‹ La chute d'un ange: épisodeChapitre 11 sur 12 · FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF · texte numérisé non relu

FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF

« Hommes! ne dites pas, en adorant ces pages :

Un Dieu les écrivit par la main de ses sages.

Dieu ne se taille pas la plume de roseau, .

Ni le burin de fer, ni l'aile de l'oiseau;

Il n'écrit pas son nom, comme un enfant qui joue,

Sur la feuille de Therbe ou le morceau de boue.

Quel marbre ou quel granit, quel bronze ou quel airain,

Si son doigt les touchait, ne fondraient sous sa main?

Il ne renferme pas l'éternelle pensée

Dans une lettre morte aussitôt que tracée ;

Les langues que bourdonne un insecte ici-bas.

S'il était dans des sons, ne le contiendraient pas !

Pour proférer de Dieu l'inefifable parole,

Qu'est-ce qu'un sou£Qe humain qui frappe un vent qui vole ?

aoo LA CHUTE D'UN ANGE

<c La langue qu'il écrit chante éternellement;

Ses lettres sont ces feux, monde du firmament,

Et par delà ces cieux des lettres plus profondes,

Mondes étincelants voilés par d'autres mondes.

Le seul livre divin dans lequel il écrit

Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit î

C'est ta raison, miroir de la raison suprême.

Où se peint dans ta nuit quelque ombre de lui-même.

Il nous parle, ô mortels, mais c'est par ce seul sens!

Toute bouche de chair altère ses accents.

L'intelligence en nçus, hors de nous la nature.

Voilà les voix de Dieu, le reste est imposture!

« Si*je dis que ce livre est de Dieu, dites : Non!

Il épelle à son tour un signe du grand nom.

Il écrit quelques sons de l'infini symbole

Que l'esprit à l'esprit transmet par la parole ;

Mais, plus sages que nous, d'autres hommes viendront;

Pour écrire à leur tour, ils nous effaceront.

Sur l'herbe du matin la goutte d'eau qui tremble

Contient-elle du jour tous les rayons ensemble ?

L'Océan sans limite, au firmament pareil, Lui-même absorbe-t-il tous les feux du soleil ? Le firmament sans fond, d'où l'aurore dégoutte. Ne leur verse-t-il pas sa clarté goutte à goutte ? Ainsi du jour, enfants, ainsi de notre esprit I L'eau sèclie sur la feuille et l'Océan tarit ; L'infini dans notre œil ne se peint qu'en parcelle ; La vérité nous luit, mais c'est par étincelle.

« Dieu dit à la raison : Je suis celui qui suis ;

Par moi seul enfanté, de moi-même je vis ;

Tout nom qui m'est donné par l'homme est un blasphème;

Nul ne peut prononcer tous mes noms que moi-même!

Mes ouvrages et moi nous ne sommes pas deux,

Comme l'ombre du corps je me sépare d'eux ;

Mais si le corps s'en va l'image s'évapore :

Qui pourrait séparer' le rayon de l'aurore ?

Le monde est mon regard qui se contemple en soi ;

Formes, substance, esprit, qu'est-ce qui n'est pas moi ?

ao-2 LA CHUTE D'UN ANGE

« Si quelqu'un parmi vous, soleils, ma créature, Hommes, anges, esprits, dit : « J*ai vu sa figure, <( L'invisible à mes yeux visible est apparu » ; Pitié, dérision sur ceux qui l'auront cru !

Que ce soit en dormant, dans un songe de l'âme. Bans la nuée en feu, dans l'onde ou dans la flamme, Dans le frisson sacré qui fait transir la peau, Au font du firmament transparent comme l'eau, Dans les lettres de feu qu'écrit au ciel l'étoile ; De quelque nom divin qu'un fétiche se voile, Quand pour me découvrir le ciel se fût fendu, Dans un regard de chair Dieu n'est pas descendu. Celui qui contient tout dans sa nature immense Ne descend qu'en rayon dans votre intelligence ! Le regard de la chair ne peut pas voir l'esprit ! Le cercle sans limite en qui tout est inscrit Ne se concentre pas dans l'étroite prunelle ! Quelle heure contiendrait la durée éternelle ? Nul œil de l'infini n'a touché les deux bords. Elargissez les cieux, je suis encor dehors!...

HUITIEME VISION îio3

ec Mais selon sa grandeur chaque être me mesure, Les fourmis au cîron et Thomme à la nature, Et les soleils, pour qui le siècle est un moment, A ces mondes de feu, poudre du firmament!

Chacun, de mon ouvrage impalpable parcelle, Réfléchit de moi-même une pâle étincelle ; Je franchis chaque temps, je dépasse tout lieu. ~ Hommes I T infini seul est la forme de Dieu !

« Le seul œil qui me voit, c'est votre intelligence : Force qui ne connaît ni masse ni distance.

Substance transparente où mon ombre se peint, Nuit qui de ma clarté s'illumine et se teint ! Elle seule profère à toute créature La révélation de l'immense nature.

La pensée est la langue entre le monde et moi ! . . . Aucun être ne vit sans la porter en soi.

Mon être est le grand fruit de l'arbre de science, Que. mon regard mûrit dans chaque conscience ! Tout ce qui sur la terre est grand, puissant et bon, Se réunit en vain pour composer mon nom ;

2o4 LA CHUTE D'UN ANGE

Il y manque toujours pour que l'homme l'achève ; Le voile s'élargit d'autant qu'on le soulève. Dans mes œuvres sans fin je me suis défini, Mais nul ne peut y lire, excepté l'infini!

« Et la création, force intime de Dieu,

N'a ni commencement, ni terme, ni milieu;

Ce que nous appelons le temps n'est que figure ;

Ce qui n'a point de fin n'a rien qui le mesure.

L'être de Jéhovah n'a ni siècles ni jours,

Son jour est éternel et s'appelle toujours !

Son œuvre dans les cieux, qui n'est que sa pensée.

N'est donc jamais finie et jamais commencée;

Pour qui n'a pas d'hier il n'est pas d'iiujourd'hui ;

Tout ce qu'il porte en soi ne date que de lui.

Le temps, qui n'a de sens qu'en la langue des hommes,

Ne nomme qu'ici-bas la minute où nous sommes;

Mais au delà des temps et de l'humanité

Le nom de toute chose est un : Éternité I

HUITIEME VISION 2o5

« Les formes seulement où son dessein se joue,

Éternel mouvement de la céleste roue,

Changent incessamment selon la sainte loi ;

Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout à soi.

C'est un flux et reflux d'ineffable puissance,

Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence,

Où tout rayon remonte à ce foyer commun,

Où l'oeuvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un!

Où la force d'en haut, vivante en toute chose,

Crée, enfante, détruit, compose et décompose,

S'admirant sans repos dans tout ce qu'il a fait,

Renouvelant toujours son ouvrage parfait ;

Où le tout est partie et la partie entière ;

Où la vie et la mort, le temps et la matière,

Ne sont rien en effet que formes de l'esprit.

Cercles mystérieux que tout en lui décrit ;

Où Jéhovah s'admire et se diversifie

Dans l'œuvre qu'il produit et qu'il s'identifie !

Dans nos nuits de cristal ainsi le firmament,

Qui nous semble taillé d'un grand bloc seulement.

Qu'une même couleur d'une arche à l'autre azuré.

N'est qu'un immense abtme, un vide sans mesure

Où se croisent sans fin les mondes et les cieux ;

Et ce bleu, qui paraît sa couleur à nos yeux.

N'est qu'un rayonnement dans la source commune

Des milliers de lueurs qui se fondent en une.

2o6 LA CHUTE D'UN ANGE

Le sage en sa pensée a dit un jour : « Pourquoi,

Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi ?

Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute?

S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutte? « Est-il donc, o douleur! deux axes dans les cieux, « Deux umes dans mon sein, dans Jéhovah deux dieux?

« Or, l'esprit du Seigneur, qui dans notre nuit plonge,

Vit son doute et sourît ; et l'emportant en songe

Au point de l'infini d'où le regard divin

Voit les commencements, les milieux et la fin.

Et, complétant les temps qui ne sont pas encore,

Du désordre apparent voit l'harmonie éclore :

« Regarde », lui dit-il; et le sage éperdu

Vit l'horizon divin sous ses pieds étendu.

Par l'admiration son âme anéantie

Se fondit ; par le tout il comprit la partie ;

La fin justifia la voie et le moyen ;

Ce qu'il appelait mal fut le souverain bien ;

La matière, où la mort germe dans la souffrance, .

jVe fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence, .

Un mode d'existence à l'autre contrasté,

Où la nature lutte avec la volonté,

Et d'où la liberté, qui pressent le mystère.

Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre

Et le sage comprit que le mal n'était pas.

Et dans l'œuvre de Dieu ne se voit que d'en bas !

« Ne renfermez pas Dieu dans des prisons de pierres Où son image habite et trompe vos paupières, De peur que vos enfants, en écartant leurs pas, Disent : Il est ici, mais ailleurs il n'est pas ! Ne cherchez pas des yeux derrière le nuage.

Au fond du firmament, cette mer sans rivage.

Quel «st le ciel des cieux habité, plein de Dieu ? Il n'est pour Jéhovah ni distance ni lieu :

Ce qui n'a point de corps ne connaît point d'espace; De ce qui remplit tout ne cherchez point la place. Contemplez-le par Tâme et non pas par vos yeux : L'ignorer ou le voir, c'est l'enfer ou les cieux.

« Trouvez Dieu : son idée est la raison de l'être, Il n'a fait l'univers qu'afin de le connaître. Vers celui dont le monde est l'émanation Tout l'univers créé n'est qu'aspiration!

L'éternel mouvement qui régit la nature N'est rien que cet élan de toute créature Pour conformer son être à l'éternel dessein, Et s'abîmer toujours plus avant dans son sein ! Le murmure vivant de la nature entière N'est que l'écho confus d'une immense prière : De la mer qui mugit aux sources du vallon, Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom; Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule, Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule. L'Océan a sa masse et l'astre sa splendeur; I^homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur!

IIUIÏIÉME VISION 209

« La parole, sublime et divin phénomène,

Mystère où dans un son s'incarne une âme humaine,

Ne fut ravie à l'ange et prêtée à nos sens

Que pour incarner Dieu dans de mortels accents.

Si la langue n'eût pas proféré ce symbole,

L'inutile matière eût perdu la parole.

Mais du jour du grand mot jusqu'au dernier des jours

Le nom qui remplit tout la remplira toujours.

C'est l'instrument qui sert la pensée immortelle,

Qui lit dans la nature et qui bénit pour elle.

Des entrailles du globe à ces lettres de feu,

L'œuvre du genre humain, c'est de trouver son Dieu !

« A l'heure du matin, quand le gai rayon entre Porté de feuille en feuille aux bords sombres de l'antre, Quand les baumes des nuits que l'étoile a pleures Fondent des prés fumants par l'aurore effleurés, ▼. 14

îiio LA CHUTE D'UN ANGE

Dans la calme splendeur de nos nuits d'yeux semées, Qui semblent regarder de loin des sœurs aimées ; Devant l'immensité de l'Océan uni, Sans repos et sans bords comme un autre infini ; Sous la muette horreur des forêts aux verts dômes, Où dans la nuit sonore habitent les fantômes ; Quand l'infini descend par quelque pore en nous, Nous touche, nous foudroie et nous jette à genoux; Quand dans l'extase à deux, des hommes et des femmej Vous sentirez le temps trop étroit pour vos âmes, Et que, vos cœurs fondant aux rayons de leurs yeux. Vous voudrez sur la terre éterniser ces cieux ; Lorsque vous pleurerez sur l'herbe du mystère Vos pères, des tombeaux endormis sous la terre, Ou que vous porterez coucher sous le gazon Ces fruits de votre amour mûrs avant la saison : De tristesse ou de joie universel emblème, Ce nom sur votre bouche éclôra de lui-même.

Il semble que le cœur dans son immense sein Puise ce qui lui manque ou verse son trop-plein. Comme, un métal touché qui résonne et qui vibre, L'âme humaine au contact rend Dieu par chaque fibre. La joie, et la douleur, et l'amour, n'out qu'un son. De nôtre âme, ô Seigneur! le timbre, c'est ton nom!

