‹ La chute d'un ange: épisodeChapitre 12 sur 12 · V. iS · texte numérisé non relu

V. iS

a7t LA CHUTE D'UN ANGE

Cette panthère humaine en présentait les formes :

Ses gigantesques bras étaient longs et difformes ;

Ses membres disloqués, mal attachés au corps.

S'emmanchaient pesamment à son buste distors ;

Son cou grêle rentrait dans ses épaules hautes ;

Ses flancs, vides de cœur, s'enfonçaient sous ses côtes;

Son front, petit et bas, dégarni de cheveux,

Remuait agité d'un tremblement nerveux.

Sur son œil faux et gris sa paupière ridée.

Comme par la clarté du jour intimidée,

Se fermant, se rouvrant, sans repos palpitait.

Un sourire indécis sur sa bouche flottait.

Et laissait éclater entre ses lèvres pâles

Des dents que séparaient de larges intervalles,

Et qui, faisant le bruit d'une bouche qui mord.

Semblaient broyer des os comme un tigre qui dort.

Le cou tendu, l'œil fixe, et Toreille dressée.

Dans les yeux de Nemphed il plongeait sa pensée,

Cherchant à pressentir, comme un chien de boucher,

Quel sang lui jetterait son vil maître à lécher.

Serendyb, après lui, géant pensif et sombre.

Qu'une large colonne effaçait sous son ombre. Écartant de la foule un dédaigneux coup d'œil. Semblait s'envelopper d'un égoïste orgueil.

Par le pli du dédain sa lèvre rebroussée Donnait l'air de l'insulte à sa forte pensée. Son œil profond rêvait sous son épais sourcil ; Les soucis allongeaient et creusaient son profil ; La morne indifférence éclatait dans ses poses ;

Son regard descendait de haut sur toutes choses,

!^omme le pied superbe et qui ne daigne pas

;^hoisir dans la poussière où s'impriment ses pas.

Le mépris des humains était son âme entière ;

ils n'étaient à ses yeux qu'une vile matière

Ju'il fallait façonner à son ambition,

Plier, briser, pétrir sous son oppression,

Sans prêter plus d'oreille au cri qu'on leur arrache

()u'on n'en prête au bois sec qui gémit sous la hache.

Ou qu'en foulant l'argile un stupide potier

N'en prête au vil limon pétri dans son mortier!

Sans avoir de ce peuple amour, terreur ou haine,

C'est sa main qui forgeait et qui rivait sa chaîne.

11 était l'inventeur des profanations

Dont ces Titans scellaient leurs dominations ;

C'est lui qui, soutenant leurs lois de son génie,

.4vait en art savant écrit la tyrannie.

Et, sous le joug affreux qu'il appesantissait.

Courbait le front du peuple et l'assujettissait.

Ségor, Âzem, Jéhu, géants aux fronts sinistres. De cette infâme cour courtisans ou ministres. Et chefs inférieurs de sourdes factions.

Complétaient ce festin d'abominations.

D'un vice ou d'un forfait leur horrible visage Dans la laideur des traits répercutait l'image ; C;ir dans la race impie, où le crime était grand Sur la scélératesse on mesurait le rang!...

Du nocturne banquet la gigantesque salle

Elevait sur leurs fronts sa voûte colossale;

Les marbres, découpés en rameaux gracieux,

Semblaient y soutenir les étoiles des cieux.

Et la lune, y glissant comme sur un feuillage,

Dans des bassins tremblants y doublait son image.

A ce grand dôme à jour sous le bleu firmament,

A ces eaux qui jouaient dans le marbre écumant,

A ces murs entr' ouverts aux brises comme aux ondes,

Aux fûts aériens de ces colonnes rondes.

Où le vent, circulant comme sous les forêts,

Apportait des jardins le parfum et le frais,

On sentait que ces murs, ces palais du mystère.

D'un inutile poids écrasaient cette terre ;

Que leurs arches de pierre et leurs cintres béants

N'étaient dans ces climats qu'un luxe de géants.

Et que par cette vaine et massive structure

Ils avaient par orgueil défié la nature !

Cent colonnes portaient le long entablement ;

Mais quand on contemplait l'étrange ameublement.

Quand on portait les yeux, du cintre jusqu'aux dalles,

Sur le luxe effréné de ces murs de scandales,

L'ame humaine fuyait sous le dernier affront.

Et les cheveux, d'horreur, se dressaient sur le front!...

Par des êtres vivants l'impie architecture,

Pour enivrer les yeux, remplaçait la sculpture.

D'une colonne à l'autre, en ornements humains.

Des enfants suspendus se tenant par les mains.

Et de plis gracieux arquant leurs membres souples,

En guirlandes de corps enlaçaient leurs beaux couples;

Au lieu de chapiteaux, d'autres enfants groupés

Semblaient porter le ciel sur leurs dos attroupés,

Et, sous la rude acanthe accroupis dans leurs niches,

Cariatides en chair, ils bordaient les corniches.

Sur la frise mouvante en foule circulait

Un long groupe que Tart mêlait et démêlait;

Femmes, enfants, guerriers, combats, amours obscènes.

Changeaient leur attitude et variaient leurs scènes.

D'un long fleuve de vie intarissable cours

Disparaissant sans cesse et renaissant toujours.

Muets comme le marbre, ils glissaient comme Tombre :

Leur ondulation multipliait leur nombre ;

Rapetisses à l'œil par leur éloignement,

A peine voyait-on leur léger mouvement.

On eût dit, à les voir animer cette frise.

Entre l'être et la mort la matière indécise,

Sous l'art surnaturel d'un magique pouvoir,

Avant de vivre encor forcée à se mouvoir.

Autour du fût poli des colonnes de marbre.

Comme le lierre en fleur autour du corps d'un arbre. Qui s'enlace et serpente, et de nœuds festonnés Cache la rude écorce aux regards étonnés.

Des spirales en chair, de jeunes formes nues S'élevaient de la base et montaient jusqu'aux nues. Leurs bras de la colonne embrassaient tout le tronc, L'une plaçait ses pieds où l'autre avait le front : Leurs membres suspendus, leurs mains entrelacées, Par l'efibrt sur le dos leurs têtes renversées. Sur le granit poli leurs muscles se tordant.

De leurs beaux fronts en pleurs leurs longs cheveui p

Ce gracieux chaos de corps et de visages, [di

Ce ravissant amas de formes de tous âges,

Qui de chaque colonne enlaçant le pourtour,

Et de chair palpitante en brodant le contour.

Trompaient l'œil ébloui par l'infâme artifice.

Et faisaient ressembler le magique édifice

Au temple de la vie, où tous les blocs mouvants

Seraient bâtis de chair avec des murs vivants!...

Pour mieux idolâtrer tous les sens assouvis,

A des fronts de seize ans de longs cheveux ravis.

Comme au cygne habillé de ses plumes nouvelles

Pour amollir sa couche on moissonne les ailes.

Et tressés chauds encore en doux tissus soyeux,

S'étendaient en tapis sous les membres des dieux !

Duvet voluptueux, toisons de jeunes filles

Que d'odorantes fleurs on brodait aux aiguilles,

Et qui gardaient encor dans l'odeur et les plis

Jj'empreinte et le contour de beaux cous assouplis.

Sur ces tendres toisons couchant leurs membres rudes,

Ils étaient accoudés en molles attitudes.

Pour soutenir leur dos ou butter leurs genoux,

Ni sièges, ni carreaux, ni lits, ni coussins mous

N'avaient été jugés dignes de leur mollesse.

Et du seul corps humain la vivante souplesse

Pouvait, en se pliant à leurs moindres efforts.

Prêter sa complaisance aux mouvements du corps.

Des esclaves formés à cet usage indigne.

Et changeant d'attitude au geste, au moindre signe,

DIXIÈME TISION 279

Hommes, femmes, couchés sur la natte autour d'eux. Offraient leur blanche épaule à leurs membres hideux. Dans ces coussins de chair ils enfonçaient sans crainte Leurs coudes, dont un corps meurtri gardait l'empreinte; Sous le poids colossal de son maître étouffant. Leur flanc lourd sous sa masse écrasait un enfant, l^urs pieds chauds reposaient entre des mains d'ivoire ; £t de fraîches beautés aux épaules de moire, Sous leurs nuques de fer glissant leur beau cou rond. Supportaient ces Titans qui renversaient leur front. De ces monstres humains les insolents caprices Pliaient ainsi la vie à leurs plus vils services. Au lieu de bois et d'or sous leurs brutales mains, lis sentaient leur pouvoir dans ces meubles humains ; Et la douce chaleur de la peau sous leur membre. Plus suave au contact que l'ivoire ou que l'ambre, Communiquant au corps sa tiède impression.

Leur donnait un plaisir à chaque inflexion.

Pour supporter le poids de cent mets délectables. Ils n'avaient devant eux ni lourds trépieds ni tables ; C'était pour leui' orgueil un avilissement Que d'étendre leurs bras vers le nectar fumant; D'esclaves -à genoux un admirable groupe Sur leurs bras élevés leur présentant la coupe, Avec leurs doigts de neige en corbeilles tressés Imitaient devant eux des trépieds tout dressés. Essuyaient sur le marbre, avec leur chevelure. Du banquet ruisselant la lie ou la souillure. Et, suivant attentifs les mouvements du corps,

aSo LA CHUTE D'UN ANGE

Au niveau de leur lèvre élevaient ces supports. Car ces monstres d'orgueil, enivrés d'esclavage, De leurs membres sacrés ne faisaient nul usage. Craignaient en s'en servant de les prostituer, Et ne levaient jamais leurs bras que pour tuer !

Pour leurs goûts dépravés profanant la nature. L'art changeait en forfaits jusqu'à leur noumture ; Demandant un délice à tous les éléments, Ils écumaient le sel de tous les aliments.

Pour charmer leurs festins, tuant par hécatombes, La moelle des agneaux, la langue des colombes. Tout ce qui broute, ou nage, ou vole sous le ciel, A pour le vil palais de plus substantiel.

Composait l'aliment de ces banquets célestes. Et le peuple affamé se jetait sur les restes ; Et la sève ravie aux rameaux mutilés, Et des baumes en fleur les parfums distillés. Et les feux du soleil, dont les liquides flammes Des veines du pavot coulent dans les dictâmes. Mêlés dans leur breuvage aux larmes de l'encens, D'une ivresse étemelle incendiaient leurs sens.

Disputant ce service aux plus belles esclaves. Et goûtant avant lui les mets les plus suaves, Lakmi servait Nemphed, à ces festins sacrés.

De secrets aliments dans l'ombre préparés.

Le vieillard soupçonneux ne recevait que d'elle Le breuvage effleuré par sa lèvre fidèle ; Sur la fin du banquet, quand les sens alourdis

D'ivresse et d'aliments paraissaient engourdis,

Que les regards distraits et la lèvre rougie

Semblaient préparer l'âme au comble de l'orgie,

Digne délassement de leurs affreux loisirs,

Un spectacle effréné variait leurs plaisirs.

Ce n'était pas ce jeu, cette feinte torture

Dont l'art sur le théâtre imite la nature.

Où le rire et tes pleurs, le sang et le poignard.

Font frissonner la foule en trompant le regard,

Des scènes de la vie ingénieux emblème :

Leur spectacle, c'était la nature elle-même,

La nature surprise en ses impressions.

Avec ses cris réels, son sang, ses passions.

Ses plus intimes voix sous le coup éclatantes,

Et ses fibres à nu devant eux palpitantes I

Le peuple fournissait le drame et les acteurs.

Préparant la surprise aux divins spectateurs,

Un de ces vils tyrans, ourdissant cette trame,

Fatiguait sa pensée à composer le drame.

Et, choisissant pour scène un meurtre intéressant,

Le leur faisait jouer sous les yeux jusqu'au sang.

Pour que l'illusion fût le plaisir suprême.

Il fallait que l'acteur en fût dupe lui-même.

Et, victime ignorant l'artifice odieux.

Jouât, sans le savoir, son sang devant les dieux.

Ce jour-là, de ces jeux le prévoyant ministre

En avait surpassé l'invention sinistre :

C'étaient d'affreux combats de l'homme et des lions,

Des corbeilles d'aspics, des cuves de scorpions,

Où l'on faisait plonger parmi l'horreur du rire Un bras d'homme trompé, crispé par son martyre. Pour entendre éclater le cri de sa douleur, Et de son front mourant savourer la pâleur; Des corps vivants jetés dans un brûlant cylindre, Pour entendre la chair crépiter et se plaindre ; Des blocs de lourd granit qu'on leur faisait rouler Sur des ])onts de roseaux tout près de s'écrouler, Afin qu'à chaque pas, sur ces voûtes tremblantes, La terreur de leurs pieds fit contracter les plantes ; Des fours que pour eux-même on leur faisait chauffer, Et des pavés tranchants armés de dents de fer, Que, pour fuir une mort plus horrible et plus sûre. On leur faisait franchir tout hachés de blessure. Entre d'affreux trépas d'affreuses options, Et le rire insultant leurs hésitations !

Mais pour mêler aussi, dans ces scènes infâmes. Aux tortures du corps la torture des âmes.

Des plaisirs du forfait l'ordonnateur brutal Les avait combinés dans son drame infernal.

11 avait découvert, dans ce peuple servile Que le sceptre des dieux écrasait dans la ville. Un couple jeune et beau de fortunés amants ; Un enfant de six mois, fniit de ces cœurs aimants, Délices de tous deux, extase de la mère.

Complétait, en l'ornant, ce bonheur éphémère. De l'asile où leurs jours de joie étaient cachés.

Des bourreaux, le matin, les avaient arrachés :

Conduits séparément dans l'enceinte céleste,

Us tremblaient l'un pour l'autre ; ils ignoraient le reste ;

La terreur et le doute écrasaient leur raison.

La scène était la cour d'une sombre prison.

Où les géants, du sein de leurs doux lits de roses,

Pouvaient sans être vus contempler toutes choses,

Où du drame réel les funèbres acteurs

Agissaient sans soupçon de l'œil des spectateurs.

Ichmé, c'était le nom de la jeune captive.

Sur un banc, dans un angle, était toute pensive;

Ses yeux, rouges de pleurs, regardaient tour à tour

Son enfant qui dormait et les murs de la tour,

Et le pan bleu du ciel où la touchante femme

Avec ses gros soupirs semblait lancer son âme.

Tâtonnant les murs froids dans une demi-nuit,

Elle tendait Toreille au moindre petit bruit.

Tout à coup des pas sourds lui font lever la tête.

Quelqu'un monte à la tour et paraît sur le faîte ;

Il incline son corps sur l'abîme profond.

Et son regard errant semble chercher au fond.

Un cri part à la fois du sommet, de la base ;

Iclimé lève ses mains dans une folle extase ;

C'est Isnel, son amant, qui du haut de la tour

Lui tend ses bras ouverts et la nomme à son tour !

«< Ichmé, murmurait-il avec sa voix qui tremble.

Est-ce vous que je vois ? Quoi ! tous les trois ensemble !

Oh ! quelle nuit pourrait m'empêcher de te voir ?

Mais es-tu seule au fond de cet abîme noir ?

aSi LA. CHUTE D'UN ANGE

Nulle oreille des murs ne peut-elle m'entendre. Nul œil nous découvrir, nul piège nous surprendre ?

— Oh ! parle ! répondait la captive à l'époux, La distance et la nuit sont seules entre nous. Mon cœur abandonné s'élance à ta parole ;

Je te tends sur mes bras l'enfant, ta chère idole : Car sur mon sein tari, qui bat à ton accent.

Il a souri de joie en le reconnaissant.

De mon cachot obscur par une porte ouverte J'ai traîné mes pieds nus dans cette cour déserte, Pour faire respirer à notre pauvre enfant L'air qui tombe des nuits ici moins étouffant. Nul pas n'y retentit et nulle voix humaine ; Mon oreille n'entend rien que la rude haleine Des lions enchaînés dans ces antres obscurs.

Dont les rugissements font frissonner les murs f

— O moelle de mes os, quel tourment! quelle joie! Sans pouvoir vous toucher, faut-il que je vous voie? Oh ! comme l'hirondelle au sommet de ma tour, Que ne peux-tu monter au nid de notre amoilr?

Si cette nuit n'est pas un songe, une chimère.

J'irai ravir aux dieux les petits et la mère!

Jusqu'à ces noirs créneaux où me cache la nuit

De mon cachot ouvert des degrés m'ont conduit ;

J'en parcours librement la haute plate-forme ;

Au pied des murs déserts il semble que tout dorme !

La tour sert de rempart h la cité des dieux ;

Le fleuve coule en bas, et brille sous mes yeux ;

Des lierres où le pied glissant peut se suspendre

Jusqu'aux bords du courant nous laisseraient descendre,

Et je vous porterais au delà de ses eaux, Dans l'antre où le lion cache ses lionceaux!

Mais que vois-je ! en ces lieux, par les dieux oubliée, ■

Une corde de jonc en serpent repliée

Semble nouée exprès aux créneaux de la tour

Pour tromper leur vengeance et pour sauver l'amour.

Ichmé I ne tremble pas !» — Il dit et la déroule.

Le long des murs polis rapidement s'y coule,

Et, des astres du ciel seulement aperçu.

Entre des bras tremblants à terre il est reçu.

Oh ! qui peindrait à l'œil ces deux têtes pressées.

Ces palpitantes mains autour du cou tressées,

Ces lèvres se quittant pour se serrer plus fort,

Ces membres fléchissant sous le poids du transport,

Ces silences coupés de paroles rapides

Et ces mains dans les mains, et ces regards avides,

Assauts multipliés de mille sentiments

Que peignaient aux regards les gestes des amants !

Ils auraient fendu l'arbre et fait pleurer la pierre.

Mais les dieux! rien d'humain ne mouillait leur paupière.

« Arrachons-nous, dit l'homme, à ces embrassements ;

La lune court au ciel, profitons des moments :

Sur la tour, où bientôt va poindre la lumière.

Laisse-moi dans mes bras t'emporter la première.

— Sauve d'abord l'enfant, dit la mère, et reviens.

De ses bras délié, me^ prendre dans les tiens ! »

Le jeune homme, à ces mots, dans une horrible transe, Prend son fils sous l'aisselle, à la corde s'élance.

a8G LA CHUTE D'UN ANGE

La presse des deux mains en renversant le front,

Y colle ses pieds joints comme un pasteur au tronc,

Et, sous le double poids dont cette échelle vibre.

En ménage avec soin l'ondoyant équilibre.

