V. lO
Il, posa son fardeau d'amour sur le gazon. Regarda tout autour avec inquiétude, Comme s'il soupçonnait même la solitude ; Puis riant et pleurant, et criant tour à tour, En se frappant les mains il bondit à l'entour.
Daïdha, dont les pleurs arrosaient le sourire. En lui tendant les bras contemplait son délire : Il s'y jette cent fois, et les petits enfants Répondaient par leur rire à ses bonds triomphants. Quand il eut par ses cris évaporé son ame, Comme un vase trop plein s'évapore à la flamme. Il prit, sans les vider, sur la tige des lis. Ces calices de fleur par la sève remplis ; Du baume de la nuit, que leur urne recueille. Aux lèvres de la mère il fit couler leur feuille. Il secoua la branche où dans sa dure noix Le palmier du désert contient le lait du bois ; Contre le tronc de l'arbre il en brisa les houppes ; A genoux, dans sa main, tenant leurs demi-coupes, Aux lèvres des enfants, que trompait la couleur. Il fit tetcr la noix et savourer la fleur. Joignant ses fortes mains en flexibles corbeilles. Il apporta dedans des rayons d'or d'abeilles, Dont le miel embaumé, par la fleur épaissi, Semblait des lingots d'or dans le rocher durci. Le gland, dont trois hivers ont mûri la farine, Des plantes qui cachaient leur suc dans leur racine. Et des roseaux sucrés, dont un miel blanc coulait, Entassés en monceaux que sa main étalait, Et dépouillés par lui de leurs rudes écorces, D'un savoureux festin ranimèrent leurs forces. Les enfants, endormis dans l'herbe, avec leur main Pressaient encor ces fruits survivant à leur faim.
Déjà de Daïdha la jeunesse assouvie
Sentait remonter l'eau dans les sources de vie ;
Cédar, ivre de joie et de paix, regarda
Longtemps et tour à tour les enfants, Daïdha.
Devant ces fruits d'amour et cette jeune femme,
Je ne sais quel besoin s'élevait dans son âme
De répandre son cœur débordant de parfum ,
De reporter plus haut son bonheur à quelqu'un ;
Mais de ce grand besoin son âme possédée
Avait l'instinct de Dieu sans en avoir l'idée;
Sur toute la nature il promena ses yeux.
De la mousse aux troncs d'arbre et des troncs d'arbre aux cieux ;
Il leur montra la mère et les enfants du geste ;
Il écarta son corps, pour que du toit céleste
Un rayon du soleil, comme un regard d'amour,
Se réjouit aussi de les revoir au jour :
Il eût voulu des nuits déployer tous les voiles.
Pour la montrer aux yeux de toutes les étoiles ;
Dans l'extase de joie où son cœur s'abîmait.
Il lui semblait que tout aimait ce qu'il aimait.
Que tout, autour de lui, partageait son ivresse,
Et pour ce front charmant n'était qu'une caresse !
Ses sens ne ressentaient ni fatigue ni faim ;
Sur la mousse auprès d'elle il vint s'asseoir enfin.
Enivrant de plus près son âme de ses charmes.
Son regard dans ses yeux faisait monter des larmes,
Mais ces larmes du ciel, au goût délicieux,
Trop-plein d'un cœur m.ortel qui coule par les yeux.
Voile humide et brillant que l'excès de la joie
Comme un nuage au ciel sur le bonheur déploie.
Le front de Daïdha s'abandonnant à lui,
Renversé sur son bras, prit son cœur pour appui ;
Leurs mains sur leurs genoux par leurs doigts s'enlacèrent,
Et, parlant à la fois, ensemble ils repassèrent,
Pas à pas. mots à mois, depuis le premier jour, Tous les sentiers saignants de leur céleste amour, S'épuisant en aveux, en demandes frivoles. Se faisant mille fois redire leurs paroles, Des lèvres l'un de l'autre à l'envi les buvant, Dans les aveux de l'un l'autre se retrouvant: Voluptueux retour de deux âmes ravies.