HUITIEME VISION an

« Selon le jour d'en haut que chaque âge ravive, Qu'en symbole plus pur chaque peuple l'écrive ! Enseignez à l'enfant le nom du Père au ciel, Comme on met sur leur lèvre une goutte de miel, Pour qu'ils goûtent, sortant du ventre de leur mère. Quelque chose de doux avant leur vie amère!... La mère à ses petits fera bégayer Dieu En leur montrant du doigt l'invisible en tout lieu : Et ce sera le mot, quelque son qui le nomme, Par qui dans l'univers l'homme saluera l'homme ! Le nom qu'appellera l'innocent en témoin.

Qui dans l'œil du coupable éclatera de loin, Que le juste outragé, mais fort de confiance. Frappera sur son sein comme une conscience.

Qu'opposera le faible à son persécuteur.

Que la veuve et l'enfant auront pour leur tuteur. Le lépreux pour ami, l'esclave pour son juge. L'indigent pour foyer, le banni pour refuge, Que les infortunés, du fond de leurs douleurs, Verront comme un rayon luire à travers leurs pleurs, Et, quand l'homme expirant s'éteindra sur sa couche, Que les anges viendront enlever sur. sa bouche I

c Entre chaque soleil bénissez-le trois fois.

Rassemblez-vous plusieurs, et confondez vos voix ;

Non pour que cette voix, par le nombre grossie,

Aille frapper plus fort son oreille endurcie :

Lui dont l'oreille entend l'hysope végéter.

Et les pas des fourmis, et le cœur palpiter.

N'a pas besoin d'échos qui remplisse son temple ;

Mais pour que vous soyez l'un à l'autre en exemple.

Que l'adoration de tous brûle en chiicun,

Que vous fondiez en lui vos âmes en commun,

Et que celui dont l'œil goûte mieux ses merveilles,

Et dont plus de parfum embaume les corbeilles.

Prête il ceux dont la voix cherche en vain des accents

La paille de son feu pour allumer l'encens !

« Choisissez entre vous les plus douces des âmes, Les enfants, les vieillards, les malades, les femmes, Ceux qui sentent le plus et gémissent le mieux, Qui vers le firmament lèvent le plus les yeux : Qu'ils parlent pour le peuple à l'invisible père, Pour que sous le soleil la famille prospère.

HUITIEME VISION ai3

Et que sa volonté, dans la création,

S'accomplisse avec joie et bénédiction !

Qu'ils prennent à l'envi, pour composer leurs hymnes,

Tout ce que ]a nature a de notes sublimes,

 la mer son murmure, au nuage l'éclair.

Et ses plaintes à l'onde, et ses soupirs à Tair,

Et sa lumière à l'aube, et son soufiBe à la rose;

Que leur enthousiasme anime toute chose.

Et présente liée, ainsi qu'un moissonneur.

Sa gerbe de parfums aux genoux du Seigneur !

« Il est, parmi les fils les plus doux de la femme,

Des hommes dont les sens obscurcissent moins Tâme,

Dont le cœur est mobile et profond comme l'eau,

Dont le moindre contact fait frissonner la peau,

Dont la pensée, en proie à de sacrés délires,

S'ébranle au doigt divin, chante comme des lyres,

Mélodieux échos semés dans l'univers

Pour comprendre sa langue et noter ses concerts :

C'est dans leur transparente et limpide pensée

Que l'image infinie est le mieux retracée

Et que la vaste idée où l'Eternel se peint

D'ineffables couleurs s'illumine et se teint !

Ceux-là, fuyant la foule et cherchant les retraites.

Ont avec le désert des amitiés secrètes ;

Sur les grèves des flots en égarant leurs pas.

Us entendent des voix que nous n'entendons pas :

2i4 LA CHUTE D'UN ANGE

Ils savent ce que dit l'étoile dans sa course, La foudre au firmament, le rocher à la source, La vague au sable d'or qui semble l'assoupir. Le bulbul à l'aurore et le cœur au soupir.

Les cornes des béliers rayonnent sur leurs têtes. Ecoutez-les prier, car ils sont vos prophètes : Sur l'écorce, ou la pierre, ou l'airain, écrivez Leurs hymnes les plus saints pour l'avenir gravés ; Chargez-en des enfants la mémoire fragile.

Comme d'un vase neuf on parfume l'argile; Et que le jour qui meurt dise aux jours remontants Le cri de tous les jours, la voix de tous les temps ! C'est ainsi que de Dieu l'invisible statue.

De force et de grandeur et d'amour revêtue Par tous ces ouvriers dont l'esprit est la main. Grandira d'âge en âge aux yeux du genre humain^ Et que la terre, entin^ dans son divin langage. De pensée en pensée achèvera l'image I

« Mais si quelqu'un de ceux que vous écouterez Prétend vous éblouir de prodiges sacrés ; S'il vous dit que le ciel, dont il est l'interprète, A mis entre ses mains la foudre ou la baguette, Que la marche des cieux se suspend à sa voix, Que la sainte nature intervertit ses lois.

Que la pierre ou le bois lui rendent des oracles. Et que pour la raison il est d'autres miracles Que l'ordre universel, constant, mystérieux.

Où la volonté sainte est palpable à nos yeux ;

HUITIEME VISION 2i5

S'il attribue à Dieu Tînconstance de l'homme, Par les noms d'icî-bas si sa bouche le nomme, S'il vous le donne à voir, à sentir, à toucher. S'il vous fait adorer le marbre de sa chair.

Etouffez dans son cœur cette parole immonde ! La raison est le culte, et l'autel est le monde.

« Or, le ciel et la terre, et ce que Dieu renferme

Dans un jour éternel, tout est né d'un seul germe :

Et ce germe est de Dieu la pensée ou la loi.

Qui porte toute chose avec sa forme en soi.

De ce germe divin, que le temps ramifie,

Tout naît, tout se nourrit, et se diversifie,

De sorte qu'à la fois tout est vieux, tout est neuf.

Qu'un monde décrépit d'un autre monde est l'œuf,

Qu'une chose accomplie enfante une autre chose.

Et que chaque existence est une apothéose

Où l'être produit l'être en se décomposant.

Ou tout se perpétue en se divinisant!

Et l'homme est ainsi né, fruit vivant de la terre ;

Non, comme Jéhovah, complet et solitaire.

Mais de deux composé, mâle et femelle, afin

Que sa dualité lui révélât sa fin,

ai6 LA CHUTE D'UN ANGE

Et que cette union de Thomme et de la femme.

Qui féconde le corps et qui complète l'âme,

Fût le symbole en lui de la divine loi

D'amour et d'unité qui doit tout fondre en soi!

Loi profonde ! par qui Tamour qui déifie

Peut seul, dès ici-bas, perpétuer la vie!

Et l'Eternel lui fit la voix pour le nommer,

La raison pour le voir, et l'âme pour l'aimer.

Pour être en harmonie avec son corps fragile.

Il lui donna des sens de limon et d'argile ;

Et pour toucher plus loin que son œil limité.

Il lui donna le sens de l'immortalité !

C'est ce sens qui, plus clair à sa première aurore,

Au jour où l'homme enfant ne faisait que d'éclore,

Illuminait ses yeux d'un flambeau si certain

Qu'il voyait par la foi son éternel destin;

Et que ses fils, plus tard, quand les ombres s'accrurent,

Par le doute aveuglés, se trompèrent, et crurent

Que l'immortalité qu'il avait par la foi,

L'heureux enfant d'Ëden la possédait de soi.

Mais ce n'est j^oint le temps que l'Immuable habite.

De deux mondes ainsi rapprochant la limite.

Aux deux extrémités l'homme touche à la fois.

Et de ces deux destins subit les doubles lois ;

Restituant au sol l'enveloppe grossière.

Il dépouille en mourant ses vils sens de poussière.

Et son sens immortel, par la mort transformé,

Rendant aux éléments le corps qu'ils ont formé,

Selon que son travail le corrompt ou l'épure,

Remonte ou redescend du poids de sa nature !

Deux natures ainsi combattant dans son cœur, Lui-même est T instrument de sa propre grandeur; Libre quand il descend, et libre quand il monte, Sa noble liberté fait sa gloire ou sa honte.

Quand il a dépouillé ce corps matériel, Descendre ou remonter, c'est l'enfer ou le ciel ! La liberté nous porte entre ce double abîme De bien pour la vertu et de mal pour le crime ; Mais la vertu s'élève et ne redescend pas.

Et le crime expié peut remonter d'en bas.

« D'un supplice sans but la pensée est impie ;

Ce que le temps souilla, c'est le temps qui l'expie :

A sa source à la fin toute eau se réunit.

Et, même dans l'enfer, c'est l'amour qui punit !

« Le code social, à grandir destiné,

A dans notre nature un fondement inné :

Cet ineffable instinct de justice suprême

Qui proteste en secret en nous contre nous-même,

Invisible balance 011 nous pesons sans poids.

Sans pouvoir incliner un des bassins du doigt.

Depuis le corps sanglant du juste qu'on immole

Jusqu'au cheveu qui tombe et que le vent nous vole !

ai8 LA CHUTE D'UN ANGE

« Mais ce code, que rhomme a transcrit de sa main. Se transforme et s'étend avec l'esprit humain. Notre raison, où Dieu reflète son image, En s' élargissant plus en contient davantage. La justice aujourd'hui peut être crime un jour. Quand l'homme dans le ciel puisera plus d'amour, Ce qu'il nomme à présent la loi de la justice Préparera pour lui la loi du sacrifice.

Loi plus sainte, où i' instinct de la fraternité Dévouera librement l'homme à l'humanité !

« Or, voici de nos temps, où la raison se lève, La loi que le cœur dicte, et que le juste achève :

« Homme! l'homme est ton frère, et votre père est Dieu;

Il te sera présent en tout temps, en tout lieu;

Tu n'auras d'autre iin que lui, ni d'autre guide :

S'il ne la remplit pas, ta vertu même est vide.

Tu feras triompher sur ton sens révolté,

Dans ton esprit soumis, sa sainte volonté.

Tu ne maudiras pas sa main dans, la .souffrance ;

Tu n'éteindras jamais en toi ton espérance :

Il relève demain ce qu'il courbe aujourd'hui, ïu diras : « Tout est bon de ce qui vient de lui ». Tu Taimeras du cœur au-dessus de toi-même, Et toute chose en lui, car lui, ton père, il t'aime! Et, pour lui rendre gloire et bénédiction, Tu mêleras ton âme à la création.

« Tu ne lèveras point la main contre ton frère. Et tu ne verseras aucun sang sur la terre, Ni celui des humains, ni celui des troupeaux, Ni celui des poissons, ni celui des oiseaux : Un cri sourd dans ton cœur défend de le répandre. Car le sang est la vie, et tu ne peux la rendre. Tu ne te nourriras qu'avec les épis idonds Ondoyant comme l'onde aux flancs de tes vallons. Avec le riz croissant en roseaux sur tes rives. Table que chaque été renouvelle aux convives, Les racines, les fruits sur la branche mûris. L'excédent des rayons par l'abeille pétris.

Et tous ces dons du sol où la sève de vie Vient s'offrir de soi-même à ta faim assouvie : La chair des animaux crierait comme un remord. Et la mort dans ton sein engendrerait la mort!...

aao LA CHUTE D'UN ANGE

« Tu boiras l'eau du ciel que la source distille, Et tu n'exprimeras dans ta coupe d'argile Ni les sucs du pavot qui verse le sommeil, Ni le jus enivrant du pampre au fruit vermeil. Entre l'unie et les sens, la sagesse infinie A de son doigt divin établi l'harmonie, Tu la respecteras; l'ivresse la détruit.

Quand la raison s'éteint ton âme est dans la nuit Dieu ne se réfléchit que dans un œil limpide ; Qui la trouble en son sein, par l'âme est suicide!

« Quand ton père a parlé, sans murmure obéis.

Car, devant Dieu, le père est au-dessus du (ils.

C'est de lui que tu tiens la vie et la parole ;

De toute autorité qu'il te soit le symbole :

Va, s'il te dit d'aller; reviens, s'il te dit : « Viens! »

Mets ton cou sous sa main, mets tes pieds sur les siens;

Comme celle de Dieu redoute sa colère;

Sers-le jusqu'au tombeau, serviteur sans salaire ;

D'une piété tendre honore ses vieux ans.

Ta bénédiction est dans ses cheveux blancs ;

Et quand il s'en ira dans la sombre demeure,

Prends sa place au soleil, baisse la tête et pleure!