Ichmé les suit de l'œil et les soutient du cœur ;

Sa voix du jeune époux anime la vigueur.

11 atteignait déjà le tiers de la muraille ;

Soudain de pas humains le haut des tours tressaille :

L'ombre de corps géants s'y trace sur les cieux ;

La corde qui soutient le fardeau précieux.

Et dont le bout flottant traîne encor sur la terre,

Echappe, en remontant, à la main qui la serre,

Et, recevant d'en haut une vibration,

Décrit, en s'élevant, une ondulation.

O terreur!... au-dessous du créneau qui déborde.

Une invisible force a replié la corde ;

Là, son fils dans ses bras, le jeune homme é|)erdu

Se balance à cent pieds sur la mort suspendu.

La main surnaturelle en qui tremble le câble

Imprime aux corps flottants un branle épouvantable;

Les oscillations se doublent par le poids,

On dirait qu'elle veut les briser aux parois.

Comme une main terrible au branle de la fronde

Fait siffler l'air vibrant sous le caillou qui gronde,

L'élan du mur au mur les porte en bondissant;

Isnel à chaque coup les tache de son sang;

De peur que son enfant ne se brise aux murailles.

Son corps est un rempart, ses doigts sont des tenailles,

Tous ses membres crispés se ramassent en bloc ;

Il présente son front pour lui parer le choc,

Prolonge sans espoir T épouvantable lutte.

Et tombe mille fois pour disputer sa chute.

La mère cependant, levant vers eux les bras,

I^s pieds cloués d'horreur, les regarde d'en bas :

Chaque fois que le câble éprouve une secousse.

Les murs tremblent d'horreur sous le cri qu'elle pousse ;

Elle suit, en courant, et du geste et des yeux,

La courbe que décrit son amour dans les cieux.

Croyant, à chaque bond, que des doigts de son père

Le corps de son enfant va s'écraser à terre.

Mais comme un fil tendu par la balle de plomb.

Le câble lentement a repris son aplomb,

Et le groupe, affermi sur le frêle pendule,

Entre la double mort le long des murs ondule*

On n'entend que le vent au sommet de la tour.

Mais les pas des bourreaux résonnent dans la cour,

Et pendant que l'époux, par un effort sublime.

Son enfant dans les bras, le dispute à l'abîme,

Martyrisant Ichmé d'attentats odieux.

Ces monstres effrénés la souillent sous ses yeux. ■

Toutes les passions de la figure humaine.

Terreur, amour, pitié, rage, torture, haine,

Sur les traits contractés du père et de l'amant

Se peignent à la fois dans ce triple tourment.

Vingt fois ses doigts, crispés par l'horreur du supplice,

Sont prêts à s'entr'ouvrir sur la corde qui glisse;

Vingt fois, pour écraser le vil profanateur.

Il brandit son enfant sur eux comme un lutteur ;

Mais chaque fois sa main^ que la tendresse arrête,

a88 LA CHUTE D'UN ANGE

Se refuse a lancer ce ceste sur leur tête.

Surmontant son horreur par un effort nouveau. De la tour solitaire il atteint le niveau, Et, pour soustraire au moins son petit au carnage. Il traverse le fleuve et repasse à la nage.

ichmé, que la douleur prive de sentiment.

Semble à ses souvenirs renaître lentement.

Pour presser son enfant sur sa mamelle aride.

Son bras cherche à tâtons et se referme à vide.

L'affreuse vérité la réveille en sursaut.

Son corps sur son séant se redresse d'un saut.

Sa poignante pensée en éclairs s'accumule ;

Autour des sombres murs, penchée, elle circule.

Les deux mains en avant et n'osant les ouvrir.

Comme quelqu'un qui cherche et craint de découvrir!.

Aux soupiraux des cours elle colle l'oreille.

Où le fer enlacé se noue en forte treille :

Repaires souterrains, loges où les lions

Font vibrer en dormant leurs respirations.

L'œil ne peut pénétrer dans leur nuit sépulcrale.

Mais on sent leur haleine et l'on entend leur râle.

Son cœur de mère, ô ciell croit avoir entendu

Dans ces cachots de mort un pas sourd descendu :

Ce n'est pas un vain rêve, il approche, il redouble ;

De lourds gonds ont gémi, son oreille se trouble.

Avec l'œil de son âme elle croit voir au fond :

Une confuse voix sort du gouffre profond.

Aux naseaux des lions qui mugissaient de joie,

DIXIÈME :VJSION / ^89

Ces pas des pourvoyeur3 font pressentir leur proie; Leur soufiQe impétueux, frémit dans les barreaux : « Isnel, r^nfant ou toi î répètent les bourreaux. Nos bêtes de ta chair veulent leur nourriture; Jettes-y ton enfant ou deviens leur pâture !.. . » O comble de l'horreur! Isnel semble hésiter, Les bourreaux aux lions vont le précipiter.

Mais quelque chose tombe au fond du noir repaire: Doute atroce! est-ce, ô nuit, ou le fils ou le père? Les lions couvrent tout de leur rugissement ; Puis d'un enfant tombé l'affreux vagissement, Et le bruit de ses os que leur mâchoire broie, A l'oreille de mère ont révélé leur proie.... Le sein contre la pierre elle tombe d'horreur. Ses membres convulsifs palpitent de terreur; Au cliquetis des os que les lionceaux mordent, Ses bras désespérés sur sa tête se tordent ; Elle brise ses dents sur les barreaux de fer, Et le cri de son cœur attendrirait l'enfer.

Cependant, descendu de la flottante échelle, Isnel, pour l'emporter, reparaît devant elle : Croyant voir de son fils le barbare assassin, Son cœur à cet aspect se soulève en son sein. Son pied, comme un serpent, recule; elle s'écrie : « Monstre, as-tu pu donner notre âme pour ta vie? Un père aux lionceaux a pu jeter son fils !

Et tu viens te montrer à la mère ! et tu vis ! Non ! tu ne vivras pas du pur sang de mes veines. » Elle dit ; et, levant un lourd faisceau de chaînes ▼. 19

Sur la tête d'Isnel à sa voix interdit.

D'un seul geste mortel le tue et le maudit 1 Puis tournant contre soi cette main forcenée, D'un tranchant de ces fers dont «lie est enchaînée Elle s'ouvre la veine, et son corps pâlissant S'afiaisse en répandant le ruisseau de son sang; Son beau front lentement tombe et se décolore. Elle respire à peine, elle s'indigne encore.

Tout u coup des flambeaux apportés dans la cour

Sur la scène de mort jettent un affre^ux jour ;

Des tortures du cœur le féroce génie

D'un dernier désespoir veut railler T agonie !

De l'erreur de la mère un bourreau triomphant

Plein de vie à ses bras rapporte son enfant.

Son enfant altéré qui l'embrasse et qui crie.

Et presse vainement sa mamelle tarie.

Des reproches mêlés d'affreux ricanement

Comblent son désespoir par son étonnement.

« C'était un jeu,, vois-tu, jeune fille insensée !

D'immoler ton amant pourquoi t'es-tu pressée?

Du repas des lions il était innocent.

Quel lait aura ton fils ? tiens, nourris-le de sang ! >

Les monstres, à ces mots, poussent. un. affreux rire:

D'une convulsion du cœUr la mère expire.

Et les bourreaux, traînant le vivant et les morts

Vers l'antre des lions, leur jettent les trois corps!...

A chaque acte infernal de ce lugubre drame, Le visage des dieux montrait leur joie infâme. On lisait sur leurs fronts, moites de cruauté, Que la douleur humaine était leur volupté, Et plus ce jeu féroce outrageait la nature.

Plus Tapplaudissement égalait la torture.

Des battements de mains la salle s'ébranlait. Du féroce Nemphed le front seul se voilait.

Seul distrait, et la main sur sa tète baissée, 11 roulait dans son front quelque lourde pensée Son empire glissant lui pesait dans la main.

Et son règne d'un jour penchait sans lendemain.

« Monté, se disait*il pendant l'horrible fête, . Monté de ruse en ruse à ce sublime faîte.

En équilibre ainsi mon pied s'y tiendra-t-il ? A de telles hauteurs tout vent est un péril.

Sous Tadoration tout œil cache l'envie.

Toute pensée aspire et dévore ma vie.

J'ai calmé jusqu'ici ce flot d'ambition En jetant une proie à chaque passion :

a(>!i LA CHUTE D'UN ANGE

Dans la mer de délice où ma ruse les vautre,

J'aî, pour les amortir, opposé l'un à l'autre;

Et comme d'une voûte en butant les parois,

L'architecte soutient, par le seul contrepoids.

Ces grands blocs menaçants suspendus sur le vide,

Je marche en frémissant sous la voûte perfide

De haines, de complots et de rivalité.

Que soutient un moment ma seule habileté.

Mais dont un seul regard, un seul mot, un seul geste,

Détachant une pierre, entraînerait le reste^

Et sous mon édifice écraserait mon front.

Je les dominerai tant qu'ils se haïront.

Tant que, tenus par moi dans cette ardente lutte,

Ils craindront, moi tombant, de tomber de ma chute;

Qu'ils croiront de mon règne avoir chacun leur part;

Que leurs ambitions me feront un rempart;

Et que, ]>our m'assurer leurs bras et leurs services,

J'aurai plus d'aliments qu'eux-mêmes n'ont de vices!

« En endormant ainsi leurs désirs assouvis.

J'achète d'un forfait chaque heure que je vis. Mais leur instinct de sang, leur soif de tyrannie, A la fin, je l'avoue, épuise mon génie :

Ils ont plus de désirs que le cœur de forfait. S'ils s'éveillent un jour d'ivresse, c'en est fait ! S'ils cessent d'espérer leur monstrueux salaire, Leurs mains renverseront la coupe avec colère, Et d'un pied insensé fouleront ses débris.

Déjà de leur repos ils marchandent le prix; Déjà sous le respect masquant leur insolence,

De sourdes factions trament dans leur silence.

Des coups d'oeil, des sourcils, d'obscurs chuchotements.

D'un pouvoir qui s'ébranle intimes craquements,

M'indiquent qu'il est temps, sous cette onde dormante,

De remuer du doigt la vase qui fermente,

Si je ne veux laisser le miasme mortel

S'échapper pour ma perte et gronder sur l'autel!

Asrafîel, lui surtout, m'inquiète et m'ombrage!

Je ne sais quel dégoût obscurcit son visage ;

On dirait qu'assouvi de molles voluptés,

Par des désirs plus hauts ses sens sont irrités.

Et que du rang suprême, où ma faveur l'excite,

L'audacieux espoir enfin le sollicite.

Point de retard ! Il faut dompter sous mon talon

Par de poignants désirs ce superbe étalon.

Ou, pour donner le change h ses trames rivales.

Lui faire aspirer l'air de ses viles cavales.

Les dieux inférieurs tremblent tous devant lui :

II serait mon vainqueur s'il n'était mon appui.

Contre ses attentats son vice me protège ;

Son imbécillité le prend vite à tout piège.

Pourvu que la beauté l'y fasse trébucher ;

Par un nouvel appât tâchons de l'allécher :

GOrons un plus beau prix à ses ardeurs obscènes.

Jetons pour l'enflammer ce charbon dans ses veines;

Il ne tentera rien tant qu'il espérera.

?<ji L\ CHUTE D'UN ANGE

De ce poison des seiis tant qu'il s'enivrera.

De ce vil débauché l'ardente léthargie

Occupera plus bas sa brutale énergie ;

Et, captif enchaîné dans d'ignoblçs liens,

Deux faibles bras de chair m'assureront des siens!

Vil marchepied du trune, où sa mollesse aspire.

Que ce chien ronge un os, il oublie un empire!... '>

Ainsi de sa grandeur Nemphed cuvait le fiel.

Puis d'un regard oblique effleurant Asrafiel,

Et feignant l'abandon d'une demi-pensée

Dans l'oreille d'amis négligemment versée :

« Soutiens de mon pouvoir, dit-il à haute voix.

Esclaves d'un seul maître, oui, mais esclaves rois,

Et dont chacun, formé de la chair dont nous sommes.

Marche au-dessous de moi sur la tête des hommes!

J'ai noyé dans le sang du traître Adonai

De la sédition le rêve évanoui;

Le peuple, qu'agitait la voix de son prophète.

Va ramper quelque temps comme un serpent sans tète

Qui fait frémir encor la poudre du sillon,

Mais qui remue en vain et n'a plus d'aiguillon.

Le cœur de tout ce peuple était dans sa poitrine;

Son venin dans leur sang meurt avec sa doctrine.

Nous allons de leur sein, du coup déconcerté,

Extirper et jeter au vent la liberté,

Et d'une égalité criminelle, insensée, |

Jusqu'en son germe impie étouffer la pensée! |

Mais ce germe infernal, ce vil poison du cœur, '

Du pied qui l'écrasa renaît toujours vainqueur.

?our l'arracher du sol nos tortures sont vaines;

!)n dirait que le sang le roule dans les veines.

il n'est à ce venin qu'un seul contrepoison :

Test l'abrutissement de l'humaine raison ; . .

Test l'éblouissement de ces races esclaves

}ui leur fait à genoux adorer leurs entraves :

?our être plus grands qu'eux, tenons-les à genoux !

^e les laissons jamais se mesurer à nous ;

3é passons-les du front comme de nos idées ;

}ue nos membres divins, mesurés par coudées,

Iteur impriment toujours le respect par les yeux !

Is seront moins qu'un homme en nous croyant des dieux.

^otre premier prestige est la beauté divine.

ifais depuis quelque temps cette force décline ;

)e la nature en nous je ne sais quel affront

^resque au niveau des leurs abaisse notre front ;

ja force des géants décroît avec leur nombre,

)es Titans d'autrefois nous ne sommes qu'une ombre ;

jH majesté du ciel pâlit dans notre aspect,

Dt l'œil déçu commence à douter du respect.

jes empoisonnements, les meurtres et la guerre

)nt éclairci les rangs des maîtres de la terre,

tandis que de sa fange un peuple plus nombreux

)se pour les compter lever les yeux sur eux,

it, du temple énervé que notre bras décime,

Lvec étonnement voit décroître la cime.

Yemblons qu'en contemplant sa dégradation^

1 n'en tente plus tard la profanation,

^ue notre abaissement ne lui soit une amorce, .

It qu'à notre faiblesse il ne sente sa force.

agft LA XIHUTE D'UN ANGE

Si ce jour se levait jamais, malheur à nous!

La poudre de nos pieds nous engloutirait tous. Et de la liberté Taudacieux génie Ferait sur les; tyrans crouler la tyrannie!...

« M&is ta fatalité, ce seul dieu du plus fort.

Et surtout mon génie, écarteront ce sort.

Nous tresserons en joug l'audace et le prestige;

Nous ferons à propos éclater le prodige;

Nous Tes éblouirons pour mieux les asservir.

La nature a changé ses lois pour nous servir ;

Elle nous a livré, dans sa magnificence,

Deux êtres où la terre épuisa sa puissance,

Rfivissement des yeux, chef-d'œuvre de ses mains;

Beauté qui fait pâlir la beauté des humains.

Et dont le fier aspect et la grâce suprême

Feraient fléchir d'amour les genoux des dieux même !

Sur l'autel où languit la superstition

Exposons-les au peuple en adoration :

Que de nos majestés l'homme soit le symbole!

Que la femme par nous transformée en idole,

Et recevant de nous l'encens sur nos autels.

Soit la beauté des dieux révélée aux mortels !

Contre de tels attraits le cœur même est sans armes ;

La persuasion coulera de ses charmes.

Et ce peuple, sur lui la voyant resplendir.

De toute sa beauté nous sentira grandir. »

Des applaudissements partirent de la tourbe.

«c Mais ce n*est pas assez, continua le fourbe, Il faut dans mes desseins que cet être charmant D'un prestige plus sûr devienne l'instrument ; Qu'afin que sa beauté sur nous se perpétue, Déesse, aux bras des dieux l'amour la prostitue, Et, portant dans ses flancs leur type colossal, Restaure en l'engendrant la race de Baal !

Nous préviendrons ainsi que du rang où nous sommes La race des géants tombe au niveau des hommes Je pourrais la garder pour mon amour jaloux ; Mais l'intérêt commun lui veut d'autres époux ; Ma volupté sévère est l'empire du monde.

De ses divins amours que le ciel la féconde ! Des exploits glorieux pour mon trône entrepris. Qu'elle soit pour vous tous et le but et le prix ! »

Il se tut : enflammant la luxure engourdie,

L'huile brûlante ainsi tombait dans l'incendie ;

D'astucieux projets perfides confidents,

Les géants renfermaient leur pensée en dedans.

Approuvaient du regard, mais cherchaient dans leur âme

Sous le poli du fer le tranchant de la lame.

Cependant comme, à l'heure où descendent les nuits, Les pasteurs du désert assis au bord des puits, Rappelant leurs chameaux de la plaine stérile.

Font passer devant eux leur troupeau qui défile. Tandis qu'à côté d'eux les nombreux serviteurs Dénombrent les petits au maître des pasteurs : Ainsi du roi des dieux pour réjouir la vue, De son peuple avili l'innombrable revue.

Courbant sous un seul doigt mille fronts asservis, Défilait lentement par les sacrés parvis.

Sur le pavé muet que leur visage essuie.

Leurs pas silencieux ressemblaient à la pluie

Qui, découlant sans bruit sur les feuilles des bois,

Fait à peine frémir leurs sonores parois.

S'é tendant, serpentant comme une énorme queue,

L'épaisse immensité se déroulait par lieue.

D'implacables pasteurs, des sceptres dans leurs mains,

Menaient, en les frappant, ces longs troupeaux humains;

Serendyb de la voix les dénombrait : leur foule

Descendait, remontait en ondoyante houle.

Que fait enfler sans fin le lit des océans ;

Ecume qui fumait aux pieds de ces géants.

Leur avilissement, empreint dans leur posture.

De leurs profanateurs révélait l'imposture.

Us ne redressaient pas leur front horizontal

Comme un homme qui voit dans l'homme son égal ;

Leurs pieds ne portaient pas leur corps droit sur sa base

Comme la brute immonde, et qu'un lourd bât écrase,

Sous les verges de fer dont les bouts les frappaient,

Les yeux sur la poussière en passant ils rampaient.

On sentait qu'énervés jusqu'à la pourri tiu'e

Us avaient dans leur moelle abdiqué leur nature.

Et descendu le vice à ce dernier degré

Où ce qui nous dégrade à nos yeux est sacré ! . . .