Qui pour se réunir remontent leurs deux vies. Et du bonheur présent pour mieux sentir le goût, Recueillant leur mémoire et leurs larmes partout. Dans la coupe de joie où leur lèvre s'abreuve. Répandent comme un sel le fiel de leur épreuve ! Lentement dans leur cœur tout leur cœur se vida. Jusqu'à ce que leur sein de bonheur déborda. Leur parole plus rare et mêlée au silence S'interrompait déjà de distance en distance, Comme des gouttes d'eau qui tombent dans son sein La chute en s'épuisant assoupit le bassin ; Leur paupière, où pesait une si longue aurore, Se fermait, se rouvrait pour se revoir encore ; Leurs lèvres, où les mots ne faisaient plus qu'errer. Comme un songe déjà semblaient les murmurer; Leurs têtes, sous le poids du bonheur affaissées. S'appuyaient l'une l'autre ainsi que deux pensées; Et le sommeil, fermant la voix' des deux amants. Assoupit de leurs cœurs les derniers battements.
f'/'-t^ir^^^rP.çiy
CfHy:i^^H^>tS)-i^^^^i
/\rxsr ces deux enfants, l'un à l'autre leur monde, Suivaient jour après jour leur route vagabonde, Ayant devant leurs pas l'univers tout entier. Et sans but que l'amour s'y traçant leur sentier. Ils semblaient seulement dans leur marche pressée De leurs premiers tyrans vouloir fuir la pensée; Et, cherchant par instinct les plus tièdes climats, Aux mers d'où sort le jour ils dirigeaient leurs pas. Ils avaient entendu -qu'en ces champs de l'aurore Mille fruits inconnus se cachaient pour éclore , due les plus doux parfums qui soufflent sous les cieux Y donnaient à l'air même un goût délicieux. Que les rocs ruisselaient du nectar des abeilles. Et qu'un oiseau céleste y charmait les oreilles. « Nous nous arrêterons, se disaient-ils entre eux. Aux lieux où le bonheur sera plus savoureux, Aux bords où l'oiseau bleu va reposer ses ailes ; Nous apprivoiserons les petits des gazelles. Pour jouer sur la feuille avec nos doux jumeaux; Nous irons dérober les œufs sous les rameaux ; Nous aurons pour demeure une grotte de marbre. Fermée aux eaux du ciel, ou le tronc creux de l'arbre,
158 LA CHUTE d'un AXGE.
Dont les vastes rameaux sur son flanc repliés
Des cheveux de sa tête enveloppent ses pieds;
Nous serons bons à tous, et, pour que l'on nous aime,
Nous ferons alliance avec les lions même,
Avec l'oiseau du ciel et l'insecte des champs :
Mais avec l'homme, oh non ! les hommes sont méchants ! »
A ces tableaux riants qu'ils coloraient d'avance,
Leur pas léger, semblable au vol de l'espérance,
Quoique lassé du jour, les portait en avant ;
Cependant dans leur fuite ils s'arrêtaient souvent.
Tantôt les durs cailloux, ou d'épineuses plantes. Des pieds de Daïdha faisaient saigner les plantes; Au cou de son amant elle nouait ses bras. Et Cédar la portait sans ralentir le pas. Ses fils sur une épaule et sur l'autre la mère. Portant tout son bonheur, charge douce et légère. Pressé de ces trois cœurs dont il était l'appui, Il croyait emporter l'univers avec lui ! Et Daïdha, soufflant à son front des caresses, Essuyait sa sueur avec ses molles tresses ! Tantôt un roc pendant sur un ravin profond. Se dressant comme un mur avec un gouff"re au fond, Entr'ouvert à leurs pieds, s'opposait à leur marche : Si des arbres couchés n'y jetaient pas une arche, Cédar laissait la mère et ses fils sur le bord, Pour sonder le passage y descendait d'abord, Puis, s'assurant l'orteil sur d'étroits interstices, Levait de là les bras du fond des précipices. Des mains que Daïdha de plus haut lui tendait, Recevait dans ses mains l'enfant qu'il descendait, Le couchait dans les fleurs, remontait pour son frère. Prétait comme un degré son épaule à la mère ; Puis au fond du ravin tous les deux descendus,
Au mur de l'autre bord par les mains suspendus Et formant de leurs bras une mobile échelle, Il élevait en haut l'enfant qu'il prenait d'elle. Si des monts quelquefois le fleuve ou le torrent Opposait à leurs pas son rapide courant, Cédar, qui le premier le passait â la nage. Déroulait en nageant la liane sauvage D'un arbre de la rive, et comme un câble fort La nouait par le bout au tronc de l'autre bord : Sur les flots écumants la liane tendue Prêtait à Daïdha sa corde suspendue.