« Et vous n'aurez de fils que d'une seule femme, Et vous n'aurez à deux qu'une couche et qu'une âme; Car Dieu vous a créé par couple un sort commun : Homme, femme, à ses yeux ne sont pas deux, mais un.

Une loi symbolique, un visible mystère Vous font en nombre égal multiplier sur terre ; Et pour la vie à deux chaque couple compté N'aura qu'une pensée et qu'une volonté !

« Vous n'épouserez pas les filles de vos mèreSy

De peur de limiter le nombre de vos frères ;

Et, pour que la famille au loin s' élargissant

Propage parmi tous les tendresses du sang^

Vous ne ferez jamais refluer dans sa course

Ce sang qui, dans vos cœurs, vient de la même source.

« Vous n'établirez pas ces séparations

En races, en tribus, peuples ou nations;

Et quand on vous dira : « Cette race est barbare,

« Ce fleuve vous limite », ou : « Ce mont vous sépare »,

Dites : « Le même Dieu nous voit et nous bénit,

« Le firmament nous couvre et le ciel nous unit » î

t Vous n'arracherez pas la branche avec le fruit; Gloire à la main qui sème, honte à la main qui nuit! Vous ne laisserez pas la terre aride et nue.

Car vos pères par Dieu la trouvèrent vêtue.

Que ceux qui passeront sur votre trace un jour Passent en bénissant leurs pères à leur tour !

« Vous ne parcourrez pas la terre nourricière En secouant après de vos pieds la poussière, Comme les animaux qui ne travaillent pas Et broutent en commun ce qui croît sous leurs pas. Vous l'aimerez d'amour comme on aime sa mère ; Vous y posséderez votre place éphémère, Comme, au soleil assis, des hommes tour à tour Possèdent le rayon tant que dure le jour.

« Vous la partagerez entre vous, à mesure

Que vous aurez besoin d'ombre et de nourriture :

A ceux-là la colline, à ceux-ci le vallon.

Vous la limiterez d'une borne et d'un nom,

Afin que sa vertu ne dorme pas oisive,

Mais qu'elle aime à son tour la main qui la cultive,

Et que l'arbre croissant pour la postérité

Dise aux petits enfants l'amour qui l'a planté!

HUITIEME VISION ^a3

a Croissez et pullulez comme des grains de sable,

Sans crainte d'épuiser sa source intarissable,

Ni que ces mamelons, pour vous multipliés,

Tarissent sous vos mains ou manquent sous vos pieds ;

Car celui dont le doigt compte ses créatures

Sait le nombre d'épis dans vos gerbes futures ;

Il sait combien de lait la mamelle contient :

Plus on presse le sein, enfants, plus il en vient.

Par un inconcevable et maternel mystère.

L'homme en la fatiguant fertilise la terre ;

Nulle bouche ne sent sa tendresse tarir :

Tout ce qu'elle a porté, son flanc peut le nourrir !

En êtres animés transformer sa substance

Semble l'unique fin de sa sainte existence,

Et Dieu seul sait quel jour elle s'arrêtera;

Et jusqu'alors toujours elle se hâtera.

La dernière parcelle en son sein enfouie

Doit produire à son tour la pensée et la vie.

Afin que chaque atome et que chaque élément

Deviennent à leur tour pensée et sentiment.

Et, s' élevant à Dieu du néant jusqu'à l'ange.

En adoration transforment cette fange.

« Chaque fois qu à la vie un homme arrivera.

Sur les coteaux sans maître on lui mesurera Un pan du grand manteau de la mère commune ; Sa femme aura sa part, et deux ne feront qu'une : Et quand de leurs amours d'autres hommes naîtront, Pour leur nouvelle faim ces champs s'élargiront,

Et vous leur donnerez à tous, un an d'avance, La moisson, le troupeau, la bêche et la semence.

« Vous ne bâtirez point de villes dans vos plaines,

Ruches de nations, fourmilières humaines,

Où les hommes^ du ciel perdant l'impression,

S'agitent dans le trouble et la corruption ;

Mais vous élèverez vos maisons ou vos tentes

Au milieu de vos champs, et des autres distantes.

Pour qu'au lit du vallon, au revers du coteau.

Chacun ait son soleil, et son arbre et son eau.

Que vos corps trop voisins ne se fassent pas ombre.

Que vous multipliiez sans hair votre nombre.

Et que, sur votre tête, un grand morceau des cieux

Des merveilles du ciel entretienne vos yeux !

« Ton sens contemplateur, ô sainte créature.

Doit se mêler sans cesse à toute la nature ; Pour s'élever d'en bas jusques au firmament.

Que l'homme fraternise avec chaque élément I

« Gardez qu'en ses chemins ]e peuple se coudoie ; Que le visage humain soit pour l'homme une joie ! La foule en le heurtant pervertit ses penchants, Et les hommes trop près des hommes sont méchants.

HUITIEME VISION . a^î

a Vous VOUS assisterez dans toutes vos misères, Vous serez l'un à l'autre enfants, pères et mères ; Le fardeau de chacun sera celui de tous, La charité sera la justice entre vous ; Le pardon, seul vengeur, remettra toute injure; La parole! y sera serment sans' qu'on la jure; Votre ombre ombragera le passant, votre pain Restera sur le seuil pour quiconque aura faim; Vous laisserez toujours quelques fruits sur la branche, Pour que le voyageur vers ses lèvres la penche ; £t vous n'amasserez jamais que pour un temps, Car la terre pour vous germe chaque printemps, Et Dieu, qui verse l'onde et fait fleurir ses rives, Sait au festin des champs le nombre des convives.

« Vous ne déroberez jamais le champ d'autrui^ Car ce que l'homme a fait de sa sueur, c'est lui! Vous ne porterez pas un désir sur sa femme.

Car la femme de l'homme est son corps et son itme : Dérober ce trésor de son cœur à ses bras, C'est lui voler sa part de son ciel ici-bas !

« Vous ferez alliance avec les brutes même,

Ciir Dieu, qui les créa, veut que l'homme les aime :

D'intelligence et d'âme à différents degrés

Elles ont eu leur part, vous la reconnaîtrez;

Vous lirez dans leurs yeux, douteuse comme un rêve,

L'aube de la raison qui commence et se lève.

aa6 LA CHUTE DUN ANGE

Vous n'étoufferez pas cette vague clarté,

Présage de lumière et d'immortalité ;

Vous la respecterez, car l'ange la respecte.

Lii chaîne à mille anneaux va de l'homme à l'insecte

Que ce soit le premier, le dernier, le milieu,

N'en insultez aucun, car tous tiennent à Dieu I

« Ne les outragez pas par des noms de colère ;

Que la verge et le fouet ne soient pas leiur salaire !

Pour assouvir par eux vos brutaux appétits.

Ne leur dérobez pas le lait de leurs petits ;

Ne les enchaînez pas, serviles et farouches,

Avec des mors de fer ne brisez pas leurs bouches ;

Ne les écrasez pas sous de trop lourds fardeaux.

Qu'ils vous lèchent la main et vous prêtent leur dos !

Du mammouth au coursier, de l'aigle à la vipère.

Tous ont la juste part du domaine du père.

Comprenez leur nature, adoucissez leur sort :

Le pacte entre eux et vous, hommes, n'est pas la mort!

Entre leur race amie et notre race humaine

Votre seule ignorance a fait naître la haine :

La justice entre vous rétablirait la paix.

Cherchez à deviner pourquoi Dieu les a faits.

A sa meilleure fin façonnez chaque engeance ;

Prêtez-leur un rayon de votre intelligence.

Adoucissez leurs mœurs en leur étant plus doux ;

Soyez médiateurs et juges entre eux tous ;

Que, du tigre qui rampe au passereau qui vole.

Chacun se réjouisse à l'humaine parole !

Et les loups dévorants sortiront des forêts, Et la chèvre et Tagneau se coucheront auprès, Et de tout ce qui vit la sagesse infinie Rétablira d'Eden la première harmonie !

« Vous n'établirez point de juges ni de rois Pour venger la justice ou vous faire des lois ; C«u*, si vous élevez l'homme au-dessus de l'homme, De quelque nom sacré que le monde le nomme, £n voyant devant lui ses frères à genoux Son orgueil lui dira qu il est plus grand que vous, II lira sur vos fronts le joug de vos misères; Vous aurez des tyrans où Dieu voulut des frères.

« Si devant le Seigneur un homme fait le mal,

N'ayez pour le juger ni loi, ni tribunal ;

Pour venger par la mort la mort de la victime,

Ne donnez point, au juge un meurtre légitime ;

Ne sachez pas le liom de cet homme de sang

Qui simule un forfait tout en le punissant !

Quand du bien et du mal tout cœur a la science.

Le juge et le bourreau sont dans sa conscience :

Jusqu'à ce qu'au remords le crime ait satisfait,

La peine du coupable égale le forfait;

Et par la loi d'en haut la justice outragée

Ne se tait dans son cœur que quand elle est vengée !

aa8 LA CHUTE D'UN AÎTGE

« En retour du pardon que le ciel nous accorde Le plus beau don de Thomme est la miséricorde : Il la doit à son frère, à soi-même, à celui Qui seul a droit de juge et de vengeur sur lui; La vengeance ou l'erreur inventa le supplice : Ce monde vit de grâce, et non pas de justice. »

Ainsi parlait ce livre au doigt obéissant A qui le saint vieillard donnait son saint accent. Et le juste et le bon et Thonnête et le sage Sous. ses yeux abaissés montaient à chaque page.

On eût dît un rayon du soleil réfléchi

Qui de chaque feuillet frappait son front blanchi, ^

Et qui, l'illuminant d'une chaude auréole,

En persuasion transformait sa parole.

Et les amants, assis aux pieds du beau vieillard.

Suivaient, sans respirer, ses lèvres du regard,

Et, de ce monde neuf admirant les merveilles.

Croyaient entendre un rêve enseigner leurs oreilles ;

Et souvent le vieillard pour eux recommeiiçait,

Et chaque fois en eux leur âme grandissait.

délices sans fond de ce ciel sur la terre.

Qu'ils savouraient h. deux aux pieds du solitaire 1

Dans leurs cœurs confondus recevoir à la fois

L'ivresse de la vie et les divines lois.

Se reposer d'aimer en tombant dans l'extase!

Ah ! c'est plus de nectar que n'en contient le vase.

C'est de quoi sur nos pieds le faire déborder!

C'est ce qu'aux deux amants Dieu semblait accorder.

Quand le divin lecteur avait fermé les pages, Cédar et Daîdha rentraient dans les bocages.

L'un sur l'autre appuyés, ralentissant le pas. Des célestes accents s'entretenant tout bas, S'éclairant l'un pour l'autre avec reconnaissance Ce qui restait obscur dans leur intelligence. Émerveillés d'amour pour un maître si doux ; Devant l'ombre de Dieu se mettant à genoux, Et, l'un debout devant l'autre qui s'agenouille, S'essayant à prier comme l'oiseau gazouille;

a3o LA CHUTE D'UN ANGE

Puis, quand leurs yeux venaient à rencontrer leurs yeux,

Quand des saintes leçons le reflet sérieux

Par degrés sur leurs fronts commençait à s'éteindre.

Redevenus enfants et courant pour s'atteindre,

Et de fruits et de fleurs et de jeux et d'amour

Ils épuisaient le miel de la coupe du jour.

Ainsi coulait en miel leur vie intérieure,

Et, comme dans le ciel, le temps n'avait plus d'heure.

Oh ! pourquoi ces jours d'or ne durèrent-ils pas ?

L'ange aurait envié leur exil d'ici-bas.

C'était l'heure où le soir fait tout pâlir et taire Et semble dérouler la nuit d'un sanctuaire ; Où l'âme a, comme l'arbre, une ombre qui s'étend Sur les choses du jour comme un rideau flottant ; Où la pensée en soi profonde et recueillie Dans l'intime entretien de l'esprit se replie. Et, semblable au parfum qui cherche à s'élever, Veut aimer, ou chanter, ou prier, ou rêver.

Les deux amants, lassés de joie et de caresses. Balayant l'herbe en fleurs avec leurs longues tresses. Et brisant, en passant, les rameaux lourds de fruit. Se rapprochaient de l'antre à petits pas, sans bruit. Comme deux saints enfants, en baissant leurs paupières, S'avancent vers le seuil des maisons de prières. Car c'était le moment où le vieillard béni Leur faisait rendre grâce à Dieu du jour fini, Et, bénissant leurs nuits sous ses yeux commencées. Nourrissait leur sommeil de ses saintes pensées.