Ils passaient, séparés en innombrables groupes : De vieillards décharnés d'abord d'affreuses troupes, Vieux restes insultés, vils rebuts de troupeau, Dont les os mutilés perçaient souvent la peau. De noirs lambeaux troués et souillés de vermines, Par leurs mains retenus, laissaient voir leurs poitrines. Leurs côtes se comptaient sur leurs flancs amaigris ; Et les contours des seins, depuis longtemps taris. Faisaient seuls reconnaître, à leurs ondes ridées. Les mères sans enfants, aux mamelles vidées.

Comme le vent, d'hiver chasse à demi fondus De blancs flocons de neige aux fanges confondus, Où l'arbre a secoué les débris de ses branches. Ainsi se déroulaient ces mille toisons blanches. Qui laissaient entrevoir des crânes dépouillés. Et les vieux dos sans chair des corps agenouillés.

Les dieux les bafouaient de paroles amères,

Sans penser que peut-être ils insultaient leurs mères ;

Un œil cruel et froid les jugeait en passant.

Dans leurs veines à sec ils calculaient leur sang ;

Et quand, à la langueur de leur morne attitude.

Aux signes précurseurs de la décrépitude.

On jugeait qu'un vieillard, par la peine vaincu.

Pour servir et souffrir avait assez vécu.

Gomme on traîne aux égouts des carcasses immondes.

Séparé de sa race, on le jetait aux ondes;

3oo LA CHUTE DUN ANGE

Et de leur proie humaine avertis par ses cris, Les chiens sur le rivage attendaient ses débris ! Par ceux qui s'avançaient au milieu de la vie La troupe décharnée était bientôt suivie :

De ces cruels pasteurs fort et rude bétail.

Dévoués par le fouet aux sueurs du travail ; Hommes, femmes, mêlés comme un fleuve qui coule Au caprice du flot, au hasard qui les roule, Sans ces liens sacrés, sans ces doux sentiments. Des cœurs liés par Dieu délicieux aimants.

Ne connaissant entre eux ni fils, ni sœur, ni frère, Pouvant fouler leur mère ou coudoyer leur i)ère. Sans qu au fond de leur cœur leur sang muet parlât, Ou qu'à l'œil incertain un œil se révélât.

Comme la meute aboie ou le vil troupeau bêle.

En innombrable armée ils marchaient pêle-mêle,

Seulement séparés, au gré de leurs tyrans,

Selon leur aptitude, en métiers différents.

Les uns, les dos courbés, accouplés de Lanières,

Traînant les chars pesants dans les rudes ornières.

Ou, comme des taureaux saignants sous l'aiguillon,

Fumant sous le soleil dans le feu du sillon ;

A leurs corps déchirés par d'horribles supplices.

Les yeux reconnaissaient leurs ignobles services;

L'habitude pliait leurs têtes et leurs cous,

Et leurs nuques gardaient les traces de leurs jougs.

Les autres, pour tailler ou pour scier les pierres,

Du marbre ou du porphyre excavaient les carrières ;

Et, pour les soulever sous leurs corps en piliers.

ONZIEME VISION ioi

Ecrasés sous les blocs périssaient par milliers.

Bien des membres manquaient à ces bêtes de somme ;

Leur corps n'était souvent que la moitié d'un homme.

Ceux-là, dressés par l'art à fondre les métaux,

A ciseler le bronze, à tailler les cristaux,

A forger en acier le glaive sur l'enclume,

A tisser en duvets ou la soie ou la plume,

A souffler dans l'airain des vents mélodieux

Pour enivrer de sons les oreilles des dieux ;

A nuancer du doigt, sur les murailles peintes.

Pour leurs yeux enchantés, de merveilleuses teintes ;

A. donner, sous l'effort de leurs habiles mains,

Au marbre le visage et les contours humains ;

A pétrir des saveurs pour leurs palais superbes,

A parfumer les vents de la senteur des herbes,

Et pour tout leur offrir, de l'hysope à l'encens.

Inventer autant d'arts que le corps a de sens.

A ces travaux divers plies par l'habitude.

Chacun d'eux de son art conservait l'attitude;

On voyait qu'avec soin ces êtres abrutis

En machine vivante étaient tous convertis,

Et que sous leurs tyrans Timbécile esclavage

De l'image de Dieu faisait un vil rouage!

Us passaient, ils passaient, squelettes de la faim,

L'instrument de leur art élevé dans la main.

Les dieux les regardaient, foule immonde et grossière,

Comme le haut rocher voit passer la poussière :

Distraits, d'un coup d'œil même ils ne recueillaient pas

Cette adoration qui montait de si bas.

Hoi LA CHUTE D'UN ANGE

Subalternes tyrans commis à cet usage.

Des dieux inférieurs les comptaient au passage.

Par leur œuvre et leur nom ils les connaissaient tous ,

Mais, quand ils leur parlaient, leur langue était des coups.

Pour mieux dompter le corps, ils persécutaient l'âme.

S'ils voyaient se former entre l'homme et la femme

Un de ces forts liens, un de ces saints amours

Qui des sens passe aux cœurs et les joint pour toujours,

De peur que ce lien que la nature serre

Ne fît naître les noms de fils, d'époux, de père.

Et, renouant l'instinct, quils brisaient en morceaux.

Des familles en eux ne formât les faisceaux.

Condamnant leur tendresse à l'amour de la brute.

Us arrachaient l'amante au cœur qui la dispute,

La jetaient tour a tour aux bras d'un autre époux.

Pour qu'aucun ne connût le fruit commun à tous!

C'était le peuple : après cette innombrable armée,

De tout rang, de tout art, de tout sexe formée.

Ainsi qu'une sai^n suit l'autre dans son temps.

Marchait l'immense essaim des vierges ; doux printemps

Qu'attendait pour faner ces guirlandes qu'il fauche

Le souffle empoisonneur de l'impure débauche.

De longs voiles flottants qui traînaient sur leurs pas

Voilaient sans les cacher leurs pudiques appas.

Des instruments plus doux, qui vibraient en cadence,

Imprimaient à leurs pieds la grâce d'une danse ;

La musique réglait leurs génuflexions ;

L^ur file déroulait ses mille inflexions.

Telle on voit en automne une immense avenue

ONZIEME VISION 3o3

De pâles peupliers élancés vers la nue,

Sous l'aquilon qui passe ensemble s'abaisser,

Et comme un seul roseau soudain se redresser ;

Telles, en s' écoulant dans la divine enceinte,

Ces vierges s'inclinaient sous l'obscénité sainte.

Sur les tendres beautés victimes dé leur choix

Les dieux jetaient l'horreur en étendant leurs doigts :.

A ce signe, compris, d'impudiques matrones

En dévoilant leurs fronts les approchaient des trônes.

L'impure raillerie ou l'admiration, . .

Ces préludes honteux de prostitution, .

Circulaient en riant parmi la. cour céleste;

Us outrageaient de l'œil, ils profanaient du g.este.

Les pleurs de ces beaux yeux étaient le seul encens

Qui semblait les distraire et chatouiller leurs sens.

Par des mères d'emprunt, devant les dieux conduite, La foule des enfants, lente, venait ensuite ; Misérable troupeau que chaque jour mêlait.

Que l'on faisait changer et de mère et^dé lait, Aiin que la nourrice, à l'enfant qu'on lui jette, Ne rêvât pas un fils dans l'enfant qu'elle allaite. Depuis l'âge où leurs dents tombent pour repousser Jusqu'à l'âge où, cherchant la mamelle à sucer, Suspendus à l'épaule ou sur les bras qu'on tressée. Ils n'ont que le sourire ou le cri de détresse. Cherchant encor Taplomb de leurs pieds chancelants. Groupes de molles chairs et de beaux membres blancs. Muets devant les dieux, ils passaient sans haleine.; Tels que de blancs agneaux à leur première laine.

3o4 LA CHUTE D'UN ANGE

S'enchevêtrant sur l'herbe aux appels du pipeau. Se traînent en bêlant derrière le troupeau ; Tels venaient les derniers, dans l'humaine revue. Ces fruits piqués au cœur de la race déchue.

Et l'écho stupéfait du morne monument Répétait après eux leur long vagissement !

Le peuple avait coulé tout entier comme un fleuve. Voilà ce qui restait de cette race neuve Dont le bassin du monde avait été rempli 1 Voilà ce que de Dieu le criminel oubli Et l'adoration des viles créatures Avaient fait de la chair tombée en pourritures ! Voilà, quand Dieu sondait cet abîme profond Où l'homme était tombé, ce qu'il voyait au fond ! Ainsi de l'Océan quand le niveau s'abaisse, Dans ce grand vase à sec que sa retraite laisse L'œil découvre effrayé, sur ce rivage à nu.

Les mystères d'horreur de son lit inconnu :

De rares flaques d'eau, et des marais immondes Dont le croupissement a corrompu les ondes, Où le monstre marin dans la vase échoué Expire, où le reptile au reptile est noué,

ONZIEME VISION • 3o5

Où, foulant le limon que son museau secoue, L'hippopotame seul exulte dans la boue!

Lorsque cette poussière eut tombé sous leurs yeux, Nemphed d*un œil muet congédia les dieux, Et rentra pour dormir dans la tour inconnue.

Comme la foudre rentre et couve dans la nue.

ao

La nuit, qui livre rhomme à ses réflexions

Et qui laisse à son cœur mordre ses passions,

Pleine de perfidie et d'embûches secrètes,

Jetait sur les palais ses ombres inquiètes.

Le sommeil ne bénit que des fronts innocents;

Leur lourd sommeil n était que Tivresse des sens.

Morne assoupissement, stupeur et léthargie

Du buveur effréné qui succombe à l'orgie.

Tous ces fronts, où la peur secouait le remord.

Ne rêvaient, assoupis, que le crime ou la mort :

De leurs cœurs, en dormant, ils écartaient des glaives,

Et la nuit sanglotait, pleine du bruit des rêves !

Sous ces toits convulsifs du palais endormi.

Deux êtres veillaient seuls : Asrafiel et Lakmi. AsraQel, repassant devant ses yeux l'image De la femme céleste enlevée au nuage, Ne pouvait effacer ni détacher de lui Le doux rayonnement dont ce front avait lui.

Daldha, dans la nuit seulement entrevue.

D'un éblouissement troublait encor sa vue.

3o8 LA CHUTE D'UN ANGE

Ses suaves contours, ses yeux, ses traits si purs.

Nageaient dans l'atmosphère et flottaient sur les murs;

£t s'il fermait les yeux, plus présents à son âme,

Sous sa paupière ardente il enfermait la femme.'

Jamais de la beauté le miasme vainqueur

N'avait ainsi passé de ses sens à son cœur;

A la seule pensée, il sentait des ivresses

Dont l'extase effaçait mille nuits de caresses ;

11 aurait préféré le vent de ses cheveux

A ces mille beautés qui devançaient ses vœux. .

Pour la première fois cette chair sensuelle

D'un indomptable amour aspirait l'étincelle.

En tombant d'un regard, cette foudre du ciel

Allumait le limon dans le cœur d'Asraliel.

Il avait entendu d'une oreille inquiète

Nemphed insinuer sa pensée indiscrète,

Et des plus grands exploits pour son trône entrepris

Aux Titans enflammés la promettre pour prix.

De désirs et d'orgueil d'abord l'âme inondé,e.

Il avait d'un espoir accueilli cette idée ;

Certain! de conquérir par un facile effort

Sur ses faibles rivaux cette palme du fort.

Mais du fourbe Nemphed l'astucieuse adres^

Avait jusqu'au délire irrité cette ivresse. ,

La coupe d'Asrafiel en avait débordé. .

Ce doux objet repris aussitôt qu'accordé,

A leur banal amour cette beauté jetée.

Coupe qu'il faudrait rendre à qui l'aurait prêtée,

Comme on passe au convive après Tavoir vidé ,.. .

Le calice de. fleurs: et d'ivresse inondé; . . ^, " , .1

Cet avilissement de rhomine et de la femme Pour la première fois soulevait sa vile âme; Et le premier éclair de forte passion Lui faisait détester leur profanation.

« Exécrable vieillard, tyran lâche et caduque,

Dont le vil sang croupit dans tes veines d'eunuque ;

Qui n'as jamais senti d'autre frisson au cœur

Que celui de l'orgueil ou celui de la peur ;

Qui glacerais le feu sous ta peau de couleuvre ;

Ah! le fiel de tes yeux souillerait ce chef-d'œuvre?

Ah ! tu nous daignerais jeter avec mépris

Ces célestes appas sous ton venin flétris ?

Et qui sait ? ce rebut de ton dédain suprême

Pourrait de bras en bras passer dans les miens même ?

Je tremperais ma lèvre à cet égout d'amour,

Où les plus vils des dieux auraient bu tour à tour ?

Et cette fleur du ciel qui donne le vertige,

J'en aurais une feuille et tu tiendrais la tige?

Asraflel à ce prix serait ton seul soutien ?

Sublime invention d'un cœur tel que le tien !

Prix bien digne en effet que ce bras fort se lève

Pour prolonger d'un jour ton règne qui s'achève,

Et dispute au vautour, sous ton trône abattu,

Ta carcasse divine où nul cœur n'a battu!...

« Moi plus fort et plus beau que tout ce qui respire!... Moi dont le front portait mes titres à l'empire ; Moi que, pour le plaisir semblant me dédaigner. Tu jugeais assez vil pour te laisser régner !

3io LA CHUTE D'UN ANGE

Ah ! ton ingratitude à cet excès s'oublie !

Tremble ! ce mot stupide a trahi ta folie I

De ton trône ébranlé je retire le bras.

Dans ton piège, à mes pieds, tyran, tu te prendras!

J'ai rampé trop longtemps, lion, sous le reptile !

Mes dents déchîrero9t cette trame subtile

Que ton hypocrisie et ton ambition

Tissèrent de mensonge et de corruption.

Je t'y veux secouer de ma main indignée.

Comme à sa toile immonde on suspend l'araignée !

Du peuple et des géants ces muscles sont l'effroi^

Ma taille au-dessus d'eux m'élève maître et roi.

Ma suprême beauté me désigne k la foule.

Du trône humilié que ce monstre s'écroule !

Qui d'entre mes rivaux oserait m'affronter?

Qui m'en arrachera si je veux y monter?

Montons-y I cherchons-y la palme à qui j'aspire!

Régnons, puisque l'amour est au prix d'un empire!

En se parlant ainsi, tels que ceux d'un taureau. Ses muscles palpitants se tordaient sous sa peau. La veine de son front, renflée en diadème, Semblait le couronner de sa colère même.

Dans la salle sonore il marchait à grands pas. En redressant le buste et balançant les bras, Comme un athlète armé du redoutable ce s te Se prépare au combat par la pose et le geste.

DOUZIEME VISION 3ii

De ses membres d'aplomb éprouve la vigueur.

Et foule à vide Tair sous son genou vainqueur : Ainsi, mêlant tout haut la rage et la menace, Son amour dans son âme enflammait son audace ; Et dans ce cœur de feu la double passion Poussait par la débauche à la sédition.

Sans pouvoir s'assoupir dans sa veille farouche, Son corps impatient se tordait sur sa couche.

Couchée aux pieds divins de Nemphed endormi.

Que faisait cependant la perfide Lakmi?

Dans un sommeil léger que le rêve entrecoupe.

Tenait-elle en esprit le poignard ou la coupe ?

Ourdissait-elle en songe, en dévidant leurs fils,

La luxure et la mort dans ses complots subtils ?

Ses yeux savouraient-ils dans l'horreur des supplices

Les voluptés du sang versé pour ses délices ?

Non : par un seul coup d'œil son cœur était changé :

Elle avait vu Cédar, le ciel était vengé.

Ce jeune homme si beau, cette humaine merveille.

Tenait ses yeux ouverts et fascinait sa veille :

Un seul regard l'avait dans son âme sculpté,

Comme un type inconnu d'immortelle beauté.

Ainsi l'éclair écrit la forme de la foudre

Sur l'arbre qu'il écorce ou sur le marbre en poudre!

Ses songes de douze ans ne l'avaient pas rêvé.

Ce huste sur un coude à demi soulevé.

Ces membres enchaînés, mais dont les anneaux même

Relevaient l'élégance et la grâce suprême ;

Ce front qu'assombrissait l'humiliation.

3ia LA CHUTE: D/UN A.NGE

Mais qui se redressait sous Tindignation ; Ces forêts de cheveux rejetés en arrière, Roulant sur son épaule ainsi qu'une' crinière, Au mouvement du cou découvrant tour à tour Du prolil attristé l'attendrissant contour; De l'oblique regard l'humide et chaste flamme. Ces traits éblouissants de la beauté de l'âme, Beauté dont sur les sens l'efi'et mystérieux Touche et ravit le cœur de la splendeur des yeux. Et dont sur cette enfant la lumière iniprévue N'avait jamais encore émerveillé la vue ; Ce désespoir vibrant dans ses muscles tordus. Dans ses orteils crispés, dans ses bras étendus; Ces pleurs silencieux qui tombaient sur la pierre, Que le courroux séchait aux bords de la paupière; Ange que ces démons écrasaient sous leur pied ; Cette admiration qu'attendrit la pitié :

Tout avait remué ses entrailles de femme.

Troublé son ignorance et fait parler son âme.

Et puis ces longs regards de tristesse chargés.

Entre les deux amants devant elle échangés;

Ces yeux qui s'attiraient à travers leur nuage,

Ce visage toujours tourné vers le visage ;

Ces lèvres de Cédar qui semblaient aspirer

Le vent que Daîdha venait de respirer;

Ces deux cœurs qui battaient à briser leur poitrine ;

Ce langage sans mots que le regard devine,

Qui, dans un seul coup d'œil au profane interdit.

Concentrait plus d'amour qu'un siècle n'en eût dit;

: DOUZIEME VISION. 3i3

Ces élans, ces soupirs, ces déchirantes poses,

Ces silences, ces bras tendus : toutes ces choses

Avaient à son esprit révélé par hasard

Tout un monde d'amour éclos dans un regard.

Amour qui T étonnait et qui la troublait toute.

Qui Tenivrait d'envie à sa première goutte.

Et qui faisait tomber de ses doigts déboutés

Le calice affadi des sales voluptés 1

Elle avait d'un coup d'œil plongé dans les délices

De cet amour des cœurs que lui cachaient ses vices,

Et s'était dit, brûlant de l'inspirer aussi :

« Je donnerais le ciel pour être aimée ainsi!...

Pour qu'un de ces regards qui font pâlir d'envie.

Intercepté par moi, vint tomber sur ma vie ! »

Mais comparant, d'un œil par l'amour éclairé.

