flottait de mains en mains,

Jusqu'à ce que d'un chef l'heureuse tv'rannie

Assers'it à son tour sa race à son génie.

Ainsi vivait errante aux sommets du Sannyr

La sauvage tribu, famille de Phayr.

Phayr avait vécu presque l'âge des chênes

Sans avoir jamais vu les merveilles humaines

Dont les enfants d'Abel et leur postérité

Avaient couvert le sein du vieux monde habité.

Je ne sais quel instinct venu de père en père

Les poussait à rester voyageurs sur la terre :

Soit que du sang d'Abel par leur main répandu

Le cri vengeur par eux fut encore entendu ;

Soit qu'un féroce attrait nourri par l'habitude

Les chassât dans les monts et dans la solitude.

Et qu'ils crussent que l'homme, en fondant la maison.

76 LA CHUTE d'uK AXGn.

De son indépendance élevait la prison.

Des rejetons vivants, comme des glands sans nor.ibre.

Étaient sortis de lui pour grandir sous son ombre;

Mais, arrachés de terre ou par la mort fauchés,

De sa tribu proscrite ils étaient retranchés:

Les uns avaient péri dans ces terribles luttes

Qu'ils joutaient dans les bois avec les rois des brutes,

Sous la grifte du tigre ou l'ongle des lions;

D'autres s'étaient enfuis dans leurs rébellions ;

Traqués par les chasseurs jusque dans leurs asiles.

Plusieurs, traînés captifs par les enfants des villes,

Esclaves attelés traînaient de lourds fardeaux.

Ou, le frein dans les dents, leurs maîtres sur leur dos,

Des derniers animaux rendaient les vils services.

Tandis que leurs enfants les servaient dans leurs vie. .

Sept iils d'âge inégal et les fils de leurs fils.

Et leurs femmes au sein portant leurs tendres fruits.

Et le superbe essaim de dix vierges, leurs filles.

Restaient seuls au vieillard d'innombrables familles;

Et ses yeux, en comptant sa race, pouvaient voir

Dans leurs rangs décimés décroître son espoir.

Sa raison chancelait sous le fardeau de l'âge;

Son pouvoir du passé n'était plus que l'image;

Ses fils, se disputant ce pouvoir emprunté,

S'arrachaient sous son nom sa feinte autorité:

D'un respect apparent ils couvraient leur puissance,

Et ce qui lui gardait un peu d'obéissance

C'était moins du passé le tendre souvenir,

Le droit sacerdotal de maudire ou bénir,

due le droit de régler le destin des familles,

Aux fils de la tribu de décerner les filles.

Car le bien le seul cher et le seul disputé,

C'était, chez ces enfants du désert, la beauté!

DELKIKMi: VISION'.

Or, Phayr sous ses yeux voyait lui-même éclore

Cette fleur qui croissait pour s'embellir encore.

II avait depuis peu couché dans le tombeau

Le dernier de ses fils, hélas ! et le plus beau :

Ségor était son nom ; depuis moins d'une année

Une épouse à ses flancs avait été donnée,

Et l'oiseau qui roucoule enviait leurs amours,

duand la flèche d'Ischar avait tranché ses jours.

Phayr, dont cet enfant consolait la vieillesse.

Noya depuis ce coup ses yeux dans la tristesse.

Selon les vieilles mœurs, vieillard, il avait pris

Pour épouse Selma, la veuve de son fils.

Comme de l'arbre d'or que la tempête cueille,

OiKind la tige est coupée, on ramasse la feuille.

Schna, qui dormait chaste à côté du vieillard,

Mit au monde son fruit, hélas ! venu trop tard

Pour tendre ses bras blancs et sourire à son père.

Mais tout semblable au moins aux songes de sa mère.

Cette fille d'amour et de mort, Daïdha,

Cette enfant qu'en naissant l'œil de pleurs regarda.

Croissait depuis douze ans, fleur des nuits dont les larnii

En arrosant le front multipliaient les charmes;

Et chacun des sept chefs espérait pour son fils

De sou obéissance un si ravissant prix ;

Et chacun de leurs fils, quand il rêvait de femme.

Voyait de Daïdha les yeux bleus dans son dme!

La rougeur de l'enfant sur son beau front vermeil,

Daïdha s'avança vers l'arbre du conseil.

En tenant une main dans la main de sa mère

Et de l'autre menant l'étranger comme un frère.

L'étranger, que des yeux amoureux ou jaloux

De toute part déjà regardaient en dessous.

Le vieillard, en vovant ce sang souiller ses charmes-

78 LA riiuTr. d'lx axgf.

A travers ses cils blancs laisse filtrer deux larmes.

Et, pressant sur son cœur ses membres délicats,

Met sou front sur son front et ses bras sur ses bras ;

Tandis que Daïdha, qui sur son cou se penche,

Mord de baisers secrets sa chevelure blanche.

Puis le vieillard levant les \-eux sur l'étranger:

« Toi qui sus la sauver, dit-il, et la venger.

De quelque nom caché que ta race se nomme,

Qu'une femme en ses flancs t'ait porté comme un homme,

Ou que, sous forme humaine apparu sur ces bords,

La foudre soit ton âme et le fer soit ton corps.

Lis dans nos cœurs ouverts notre reconnaissance!

Xe crains pas de lever la tète en ma présence;

Entre ton cœur et nous ce jour vengeur a mis

Le sang sept fois versé de nos vils ennemis;

Que ce sang dont par toi l'herbe fut arrosée

Sur ta tête sept fois redescende en rosée!

Pour te payer le prix qu'on doit à ta vertu,

De nos bras, de nos cœurs, parle, qu'espères-tu?

Mais dis-nous avant tout si tu viens de la nue.

Ou d'une race humaine à nos yeux inconnue;

Ou si quelque adultère, à son neuvième mois,

Loin d'un époux trompe, t'allaita dans les bois.

Quel que soit son forfait, sa faute soit bénie !

Ta naissance l'absout de son ignominie.

Parle donc ! apprends-nous ta merveille et ton nom ;

Que de ton âme enfin la nôtre entende un son I »

Il se tut; le jeune homme attentif, en silence.

Des accents du vieillard écoutait la cadence.

Et semblait suivre en l'air avec attention

Des sons qu'il entendait chaque vibration.

Comme si la parole était une merveille

Dont chaque son portait un coup à son oreille ;

Puis, essayant lui-même un accent modulé.

Ne proféra qu'un sou vdguc, inarticulé, Semblable au bégaiement qu'en essayant son âme, Imite un tendre enfant des lèvres de la femme. Chaque chef à son tour l'interrogeait en vain : Il comprenait de l'œil, les yeux, le front, la main ; Mais les mots à ses sens n'étaient que des murmures. La stupeur se peignait sur toutes les figures; Ht, depuis le vieillard jusques à Daïdha, Dans un trouble muet chacun se regarda. Le second des enfants de Phayr dit: « Mes frères. Cet homme et cette nuit sont remplis de mystères. Xotre premier devoir, c'est d'ôter le danger; Souvenons-nous des lois, et tuons l'étranger. »

Ainsi parla Jephyr; une honte unanime Monta sur tous les fronts comme le sang d'un crime. « Le tuer ! » s'écria la foule ; et Daïdha Pressa sa main plus fort et de pleurs l'inonda. « Le tuer! le tuer! s'écria chaque mère. — Eh bien! reprit Jephyr, que voulez-vous en faire : Quel est cet inconnu? dites, le savez-vous? Pourriez-vous sans péril renvoyer loin de nous Un hôte que d'un sang ennemi Dieu fît naître. Qui connaît notre trace, et qui, vendu peut-être Aux éternels bourreaux des enfants de Phayr, N'a paru nous sauver que pour mieux nous trahir? Ou bien, si vous gardez libre dans notre race Cet enfant dont l'œil tue et dont le cœur terrasse, Cet homme dont les bras sur vous seront levés, N'est-ce pas un tyran que vous vous réservez? Faudra-t-il obéir aux fils des étrangères? Faudra-t-il lui donner les filles de nos pères. Afin qu'un germe impur, dans nos veines admis, Mette au cœur de nos lîls le sang des ennemis,

8o LA CHUTE D UN ANGE.

Et qu'en nos propres seins, rivales éternelles.

Des races de lions se combattent entre elles?

Non ! répandons sur l'heure, en détournant les yeux,

Le sang qui souillerait l'âme de nos aïeux! «

Namphi, Salem, Jorad, du regard approuvèrent;

Mais des femmes sur eux les clameurs s'élevèrent;

Et Saïd, en secret conseillé par Selma,

Prévoyant la tempête, en ces mots la calma :

« A qui parle de mort, honte sur sa pensée!

De sang pour notre cause une goutte versée,

C^ sang de l'étranger que notre terre a bu

Doit consacrer le reste aux yeux de la tribu :

De ce sang à nos fils Dieu demanderait compte ;

Leur signe serait meurtre, et leur nom serait honte!

Cependant devons-nous livrer imprudemment

Le salut de Phayr à son entraînement?

Libre il serait danger, et mort il serait crime.

Qu'il vive ! mais, de peur que sa main nous opprime,

Ou qu'il suive nos pas pour mieux les révéler.

Ou qu'au nôtre son sang ose un jour se mêler,

Qu'il vive, mais esclave au milieu des esclaves !

— Oui, qu'il vive! qu'il vive! Apportez les entraves! »

Crie en frappant des mains tout le peuple à la fois.

« Des fardeaux de Phayr il portera le poids.

11 combattra pour nous; de son fortuné maitre,

Sans crainte des lions les troupeaux iront paitre;

Et du père aux enfants il sera dans Sannyr

L'onagre et le chameau des enfants de Phayr. »

Les sept chefs à ce cri se lèvent, et la foule

En vagues autour d'eux flotte comme une houle.

On apporte à leurs pieds le honteux instrument,

Des esclaves d'alors torture et vêtement:

La cruauté de l'homme, en supplices féconde,

nLUAih>rE visioK. 8i

Les avait inventés dès l'enfance du monde;

Seulement, dépoun-u de ses arts d'aujourd'hui,

L'instrument en était barbare comme lui.

Des pasteurs du Liban la race encor sauvage

Des métaux assouplis ignorait tout usage,

Et les maîtres encor n'avaient pas inventé

Le fer, cet ennemi de toute liberté !

Des liens de feuillage enchaînaient les esclaves,

Comme aujourd'hui le joug des bœufs; et les entraves

N'étaient qu'une liane où pour passer le cou

Le maître en la tressant laissait un large trou.

Lorsque dans ce carcan la tête était entrée,

Par un nœud éternel la liane serrée

Enfermait aussi fort qu'un carcan de métal

L'homme déshonoré dans le collier fatal.

Pour empêcher les mains d'élargir l'ouverture,

Un autre nœud liait le coude à la ceinture;

De sorte que l'esclave, avec ses avant-bras.

N'avait de tout le corps de libre que ses pas,

Qu'on pouvait l'avilir au plus indigne usage

Sans craindre contre soi sa force ni sa rage,

Et que pour se nourrir ou se désaltérer

Il lui fallait, ô honte! à terre se vautrer.

Et prendre avec les dents les viles nourritures

due l'homme repu jette aux viles créatures!

duand Jephyr et Segor, tout prêts à le lier. Posèrent sur son cou leur main pour le plier, A l'aspect d'un esclave, hélas! son triste emblème, Il comprit d'un regard leur dessein sur lui-même; Et secouant du bras les chefs, qu'il renversa, Sous son genou courbé tous deux les terrassa. La foule, s'écartant autour du jeune athlète. Elargit de terreur son enceinte muette;

Et Daïdha, comme elle avec horreur fuyant,

Dans les bras de Selma s'abritait en criant.

Mais Ccdar, c'est ainsi que du lieu de sa gloire

La foule avait nommé l'enfant par sa victoire,

Cédar la voyant fuir et pleurer, son esprit

A ces signes d'etïroi d'un coup d'œil la comprit;

Et ramassant lui-même avec dédain à terre

Les liens qu'il avait foulés dans sa colère.

Il les porta soumis aux pieds de Daïdha;

Il abaissa son cou sous sa main qu'il guida,

Et semblable au lion dont l'enfant qu'il caresse

Adoucit l'œil de sang en regard de tendresse,

Il laissa sans frémir, de son corps garrotté

Humilier la force avec la liberté.

Et suivit, humble et doux, la douce jeune iîlle

Qui le menait en laisse au roi de la famille.

Là, sur l'herbe accroupi, ses deux mains sur son front,

La femme et le vieillard l'attachèrent au tronc;

Et des vils animaux disputant la pâture.

Les glands tombés pour eux furent sa nourriture.

'r, les chefs rassemblés dirent le lendemain : « Les chasseurs de ces monts ont tenté le chemin ; Ne voyant plus en bas leurs sept fils reparaître, Plus nombreux et plus forts ils monteront peut-être. La place où, sous les bois, ont brouté nos chameaux, Les fruits dont notre main dépouilla les rameaux Leur montreraient la terre où nos dieux nous font vivre; Fuyons si loin, si loin, qu'ils ne puissent nous suivre. Le soleil, qui des cieux descend de mois en mois. N'attiédit plus assez l'air élevé des bois; Descendons avec lui sur les bords de l'Oronte, Et, cachés dans son lit, attendons qu'il renionte. »

Et les pasteurs, chantant le signal des départs,

Rassemblaient les troupeaux dans les herbes épars :

C'était la chèvre errante aux flancs des précipices,

L'onagre patient, les fécondes génisses,

La brebis dont la laine amollit le repos.

Le chien qui veille l'homme et commande aux troupeaux.

L'éléphant presque humain, les plaintives cliamelles

Q.ui laissent les enfants épuiser leurs mamelles,

t"t les oiseaux privés, dont le chant entendu

Avertit l'homme à jeun du fruit qu'ils ont pondu ;

Attirés par l'instinct des amitiés humaines,

Ils suivaient la tribu sur les monts, dans les plaines.

Comme si le désir de la société

Eût compensé pour eux même la liberté !

C'étaient des amitiés lointaines, inconnues :

Le cj'gne, en escadron, suivait du haut des nues;

L'hirondelle, quittant les rebords du rocher.

Venait, de halte en halte, aux tentes se percher.

Ils retrouvaient près d'eux, au terme des voyages.

Les mêmes voix dans l'air et les mêmes plumages :

Tant ces doux animaux, pleins de l'instinct d'amour.

Se souvenaient encor des lois du premier jour!

Trouvant partout des fruits et partout leurs demeures,

Chaque jour, en chantant, ils marchaient quelques heure

Confiant, pour la route, au dos des éléphants.

Les images des dieux, les femmes, les enfants.

Et chargeant des fardeaux les chameaux et les ânes.

Ils serpentaient, à l'ombre, en longues caravanes:

Et les gorges de l'onde et les dômes des bois.

De leur silence émus, tressaillaient à leurs voix,

Cédar, chargé du poids de ses lourdes entraves,

Suivait, mêlé lui-même au troupeau des esclaves.

Et, cherchant Daïdha de l'œil parmi ses sœurs,

Arrosait, sur ses pas, l'herbe de ses sueurs.

Ils marchèrent ainsi pendant neuf fois neuf lunes.

Tantôt sur ces sillons que l'onde élève en dunes

Aux bords grondants des mers, dont les flots à leurs yeux

Dans un lointain confus semblaient s'unir aux cieux ;

Tantôt dans des vallons aux falaises profondes.

TROTSIÙME VISION'. 8,

Q.ue des fleuves sans nom remplissaient de leurs ondes.

Ne sachant pas encor l'art de les traverser,

Ils remontaient au loin leurs flots pour les passer.

Enfln des monts boisés les pentes descendirent.

Sur un libre horizon leurs regards s'étendirent,

Et rOronte, aussi bleu qu'un firmament du soir,

Épancha sous leurs pieds son radieux miroir.

11 coulait sous un cap dont les grottes profondes

Grossissaient par l'écho les plaintes de ses ondes;

A ces antres voilés de mousse, d'églantiers.

Les gazons dessinaient de faciles sentiers,

Ht le sable, lavé par le fleuve limpide,

Jusqu'à ses bleus contours glissait de ride en ride.

La tribu salua ùu regard et des cris

De ces antres secrets les antiques abris

Creusés dans ces rochers par les mains de leurs pères,

Tout pleins de souvenirs, de récits, de mystères,

Où les flls de Phayr avaient reçu le jour.

Où les mères avaient porté leurs fruits d'amour.

Où les vierges avaient changé leurs noms de femmes.

Où l'image des morts errait avec leurs âmes.

Chaque père guidait sa tribu vers le sien.

Le chameau, l'éléphant, l'âne, même le chien,

Au site accoutumé semblant se reconnaitre.

S'arrêtaient à l'entrée en devançant leur m.aitre.