Retournant sur ses pas, un enfant dans la main, Cédar, de nœuds en nœuds, lui traçait le chemin. Elle suivait, portant sur sa tête élevée Sa blanche enfant tremblante et d'écume lavée; Et , comme sur le sable un vol de blancs oiseaux Qiii font sécher leur aile, ils s'essuyaient des eaux.
Un soir qu'ils reposaient au fond des solitudes. Leurs membres succombant à tant de lassitudes, Cédar, que son amour éveillait à tout bruit. Entendit comme un souffle et des pas dans la nuit. Soulevé sur le coude, immobile, il écoute : Ces pas de leur abri semblent chercher la route. Un souffle haletant, qui parait s'approcher, Fait frissonner d'horreur tous les poils de sa chair; Il croit qu'un lionceau, que le désert affame. Vient dévorer ses fils sur le sein de sa femme. 11 crie : un hurlement lugubre lui répond ; L'animal à ses pieds s'élance d'un seul bond : La feuille était épaisse et la nuit était sombre; Il voit contre ses flancs se lever comme une ombre. Il s'élance au-devant de ce lion dressé. Entre ses bras de fer le reçoit embrassé ;
l6o LA CHUTE d'un ANGE.
Sans que son cœur défaille, il sent sur sa poitrine L'ivoire de ses dents, le vent de sa narine; Dans sa gueule béante il plonge pour chercher Sa langue qui voulait tout son sang à lécher. L'animal étouffé tombe, et ne fait entendre Qu'un dernier hurlement mélancolique et tendre. Et Daïdha, couvrant ses enfants de son corps. Sentit son cœur troublé par cet accent de mort. Sur les bras de Cédar, en cherchant les morsures. Sa main ne trempa pas dans le sang des blessures; Le lion qu'à ses pieds Cédar avait couché, Au lieu de le broyer, semblait l'avoir léché. Le sommeil referma leur pesante paupière. Quand elle se rouvrit, à l'aube, à la lumière, Cherchant leur ennemi mort sous leur pied vainqueur, A sa vue, un seul cri s'échappa de leur cœur; Les amants consternés, mornes, se regardèrent, Et d'attendrissement leurs regards s'inondèrent. Ce lion, dont la langue avait soif de leur sang, Des troupeaux de Cédar c'était le chien gisant. De sa captivité compagnon volontaire.
Le seul ami longtemps qui l'aima sur la terre. Que Daïdha flattait, qui léchait ses jumeaux! Quand il eut vu son maître englouti dans les eaux, Pour retrouver son corps suivant longtemps la rive. Mais bientôt devancé par l'onde fugitive. Hurlant de désespoir, il avait descendu Le large cours des eaux par l'écho répondu Jusqu'au sable où la mer déferle sur la plage; Il avait traversé l'embouchure à la nage; Et, retrouvant enfin sur le limon foulé Un pied d'homme récent dans le sable moulé, il avait pris sa course, en quêtant place à place; tt perdant, retrouvant cent fois la même trace,
SIXIÈME VISION. l6l
Sans flairer en passant les pieds de la tribu. Aux eaux qu'il traversait sans avoir même bu, Il était accouru, prompt à le reconnaître, Mourir, pour son amour, de la main de son maître !
Que le pauvre Cédar eût donné de son sang Pour ranimer ce corps sous son souffle impuissant I duel flot amer coula de leur œil taciturne ! Q.ue Daïdha maudit la méprise nocturne!
du'ils baisèrent souvent, qu'ils passèrent de fois Sur ses longs poils souillés leurs lèvres et leurs doigts ! Notre cœur souffre tant de perdre qui nous aime! Mais le punir d'aimer! mais le tuer soi-même! Pour le cœur des mortels l'amour est un tel bien, Qu'il ne peut sans saigner perdre celui d'un chien ! Ils creusèrent sa tombe au pied d'un sycomore; Leurs yeux en s'en allant s'y retournaient encore. D'un nom cher et funèbre ils nommèrent ce lieu, Et le jour fut pour eux morne comme un adieu.