Aux traits de Daldha son front déshonoré.

Sa ruse à sa candeur, son astuce à sa grâce.

Sa pudique tendresse à sa virile audace,

La pâleur de sa joue aux neiges de son teint,

De son abaissement elle avait eu l'instinct :

Elle s'étiiit sentie, impuissante, éclipsée.

D'elle-même rougir au fond de sa pensée I

La jalousie avait, en rentrant dans son cœur,

il^ipoisonné le dard de son amour vainqueur ;

L'humiliation avait courbé sa tête,

Et tous ses sentiments n'étaient qu'une tempête !

Tel fermentait l'esprit de Lakmi, d'Asraliel. Ainsi quand un rayon vient à tomber du ciel . Sous la muette nuit de ces cachots funèbres

3i4 LA CHUTE D'UN ANGE

Où l'œil habitue se plaît dans les ténèbres.

Perçant la profondeur de ces voiles épais, Le jour de cette nuit trouble la morne paix ; Il montre sur tes murs, comme une sombre lampe, Le poison qui suinte et le scorpion qui rampe : Et rhomme du cachot, qui sèche de terreur.

Regrette que le jour lui montre son horreur I Ainsi ces deux enfants de beauté primitive Etonnaient cet égout de leur splendeur naïve Et dans ce monde infect leur apparition Troublait dans son repos l'abomination.

Lakmi, dont cette image embrasait la pensée.

Flamme vive et légère à tous les vents versée.

Sans attendre un moment, sans craindre, sans prévoir

N'avait plus qu'une idée au fond du cœur : revoir!

Revoir l'être inconnu dont l'enivrante image

Sur ses yeux sans sommeil répandait un nuage !

Nemphed aurait placé la mort entre elle et lui.

Qu'elle eût couru plus vite où ce front avait lui.

Son sexe de la femme avait l'imprévoyance.

Son âge de l'enfant avait l'impatience;

Rien n'avait combattu dans son âme un désir;

Sa main n'avait qu'un geste : aspirer et saisir.

S' approchant doucement de son maître farouche. Dont les bras nus pendaient en dehors de sa couche, Elle arracha du doigt du tyran endormi L'anneau, signe sacré que connaissait Lakmi, Et que pour accomplir ses volontés sinistres

DOUZIEME VISION. 3i5

Elle faisait briller a l'œil de ses ministres; Ce talisman suprême enfermé dans sa main, Des palais du mystère elle prend le chemin :

D'une torche enflammée elle éclaire sa route, De degrés en degrés descend de voûte en voûte, Glisse sous les arceaux comme un songe léger, En laissant sur les murs son ombre voltiger; Sous le dédale obscur d'immenses avenues S'enfonce h pas muets dans des routes connues ; Terrasse, en leur montrant le signe révéré.

Les eunuques, gardiens de ce cachot sacré; Aux bourreaux étonnés défend avec mystère D'accomplir sur Cédar leur affreux ministère ; Les écarte d'un geste, et, tremblant de respect, Pour la première fois se trouble à son aspect!

Le cachot de Cédar était dans les entrailles Des remparts épaissis par d'énormes murailles Qui défendaient des dieux les sacrés monuments. Leurs mains avaient voûté ces massifs fondements Pour cacher aux regards, dans les flancs de la terre, L'iibomination sous la nuit du mystère.

Sous ces temples géants de granit et d'airain Régnait dans le silence un monde souterrain.

Monde de l'imposture, où par la tyrannie La superstition exerçait son génie, Des prodiges menteurs préparait les ressorts, Torturait les vivants, engloutissait les morts. Instruisait à la fourbe, initiait aux crimes. Sous le fer et le feu mutilait ses victimes ;

3i6 LA CHUTE D'UN ANGE

Sol impur et profond où du monde infecté

Plongeait jusqu'aux enfers l'arche d'iniquité !

Tout un peuple englouti dans ces antres funèbres

Habitait sous les pieds ces sphères de ténèbres;

Des desseins de Nemphed fourbes exécuteurs.

Alchimistes, bourreaux, prêtres, mutilateurs.

Faux prophètes, devins, artisans d'imposture.

Dans leurs fourneaux secrets profanant la nature ;

Décomposant à l'œil, sous leurs coupables mains,

l^a sève de Thysope et le sang des humains ;

Se vouant sous la terre à d'éternelles veilles

Pour imiter de Dieu les vivantes merveilles.

Lutter avec le feu, l'onde, la terre et l'air.

Frapper avec la foudre et luire avec l'éclair.

Les pierres de ces murs, en collines soudées.

Pesaient l'une sur l'autre en blocs de vingt coudées;

Sur leur large épaisseur sept chars auraient roulé.

Et sous leur cintre immense un fleuve aurait coulé ;

Un br^^s du fleuve aussi sous ces arches profondes

Dans un lit souterrain faisait mugir ses ondes ;

Du seuil de ce portique à son extrémité.

L'œil n'eût pas d'un flambeau distingué la clarté.

Comme de grands rameaux partant d'un tronc immense,

Des arches le coupaient de distance en distance.

Et, divergeant au loin sous le roc ténébreux.

En usages divers se divisaient entre eux«

L'une servait de rue aux gémissantes caves Où les bourreaux divins mutilaient les esclaves. Du cachot de Cédar illuminant le seuil.

La torche de Lakmi plongea dans ce cercueil ; f

Sa lueur vacillante y glissa devant elle

Et du jeune captif éblouit la prunelle;

De légers pieds de femme approchaient : à ce bruit

Il regarda sans voir du milieu de sa nuit;

Et Lakmi, par l'amour naissant intimidée.

Reculant vers la porte à plus d'une coudée, '

En revoyant ainsi cet être surhumain,

Laissa glisser d'horreur la torche de sa main.

Il était enchaîné par de pesantes mailles

A d'énormes anneaux scellés dans les murailles;

Une ceinture aux flancs, à la nuque un collier.

Le rattachaient encore aux boucles du pilier ;

Des bracelets de fer noués sur sa peau tendre

Empêchaient ses deux bras et ses pieds de s'étendre.

Et laissaient seulement aux membres entravés

Assez de liberté pour joncher les pavés.

Comme un homme qui tombe abattu par la foudre,

11 était renversé sur le flanc dans la poudre. >

Les chaînons de ses fers, qu'il ne soulevait plus.

Retombaient froids et lourds sur ses membres moulus.

Sur le dos de sa main à l'autre main croisée,

Le visage au pavé, sa tête était posée ;

Et ses cheveux épars, mêlés, souillés, tordus.

Flottaient en noirs flocons sur la terre épahdus.

Tel qu'un homme en sursaut et dont le sang s'arrête, , Au bruit soudain d'un pas il souleva la tête. Etendant sous son corps son coude replié.

3i(r tk CHUTE D'UN ANGE

Il supporta son front dans ses doigts appuyé.

Et t<mma lentement vers la pâle lumière

Son front tout ruisselant des pleurs de sa paupière.

Comme deux diamants, deux grosses gouttes d'eau

Brillèrent sur sa joue aux reflets du flambeau.

La douleur sans espoir peinte sur son visage.

Ce jour qu'il ne voyait qu'à travers un nuage,

Ce morne abattement donnait à sa beauté

La majesté du marbre et l'immobilité ;

De l'ange de la tombe on eût dit la statue.

La clarté pas à pas pénétra dans sa vue ;

La ligure debout de la fille des dieux

Avec le jour entrait plus claire dans ses yeux :

Ses traits d'étonnement s'imprégnant à mesure.

Ses paupières s'ouvraient pour mieux voir la figure,

Et sa lèvre, aspirant cette apparition.

Palpitait de surprise et d'admiration.

Lakmi le regardait dans le même silence.

Comme un être indécis dont l'audace balance.

Et qui craint de troubler le charme par sa voix. En voyant ruisseler des pleurs entre ses doigts. D'une douleur divine en contemplant l'image.

Cette douleur d'autrui passait sur son visage ; Et, sans savoir en soi quelle source coulait. De chacun de ses yeux une onde ruisselait.

Tels, en se pénétrant d'un regard plein de charmes. Les yeux de deux enfants se font monter les larmes.

Gédar, en découvrant ces signes de pitié.

Sentait changer sa haine en muette amitié.

Dans les traits de Lakmi, femme, enfant, démon, ange,

De terreur et d'attraits mystérieux mélange,

Son regard sur ce front dont leclat ravissait

Ne pouvait démêler ce qui le repoussait :

De la couleuvre ainsi que sur Therbe on admire

L'horreur retient la main que la couleur attire.

Us restèrent ainsi longtemps silencieux,

Tantôt se regardant, tantôt baissant les yeux.

Enfin, Lakmi cherchant dans le fond de son âme

Tout ce qu'a de plus doux un son de voix de femme,

Accent que la pitié brisait de sa langueur

Et qui tremblait déjà du tremblement du cœur :

« O fils d'Adonaî, génie, ange sans aile.

Dont les pleurs font pleurer, qui pleures-tu ? dit-elle.

Pourquoi détournes-tu tes yeux puissants des miens?

Ne briserais-tu pas d'un désir tes liens ?

Le ciel n'a-t'oil pas mis dans ta mâle poitrine

Une force semblable à ta beauté divine ?

Et, si tu te levais libre sur ton séant.

Ne passerais-tu pas de Fépaule un géant ?

N'écraserais-tu pas un dieu dans chaque étreinte,

Toi dont l'œil est amour et dont le bras est crainte ?

Oh ! ces vers de la terre ont enchaîné leur roi !

Pourquoi me regarder de ce regard d'effroi?

Cédar! si c'est ton nom, si l'humble créature Peut prononcer ce nom sans souiller ta nature,

3a6 Là CHUTE D'UN ANGE

Pourquoi, sous mon. regard, ce geste de stupeur? <

C'est à toi de parler, c'est à moi d'avoir peur ! .

Va, de tes oppresseurs je ne suis que l'esclave. Mais esclave de nom, qui les trompe et les brave! Confidente, instrument du vil tyran des dieux, Quoique enfant, sous son nom je règne dans ces lieux. Au seul Jioin de Lakmi tout treinble ou tout s'incline ; Ce que mon front séduit, mon esprit le domine. Mon amour est le ciel, ma haine est le trépas ! Tout ordre cède au mien, tout seuil s'ouvre à mes pas; Je suis du roi des dieux le regard et l'oreille : Quand il parle, j'entends; pendant qu'il dort, je veille; J'ai son sceptre et sa vie entre mes faibles mains. Cet anneau du palais m'ouvre tous les chemins : Je l'ai du doigt du maître enlevé tout à l'heure. Pour porter un rayon dans ta sombre demeure.

Et détourner le fer déjà levé sur toi.

Je ne sais quel instinct criait d'horreur en moi; Je ne sais à tes pieds quelle niain m'a poussée. Ni pourquoi j'entendais tes cris dans ma pensée ! Mais Lakmi pour te voir marcherait sur le feu. Croirait eh te sauvant sauver bien plus qu'un dieu!

Ohl ne repousse pas. l'enfant qui te protège! •

Dans sa folle amitié ne rêve pas un piège ;

Ce cœur, qui n'a jamais. palpité que pour soi.

Infidèle à tout autre J est sincère 'poùr toi."

D'un coup d'oeil à ton sort mon ,âme est asservi<6! ; ■

J'exposerab ce icceur pour préserver ta' vie 1 : i- - ^ - '

DOUZIEME VISION 32i

Un mot doux de ta lèvre, un rayon de tes yeux,

Me récompenseraient de la perte des cieux!

Si jamais tu disais : « Lakmi. sois mon esclave ! »

Oh! ma gloire serait de porter ton entrave!

Mon génie abaissé s'élèverait en moi,

Et peut-être des dieux, captif, te ferait roi!

Oh ! pourquoi pleures-tu, la tête ainsi baissée ?

Toi pleurer, homme-dieu, plus beau qu'une pensée !

Toi pleurer ! Oh ! dis-moi ce que pleurent tes yeux ?

Est-ce la liberté ? la lumière des cieux ?

Les libres horizons oii s'égarait ta course ?

Les rameaux des forêts, la fraîcheur de la source?

Ces dômes murmurants où tes pas habitaient,

Où t'embaumaient les fleurs, où les oiseaux chantaient?

Va! je puis d'un seul mot, dans bien d'autres demeures,

Rendre à tes yeux ravis bien plus que tu ne pleures!

Mais dis-moi seulement.... » Cédar la regarda :

« Trompeuse illusion! Ombre de Daldha,

Toi dont le front d'enfant à mes sens la rappelle

Comme un son de sa voix et comme un rêve d'elle !

As-tu, céleste enfant, voulu lui ressembler

Pour m'envenimer l'âme ou pour me consoler?

Mais sa candeur naïve est-elle sur ta bouche ? Tu dis, fille des dieux, que mon destin te touche!

t 322 LA CHUTE D'UN ANGE

Tu demandes, au fond de cet enfer des dieux,

Ce que roule mon cœur, ce que pleurent mes yeux ?

Non, ce n'est pas le jour levé sur la colline.

Ni l'air pur des déserts qui manque à ma poitrine,

Ni l'espace sans murs, libre à mes pas errants.

Ni les bois, ni les fleurs, ni les eaux des torrents ;

C'est elle ! Daîdha, que tes dieux m'ont ravie !

Mon jour est son regard, son haleine est ma vie,

Mon espace est l'empreinte où s'impriment ses pas.

Mon empire est son cœur, et mes cieux sont ses bras! !

Ah! si tu me la rends, je te croirai sincère!

Tes dieux seront mes dieux!... Cédar sera ton frère! "

En lui parlant ainsi, levé sur son séant

Et secouant ses fers de son bras suppliant,

Cédar dans chaque mot semblait darder son âme.

Lakmi sentit monter sa colère de femme ;

Ce frénétique amour pour une autre beauté

Fit jaillir de son cœur l'instinct de cruauté :

Dans son amour jaloux, par l'amour offensée.

Avilir Daidha, fut sa vague pensée!

« Oui, je te la rendrai, se dit-elle tout bas.

Rebut souillé des dieux que tu ne voudras pas! »

Mais se mordant la lèvre et dévorant sa rage,

Son astuce soudain composa son visage;

Et d'un sourire amer cachant le pli moqueur.

Elle attendrit sa voix comme on parle du cœur :

« Te la rendre, ô Cédar î hélas ! que ne le puis-je ?

Mais est-il pour Lakmi d'impossible prodige?

DOUZIÈME VISION 3a3

Si, versant une fois tout ton cœur dans le mien, Tu fais de mes conseils ton unique entretien. Qui sait ? peut-être ? un jour ?. . . L'amitié d'une femme Pour les infortunés est une seconde âme !

Mais écarte à présent ce songe de tes yeux :

Elle vit réservée aux caresses des dieux; Mille amoureuses mains vont essuyer ses larmes. Les merveilles des doigts embellissent ses charmes ; Cent esclaves, chargés de tromper ses loisirs, Pour les prévenir tous éveillent ses désirs.

De ses maîtres ravis sa beauté la fait reine : Dans ses enivrements dont le torrent l'entraîne. On ne laissera pas à ses yeux pleins de pleurs Le loisir seulement de pleurer ses douleurs ! »

Elle lut dans les yeux de Cédar que la lame

De ces mots aiguisés pénétrait dans son ame.

Et que de Daldha l'inconstance et l'oubli

Passaient comme un soupçon sur ce beau front pâli.

Pour laisser ce serpent glissé dans sa poitrine

Mordj'e seul en secret ce cœur qu'il envenime,

Sa ruse se hâta de changer de discours :

« Oh! que longues les nuits, oh! que tristes les jours,

Pour l'habitant captif de cette nuit immonde.

Rongeant son cœur saignant sans qu'un cœur lui réponde !

Cédar ! survivras-tu dans cet enfer vivant ?

Ah! laisse-moi venir t'y consoler souvent!

Laisse-moi, quand Nemphed fermera sa paupière.

Muette, à tes côtés m' asseoir sur cette pierre.

3i4 LA CHUTE D'UN ANGE

Envelopper ton front de ma tendre pitié; De tes fers, de tes maux réclamer la moitié; Te dire tous les pas faits vers ta délivrance, Et, n'étant pas ta joie, être ton espérance! »

Ici la vérité, lui donnant son accent,

Prêtait à sa voix molle un charme attendrissant.

De l'âme de Cédar cette voix prit la route ;

De larme dans ses yeux il vit luire une goutte;

Convaincu par ses pleurs, son regard s'attendrit.

Assise auprès de lui, dans l'ombre, elle reprit :

« L'étoile de la nuit n'incline pas encore;

Longue sera la veille entre l'heure et Taurore ;

Mais le jour ne doit pas me surprendre en ces lieux :

Tout soupçon est un crime au cœur du roi des dieux.

Profitons des moments que leur sommeil nous donne.

<c O céleste étranger qu'un mystère environne.

Si tu veux accepter mon dévouement ami, j

Eclaire, en lui parlant, les doutes de Lakmi,

Dis-moi ton nom divin parmi les créatures.

Raconte à mon esprit tes tristes aventures.

De tes jours peu nombreux monte et descends le cours;

Dis- moi ton ciel, ta vie, et surtout tes amours!

Ouvre-moi les secrets de ta mélancolie, j

Comme le lis son urne au doigt qui le déplie : j

Tout ce que tu diras tombera dans mon sein

Sans bruit, comme une pluie au milieu d'un bassin.

Et n'en fera jaillir, quoique je la retienne.

Qu'un peu d'eau de mon cœur qui se mêle à la tienne! »

DOUZIÈME VISION » 3a5

Ému par ce langage et par ce son de voix,

Cédar, sentant tomber des gouttes sur 'ses doigts,

De la séduction d'une pitié si tendre,

Vaincu par le malheur, cessa de se défendre,

Kt, le front tristement sur ses mains appuyé,

Par le vent de la nuit l'œil souvent essuyé.

D'un son de voix tremblant que brisait sa mémoire.

Il lui fit de son cœur la merveilleuse histoire.

Depuis le premier jour où, né de l'inconnu.

Sous les cèdres divins il s'était trouvé nu.

Où, voyant sous ses yeux une autre créature,

L'amour avait en lui complété sa nature ;

Son indomptable instinct vers la fleur de beauté,

Ses combats, ses amours et sa captivité;

Les troupeaux de Ségor gardés sur les collines.

De la vierge et de lui les rencontres divines,

D'amour et de pitié ces fruits charmants éclos.

Le courroux des pasteurs, sa chute dans les flots ;

De la tour de la Faim Daîdha délivrée,

S' enfuyant avec lui vers une autre contrée;

Ce vieillard du rocher, père mystérieux.