Après avoir à terre étendu les fardeaux, La tribu dispersée accourut aux tombeaux. C'était un monticule, ou quelque énorme pierre. Ou quelque tronc couché d'arbre couvert de lierre, Qiii marquaient sur la terre à la postérité Le lieu des souvenirs par une âme habité. Chacun en revenant des lointaines contrées

86 LA CHUTT d'un' AXGn, ^

Accourait embrasser ces mémoires sacrées.

Et, semblable à quelqu'un qui parle du dehors,

ColLiît sa bouche au sol et parlait à ses morts.

Une femme disait à l'âme de son père :

« O père! l'eau des yeux coule-t-clle sous terrer

Est-elle donc là-bas amère autant qu'ici?

Combien j'en ai versé si loin! Mais me voici.

Que de rameaux des bois sont tombés dans les ondes !

due d'espris sont allés visiter d'autres mondes!

Ce qui s'est fait depuis que tu n'es remonté,

Ceux qui sont descendus te l'ont-ils raconté?

Les flèches des géants ont sifflé sur nos têtes ;

Nous avons habité sur le mont des tempêtes;

Selma dans ces combats a perdu son époux.

Un homme sans parole est venu parmi nous.

Les chasseurs sous sa main se renversent et meurent;

Les filles de Pliayr le regardent et pleurent.

De leurs dons les plus chers nos dieux nous ont bénis.

Nous revenons des bois les mains pleines de nids.

Léa, ton doux regard et ta petite-fille,

Les chasseurs l'ont ravie enfant à sa fiunille.

Longtemps au fond des bois on l'entendit crier;

Ses cheveux n'ont ser\-i, père, qu'à la lier!

Et moi, j'ai mis au monde un fils et sa jumelle:

Leurs blanches dents déjà me mordent la mamelle.

Dans les yeux de l'enf^mt aussi noirs que la nuit,

Mon souvenir croit voir ton amour qui me suit!

Regarde, il est couché près de moi sur la feuille,

Arrachant de ses doigts ton herbe qu'il efTcuillc;

Il essuie étonné ma joue avec sa main;

Nomme-le par son nom, pour qu'il vienne demain. »

Non loin de là, pressant un tertre de pelouse,

TROISIÈm'l VISION". 87

A i'ombre de sa iillc ainsi parlait l'épouse :

(f Adda, fleur de mon sein, larme du cœur, c'est moi!

Les hommes de dessous furent jaloux de toi,

Ils te firent tomber dans l'envieuse couche

Avant que mon doux lait fût tari sur ta bouche.

Oh! dis-moi, redis-moi, quel lait bois-tu la-bas?

duelle mère en chantant te berce sur les bras?

De quel nom, mon Adda, plus doux t'appelle-t-elle?

Dis-le-moi, pour qu'aussi de deux noms je t'appelle.

Pour qu'en venant la nuit parler à ton gazon,

Tu ne te trompes pas et réponde à ton nom 1

Enfant, as-tu grandi sous l'herbe où tu reposes?

Les enfants de la mort te tressent-ils des roses?

Des grains rouges des bois te font-ils un collier?

Il me semble parfois que je t'entends crier.

J'ouvre mes bras la nuit, ma fille, pour te prendre;

Car l'époux de mes nuits , hélas ! a beau suspendre

Tes frères à mon cou pour m'y faire penser,

Des deux yeux de mon âme il ne peut t'effaccr!

Je suis l'oiseau plaintif à l'aile bleue et blanche

Dont le courant du fleuve, en secouant la branche,

A fait tomber du nid et rouler dans les fl.ots

Un petit, le premier de la couvée éclos :

Il a beau réchaufi"er les autres sous sa plume,

Du seul qu'il a perdu le souci le consume,

Et tout le jour il crie et regarde dans Tenu

Et porte sa becquée à son petit oiseau. »

Ainsi parlaient aux morts les hommes et les femmes, En couvrant leurs gazons de présents pour leurs âmes. Leurs pas, se détachant lentement de ces lieux, Semblaient s'incorporer à ce sol des aïeux; Tant peut sur les humains la mémoire chérie 1 C'est la cendre des morts qui créa la patrie.

Après avoir ainsi versé l'eau de leurs cœurs,

Chacun tira ses dieux de leurs arches de fleurs,

Et, les plaçant au seuil de ces antres sauvages,

Les pria d'habiter et d'aimer ces rivages.

C'étaient de vils objets où l'adoration

Profanait la pensée et la création :

Des plantes, des cailloux, des écorces bizarres,

Du lit séché des flots des coquillages rares;

Tout ce qui séduit l'œil et fixe le regard,

Ce qu'accouple un vain songe ou présente un hasard ;

Du besoin d'adorer, d'espérer et de craindre,

Vil assouvissement que l'homme aime à se feindre.

Chacun avait le sien aux autres préféré,

Qii'on troquait, qu'on vendait, qu'on brisait à son gré,

A qui l'on prodiguait le respect ou l'insulte,

Selon que le hasard vérifiait le culte.

C'était à qui d'eux tous adorerait le mieux.

Mais les esclaves seuls n'avaient jamais de dieux!

Leur main eût profané des idoles immondes;

La malédiction leur fermait les deux mondes;

Et sur les dieux volés si leur main s'étendait.

Sous mille bras levés la loi les lapidait.

Q.u;uid il eut du retour accompli les mystères, Et rallumé le feu dans la cendre des pères. Tout le peuple pasteur, à l'abri des méchants, Sur les rives du fleuve et sur les prés penchants Se répandit en paix, comme une ruche pleine Se répand sur les fleurs autour d'une fontaine; Et ses jours s'écoulaient l'un à l'autre pareils. Et quelques vieillards seuls en comptaient les soleils.

Les esclaves, la nuit, liés au tronc d'un hêtre, Allaient paitre, le jour, les troupeaux de leur maître.

TROISIKME VISION', 89

Et, de peur des lions, les rassemblant en un,

Passaient leur dure vie à pleurer eu commun :

Les uns se racontaient à quel vil prix vendue,

Leur liberté natale avait été perdue ;

D'autres se souvenaient comment, leur père mort.

Leur mère en servitude était tombée au sort.

Et, captive au milieu des brebis et des chèvres.

D'un lait aigri de pleurs avait nourri leurs lèvres.

Ceux-là montraient du doigt sur leurs membres flétris

Les sillons noirs du fouet qui les avait meurtris;

Ceux-ci leurs bras liés, et dont la ligature

Dans les veines avait tari la nourriture ;

Et, s'épiant l'un l'autre afin de se trahir,

Xe conservaient d'humain que le cœur pour haïr!

Tous regardaient Cédar avec un œil d'envie,

Et de son infortune ils consolaient leur vie.

Lui pourtant, sans parole et ne comprenant pas.

Fuyait d'instinct les lieux que fréquentaient leurs pas,

Et guidant ses chameaux aux plateaux les plus rudes,

Xe hantait que les monts et que les solitudes.

Sans crainte des lions dont d'autres s'efiVayaient ;

Car à son seul aspect les lions s'enfuyaient.

Là, couché de longs jours près des sombres fontaines,

Dont le fuyant murmure emporte aussi les peines,

Ou debout sur des pics qui dominaient les airs,

11 regardait les cieux, les plaines et les mers.

Et les mille rayons partant de toute chose.

Où tombe la pensée, où le regard se pose:

La nature d'abord, vaste éblouissemcnt,

Lui-même pour lui-même immense étonnemeut.

Du firmament profond les merveilleux spectacles,

La végétation et ses nombreux miracles.

Et les brutes et l'homme, et leurs divers rapports,

\''-nanî dans son esprit converger du dehors,

go LA CHUTT D UN AN'GE.

Développaient en lui l'inerte intelligence

Comme un homme qui dort, qui s'éveille et qui pense}

Et tout cela semblait n'être qu'un souvenir

Que du fond de son âme il sentait revenir.

Mais lorsqu'il s'efforçait de renouer la trame ;

Du présent au passée de ses sens à son âme.

Le rayon s'éclipsait et ne l'éclairait plus.

Sa mémoire fondait en nuages confus ;

Il sentait sur sa tête une voûte abaissée

Qiii comprimait son front et brisait sa pensée.

Et, le front tristement penché sur ses genoux.

Entre une nuit et l'autre il restait comme nous.

11 n'était arraché de cette rêverie Que par le bruit des pas ou par la voix chérie De Daïdha, venant traire au milieu du jour Les chamelles d'Alphim qui broutaient alentour, Et portant aux captifs leur pauvre nourriture, Comme aux oiseaux des champs on jette leur pâture. Sitôt qu'il entendait l'harmonieuse voix. L'appelant par son nom, résonner sous les bois. Tous ses sens absorbés vibraient dans sou oreille; 11 se levait semblable à l'homme qui s'éveille. Oubliait sa pensée et la longueur du jour: Le jour, c'était pour lui l'heure de ce retour, 11 s'élançait rapide à cette voix si douce Dont son cœur recevait la soudaine secousse. Il brisait en courant les branches devant lui, Ses pieds prenaient à peine à terre leur appui : Il semblait que son corps soulevé par une aile L'emportait; puis soudain, quand il approchait d'elle. Quand de la pure enfant les célestes appas Venaient à rayonner sur lui de quelques pas. Sa force, défaillant à son âme trop pleine,

TROTSIKMF VISION. 9I

Dans son sein qui battait faisait manquer l'haleine.

Ses genoux vacillants sous lui se dérobaient.

Ses regards éblouis vers le sol retombaient,

Et debout, pâle et froid comme un homme de marbre,

Il restait un moment appuyé contre un arbre.

Mais elle, s'avançant dans sa chaste candeur. Courait rouge de joie autant que de pudeur, Déposait à ses pieds pour ses heures brûlantes Son rustique festin dans les feuilles des plantes; Elevant son amphore à ses lèvres de feu, De l'écume du lait les abreuvait un peu; Essuyait de la main sur sa joue enibrasée Ou la sueur brûlante, ou la froide rosée; Lui souriait des yeux, de la bouche et du cœur; Chargeait son doux regard de pitié, de langueur. Et, touchant ses liens qu'elle eût voulu détendre, S'cssavait par le geste à lui faire comprendre Qii'elle eût voulu briser les chaines de ses bras; Puis parlait, et voyant qu'il ne répondait pas, D'un pied impatient elle frappait la terre, Et devant lui restait immobile à se taire, Baissait son fi-ont voilé du midi jusqu'au soir; Et Cédar l'entendait pleurer, mais sans la voir. Et des secrètes pleurs qu'elle eût dû cacher toutes, Ses pieds sentaient parfois ruisseler quelques gouttes.

Cédar alors, courant rassembler le troupeau, Retenait par le cou le petit du chameau. Pendant que Daïdha, sous la mère penchée. Pressait entre ses doigts la mamelle étanchée. Quand l'amphore était pleine et que le lait fumant Débordait sur ses mains de son v.ise écumant, Pour empêcher le lait de fuir par l'orifice,

92 LA CHUTE D UK AXCr.

Il cueillait dans les champs la rose et le narcisse.

Et, semant de ces fleurs le breuvage enfermé,

Le couvrait avec soin d'un bouquet parfumé.

A la place où la vierge avait trempé sa lèvre,

Il en buvait un peu comme un chevreau qu'on sèvre ;

Puis élevant l'amphore avec ses bras nen-eux,

Et sous le poids du vase amassant les ciieveux.

Sur le front de l'enfant, dont le cou tremble et vibre,

Il posait doucement le vase en équilibre;

Et l'enfant, relevant en anses ses deux bras,

Se tournait pour sourire et fuyait à grands pas.

Il semblait que son cœur s'en allait avec elle;

11 voyait ses cheveux, soulevés comme une aile,

Glisser entre les troncs des platanes jaloux ;

Il la suivait des yeux, il tombait à genoux

Sur l'her'oe où ses pieds blancs avaient laissé leur tr.„

De sa bouche muette il en mordait la place.

Comme un homme pensif qui se ferme les yeux

Pour suivre une pensée et qui croit la voir mieux,

Il restait quelque temps les deux mains sur sa vue.

Pour mieux voir dans son cœur l'image disparue;

Il écoutait parfois si la brise en glissant

De la lointaine voix n'aurait pas un accent ;

Et quand, dans le désert que faisait son absence.

Tout redevenait nuit, solitude et silence.

De son départ trop prompt attristé tout le jour,

Son àme impatiente aspirait au retour.

Ainsi passait pour lui, du retour à l'absence,

De l'absence au retour, toute son existence.

Qui de ses durs liens perdant le sentiment

N'avait qu'une pensée, un plaisir, un tourment:

Ame qui, pour nourrir sa vie intérieure.

Au cœur n'a qu'une image et dans le jour qu'une heuH

TROISIHMi: VISION. 95

Et cependant son corps avec l'âge croissait,

De sa mâle beauté l'essor s'accomplissait:

Son Ame à son insu dans sa forme divine

Rappelait par ses traits sa céleste origine ;

Dans ce corps garrotté d'un esclave avili,

Quelque chose du ciel avait gardé le pli ;

Son regard calme et doux avait pourtant des flammes

Dont les éclairs voilés faisaient rêver les femmes.

Comme pour se venger de leur stupide affront,

Il dépassait déjà tous les hommes du front.

Tel qu'un lion captif du maitre qui le brave,

Même en l'humiliant ils admiraient l'esclave;

Timides et jaloux, ils fuyaient son aspect;

Leurs regards s'abaissaient de honte et de respect.

Daïdha seule osait lui commander du geste;

Il ne regardait qu'elle, il méprisait le reste ;

Et, lisant dans ses yeux le regard commencé,

Elle était obéie avant d'avoir pensé.

Ainsi le fier taureau qu'une main d'enfant mène

Obéit à l'amour, et suit ses pas sans chaîne.

Cependant Daïdha sentait avec orgueil L'empire qu'exerçaient sa voix et son coup d'cvil. Et, fîère d'adoucir seule ce cœur sauvage. Se faisait un honneur de ce noble esclavage. Elle lui commandait devant eux quelquefois, Seulement pour montrer ce que pouvait sa voi>; ; Et Sclma rougissait de gloire pour sa fille. Et Phavr triomphait de voir dans sa famille Cet esclave muet, sa force et son honneur; Et la foule envieuse admirait son bonheur.

Or, un jour Daïdha se disait, triste et tendre:

« Oh ! que serait-ce donc s'il pouvait me comprendre ! -:

Lorsque élevant les yeux à la voûte des bois,

Elle vit un bulbul à la liquide voix.

Qui, posé sur la branche où sou nid se balance.

De son chant qui ruisselle enchantait le silence.

Tandis que ses petits paraissaient s'essaver.

En écoutant son h^^mue, à le balbutier.

Ils chantaient , ils chantaient, mais leur langue inhabile

Pour saisir un passage en affaiblissait mille,

Et cependant leur voix par moments rappelait

L'écho mal éveillé de l'air qu'il redoublait;

Et du nid où l'oiseau ne venait que de pondre,

Leurs accents et les siens paraissaient se répondie.

La vierge, en écoutant ces luttes de chansons.

Comprit que les oiseaux se donnaient des leçons,

Et que, du même accord multipliant l'étude.

Leur chant mélodieux n'était qu'une habitude.

A son esprit frappé Cêdar vint à l'instant :

« 11 est muet comme eux! si j'en faisais autant?

Dit-elle; si j'étais ce bulbul, doux symbole,

Q.ui souffle à son petit le chant et la parole.

Jusqu'à ce que. ce chant par leur langue épelé.

Ils s'entendent entre eux l'un par l'autre appelé?

Les mères aux enfants aussi comment font-elles?

Ils imitent des yeux les lèvres maternelles.

Peut-être que Cédar n'eut point de mère, lui ?

Oh! si je la pouvais remplacer aujourd'hui!

Si, déliant entîn sa langue avec la mienne,

Le son de ma pensée allait toucher la sienne !

S'il répétait les mots que ma mère m'apprit!

Moi qui lui dois la vie, il me devrait l'esprit.

Dans le fond de ses yeux je saurais ce qu'il pense.

Nos âmes n'auraient plus entre elles ce silence.

Que l'heure serait courte ensemble à l'écouter!

TROTSlilNtr. VISTOX. q>

Oh! je veux dès demain en secret le tenter. » Puis, se levant soudain comme d'un bras pressée, Elle roula la nuit dans son front sa pensée; Et, quand sur les forêts le jour naissant eut lui. Sans rien dire à sa mère^ elle courut vers lui.

Il était ce jour-là couché sur le rivage

Du fleuve, dont les eaux reflétaient son image,

Ravi d'étonnement, de peur et de plaisir,

Se penchant vers lui-même et voulant se saisir;

Puis, voj'aut que ses mains qui troublaient l'eau limpide

N'embrassaient que le flot qu'obscurcissait la ride,

Il pleurait cette image, et pour mieux la revoir

Il laissait un moment s'aplanir le miroir.

Daïdha, souriant de l'erreur qui l'attache.

Pour surprendre Cédar d'arbre en arbre se cache;

Sur la mousse flexible assoupissant ses pas.

En retenant son souffle elle marche tout bas.