HUITIEME VISION a3i

Jamais Thomme divin n'avait autant tardé A venir au-devant du couple intimidé ; Les jumeaux, assoupis sur la mamelle pleine, Dormaient déjà; le son de leur paisible haleine, Qui faisait de la mère ondoyer les cheveux.

Était là le seul bruit qui fît souvenir d'eux. . Les amants, étonnés de ce retard du sage, .

Sans attendre l'appel s'approchaient davantage. Du rocher par le soir jusqu'au fond éclairé S'encourageant l'un l'autre, ils montent le degré, Et, l'épaule appuyée aux noirs piliers de l'antre. Contemplent le vieillard assis à terre, au centre.

Sur ses maigres genoux le saint livre fermé,

Par l'inspiration son front pâle animé,

Des roses de la vie une légère teinte

Montant d'un cœur ardent à la pommette éteinte,

Comme ces feux plus vifs dont le soleil penchant

D'un fugitif adieu colore le couchant ;

Au tremblement léger de sa lèvre plus blême

On voyait le vieillard se parler à lui-même.

Mais lui, comme un regard ébloui par le feu.

Ne voyait devant lui que sa pensée et Dieu !

« Et maintenant. Seigneur, disait*il à voix basse,

Ma journée est finie et mon vieux corps se lasse.

Mes jours, oh ! tu le sais, ont été longs et lourds !

père, oh ! reprends-moi le fardeau de mes jours !

Rappelle à toi, mon Dieu, ton serviteur qui tombe;

Je ne descendrai plus tout entier dans la tombe ;

Je n'emporterai pas ton saint nom avec moi.

a32 LA. CHUTE D'UN AMtE

J'ai là deux cœurs d'enfants pour hériter de toi : '

Ton nom, que j'ai sauvé seul du vaste naufrage,

D'un monde rajeuni sera pour eux le gage.

Gomme ils sont nés de moi, des enfants d'eux naîtront.

Aux fils de leurs amours leurs fils le transmettront :

Ta grâce sur le monde en étendra la trame,

Et tes adorateurs seront fils de mon Âme !

C'est assez, c'est assez, brise le vil chaînon

Par qui le monde au monde aura transmis ton nom !

La terre est suspendue à cette seule idée I

Elle ne mourra plus, Seigneur, l'urne est vidée !

La terre a bu ta loi pour vivre et refleurir I

Gloire à ton nom divin! tu vis, je puis mourir!... »

Comme il disait ces mots, et que ses mains lassées Retombaient vers le sol du poids de ses pensées Dans l'immobilité d'un grand recueillement.

On entendit dans Fair un sourd frémissement.

Semblable au vol soudain des ailes de l'orage. Quand la foudre et l'éclair luttent sous le nuage, Et que dessous leur vol la mer écume et bout. Le vieillaril à l'instant sur le seuil fut debout. Et, pressant contre lui leur beau groupe qui tremble, Les amants vers le ciel regardèrent ensemble.

Mais à peine avaient-ils cherché des yeux dans l'air. Que, d'un vol plus bruyant et plus prompt que l'éclair^ Un navire céleste à l'étrange figure, Couvrajit un pan des airs de sa vaste envergure. Sur les marches de l'antre à leurs pieds s'abattit.

Du choc du char ailé tout le mont, retentit, ^

Et trois hommes sortant de ses flancs qui murmurent

Des glaives à la main sur le vieillard coururent :

»i Rebelle, criaient-ils, confesse enfin les dieux!

Le roc même n'a pu te cacher à leurs yeux;

En vain entre eux et toi tu mis tant de distance :

Tant que tu respirais pour nier leur puissance.

Tant que ta main gardait au monde inquiété

Les semences du doute et de l'impiété,

Tant que tu lui jetais, du sommet des nuages.

De ton livre infernal les exécrables pages.

Leur ivresse était triste et leur sommeil troublé ;

Cette heure raffermit leur saint temple ébranlé :

Le livre î donne-nous ou ta vie ou le livre !

Monstre, invoque les dieux, ou tu cesses de vivre! »

Par la gorge à l'instant saisissant le vieillard, L'un d'eux sur sa poitrine élève le poignard. Tandis qu'à la lueur du rayon pâle et terne Les autres, parcourant l'ombre de la caverne. Aperçoivent le livre à leurs pieds en tr' ouvert, Et le jgroupe tremblant dans le fond découvert.

Cédar, qui les prenait pour un pouvoir céleste. D'un homme foudroyé gardait pour eux le geste, Et, le front sur le roc à leurs pieds prosterné, Attendait sans parler qu'ils l'eussent enchaîné. Daidha, s'enfonçant sous l'ombre qui l'abrite, Et se collant au roc comme une stalactite.

Pressait si fortement ses jumeaux sur son sein,

a34 LA CHUTE D'UN ANGE

Comme pour les couvrir du poignard assassin^

Qu'ils sentirent, dormant, l'étreinte maternelle.

Et que leur faible cri porta \h jour sur elle.

Le premier qui la vit et qui la regarda

Resta comme ébloui des traits de Daidha;

La torche entre ses mains trembla comme son âme

Devant cette beauté qui surpassait la femme,

Et qui, dans le limon d'un monde impie et vieux,

N'avait jamais brillé si céleste à leurs yeux !

Il appela de l'œil les autres sur sa trace,

Qui n'osaient s'approcher, tant rayonnait sa grâce.

Et tant leur œil, charmé par l'éblouissement,

De la haine à l'amour passait en un moment.

Oh! qui n'eût adoré la figure divine

N'eût pas porté de cœur humain dans sa poitrine

Voyant sous ses cheveux ses membres qui tremblaient,

Eux-mêmes rassurés s'avançaient, se parlaient :

« Ces êtres, disaient-ils, d'une race plus pure,

Sont*^îls de notre fange et de notre nature ?

Est-ce une fille, un fils des hommes d'autrefois,

Dont quelques«-uns, dit-on, errent au fond des bois.

Et que d'Adonal les magiques entraves

Auraient pris dans le piège et retiendraient esclaves?

Est-ce de sa magie une apparition?

De son art infernal une création ?

Pour charmer son exil, ombres qu'il a fait naître.

Et qui vont sous nos mains se fondre et disparaître?

Oh î si nos bras osaient les ravir à ces lieux.

Quel priî^ nous donneraient les reines et les dieux! »

HUITIEME VISION a'iS

Tout en parlant ainsi, leur audace enhardie Entraînait Daidha par la peur engourdie; Et lui liant ensemble et les «pieds et les bras. Mais sans serrer trop fort ses membres délicats, Clomme on lie à l'anneau le pied des tourterelles, En tremblant de froisser le duvet de leurs ailes. Ils remirent ses fils endormis sur ses bras.

Et vers le saint vieillard revinrent à grands pas.

Sous le poignard levé par la main meurtrière, Paisible et Tœil au ciel tendu par la prière, Il semblait, lui, martyr, soupirer de langueur Pour ce coup si longtemps suspendu sur son cœur. Heureux que de son sang cette goutte suprême Ck)ntre ces dieux menteurs fût un dernier blasphème, Et tombât, tout brûlant de martyre et de foi. Dans la main de Celui dont il scellait la loi ! Irrités de son calme et de son assurance.

Essayant de tenter sa foi par T espérance.

Les bourreaux de son sein écartaient cette mort : « Non, lui seul, disent-ils, qu'il se fasse son sort ; A lui-même, qu il soit son juge et son supplice ! » Le traînant à ces mots au bord du précipice, A l'endroit où le roc, plus droit et plus profond. Laissait Tœil mesurer l'abîme jusqu'au fond.

L'abîme où par la mer les roches inondées Se blanchissaient d'écume à plus de cent coudées, Et dont le seul aspect au regard fasciné Faisait tourner l'esprit dans le front incliné. Us passent une corde autour de sa ceintnre ;

a36 LA >CHUTE D'UN ANGE

A la crête d'un roc de bizarre structure,

Comme le câble au mât, l'attachent par le bout;

Et sur le bord glissant se tenant tous debout,

Ils repoussent du pied le corps, qui se balance

Sur le vide sans rive où la corde le lance. >

Le câble, que le corps fait vibrer de son iK)ids,

Fait heurter le vieillard aux angles des parois.

Et du cap mugissant T éternelle tempête

Froisse contre le roc ses membres et sa tête.

Ils laissent mesurer longtemps au saint vieillard

La mer, la profondeur, cent morts dans un regard.

Ils contemplent ses mains, par l'horreur étendues.

Se déchirer en sang sur les roches fendues,

L'horrible mort crisper ses vieux membres tremblants,

Et de son pâle front pendre ses cheveux blancs ;

Puis, quand leur cruauté pense que la torture

A surmonté l'esprit et vaincu la nature.

Son glaive dans la main un d'entre eux se penchant.

De la corde qui vibre approche le tranchant,

Y plonge lentement la moitié de la lame :

« Adonal, dit-il, à ce fer tient ton âme !

Sur le gouffre et la mort d'un fil je te suspends !

Ta vie est dans un mot : dis que tu te repens.

Dis que nos dieux sont dieux, que le tien est un rêve.

Ou j'enfonce à l'instant l'autre moitié du glaive! »

De son bras, à ces mots, une contraction,

Imprimant à la corde une vibration.

Fait rebondir trois fois, comme un poids qu'on secoue,

Le vivant, sur le vide où son âme se joue.

Et contre le rocher le ramène meurtri!

HUITIEME VISION iSj

« Eh bien ! pour achever, j'attends ton dernier cri.

Parleras-tu, vieillard ? Vois, la corde se broie,

Et le gouffre vengeur mugit après sa proie I »

Mais le vieillard, levant un œil serein et doux :

« Qu'attendez- vous ? dit-il ; mon Dieu î je croîs en vous !

J'y croyais au séjour du mensonge et du crime,

J'y croyais dans la vie, et j'y crois sur l'abîme.

Que ce seul cri s'élève et revive après moi;

Dans la mort que je sens je tombe avec ma foi ! »

Dans la corde, à ce cri, la lame qui s'enfonce Au généreux martyr est la seule réponse.

Les bourreaux, avançant la tête sur les bords. Regardent s'abîmer et tournoyer le corps :

Ses membres déchirés, ses cheveux, ses entraillés. Sèment de leurs lambeaux ces sanglantes murailles. Ils attendent longtemps que de son dernier choc Le bruit terrible et sourd ait remonté le roc ; Il remonte à la fin du fond noir de l'abîme.

Tardif, mais obsesseur, comme l'écho du crime ; Leur oreille l'entend comme tout autre son.

Sans plus de repentir et sans plus de frisson. Que le berger assis au penchant des collines,. Qui fait rouler la pierre au fond de leurs ravines, N'entend monter du sein du gouffre surplombant Le bruit sourd du caillou qui se brise en tombant. Déjà des noirs écueils une pointe avancée- Avait brisé là-bas la tête et la pensée ; L'écume de la mer, en jouant sur ses bords, Menait et ramenait les restes de ce corps ;

Et les aigles, broyant ce crâne séculaire.

Emportaient par lambeaux ses cheveux dans leur aire.

Dans la grotte muette ils rentrent un moment.

Rallument le bois sec dans le foyer dormant,

Jettent le livre saint page à page à la flamme.

Le regardent brûler comme un poison de l'âme,

Qui, soufflant dans les cœurs justice et liberté,

Pouvait de son sommeil tirer la vérité.

Pour que toute lueur avec lui dispersée

N'en laisse pas revivre une seule pensée.

Ils en jettent la cendre aux quatre vents des cieux ;

Mais le vent que Dieu souffle, et qui trompe leurs yeux,

De cette cendre ardente où se brûlent ses ailes

Emporte au monde entier les saintes étincelles.

Comme un semeur divin qui sème où Dieu prescrit

Pour les peuples futurs les moissons de l'esprit ;

Et chaque nation que la terre renferme

Dans ses sillons, plus tard, en trouvera le germe....

Le couple cependant, du martyre témoin.

Du fond de sa terreur avait tout vu de loin :

La voix de la victime et le bruit du supplice

Leur étaient remontés du fond du précipice ;

Ils attendaient pour eux le sort du doux vieillard.