De leur âme. au grand jour ouvrant les faibles yeux ;

De son livre divin les voix, au regard peintes.

Réveillant dans l'esprit des mémoires éteintes,

Et rappelant au dieu que l'impie a quitté

I^ monde enseveli dans son iniquité;

Leurs jours délicieux dans cet Ëden céleste ;

Le char volant des dieux.... Elle savait le reste.

A ces touchants récits ivre d'attention, Lakmi laissait son sein sans respiration.

Vers l'être merveilleux la figure penchée, Aux lèvres de Cédar la prunelle attachée, S'étonnant, frissonnant, admirant tour à tour. Par chacun de ses sens elle aspirait l'amour. Elle voyait grandir et splendir à mesure Du céleste captif la touchante figure.

Chaque mot dans son cœur l'enfonçait plus avant; Elle plongeait en lui son œil noir et rêvant. Comme après l'avoir lue on relit une page.

Elle l'interrompait au plus tendre passage.

Et lui faisait redire en recueillant sa voix Des choses et des mots déjà redits cent fois. De ses amours surtout la naissance et l'extase, Comme après avoir bu l'on égoutte le vase.

Elle voulait savoir par quel attrait vainqueur Daidha de Cédar avait conquis le cœur.

Quels mots elle trouvait pour enchaîner son âme ; Ce qui l'avait ravi dans sa beauté de femme; Et si son cœur, toujours d'un même amour rempli. N'avait jamais trouvé la langueur ou l'oubli. Sa bouche sans haleine attendait la réponse, Comme un mourant tittend le glaive qu'on enfonce. A ces tendres élans d'ineffables amours Toujours coulant du cœur et débordant toujours. Amours dont jusque-là son esprit, même en songe. N'avait vu chez les dieux que le hideux mensonge. Et dont en ces récits la chaste expression

DOUZIÈME VISION Sa;

Lui semblait d'autres sens la révélation, Un nuage passait sur sa vue éblouie ; Ses oreilles tintaient; son âme, évanouie.

De honte et de désir en son sein rougissait.

Et de jaloux transports tout son cœur bondissait. L*angélique miroir lui montrait tous ses vices ; Et ses yeux, comparant ses impures délices A cet amour céleste à ses sens inconnu.

Pour la première fois voyaient son âme à nu.

Respirant l'air divin de ce magique monde, Elle sentait Thorreur de sa nature immonde.

Et, comme d'un feu pur un impur aliment.

Son cœur purifié montait en s'enflammant.

Sous ce regard si chaste elle sondait sa fange. Et se sentait trop bas pour ce commerce d'ange.

Mais, malgré sa nature et son abaissement.

Cet ange l'attirait d'un invincible aimant.

Elle éprouvait du cœur le supplice suprême :

Adorer, sans pouvoir monter à ce qu'on aime I Oh ! si devant Cédar ce sein se fût ouvert, Quel gouffre de l'enfer il aurait découvert : Délire, abattement, jalousie, amour, rage!

Mais ce masque d'enfant dérobait ce visage, Et, sous ces traits empreints d'apparente pitié. Son œil n'apercevait qu'innocente amitié.

A travers le réseau d'une étroite fenêtre,

La blancheur du matin, qui commençait à naître.

Interrompit trop tôt ces secrets entretiens.

Lakmi s'enfuit, trompant l'œil fermé des gardiens.

Avant que le sommeil qui pesait sur sa couche

Eût du maître des dieux quitté le front farouche.

De son pas sur la soie assoupissant le bruit,

Elle prit à ses pieds sa place de la nuit ;

Et remettant l'anneau, tremblante, au doigt suprême,

Feignit, en méditant, de dormir elle-même.

Mais sous ses yeux fermés son cœur ne dormait pas :

Elle eût rêvé Cédar sous la main du trépas.

L'amour qui l'embrasait pour le céleste esclave

Dans ses veines d'enfant roulait des flots de lave.

Sa tempe dans son front ne pouvait s'assoupir,

Sa respiration n'était qu'un long soupir.

La place oii son regard était tombé sur elle

Brûlait sa peau dans l'ombre en ardente étincelle.

Le silence muet était plein de sa voix.

I/lieure immense et sans fin semblait couler cent fois.

De l'aurore à la nuit son attente insensée

N'eût voulu comme un point faire qu'une pensée

Pour dévorer l'absence, et de la nuit au jour

Eterniser l'espace ainsi que son amour !

En vain à ses genoux ses esclaves tremblantes

Essayaient d'amuser ses heures indolentes,

Adoraient de son front la naissante beauté.

Relevaient par l'orgueil la fade volupté,

Lui parlaient à l'envi du pouvoir de ses charmes.

Briguaient sa confidence et pleuraient de ses larmes ;

En vain Nemphed, jaloux de devancer ses vœux,

Passait sur son beau front la main dans ses cheveux.

33o LA CHUTE D'UN ANGE

Et, sur ses traits charmants découvrant un nuage,

Lui demandait quel songe attristait son visage.

Toute sa vie avait coulé dans un regard.

Elle se retirait de la foule, à Técart,

Elle cherchait la nuit des arbres les plus sombres.

Le cèdre pour ses pas n'avait plus assez d'ombres ;

Seule elle s'enfonçait sous leurs mornes rameaux.

Les quittait pour s'asseoir pensive au bord des eaux ;

Regardait tout le jour dans ses bassins de marbre

Flotter le nénuphar, tomber la feuille d'arbre,

Écoutait fuir la brise ou la source pleurer.

Mais en nul lieu longtemps ne pouvait demeurer.

Et, d'un instinct sans but secrètement poussée.

Changeait à chaque instant de place et de pensée.

Les spectacles divins, les féroces plaisirs.

Dont ses regards cruels avaient fait ses loisirs,

Ne divertissaient plus sa morne léthargie;

Son cœur se détournait des horreurs de l'orgie :

On eût dit qu'un rayon qui décolorait tout

Lui faisait prendre enfin ses forfaits en dégoût.

En voyant ces Titans, monstres à face humaine.

Son adoration se transformait en haine.

Si la foudre avait pu s'enflammer à sa voix.

Son mépris les aurait écrasés à la fois !

Complice involontaire, elle exécrait leurs crimes.

Détournait ses regards ou plaignait leurs victimes :

Du moment où ce cœur flétri venait d'aimer.

Un germe de vertu semblait s'y ranimer ;

Et le dégoût du vice, à défaut d'innocence.

Venait régénérer cette coupable enfance.

TREIZIEME VISION 33i

Maïs, haïssant les dieux, trop faible pour frapper. Son dernier vice au moins était de les tromper : Elle leur dérobait son cœur comme un mystère.

Chaque fois que la nuit enveloppait la terre,

Des cachots de Cédar reprenant le chemin,

Elle disparaissait la lampe dans la main.

Et venait savourer jusqu'à la blanche aurore

La contemplation de l'être qu'elle adore.

Chaque absence d'un jour le lui rendait plus cher.

Son cœur fondait en elle avant de l'approcher ;

Un mélange confus de respect, de tendresse,

Ralentissait son pas pressé par son ivresse;

Et debout devant lui, le front baissé, sans voix.

Elle avait aussi peur que la première fois.

Elle admirait de loin, dans sa morne attitude.

Ces membres à leurs fers plies pnr l'habitude.

Ce corps qui tressaillait aux reflets du flambeau.

Comme un dieu rajeuni qui sort de son tombeau ;

Ce front qu'ennoblissait sa tristesse divine ;

Ce cou penché, ces bras, cette mâle poitrine.

Où le duvet naissant de l'homme à son été

Relevait de la peau le marbre velouté;

Et réclair de ses yeux voilés par la paupière.

Dont la splendeur humide aurait fondu la pierre ;

Et ses lèvres s'ouvrant en volutes de lis.

Dont la mélancolie attendrissait les plis;

Et, n'osant le toucher de ses lèvres de femme.

De ses baisers craintifs le couvrait dans son âme.

Jusqu'à ce que Cédar eût daigné lui parler,

33a LA CHUTE D'UN ANGE

Elle restait ainsi muette à contempler.

Telle du fond des nuits d'où son amour l'attire. Cherchant le beau pasteur, fils mortel de Cynire, La lune se penchant sur son Endymion L'enveloppait d'amour, d'extase et de rayon!

Mais le divin captif, dont cette amitié tendre

Amollissait le cœur heureux de se détendre,

Et qui dans cet enfant sur ses chaînes couché

Ne voyait qu'un ami de son malheur touché,

Par son propre malheur s'attendrissant lui-même.

Impatient d'avoir un mot sur ce qu'il aime.

De sentir dans sa nuit un rayon de pitié.

Commençait à hvrer son âme à l'amitié.

Sans soupçon de l'amour sous cet âge modeste,

Plus près, pour mieux l'entendre, il l'attirait du geste ;

Avec impatience il attendait le soir;

Sur les fers de ses pieds il la faisait asseoir.

Pendant qu'elle parlait, il sentait son haleine;

Ses doigts distraits jouaient dans ses boucles d'ébène ;

Oublieux de son sexe, il n'apercevait pas

Le trouble dont Lakmi frissonnait sous son bras :

Son cœur attribuait a sa pitié naïve

Le soupir qui coupait sa parole craintive.

De sa voix qui changeait le. faible et tendre son,

Et de ses doigts glacés l'étreinte et le frisson.

L'enfant en devenait plus chère à sa détresse.

Elle le consolait avec tant de tendresse,

Elle confondait tant, dans ses longs entretiens.

Sa pensée à la sienne et ses soupirs aux siens,

treizième; vision 333

Qu'elle était devenue, en sa morne denieure,

Le seul doux intérêt qui lui fît compter l'heure :

L'amitié naît si vite au cœur des malheureux I

Des gestes familiers déjà régnaient entre eux ;

Quelquefois il penchait son front sur son épaule.

Comme un bras fort de chêne appuyé sur un saule,

Et laissait en silence égoutter dans son sein

Les pleurs de son amour dont son œil était plein :

Pour la pauvre Lakmi voluptueux supplice !

Comme un lis qui se fane entr'ouvre son calice

Pour aspirer la brise et pour boire sans bruit

Les gouttes de sa soif que lui répand la nuit.

Elle sentait couler jusqu'au fond de son âme

Ces pleurs que lui versait l'amour d'une autre femme;

Et, de rage et d'amour tressaillant à la fois.

De sa lèvre en secret les buvait sur ses doigts !

Chaque nuit resserrait cette amitié perfide ; Et quelquefoij Lakmi, dans ses vœux moins timide. Dans l'innocent plaisir que Cédar éprouvait Croyait sentir un peu l'îimour qu'elle y rêvait ! Elle quittait ses pieds mourante de tendresse. Et brûlait tout un jour du feu d'une caresse.

Une nuit que Cédar, d'un ton plus languissant, De l'amour à sa voix avait donné l'accent.

Et, dans l'illusion dont l'erreur le domine, Serré d'un geste étroit l'enfant sur sa poitrine, Lakmi, qu'éblouissait sa folie passion, Crut sentir son triomphe à cette pression.

33i LA. CHUTE D'UN ANGE

Un cri, de son bonheur trahissant le mystère,

De son cœur éclaté jaillit involontaire.

Vers le divin visage elle leva son front,

S'enivra de ses yeux, et, d'un élan plus prompt

Que l'élan de l'abeille à la fleur qu'elle vide.

Aux lèvres de Cédar colla sa lèvre avide....

« Ah! le feu de mon âme à la tienne enfin prend,

Cédar ! s'écria- t-el le ; enfin il me comprend ! »

Mais lui, comme un serpent qu'avec horreur on touche.

D'un geste de dégoût l'écartant de sa bouche.

Et retirant soudain ses membres repliés,

La fit tomber à terre et rouler à ses pieds.

Et, froissant de dédain sa superbe paupière,

La regarda d'en haut ramper dans la poussière.

L'humiliation, l'horreur, l'étonnement,

Les frappèrent tous deux de silence un moment ;

Tel qu'après un éclair échappé d'un nuage.

Un silence interrompt ou précède l'orage.

Mais Lakmi, reprenant sa ruse avec ses sens,

La première à la fin retrouva des accents.

Et pour baiser ses pieds se traînant humble et douce.

Comme un chien qui revient au pied qui le repousse,

Et craintive enlaçant ses jambes dans ses bras.

Levant sa joue en pleurs et lui parlant d'en bas :

ce Etre dont le mépris sous ton œil me terrasse.

Pour le crime d'aimer n'auras-tu pas de grâce?

Si je t'ai profané par un tendre forfait.

Ce crime de l'amour, est-ce moi qui l'ai fait?

Oui, malgré moi, ma bouche a trahi ma pensée!

Oui, mon sou£fie a terni ta splendeur offensée! Je devais le savoir, le ciel est entre nous ; Les mortels ne devraient te parler qu'à genoux ! Je devais à jamais étouffer dans cette âme Cet amour dont un geste a révélé la flamme, Et, comme le charbon dans la main renfermé.

Ne découvrir mon cœur qu'en cendre consumé !

Mais n'as-tu pas toi-même au sein de ton esclave Encouragé du cœur cet amour qui te brave ?

N'as-tu pas relevé son front humilié Pendant qu'elle mettait sa tête sous ton pied ? Sur tes genoux sacrés ne l'as-tu pas assise ? N'as-tu pas rassuré sa tendresse indécise, Attendri ta voix mâle, et sur son pauvre corps De tes cheveux divins laissé flotter les bords ?. . . N'as-tu pas approché de ton front qu'elle adore Ce cœur où l'étincelle était dormante encore ? Ne l'as-tu pas soufflée à ton souffle de dieu? Est-ce ma faute, oh! dis, si la paille a pris feu? Si ton divin regard, qui consumerait l'ange, En tombant sur la terre a consumé ma fange ?

Tout mon crime, ô Cédar! c'est toi qui l'as commis! Mais moi, je l'expierai d'un cœur humble et soumis. Frappe-moi I punis-moi du culte qui m'embrase ! Je bénirai ton pied si c'est lui qui m'écrase I J'adorerai de toi jusques à ton mépris !

Esclave sans espoir, je servirai sans prix ; Je briserai moi-même au fond de ma poitrine Ce cœur qui profana ta pureté divine.

Comme de l'arbre d'or le ver ronge le fruit,

Sans que Toreille même en entende le bruit!

A quelque abaissement que ton cœur me ravale, Je mettrai mon orgueil à servir ma rivale !

De mes mains, pour tes yeux, j'ornerai ses appas ! Je serai devant toi le tapis de ses pas !

Je t'en entretiendrai pour tromper ton attente ; Tu me diras : « Je Taime », et je serai contente ! Je trouverai ma joie où d'autres ont leurs morts. Mais ne me chasse pas de l'ombre de ton corps ; N'écrase pas du pied ta rampante couleuvre!... Laisse-moi de ta fuite achever tout bas l'œuvre. Ronger comme un lézard les murs de cette tour, Te rendre à la lumière, aux déserts^ à l'amour! Et de tes fers tombés brise après ton esclave, Comme on jette la lime en dépouillant l'entrave ! . . .

En lui parlant ainsi, ses bras nus enlaçaient

Les jambes de Cédar que ses lèvres pressaient :

De poussière à ses pieds elle souillait ses charmes ;

Elle brûlait la place où ruisselaient ses larmes.

A ce feint repentir son courroux s'amortit.

<c Sors en paix, pauvre enfant! » dit-il. Elle sortit..

Elle sortit, non pas telle qu'en sa présence

La ruse avait courbé sa fausse complaisance,

Mais le cœur bouillonnant de cet excès d'affront,

Précipitant sa marche et redressant le front.

Ivre de désespoir, d'amour, de jalousie,

En mots entrecoupés semant sa frénésie :

« Non, non, tu m'aimeras, disait-elle en montant ;

Tu m'aimeras, cruel, ne fût-ce qu'un instant!

TIV£IZI£M£ VISION 337

Quand je devrais mourir de son baiser suprême, Je saurai quel bonheur il donne à ce qu'il aime ! Cet amour refusé, je le déroberai !

Si je tombe,... en tes bras du moins je tomberai! Tu n'échapperas pas au feu qui me dévore.

Périsse avec Lakmi ce palais qu'elle abhorre ! Que ces cruels Titans s'entr' égorgent entre eux ! Que l'enfer montre au ciel leurs mystères affreux ! Que dans ses fondements leur Babel s'engloutisse. Pourvu que mon bonheur précède leur supplice, Et que Lakmi, mêhmt sa joie à leur trépas.

Emporte dans la mort son rêve entre* ses bras ! »

Mais le palais des dieux était mouvant d'intrigues,

Et Nemphed surveillait de l'œil toutes ces brigues.

A son regard partout de pièges occupé.

Les complots d'Asraiiel n'avaient pas échappé.

I! avait attendu que sa ruse plus mûre

Découvrît mieux au coup le défaut de l'armure ;

Mais ses yeux avaient vu les signes précurseurs.

II fallait sous ses coups tomber sans défenseurs,

Ou, de ce furieux prévenant la colère.

Avant le bras levé lui donner le salaire.

Après un court sommeil dans la terreur dormi.

Sur ses genoux tremblants il attira Lakmi :

K Que l'œuf de mon courroux soit couvé dans ton âme,

Foi qui d'un sûr trépas couvres de fleurs la lame.

Belle enfant dont le front masque si bien la mort,

Vuage du matin où mon tonnerre dort !

Jue ce secret divin meure dans ta poitrine :

Asrafiel a creusé sous nos pas une mine.

Si tu n'étouffes pas la mèche dans sa main,

Mon empire et Lukmi seront à lui demain.

Serendyb et Znaîm sont des fils de sa trame.

Ma vengeance ne sait où reposer mon âme :

Contre les dieux et lui si je lève le bras,

Ma menace impuissante assure mon trépas;

L'arme qu'empruntera ma main contre ce traître,

Contre mon propre sein se tournera peut-être.

Dans ce péril suprême il n'est qu'un seul salut :

Te jeter, bel enfant, entre l'œil et le but.

Vers l'amour un moment attirer sa pensée,

De tes bras faire un piège à cette âme insensée.

Et, pendant qu'il prendra ses yeux à tes appas.

Étonner ses amis par son soudain trépas !

Un de ses fils coupés, toute la trame coule;

Sa force donne seule audace à cette foule.

Lui tombé, leur complot est sans âme ; et les dieux

Me chercheront en vain un rival dans les cieux ;

Mon trône raffermi pèsera sur leur tête.