Et, suspendant ses mains aux verts cheveux d'un saule.

Penche le cou sur l'eau par-dessus son épaule.

Le fleuve un peu voilé qui coule au-dessous d'eux

Au lieu d'un front charmant en a réfléchi deux.

Cédar, qui, tout à coup trompé par cette image,

Y voit de Daïdha briller le doux visage, Pour la réalité prenant ce vain portrait.

Pousse un cri, tend les bras, s'élance comme un trait. Croit que le fleuve emporte et roule dans les ondes Ce beau corps qu'il irait sauver au fond des mondes, Plonge pour la chercher sous la vague et la mort,

Y replonge trois fois, et ne revient au bord Qu'aux cris de Daïdha, qui, ravie et craintive, Passant du rire aux pleurs, l'appelait sur la rive. Il vint, et de ce jour h fille de Selma

9^ T. A CHUTE n'uX AKGE.

Comprit de quel amour il l'aimait, et l'aima.

Pour qu'il ne tentât pas une autre fois l'épreuve,

Assise à ses côtés sur la grève du fleuve.

Elle lui fit du doigt compter comment les eaux

Doublaient comme elle et lui les arbres, les troupeaux,

Des objets réfléchis vaine et vide apparence ;

Mais lui, depuis ce temps, aimait de préférence

Le fleuve qui doublait Daïdha dans son cours;

Et des yeux, même absente, il l'v cherchait toujours.

Alors, comme une mère avec son fils épelle.

En lui montrant le mot et l'objet qu'il appelle,

Ainsi de l'œil au mot sa bouche le guida;

Le premier mot qu'il dit aussi fut Daïdha.

Daïdha ! Daïdha ! ce nom doux et sonore

Sur ses lèvres de feu cent fois venait éclore;

Et, chaque fois qu'ainsi son cœur le prononçait.

Un sourire l'aidait et le récompensait.

Oh ! de l'heureuse enfant qui peindra le délire.

Pour la première fois en entendant redire

Son nom, son propre nom par l'amour révélé?

Il semblait que d'un mot son être avait doublé,

Qu'elle vivait deux fois dès lors; d'abord en elle,

Puis dans le sou de voix de l'ame qui l'appelle.

Par le nom de Cédar elle lui répondit ;

Avec l'autre soudain ce mot se confondit.

Leurs lèvres mille fois les redirent ensemble.

Comme deux sons amis qu'un même accord rassemble,

Et, quand le même instinct les faisait revenir.

Ils ne les prononçaient que pour les réunir!

Cédar, qui dans les yeux de Daïdha ravie

tROISIÈ ME VISION*. 97

Lisait à chaque son sa joie épanouie,

S'apercevant déjà du bonheur qu'il donnait,

A ses douces leçons heureux s'abandonnait.

Pour un sourire encor de la bouche qu'il aime

Il semblait du regard l'interroger lui-même;

Il lui montrait la chose, elle disait le mot,

Que sa bouche novice essayait aussitôt ;

Et ce sourire aimant et cet accent de femme

Par l'oreille et par l'oeil le gravaient dans son àme.

Ce que son œil d'abord le premier demanda.

Ce fut ce qui charmait les yeux dans Daïdha :

Son front, ses yeux, sa bouche et ses perles écloses.

Comme de son sourire entre ses lèvres roses;

Et ses bras et ses pieds, et ce voile soyeux

Dont ses cheveux couvraient tout son corps à ses yeux ;

Et ce frémissement que causait sa présence;

Et cette tête lourde où pesait son absence ;

Et sur l'herbe ou les fleurs l'empreinte de ses pas;

Et cette ombre sans corps qu'il pressait dans ses bras ;

Et tout ce qui dans l'œil, l'oreille ou la pensée,

Était elle présente ou même retracée.

Puis, passant d'elle à tout ce qu'elle remplissait.

D'interrogations son geste la pressait ;

Et son àme, à sa voix s'éclairant à mesure.

Se portait à la fois sur toute la nature :

Le firmament, le jour, la terre qu'il foulait,

L'arbre où chantait l'oiseau, le fleuve qui coulait,

Les plantes, les troupeaux, les fleurs, et chaque chose

Où flotte la pensée, où le regard se pose,

Les ombres et le jour, le silence et le bruit.

Ce qui marche ou qui vole, ou nage, ou plane, ou luit,

Indiqué tour à tour par son regard de flamme.

Recevait son vrai nom et passait dans son ame ;

Et de l'enfant nommant tous ces objets divers La parole semblait lui créer l'univers ! Daïdha, triomphante et frissonnant d'ivresse, Lui payait chaque mot d'une chaste caresse, Remerciait la bouche où la première fois L'écho de sa parole avait donné la voix; Puis elle s'en allait à travers la campagne, Lente, comme quelqu'un qu'une idée accompagne, Roulant dans sa pensée et cachant dans son cœur, Tel qu'un secret d'amour, sa gloire et son bonheur. Et Cédar, resté seul rêveur sur le rivage, Dans chaque mot appris repassait son image!...

Comme deux clairs ruisseaux qui coulent dans les prés. Par un étroit rivage en coulant séparés. Réfléchissant chacun dans leur onde diverse Leurs bords, leur firmament et ce qui les traverse ; Si, par un jour d'été, la bêche des pasteurs Fait écrouler entre eux la muraille de fleurs. Leur onde emprisonnée et leurs flots qui s'appellent. L'un vers l'autre attirés, s'étendent et se mêlent; Sous leur commun cristal ils efï^icent leur bord. Leur course au même pas n'a plus qu'un même accord; Et comme pour leur lit il n'est plus qu'un rivage, Dans leur vague mêlée il n'est plus qu'une image! Ainsi ces deux enfants, dont l'obstacle des sens Séparait la pensée en deux, faute d'accents, Quand, par instinct parlée et par amour apprise, La parole de l'un par l'autre fut comprise. Reflétant en commun l'univers autour d'eux, Parurent n'avoir plus qu'une âme au lieu de deux.

Daïdha, sur les monts ou sur les bords du fleuve. Tous les jours depuis lors renouvela l'épreuve ;

Et l'esclave bientôt, par l'enfant répété, Sentit la langue éclore au jour de la beauté, Et parla des humains ce sublime langage Où chaque verbe était la chose avec l'image : Langage où l'univers semblait se révéler, Où c'était définir et peindre que parler ; Car l'homme n'avait pas encor, dans son délire, Brouillé ce grand miroir où Dieu l'avait fait lire. Et, semant au hasard ses débris en tout lieu. Mis son verbe terni sur le verbe de Dieu !

Alors leurs entretiens, plus longs et plus intimes. S'élevèrent de terre aux choses plus sublimes : Elle lui racontait, dans sa naïveté.

Les histoires du ciel et de l'humanité; Histoires de l'enfance où tout était merveilles. Où des rêves, grossis d'oreilles en oreilles, Colorés au faux jour de leurs traditions, Frappaient l'esprit humain de mille illusions ; Comme, avant que le jour illumine le monde. En fantômes trompeurs la nuit douteuse abonde. Elle disait comment des familles de dieux Avaient créé chacun quelque morceau des cieux ; Comment d'autres, tombés dans de célestes luttes. Habitaient, exilés, la terre après leurs chutes; Comment l'air, et la terre, et la flamme, et les mers. Obéissaient chacun à des maîtres divers ; Comment, jaloux sans cesse, ils disputaient l'empire Sur tout ce qui végète et tout ce qui respire ; Comment, s'entre-choquant dans des courroux affreux. Sous forme d'éléments, ils combattaient entre eux; Comment les uns aimaient les hommes comme frères. Les autres leur faisaient d'inexorables guerres ; Que, pour tromper les yeux, ils se cachaient parfois

lOO LA CHUTH D UN AN'CT.

Dans une herbe, une pierre, un vil morceau de bois;

Qu'on les y retenait encliainés par des charmes.

Soumis par la colère, attendris par les larmes,

Et qu'excepté l'esclave, et l'onagre et le chien,

Dans l'heureuse tribu chacun avait le sien.

Puis, passant aux récits des familles humaines.

Elle lui révélait l'homme et ses phénomènes :

Comment le fils naissait du père et grandissait ;

A des vierges, ses sœurs, comment on l'unissait;

Comment la jeune mère, en mettant l'homme au monde,

Avait dans sa mamelle une source féconde.

Que l'amour douze mois empêchait de tarir.

Jusqu'à ce que l'enfant pût parler et courir ;

Comment les dieux amis, dans toute la nature,

Leur donnaient, sous les bois, asile et nourriture;

Comment, s'ils échappaient aux flèches des géants.

Leurs vieillards, toujours verts, vivaient trois fois cent ansji

Que la mort, se voilant d'un transparent mvstère, 1

Etait un long sommeil dans la couche de terre;

Et que, sous le gazon, on faisait en dormant

Tout ce qu'on avait fait sous le bleu firmament:

Que le petit enfant y caressait sa mère.

Que l'épouse y dormait sur l'épaule du frère,

Que les troupeaux nombreux y paissaient l'herbe en psi. .

Mais que les fiers géants n'y descendaient jamais ;

Et qu'aux raj'ons amis d'une nuit souterraine

Les dieux bons y régnaient vainqueurs des dieux de haine,i

N'en permettant l'accès qu'à la voix des amis |

Parlant près de l'oreille aux mânes endormis.

Cédar, à ces récits prêtant toute son âme.

Suçait l'humanité de ces lèvres de femme ;

Avec ce que l'enfant simple balbutiait, i

Confiant et crédule, il s'identifiait ;

TROISIliMn VISION. lOI

Comme notre chair vient du lait de notre mère,

Enveloppé partout de l'humaine atmosphère,

Homme par la figure, à ces naïfs accents

Il devenait tout homme et de cœur et de sens;

De leurs impressions il prenait l'habitude,

Et n'en différait plus que par sa servitude.

Distrait de ses récits, un jour il demanda

Une chose qui fit frissonner Daidha :

« Des hommes, lui dit-il, les coutumes jalouses

Aux esclaves jamais donnent-ils des épouses?

Et si l'une sur nous abaissant ses regards

Change avec nous de cœur, que disent les vieillards? »

A ces mots, Daïdha, baissant les yeux à terre,

Pâlit et fit d'horreur un geste involontaire :

(; Les esclaves, dit-elle, est-ce qu'ils ont des dieux?

Est-ce qu'ils ont des fils, eux qui n'ont point d'aïeux? »

Et, lui montrant du doigt un grand monceau de pierre

Dans un site lugubre au bord de la rivière :

« Un jour, un jour, dit-elle en abaissant la voix.

Les mères en passant me l'ont conté cent fois,

Une fille... (son nom est devenu sa honte),

La pierre sur son corps tous les jours tombe et monte;

Toujours détournant l'œil, et toujours maudissant,

Chacun de nous y jette une pierre en passant,

Et dit en la jetant : « Qui l'imite périsse

« Dans la même infamie et le même supplice!!! »

Cédar, depuis ce jour, quand Daidha venait,

Pensif^ dans son élan d'abord se retenait ;

On voyait, dans l'effort, lutter sur son visage

L'instinct ardent du cœur contre une sombre image;

Souvent inattentif pendant qu'elle parlait.

De ses cils abaissés son regard se voilait.

Et l'on voyait sa peau, par un frisson ridée,

Frémir comme nos fronts que traverse une idée.

Mais plus il était triste, et plus la douce enfant. De sa feinte froideur heureuse en triomphant, Par le son de sa voix et ses chastes caresses S'efforçait de percer l'ombre de ses tristesses.

Si quelquefois en vain son amour l'essayait.

En face de Cédar, triste, elle s'asseyait;

Sur ses deux genoux joints elle appuyait sa tête,

Comme sur un appui qu'un frère aimé nous prête,

Et, craintive et muette, elle le regardait

Jusqu'aux pleurs, et le bord de ses yeux s'inondait,

Et, comme de deux fleurs que l'orage secoue.

Deux gouttes d'eau du cœur, en coulant sur sa joue.

Tombaient sur les genoux de Cédar, et brûlaient

La place où les cheveux sur sa peau ruisselaient;

Et de son sein, gonflé sous le poids de sa peine,

Les globes écartaient son voile à chaque haleine.

Comme deux lis des eaux , qu'au vent ridé du soir

La vague tour à tour submerge et laisse voir.

D'un ton bas et grondeur : « Pourquoi, lui disait-elle,

Viens-tu si lentement maintenant quand j'appelle?

Tu m'entendais bien mieux quand nous ne parlions pas;

Au seul bruit de mes pieds tu venais à grands pas.

Ta tristesse, ô Cédar, je voudrais la connaître 1

Peut-être languis-tu de ton exil? peut-être

Que, depuis que ton cœur s'est ouvert à ma voix.

De ta captivité tu ressens plus le poids?

Peut-être ce lien te blesse ou t'humilie?

Oh ! si c'est cela, viens ! viens, que je le délie !

Donne tes pieds, ton cou, tes épaules, tes bras:

Te voilà libre, ô frère! oh! cours où tu voudras!

Marche dans les forêts où ta mère t'appelle !

Daïdha t'aimera si tu restes pour elle ;

Mais si tu ne viens pas reprendre tes liens.

Frère, elle donnera ses membres pour les tiens.

Reprends la liberté qu'on t'a pour moi ravie ;

Si ma mort t'affranchit, que m'importe ma vie? »

Et, tout en lui parlant, elle avait déplié

Les liens aux sept tours dont il était lié,

Et Cédar, bondissant comme un taureau superbe

Dont le joug détaché roule à ses pieds sur l'herbe,

S'élançait dans sa grâce et dans sa liberté ;

Sur ses membres meurtris par sa captivité

Effaçait, sous ses mains, la trace encore empreinte ;

Écrasait des palmiers dans sa joyeuse étreinte,

Dans le fleuve, à grands cris, se jetait en courant,

Luttait contre la vague et contre le courant.

En ressortait couvert de sa fumante écume.

Aspirait l'air du ciel comme un coursier qui hume.

Et franchissant d'un bond les ravins, les sommets.

Semblait dans les déserts disparaître à jamais !

Daïdha, frissonnant de sa fuite imprévue,

Tendait vers lui ses bras, et le perdait de vue,

Quand, d'un pied plus rapide et plus souple qu'un daim,

Auprès d'elle à ses pieds il reparut soudain.

Et lui, posant les doigts sur sa tête brûlante :

« Pourquoi, lui disait-il, es-tu toute tremblante?

As-tu peur que je reste aux forets où je cours?

Que ton esclave échappe et parte pour toujours?

Veux-tu pour te calmer me remettre ma chaîne?

Tiens. Mais ce n'est pas elle, ô ma sœur, qui m'enchaîne;

Va, je n'ai pas besoin de ces honteux liens;

Ma chaîne, ô Daïdha, c'est tes yeux sur les miens!

C'est le son de ta voix qui m'appelle sans cesse,

C'est le frisson brûlant que ton toucher me laisse ,

C'est l'heure si pesante où j'attends ton retour,

Et l'image de toi qui me luit tout le jour!

Voilà le joug du cœur que je porte et que j'aime,

104 ^-'^ CHUTE d'un AS'Gr.

Que tu ne pourrais pas, enfant, briser toi-même.

Que je n'ai pas subi, que je n'ai pas reçu.

Mais qu'avec mes pensers moi-même j'ai tissu !

Va, rends-moi mille fois ma liberté ravie,

Je reviendrai toujours t'agenouiller ma vie ;

Je reviendrai toujours, esclave, en ton chemin

Mettre un pied sur ta trace, et mon cou sous ta main. »

Et Daïdha pleurait aux étranges paroles ;

Et Cédar reprenait : « O mes seules idoles!

Toi mon père et ma mère, et qui seule en ces lieux

Me seras ma patrie et me seras mes dieux!

Eau de ma soif du cœur, ombre de mes pensées,

Soleil des jours de feu, lune des nuits glacées.

Gazelle apprivoisée, et dont l'œil est si doux

Que le lion la lèche et n'a plus de courroux.

Tiens, touche-moi ! Vois-tu comme tu me possède 1

A ton moindre désir comme aussitôt je cède!

Comme du fond des bois à ton signe je viens

Obéir à tes yeux et baiser mes liens !

Oh! ne crains pas jamais que ton lion s'enfuie;

Que de sa servitude à la fin il s'ennuie ;

Qu'à son nom une fois il ne réponde pas :

Le désert est pour lui la place où tu n'es pas!

Tes yeux sont à mon cœur ce qu'aux saisons brûlantes

Le feu qui marche au ciel, le soleil, est aux plantes.

Partout où tes regards s'abaisseraient sur moi,

Je m'enracinerais sous ces rayons de toi!

Mais dis-moi seulement un seul mot de ta bouche.

Ce que l'on dit au chien qui lèche et qui se couche;

Entre tes longs cils noirs cntr'ouvre-moi mes cicux ;

Donne-m.oi ce frisson du cœur délicieux

De ta main sur ma peau, geste dont tu me calmes,

Comme un frisson du vent dans les fibres des palmes!»