Déjà douze soleils avaient doré les nues Depuis qu'ils avançaient aux plages inconnues; Ils étaient descendus sur les bords de la mer; Ils avaient de ses flots goûté le sel am.er, Ht, perdant leurs regards sur ce grand désert d'onde, Pris ce fleuve sans bord pour la rive du monde. Ils suivaient ce rivage aux gracieux contours. Où Tyr mille ans après se couronna de tours. Les vagues se jouaient sur son cap solitaire. Comme avant la moisson de blancs agneaux sur l'aire ; Ces deux amants foulaient sous la plante des pieds Ces germes de cités plus tard multipliés. Sans se douter qu'un jour des peuples innombrables Devaient au doigt de Dieu se lever de ces sables !
Leurs regards fascinés suivaient cette eau sans fin,
Ils aimaient à marcher sur l'or du sable fin
Que de longs flots ridés des brises de l'aurore
Pour leurs pieds fatigués amollissaient encore.
Ces palpitations de la mer dans son lit,
Ce mouvement sans fin d'un élément qui vit.
Des bords peints dans les eaux ces flottantes images,
Ces grands gémissements accentuant ces plages,
Ces mystères du fond que l'œil peut traverser.
Avec leurs sens ravis tout semblait converser ;
Et, le cœur plein d'accords que leur oreille écoute.
Ils marchaient sur ses bords en oubliant la route.
Les bonds désordonnés de l'abime mouvant,
Les grands chocs de la mer sous les fougues du vent.
Entre le velours d'herbe et les vagues limpides
N'étendaient pas encor ces lisières arides;
Mais la vague endormie et le feuillage épais
Se touchaient sur la grève et se baisaient eu paix.
L'arbre trempait ses pieds dans l'écume des plages.
Et les flots attiédis s'obscurcissaient d'ombrages.
Le couple voyageur savourait à la fois
Les doubles voluptés des ondes et des bois.
Déjà, comme une tour que son sommet écrase, Le Carmel devant eux s'afFaissant sur sa base Dans le sein de la mer dont il brunit l'azur Son cap retentissant s'avançait comme un mur ; De grands blocs détachés de sa rapide arête , Bondissant sur sa croupe, avaient roulé du faîte. Et, jusqu'au sein des flots par leur chute lancés. Formaient autour du cap d'autres caps avancés. La lame, en mugissant, y brisant en fumées Ses écumes sans fin par les brises semées. Comme un vase qui bout, de ses bouillonnements
Couvrait et découvrait ces rochers écumants. Un aigle y tournoyait dans l'éternel orage, Et son aile en passant ombrageait leur visage, La montagne semblait impossible à franchir : A travers ces écueils, qu'ils regardaient blanchir. Il fallait ou passer, ou tourner la montagne; Mais elle s'étendait si loin dans la campagne, Que sa ligne d'azur, interceptant les cieux. Leur opposait partout le même obstacle aux yeux. Les jeunes fugitifs, pour tenter ce passage Sans exposer les fruits de leur vie à l'orage. Voulurent dans ses flots d'abord seuls s'avancer. Dans le cœur d'un palmier qui semblait les bercer. Ils couchèrent bien haut la sœur avec le frère. De peur que le chacal ne les flairât sur terre. En inclinant vers eux le jeune arbre pliant. Ils baisèrent deux fois le couple souriant; Puis, laissant échapper de leurs mains le tronc souple, Sa cime dans les airs abrita le beau couple.
Cédar et Daïdha s'avancèrent alors Sur l'humide corniche entre l'onde et ses bords; Tantôt posant à sec leurs pieds nus dans la grève, Tantôt dans les torrents que la vague soulève, D'un tourbillon d'écume ensemble enveloppés. Repoussant de la mer les bonds entrecoupés. Cédar, se suspendant aux rocs de la montagne, Pressait de l'autre main les flancs de sa compagne. De peur que du rocher le flot redescendant N'emportât son amour dans l'abîme grondant. La vague par moments, comme une blanche toile Se déroulant sur eux, les couvrait de son voile. Puis déchirant aux rocs le vert tissu des eaux, Sur leur corps ruisselant retombait en lambeaux.