Vengeance de Nemphed, au signal es-tu prête ?

Des venins de l'aspic as-tu rempli ton sein ?

Ce soir, pour déguiser mon perfide dessein,

J'ai préparé pour eux la plus divine orgie

Dont la voûte du ciel se soit jamais rougie.

Pour laisser un moment leurs complots respirer.

D'une ivresse de dieux je veux les enivrer.

Pendant qu'anéantis de lubriques extases,

Ces monstres de l'ivresse égoutteront les vases.

Toi, le front rayonnant de la beauté du ciel,

Dans tes bras enlacé fais languir Asrafiel,

Et du poison subtil que ta main sait dissoudre

Frappe entre deux soupirs son cœur comme la foudre !

J'aurai l'œil à ton œuvre : au cri qu'il jettera,

De mon sein endormi la foudre jaillira ;

Ses complices surpris, et se craignant l'un l'autre,

Rouleront dans la lie où l'ivresse les vautre.

Ces démons écrasés reconnaîtront leur dieu.

Laisse-moi I tu comprends : sois mon tonnerre ! adieu ! »

Lakmi, comme un serpent privé, qui des mains glisse,

De l'infernal dessein feignit d'être complice ;

Sur sa lèvre muette elle posa deux doigts,

Son cœur se souleva de son sein comme un poids,

Et du combat des dieux l'épouvantable image

D'une secrète joie éclaira son visage.

Elle sortit soudain; mais elle n'alla pas

Aux pièges de la nuit préparer ses appas.

Et, comme une Laîs qui se (ie à ses armes.

Faire aiguiser par Fart l'aiguillon de ses charmes ;

D'un pas dissimulé, négligent et distrait,

Elle alla rencontrer Asrafiel en secret :

« O le plus beau des dieux! roi du cœur, lui dit-elle.

Je suis l'heure du trône ou ton heure mortelle !

Nemphed cette nuit même a juré ton trépas.

Tu devais sur mon cœur le trouver dans mes bras

L'imbécile vieillard, qui n'ose te combattre,

Par la main d'un enfant avait voulu t'abattre ;

Mais dans son piège impur lui-même il se prendra.

3io LA CHUTE D'UN ANGE

Mais Tarine qu il saisit de lui te défendra.

Lakmi, de ta beauté secrètement r«ivie, T'adore, et pour sauver tes jours t'offre sa vie. Ces jours n'ont qu'un soleil, si tu ne le préviens; Mets dans le crime eniin tes pas devant les siens. Trompe ce vil forfait qu'avec peine il soulève î Marche pendant qu'il dort ! frappe pendant qu'il rêve ! Je m'offre pour guider, pour assurer tes pas : Sois ma vie, Asrafiel ! je serai ton trépas !

Au coup qu'il faut porter prépare tes complices. Que leurs cœurs vigilants se sèvrent de délices ! Cette nuit, au moment où le tyran des dieux Pour m'indiquer ta mort m'appellera des yeux. Foudroyé du poison préparé pour toi-même, La pâleur de la mort sera son diadème.

Son cadavre à tes pieds tombera devant toi !

Silence! audace! amour! un enfant t'a fait roi!... »

Asrafiel, étonné, la vit fuir sans attendre

Le mot qu'à son regard l'effroi semblait suspendre :

« Insidieux serpent! reptile impur! dit-il.

Poignard empoisonné dont la ruse est le fil !

Traîtresse qui faillit entre les mains d'un traître !

Ver qui pique le cœur ! chienne qui mord son maître !

Oui, je te laisserai de ton infâme dard

Vibrer tous les poisons qui sont dans ton regard ;

Rampe pour moi, serpent qui dans mes pieds s'enlace,

Au trône où je prétends conduis-moi, fais-moi place!

TREIZIÈME VISION 3/|i

Mais ne croîs pas, perfide, y monter sur mes pas :

Toi seule y monteras, femme aux divins appas!

De toutes ces grandeurs que ce grand jour m'apprête,

Une femme sera la plus chère conquête I

Ses bras seront mon trône, et toi mon marchepied!

Oui, je t'aplatirai, vil scorpion, sous mon pied!

Et comme le frelon sur le miel qu'il exprime.

Va, je veux en montant t' écraser sur ton crime ! »

Mais Lakmi, déjà loin et sans penser à lui, La rage dans le cœur, dans la foule avait fui.

luprès de Daîdha furtivement conduite, Dans ce palais des pleurs en mystère introduite, L'amante infortunée était devant ses yeux.

Transformant à son gré son front insidieux, Lakmi la contemplait, sans dire une parole, De ce regard de sœur qui plonge et qui console, £t, donnant à sa lèvre un doux pli de pitié.

Semblait de cette peine aspirer la moitié.

A ses chers orphelins, à son amant, ravie.

Mais dans un lieu divin en déesse servie, Daîdha n'était plus la naïve beauté Dont les longs cheveux noirs paraient la nudité. De ses membres captifs magnifiques entraves.

L'or, la soie et l'argent, tissés par ses esclaves. En plis voluptueux répandus sur son corps.

De ses pieds embaumés venaient baiser les bords. Des ondes de saphirs, de perles et de pierres,

34a LA CHUTE D'UN ANGE

Ruisselaient de sa tête en splendides rivières,

Et semblaient, de son teint relevant la pâleur.

Une dérision au front de la douleur.

On eût dit une iris sans soleil ni rosée,

Et se fanant dans l'or où la main Fa posée.

La veille desséchait ses membres amaigris ;

De livides sillons tachaient ses traits flétris ;

Sur sa joue, où la rose avait éteint ses charmes,

Deux rides indiquaient le lit séché des larmes,

Comme T herbe abattue et le gazon foulé

Montrent à nu la place où la source a coulé.

Son regard fixe et froid s'attachait au visage

Comme un œil qui voit tout à travers une imago.

Ses lèvres, qu'agitait un vif treissaillement,

Des paroles sans sons avaient le mouvement.

A Tombre de Lakmî, sous son regard venue, |

Son œil interrogeait la figure inconnue ; |

Et Lakmi, prolongeant ses hésitations.

Entendait de son cœur les palpitations.

Enfin d'un faux accent couvrant sa joie amère :

« Pauvre femme, dit-elle, hélas! et pauvre mère !... »

Sans distinguer des mots Taccent double et moqueur,

A ces mots Daldha sentit fondre son cœur.

Elle tendit ses bras vers la fourbe cruelle :

K Oh I vous me plaignez donc, vous du moins ! cria-t-ell^

Vous avez donc une âme, une bouche, une voix! Vous n'êtes pas de fer comme ceux que je vois. Vous ne garderez pas cet odieux silence !

Ohl oui, timt de beauté, de candeur et d'enfance

Révèle un autre sang que ces monstres hideux. Que font-ils ? où sont-ils ? oh ! vous, parlez-moi d'eux ! Cëdar?... mes doux agneaux? Eux!... lui! quelle mamelle Leur distille le lait?... N'est-ce pas qu'il m'appelle?... N'est-ce pas qu'ils sont beaux?... Ah! parlez à la fois, Parlez-moi d'eux,... de lui!... » L'ardeur coupa sa voix, Elle colla sa bouche aux' mains de sa rivale.

Lakmî d'émotion mordit sa lèvre pâle :

« Pauvre femme ! dit-elle, oh ! oui, je les ai vus, Lui, des géants esclave! eux, altérés et nus! — Esclave! s'écria la malheureuse femme.

Esclave ! lui le dieu du monde et de mon âme ! Lui qu'à ce cœur brûlant ces bras seuls enchaînaient ! Lui que des vils mortels les regards profanaient ! Lui dont l'étoile au ciel d'où tombe la lumière Rriserait ses rayons pour être sa poussière!... Esclave! lui dont l'œil eût foudroyé des dieux!... Quoi! vous les avez vus? quoi! vus, touchés des yeux, Ces cygnes sans duvet qu'échauffait mon aisselle ? Ils avaient froid et soif? pas même une gazelle !

Oh ! vos femmes pour eux n'ont donc point de genoux ? Point de sang, point de lait dans leur sein comme nous ? Oh ! pour nourrir d'amour ces fruits de mes entrailles. Tout le mien coulerait à travers ces murailles ! Oh! portez, portez-leur mon sang pour les nourrir!

Monstres! laisserez-vous ces deux anges mourir? »

Lakmi sentit son cœur au cri de la nature :

<c Ils ne périront pas faute de nourriture.

Dit-elle; tous les jours, les entendant pleurer. Quelque mère en secret vient les désaltérer, Et, d'un reste de lait assouvissant leur bouche, Les soulève du sol et sur ses bras les couche. — Du sol ? cria la mère en se levant debout.

Du sol dur et glacé? dites, dites-moi tout!

Quoi ! sur la terre nue ils ont jeté leurs membres . Quoi ! pas même sous eux les tapis de ces chambres ! Quoi! ces corps délicats dans mes bras amollis, Que de mon sein de mère auraient froissés les plis. Sont là sans vêtement sur le sable ou le marbre. Comme des passereaux tombés du nid sous l'arbre? Nul duvet n'attiédit leur tendre nudité?

— Hélas! non, dit Lakmi. — Monstres de cruauté! Hommes dont la malice assassine des anges !

Eh bien, de ces cheveux je leur ferai des langes! Oh ! ne résistez pas au dernier de mes vœux ! Vous, enfant ! faites-leur un lit de mes cheveux ! Etendez sous le corps de ce tendre et beau couple De mon front dépouillé ce duvet long et souple ; Couvrez leur blanche peau de ces anneaux coupés ; Je les ai si souvent de même enveloppés ! [blanches

Sous ces réseaux flottants qu'entr ouvraient leurs mains Us se sont tant de fois assoupis sur mes hanches ! Avec ces noirs anneaux qu'ils cherchaient à nouer. Oh! j'aimais tant à voir leurs doigts de lait jouer, . Qu'ils en reconnaîtront l'odeur, douce chimère ! Et se croiront encore à l'abri de leur mère ! »

Tout en parlant ainsi, sous le fil des ciseaux

Ses beaux cheveux coupés tombaient en longs réseaux ;

Leurs flots s'accumulaient sous son pied qui les foule,

Comme les plis montants d'une robe qui coule.

Quand ils furent montés jusqu'à ses deux genoux

Sur les bras de Lakmi elle les jeta tous :

« Oli! prenez, lui dit-elle, et portez, portez vite!

Portez^es encor chauds de ce front qui les quitte !

Laissez sur votre main mes lèvres se poser,

Et revenez bientôt me rendre leur baiser ! »

Lakmi, les bras chargés de l'ondoyante soie,

Sortit en déguisant son infernale joie.

Regagna son palais, et loin de tous les yeux

Cacha dans ses atours ce dépôt précieux.

Mais à peine avait-elle enfermé sa parure.

Que, pressant les moments qu'un seul soleil mesure,

Et des géants trompés déroutant le coup d'œil.

Du cachot de Cédar elle touchait le seuil.

Humble et douce à ses pieds comme un tigre elle rampe.

« Homme pour qui mon cœur veille comme une lampe,

Cédar! ô le plus beau des songes de Lakmi!

Toi que j'adore en dieu sous ce doux nom d'ami.

Relève enfin ce front courbé sous l'infortune,

Et bénis une fois ma tendresse importune !

De tes membres sacrés l'esclavage est fini.

Demain à Daldha par mes soins réuni,

Le soleil te verra libre, et prenant ta course

Vers ces monts, fils du ciel, remonter à ta source!

Ne perdons pas le jour en trop longs entretiens ; Ne m'interroge p«is, mais écoute et retiens !

« Dans Balbek cette nuit un grand complot se trame.

Nemphed assassiné commencera le drame.

Sa mort mettra le glaive aux mains de nos tyrans.

Leur sang empoisonné coulera par torrents.

L'incendie à grands plis baignera ces murailles.

Tous les dieux prendront part aux divines batailles,

Et, montant pour combattre aux sommet» de leurs tours,

Laisseront sans gardiens ces ténébreux détours.

Dans la confusion de l'horrible mêlée,

Une porte de fer, dans le granit scellée,

Restera, pour ta fuite, ouverte sous ces murs.

Une esclave voilée, aux pas discrets et sûrs.

Au signal de mes yeux t'y tracera ta route :

Quand tes pieds de la porte auront franchi la voûte,

Sous un bois de cyprès que tu traverseras

L'esclave remettra Daîdha dans tes bras.

Tu fuiras l'emportant le long des bords du fleuve.

Sans lui dire un des noms dont sa pauvre âme est veuve,

Sans sus])endre d'un pas ton pied muet et prompt

Pour poser seulement un baiser sur son front :

Ton salut tout entier dépend de ce silence.

Fuis comme le coursier que le tigre relance ;

Fuis tant que le fardeau serré contre ton cœur

N'aura pas pour ta course épuisé ta vigueur.

Tu ne t'arrêteras, qu'une heure avant l'aurore,

Vers un détour du fleuve, au pied d'un sycomore;

Là, iu déposeras ton amour de tes bras,

Et toujours sans parler, assis, tu m'attendras.

Avant qu'au firmament le jour commence à poindre.

Avec tes deux jumeaux je viendrai t'y rejoindre.

Ton bonheur tout entier se pressera sur toi.

Nous fuirons, nous fuirons ensemble, elle, eux et moi.

Si vous voulez encor que Lakmi puisse vivre.

Votre heureuse pitié me laissera vous suivre ;

Ou tu me diras : « Meurs » ; et tu m' étoufferas

Comme ce pauvre chien étouffé dans tes bras!...

Adieu, rheure suit l'heure, et le temps nous dévore :

Tu me remercîras au pied du sycomore. »

Elle dit, et jetant une lime à sa main,

Elle lui fit un signe, il comprit : « A demain ! »

La nuit, pleine de crime et de flambeaux rougie, Roulait avec horreur ses astres sur l'orgie.

Les constellations, du haut du firmament, Regardaient cette scène avec étonnement, Admirant comment Dieu, dans son profond mystère, Laissait monter si haut les forfaits de la terre ; Et les anges chantaient d'un accent solennel : « Patient ! patient ! car il est éternel ! »

Les flots emprisonnés jaillissaient en cascades ;

L'illumination serpentait en arcades ;

De cent mortiers d'airain les tonnerres des dieux

Lançaient du haut des tours des astres dans les cieux,

Qui, dans leur parabole entrecoupant leur route.

Formaient soùs la nuit pâle une seconde voûte,

Un ondoyant réseau de mobiles soleils

Aux feux d'or ou d'argent, bleus, perlés ou vermeils.

Comme le firmament que l' arc-en-ciel essuie.

Les uns, gouttes de feu, tombaient en rouge pluie;

Les autres dessinaient, suspendus dans les airs.

35o LA CHUTE D'UN ANGE

Des temples merveilleux illuminés d'éclairs ;

Puis, éclatant là-haut avec des coups de foudre.

Semblaient des pans de ciel qui ruisselaient en poudre.

La musique, jetant le bruit à grands accents,

Par l'air qu'elle ébranlait secouait tous les sens,

Et, leur donnant à tous comme une âme commune,

De mille impressions vagues n'en faisait qu'une,

Emportant à la fois dans ses fougueux courants

Et l'âme de l'esclave et celle des tyrans.

Tout le peuple, assistant aux splendeurs de ces fêtes,

Couronnait les créneaux de membres et de têtes ;

Un geste s'imprimait à tous ces fronts mouvants.

Les pavés, les lambris, les murs semblaient vivants :

On eût dit, en voyant respirer les poitrines.

Que l'air du ciel allait manquer à leurs narines 1

Le peuple avait livré pour ces impuretés

Les essaims avilis des plus jeunes beautés ;

Elles étaient l'encens d'odieux sacrifices.

Des lubriques autels misérables prémices ;

La promiscuité de ces amours affreux,

Ainsi qu'un vil bétail, les échangeait entre eux.

Le vin, l'amour, le sang, les cris d'homme et de femme

Ruissebient, infectaient comme la mort de l'âme.

L'atmosphère élevant les miasmes du'sol

Eût asphyxié l'ange étouffé dans son vol.

Se sevrant de la lie où le reste se vautre, Nemphed et son rival se regardaient l'un l'autre. Et, pour se préserver de l'invisible mort, De leurs libations n'effleuraient que le bord.

QUATORZIEME VISION 35i

Au moment où Nemphed, dans sa perfide adresse,

Croit voir son ennemi chanceler sous l'ivresse,

Et lui-même, à son tour feignant d'être endormi,

Du forfait convenu fait le signe à Lakmi.

Celle-ci, s'approchant comme pour mieux entendre,

Par les mains à son cou rieuse vient se pendre.

Et semblable h l'enfant qui, cherchant le baiser,

Entre l'œil et la bouche hésite où le poser.

D'un dard qu'entre ses dents cachait sa lèvre jointe

Dans la tempe du monstre elle enfonce la pointe.

La hache est moins mortelle et l'éclair est moins prompt;

11 tombe de son trône en se brisant le front.

Asrafiel de son sein tire soudain son glaive.

L'orgie en chancelant se disperse et se lève;

Trônes, tables, autels, s'écroulent en débris,

Le palais retentit d'épouvantables cris.

En groupes acharnés tous les dieux s'entr* égorgent.

Des restes du festin les esclaves se gorgent;

Et pendant les horreurs de cette longue nuit.

Tout se disperse ou meurt, tout triomphe ou tout fuit.

Dans la confusion de la lutte insensée. Comme un éclair de mort Lakmi s'est éclipsée. Les laissant disputer le trône ou le trépas, Vers son palais désert elle court à grands pas. A. ses crimes secrets une esclave attachée Tire la chevelure à la mère arrachée :

Sa main surprise à peine en soulève le poids. Elle en lisse avec art les tresses sous ses doigts ; Et, les réunissant au sommet de la tête.

3jx la chute DUN ANGE

EUe pare Lakmi de sa riche conquête.

Lakmi, dans le cristal reflétant sa beauté, Triomphe amèrement de ce charme emprunté.

Effile les cheveux, dans les parfums se lave, Et, fuyant les regards, sort avec son esclave....

Cependant, comptant l'heure à ses pulsations, Cédar est abîmé dans ses réflexions.

Avec la lime sourde il a limé ses chaînes ; Son sang impatient coule libre en ses veines ; Il entend le combat sur son front retentir, 11 voit tous ses gardiens se troubler et sortir. Seul au fond de l'abîme où son oreille écoute, 11 attend qu'une main lui révèle sa route ; D'un pas léger de femme il distingue le bruit. Elle approche, il s'avance; elle marche, il la suit. Sous les pas assoupis do sa muette escorte, De l'épaisse muraille il a franchi la porte.