Et l'enfant, qu'à sa voix le bonheur suspendait,

IROISIÈME VISION'. ÎO)

Faisait innocemment ce qu'il lui demandait,

Laissait de ses veux bleus pleuvoir l'humide flamme.

Lui co)-nmandait riante avec sa voix de femme,

Passait dans ses cheveux son doigt aérien.

Le laissait à ses pieds se coucher comme un chien,

Courir sous les forets après elle, ou l'attendre,

Ou par un tronc caché tout à coup la surprendre;

Et les heures ainsi n'étaient plus qu'un moment,

Et chaque jour rendait le même enivrement.

Puis , quand l'ombre grandie au soleil qui s'incline

En rasant les palmiers penchait vers la colline,

De peur qu'aux yeux jaloux des enfants de Phayr

Ce secret de pitié ne vint à la trahir.

Elle lui renouait, comme avant, ses entraves.

Et trempait de ses pleurs ce signe des esclaves.

Cependant sa beauté, que l'âge accomplissait.

De sa pure ignorance encor s'embellissait :

^Liis déjà quelquefois sa vague inquiétude

Lui faisait du désert craindre la solitude.

Partout rêveuse et triste où Cédar n'était pas,

La crainte en approchant ralentissait ses pas.

Comme une âme pudique, et qui sent qu'elle est nue.

Une rougeur montait sur son front, à sa vue ;

Sa voix la remuait et la faisait trembler ;

Son accent se fêlait en voulant lui parler :

Elle restait muette, immobile et confuse.

Comme un enfant surpris et qu'une mère accuse,

Ou comme Eve devant le père des humains

Tenant le fruit coupable encore dans ses mains.

I06 LA CHUTE d'un AXGE.

Quelquefois, sans oser lui parler la première,

Elle posait les fruits, le lait, sur une pierre,

Sans rien dire, et, pendant qu'il ne la voyait pas,

Derrière les cyprès s'en allait à grands pas ;

Puis cent fois, pour le voir, vainement retournée.

Emportait du malheur pour toute une journée.

D'autres fois, sous les ifs s'asseyant loin de lui,

Sa main à son menton servant de point d'appui,

Elle le contemplait des heures en silence.

Comme un être qu'on n'ose admirer qu'à distance,

Et, l'esprit tout absent quoique les yeux ouverts.

Semblait suivre du cœur des songes dans les airs;

Puis elle les baissait si tristement à terre

Que Cédar ne pouvait s'éloigner ni se taire,

Mais que, s'approchant d'elle, et d'un son de voix doux.

Il parlait le premier, et disait : « Qu'avez-vous? »

Alors, com.me quelqu'un qu'en sursaut on secoue.

Il lui tombait des yeux deux gouttes sur la joue :

Avec un faux sourire elle les essuyait.

Puis avec les pensers la tristesse fuyait ;

Tout son cœur se noyait dans de douces paroles;

Sa tendresse enfantine avait des larmes folles.

Et semblait s'enivrer de son délire, exprès

Comme pour oublier que la mort était près.

Or la charmante enfant, pleine de sa pensée,

Marchait en revenant la paupière baissée,

Et distraite au retour ne s'apercevait pas

De l'admiration qu'excitaient ses appas;

Ou, quand elle sentait des yeux d'homme sur elle,

Son dédain s'affligeait de leur paraitre belle.

Elle eût voulu, cachée ou laide aux ^-eux d'autrui,

K'étre visible et chère et belle que pour lui !

Mais ses rayons en vain voilés d'indifférence

N'en répandaient pas moins l'extase et l'espérance;

Et les fils de Phaj-r, qui d'elle s'enivraient,

De son choix différé tous les jours murmuraient.

« Quand la fleur de la vigne a parfumé la plaine,

Disaient-ils, que la grappe est colorée et pleine,

On ne la laisse pas, aux pampres serpentants,

Attendre une autre fleur et de seconds printemps.

L'enfant lève les bras, la respire et la cueille.

Sans quoi l'automne pâle en vient jaunir la feuille,

Et les vents de l'hiver soufilent et font tomber

Les grains que les oiseaux viennent lui dérober. »

Les pères mécontents à la fin s'entendirent

Pour parler à Phayr; trois vinrent et lui dirent,

Et tous hochaient le front pendant que l'un parlait :

« Quand la brebis regimbe et refuse son lait.

Père ! la laisse-t-on au gré de ses caprices

Le perdre avec sa laine au flanc des précipices?

Non : le berger soigneux approche son petit,

Qui bêle à ses côtés de soif et d'appétit;

Et, fléchie à sa voix, de sa blanche mamelle

Le lait qu'elle retient entre ses doigts ruisselle.

Quand la poule et le paon, qui pondent à l'écart,

Vont semer sous les bois leurs œufs faits au hasard.

Les laisse-t-on ainsi sans nids et sans familles

Semer pour le renard leurs fécondes coquilles?

Non : l'enfant du rocher va les chercher au loin.

Sur le duvet des bois les rassemble avec soin;

Et la mère, le soir, qui revient et les trouve.

Sous son cœur qui s'échauffe avec amour les couve ;

Et bientôt les poussins par eux multipliés

Se répandent dans l'herbe et gloussent sous nos pieds. »

Le vieillard et Selma comprenaient ce langage Où le désir voilé ne parlait qu'en image ;

I08 LA CHUTE d'uX ANC T.

Mais quand ils le voulaient eux-mêmes répéter, L'enfant capricieux refusait d'écouter ; Ou bien, plissant sa lèvre et relevant l'épaule, Allait au bord de l'eau pleurer au pied d'un saule.

Chacun des prétendants, vainement rebuté, Essayait à son tour de fléchir sa beauté, Et, suivant de ces jours le poétique usage, Interrogeait son cœur dans un muet langage. Avant de révéler les vœux inaperçus, Ils parlaient quelque temps en emblèmes reçus ; Et la vierge, muette et répondant de même. Acceptait, refusait, suspendait en emblème.

Ségor, fils d'Abniel, choisit dans le troupeau Le plus doré de poil des petits du chameau. Et le mettant la nuit parmi les jeunes bêtes Dont la vierge au réveil devait compter les têtes, Il se cache pendant que le sien défilait, Pour voir si sa pitié lui donnerait le lait; Mais, au lieu de mener le petit aux chamelles, La vierge l'écarta de toutes les mamelles. Et le laissa tout seul aux ronces d'alentour De tristesse et de soif crier tout un long jour; Et Ségor, le front triste et la vue offensée. S'en alla sans parler, vaincu dans sa pensée.

Abna, fils de Kalem, dans un nid de roseau

Apporta près du seuil des œufs volés d'oiseau.

Si la fille, de l'antre en sortant vers l'aurore.

Recueillait ces œufs blancs pour qu'ils pussent éclore,

Et, se montrant neuf jours soigneuse à les sauver

Sous l'aile du ramier les regardait couver.

Le jeune amant savait qu'une oreille de femme

TROISIKMT VTS.IOX, lOq

Entendrait ses soupirs et couverait son âme. A la porte de l'antre il veillait incertain : Mais l'enfant de Phayr, en sortant le matin, Voyant les œufs posés dans le nid sur la mousse, Leur donnant du pied gauche une forte secousse. Les fit en se brisant rouler sur le rocher; Et le fils de Kalem n'osa plus s'approcher.

Zebdani, fils d'Ormid, vint, la nuit, à l'entrée

De l'autre de Phayr, place aux dieux consacrée.

Dans la poudre du seuil par Selma balayé

Imprimer en secret l'empreinte de son pied.

Si la vierge, au réveil, en s'échappant de l'antre,

Voyant ce pas écrit sur la place où l'on entre.

Le gardait sur le seuil au lieu de l'efFacer

Et posait à côté le sien pour l'y tracer,

Le jeune homme, de loin attendant ce symbole.

Entendait sans accents et lisait sans parole,

Et savait de lui-même, à ce signe épié,

Qu'un autre pas suivrait la trace de son pied.

Mais la vierge, au matin en sortant la première

Et voyant ce pas d'homme empreint sur la poussière.

L'effaça de son doigt sur ce sable mouvant.

Et d'un geste hautain jeta sa cendre au vent;

Et Zebdani, voyant sa trace ainsi détruite.

Pleura son vain amour, rougit, et prit la fuite.

Les mères à Selma vinrent dire à leur tour :

« Peut-être que son cœur cache un secret amour.

Et que, dans la pudeur dont la rougeur lui monte,

Elle craint de nommer celui qui fait sa honte?

Forçons-la d'avouer nous-même, à son insu.

Entre tous, le désir que son œil a conçu ;

Et quand son seul visage aura trahi son âme.

De l'amant fortuné l'aveu la fera femme, n Et Selma consentit; et, quand le jour baissa, Sur le cœur de l'enfant l'épreuve commença.

Daïdha, vers le soir, des troupeaux revenue, Dans le fond de la grotte était debout et nue ; De son front ondoyant ses cheveux déliés Tombaient de toutes parts de sa tête à ses pieds. Noyant de leurs flots noirs son sein et ses épaules, Comme ces verts rameaux des frênes ou des saules Qui, du sommet du tronc vers le sol refoulés, Penchent jusqu'au gazon leurs jets échevelés Où les pleurs du matin distillent goutte à goutte; D'une ombre transparente ils l'enveloppaient toute. On eût dit une nuit sous sou voile de jais, Si le vent quelquefois, en soulevant le dais. N'en eût fait par haleine ondoj'er quelque tresse, Et, découvrant un peu ce beau corps qu'il caresse, N'eût laissé par éclair le rayon l'entrevoir. Comme à travers la feuille une étoile le soir. Or, sous ce noir réseau qui perçait cet albâtre, On entendait sa voix et son rire folâtre; Et sa mère lui dit : « Commençons , si tu veux ! » Et relevant de terre un pan de ses cheveux, Elle les déplia des doigts en large voile. Ainsi qu'un tisserand^ qui prépare sa toile. Et qui noue au métier, avant de le tisser. Le fil où sous le fil la trame va glisser. Puis approchant des fleurs et des fibres trempées Des feuilles du palmier par l'hiver découpées. Et des perles du fleuve et des grains de carmin. Elle les lui tendait en avançant la main; Et les recevant d'elle en se penchant, sa fille, Dans l'épine au long dard qui lui servait d'aiguille,

Comme fait le pêcheur des mailles d'un filet,

Aux fibres du palmier toutes les enfilait;

Et les glissant ensuite entre les fils d'ébène,

Si fins qu'ils frémissaient au tact de son haleine,

Passant et repassant son aiguille à travers

La trame des cheveux, à l'endroit, à l'envers.

Elle tissait ainsi, des pieds à la ceinture.

Ce voile aérien donné par la nature.

A mesure qu'en nœuds la vierge le tressait,

Ce tablier flottant de fleurs se nuançait :

Son aiguille avec art, parmi les roses blanches,

Associait l'azur des j'eux bleus des pervenches.

Et la jaune jonquille et les boutons vermeils.

Et tous ces lis des eaux, étoiles ou soleils.

Et sur la nacre en feu des petits coquillages

Faisait de l'oiseau-mouche éclater les plumages.

Ainsi se façonnait l'uniqne vêtement.

Des femmes de ces jours le voile et l'ornement.

Tout ce qu'à son printemps la terre orientale.

De couleurs, de parfums et de lumière étale.

Servait à contenter cet instinct de beauté

Que la vierge reçoit de sa virginité ;

De sorte que, d'éclat et de parfums vêtue.

Quand du jeune homme ainsi sa sœur frappait la vue.

On eût cru voir marcher une forme des fleurs.

Et que ce corps charmant, ces odeurs, ces couleurs,

D'un triple enivrement poignant les sens et l'âme.

Fascinaient le désir et précédaient la femme.

Quand la dernière brise avait fané les lis

Dont ces tissus flottants odoraient embellis,

Qjîaud la dernière rose y mourait sur sa tige.

On en renouvelait l'industrieux prestige:

C'était un jour de fête, où, fuyant à l'écart.

Les femmes pour charmer luttaient d'amour et d'art.

112 LA CHL'Tt D LN AXGE.

Mais, pour broder ainsi sa trame fugitive,

Il fallait la tenir d'une main attentive ;

Car si ce doux travail était interrompu,

Si des cheveux tissés un seul était rompu,

La trame, s'écliappant des mains de l'ouvrière,

Comme un filet sans nœuds s'écoulait tout entière ;

Et la beauté soudain regardait tout en pleurs

A ses pieds ce monceau de plumes et de fleurs.

Or, au moment précis où la trame qui glisse

Demande plus de soin à la main qui la tisse,

A la porte de l'antre un grand bruit s'entendit;

Une femme à grands pas se précipite, et dit :

« Ségor, fils d'Abniel, est tombé dans le fleuve: »

Et Selma, qui feignait pour accomplir l'épreuve,

Levant les bras au ciel, fit un cri de douleur.

L'eft'roi sur Daïdha répandit sa pâleur,

Une larme roula, témoin de sa pensée.

Et sa main suspendit la trame commencée;

Mais il ne tomba pas une fleur de sa main.

Et ses doigts tout tremblants la reprirent soudain.

Une autre vint, et dit : « Abna. j'en tremble encore 1 Dans le fond des forêts un lion le dévore! Ses frères, dont sa mort a glacé les regards. Pour les ensevelir cherchent ses os épars. » A cet affreux récit les femmes se troublèrent. Les larmes, les clameurs, les gestes redoublèrent; Sur ses genoux émus l'enfant fléchit un peu. Mais l'aiguille trembla sans rompre un seul cheveu.

Une troisième accourt : « O jour, jour de niisères ! Pleurez, j^eux de Fhayr! frappez vos seins, ô m.ères! De la race d'Ormid tout l'espoir est fini.

La flèche des chasseurs a percé Zebdani ! » Et l'antre, déjà plein de silence et d'alarmes, Retentit, à ce nom, de sanglots et de larmes, Et Daïdha pleura ses trois frères chéris; Mais ni le cœur brisé, ni les pleurs, ni les cris Ne hrent de ses doigts tomber toute la trame; La terreur la laissa maîtresse de son âme; Et chaque coup au cœur par la vierge reçu Suspendait son travail sans briser le tissu.

Au peu d'impression des sinistres nouvelles

Les mères sans parler échangèrent entre elles

Un regard scrutateur que l'enfant ne vit pas.

L'une d'elles sortit, et revint à grands pas :

« O perte de Phayr ! dit-elle ; les esclaves

Dans la confusion ont brisé leurs entraves;

Et Cédar, ô Phayr, ton trésor, ton appui...

— Cédar! dit le vieillard, eh bien? — Il s'est enfui!

A ces mots, à ce nom chéri, la jeune fille

De ses doigts eutr'ouverts laissa tomber l'aiguilie ;

Le tremblement du fil fit rompre les cheveux.

Les mailles sous leur poids coulèrent nœuds à nœuds,

Et foulant sous ses pieds la trame répandue,

Daïdha s'élança vers l'entrée éperdue.

Mais les femmes soudain ouvrant toutes leurs bras,

Et Selma courroucée, entravèrent ses pas :

« A l'opprobre, dit-elle, ô fille, sois moins prompte!

Rentre! de tout cela rien n'est vrai que ta honte;

Rien n'est vrai que le cri qui vient de te trahir.

Cri qui refoule au cœur tout le sang de Phavr.

Le fruit mûr de Selma pour la dent de l'esclave !

O mères, écrasez la fille qui nous brave !

Dieux, qui me trahissez, brisoz-vous sur le seuil !

Antres, tombez sur elle, et sovez son cercueil!

114 ^'^ CHUTE D UX AXGE.

Oh ! cachez ce mystère, 6 mères, à vos filles :

L'horreur s'en répandrait dans toutes les familles;

Les soeurs en parleraient, et se diraient : « Sais-tu

« Que pour un vil esclave un cœur libre a battu ? »

Et le sang des aïeux, s'il savait ce mystère.

De honte et de courroux bouillonnerait sous terre.

De ce seuil profané fuyez, et laissez-moi !

Et toi qui fus ma fille et qui n'es plus... et toi!

Dans la nuit de la honte et de la terre rentre!

Que jamais le soleil ne te voie hors de l'antre !

Que jamais sur tes yeux ne tombe l'œil du jour

Jusqu'à ce que ton fiel ait bu tout ton amour,

Jusqu'à ce que, tes pleurs rendant ta lèvre amère.

Tu viennes à mes pieds, et me dises : « Ma mère ,

« J'ai lavé cette tache avec l'eau de mes yeux :

« Unissez votre fille au fils de vos aïeux ! »

Et prenant Daïdha par une longue tresse,

Comme un chien qu'aux forêts le chasseur mène en laisse,

Elle la conduisit au fond de l'antre obscur

Où des racines d'arbre avaient fendu le mur,

Et par ses noirs cheveux aux racines liée.