Pour avancer d'un pas sur la grève inégale, Leurs yeux d'un flot à l'autre épiaient l'intervalle : Leur mort ou leur salut dépendait d'un clin d'œil ; Enfin de gouffre en gouffre et d'écueil en écueil, Tantôt les pieds au fond et tantôt à la nage. Ils doublèrent le cap, et virent l'autre plage Qui déroulait au loin sur le flot attiédi Sa verdure bronzée aux rayons du midi.
A je ne sais quel dieu dans leur cœur rendant grâce. Les deux amants ravis revinrent sur leur trace; Et Cédar, arrivant à peine le premier, Pour prendre les enfants incline le palmier. Déjà, se grandissant vers eux d'une coudée, Daïdlia de baisers les couvrait en idée. Et, sur l'orteil dressée et les deux bras tendus. Attendait qu'à son sein Cédar les eût rendus. Quand, au niveau de l'œil abaissant le tronc d'arbre. Tout leur sang devint glace et leur front devint marbre : Dans le cœur du palmier les enfants n'étaient plus !. .. Ils remplissaient les airs de leurs cris éperdus; Dans la confusion de leurs mille pensées, Portant partout leurs pas et leurs mains insensées. Ils allaient d'arbre en arbre; à la cime des troncs. Comme deux oiseleurs, ils plongeaient leurs deux fronts. Espérant que leurs yeux se trompaient de feuillage fy que de leur palmier un autre était l'image, Qjjand un cri de détresse entendu dans les cieux Vers la crête du roc leur fit lever les yeux. L'aigle qu'ils avaient vu tournoyer sur l'abime Fendait maintenant l'air d'un trait calme et sublime; Ses larges ailerons tendus d'un vol dormant Leur cachaient de son ombre un peu du firmament, Et, comme le ballon emporte la nacelle,
Tenant eu équilibre un fardeau sous son aile, Il nageait en pressant des ongles triomphants Dans son aire emporté le dernier des enfants.
De peur qu'un cri d'effroi ne fit ouvrir sa serre
Et ne précipitât l'enfant broyé sur terre,
Daïdha, retenant son cri sourd dans son cœur,
A Cédar, de son doigt, montrait l'oiseau vainqueur.
Ils le virent nager vers l'immense ouverture
D'un antre qui du cap couronnait la ceinture,
Et, sans même plier ses ailes pour entrer,
Avec son cher fardeau dans l'ombre s'engouffrer.
Vers l'antre au même instant un cri porta leur âme.
Comme en un incendie on voit la jeune femme
due le bras d'un époux arrache du trépas
Rassembler en tremblant ses petits sur ses pas.
Et les comptant au front du doigt qui les dénombre,
Et touchant leurs cheveux, si l'un d'eux manque au nombre,
Avant d'ouvrir la bouche ou même de penser.
Dans sa demeure eu feu rapide s'élancer,
Saisir le fer brûlant où le plomb fondu coule,
Gravir l'échelle en feu qui sous ses pieds s'écroule.
Et jusqu'au toit fumant, d'où l'homme même a fui,
Rapporter son enfant ou périr avec lui :
Telle, avant que son cœur réfléchisse et balance,
Sur les pas de Cédar la jeune enfant s'élance.
Le cap oppose en vain sa pente à leur élan,
Leurs pieds sûrs défieraient le chamois et l'élan ;
On dirait que leur cœur vers le ciel les soulève;
De corniche en corniche ils passent comme un rêve;
Leur bouche ne prend pas le temps de respirer,
A peine sentent-ils leurs mains se déchirer:
Leur œil qui du rocher n'aspire qu'à la cime,
Ke voit pas sous leurs pas s'approfondir l'abime;
l66 LA CHUTE d'un AXGE.