Et leur cœur s'échangeait dans un dernier regard ;

Mais les hommes de sang, avec des mains plus douces.

Comme on prend deux oiseaux blessés dessous les mousses.

Avec un dur respect, sans froisser leurs beaux corps.

HUITIÈME YISÏON aÎQ

Les ramassent de terre et lés portent dehors. Les couchent à leurs pieds au fond de la nacelle, £t font bondir du sol leur esquif qui chancelle. Cédar et son amante, en sentant fuir le sol, Croyaient qu'un grand oiseau les emportait du vol, £t, ne comprenant rien à Tétrange mystère, D'un éternel adieu se détachaient de terre.

Or ces chars, des mortels sublime invention.

Dans les âges voisins de la création

Où, sur les éléments conservant son empire.

L'art imposait ses lois à tout ce qui respire,

N'étaient qu'un art humain, sacré, mystérieux,

Comme un secret divin conservé chez les dieux,

Et dont, pour frapper l'œil de l'aspect d'un prodige,

IjCs seuls initiés connaissaient le prestige.

Dans la profonde nuit de leur plus haute tour

Des esclaves sacrés les dérobaient au jour :

Dans les solennités de leur culte terrible,

}je char, pendant la nuit, s'élevait invisible.

Puis, dans l'air tout à coup de feux illuminé.

Planant comme un soleil sur le peuple étonné,

On le voyait s'abattre au-dessous des nuages-

Comme apportant aux dieux de célestes messages ;

La superstition et la servilité

Assuraient le respect par la crédulité.

C'est cet art disparu que Babel vit éclore.

Et qu'après dix mille ans le monde cherche encore !

Pour défier les airs et pour s'y hasarder

Les hommes n'avaient eu dès lors qu'à regarder :

a4o LA CHUTE D'UN ANGE

Des ailes de Tôî^eau le simple phénomène Avait servi d'exemple à la science humaine.

A leurs flancs arrondis le char était pareil ;

Dans sa concavité légère, un appareil

Pressait à flots cachés un mystère fluide

Plus léger que l'éther et flottant sur le vide :

Du vaisseau dans les airs il élevait le poids,

Comme sur l'Océan se soulève le bois.

Les hommes, mesurant le moteur à la masse,

S'élevaient, s'abaissaient à leur gré dans l'espace,

Dépassant la nuée ou rasant les hauteurs

Et, pour frayer le ciel à ses navigateurs.

Pour garder de Técueil la barque qui chavire, .

Un pilote imprimait sa pensée au navire.

D'un second appareil l'habile impulsion

Donnait au char voguant but et direction.

Du milieu de la quille un mât tendait la voile.

Dont la soie et le lin tissaient la fine toile;

Sur le bec de la proue un grand soufflet mouvant,

Comme un poumon qui s'enfle en aspirant le vent,

Engoufirait dans ses flancs un courant d'air avide.

Et, gonflant sur la poupe un autre soufflet vide.

Lui fournissait sans cesse, afin de l'exhaler,

L'air dont, par contre-coup, la voile allait s'enfler

Ainsi, par la vertu d'un mystère suprême.

Un élément servait à se vaincre lui-même !

Et lé pilote assis, là main sur le timon.

Voguait au souffle égal de son double poumon.

:: HUITIÈME VISION a4i

Mais les amants, assis sous le mût qui chancelle, £t dépassant du front les bords de la nacelle, Flottaient sans rien comprendre au double mouvement Qui les engloutissait dans le noir firmament. Les grands balancements de la légère quille, Roulis aériens de Téther qui vacille, Semblaient d'un astre à l'autre aîix sept cieux.les lancer, Etourdissaient leurs fronts qui cessaient de penser. Et les sourds sifflements de la brise nocturne Battaient sans l'éveiller leur effroi taciturne. Tantôt la nue en eau semblait les enfermer ; Comme un vaisseau qui sombre aux gouffres de la mer, Ils fendaient, engloutis, ces ténèbres palpables ; L'écume des brouillards ruisselait sur les câbles. Et leurs cheveux d'horreur sur leurs têtes dressés Distillaient l'eau du ciel sur leurs membres glacés. Tantôt, sortant soudain de la mer des nuages. Les étoiles semblaient pleurer sur leurs visages ; Puis, au branle orageux des ondulations.

De constellations en constellations.

Les étoiles, fuyant au-dessus de leurs têtes. Couraient comme le sable au souffle des tempêtes : On eût dit que le ciel, dans un horrible jeu. S'écroulait sur leur voile en parcelles de feu. Mais la barque bientôt retrouvant l'éiquilibre, Et planant, sans rouler, dans l'azur clair et libre, . Comme nous berce "un songe avant' notre réveil, Sans mouvement, de peur d'agiter le'somtneiL Sur la vague élastique à peine cadencée : .

Us fendaient' l'horizon -du vol de la pensée. :.::...: y. i6

A mesure qu'au but la voile s'avançait, Des teintes du matin le ciel se nuançait.

Déjà, comme un lait pur qu'un vase sombre épanche, La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche ; Les étoiles mouraient là-haut, comme des yeux Qui se ferment, lassés de veiller dans les cieux; Le soleil, encor loin d'effleurer notre terre. Comme un rocher de feu lancé par un cratère.

Au lieu de se lever du nocturne plafond.

Montait, pâle et petit, de l'abîme sans fond. Et ses rayons lointains, que rien ne répercute. Du jour et de la nuit amollissaient la lutte.

Bientôt sous le navire, atteint de sa clarté.

Il virent à leurs pieds, perçant l'obscurité.

Un globe pâlissant surgir des ombres vagues,

Comme une île au matin qu'on voit monter des vagues

C'était la terre, avec les taches de ses flancs,

Ses veines de flots bleus, ses monts aux cheveux blancs

Et sa mer qui, du jour se teignant la première.

Eclatait sur sa nuit comme un lac de lumière.

« Terre ! » dit une vorx ; et par un art secret,

S' abattant comme un aigle où sa proie apparaît.

Le navire égaré sur ces flots sans rivage.

Sur les monts et les mers redressa son sillage.

Et, dirigeant sa proue aux pointes du Sina,

Sur la mer Asphaltite en glissant s'inclina.

Il entendit d'en haut battre contre ses rives

Les coups intermittents de ses vagues massives,

Sentit monter son vent dans sa voile fraîchi,

HUITIEME VISION a43

Au miroir de ses flots vit son vol réfiéchi.

Et, suivant le Jourdain au rebours de sa course.

Avec Gad et Saphad s'éleva vers sa source.

Le saint fleuve déjà d'avenir bondissait.

Et de Génésareth le lac éblouissait!

On eût dit que leurs eaux pressentaient sous les âges

Les grands pas qui devaient sacrer leurs saintes plages.

Les cimes du Liban, qu'ils avaient à franchir. Devant les nautoniers commençaient à blanchir ; Ils entendaient grossir cet immense murmure Qui sifElait nuit et jour parmi sa chevelure. Comme un soufiQe lointain de l'inspiration Que donnerait le cèdre aux harpes de Sion ; Ils voyaient ondoyer en bas, à grandes ombres, La bruissante mer de leurs feuillages sombres ; Leurs flèches frémissaient sous le sillon grondant. L'astre du jour déjà baissait vers l'occident. Au-dessus d'une sombre et profonde vallée, La barque suspendit soudain sa course ailée.

Et, comme dans une anse à l'abri d'un rocher Le corsaire d'Ydra plonge pour se cacher Jusqu'à l'heure où la nuit obscurcira la voile. Le long du mât couché faisant plier sa toile, Le pilote laissa son esquif onduler Jusqu'au soir, sous la lune, au doux roulis de l'air. Tandis que le vaisseau flottait à l'aventure. Les matelots prenaient un peu de nourriture, Et comme des oisifs, accoudés sur les bords, D'un œil vague et distrait ils regardaient dehors

!iJ4 LA CHUTE D'UN ANGE

Ëcumer les torrents, pyramider. les cimes,- '

Et les aiglons en bas tourner sur leis abîmes.

Les lions seuls alors rugissaient dans ces lieux.

Quand la nuit renaissante eut obscurci les cieux,

Comme un oiseau qiii part de la branche ébranlée,

La barque s éleva vers la voûte étoilée, •

Doubla comme un grand cap dans le ciel menaçant

Du Sannîm nuageux le sommet mugissant,

Du Liban qui décroît redescendit la pente

Vers la plaine profonde où le Lithis serpente,

Et dans les libres flots d'uii transparent éther

Sur le ciel des géants commença de flotter.

Déjà, comme un fanal qui sur Técueil vacille.

Une vaste lueur ondoyait sur sa quille :

C'étaient les mille feux de l'immense Babel,

Comme un rouge volcan reflété dans le ciel.

L'esquif aérien, guidé par cette flamme.

De Tair sous son sillon faisait gronder la lame ;

Le timon frémissait dans la robuste main.

Il plongea lentement dans ce cratère humain ;

Comme des grandes mers qui battent leurs rivages,

Un bruit sourd et croissant montait jusqu'aux nuages.

Cédar et Daldha regardaient autour d'eux,-

Ne sachant d'où venait ce bruit tumultueux :

Involontairement au choc penchant leur tête,

Ils croyaient approcher d'une grande tempête,

Et s'étonnaient de voir dans un ciel de cristal

Le navire' flottant bercé d'un souffle égal.

: HUITIEME VISION/ a/#5

Par degrés cependant leur oreille assourdie, Se penchant, du côté de l'immense incendie^ Dans Torageux roulis de ce bruit souterrain Crut reconnaître l'âme avec T accent humain ; Et plus le bruit croissant grossissait dans les nues, Plus leur âme sondait ces clameurs inconnues.

De ces grands murs remplis par une nation C'était au soir d'un jour la respiration, Ce bruit intermittent d'un million d'haleines Dont les vagues de l'air sont sonores et pleines, Lorsqu'une ruche humaine, avant de s'endormir, Des passions du jour semble encore frémir :

Sourde ondulation de cette mer de vie Où la vague de sons par une autre est suivie, Où la longue clameur qu'un silence interrompt Fait vibrer ou suspend les tempes dans le front ; Où l'on entend mugir, par lointaines bouffées. D'orageuses rumeurs sous, d'autres étouffées. Inextricable écho de sons, de cris, d'accents, Dont on entend le bruit sans comprendre le sens ! Tel s'élevait du sein de la ville lointaine

Le bruit qu'interrogeait leur oreille incertaine : Pas d'un peuple nombreux sous qui le sol gémit. Coups sonores du fer sur l'airain qui frémit. Roulement éternel des chars dans la carrière, Cours du fleuve encaissé dans ses marges de, pierre. Grands orchestres jetant dans l'air mélodieux En métalliques voix les ivresses des dieux, Monotone soupir de la faim qui mendie, • , '

Appels retentissants au meurtre, à i'încendie,

S'élevant confondus dans ie calme des airs.

Ne formaient qu un seul son de tous ces sons divers.

Un retentissement de verges et de chaînes,

Des râlements affreux de victimes humaines ;

Cris d'angoisse de mère à qui Ton disputait

Pour le couteau l'enfant que son sein allaitait,

De la vierge arrachée aux piliers qu'elle embrasse

Pour aller assouvir la fureur qui l'enlace ;

Emeutes aux pas sourds, assauts, séditions,

Des applaudissements, des imprécations,

Déchirements de voix, vastes éclats de rire !

Puis, du sein d'un silence où toute voix expire.

Comme, au bord de la mer où le vent calme et sourd

Pousse à recueil grondant un flot égal et lourd,

Une neuvième vague, amoncelée en poudre,

Eclate sur l'écueil avec un bruit de foudre.

Une immense clameur s'élançant de la nuit

Montait du peuple entier en tempête de bruit,

Et, faisant trembler l'air comme une onde sonore.

Asphyxiait l'oiseau dans les feux de l'aurore»

A cette grande voix de ce monde nouveau.

L'esprit des deux amants tournait dans leur cerveau.

Et leur cœur tout tremblant, que la terreur resserre.

Sentait le contre-coup de chaque bruit de terre ;

Leurs tempes oubliaient de battre, et le frisson

Sur leurs membres glacés courait avec le son.

Envolés de leur lac, ainsi lorsque deux cygnes. Des précoces frimas voyant les premiers signes.