Son guide l'abandonne, il est libre, il est seul!

La nuit sur la nature étend son noir linceul. On croirait qu'elle veut, de ce mystère instruite D'une ombre impénétrable envelopper la fuite.

A peine aperçoit-il les têtes des cyprès

Sur l'horizon du ciel dessiner quelques traits.

Il avance h tâtons vers un arbre qu'il touche!...

Un cœur est sur son cœur, un doigt est sur sa bouche !.

11 sent de Daîdha, sous l'haleine du vent,

Les cheveux l'entourer de leur voile mouvant.

Sur ses bras en berceau, muet, il la soulève;

11 fuit en l'emportant, plus légère qu'un rêve.

Au bruit grondant du fleuve il dirige ses pas;

Son haleine de feu ne se repose pas.

Sa lèvre aspire en vain le vent d'une narine;

£n vain ce cœur tremblant qui bat sur sa poitrine

Communique à son sang ses palpitations ;

£n vain liant son cou dans leurs inflexions.

Deux bras entrelacés comme des nœuds de saule

Supportent un front lourd jeté sur son épaule ;

En vain ce doux fardeau qu'il sent tout frissonner

A ses embrassements semble s'abandonner;

11 ne se baisse pas pour effleurer sa lèvre.

De son brûlant amour par amour il se sèvre,

Comme un cœur oppressé qui s'arrête un moment

Afin de respirer après plus librement.

Rien ne peut ralentir sa course qu'il redouble ;

Chaque roseau lui semble un géant qui le trouble,

Chaque plainte de l'onde un cri qui le poursuit :

11 franchit un royaume en un quart de la nuit,

Et ne s'arrête enfin, le pied rapide encore.

Que sur le cap du fleuve, au tronc du sycomore.

Là, sur un vert tapis qui glisse au bord de l'eau,

U dépose en tremblant son amoureux fardeau^

Et, respirant enfin de son cruel martyre,

11 s'assied auprès d'elle et sur son cœur l'attire.

Oh ! pourquoi de la nuit le dôme est-il si noir ?

Que ne lui laisse-t-il seulement entrevoir

Ces membres adorés, ce regard, ce visage

Qu'ont flétri la douleur et maigri le veuvage !

Son cœur d'époux éclate et se brise en sanglots ;

Ses pleurs à ses baisers se mêlent à grands flots.

Il presse, à le briser, d'une muette étreinte,

Ce corps tout palpitant de délire et de crainte.

Dans sa tremblante extase il redit mille fois

Les noms que des soupirs lui répondent sans voix;

Son amour remplirait une nuit éternelle !

Tremblante de bonheur, Lakmi, car c'était elle !

Dérobant ces transports à la chaste beauté,

S'enivrait de terreur et de félicité.

Sur ce cœur qu'abusait sa malice infernale.

Elle brûlait du feu qu'allumait sa rivale ;

Et, de peur dé changer le délire en soupçon.

Du souffle sur la lèvre elle enchaînait le son.

Elle craignait qu'un mot, qu'un soupir ou qu'un geste,

N'anéantît l'erreur de la nuit qui lui reste.

Et sachant que l'horreur suivrait l'embrassement.

Voulait boire l'erreur jusqu'au dernier moment.

Occupant dans ses bras la place de la femme,

La lueur d'une étoile épouvantait son âme.

Tel que dans la prairie un avide serpent

Au sein de la brebis se dresse et se suspend.

Et, de la blanche mère épuisant la mamelle.

Boit le iaît de l'agneau qui meurt de soif loin d'elle; Telle au sein de Cédar cette perfide enfant Savourant jusqu'au bout son larcin triomphant, Et des mots les plus saints aspirant les tendresses, Sur son front profané recevait les caresses.

Cédar pencha le sien sous un poids de langueur, Et Lakmi s'endormit la tête sur son cœur.

Quand Cédar s'éveilla, Lakmi dormait encore.

Aux. premières blancheurs de la naissante aurore, Avant de regarder la lumière des cieux, Sur l'astre de son âme il abaissa les veux.

Il entr'ouvrit du doigt, pour revoir ce visage, De ces cheveux épars le liquide nuage, Ces cheveux dont l'odeur et dont la pression D'un duvet d'ailes d'ange avaient l'impression. « Eveille-toi, dit-il, ô jour de ma paupière! » Et découvrant ce front sous son regard de pierre, Mesurant d'un seul trait le forfait et l'erreur, Il l'écarté du coude et se dresse d'horreur !

Réveillée à ce cri, Lakmi de ses bras roule;

Son bras s'attache en vain au pied qui la refoule.

Cédar, la secouant comme un pasteur blessé

Secoue en vain l'aspic à sa jambe enlacé :

« Exécrable instrument de vice et d'imposture,

Vipère! criait-il, va! meurs sur ta piqûre! »

Et du front écrasé sous son genoux nerveux,

D'une main frémissante, arrachant les cheveux :

« O voile de pudeur ! disait-il, chastes ondes !

Avez-vous pu flotter sur ces membres immondes? »

Et sur le bord à pic poussant toujours Lakmi :

« Va souiller, disait-il, l'enfer qui t'a vomiî... »

La pente, en cet endroit escarpée et profonde.

Dominait de cent pieds le lit grondant de l'onde ;

Un pas de plus, Lakmi se détachait des bords :

Au moment de sa chute elle roidit son corps,

Et, retenant Cédar d'une dernière étreinte.

Des ongles sur sa peau laissant l'horrible empreinte :

« Oui, lave, ange souillé, mon forfait dans ma mort !

Frappe-moi sans pitié ! brise-moi sans remord !

Je savais à quel prix mon audace jalouse

Achetait dans tes bras ce rêve de l'épouse.

J'ai fait le pacte impie et ne m'en repens pas :

Ce songe de l'amour valait bien un trépas !

Ma vie est un orage, il devait se résoudre ;

J'ai cueilli la rosée, et j'en ai fait la foudre !

Qu'elle frappe à présent ! je la provoque ! adieu !

J'ai ravi sur ton sein la tendresse d'un dieu! »

Elle dit, et, cessant l'épouvantable lutte.

Elle roula du bord, résignée à sa chute ;

Et, comme une immondice enlevée à ses bords,

Teint de fange et de sang le flot roula son corps.

De haîne et de stupeur, debout sur le rivage,

Cédar avec dégoût détourna le visage ;

Et, les cheveux au ciel élevés dans sa main,

Dn pas d'un insensé revint sur son chemin.

Les roseaux ondoyaient au vent de sa narine ;

Un sdurd rugissement sortait de sa poitrine;

Ses pas retentissaient sur le sol souterrain,

Comme les pas pesants d'un colosse d'airain.

Les lions des forêts fuyaient à son approche.

Et l'aigle épouvanté s'envolait de sa roche.

Sa poitrine fendait les flots sans les sentir ;

On entendait les coups de son cœur retentir;

11 sortait par moments entre ses dents grinçantes

Des paroles sans suite et des voix mugissantes.

Des muscles palpitants son corps s'accentuait.

Son œil était l'éclair et son geste tuait.

Sa sueur, sur ses pieds pleuvant à large goutte,

D*une trace fumante enveloppait sa route.

Non la sueur du corps d'où coule sa vigueur.

Mais la sueur d'esprit qui fait bondir le cœur.

Ainsi qu'une machine à son œuvre lancée.

Vers son but sans rien voir il marchait sans pensée;

L'éclair de la vengeance éclairait seul ses yeux.

I^ nuit jetait déjà son ombre sur les cieux.

Quand du haut de ses toits le peuple au cœur servile

Le vit monter de loin les sentiers de la ville.

« Quel géant, disaient-ils, monte par le chemin ?

Quel étendard doré lève-t-il dans sa main ?

On le dirait tissu des rayons de l'aurore.

Son haleine mugit, son large pas dévore ;

Son ombre sur le mur dépasserait l'oiseau;

Un chêne sous son bras vibre comme un roseau !

Les portes de nos tours feraient baisser sa tête !

Est-ce le vent, l'éclair, la foudre ou la tempête ?

Accourez!... le voilà!... tremblez!... n'approchez pas! »

Et la foule de loin se pressait sur ses pas,

Et, s'ouvrant devant lui pour lui laisser la place.

En flots toujours grossis se fermait sur sa trace.

Lui cependant marchait, marchait, marchait toujours,

Comme un fleuve entraînant des ruisseaux dans son coiirsi

Et levant dans sa main ces beaux cheveux de femme

Que le vent dépliait en flottante oriflamme.

Il semblait secouer ce crime de Lakmî,

ïel qu'un réveil de feu sur ce peuple endormi I

Et ce peuple insensé, qui vole où le vent vole.

Le suivait par instinct, sans souflle et sans parole. I

Quand il vit tout le peuple, autour de lui béant.

Que dépassait du front sa taille de géant.

Comme un mat qui se dresse au sein de la tempête,

Il s'arrêta terrible et retourna la tête ;

Et d'un geste de dieu, d'une voix dont l'accent

Aurait fait remonter un fleuve mugissant :

« Est-il quelqu'un de vous qui garde au fond de l'âme

Du feu d'Adonai quelque mourante flamme ?

Est-il quelqu'un de vous qui conserve enfoui

Dans les plis de son cœur le Dieu d'Adonai,

Ce Dieu des opprimés dont le nom est un glaive ?

S'il en est un encor, qu'il parle et qu'il se lève !

Ce Dieu vient à la fin en moi yous visiter, Affronter vos tyrans et les précipiter!... »

De la foule à ces mots de grandes voix montèrent,

Du livre dispersé mille pages flottèrent ;

Les fils de la parole, à la voix ralliés,

Brisèrent les vils jougs dont ils étaient liés,

£t, du peuple étonné fendant Tépaisse houle,

Sous la main de Cédar se groupèrent en foule.

Les lâches, par l'exemple à Taudace aguerris.

Secouèrent les fers dont ils étaient meurtris.

On n'entendit au loin qu'un cliquetis sublime

De chaînes qui tombaient sous l'enclume ou la lime :

Un million de bras s'étendit à la fois,

La liberté jaillit d'un million de voix!

Et l'esprit du Seigneur, qui souffle ces tempêtes.

Ondoya comme un vent sur cette mer de têtes.

Cédar, dont à leurs yeux la colère avait lui.

Sentit monter l'esprit de tout ce peuple en lui :

« Vile chair, car qui sait le nom dont on vous nomme?

Levez vos fronts, dit-il, et redevenez homme!

Sous les pieds de vos rois, terre, remuez-vous;

Et dans leur propre audace engloutissez-les tous !

Secouez sur leurs noms leur crime et votre injure.

Comme mon bras secoue au vent sa chevelure ;

C'est le sacré drapeau qu'eux-mêmes nous ont fait.

Leur dernière infamie et leur dernier forfait !

Que sur leurs fronts maudits autant dé morts ruissellent

Que de cheveux vengeurs dans ma droite étincellent!

36o LA CHUTE D'UN ANGE

Ils en ont dépouillé la plaintive pudeur,

Gomme vous de vos droits et de votre grandeur.

Comme je remettrai sur ce front sa dépouille.

Remettez vos saints droits sur votre chair qu'on souille!

Pour vous paraître grands, ils courbent vos genoux ;

Us ont jeté leur ombre entre le ciel et vous ;

Effaçant dans vos cœurs la foi de vos ancêtres.

Us en ont chassé Dieu pour en rester les maîtres.

Mais nommez avec moi le nom du Dieu vivant :

Us seront la poussière et vous serez le vent!...

Contre l'humanité leur règne est un blasphème ;

Venger l'homme avili, c'est venger Dieu lui-même!

Prostituer ses dons, c'est les déshonorer ;

Reconquérir ses droits, amis, c'est l'adorer;

C'est le culte de sang pour l'homme qu'on opprime!

La tyrannie aussi de l'esclave est le crime ;

Se courber sous le joug, c'est presque le forger.

Et subir les tyrans, c'est les encourager!

Lavez ce long forfait dans le sang et les flammes,

Forcez dans ces palais ces prisons de vos âmes !

Remontez vers le ciel par ce sublime assaut !

La liberté, la foi, Dieu lui-même est là-haut !

De vos desseins vengeurs leurs forfaits sont complices;

L'heure, l'occasion, les ombres sont propices.

Ces monstres, déchaînant leur sourde inimitié.

Ont déjà de votre œuvre accompli la moitié.

Leurs temples sont remplis de leur lutte intestine;

Us ne soupçonnent pas la nuit qu'on leur destine!

Dans leur vil sang qui coule enfonçons les talons !

Allons! » — Le peuple entier s'élançant dit : « Allons! »

QUATORZIEME VISION 36i

Tel, quand le vent changeant sur la plaine liquide Fait frissonner le flot d'une première ride, Coulant devant la brise, insensible d'abord, A peine d'un murmure elle effleure le bord ; Mais, au souffle croissant du vent qui la déplie, Par cent mille sillons elle se multiplie ; Sur l'horizon des mers qu'elle fait onduler On voit le flot qui monte au flot s'accumuler; La ride devient vague, et la vague colline.

Elle court en grondant battre un cap en ruine, Et dans la mer d'en bas qui n'osait l'approcher. Avec ses bras d'écume entraîner le rocher.

Tel ce peuple, appelé par l'accent d'un seul homme, S'éveillait en sursaut de son terrible somme, Et, lançant vers le ciel ses ressentiments mûrs, Tout armé de ses fers, grossissait sous les murs.

Cependant Asrafiel, vainqueur par sa complice,

De ses lâches rivaux débarrassant la lice,

Le pied sur un cadavre au trône était monté.

Pour lui le prix du sang était la volupté;

Et, pour aiguillonner sa luxure assouvie.

Des scènes du carnage aux excès de la vie

Passant sans intervalle et sans transition,

La nuit n'était qu'ivresse et prostitution.

Sur les parvis souillés du palais des scandales,

Le sang et les parfums se mêlaient sur les dalles ;

Les hymnes effrénés, les sons des instruments,

Y couvraient de la mort les derniers râlements.

Mille femmes formaient des guirlandes obscènes,

Dansaient en secouant des flambeaux sur ces scènes.

La débauche vivante y peignait l'horizon ;

Étouffant dans la chair un reste de raison,

On eût dit qu'effrayé du jour qui devait suivre,

Des cinq sens à la fois il se hâtait de vivre.

Par ces hideux tableaux son esprit excité

Voulait un nouveau sel à l'impudicité.

Les yeux de Datdha brûlaient de loin son âme ;

L'empire n'était rien pour lui sans cette femme :

Tous ses forfaits n'étalent que des forfaits ingrats

S'ils ne lui jetaient pas ce rêve entre les bras !

11 voulait, réservant pour lui ce prix céleste.

Être un amant pour elle, être un dieu pour le reste,

Et, l'élevant de terre à sa divinité,

Faire de sa débauche une solennité !

Ces lieux étaient la scène et cette heure était l'heure.

Conduite de la nuit de sa morne demeure

4u jour étincelant de ces temples des dieux,

Daldha, debout, nue, était devant ses yeux.

Ses regards, étonnés par l'éclat de la flamme,

Dans l'éblouissement laissaient nager son ame ;

Ses longs cils l'ombrageaient en vain de la splendeur;

Ses beaux cheveux coupés manquaient à sa pudeur.

La tête qui se baisse et la rougeur qui monte

Contre tant de regards la vêtissaient de honte

Son cœur pétrifié s'arrêtait de stupeur,

Sa peau se nuançait des frissons de la peur ;

Ses épaules à nu, se serrant aux aisselles,

S'efforçaient de voiler son corps, comme deux ailes

Dont les duvets ravis par le cruel ciseau

Se referment en vain sur les flancs de l'oiseau.

Par une de ses mains, comme un fruit qu'on dérobe,

De son sein virginal elle couvrait le globe;

L'autre pour ombrager ses pudiques appas

En ceinture à ses flancs faisait plier son bras.

Parmi tant de beautés et tant d'esclaves nues,

Son tremblement, sa peur, ses grâces ingénues

Jetaient sur elle seule un voile de respect ; L'impudique regard rentrait à son aspect.

Tant la pudicité, parure intérieure.

Rayonnait de ce corps contre Tœil qui l'effleure !

Un silence d'extase et de ravissement Donnait à tous les yeux le regard d'un amant. Un murmure courait dans l'assemblée immense.

Comme dans les forêts la brise qui commence ; Tandis que Daîdha, rouvrant ses chastes yeux Qu'épouvantaient d'horreur les murs licencieux, Par ces hideux tableaux toujours plus offensée. S'enfonçait plus avant dans sa propre pensée, Comme un vase d'amour et de dilection A.U fond de cette mer d'abomination.

Asraliel, aux splendeurs de ce beau front d'esclave, Sentait avec son sang rouler des jets de lave; Son geste et son regard dévoraient tant d'appas. Ses longs cheveux tombés ne la flétrissaient pas : Semblable au beau palmier qu'à la cime l'on taille, Dont la nudité même a relevé la taille, Plus souple vers le ciel son buste s'élançait ; Et cette peau sans ombre où le frisson glissait Ressemblait à la peau de grenade pourprée Dont la première écorce est déjà déchirée.

Et qui laisse éclater aux regards une chair Que de l'avide enfant la dent craint de toucher.

« Viens, disait Asrafiel, ô perle de l'aurore Que la vague à mes pieds apporta pour éclore,

Viens luire sur ce front où luit tant de grandeur ; Tu feras dans ce ciel sa première splendeur ! Etoile de la nuit, qui brillais inconnue Derrière les forêts ou derrière la nue, Des astres du matin viens effacer le jour !

Le bonheur de tes yeux coule en rayons d'amour ; Sur tes lèvres de nard un ciel entier respire! C'est pour te conquérir que j'ai conquis l'empire ! Viens, couronnant mon cœur de tes chastes beautés, Me payer ma grandeur par mes félicités ! »

En lui parlant ainsi, sa main rude et robuste, S' assouplissant un peu, l'enlaçait par le buste. Et dans ses forts genoux l'attirait vers son cœur ; Mais Daidha bondit avec un cri d'horreur.

Il sourit, et dardant un regard de satyre :

« Biche à l'œil curieux qui fuit ce qui l'attire. Dit-il, charmante enfant, reviens à moi, reviens ! Ton pied léger, vois-tu, traîne encor ses liens ; De quoi te serviraient la colère et la fuite? Plus vite sous ma main tu reviendrais réduite. Mais pourquoi t'enfuis-tu ? viens ; tu ne sais donc pas Que l'œil d'un dieu lui-même adore tes appas? Qu'il veut, gardant pour lui sa volupté jalouse. D'esclave, sur son cœur, te proclamer épouse? T'élever aussi haut sur celles que j'aimais Qu'aucun rêve de femme ait aspiré jamais !