Aux plantes par les mains suspendus quelquefois, Et cherchant un appui du pied sur les parois. Aux coups du vent des mers qui sur le cap se brise. Ils flottent balancés comme l'herbe à la brise.
Mais au-dessus des rocs qu'ils franchissent enfin La pente s'adoucit; un sol à gazon fin Entre un rempart et l'autre à leurs pieds se déroule; En ruisseaux serpentants un filet d'onde v coule; Au-dessus du glacis d'où tombent ces ruisseaux, Une large caverne élève ses arceaux.
Us courent haletants, ils entrent sous la roche; Un aigle colossal s'envole à leur approche. Et du vent de son aile à demi renversés, Les précipite à terre éblouis, terrassés. Mais le cœur maternel, tremblant pour ce qu'il aime, Combattrait dans la nue avec la foudre même. Rentrés dans la caverne, ils regardent au fond : Un grand cri leur échappe, un autre leur répond; Daïdha, fléchissant sous sa joie imprévue. Revoit ses deux enfants, et recule à leur vue! Devant ces fils cherchés à travers le trépas. Quelle puissante main arrêtait donc leurs pas ? Qui donc clouait leur âme et leurs pieds à l'entrée ? Pourquoi leur voix en eux était-elle rentrée? Qui les faisait ainsi balancer? Un regard... Au fond de la caverne, un homme, un beau vieillard. Tenait dans ses genoux, comme une tendre mère. Les deux jumeaux portés par l'aigle dans son aire, A leurs lèvres de rose il faisait ruisseler L'ambre des pommes d'or qu'il venait de peler; Les deux enfants suçaient la goutte qui s'épanche. En écartant des mains sa chevelure blanche ; Et déjà la saveur, la voix douce et les ris,
De l'effroi sur leur bouche avaient calmé les cris. Ce vieillard n'avait pas l'aspect rude et sauvage Des hommes dont Cédar avait vu le visage, Ce front bas comprimé par un brutal instinct. Cet œil dardant la flamme ou par la ruse éteint, Cette bouche acérée ou cette lèvre épaisse Pour que l'injure y vibre ou la luxure y paisse ; Ses membres n'avaient pas ces muscles pleins et forts, Sève ardente des sens dont végète le corps ; Les ongles de ses mains, en brute carnassière. N'étaient pas aiguisés pour fouiller la poussière ; Et du regard d'autrui son mépris effronté N'offensait pas les yeux avec sa nudité. L'arche de son front large, en ovale élancée. Semblait se soulever pour porter la pensée. L'âge avait élargi l'orbite de ses veux, La lumière en coulait comme une aube des cieux; De son regard pensif l'égale et pure flamme Dans un charbon brûlant ne dardait pas son dme; Mais la réflexion le tempérait un peu, Comme une main qu'on met entre l'œil et le feu. Ses lèvres, qu'entr'ouvrait le vent de son haleine, Sur l'ivoire des dents se recourbaient à peine; D'un pli tendre et rêveur la molle inflexion Adoucissait à l'œil sa mâle expression : On sentait que l'orgueil ou l'injure arouche N'avaient jamais froissé les plis de cette bouche. Mais que cet air serein, par son soufile exhalé, Avait entr'ouvert l'âme avant qu'il eût parlé. Sa peau se nuançait des teintes des lis pâles, L'intelligence auguste animait ses traits mâles. Comme en forgeant l'outil la meule et les marteaux Pour une œuvre plus haute aiguisent les métaux, On lisait sur ses traits sillonnés de pensées
l68 LA CHUTE d'uX AXGE.
Les traces qu'en passant elles avaient laissées: Dans leurs inflexions le temps avait écrit L'effort mystérieux du travail de l'esprit ; L'âme en mille reflets y répandait son ombre. Les amants, dont les jours étaient en petit nombre, Qui n'avaient qu'une idée et qu'une passion. Contemplaient, étonnés, leur sainte expression ; Et sur ce front pensif cette multiple empreinte Les frappait de respect, de surprise et de crainte. En voyant du vieillard le teint se nuancer, Sa bouche réfléchir et son sourcil penser. Sous l'éclair de ses yeux qu'un autre éclair efface, Ils croyaient voir passer mille esprits sur sa face; Et craignant l'invisible, et n'osant approcher. Ils demeuraient assis sur le banc de rocher.