Elle la laissa là comme une âme oubliée.

Aux genoux de Phayr, Selma, dans sou courroux, Cria : « Tuons l'esclave, ou l'opprobre est sur nous ! » Mais le vieillard lui dit : « O cœur léger de femme. Quel crime a-t-il commis pour une mort infâme? Si ma pierre aujourd'hui tombe, est-ce que demain Tes lèvres sans horreur pourront toucher ma main? Est-ce un crime au lion d'étaler sa crinière? Est-ce un crime au soleil d'éblouir la paupière? Est-ce un crime à Cédar de ce que Daïdha D'un regard de pitié folle le regarda?

Ai-je donc tant vécu pour ignorer, ô femmes!

Qu'un regard de vos yeux n'enlace pas vos âmes,

Et que le cours du fleuve est moins capricieux

Que le cœur d'un enfant pris d'amour par les yeux?

Crois-moi, ce qu'un vent porte, un autre vent l'enlève;

Chaque heure a sa pensée, et chaque nuit son rêve :

L'heure éteint d'elle-même un feu sans aliment.

Sépare quelques jours la fille de l'amant :

Envoyons-le garder sur la montagne sombre

Ces troupeaux dont ses soins ont augmenté le nombre;

Tiens ta fille captive et seule, et veille autour,

Jusqu'à ce que ses yeux aient noyé son amour.

Un autre amour naîtra, car le coeur est une onde

Qui jamais ne tarit, murmurante et profonde,

Et qui, lorsque la main s'oppose à ses détours,

Se creuse un autre lit et prend un autre cours. »

Puis baisant ses cheveux de sa main paternelle.

Comme un lion clément qui lèche une gazelle.

Avec de tendres mots dont l'accent la calma,

Il assoupit le cœur et les yeux de Selma.

Le sommeil descendit dans l'antre de l'aïeule;

Et, dévorant son cœur, Daïdha resta seule.

Cependant, quand aux eaux le troupeau descendit. Par les bouches de femme un bruit se répandit-: La perle de Phayr perdue et profanée!

Par l'œil de l'étranger Daïdha fascinée! Un murmure d'horreur de toutes parts monta; La foule vers Cédar courut et s'ameuta. L'esclave poursuivi, sans armes et sans juge, Près du seuil de Selma vint chercher un refuse. Mais devançant ses pas, les mères, les enfants. Et de son abandon ses rivaux triomphants. Excités par la haine et par la jalousie, Satisfaisaient sur lui leur lâche fantaisie.

Il6 LA CIIUTK d'uX AXGr.

« C'est donc toi, criaient-ils, qui de nos chastes sœurs,

Vil chacal de la nuit, nous dérobes les cœurs !

A toi, honteux muet, qui n'es pas même un homme,

Brute qui ne sais pas le nom dont on te nomme.

Toi sur qui le regard en tombant se salit,

Que l'onagre et le chien chasseraient de leur lit,

A toi la fleur des yeux que notre àme respire,

Daïùha ! » Puis mêlant la rage avec le rire.

L'un à l'envi de l'autre inventait un aff^ront.

Lui lançait la poussière ou la salive au front ;

Celui-là du rocher lui jetait une brèche;

Celui-ci dans sa chair désaltérait sa flèche;

Le lâche, triomphant de ses membres liés,

Le renversait à terre et le foulait aux pieds;

Et n'osant par la mort satisfaire leur rage,

Chacun lui prodiguait le supplice et l'outrage.

Quand leur vil cœur enfin d'insultes fut vidé,

Il resta sur la terre à demi lapidé.

De la mort sur son front les blancs frissons glissèrent.

Et, de haine assouvis, les tigres le laissèrent.

Aux cris de ton Cédar sous la fronde abattu, Pauvre vierge enchaînée, hélas! que faisais-tu? Sans oser réveiller sa mère qui sommeille. Chaque insulte arrivait de loin à son oreille : La raillerie amère et l'outrageux affront La meurtrissaient au cœur et lui montaient au front ; Son âme bondissait dans son sein de colère. Comme un fruit qui remue au ventre de sa mère ; Chaque coup que la roche entendait retentir. Ses membres tressaillants croyaient le ressentir; Chaque élan que l'horreur donnait à sa poitrine D'une égale secousse ébranlait la racine ; Et ses cheveux, aux rocs par sept nœuds attachés,

TROISIKME VISION-.

De secousse en secousse étaient presque arrachés.

Aux coups sourds, aux accents de cette voix plaintive,

Elle essavait en vain, de sa main convulsive.

De délier du roc les cordes de cheveux

Dont la mère, plus forte, avait serré les nœuds :

La chaîne de son front s'en serrait davantage.

Enfin, dans le transport de son aveugle rage,

Comme un renard captif par l'enfant entravé

Qui lirjie avec ses dents l'anneau qu'on a rivé.

Rongeant entre ses dents sa noire chevelure,

Et de ses nœuds rompus déliée à mesure,

Elle coupa sa tresse, et s' élançant dehors.

Un sourd gémissement la guida près du corps.

Sur la croupe des monts, la lune à demi pleine Rasait la feuille sombre et débordait à peine. Et les troncs noirs, coupant ses rayons encor bas. N'étaient qu'un crépuscule où tâtonnaient ses pas. Elle en assoupissait la chute sur la terre Pour que l'herbe muette en gardât le mvstère, Et, la tête penchée et les bras en avant. Marchait comme la biche en écoutant le vent. Le souffle entrecoupé d'une haleine oppressée Lui découvrit Cédar; vers la terre baissée. Et relevant ses bras par l'horreur écartés. Elle buvait des yeux ses traits ensanglantés.

L'esclave évanoui sur un monceau de pierres, La pâleur sur le front, la nuit sur ses paupières, Des flèches dans le corps, sous l'excès du tourment Avait de la douleur perdu le sentiment. Il était dans ce calme où, du coup étourdie. Du sommeil à la mort l'âme nage engourdie. D'une froide sueur ses membres découlaient.

Il8 LA CHUTE d'uX AXGE.

Quelques filets de sang sur sa peau ruisselaient;

Et son chien, resté seul, flairant chaque blessure,

De sa langue d'ami les léchait à mesure.

Sur le corps de Cédar se penchant à demi,

Elle prêta l'oreille à son soufile endormi ;

Et sentant son cœur chaud sous sa main battre encore.

Et voj'ant la couleur sous ses baisers éclore,

L'espérance rendit la force à son amour.

Elle arracha du corps les flèches tour à tour,

De ces dards sans tranchant blessure peu profonde;

Elle baisa la tempe atteinte par la fronde;

Dans le creux de sa main allant chercher de l'eau,

Des souillures du sang elle étancha la peau;

Elle cueillit dans l'herbe, aux rayons de la lune,

Des simples feuille à feuille; elle en étendit une,

Toute trempée encor du baume frais des cieux,

Sur chaque meurtrissure où pleurèrent ses yeux ;

Elle les attacha de ses longs cheveux d'ambre,

Comme des bracelets d'amour sur chaque membre.

Pour que le sein gêné pût respirer plus d'air.

Desserrant ses liens, elle les fit couler;

Puis, à côté du corps, s'asseyant sur la mousse.

Soulevant dans ses bras la tête sans secousse.

Sur ses genoux tremblants soutenant ce doux poids.

Et rapprochant son front de ces lèvres sans voix,

Où ses cheveux épars, retombant en nuage.

Renfermaient lèvre à lèvre et visage à visage :

(c Cédar ! lui criait-t-elle, oh ! parle, éveille-toi !

Les méchants sont partis, rouvre les yeux, c'est moi !

Ton sang ne coule plus, ô l'époux de mes songes!

Mes cheveux sont coupés et t'ont servi d'épongés.

Mes genoux sont ton lit, ta tête est sur mon bras.

Mon soufile est sur tes yeux: ne t'éveille-t-il pas? »

Qiii n'eût pas réveillé la voix si près, si tendre?

Sans revivre à l'instant Cédar ne put l'entendre;

Un soupir lui rendit le regard et la voix :

« O Daïdha, dit-il, est-ce vous que je vois?

Est-C3 toi, cher regard, vent de cheveux de femme.

Qui rends l'air à mon sein et le jour à mon âme?

Est-ce toi dont la bouche... O ciel! fuis, enfant, fuis!

Sais-tu ce qu'ils ont dit? d'où je viens? où je suis?

Sais-tu qu'à leur courroux dénoncé par ta mère

Je mourais pour t'aimer; et tu meurs si... — Mon frère!

Dit-elle en lui fermant les lèvres d'un baiser,

Non, je ne fuirai pas, dût leur main m'écraser!

Puisque dans mon secret la malice des femmes

A découvert l'amour dans les plis de nos âmes.

Cet amour que nos yeux ne s'étaient dit jamais.

Qu'il parle et que je meure! Oui, c'est toi que j'aimais!

Oui, c'est toi, toi qu'avant d'avoir vu ton visage.

Dans mes rêves d'enfant, j'embrassais en image!

C'est toi que je voyais quand je fermais les yeux,

Comme on voit dans la mort l'esprit de ses aïeux!

Lorsque tu descendis, qui sait? du ci^l peut-être.

Sans t' avoir jamais vu, je crus te reconnaitre.

Je reçus de ta main le salut de mes jours.

Sans m'étonner du bras qui vint à mon secours :

A l'amour dont mon cœur ne sait pas la naissance,

Le ciel n'ajouta rien par la reconnaissance;

Mais la tendre pitié l'enfonça dans mon cœur,

Comme en foulant la graine on fait germer la fleur.

A leurs inimitiés opposant ma tendresse.

J'égalais à leurs maux ma pitié vengeresse.

Et plus ils t'écrasaient à terre devant moi,

Plus dans mon cœur saignant je me donnais à toi.

Quel lien l'un vers l'autre attire ce qui s'aime !

Vers l'arbre où tu dormais mes pieds allaient d'eux-méme ;

120 LA CHUTr D f X AXGE.

L'herbe ne sentait pas ces pieds légers marcher, Qui du sol, au retour, ne pouvaient s'arracher. Rentrée avec ton ombre au fond de nos demeures. Mon ennui dans le ciel comptait toutes les heures; J'aurais voulu rayer de la nuit et du jour Celles qui séparaient le départ du retour. Je remplissais de toi ce vide des journées. Comme ces plantes d'or, vers le soleil tournées, Qui regardent toujours où leur astre est monté, Mon âme regardait toujours de ton côté ; Les accents de ta voix restaient dans mon oreille, Comme ceux de l'enfant que sa mère réveille. Dans le silence en moi toujours je t'entendais : Tu me disais,,, que sais-je ?... et je te répondais; Et dans ces entretiens tu me parlais de choses Qui sur ma joue en feu faisaient monter les roses. Et puis je regardais, le cœur tout suspendu. Si les autres aussi n'avaient rien entendu, Si l'on n'avait pas vu rougir ma joue heureuse. Mais en venant vers toi, je me sentais peureuse, El je ne trouvais rien à te dire, et souvent, Pour qu'il te le rendit, je le disais au vent. Oh! n'en disait-il rien à ta tendre pensée. Quand, relevant sur moi ta paupière baissée. Comme écoutant quelqu'un qui te parlait tout b.is. Tu commençais des mots que tu n'achevais pas?,..

« Je n'étais qu'un enfant alors; mais à mesure Que la lune en changeant rendait ma raison mure, Tout ce bonheur partit et tout l'amour resta : Tu sais comme entre nous le regard s'attrista. Oh! mais tu ne sais pas, je te cachais, ô frère! Que de pleurs ma pitié donnait à ta misère. Combien de fois, assise à l'ombre des forêts.

T ROI SI Ami: visiox. îit

je me cachais de toi pour contempler tes traits,

Epiant le regard, l'attitude, le geste.

Les pas, le son de voix, et devinant le reste !

En adorant des yeux ta céleste beauté,

En voyant ce vil joug de ta captivité

Peser sans l'avilir sur ton cou qu'il relève,

Comme un piège rompu que l'aigle au ciel enlève ;

En voyant profaner sous d'indignes liens

Celui dont le regard faisait baisser les miens.

Celui qui, dépassant les épaules mortelles.

Semblait un Dieu dont l'homme aurait volé les ailes,

Je me disais, le front devant toi prosterné :

« C'est pour l'amour de moi qu'il languit enchaîné ;

« C'est pour moi que ce front dont mes yeux sont le culte

« Obéit sans murmure à l'enfant qui l'insulte;

« C'est pour moi qu'à jamais il se laisse fouler

« Par ceux que d'un seul geste il a fait reculer 1 «

Et mon cœur indigné se haïssait lui-même

Pour avoir de son rang dégradé ce qu'il aime ;

Et j'aurais tout donné cent fois pour secouer

Ces chaînes de ton corps, ou pour m'y dévouer.

Tes bras ennoblissaient à mes yeux ces entraves.

Et pour les partager j'enviais les esclaves ;

Et de ta servitude épuisant chaque affront,

Sur mes genoux meurtris je me frappais le front ;

Et mes yeux ruisselaient comme deux sources pleines.

Et mon sein étouffait et coupait mes haleines.

Et des soleils entiers je sanglotais tout bas

Pour que tes pieds vers moi ne se tournassent pas!

Et, de peur d'éveiller contre toi d'autres haines.

Je lavais au retour mes yeux dans les fontaines.

Derrière mes regards j'enfonçais mon chagrin.

Et le nuao;e au cœur laissait mon front serein.

« Mais à quoi m'a ser\-i ma prudence insensée?

Mes mains à ton nom seul ont trahi ma pensée.

J'ai méprisé leurs fils ; ils ont appris pourquoi :

Leur lâche inimitié va se venger sur toi.

Ils ont déjà frappé de flèches et de pierres

Ces membres tout baignés de l'eau de mes paupières.

N'ai-je pas entendu ce qu'ils ont dit et fait?

Ils reviendront demain achever leur forfait.

La crainte de Phayr retarde ton supplice ;

Mais ma mère au vieillard a demandé justice;

Son orgueil veut couvrir par la mort et l'oubli

La honte de son sang dans mon cœur avili.

Tu mourras sous leur pierre ou tu vivras d'outrages,

Si la fuite à l'instant ne trompe tant de rages.

Va, fuis sans regarder derrière, et sans retour

Fuis, emporte avec toi ma vie et mon amour!

Par la flèche des yeux mortellement blessée,

Je mourrai vite ici des coups de ma pensée :

Les gouttes de mes j'cux étoufferont mon cœur,

Comme l'ondée abat et défeuille la fleur;

Mais fidèle à ta trace, ô frère de mon âme,

Nul enfant du désert ne m'appellera femme ;

Et, s'il est sous la terre, au pays des aïeux.

Une terre où l'esclave a des sœurs et des dieux.

Echappant aux fureurs de leur haine jalouse,

J'irai t'y préparer la couche de l'épouse.

Et, rejoints pour toujours sous d'autres firmaments

Nous irons nous aimer dans le ciel des amants ! »

En lui parlant ainsi, les lèvres sur sa jcuc.

Entre les cils des yeux que le sanglot secoue

Les gouttes de ses pleurs filtraient comme un ruisseau;

Et Cédar, sur son front sentant tomber leur eau

Par sa lèvre altérée ardemment recueillie,

De ce cœur qui se fond buvait jusqu'à la lie.

Au son de cette voix dans son âme entendu

Il demeurait muet, enivré, suspendu.

N'osant d'un mouvement, d'un coup d'œil ou d'un geste,

Arrêter de l'amour l'écoulement céleste;

Comme un homme altéré, qui trouve en son chemin

L'enfant qui vient du puits une amphore à la main,

Colle sa lèvre ardente, et, sans reprendre haleine.

Épuise jusqu'au fond la coupe toute pleine.

Par leur baume divin chacun de ses accents

Changeait en volupté l'angoisse de ses sens:

Son sang ne coulant plus de la moindre blessure,

Rappelé vers le cœur, s'arrêtait à mesure;

Il ne sentait pas plus ses membres douloureux

Qu'au retour du printemps le lion amoureux

Que le rugissement de la lionne appelle,

Bondissant sur ses pas, le feu dans sa prunelle,

Laissant aux rocs aigus sa crinière et son sang.

Ne sent, dans ses transports, l'épine dans son flanc.

Cet amour qu'il buvait sur sa lèvre glacée

Avait en un seul sens concentré sa pensée.

Mais quand la voix tremblante et muette eut tout dit.

Il ne se leva pas de la terre : il bondit.

Comme une âme d'un flot de bonheur débordée

Dont un ressort soudain fait échapper l'idée,

Ne pouvant contenir ses intimes transports,

Croit chasser la pensée en secouant le corps,

Ses cheveux ondoyants comme sous la tempête.

Élevant ses deux mains au niveau de sa tête

Et les frappant ensemble au-dessus de son front.

Courant d'un arbre à l'autre, en embrassant le tronc,

Sans paraître écouter la voix qui le rappelle.