Pour dérober leurs fruits aux durs frissons du Nord,

En traversant le ciel passent du bord au bord,

Si leur vol les conduit sur un champ de batailles

Où deux peuples armés déchirent leurs entrailles,

Sur la plaine de sang où leur couple s'abat

Ils entendent rugir les vagues du combat ;

Les cris des combattants, les éclairs de la poudre.

Du cratère vivant font remonter la foudre;

Dans le lac où leurs flancs aimaient à se baigner

Leur œil avec horreur voit les vagues saigner ;

A ces globes de fer que le salpêtre allume

Jusque dans le nuage ils roussissent leur plume.

Et, sur ces champs d'horreur qu'ils ne peuvent quitter,

Leurs ailes sans ressorts n'osent plus palpiter.

Cependant., descendu sur l'horrible tempête.

L'esquif des hautes tours rasait le sombre faîte. On eût dit à leur foule, à leurs sommets pressés, En aiguilles, en arcs, en minarets dressés.

Une forêt de pierre où lés granits, les marbrés. Auraient germé d'eux-raême et végétaient en arbres : Pyramides, palais, dressés sur leurs séants, Ponts immenses montant sur leurs cintres béants, Arcs sur arcs élevant de larges plates-formes Servant de, piédestal à des monstres énormes, Obélisques taillés dans un bloc seulement, Arrachés de la terre ainsi qu'un ossement, £t sans rien supporter s' amincissant en glaive,. Dans le ciel étonné se perdant comme un rêve ! Aqueducs où grondait le fleuve aux grandes eaux, Jardins aériens portés sur mille arceaux.

Dont les arbres géants, plus hauts que nos idées. Jetaient sur les palais l'ombre de cent coudées ! Colonnades suivant, comme un serpent d'airain. Des coteaux aux vallons les grands plis du terrain, Où des tronçsid^e métal, prodigieuses plantes;

aSo LA CHUTE D'UN ANGE

Portaient à leurs sommets des feuillages d'acanthes ; Des vases où fumaient des bûchers d'aloès Pour embaumer, la nuit, la brise des palais, Ou d'éclatants fpyers, flammes pyramidales, Qu'ondoyantes aux vents réverbéraient les dalles ! •

Le navire, voguant sur ces blocs en monceaux, Comme un aigle au milieu de cent mâts de vaisseaux. Craignait à chaque instant de déchirer sa quille Contre une pyramide, une tour, une aiguille.

A travers ce dédale il dirigeait son vol, Aux mille cris d'effroi qui s'élevaient du sol, Vers le centre éclatant, des dieux forte demeure» Qui dominait de haut la ville intérieure.

Là, planant de plus bas sur le sacré séjour, Où les chefs s'enfermaient dans leur jalouse cour. Ils virent, aux clartés de cent torches errantes. Dans un jardin coupé de sources murmurantes, Aux brises sans repos d'accords mélodieux, Un innombrable essaim de déesses, de dieux.

Les regardant tomber comme file une étoile.

Et d'un immense cri fai^nt trembler leur voile.

Mais avant que l'esquif, un moment suspendu.

Au niveau des remparts de marbre eût descendu. Celui qui paraissait régner sur cette foule Fit un geste : aussitôt, comme la feuille roule Quand le vent du midi qui vient la balayer L'amoncelle en courant et la fait ondoyer, Par le geste écartés, ces hommes et ces femmes,

NEUVIEME VISION af»!

Montrant dans leur pâleur tout Tefï^oi de leurs âmes«

Sans oser vers le ciel détourner un regard,

Du jardin interdit s'enfuirent au hasard.

Le roi seid, entouré par un groupe céleste

De femmes, de géants^ indique par un geste

Au pilote attentif le sommet d'une tour

Dont des créneaux d'ivoire enfermaient le contour ;

H y monte à pas lents d'étages en étages,

Et le navire enfin y descend des nuages !

Sitôt qu'il eut touché terre comme un oiseau,

La voile s'abaissa sur son mât de roseau,

Et des flancs affaissés de Tobscure nacelle.

Gomme des bords penchés d'un vaisseau qui chancelle,

Les géants descendus saluèrent leur roi ;

Débarquant les captifs immobiles d'effroi.

Gomme des chiens dressés tratnent, souillés d'écume.

Ou le daim ou Toiseau dont ils mordent la plume.

Ils portèrent meurtris, dans leurs bras triomphants,

Aux pieds du roi des dieux le couple et les enfants.

L'aspect inattendu de cette jeune proie

Arrache à tous un cri de surprise et de joie ;

Un silence succède à ce ravissement

Aux clartés d'un flambeau promené lentement,

Et dont chaque lueur flottant sur leur visage

Paraissait dépouiller un ange d'un nuage,

Les deux bras soulevés par l'admiration.

Les géants l'exhalaient en exclamation.

Us contemplaient des yeux, ils caressaient de l'âme

a5» LA CHUTE n*UN A.NGE

Lç torse aérien de cetfe jeune femme.

Ces membre^ qu'ombrageaient, de sa tête à ses pieds.

Comme une écume d'or, ses cheveux dépliés ;

Le marbre palpitant de ses épaules blanche^;

Ses bras par la langueur affaissés, sur ses hanches.

Mais qui, s'ils s'entr ouvraient jamais, dans leur contour

Devaient former Tanneau d'un invincible amour;

Ce sein naissant, plus blanc que le laiC qui découle.

Neige qui d'une coupe a conservé le moule

Et que deux blanches mains de leurs doigts entr ouverts

Pressaient, moUche^ d'été sur des fruits encor' verts ^

Ce long cou renversé sur l'épaule assouplie.

Dont la grâce a moulé chaque muscle qui plie ;

Cette bouche entr'ouverte, aux deux bords de vermeil.

Grenade de Damas éclatée au soleil.

Et d'où semblait sortir, avec sa faible haleine.

D'espérance et de doute une aine toute pleine ;

Ce pli. de la douleur entre ses deux sourcils.

Ces perles qui brillaient sur le bord de ses cils;

La pâleur de l'effroi, la rougeur de la honte.

Répondant sur sa joue au regard qui l'affronte ;

Vers Cédar enchaîné ces soupirs étouffants;

Ce sourire dé mère à ses pauvres enfants ;

Et ces yeux où l'éclat de cette torche errante

Brillait comme un reflet de feu dans l'eau courante.

Et laissait voir au fond de leur morne splendeur

Comme un monde sans fond d'amour et de candeur 1

Puis arrachant leurs yeux de la céle&te image, Et portant la clarté sur un autre visage,

NEUVIÈME VISION a53

Ils contemplaient Oêdar immobile à' leurs piédà,

Embrassant des deuit bras ses genoux repliés,

Et, comme pour cacher l'âme sur sa figure,

Liiissant pendre en flots courts sa noire chevelure.

Sous le fer, en anneaux sur ses membres rivé.

Son beau corps s'affaissait ; mais s'il s'était levé,

On voyait que sa haute et robuste stature

Elit dépasisé les dieux de toute la ceinture.

Les lourds anneaux de fer tordus par ses -efforts

De quelque tache bleue avaient souillé son corps ;

Mais de ce corps charmant la forte adolescence.

Dont la grâce partout relevait la puissance.

De ses muscles naissants les palpitations

Dont le regard suivait les ondulations.

Dans un jeune olivier comme on suit sous l'écorce

Les membrures du tronc qui révèlent sa forcé;

La blancheur de sa peau qu'un frissonnant duvet.

Comme une ombre ondoyante, à peine relevait;

De son front foudroyé la beauté tendre et mâle*,

La jeunesse et la mort luttant sur son teint pâle ;

Ce tronc qui semblait là du ciel précipité.

Sa taille, sa splendeur, son immobilité.

Le faisaient ressembler à la pâle statue

De quelque dieu de marbre à nos pieds abattue.

Dont les lézards rampants craignent de s'approcher,

Et qu'en le mesurant la main n'ose toucher.

Insensible au regard qui tombait sur lui-même,

Quand le géant orné du divin diadème.

Jetant sur Daldha son regard de trop près.

De son désir brutal profanait ses attraits,

a54 LA. CHUTE D'UN ANGE

Relevant de ses mains son front mélancolique, Contractant son sourcil sur son regard oblique, On voyait dans son œil son esprit flamboyer : Ce coup d'œil contenu paraissait foudroyer, Et ses fers, secoués d'un bond involontaire.

Sonnaient comme un faisceau que le vent jette à terre ; Les reines pâlissaient de frissons, et le roi Laissait tomber la torche et reculait d'effroi ! Tel quand un bûcheron dans un chêne encor tendre. Après l'avoir coupé, met le coin pour le fendre, Dans le tronc déchiré s'il enfonce les doigts Pour voir saigner la sève et se tordre le bois. Les deux bords rapprochés de sa large blessure Font tout à coup crier l'homme sous leur morsure, Et, saisissant la main qui le torture à bas, L'arbre tombé se venge en emportant le bras !

Quand le maître des dieux, sur Thomme et sur la femme,

Dans ce premier regard eut assouvi son âme,

Les bourreaux prosternés racontèrent comment,

Tel qu'un éclair vengeur tombé du firmament.

Sur la grotte où Timpie ourdissait ses blasphèmes,

Sa mort avait vengé leurs volontés suprêmes ;

Comment ce nid obscur de malédiction.

D'où sortaient le murmure et la sédition,

Avait vu dévorer en cendres par les flammes

Ce livre empoisonneur qui fascinait les âmes ;

Et comment, du désert hôtes mystérieux,

Ces deux amants trouvés avaient ravi leurs yeux.

Et, chargés par leurs mains de chaînes et d'entraves.

Venaient servir aux dieux de victimes, d'esclaves.

Au récit de la mort du traître Adonaï, Voyant du souverain le front épanoui S'éclairer comme un mont qui surgit d'un nuage. Les bourreaux d'un tel crime imaginant le gage. Savouraient dans leurs cœurs leur sublime forfait.

a56 LA CHUTE D'UN ANGE

Et d'avance au service égalaient le bienfait.

« Ministres courageux des divines colères,

Dit Nemphed, recevez vos trop justes salaires. »

En leur jetant ces mots, de son pied soulevé.

De cinq coups convulsifs il frappe le pavé.

Au terrible signal qu'un sourd écho répète, .

Sortent en se courbant d'une trappe secrète,

Cinq colosses humains, exécuteurs cachés,

Monstres dressés au sang, par le sang alléchés.

Dont la langue arrachée assure le silence.

Un fer nu à la main, chacun des cinq s'élance

Sur un des cinq géants de l'esquif descendus :

Le fer plonge cinq fois dans leurs cœurs confondus ;

Le blasphème à la bouche, ils roulent sur les dalles

Aux pieds du roi des dieux, qui sourit de leurs râles;

Leur âme sous ses yeux s'échappe en lacs de sang ;

Il joue avec l'orteil dans ce flot rougissant.

Comme au bord du ruisseau, sur la grève qui fume,

Un pied d'enfant distrait badine avec l'écume.

Et, quand toute leur veine a coulé de leur sein,

Les froids exécuteurs de son secret dessein,

Dans la mare de pourpre où leurs larges pieds glissent.

Prenant à quatre bras les cadavres qui gisent.

L'un par ses longs cheveux et l'autre par les pieds, ■

Comme on lance une roche aux gouffres effrayés,

Du gigantesque effort que l'élan leur imprime

Par-dessus les créneaux les jettent dans l'abîme.

Du faîte de la tour, qui leur briSe le front,

On voit s'entre-choquer les membres et le tronc.

DIXIÈME VISION %^n

« Maintenant, dit Nemphed, qu'ils parlent à la terre!...

La mort seule et la nuit connaîtront ce mystère.

Célestes confidents de mon sacre pouvoir,

Qui pouvez seuls ici tout entendre et tout voir.

Que ces secrets divins meurent dans vos pensées

Par Tempire des cieux déjà récompensées I

Nos fourbes ont conquis ce pouvoir incertain

Que la nuit rarement transmet jusqu'au matin :

Par nos complicités habilement tramées,

Sur les âmes des dieux soumises ou charmées

Prolongeons à jamais ce suprême ascendant !

De leurs séditions calmons le flot grondant !

Le trône veut sans fin qu'on trompe ou qu'on op])rirae :

Malheur à qui s'arrête un seul jour dans le crime !