Dans le pan d'un manteau d'une riche teinture. Dont les lambeaux de pourpre entouraient sa ceinture, Il couvrait les jumeaux jouant sur ses genoux; Il jetait sur le couple un regard triste et doux; Et les voyant frappés de crainte et de silence. L'un à l'autre adossés se tenir à distance : « Pauvres enfants! dit-il, venez, voyez, touchez! Charmante fille d'Eve, et vous, homme, approchez ! Sont-ce là vos doux fruits? que l'aigle les remporte ! » La première, à ces mots, s'élançaut de la porte, Daidha vers ses fils, les bras ouverts, courut. En appelant Cédar pour qu'il la secourût. Mais le vieillard, tendant leur bouche à ses mamelles. Les remit dans son sein, comme deux tourterelles. La mère sur ses mains laissa ses yeux pleurer. Et Cédar à genoux tomba pour adorer !
Ils n'osaient élever la voix en sa présence.
« C'est un dieu, disaient-ils dans leur cœur, en silence;
Oui, c'est un dieu meilleur et plus fort que nos dieux;
Habitant du rocher, son corps est aussi vieux;
11 gouverne de là les monts, les flots, la plaine;
L'aigle est son messager, le vent est son haleine.
Que fera-t-il de nous ? que nous veut son esprit ? »
Sans entendre ces mots, le vieillard les comprit :
«Relevez-vous, dit-il, jeune homme, jeune femme;
Mon œil lit dans vos yeux ce que pense votre âme.
Regardez! je ne suis qu'un dieu d'os et de chair;
Un homme comme vous, que vous pouvez toucher,
Un vermisseau vivant dans cette solitude.
Et qui marche à. la mort par la décrépitude.
Q.ue du seul Dieu vivant le terrible courroux
M'écrase sous sa main si j'abusais de vous.
Si, profitant du doute où mon aspect vous plonge.
Je laissais vos esprits adorer un mensonge!...
Mais vous, pauvres enfants! si tremblants et si nus,
Fils errants du désert, race aux traits inconnus,
De quelque nom caché qu'une tribu vous nomme,
Qu'étes-vousr parlez-vous la parole de l'homme?
Jamais encor mes yeux n'ont vu, charmants époux.
Des cœurs aussi naïfs sous des traits aussi doux !
Jéhovah cache donc ailleurs dans la nature
De la source d'Éden quelque goutte encor pure !
Parlez, d'où venez- vous? où vous menaient vos pas?
Étes-vous des mortels, ou des anges d'en bas?
Une apparition d'innocence bannie?
Un sourire du monde avant son agonie?
Dites, ne craignez rien, l'homme du ciel est bon :
Dieu soit dans votre bouche, et dans mes yeux son nom 1 »
Rassurés par la voix, si pleine de tendresse due chacun de ses sons semblait une caresse,
Les deux adolescents, s'approchant du vieillard, 1
Sur lui de temps en temps hasardant un regard,
S'encourageant l'un l'autre à son divin sourire,
Répondant tour à tour, finirent par tout dire.
Le vieillard, attentif, avec ravissement
Comprit tout, excepté le sort du jeune amant :
Il pensa que c'était quelque fruit du mystère,
Allaité dans les bois par un lait adultère.
A leur touchant récit sympathisant des yeux,
La pitié remuait son cœur silencieux;
Et des larmes parfois, coulant de sa paupière,
Ruisselaient de sa joue et roulaient sur la pierre.
Daïdha, les voyant briller sur le gazon.
Se disait en son cœur : « Puisqu'il pleure, il est bon;
Il ne remettra pas à Cédar ses entraves,
Ou nous prendra du moins tous deux pour ses esclaves ; »
Et, pressant sur son cœur ses fils furtivement.
Les baisait en idée à chaque battement.
Cependant le vieillard, comme quelqu'un qui pense.
Le front entre ses doigts , demeurait en silence ;
Puis il dit aux amants : « Couple innocent d'amour.
Consacrez par vos pas mon sauvage séjour.