Il décrivit trois fois un grand cercle autour d'elle ;

Puis se précipitant à ses pieds à genoux :

« Toi m'aimer, Daïdha ! dit-il, moi ton époux !

Toi me parler d'amour la nuit, et moi t'entendre !

Moi boire encor ces pleurs que tu viens de répandre r

Moi reposer encor ma tête sur tes bras

Pendant qu'ainsi toujours tu me regarderas?

Moi sentir sur mon cou le frisson de ta bouche,

Comme l'eau qui frémit sous le vent qui la toucher

Moi m'enfoncer ainsi le front sous tes cheveux,

Ton souffle dans mon souffle et mes yeux dans tes yeux?

Et moi partir, et moi craindre les coups du lâche?

Oh ! béni soit cent fois le joug dont il m'attache !

Que m'importent leurs coups? Tiens, vois, je suis guéri :

Sous ta lèvre à l'instant tout mon sang a tari !

A ce prix, Daïdha, que mille fois je meure.

Car je vis mille fois dans une pareille heure!... »

Il arracha des mains et foula sous ses pieds

Les feuillages de simple à ses membres liés ;

Mais portant les cheveux à ses lèvres brûlantes .

« Cheveux de Daïdha, so^'ez mes seules plantes !

De mon terrestre Éden vous ombragez la fleur!

Vous prenez pour grandir votre suc dans son cœur!

Vous embaumez les airs du vent de ses haleines!

Je vous arroserai du pur sang de mes veines ! »

De ses baisers de flamme il les couvrit cent fois

Et comme des anneaux les noua sur ses doigts.

Des larmes dans les 3'eux, sur les dents un sourire, Daïdha sans parler contemplait ce délire. Dans ses bras recourbés il la prit triomphant, Comme dans son berceau la mère son enfant; Il l'enleva de terre en gémissant de joie. Et, comme pour montrer aux étoiles sa proie. L'élevant à son cœur sans en sentir le poids, Il la porta muette aux profondeurs des bois :

« Fuyons, lui disait -il à lèvres demi-closes, Pour que la lune au ciel n'entende pas ces choses. Son raj'on sur les eaux semble épier nos pas ; Fuyons, pour qu'à ta mère il ne les montre pas! » Et la vierge en tremblant lui rendait ses caresses. Nouait son cou robuste avec ses longues tresses, Et croyait, en sentant ses lèvres sur ses yeux, Que le vent emportait son esprit dans les cieux. « O Cédar ! disait-elle, oh ! que la mort est forte Quand on y court ainsi sur l'amour qui vous porte ! O Cédar! disait-elle, emporte où tu voudras L'esclave de ton cœur, dont la chaîne est ton bras; Sauve-toi de leurs fers dans ce seul cœur de femme; Sois l'esclave de tous et le roi de mon âme ! Oh ! que n'ai-je , ô Cédar, cent cœurs et cent beautés Pour te rendre cent fois plus de félicités! !>

Loin du jour importun, de la lune jalouse,

Penchait au bord du fleuve un tertre de pelouse,

Où des arbres géants dans l'onde enracinés

Répandaient sur son cours leurs rameaux inclinés;

La végétation, sous leur ombre féconde.

Que nourrissait la terre et désaltérait l'onde.

Fourmillait à leurs pieds de parfums, de couleurs;

Les pas disparaissaient sous le velours des fleurs.

Et Cédar, en marchant, fendant leur vert nuage.

En écartait les flots comme un homme qui nage.

Des lianes en fleurs qui s'enlaçaient aux troncs

Grimpaient de branche en branche et montaient jusqu'aux froiits,

Et retombant d'en haut en trame de verdure,

Comme un câble rompu tombe de la mâture,

A des câbles pareils allant s'entre-nouer,

Formaient un second sol comme pour se jouer.

A ces vastes tissus des lianes moins grandes

126 LA CHUTE d'uX AXGE.

S'accrochaient à leur tour pour porter leurs guirlandes. La vigne y répandait ses pampres ; les citrons

Y dégouttaient de fleurs; les jaunes liserons. Resserrant du filet les mailles diaprées, Pendaient et retrouvaient leurs grappes séparées. Le vent y secouait le duvet des roseaux;

Et les plumes de feu des plus rares oiseaux,

Qui tombaient de la branche où leur aile s'essuie.

Parsemaient ces roseaux de leur flottante pluie;

L'aile des papillons s'y brisait en volant;

De la lune voilée un rayon ruisselant,

Comme à travers la mousse un filet des cascades.

Venait d'un crépuscule argenter ces arcades.

Au-dessus du gazon, la trame du filet,

Comme un hamac de fleurs, au moindre vent tremblait;

Si l'oiseau s'y posait, elle s'ébranlait toute ;

Chaque humide calice y distillait sa goutte. j

Un nuage odorant d'étamines de fleurs, j

D'ailes de papillons, d'insectes, de couleurs, j

Comme d'un pré trop mûr qu'un pied de faucheur foule.

Dans l'air éblouissant s'en exhalait en foule;

Et l'haleine des fleurs à travers les rameaux

Y soufflait l'harmonie et la fraicheur des eaux.

Cédar, en s'enfonçant sous les rives du fleuve,

Parmi tous les secrets de cette terre neuve,

Avait seul découvert, et souvent admiré

Les mj^stères de paix de ce lieu retiré;

Sur ce hamac de fleurs souvent couché lui-même,

Fermant au jour ses yeux pleins de l'ombre qu'il aime.

Son âme avait rêvé que dans ce nid d'odeur

Sa colombe écoutait les paroles du cœur. Souvent, en le cherchant sous les troncs des platanes, L'enfant l'avait trouvé sous l'arche des lianes; Souvent, dans l'innocence où s'égaraient leurs jeux, Sur ce berceau flottant d'où pendaient ses cheveux, Voyant parmi ces lis Daïdha r-enversée, Au doux chant du sommeil sa main l'avait bercée, Pendant qu'elle feignait de dormir un moment, Et jetait en fuyant le rire à son amant.

Je ne sais quel instinct vague de sa pensée

Le poussait vers ce lieu dans sa fuite insensée.

Était-ce un sentiment aveugle de l'amour,

Qui pour un tel bonheur voulait un tel séjour?

Était-ce qu'exaltant son âme jusqu'au culte.

Il craignait que le sol ne lui fût une insulte.

Et qu'il trouvait la terre indigne de toucher

Celle que sur un ciel il eût voulu coucher?

Mais, semblable au terrent qui roule sur sa pente,

Il fut en un clin d'œil à la verte soupente.

Ses bras parmi les fleurs posèrent Daïdha;

De parfums sous ce poids le berceau déborda ;

Les calices fermés de baume découlèrent;

Les oiseaux endormis des branches s'envolèrent.

Et, s'embarrassant Taile aux lianes des toits,

Firent pleuvoir la feuille et les gouttes des bois.

Cédar la regarda, les bras croisés de joie,

En homme qui desserre et ressaisit sa proie;

Puis se rapprochant d'elle, il s'assit sur le bord,

Comme une mère heureuse auprès d'un fils qui dort ;

Et, le coude appuyé sur la couche embaumée

Que creusait sous son poids la tête bien-aimée.

Il oublia, des yeux en couvant son trésor.

Qu'à la terre des pleurs ses pieds touchaient eucor.

128 LA CHUTE d'un* axge.

Et que la lune au ciel marchait... Ce qu'ils se dirent, Les calices des fleurs, les mousses l'entendirent. Les esprits dont l'amour au ciel est le seul sens S'arrêtèrent d'envie à ces mortels accents; Et Cédar, aspirant le ciel dans son sourire, Crut que le ciel entier n'était que ce délire.

Quand les heures, pourtant, qu'oubliait leur amour, Firent à l'horizon blanchir les bords du jour, Que les nuages d'or au levant se groupèrent, Qiie sur le fond d'azur les pics se découpèrent, Et que l'oiseau jaloux dont l'amant hait la voix, L'alouette, en chantant s'éleva sur les bois, Leur cœur se resserra : l'incrédule paupière, Comme un coup sur les 3'eux, repoussa la lumière. Mais des bras l'un de l'autre il fallut s'arracher : Cédar de ses liens se laissa rattacher, Daïdha de baisers couvrit cent fois ses chaines; Puis se glissant furtive entre le tronc des chênes. Avant que le vieillard eût réveillé Selma, Sous ses cheveux épars dans l'antre s'enferma. Elle-même noua pour sa mère trompée La tresse qu'en partant ses dents avaient coupée, Et, pour son jeune époux suppliant tous ses dieux. Le revit dans son cœur en refermant les veux.

L'EPUis le jour maudit de la fatale épreuve

Les jours avaient coulé comme les flots du fleuve,

Insensibles et purs, et rapides pour tous

Au désert, excepté pour l'épouse et l'époux.

Cédant avec douleur à Selma qui le brave,

Et pour sauver du moins les jours de son esclave,

Le vieux chef, vainement regrettant son trésor,

Avait livré Cédar pour esclave à Ségor :

Ségor, le plus paissant des enfants de sa race.

Qui convoitait sa mort pour régner à sa place. •

Pour arracher son charme à l'œil de Daïdha,

Sous ses yeux vigilants le vieillard la garda ;

Il sépara Cédar de ses tribus captives,

De rOrontc aux flots bleus lui fit franchir les rives,

Et, chassant devant lui ses plus maigres troupeaux.

Le relégua tout seul sur de sombres coteaux,

Dévorés du soleil, et séparés du monde

Par des rocs escarpés et par le lit de l'onde ;

Et de peur que l'esclave en ces lieux oublié

Xc rompit les trois jougs dont il était lié,

Et, de son dur exil franchissant la limite,

Ne s'approchât des bords que son tyran habite,

Ségor et ses trois fils arrachèrent du sol

Un jeune tronc de palme ouvert en parasol.

Et, comme on lie un bloc au coursier qu'on entrave,

Attachèrent ce poids aux jambes de l'esclave;

De sorte qu'en traînant avec effort ses pas.

L'arbre suivait sa trace et ne le quittait pas,

Ou que, s'il était las de traîner son supplice,

Il lui fallait porter l'arbre au tronc lourd et lisse,

Et, pressant dans ses bras le palmier oppresseur.

De son poids écrasé, marcher â sa sueur.

Ainsi languissait-il de longs jours, seul au monde. Mais la nuit de l'amour avait été féconde : L'épouse d'un instant, que la honte et le deuil Renfermaient dans son antre ainsi qu'en son cercueil, Se couvrant de cheveux comme d'un triple voile, Ne laissait voir ses yeux qu'aux rayons de l'étoile. Ne montrant qu'à la nuit sa touchante pâleur, Comme un lis dont la lune épanouit la fleur, Daïdha, du proscrit mystérieuse femme.

D'un ange dans son souffle avait aspiré l'âme : Elle avait, de la mère éprouvant les langueurs. Dans son sein étonné senti battre deux cœurs, Et compris, à la fois affligée et ravie. Qu'en ses flancs élargis germait une autre vie. Au neuvième croissant de la lune d'été. Sans douleur sur la mousse elle avait enfanté; Ainsi que la fleur double, en ces temps de prodige, De deux fruits à la fois chargeait la même tige, Deux jumeaux souriants, gages d'un même amour. Au même cri de joie avaient reçu la jour. Et de la vie oflerte à leur lèvre jumelle

Sucé la double goutte à sa double mamelle. L'un était une fille, et l'autre était un fils. Quand les premiers baisers sur leurs lèvres cueillis Eurent rassasié son regard de leurs charmes, Que ses yeux à son lait eurent mêlé leurs larmes, Qu'elle les eut nommés de deux noms dans son cœur. L'un Sadir, l'autre Hella, disant joie et douleur; Pour dérober leur vie, à l'ombre du mystère, Au fleuve où l'on jetait les fruits de l'adultère, Elle passa le fleuve à la nage deux fois, Chaque fois de l'un d'eux son cou portant le poids. Comme deux lionceaux que sa mamelle abreuve Sont portés par leur mère à l'autre bord d'un fleuve; Puis les pressant, trempés et criants, dans ses bras. Les réchauff"ant du cœur et marchant à grands pas, Se guidant, pour trouver Cédar aux sommets sombres. Sur les mugissements des troupeaux dans les ombres. Aux pieds de son époux elle avait déposé Ce fruit tombé du cœur et de pleurs arrosé. a Tiens, avait-elle dit, cache-les ; l'heure presse : La mort les cueillerait jusque sous ma caresse ; Pour leurs lèvres déjà tout mon sang blanc coulait; Mais il faut que le roc s'arrose de mon lait. Et que de ton troupeau la plus douce gazelle, Écartant son petit, leur laisse sa mamelle. G Cédar! couve-les la nuit sur tes genoux, Abrite-les du cœur, car ils sont nés de nous ; Aime-toi dans leurs yeux, car ils sont ton image; Baise-moi sur leurs fronts, car ils ont mon visage; Dérobe-les à l'œil de leurs persécuteurs! Je fuis, le jour m'épie, et s'il me voit je meurs! Oh! qu'ils boivent encor de ma vie une goutte!... Et que ne peuvent-ils d'un trait l'épuiser toute! Cédar, Dieu de mon cœur, ils sont beaux comme toi !

132 LA CHUTE D UK AXGE.

Pour qu'ils m'aiment aussi, dis, parle-leur de moi!

Chaque vent de mes nuits qui souffle de la plaine

Vous portera cette eau dont ma paupière est pleine ! »

Et les posant à terre, et revenant dix fois,

Elle reprit enfin sa course dans les bois.

En couvrant de ses mains ses oreilles fermées.

De peur d'entendre un cri de ces voix trop aimées.

Et de ne pouvoir plus s'arracher à l'amour.

Avant que la vallée eût ruisselé de jour.

Elle rentra furtive au seuil de ses alarmes,

Et la terre trois jours but son lait et ses larmes.

Cédar, le cœur tremblant, et demeuré sans voix.

Regardait ses enfants sur la feuille des bois.

Et, cherchant dans leurs yeux l'image de leur mère.

Pleurait et souriait dans une ivresse amère.

Osant de ses mains d'homme à peine les toucher.

Comme un lion surpris que l'agneau vient lécher.

Leurs cris, leurs petits bras qui cherchaient la mamelL

Lui remuaient le coeur; il chercha la gazelle

Qui, dans la même nuit, sur l'herbe avait mis bas,

Éleva tour à tour les jumeaux sur son bras;

Au pis gonflé de lait il suspendit leur lèvre,

Comme un berger qui tient par la corne sa chèvre,

Pendant qu'entre ses pieds les chevreaux nouveau-nés

Pressent les mamelons vers leur bouche inclinés.

Quand ils eurent trompé cet instinct de la mère,

Ensemble il les coucha sur la molle fougère.

Et, berçant du genou leur doux et court sommeil.

Rappela chaque fois leur nourrice au réveil.

Déjà, de son petit par ses soins séparée,

La gazelle accourait à leur voix altérée.

Et, pendant qu'à flots blancs sa mamelle coulait.

De sa langue essuyait leurs mentons teints de lait. Ainsi, grâce à l'instinct de la douce nature, Les fruits tombés du nid trouvaient leur nourriture; Et l'esclave, nourrice et mère tour à tour, Leur refaisait un nid couvé par son amour.

Or, c'était la saison où, l'herbe étant fanée,

Les familles comptaient les troupeaux de l'année.

Ségor dit à ses fils : « Voici le jour! montons.

Pour voir si nos chameaux, nos brebis, nos moutons.

Ce rebut des troupeaux que l'esclave fait paître.

Se sont multipliés loin du bâton du maître;

Et pour demander compte à l'esclave frappé

De l'agneau mort de soif, ou du bouc échappé. »

Et les fils, irrités d'avance, le suivirent.

Aux sommets parvenus, avec surprise ils virent

Les maigres animaux à Cédar confiés

Brouter autour de lui, gras et multipliés.

Ségor s'assit à l'ombre, au bord de la fontaine^

Admirant ses chameaux qu'il comptait par centaine;

Il fit signe à Cédar, en lui montrant le puits,

De les faire descendre et boire devant lui.

Afin qu'il pût de près les voir et les connaître.

Cédar tremblant comprend le signe de son m^aître;

De sa lèvre renflée il approche à l'instant

Une corne qu'un bufile a brisée en luttant;

Il y souffle le vent de sa bruyante haleine,

Que l'écho fait vibrer sur les monts et la plaine :

Les troupeaux altérés comprennent cette voix.

Sortent de tous côtés des profondeurs des bois;

Au bord de la fontaine ils viennent à la file.

Ségor suit, en comptant, leur ligne qui défile ;

Pendant que l'agneau broute ou que l'onagre boit.