Un plus hardi l'atteint aux périlleux sommets.

Que nos forfaits unis ne sommeillent jamais ;

Que la perversité d'en haut jamais ne s'use :

Le prestige des dieux, c'est le crime et la ruse!

Si d'un crime plus grand un autre est l'inventeur,

L'empire nous échappe et passe à son auteur ! . . .

« Adonal n'est plus ; le peuple qui sommeille N'entendra plus d'en bas de voix qui le réveille. Voyez, j'ai fait le crime, et j'ai coupé la main ! De l'enfer et du ciel chef-d'œuvre surhumain, Le hasard m'a livré ces belles créatures Dont la perfection fait honte k nos natures ; Instruments de plaisir et de séduction, J'ai des moyens nouveaux de domination ; J'ai des projets sur eux qui ne font qued'éclore...

Ils m'ont frappé Tesprit comme d'un météore.

Allez, laissez-moî seul de mon vague dessein Couver sous le secret les ombres dans mon sein; Et vous, allez jouir des célestes délices Que ma main vous assure à force de supplices ! » Puis, montrant aux muets par son doigt gouvernés Les deux jeunes amants sur le marbre enchaînés : K Emportez, leur dit-il, au palais des esclaves Ce jeune enfant des bois rivé dans ses entraves ; Qu'on prépare son corps avec précaution A subir des muets la mutilation. ' Pour énerver en lui cette audace virile.

Avant de le dompter il faut qu'on le mutile ; Aux eunuques jaloux livrez le lionceau :

Que sa virilité tombe sous leur ciseau!

Arrachez ces jumeaux qui frissonnent sur elle. Qu'une esclave au lait frais leur donne sa mamelle ; Qu'ils boivent quelques jours la vie avant la mort : Ma sagesse, plus tard, parlera sur leur sort. Quant h cette beauté qui les baigne de larmes, Portez-la comme un dieu sans regarder ses charmes, Devant moi, sous mes yeux, dans le sacré séjour Où j'abaisse ma main sur ces roses d'amour.

Les rayons embrasés de la céleste flamme Relèveront du sein ce beau front qui se pâme. Des lèvres sur ses yeux boiront ces gouttes d'eau Qu'on rompe ces liens qui froissent cette peau ! Que l'huile de la menthe et les larmes de l'ambre En rosée odorante inondent chaque membre ; Qu'on égôutte les fleurs pour composer son bain ;

Que le lait soit son eau, que le miel soit son pâin^

Et que sur ses tapis elle n'ait pour entraves

Que les bras complaisants de vingt belles esclaves ! »

Il dit ; obéissant à ces accents sacrés.

Et de la tour sonore inondant les degrés.

Les esclaves courbés accomplissent son ordre. En vain de Daidha l'on voit les bras se tordre, £n vain sa voix brisée invoque son amant :

Le rire répond seul à son gémissement.

Aux tortures du corps de sa charmante proie.

Aux soubresauts du sein sous les ondes de soie. Aux palpitations des muscles contractés Qui dévoilent à l'œil dé nouvelles beautés.

Il semble qu'un regard plus satisfait l'attire. Et que la volupté se double du martyre !

Tant la perversité des coupables désirs Peut changer la douleur en féroces plaisirs.

Etouffer la pitié sous des instincts infâmes. Abrutir la nature et renverser les âmes!...

Il la suit pas à pas, \yar ses cris fasciné.

Jusqu'au seuil du palais aux femmes destiné ; Il détache à regret ses yeux de ce visage ; Puis, le front tout rêveur et chargé d'un niiage. Faisant pâlir de loin ses ministres tremblants. Sous ses portiques d'or il s'enfonce à pas lents ; Et, le front dans ses mains, terrible et sombre gestCy 11 s'assied au banquet sur le trône céleste.

a6o LA. CHUTE D'UN ANGE

Or, au bruit de ces chants, aux vapeurs de Tencens,

Quelle distraction assourdissait ses sens ?

Aux éclats de plaisir des immortels convives.

Que roulaient dans leur front ces deux tempes pensives

De ce nuage obscur quel éclair sortirait ?

Nemphed de sa pensée avait seul le secret.

Adopté par les dieux dès sa première enfance.

Sans mère, sans amour et sans reconnaissance.

Dans l'intrigue des cours dès ce jour renfermé,

Nul sentiment humain en lui n'avait germé.

Son âme sans attrait n'était qu'intelligence ;

Ses passions, orgueil, ambition, vengeance :

Monter était pour lui l'univers tout entier.

Quel que fût sous ses pas l'abtme et le sentier ;

Et comme il avait vu, dans les célestes luttes.

Que les grands pas étaient suivis des grandes chutes,

Pour gravir du pouvoir le sommet escarpé

Sa sourde ambition dans l'ombre avait rampé.

Pour briser tout obstacle à sa fourbe sublime.

Sa main au lieu du glaive avait saisi la lime ;

Soumettant à tout prix son orgueil débouté.

De bassesse en bassesse il avait tant monté,

11 avait tant flatté les vanités pressées,

Avait tant infiltré sous terre ses |>ensées,

Tant servi, tant trahi de maîtres couronnés.

Pour des maîtres futurs d'avance abandonnés ;

Il avait tant flairé sur des ondes limpides

Du vent encor dormant les invisibles rides.

De tant de dieux rivaux soufflé les passions.

DIXIÈME VISION i6i

Et tant vu remuer de flux de factions, Qu'à chaque mouvement de la vivante houle Un flot l'avait d'en bas soulevé dans la foule, Laissé tomber, repris, laissé, repris cent fois, Jeté comme une écume au piédestal des rois !

Nul sentiment humain battant dans sa poitrine

N'avait fait dans sa marche hésiter sa doctrine ;

Dans son chemin couvert pitié ni repentir

N'avaient pu seulement d'un pas le ralentir.

Pour l'ami renversé, sans regard et sans honte,

L'homme n'était pour lui qu'un échelon qu'on monte,

Et dont on foule, après, le corps avec mépris.

Les hauteurs du pouvoir sont faites de débris.

Il riait dans son cœur de l'imbécile foule

Qui s'arrête à compter les corps morts qu'elle foule :

« Quand au faîte escarpé l'on dirige ses pas.

Malheur, se disait-il, à qui regarde en bas! »

C'est ainsi que, planant sur sa caste insensée

De toute la hauteur de sa froide pensée,

Jusqu'au trône céleste il s'était élevé.

Tel un miasme impur des marais soulevé.

Traînant dans les bas lieux sa masse infecte et sombre,

De la fange exhalé, croupit longtemps dans l'ombre,

Puis, de ce vil niveau par. degrés s' élevant,

Salit de ses lambeaux les ailes de tout vent,

£t dans le ciel enfin, éclatant météore,

Y fait briller sa boue à l'égal d'une aurore t

'a6i Lk CHUTE D'UN ANGE

Maintenant sur le fatte, et Tabîme à ses pieds. Il n'osait le sonder de ses yeux effrayés, Et, pour y résister au vent qui le secoue, Il rampait sur le trône ainsi que dans la boue : Son empire n'était qu'une adulation Aux chefs toujours déçus de chaque faction ; Et, sur ce lac bouillant de sa ruine avide, Il vivait de terreur, suspendu sur le vide !

Mais, bien qu'il renfermât sa pensée en dedans. Sa domination voulait des confidents :

Ministres corrupteurs d'infernales intrigues. Pour épier les cœurs et déjouer les brigues, Pour lire sous les fronts et sonder le terrain. Pour serrer tour à tour ou ramollir le frein. Pour garder du complot la fortune du maître.

Sa coupe de poison, et son sommeil de traître. Des dieux inférieurs à sa grandeur vendus.

De ses nuits, de ses jours, coippagnons assidus. Fils secrets et brisés de sa sanglante trame. Entraient dans a^a pensée et surprenaient son âme. C'est par eux qu'il tenait sous d'habiles niveaux Les partis endormis l'un de l'autre rivaux.

Et que, séparant seul leur orageuse lutte.

En les voyant monter il retardait sa chute.

Sabher, Azem, Akil, Serendyb, Asraliel, Etaient les confidents des hauts secrets du ciel ; Chacun, feignant l'amour pour le tyran suprême. Dans ce chef méprisé n'adorait que soi-même.

Epiant le moment de le précipiter Du faîte où leur dédain l'avait laissé monter;

DIXIÈME VISION a63

Et lui, lisant du cœur leur haine dans leurs âmes,

Les tenait sous sa main comme un glaive à deux lames

Qui défend la poitrine et blesse en défendant.

Son cœur dans un seul cœur se fiait cependant ;

C'était un cœur de femme encore enfant, ravie

A sa mère inconnue en venant à la vie,

Fruit vert que mûrissait Ja prostitution.

Que, bien moins pour l'amour que pour l'ambition,

Nemphed, déjà glacé par les neiges de l'âge,

Avait soustraite jeune au banal esclavage,

A sa débile main préparée en appui.

Et jusqu'au rang suprême emportée avec lui.

Son nom était Lakmi. Sous sa douzième année

Sa joue était déjà légèrement fanée ;

Car le miasme impur de cet air infecté.

Avant qu'elle eût fleuri, pâlissait la beauté.

Mais à la majesté de sa taille élevée,

A la splendeur des traits sur cette âme gravée.

Au marbre de sa peau sous les baisers poli,

A sa lèvre où l'orgueil naissant traçait son pli.

Au- tissu délicat de chevelure noire

Qui de l'épaule à nu laissait briller la moire,

A l'ovale élargi de ses grands yeux de jais.

D'où son âme en s' ouvrant illuminait ses traits,

On voyait qu'une grande et puissante nature

Avait marqué d'un sceau la noble créature,

Et qu'un germe d'amour l'accomplirait plus tard.

Si l'homme ne l'avait brûlée à son regard!

Mais Nemphed sous son souffle avait flétri, la rose Avant que du matin la feuille fut éclose ; Dans la corruption d'un soleil trop hâté 11 avait fait mûrir son âme et sa beauté, Et, pressé d*en tirer un infernal usage, 11 avait corrompu lui-même son ouvrage ; Il avait détaché ce cœur de tout lien Pour l'arracher de terre et l'enchaîner au sien, £t que, de ses forfaits instrument ou complice. Elle eût la même gloire ou le même supplice.

Il l'avait enlacée, elle aux membres de lait, A ses membres vieillis, ainsi qu un bracelet Que rive à Tavant-bras la vierge de l'Asie, Et qu'on n'arrache plus du corps qu'avec la vie. Non que son cœur stérile aimât la tendre enfant Que son souffle tuait tout en la réchauffant ; Mais il avait besoin, pour mieux filer sa trame. De se l'incorporer en se vouant son âme :

Elle était le lézard espion du serpent, Qui devance au soleil le reptile rampant ; Le chacal que le tigre en avant de lui lance ; L'appât que le pêcheur sur les ondes balance; L'aspic au dard de feu, sur soi-même endormi. Que sur les bords du Nil la main d'un ennemi Glisse dans la corbeille et cache sous la rose. Pour distiller la mort à la main qui s'y pose !

Dès ses jours innocents pervertie à dessein.

Lui-même avait versé ses poisons dans son sein; Comme on élève une âme à la chaste innocence,

A la perversité façonnant son enfance, U avait renversé par cet art infernal Dans ce cœur tout à lui le vrai, le bien, le mal, Donné d*une vertu le nom ^ chaque vice, A la sincérité préféré l'artifice, Uaudace à la pudeur, la haine à l'amitié, I^ cruauté railleuse à la tendre pitié ; £t selon que l'enfant, de poison allaitée.

De malice et de crime était plus infectée, L'instruisant par degrés de forfait en forfait. Il la récompensait du mal qu'elle avait fait; Et pour horrible prix de cet horrible escrime, Jl lui donnait la joie avec l'orgueil du crime!... Mais le dernier degré de cette instruction Était l'œuvre accompli : dissimulation.

Aussi l'âme enfantine à cet air exposée,

Suçant l'odeur du sang au lieu de la rosée.

Par l'émulation torturant ses penchants,

Couvrait d'un front naif l'astuce des méchants.

De génie et de grâce également douée.

Belle, tendre, pensive, et pourtant enjouée,

Savante k tous ces arts dont la corruption

S'efforçait d'exalter l'obscène passion,

A donner une voix à ces langueurs de l'âme

Où sur des lits de fleurs la volupté se pâme ;

A feindre avec son corps le drame impur des sens

Dont la danse module en gestes les accents ;

A trouver dans les mots de si brillants symboles .