Celui qui fait germer l'herbe où l'agneau doit paître
Vous amène sans doute ici pour le connaître ;
Vous remplirez de joie et d'amour ce beau lieu.
Dieu seul manque à vos cœurs, je vous apprendrai Dieu ! »
Et, prenant par la main la belle créature
dui s'essuyait ses pieds avec sa chevelure.
Comme Dieu conduisait son couple dans Éden,
Il les mena tous deux dans un riant jardin.
C'était un sol en pente aux flancs de la montagne.
D'où les yeux dominaient la mer et la campagne^
Et que le roc coupé comme un ardu rempart
De son mur de granit cernait de toute part.
Une source tombant d'une grotte profonde
Sur les fleurs en rosée y distillait son onde,
Puis humectant du sol les velours diaprés,
Allait un peu plus bas désaltérer les prés.
On l'entendait chanter, en épanchant sa gerbe.
Comme un vol gazouillant d'alouettes dans l'herbe :
Tous les beaux animaux de notre race amis
Y buvaient, ou, couchés, s'y groupaient endormis.
Mille oiseaux, variés de voix et de plumages,
A l'envi de ces flots chantaient sous les feuillages.
Et des fruits inconnus de forme et de grosseur
Embaumaient l'air autour de diverse saveur.
Pour la première fois les fils de la nature,
Cédar et Daïdha, contemplaient la culture,
Et voj'aient des forêts les trésors infinis
Sous la main dans un champ par l'homme réunis,
Comme dans le festin qu'on prépare au convive
La table réunit les dons de chaque rive;
Ces fruits, qu'on ne cueillait qu'en errant dans les bois,
A leur main sans effort s'offraient tous à la fois.
Les branches fléchissaient sous leurs cônes énormes;
La greffe avait doublé leurs saveurs et leurs formes ;
Et, d'admiration surpris à chaque pas,
Cédar les revoyant ne les connaissait pas.
Nul arbre parasite à leurs rameaux fertiles
N'enlaçait au hasard ses branchages stériles ;
De distance en distance ils croissaient isolés,
Sur un champ où la brise ondoyait dans les blés;
Les épis presque mûrs bruissaient sur leur paille,
Comme des feuilles d'or qu'un lamineur travaille.
Le vieillard, sous ses doigts broyant l'or du froment,
En fit sortir le suc comme un lait écumant :
« C'est ce lait, leur dit-il, dont la glèbe féconde
Nourrit dans les cités les grands peuples du monde »
Et, sous la pierre ronde en écrasant le grain,
Sa voix leur expliqua la merveille du pain.
Au lieu des buis rampants, des stériles fougères,
Le sol germait partout les plantes potagères :
L'igname, le melon dans sa coque moulé
Comme un énorme fruit qui de l'arbre a roulé,
La laitue en volute arrondissant sa feuille,
Lts racines qu'on fouille ou celles que l'on cueille;
Et l'on voyait auprès, sur un sillon couchés.
Les longs boyaux de fer qui les avaient bêchés.
Le vieillard, de la main leur montrant ces merveilles,
Leur cueillait tour à tour la pêche aux chairs vermeilles,
La figue aux pleurs de miel, la poire aux sucs fondants ;
Et la sève en nectar ruisselait sous leurs dents.
Les oiseaux à leurs pieds se disputaient l'écorce.
Quand le frugal festin eut ranimé leur force :
« Beau couple, leur dit-il, habitez ce séjour :
Une fleur y manquait, c'était le chaste amour;
Comme un parfum du cœur que Dieu l'y fasse éclore !
Dormez sous le figuier ou sous le sycomore.
Mangez les fruits de Dieu, goûtez son doux sommeil !
Quand l'alouette aura chanté votre réveil,
Je reviendrai vous voir, enfants, et vous instruire
Du saint nom de celui que l'aurore fait luire;
Vous saurez quel destin m'a conduit en ce lieu.
Aimez son serviteur, mais n'adorez que Dieu ! »
A ces mots, le vieillard les bénit d'un saint geste. Du jour qui s'éteignait ils passèrent le reste A se parler tout bas de ce visible esprit ; Et dans cet entretien le sommeil les surprit.