Il les nomme à ses fils et les montre du doigt ; Il flatte des regards les chevreaux qui bondissent, Il mesure en espoir les petits qui grandissent : Son regard satisfait pour Cédar s'adoucit. Mais déjà des troupeaux la foule s'éclaircit; L'éléphant, dont la trompe en jouant brise l'arbre, Vient le dernier, levant, comme un pilier de marbre, Ses pieds dont chaque trace au sol s'approfondit ; L'élan dont le sabot de roc en roc bondit; La biche vagabonde, ou l'errante gazelle Qui n'entend que d'en bas la corne qui l'appelle. Viennent, de loin en loin, du bassin écoulé. Sous l'ombre de Ségor, boire le fond troublé.

A la fin du troupeau, dont le compte s'achève. Du malheureux Cédar la terreur se soulève. De loin, sur la montagne, en entendant marcher, En regardant d'en haut ses tyrans s'approcher. Redoutant, mais trop tard, leur visite imprévue. Pour sauver les jumeaux dérobés à leur vue, A peine, près de lui, les avait-il cachés Sous de larges rameaux au boab arrachés, Tremblant qu'un pied cruel ne les écrase à terre. Ou qu'un cri de leur soif ne trahisse un mystère. Mais les enfants dormaient au verdoyant berceau, Sans même soulever du soufile leur arceau; Et Ségor se levait déjà pour redescendre. Quand derrière la branche un bruit se fait entendre : Des gazelles c'était le bondissant troupeau. Qui descendait des monts et venait humer l'eau. Leur groupe gracieux lèche l'onde qui coule : Une seule en flairant s'écarte de la foule; Inquiète et rétive, elle semble chercher Ses petits qu'elle rêve et qu'elle veut lécher.

Cédar, pâle et tremblant, vainement la rappelle ; Sourde aux cris du pasteur, la rapide gazelle. Fouillant l'herbe profonde avec son long museau , Découvre les enfants dans leur nid de roseau ; Le couple vagissant à demi se réveille; Les pasteurs confondus contemplent la merveille, Lt Cédar, fléchissant au trouble de son cœur, Tombe comme frappé d'un coup intérieur.

Cependant les bergers, longtemps penchés à terre. Lèvent leurs mains au ciel, parlent avec mystère. Doutant si ces enfants sont des êtres humains. Ils les tournent sur l'herbe avec leurs rudes mains; De l'horreur au respect leur œil longtemps hésite, Comme près d'un serpent dont le tronçon palpite. Mais Ségor, à l'œil dur, au cœur plus affermi, Dans ses bras, à la fîu, prend le couple endormi. Et levant à la fois le nid avec la branche, Dans la feuille couchés les porte sur sa hanche. Tous le suivent, laissant à terre au fond des bois L'esclave évanoui, sans regard et sans voix.

Pour semer dans Pha^-r l'étonnante nouvelle,

On dirait que le vent leur a prêté son aile.

A peine de l'Oronte ont-ils touché le bord.

Que toute la tribu de ses demeures sort;

On vole au-devant d'eux, on les suit, on les presse;

Sur ses pieds, pour les voir, l'enfant même se dresse;

D'un cercle palpitant les ondulations

Les lassent à la fois d'interrogations.

Les mères à l'envi, de leurs mains curieuses.

Lèvent furtivement l'acanthe et les yeuses.

Sur la grève du fleuve, aux bords vaseux de l'eau,

On dépose à leurs pieds le délicat fardeau •

136 LA CKL'iL d'l'X ange.

Jusque dans le flot bleu, dont l'écume le mouille,

Des mères, des enfants, la foule s'agenouille.

Pour ce couple innocent qui palpite à leurs pieds

Leurs surprises bientôt se changent en pitiés ;

Elles tendent les bras à ces mains qu'ils leur tendent,

Aux mamelles déjà des mères les suspendent.

Et, s'enviant des yeux les jumeaux à nourrir,

Les disputent au sein qu'ils sont prêts à tarir.

Mais Ségor, arrachant les enfants à ces mères.

Et les apostrophant d'invectives amères :

« Créatures de lait et de pleurs, leur dit-il,

Q.u'un enfant de deux nuits mènerait par un fil,

Lâches qui n'avez rien dans la tête, à toute heure.

Que de l'eau pour pleurer avec tout ce qui pleure,

Laissez vos maîtres seuls décider de leur sort.

Et, s'ils doivent mourir, n'allaitez pas la mort!

Savez-vous quelle mère ou quel monstre peut-être

Les a conçus dans l'ombre et leur a donne l'être?

Aveugles ! savez-vous si vous ne donnez pas

Le lait sacré de l'homme à vos propres trépas?

Si ces serpents cachés sous des formes humaines

N'empoisonneront pas votre sein de leurs haines?

Et si vous n'allez pas réchauffer d'un baiser

La tête du géant qui doit vous écraser? »

Puis, les chassant du geste, et s'adressant aux hommes

« Dieux, pariez-nous, dit-il, dans le doute où nous sommes 1

Des brutes du désert, ces enfants, vil rebut.

Sont-ils pour notre perte ou pour notre salut?

Où les ai-je trouvés? Sous les pieds de l'esclave,

D'un ennemi captif qui nous hait, qui nous bravo.

D'où les a-î-il reçus? des démons? ou des dieux?

Pourquoi les cachait-il sous l'herbe à tous les yeux?

Pourquoi nourrissait-il leur venimeuse engeance?

Est-ce pour notre perte, ou bien pour sa vengeance?

N'est-ce pas des géants quelque germe conçu,

Qui devait sous ses 3'eux grandir à notre insu,

Pour égorger un jour la tribu tout entière?

Non ! qu'ils meurent avant, écrasés sur la pierre,

Que le fleuve pour lait leur prodigue son eau !

Noyons nos ennemis jusque dans leur berceau !

— Oui, qu'ils meurent! cria d'un même instinct la foule;

Que tout mal loin de nous avec le fleuve coule !

Des femmes sur nos fronts retombe la pitié ! »

Et Ségor, à ces cris, poussant avec le pied

La feuille et les enfants dans le courant de l'onde,

Comme on balaye au fleuve un nid de bête immonde.

De la vague à l'instant l'acanthe se remplit,

Et le couple dormant s'enfonce dans son lit.

On n'entendit qu'un cri de mille voix émues

Éclater de la foule et voler jusqu'aux nues.

On voyait mille bras tendus suivre du doigt

Le berceau disparu dans le fatal endroit;

Quand, plus prompte que l'œil qui suit une pensée.

Du sommet d'un rocher une femme élancée,

Dans le courant profond plonge deux fois soudain,

Et revient chaque fois un enfant à la main.

« Daïdha ! ! ! » s'écria la foule... C'était elle,

Qui, sous l'horrible poids d'une angoisse mortelle,

Au vague bruit d'enfant, par son cœur entendu,

Était sortie au jour à ses pas défendu.

Et non loin de Ségor, par un arbre cachée,

A chaque mot de lui l'âme au corps arrachée.

L'avait vu repousser ses enfants dans le flot.

Et s'était dans le gouiTre élancée aussitôt.

Elle sortit soudain, par le peuple escortée. Sur la rive où de l'eau le cours l'avait portée ; Et couvrant de baisers, à genoux sur le bord,

158 LA CHUTE D'uK ANGE.

Ses enfants, du regard disputés à la mort,

Elle leur réchauffait le corps de son haleine.

Comme une mère chauffe un agneau sous sa laine;

Et les faisant sourire elle leur souriait,

Et de ses longs cheveux elle les essu3-ait.

Puis voyant tout à coup la foule rassemblée.

Et comme du néant au monde rappelée.

Elle jeta du coeur un si terrible cri

Que chaque cceur de mère en fut tout attendri ;

Et levant ses enfants au-dessus de sa tête,

Comme ou élève un signe au peuple qui s'arrête,

Ou comme on montre au ciel un sang qui fume encor,

En adjurant la foudre, au-devant de Ségor

Elle courut, semblable à la biche forcée

Qui revient au chasseur dont le coup l'a blessée ;

Et debout devant lui : « Peuple, dit-elle, et toi.

Lâche égorgeur d'agneaux, ces enfants sont à moi !

Frappez ce sein coupable, et laissez-leur la vie!

Est-ce sur l'innocent que le crime s'expie ?

Peuple, c'est votre sang qui coule dans le leur.

Remontez à sa source... ils l'ont pris dans mon cœur !

Vengez-vous ! j'ai trompé votre haine jalouse ;

Ils sont fils de Cédar !... et je suis... son épouse !... »

Par cent cris à la fois un cri multiplié

En exécration transforme la pitié.

Ségor frappé d'horreur recule avec la foule.

Comme quand à nos pieds un bloc s'écrase et roule.

Daïdha, qui les voit pas à pas s'écarter.

S'efforce de les joindre et de les arrêter;

Et pressant les jumeaux d'un bras sur sa mamelle,

Comme pour les rentrer et les cacher en elle.

Déchirant aux cailloux ses genoux et ses flancs.

Ses cheveux de poussière et d'onde ruisselants.

Collés contre son corps comme un voile qu'on trempe.

S'appuyant d'une main sur le sol, elle rampe ; De sa lèvre de marbre elle veut embrasser Chaque pied tour à tour prorapt à la repousser; Devant elle partout la foule se disperse. Sur son cou suppliant sa tête se renverse ; Elle fond en sanglots, elle joint ses deux mains. Adjure parleurs noms ses frères inhumains. De sa mère à ses soeurs sur ses genoux se traîne : « N'est-il donc parmi vous aucune qui les prenne? Femmes, vos seins remplis laisseront-ils mourir Ces bouches que l'hyène aurait voulu nourrir ? Oh ! prenez et frappez !... qu'à vos seins je les voie. Mères ! du lait pour eux,., et je meurs avec joie 1 » Mais les mères fuyaient et détournaient les yeux De ces fils de l'esclave à leur race odieux. Femmes, vierges, enfants, et Selma la première, Lui jetaient sur le front l'opprobre et la poussière. Tous les maux qu'en passant leurs bouches lui disaient Comme d'autant de coups de pierre l'écrasaient, Et du supplice affreux que leur fureur devance. Avec ses fruits, d'horreur la lapidaient d'avance. Enfin à quelques pas le cercle se forma, Et le conseil jugea la fille de Selma : A mourir pour sa honte elle fut condamnée Avec l'indigne époux qui l'avait profanée. Et les coupables fruits de leur infâme amour, Dont l'existence impie offenserait le jour. Seulement, pour Phayr, ce vieux roi de justice. Un reste de respect fit changer son supplice, Et, de peur que son sang ne tachât quelque main. Elle fut dévouée à la tour de la faim.

C'était une prison, une tombe vivante,

Que l'on formait de boue et de pierre mouvante,

Et que l'on élevait comme une haute tour.

Sans porte et sans fenêtre, et sans issue autour.

De sorte qu'enfermé dans cette arche profonde,

Ce haut mur séparait le coupable du monde,

Et que les dieux du ciel, qui seuls voyaient son sort,

Ne pouvaient accuser personne de sa mort.

On condamna Cédar à périr dans l'Oronte

De la mort la plus vile et surtout la plus prompte:

Et les tendres jumeaux, du fleuve présers'és.

Aux lions du désert restèrent réservés.

A peine a retenti la fatale sentence.

Qu'à la mort de Cédar le peuple entier s'élance. Sur le sol, sans haleine, on le trouve étendu. Comme frappé d'un coup de là-haut descendu. La foule, qui le voit sans couleur et sans vie. Croit que les dieux vengeurs ont foudroyé l'impie. Elle insulte du pied ce corps sans mouvement ; Puis, le traînant au bord de l'Oronte écumant, Près d'un gouffre où le fleuve, au fond d'une vallée, Gonflait en tourbillons son onde amoncelée, Sans même détacher le tronc d'arbre du corps, Dans l'abime de l'onde on le pousse du bord ; Mille imprécations suivent le corps qui tombe, Et le voile d'écume a recouvert sa tombe!

Comme un tigre qu'un meurtre altère encor de sang,

Par ce crime animé le peuple redescend :

On arrache ses fruits à Daïdha qui pleure ;

On décrit à l'entour sa funèbre demeure ;

Tout le peuple, au travail à grands cris s'cxcitant.

Trace l'aftreuse tour, qu'il bâtit à l'instant;

On fouille sur les bords le lit de la rivière,

A la maison du mort chacun roule sa pierre;

quatrikmï: visiox. 141

Chacun veut à l'euvi que le chef inhumain Dans l'expiation reconnaisse sa main.

Autour de DaïJha, dans son sépulcre assise,

Déjà les blocs montaient assise sur assise;

Son âme, à demi morte, entendait retentir

Les pierres du tombeau qui devait l'engloutir.

Ainsi que la victime au couteau s'abandonne,

Ses yeux, fixés au sol, n'imploraient plus personne ;

De la tête son cou ne portait plus le poids ;

Son visage glacé se cachait dans ses doigts.

Et l'ondulation des cheveux sur la mousse

De son cœur qui battait marquait chaque secousse.

Elle semblait avoir accepté son cercueil ;

Mais quand, baissant les mains, elle vit d'un coup d'œil

L'enceinte de rocher, qui montait à mesure.

De ses frères bientôt dépasser la ceinture,

Comme un homme endormi qu'une vipère mord.

Elle bondit de terre avec un cri de mort;

Elle tendit ses bras tout chargés de prières

Aux femmes de Phayr, assises près des pierres :

« Oh ! dit-elle, arrêtez, arrêtez un moment

Avant de refermer ce fatal monument!

O ma mère ! ô mes sœurs ! ô frères de ma race !

A mes derniers soupirs accordez une grâce :

Laissez une fenêtre étroite à cette tour,

Non pour que dans ma nuit il entre un peu de jour.

J'ai honte du soleil et je hais la lumière!

Mais pour que, si ma mort ne vient pas la première,

Je puisse voir encore et du sein allaiter

Mes fruits qui sur vos mains viendront me visiter.

Afin que de leur mort mon lait retarde l'heure

Et qu'ils vivent du moins jusqu'à ce que je meure !

Oh ! ne les sevrez pas du moins avant ma mort !

Oh ! pendant que leur coupe est pleine jusqu'au bord.

Laissez-moi jusqu'au fond la leur répandre toute !

Qu'ils ne tombent de soif qu'à la dernière goutte!...»

Elle se tut, ses mains palpitaient : à ce cri.

Des mères de Phayr le cœur fut attendri;

Le fruit qu'elles portaient s'émut dans leurs entrailles;

Elles firent laisser une fente aux murailles,

Promirent d'apporter les enfants; et la tour

Monta de pierre en pierre et rétrécit le jour.

La foule, en s'éloignant de la prison mortelle,

En malédictions se répandit sur elle.

Et Daïdha bientôt n'entendit d'autre bruit

Que le courant du fleuve et le vent de la nuit.

Semblable, en son instinct, à la biche sauvage, Qui, les jours et les nuits, fait le tour de sa cage, Flairant si les barreaux qui captivent ses pas Sous le poil de ses flancs ne s'élargiront pas, Elle tourna longtemps autour de l'édifice, Cherchant avec les niains aux murs un interstice, Se meurtrissant le sein aux angles du rocher. Et de ses doigts saignants cherchant à s'accrocher ; Mais les murs à ses mains ne donnaient point de prise; Ils ne laissaient filtrer dedans ni jour ni brise; Et, comme ensevelie au bas d'un puits profond, Chaque eff"ort pour monter la replongeait au fond. Lasse enfin de tenter un eff^ort qui succombe, La paix du désespoir descendit dans sa tombe ; Elle s'assit à terre, appuyée à sa tour : « Mourir, dit-elle, ainsi! pour une nuit d'amour! Oh! oui, mourir cent fois ! Cédar, œil de mon âme ! Mourir cent fois ainsi, puisque je meurs sa femme ! Que mille tours de faim montent, croulent sur moi. Avant que Daïdha rougisse d'être à toi;

Avant que ma douleur se repente, ô ma vie.

De ces deux fruits d'amour que leur haine m'envie !

Qu'ils exècrent ton nom, je l'adore au cercueil;

Mon supplice est ma foi, ma honte est mon orgueil !

Jusqu'au fond des enfers que ma tombe se creuse !

Cédar, mourir pour toi, c'est encore être heureuse.

O mort, que tardes-tu r Viens, viens nous réunir!

Comme des pas d'amant, je t'écoute venir. »

Et puis, toute attentive, elle écoutait en elle

Si la soif de sa Icvre était bientôt mortelle;

Ou bien si de la faim la dernière langueur

Ne se trahissait pas aux battements du cœur.

Mais, dans ces premiers temps d'une forte nature,

La sève de longs jours vivait sans nourriture;

Et la jeune victime, interrogeant en vain.

Ne ressentait cncor ni la soif ni la faim ;

Et, les sens soutenus de tendresse et d'alarmes.

Elle mangeait son cœur et dévorait ses larmes.