Que la nature vit et sent dans les paroles ;

a66 JJl chute D'UN ANGE

A composer, de sucs exprimes par ses mains, Des philtres qui versaient des songes surhumains ; A simuler du geste ou l'amour ou la haine Qu'écrit la passion sur la figure humaine ; A passer à son gré du rire faux aux pleurs :

A tresser ses cheveux des haleines des fleurs, A donner au contact de ses lèvres errantes L'odeur et le frisson des brises enivrantes ; A fasciner tout œil tombé dans son regard, A remuer le cœur, même au sein du vieillard !

Nemphed, qui de ces dons décorait son ouvrage.

Les faisait servir tous a son infâme usage.

Bien qu'il fît son jouet de cet être charmant,

Ce jouet dans ses mains était un instrument,

Instrument de forfaits, dont la grâce et l'enfance

Ecartaient de l'esprit jusqu'à la défiance.

C'est elle qui semait, par de rusés discours,

La discorde et l'envie, atmosphère des cours ;

Qui fomentait la haine et soufflait les cabales

Pour nouer ou briser des intrigues rivales.

C'est elle qui, sous l'air d'un enfant indiscret,

laissait comme échapper de son cœur un secret ;

Secret qui, du tyran servant l'hypocrisie,

Déroutait des rivaux la sombre jalousie.

Et, détournant leurs yeux vers quelque faux dessein,

Au véritable coup leur découvrait le sein.

C'est elle qui, du cœur épiant les ivresses.

Leur surprenait un mot fuyant sous ses caresses.

Et, comme une tisseuse au doigt sûr et subtil.

Du seul bout de la trame ourdissait tout le fil ; Elle qui, préparant le piège où l'on trébuche, Attirait en riant la victime à l'embûche, Tandis que le poignard sur son front suspendu La frappait, sans briller, d'un coup inattendu; Elle qui, consommant des cruautés plus lentes. Savait broyer la mort dans. le venin des plantes, Enivrer un amant et lui faire puiser Sur ses lèvres de feu la mort dans un baiser ! Car, dans ce noir palais de ruse et de malice. Toute lèvre en buvant soupçonnait le calice ; Et pour verser la mort il fallait, ô stupeur! Qu'un calice vivant la versât dans le cœur !

Par l'orgueil, et par l'or, et par mille délices,

Nemphed récompensait ces ténébreux services :

Elle jouait en reine avec son sceptre d'or.

Puisait, à son désir, dans le divin trésor,

Détachait de son front le sacré diadème,

Ou de son doigt jaloux l'anneau, signe suprême.

Et dont le seul aspect, du souverain des dieux

Faisait exécuter l'ordre silencieux.

Dans un palais touchant aux célestes demeures.

Cent esclaves choisis lui variaient les heures :

Les uns sous ses regards faisaient germer les fleurs,

Pour revêtir le sol de suaves couleurs ;

Les autres, de l'air même humectant les haleines,

Vidant et transvasant des urnes toujours pleines,

Ou des arbres trempés agitant les rameaux,

Donnaient au vent le froid et la senteur des eaux ;

Ceux-là faisaient pleuvoir, d'arcades en arcades.

Sur les gazons perlés les cheveux des cascades ;

Ceux-ci lui mariaient, au caprice des sens,

Les saveurs du festin tout embaumé d'encens;

D'autres, pour la porter dans ses célestes chambres,

En corbeille animée assouplissaient leurs membres.

De peur que sous le poids de son corps étendu

Le muscle de leurs bras n'eût un pli défendu,

Et que ces chars vivants où son front se renverse

Ne lui fissent sentir le branle qui la berce ;

D'autres enfin, servant l'idole de plus près,

Eunuques réservés aux mystères secrets,

Des parfums du matin que l'art savant distille

Sur ses membres baignés faisaient ruisseler l'huile.

Lui tressaient, pour vêtir son beau corps à ses vœux.

En les bordant de fleurs, des tissus de cheveux

Blonds ou noirs, par le fer enlevés dès l'aurore

A des fronts de quinze ans qui les pleuraient encore,

Comme nous enlevons, pour tisser nos habits,

La toison de l'hiver aux frissons des brebis.

Ces tissus d'Arachné, noués par la ceinture,

Pour diviniser l'art profanaient la nature.

Lakmi, s' enveloppant dans ces duvets soyeux.

Ne songeait plus aux pleurs qu'ils coûtaient à des yeux,

Mais, comparant leur fil, leurs couleurs, leurs haleines.

Jouait avec le souffle en ces toisons humaines,

Et, les entremêlant de bandelettes d'or, .

Sous ses doigts frissonnants les sentait vivre encor.

Sa beauté ravissante, ainsi multipliée,

Au gré de la couleur tour à tour essayée,

Dans le cristal des murs où flottait son portrait

Et dans des yeux ravis longuement s'admirait;

Non que l'enivrement qu'elle avait d'elle-même

Fût ce besoin secret de charmer ce qu'on aime.

Mais ce besoin jaloux d'écraser d'un coup d'oeil

Des rivales beautés la malice et l'orgueil.

Elle sortait de là séduisante et rieuse ;

Éblouissant d'attraits la foule curieuse.

Abeille matinale à butiner son thym,

Couvrant son cœur profond d'un visage enfantin,

Elle errait à son gré dans ce palais des vices,

Pour prendre tous les cœurs à ses vils artifices :

Tantôt elle tendait l'astucieux filet

De ses ruses de femme aux sens qu'elle troublait ;

Dans les cœurs alléchés semait les espérances,

Affectait des penchants, montrait des préférences,

Donnait aux doux regards de ses yeux caressants

Ces songes avant-goût de l'ivresse des sens;

Tantôt s' insinuant, volontaire et folâtre,

Dans les groupes charmés d'une cour idolâtre,

Par la danse ou le son du luth mélodieux

Elle enchantait l'oreille et captivait les yeux.

Ame parmi ces corps, sa vive intelligence

Dominait les instincts de cette vile engeance ;

Le sourire hébété l'applaudissait toujours.

Tantôt s' interrompant par quelques fous discours,

Comme un enfant distrait qu'un vol de mouche entraîne.

Déposant, pour jouer, la majesté de reine,

a^ô LA CHUTB D'UN ANGE

Aux regards étonnés des femmes, des géants.

Elle allait se mêler aux plaisirs des enfants, Se laissait défier à leur lutte, a leurs courses, Jouait avec le sable ou Técume des sources.

Trempait comme eux ses pieds, et de ses vêtements Semait sur les gazons Tor et les diamants ; Comme si de ces jeux la présence et l'image L'arrachaient à son rang et lui rendaient son âge! Aussi toutes les voix partout la demandaient ; Tous les fronts à ses yeux, sombres, se déridaient. Sous la fausse couleur dont il gardait l'empreinte Le sien à force d'art écartait toute crainte. On oubliait auprès de cet être charmant Que l'ombre de Nemphed la couvait constamment; On se laissait séduire à sa première vue :

Ainsi, lorsque là foudre éclate dans la nue, Incendiant la mer de la flamme des cieux.

D'enfants assis au bord un groupe insoucieux, Pour voir ce feu du ciel, se penche du rivage. Et joue avec l'éclair, qui n'est que son image !

A ces banquets des dieux, aux pieds du maître assise, Comme un oiseau privé, seule elle était admise, Et Nemphed, du pouvoir pour oublier le poids. Roulait de ses cheveux les ondes dans ses doigts. Des autres confidents rastucieuse troupe S'écartait par respect du redoutable groupe.

Et, dieux inférieurs, sur les degrés du ciel S'asseyaient à des rangs séparés. — Asrafiel, Le plus grand, le plus beau de ces Titans célestes,

l^s dominait du front, du regtird et des gestes ;

On voyait que la terre avait, en le formant

De la matière en lui prodigué rélément,

Et du feu des volcans que le tonnerre allume,

En secouant sa torche, animé cette écume.

J^a voûte de granit sentait sa pesanteur.

Sa taille des piliers égalait la hauteur ;

ijomme les nœuds du bois qui font renfler Técorce,

Ses muscles au repos articulaient sa force.

Et sur sa nuque, égale aux nuques de taureau.

Au moindre pli du tronc palpitaient sous sa peau.

Ses bras nerveux, noués à l'épaule robuste,

Sur ses flancs onduleux pendaient le long du buste ;

Ses larges pieds posaient au sol comme du plomb ;

Et ses membres gardant l'équilibre et l'aplomb.

Même quand sous son poids penchait son tronc de marbre,

Rassuraient le regard et ressemblaient à l'arbre

Qui, dans le roc profond sous terre enraciné,

Balance aux vents ses bras sur son troiic incliné.*

La foule des géants frissonnait à sa vue ;

Sa main était Tétau, son poignet la massue ;

Le peuple, à qui la force imprime le respect,

Le craignait, l'admirait, s'ouvrait à son aspect,

Et ne comprenait pas comment ce corps superbe

Sous les pieds de Nemphed se courbait comme une herbe,

Servait sa perfidie et son ambition,

f^'i comment le serpent enchaînait le lion.

Mais cette force était son âme tout entière ;

Ses passions étaient celles de la matière :

17a LA CHUTE D'UN ANGE

Un seul doigt remuait ces immenses ressorts ;

Le seul feu des plaisirs couvait dans ce beau corps;

L'inextinguible soif des voluptés obscènes

Allumait ses regards et desséchait ses veines ;

Et Nemphed s'assurait de sa complicité

En jetant la pâture à sa lubricité ;

Il apaisait' son sang en nourrissant son vice,

Comme on gorge le tigre afin qu'il s'assouvisse.

De cette insatiable et vile passion

Ses traits désordonnés portaient l'impression :

Son front sans profondeur et fuyant en arrière

N'ombrageait qu'à demi sa saillante paupière ;

Le globe de ses yeux, d'un azur pâle et clair.

Dont la lourde paupière amortissait l'éclair.

Bien que vaste et sortant comme h fleur du visage,

Semblait toujours trempé d'un humide nuage,

Et, regardant à vide à travers ce brouillard,

En lui-même jamais ne rentrait son regard.

Dans ses canaux renflés sa sonore narine

Aspirait à grands flots le vent dans sa poitrine ;

Sa joue, où de la flamme ondoyait la couleur.

Trahissait de son sang la brutale chaleur ;

Sur les rebords pourprés de ses lèvres massives

On voyait respirer les images lascives ;

Et sur son sein le poil épais et chevelu

Flottait comme la soie aux flancs du bouc velu.

L'amour seul enflammait sa brutale énergie.

Et l'empire pour lui n'eût été que l'orgie.

Il regardait Lakmî jouant dans les genoux

Du souverain des dieux, avec un œil jaloux,

Et son âme, en dedans savourant ses caresses,

Se noyait dans ses yeux, s'enchaînait dans ses tresses.

 côté d'Asrafiel, mais moins fort et moins grand.

Le féroce Sabher s'asseyait à son rang ;

Sabher, de tous ces dieux sous qui tremblait la terre,

De sang le plus gorgé, sans qu'il s'en désaltère!

Bourreau, sa main tuait, mais ne combattait pas;

Ses pères les géants l'appelaient le Trépas.

Cœur de lièvre au combat, cœur de tigre au carnage.

Sa cruauté sans borne était son seul courage.

Nemphed en avait fait son glaive et sa terreur.

Et l'on avait pour lui le respect de l'horreur.

Des voluptés du meurtre il faisait ses délices.

Toute sa joie était d'inventer des supplices.

Pour savourer le coup prolongeant le tourment.

Il ne donnait la mort qu'avec raffinement ;

Il suçait la douleur dans les fibres humaines.

Goutte à goutte de sang il épuisait les veines,

Membre à membre il semait le mourant en lambeaux.

Brûlait à petit feu la victime aux flambeaux.

Déchirait la peau vive en saignantes lanières.

Des crânes décharnés arrachait les crinières ;

Et, suspendant ainsi le squelette vivant

Aux créneaux d'une tour balancé par le vent,

Jusqu'à ce que la peau du crâne détachée.

Du front qu'elle soutient fil à fil arrachée,

abandonnant le corps, se rompit sous le poids,

Il le laissait tomber et mourir mille fois !

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