Les étoiles du ciel, qui passaient tour à tour Dans le morceau du ciel que laissait voir la tour, La virent de là-haut, en traversant l'espace. Dans la même attitude et dans la même place. Aux pierres de la tour les m.embres appuyés, Les mains jointes tombant sur ses genoux plies. Quand dans le blanc du ciel le jour revint éclore. L'alouette en montant lui gazouilla l'aurore; Une noire hirondelle au plum.age d'azur, Rasant la haute tour, parut au bord du mur; Aux blocs, en tournoyant, elle froissa son aile, Et sur un plat rebord se posa tout près d'elle. Elle leva les mains: « Compatissant oiseau, Qui descends pour me voir dans mon morne tombeau, Ne les as-tu pas vus, dis-moi, couchés par terre,

Comme des œufs brisés, mes deux petits sans mère ?

Riaient-ils? pleuraient-ils? me tendaient-ils les bras?

Ne vas-tu pas les voir quand tu remonteras?

N'as-tu pas vu, dis-moi, du bord où tu t'abreuve,

Le beau corps de Cédar roulé dans l'eau du fleuve?

Oh ! dis-lui que je vais le rejoindre bientôt !

L'amour ne va-t-il pas plus vite que le flot ?

Que tiens-tu dans ton bec, oiseau qui bois aux vagues?

Est-ce un brin de la mousse? est-ce un cheveu des algues?

Ou de son front flottant, dis-moi, n'as-tu pas pris

Un de ses cheveux d'or pour coucher tes petits?

Oh ! laisse-moi tomber ce fil que je t'envie.

Un cheveu de sa tête ! un rayon de sa vie !

Un dcbrfs de sa mort, oiseau, laisse-le moi !

Je n'ai que ce cheveu; les forêts sont à toi!... »

Mais, son geste et sa voix effrayant l'hirondelle,

L'oiseau vers le sommet remonta d'un coup d'aile.

Et de son désespoir le cri fit envoler

Le seul ctre de Dieu qui vint la consoler.

De ce dernier commerce elle perdit les charmes.

Et son œil épuisé s'assoupit dans les larmes.

En songe quelque temps son âme sommeilla.

Comme un coup dans le cœur un cri la réveilla :

C'était ce cri de soif, insensible à l'oreille,

Auquel dans son repos une mère s'éveille,

De ses pauvres petits le doux vagissement.

Qui venaient à sa mort demander l'aliment.

Deux filles de Ségor, les tenant par la hanche,

Les tendaient par la fente à sa mamelle blanche,

Tandis que Daidha, dont le cœur ruisselait.

En les lavant de pleurs, les abreuvait de lait :

« Buvez, mes blancs agneaux ! bois, ma blanche colombe!

Buvez l'eau de mon cœur qui coule de la tombe.

Pressez ainsi, pressez, des lèvres, de la niain, Cette source d'amour que va tarir la faim ! Q.ue ne peut d'un seul trait votre bouche assouvie Épuiser tout mon sang avec toute ma vie ! Et que ne tombez-vous des mamelles sevrés, Comme deux enfants morts, par la grappe enivrés!... Oh! que vous aurez soif lorsque je serai morte! Oh! ne souriez pas, ou bien qu'on vous remporte! Je puis vous voir mourir, oui, mais je ne puis voir La mort sourire ainsi dans vos yeux sans espoir!,..» En leur parlant ainsi, ses deux mains convulsives Pressaient contre son sein ces deux têtes naïves, Semait de longs baisers qu'entrecoupaient ses pleurs Leurs dents teintes de lait, leurs yeux, leur joue en fleurs Enlaçait à son cou leurs bras pour les suspendre. Mordait de leurs cheveux le duvet blond et tendre Se mirait dans leurs yeux comme dans un miroir. Fermait les siens d'horreur, les rouvrait pour les voir Tandis que les enfants que sa chaste mamelle Attirait tour à tour et repoussait loin d'elle, Prenant ces faux transports et ces pleurs pour des jeux, Riaient en se jouant entre ses longs cheveux. Quand du lait sous leurs dents la source fut tarie Ces filles, sans pitié pour sa voix qui les prie. Reportèrent ses fils dormants â la tribu, Comme l'on trouble l'eau quand les agneaux ont bu.

Daïdha, du regard poursuivant chaque femme Q.ui semblait emporter les deux parts de son âme, Suivit de l'œil ses fruits tant qu'elle put les voir. Trois fois dans la journée ils tétèrent; le soir, QjLiand les femmes du chef vinrent vers la fenêtre. Elles ne virent plus Daïdha reparaître.

Leur voix, pour l'avertir, l'appela dans la tour ;

146 LA CHUTE d'uX AXGE.

Une mourante voix en sortit à son tour;

Ses jambes, fléchissant sous l'angoisse mortelle,

Ne pouvaient plus du sol se déplier sous elle.

Aux cris de ses petits, elle fît un efibrt;

Mais l'élan de son cœur ne put lever la mort :

Elle retomba faible au pied noir des murailles.

« Oh ! par les fruits vivants ou morts de vos entrailles,

Dit-elle en élevant encore un peu la voix,

Par l'eau que vous buvez, par les pleurs que je bois.

Passez-moi les agneaux dans l'étroite ouverture,

Que je leur donne encore un jour leur nourriture.

Le lait de ma mamelle à leurs cris monte et sort,

Il coulera peut-être encore après ma mort ;

Ne leur enviez pr^s cette joie éphémère

De tarir jusqu'au fond les sources de leur mère ;

Au lieu des lionceaux, ce sera le vautour

Qui viendra dépecer leurs membres dans ma tour!...»

Et les femmes, pensant au jour où l'on enfante,

Glissèrent en pleurant les petits dans la fente,

Daïdha les reçut en élevant la main;

Et la nuit descendit noire sur le chemin.

^âfil^

IVl Aïs, tandis que les murs couvrent ces cris funèbres.

Des pas entrecoupés rôdaient dans les ténèbres.

Qui donc, posant ses pieds muets sur le rocher,

De la tour de la mort ose ainsi s'approcher?

Pourquoi s'arrête-t-il de distance en distance,

Comme pour épier, écouter le silence?

Pourquoi de toutes parts égare-t-il ses pas?

Quels noms, aux yeux des nuits, murmure-t-il tout bas?

Quel sourd rugissement avec son souffle gronde.

Tel que l'airain en feu qui fait bouillir une onde ?

Astres du firmament, en croirez-vous vos yeux ?

Cédar! c'était Cédar, reparu sous les cieux!

Cédar, libre du joug qui comprimait sa force.

Brandissant d'une main un chêne avec l'écorce,

Et de l'autre, en avant, tâtant l'obscurité,

Comme prêt à frapper vers le roc habité.

Vers cette meurtrière à grands pas il s'avance,

Muet, et se mordant les lèvres de vengeance;

On dirait qu'il revient par un doigt sûr conduit.

Mais comment sortait-il de sa mort, de sa nuit?

Lorsque son corps gisant, à tant d'injure en butte,

Était tombé du roc, entraînant dans sa chute.

Comme une pierre au cou, le grand troue de palmier, L'arbre para le corps en tombant le premier ; Les lianes, les joncs qui liaient l'homme à l'arbre. Se rompirent du poids sur les pointes du marbre. Et quand du fond des flots le palmier remonta, Par -le tronc soutenu l'homme avec lui flotta. A travers ses détours et ses gorges profondes, L'Oronte bondissant les roula dans ses ondes. En les perdant de l'œil sous un cap de son cours, Ce vil peuple les crut disparus pour toujours. Cependant réveillé par la fraîcheur des vagues. Recueillant lentement quelques souvenirs vagues. En vovant devant lui fuir le ciel et le bord, Cédar avait compris qu'il flottait dans sa mort. Embrassant le palmier d'une main convulsive. Son instinct machinal le poussait vers la rive ; Mais, plus fort que son bras inhabile à ramer. Le rapide courant le portait à la mer. Il entendait déjà sur la plage sonore Tonner le contre-coup des vagues de l'aurore; Déjà les bords du fleuve échappaient à son oeil. Quand le courant brisé sur l'invincible écueil, Que le reflux des mers dans son lit bas repousse. Sur le sable des flots le jeta sans secousse. Il resta quelque temps immobile, engourdi. Tel qu'un homme d'un coup de massue étourdi, Rappelant fil à fil chaque image effacée, Et comme un fer au sein retrouvant sa pensée. Il dénoua des dents le reste de lien Qui l'attachait encore au palmier, son soutien ; Tantôt marchant dans l'onde, et tantôt à la nage. Il regagna bientôt les forêts du rivage. Sous l'instinct de l'amour son pied n'hésite pas, Au rebours du courant il s'élance à grands pas.

Il lui semble de loin entendre dans son âme

Les cris de deux enfants et des sanglots de femme.

Du sort de Daïdha l'affreux pressentiment

Ne laisse pas son pied s'arrêter un moment ;

Comme un homme éperdu qu'un cri de mort appelle,

II court deux jours entiers les bras tendus vers elle;

Enfin, par la vengeance et par l'amour conduit.

C'était lui qui montait à t.ito.ns dans la nuit.

Il avait reconnu le camp dans les ténèbres,

Aux aboiements des chiens poussant des voix funèbres.

Il avait étouffé ses pas pour les tromper.

Et, sa masse à la main, écoutait pour frapper.

Sur le fond noir du ciel la tour muette et sombre, Avant qu'il l'aperçût, jetait sur lui son ombre ; Les enfants sur son sein, qu'elle vient d'assoupir, Daïdha touchait presque à son dernier soupir ; Du sommeil de la mort les délirants nuages A ses sens affaiblis coloraient des images : Voiles que la nature, avec ses douces mains. Met pour cacher la mort sur les j'eux des humains. Elle voyait couler des fleuves d'eaux limpides Dont les vagues montaient à ses lèvres avides; Des mille fleurs des champs qui croissent sous le ciel, Les ruches en rayons lui distillaient leur miel ; Cédar, pour ses petits jouant parmi les herbes. Lui cassait les rameaux chargés de fruits superbes. Elle tendait vers lui leurs bras avec sa main, Quand ses petits enfants crièrent de la faim. « Ah ! dit-elle en frappant sa mamelle tarie, Quoi ! la nature est sourde à leur bouche qui crie ! O ciel ! avant leur soif mon sein a pu tarir 1 Ah! mourir la dernière, ah! c'est cent fois mourir! Enfants, frappez ce sein qui vous tue et vous sèvre ;

A défaut de mon sein, collez-vous à ma lèvre !

Dans mon dernier soupir, image de l'époux.

Buvez toute mon âme, elle s'exhale en vous !

Que ta mort, ô Cédar, fut plus digne d'envie!

Tu n'as pas exhalé trois souffles dans ta vie !

Reçois-les, cher époux, ils s'exhalent pour toi :

Ouvre ton sein, c'est eux ! ferme tes bras, c'est moi ! ! ! »

Cédar, aux premiers sons de cette voix plaintive,

Collant contre la tour son oreille attentive,

Avait cru de la pierre entendre s'exhaler

Une voix des tombeaux qui venait l'appeler.

Il n'avait pas d'abord reconnu dans la plainte

La voix de son amour, par l'agonie éteinte;

Mais au nom de Cédar par elle prononcé,

Frappé d'un jour terrible, il s'était élancé.

Arrêté par le mur, qui le frappe au visage,

11 cherchait à tâtons dans la roche un passage.

Trois fois, les bras tendus, de la fatale tour,

Comme un tigre enfermé, ses bras firent le tour.

Quand sa main, vainement cherchant la porte absente,

Trouvant le vide étroit s'engouffra dans la fente.

Il plongea tout le bras dans le noir souterrain :

Le front de Daïdha glacé glaça sa main ;

Il palpa, froid et mort, au fond du cachot sombre.

Tout ce groupe d'angoisse expirant dans son ombre.

L'horrible vérité jaillit à son esprit;

Il toucha le supplice, et son instinct comprit.

Des blocs accumulés saisissant l'interstice.

Il gravit au sommet du terrible édifice;

Et, de peur d'écraser sous les blocs son amour.

Par sa cime élevée il démolit la tour. Son bras désespéré faisait voler la pierre Comme le vent d'hiver soulève la poussière; Les blocs, qui de nos jours feraient fléchir des bras. Allaient tomber à terre et la fendre à cent pas. Un tonnerre incessant faisait trembler la plage. Et la tour sous ses pieds décroissait par étage. Les cavernes de loin tremblaient du contre-coup. Du désert à l'instant tout le peuple est debout; Aux premières lueurs du ciel qui se déroule, A cet étrange bruit ils accourent en foule ; La fronde, la massue, ou la pierre à la main. Ils volent à grands cris à la tour de la Faim : Les uns pensent qu'un dieu, sous l'éclair et la foudre, D'elle-même à ses pieds la fait tomber en poudre ; D'autres, voyant un homme en débris la lancer. De leurs armes de boue osent le menacer. Auprès du monument les plus fiers se hasardent, Du pied des murs en haut en rampant ils regardent. Se refusent longtemps à croire, mais leurs yeux Reconnaissant Cédar au faible jour des cieux, Mille cris à l'instant jaillissent; mille frondes Font voler à l'instant le lit roulant des ondes ; Mille flèches de bois dans les flammes durci Sifilent ; autour de lui l'air en est obscurci ; Mille mains, s'accrochant aux jointures des pierres. S'efforcent d'arriver au sommet les premières Pour en précipiter l'esclave ravisseur Qui vient à leur vengeance arracher une sœur. Cédar, dont le regard replié dans son âme Ne voit que Daidha qui l'appelle et se pâme, Dans son œuvre absorbé, d'abord n'aperçoit pas Les ennemis cachés qui rampent sous ses pas. Zebdani, le premier gravissant les murailles,

Le saisit par le corps de ses bras en tenailles.

Tandis qu'Abid et Kor secondent son assaut;

Mais Cédar, revenant à lui comme en sursaut,

De leurs faibles mains d'homme arrachant sa main libre,

Sur ses orteils crispés conserve l'équilibre,

Les entoure du bras, les étouffe à ses flancs.

Enfonce dans leur chair ses ongles tout sanglants;

D'une main tour à tour à l'aplomb les enlève,

Les fait, en brandissant, tournoyer comme un glaive;

Puis, leur battant le crâne aux angles du rocher.

En écrase les mains qui veulent s'approcher;

Sanglants et mutilés, il les lance à la foule,

Qui sous leurs corps tombants s'écarte en large houle.

Pour fi-apper sans péril les coups volent de loin;

Mais de se préserver négligeant le vil soin.

Un bloc dans chaque main, Cédar, ferme à sa base,

Les fulmine d'en haut, les pile, les écrase :

A chaque coup qu'il lance un forfait est puni.

Il enfonce d'un bloc le cœur de Zebdani ;

Sous un débris mortel de ses propres murailles

Ségor roule à leurs pieds et répand ses entrailles;

Sur le corps de son père Abna précipité

Va tomber sous le bloc qu'il avait apporté;

Élim, Zadel, Sélin, les sept fils de sa race,

Ne peuvent fuir la mort qui gronde sur leur trace;

Chacun tombe à son tour sous ses carreaux brojé.

L'infatigable bras dont tout est foudroyé,

Des murs qu'ils ont bâtis pour un autre supplice,

Abat ces criminels sous leur propre injustice ;

Et les restes épars des enfants de Phayr,

Dispersés par la peur, cherchent la nuit pour fuir.

Cependant de la tour chaque pierre qu'il lance Sert son brûlant amour, en servant sa vengeance;

Chacun des blocs roulant de sa terrible main Du sommet à la base abrège le chemin.

Daïdha, que la voix de son époux ranime, Lève vers lui ses bras du fond de son abime. Il s'y jette vainqueur comme un dieu dans l'enfer ; Dans ses embrassements il craint de l'étouiTer ; Pour mieux la savourer, son cœur suspend sa joie : Sur ses bras assouplis il prend sa triple proie; Et, comme dans la feuille on emporte les fruits, Sur le sein de leur mère il soulève ses fils. D'un pied, dont ce doux poids redouble l'énergie, Il foule les débris de la brèche élargie ; II touche enfin la terre, il s'élance dehors ; De ses mille ennemis ses pieds pressent les corps, Et portant Daïdha par ce sol du carnage. Dans son sein en passant il cache son visage.

Sur la scène d'horreur sans jeter un regard, Sous la nuit des forets il s'enfonce au hasard. Il semble que son pied, que l'horreur précipite, Ne peut loin de ces bords l'emporter assez vite; Il voudrait enlever au ciel, heureux vainqueur. Ces trois fronts adorés qui battent sur son cœur! Chaque fois que son bras ou sa jambe chancelle. Il puise dans leurs yeux une force nouvelle; Vers de nouveaux sommets il reprend son essor, Nul lieu n'est assez sûr pour cacher son trésor. Depuis l'heure où la nuit se teint du crépuscule, Jusqu'à l'heure où le jour suit l'ombre qui recule, 11 courut sans reprendre haleine un seul moment. Sans parler, en serrant du bras ce cou charmant. Enfin quand il eut mis entre les bords du fleuve Et lui des pas, des pas, toute une terre neuve. Quand son regard perçant vit un autre horizon,

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