Pour tapis sous tes pieds jeter toutes ces femmes ; Pour parure un empire, et pour jouets des âmes ! Oh ! viens, folle beauté, sur le cœur d'Asrafiel,

De bonheurs inconnus étonner jusqu'au ciel!..^ »

Il se tut, et tendant les bras vers la rebelle,

attendit un instant qu'elle y tombât.... Mais elle,

D'une voix dont la honte et l'indignation

Relevaient tout à coup la molle inflexion :

« Dieu seul est Dieu, dit-elle, et le ciel de mon ame,

C'est le cœur de celui dont il m'a fait la femme :

Cédar, mon saint amour! Cédar, mon seul époux!

Un cachot avec lui plus qu'un trône avec vous I

De vos pieds tout-puissants que dans mes pleurs je lave,

Poussez-moi, jetez-moi, foulez-moi comme esclave ;

Mais rendez-moi Cédar, Cédar, mon seul amour.

Et mes petits enfants dont les yeux sont mon jour !

J'embaumerai vos pieds d'éternelle caresse,

Et vous serez un dieu, du moins pour ma tendresse.... »

Comme si cette bouche eût blasphémé le ciel,

Un murmure d'horreur la couvrit. Asrafiel,

La repoussant du pied sur le marbre abattue :

« A.h! dit-il, c'est donc lui! Qu'on coure et qu'on le tue!

Que l'on traîne à ses yeux ses membres torturés !

Qu'elle entende...! Mais non, reprit-il, demeurez!

Avant que de sa vie un geste me délivre.

D'un seul mot, Daîdha, tu peux le laisser vivre;

C'est toi qui vas frapper, c'est toi qui le tueras !

Viens chercher ton amant, sa vie est dans mes bras!. . »

A ces mots Daîdha, par la crainte éperdue.

Se jetait Mais soudain sur un pied suspendue.

Et rebroussant d'horreur son beau corps incliné : « Non! non! qu'il meure avant son amour profané!

Mis LA CHUTE D'UN ANGE

Qu'il meure avant de voir son épouse avilie

Au prix de son honneur lui racheter sa vie!

Qu'il meure avant de voir mortes sous ton baiser

Ces lèvres où son cœur du moins peut. se poser!

Frappe, mon choix est faitl... — ^Eh bien! non, dit l'hyène,

Je suspendrai le coup pour que ta vie y tienne !

Esclaves, apportez ses enfants par les pieds,

Comme deux vils chevreaux pour le couteau liés.

Par tous les sentiments de sa vile nature,

Sur leurs membres sanglants donnez-lui la torture ;

Oui, respectez son corps et torturez son cœur.

Jusqu'à ce qu'elle tombe aux bras de son vainqueur.... »

Les petits, à ces mots, arrachés de leur couche.

Chacun d'eux sur les bras d'un esclave farouche.

Sur le seuil du parvis sont apportés soudain.

L'aboiement ne fait pas bondir plus fort le daim

Que le vagissement de ses fils qu'on apporte

Ne fait bondir d'amour la mère vers la porte.

Avant que des bourreaux son geste ne soit vu.

Se jetant sur leurs mains d'un élan imprévu.

Elle arrache ses fils à leur cruelle serre.

Sur son cœur étouffe par l'étreinte les serre.

Les laisse, les reprend, roule son front sur eux.

Les couvre sur leurs corps de baisers plus nombreux

Que Forage du cœur n*a de gouttes de pluie;

Les baigne de ses yeux, des lèvres les essuie.

Puis, les pressant sur elle à les faire crier.

D'un regard qui paraît défier et prier.

Regarde les bourreaux un moment en silence ;

Aux genoux d'Asrafiel avec ses fils s'élance,

Contre son cœur transi les presse d'une main,

De Taiitre le genou de ce monstre inhumain ;

De la foudre du cœur, que son coup d'œil lui darde.

L'attendrit, le foudroie : « Oh! dit-elle, oh ! regarde.

Regarde à tes genoux ceâ innocents agneaux I

Des mères de tes dieux les (ils sont-ils plus beaux ? ■

Oh ! touche cette chair d'ivoire, où la tigresse

Changerait, en léchant, sa morsure en caresse !

Vois ces yeux où tes yeux se reflètent ; oh ! vois

Comme ils touchent tes pieds avec leurs petits doigts!

Comme dans tes genoux ils plongent leur visage.

Ainsi que deux aiglons plongent dans le nuage !

Oh ! tu n'es pas de pierre, oh ! tu t'attendriras !

Tu les laisseras vivre et moi tu me tueras!... »

Puis, avec cet instinct rapide de la mère.

Aux lèvres d'Asrafiel voyant la joie amère,

Et comprenant soudain qu'il avait découvert .

Le seul point sans défense où son cœur fût ouvert.

Du sol où se courbait sa face prosternée

Relevant les enfants d'une main forcenée,

Et changeant tout à coup de ligure et de voix.

Elle se retourna comme un cerf aux abois.

« Non, tu les frapperas ! je le vois dans ton rire!

Monstre ! l'amour y raille et l'enfer y respire I

Mais viens, tyran! bourreaux, meurtriers, venez tous!

Ma seule arme de mère est plus forte que vous.

Essayez d'arracher du sein qui vous défie

Ce couple que j'y rentre et que j'y pétrifie!

Vous briserez plutôt ces lourds câbles de fer

Que ce nœud de mes bras qui va les étouffer ! Vous ne les percerez qu'en perçant mes entrailles! Ce sang, avec le leur, rougira vos murailles ; Et ce monstre obtiendra, pour i»rix de ses forfaits, Trois cadavres jetés à ses pieds satisfaits!... — Bourre<iux! dit Asratiel en haussant les épaules. Ouvrez, sans les briser, ces tendres bras de saules ; Prenez ces fruits séchés avant que d'être mûrs. Et brisez à ses yeux leurs têtes sur les murs ! »

Deux bourreaux, à ces mots, d'une étreinte robuste. Déplièrent ses bras qui se collaient au buste. Et, de ses vains efibrts sans peine triom])hants, Écartèrent la mère et prirent les enfants.

Chacun en saisit un comme un boucher sa proie. Lia ses pieds meurtris d'une rude courroie.

Tel qu'un bloc qu'en tournant la fronde va lancer. Chacun vers sa colonne on les vit s'avancer.

Déjà les airs sifflaient sous le vent de leurs crânes, Déjà le mur rasait leurs cheveux diaphanes :

Un pas de plus! leurs fronts éclataient en débris! Le plus beau des jumeaux jette deux faibles cris; A cette voix d'enfant, dont l'accent la déchire. L'horreur de Daldha monte jusqu'au délire.

Ah ! le cœur d'une mère est eniin le plus fort : « Pour sauver mes petits, j'embrasserais la mort! » Dit-elle; et, s'élançant comme l'air à la flamme. Dans les bras d'^srafiel elle tombe sans âme!

Le monstre, se penchant sur son front s«ans couleur, Sous d'odieux regards rappelait la chaleur ; Il allait profaner sous son haleine immonde.... Quand un cri dont l'horreur ferait crouler un monde. Un cri semblable au cri dont le terrible écho Fit rentrer dans le sol les murs de Jéricho, Un cri semblable au cri dont la puissance seule Fait lâcher au lion la brebis de sa gueule.

Et de l'aigle tremblant ouvre la serre au ciel. Fascina tout son sang aux veines d'Asrafiel, Ouvrit ses fortes mains comme une main plus forte, Et laissa retomber Daldha demi-morte 1

Cédar, car c'était lui, du haut des escaliers, Cédar, montrant sa tête entre deux, hauts piliers, Cédar, grand comme un dieu dont la mâle statue Tombe du piédestal sur la foule abattue, Les cheveux hérissés, le bras haut, l'œil béant, Marche sur les corps morts au trône du géant.

Pendant que les géants abandonnaient les portes, Du peuple débordé précédant les cohortes.

Précipitant ses pas, de la foule suivis.

Il s'était avancé jusqu'aux secrets parvis.

Comme avant de frapper l'orage plane et tonne, Pour assurer ses yeux que la splendeur étonne. Derrière une colonne un instant arrêté.

Par l'ombre du portique il s'était abrité.

li'ji LA CHUTE D'UN ANGE

Pendant qu'il suspendait l'assaut grondant du geste.

Il avait vu ses (ils balancés comme un ceste,

Et Daidha, jetant son dernier cri d'effroi,

Tomber morte et souillée aux bras du monstre-roi !

A cet excès d'horreur, dans son sein condensée,

La foudre de son âme avait été lancée.

De l'orteil aux cheveux l'horreur avait jailli,

La racine du cœur en avait tressailli.

Tout ce qui sent dans l'homme, aime, frémit, abhorre.

En avait concentré le contre-coup sonore :

Rage, colère, amour, mort, indignation,

S'étaient multipliés dans sa vibration!

La .voix de tout ce peuple, h sa voix confondue.

Comme un mur qui s'écroule était d'eu haut fpndue.

L'enfer n'aurait pas mis les tyrans à l'abri ;

La vengeance du monde était dans ce seul cri!...

Comme.se courbe un front quand passe la tempête. Les géants avaient mis les deux mains sur leur tête, Et, pareils aux épis par l'ouragan plies.

Sous son ombre ondoyants s'écartaient de ses pieds. Le peuple à flots pressés le suivait de sa foule. Tel, au milieu d'un lac quand une tour s'écroule. On voit le lac, grossi par les rocs éboulés.

Surmonter ses hauts bords de ses plis refoulés, Et, dépassant du flot les grèves du rivage.

Suspendre son écume au rocher qui surnage; Telle, tombant au sein de ce monde avili, Où de l'iniquité l'abîme était rempli, La colère d'un, homme et sa seule énergie

Avaient d'un peuple entier troublé la léthargie, Et de ces murs sacrés, qu il n'osait regarder. Jusque sur ses tyrans l'avait fait déborder !

Armé de jougs brisés, de socs et de massues.

Il se précipitait par toutes les issues,

Entraînant dans son flux, noyant dans sa fureur

Ces dieux qu'une heure avant adorait sa terreur.

Nul n'osait se roidir contre ce grand déluge ;

Tous tom'baient ou mouraient, ou cherchaient un refuge.

La droite de Cédar agitait leur linceul.

Asraiiel pâlissant osait le fixer seul;

Et, ne connaissant pas la force d'un bras libre.

Sur ses muscles tendus reprenant l'équilibre,

De toute sa hauteur se dressant en sursaut.

De Cédar qui s'avance il attendait l'assaut.

Daldha de ses mains pressait encor sa jambe.

Cédar, venant à lui sur le corps qu'il enjambe,

Comme un bélier jaloux qui, }>our abattre un tronc.

Incline obliquement les cornes de son front,

Le souffle du lion grondant dans sa narine,

D'un seul coup de sa tête enfonce sa poitrine.

AsraUel, à ce choc qui le fait chanceler.

De ses côtes de fer sent les os vaciller ;

Lii force de son bras manque au coup qu'il assèiie;

Ses poumons écrasés font ronfler son haleine;

Mais, pressant de Cédar la nuque entre ses doigts.

Ses deux coudes ouverts, il l'écrase du poids.

Et, comme un sanglier plonge sa dent d'ivoire.

Dans son épaule nue enfonce sa mâchoire :

Tel on voit, pour ouvrir ses grands ongles mordants, Le dogue secouer le tigre avec ses dents.

Cédar, sans étancher son sang pur qui ruisselle. Glisse son front rampant sous son immense aisselle. Et, par ses flancs charnus à son tour l'étreignant. Déchire sa mamelle en grand lambeau saignant. On dirait qu'insensible au vil sang qui le souille, Pour dévorer son cœur jusqu'aux côtes il fouille ; Sa dent, qui sur ses os heurte sans s'ébrécher. Emporte à chaque coup des lanières de chair ; Un ruisseau de sang noir sur ses lèvres écume ; Chaque lambeau du corps sous sa mâchoire fume. Sans ralentir sa rage il les secoue au vent, Elargit sa morsure, et plonge plus avant ; Et, découvrant le cœur sous la chair déchirée, 11 y plonge en lion sa dent désespérée.

Le colosse à l'instant, frappé du coup mortel. Des pieds de Cédar croule aux marches de l'autel. Les globes de ses yeux tournent sous sa paupière ; Son front sonore est pâle et froid comme la pierre. Cédar, penché sur lui, le prend par les cheveux. Tend, pour le soulever, ses deux poignets nerveux. Et, contre l'autel même où son forfait s'expie. Comme un serpent dans l'œuf brise son crâne impie ; Puis, cherchant du regard ses autres ennemis, 11 voit tout, devant lui, mort, fuyant ou soumis.

Le peuple fluctuant, que la peur encourage.

Pendant qu'il combattait, s'acharnant au carnage.

Avait, vengeant d*un jour tant de jours odieux,

Egorgé sans combat la moitié de ses dieux ;

L'autre m(Mtié, fuyant le fer levé sur elle,

Avait, par des détours, gagné la citadelle;

Tour qui montait au ciel, et dont les murs de roc,

Dressés en précipice et ne formant qu'un bloc,

Défiant des béliers la poutre la plus forte,

Recevaient l'air du ciel et n'avaient qu'une porte.

Pendant que leur vainqueur s'enivrait du succès.

De cette tour d'airain gardant l'unique accès.

Les dieux, réfugiés dans cet antre de pierre,

En refermant la porte, avaient roulé derrière

Trois grands blocs de granit, dont la masse et le poids

Auraient épouvanté mille hommes d'autrefois.

Et que de la colline où leur masse est soudée

Trente siècles n'ont pu déplacer d'une idée !

Ce vil reste de dieux couvert par ses remparts

Du faîte des créneaux plonge d'affreux regards.

Le peuple, dont la rage à leur aspect s'allume.

Se brise sur ces murs en impuissante écume ;

Sa fureur, qui ne peut si haut les assaillir,

Sur les corps mutilés des morts vient rejaillir ;

Ils dépècent des doigts ces cadavres livides,

Allument des brasiers, et, pour leurs faims avides,

Dévidant de leurs dieux les sanglants intestins,

De cette chair fumante ils font d'affreux festins.

L'incendie au palais s'attache en longues lames,

Le vent soufBe engouffré dans des courants de flammes ;

Sous des vagues de feu le sol semble ondoyer :

Tout roule et s'engloutit dans ce large foyer.

II calcine la pierre, il effeuille le marbre ;

La colonne s'allume ainsi que le tronc d'arbre.

Et, comme des. rameaux sur les herbes fumants.

Sème du haut des airs ses grands entablements !

On dirait qu'un volcan allumé de lui-même

Dévore avec le sol ces temples du blasphème.

De ces foyers vengeurs les feux semblent vivants.

Les chefs-d'œuvre humains sont la cendre des vents.

L'œuvre d'impiété des siècles consumée,

Eteinte en un seul jour, se balaye en fumée.

L'ange de la justice et de la liberté,

Sur ses ailes de feu par les flammes porté,

Tel qu'un pasteur qui brûle une ruche d'abeilles.

Avec l'iniquité consume ses merveilles.

Aux sinistres éclairs des bûchers dévorants,

Aux bouillons de la lave, aux clameurs des mourants.

On voit courir le peuple, ivre d'horrible joie,

Repousser dans la flamme ou disputer sa proie.

Battre des mains aux feux, encourager les vents.

Jeter sur les charbons les esclaves vivants.

Assouvir de leurs sens les vengeances infâmes.

Violer dans la mort les cadavres des femmes.

Et, d'agneaux égorgés devenus égorgeurs,

Surpasser les forfaits dont ils sont les vengeurs!...

Cédar, encor souillé de sang et de fumée.

Relevant Daîdha par sa voix ranimée.

Emportait loin du feu, sur ses bras triomphants. Pressés contre son cœur sa femme et ses enfants.

Ne jwuvant s'arracher à leur tremblante étreinte,

Il s'assit à l'écart au pied d'un térébinthe,

Dont sur un grand bassin les immenses rameaux,

Par leurs feuilles courbés, se baignaient dans les eaux.

Tel qu'un buffle altéré lave ses crins immondes.

Il se plonge trois fois tout fumant dans les ondes.

Et trois fois relevant sa tête sur les flots.

De son sang encor tiède il lave les caillots.

Le venin d'Asrafîel sortit de sa morsure.

Daidha de ses pleurs arrosa sa blessure.

Et dans son chaste sein restaurant sa vigueur.

Tout ce qu'il adorait se groupa sur son cœur.

Oh ! de crainte et d'amour quels rapides échanges De mots inachevés qu'entendaient seuls les anges. D'éclairs d'une ame à l'autre éclatant tour à tour. Illuminant d'un mot les doutes de l'amour.

Dans ce rapide instant absorbèrent leurs âmes ! Pendant que l'incendie en ses longs jets de flammes Leur jetait par moments ses sinistres reflets. Et que le sol tremblait aux chutes du palais. Amant, père, vainqueur, enfant, épouse, mère, Leur joie accumulée était leur atmosphère.

Le ciel aurait croulé sur le monde englouti.

Que le bruit dans leur cœur n'en eût pas retenti.

Cependant ce vil peuple, achevant son ouvrage. Jusqu'après le triomphe étendait le carnage.

Cédar en eut pitié ; la tête dans sa main.

Il pleura sur lui-même et sur le genre humain.

« O race, pensait-il, faite pour qu'on Toppriine, Vengeras-tu toujours le crime par le crime?... » Il se leva d'horreur pâle sur son séant.

La foule de ses cris poursuivait un géant ; Il vint tomber aux pieds du vainqueur de sa race. Où la force éclatait, il espérait la grâce :

« Sauve-moi, cria-t-ii, de ce peuple assassin ! » Cédar lui fit contre eux un rempart de son sein ; Comme un cap immobile il divisa la foule.

Le peuple en murmurant rebroussa sur sa houle : Tel qu'à la voix de l'homme un tigre rugissant Qui laisse et qui regrette une goutte de sang. Mais Cédar indigné, les réprimant du geste, Des tyrans poursuivis préserva quelque reste. « Qui de vous, disait-il en détournant les yeux, Du maître ou de l'esclave, est le plus odieux ? Oh ! fuyons, mon amour, ces races de vipères ! Emportons nos enfants aux forêts de nos pères! N'est-il donc plus un juste au fond des nations ? » Et Daîdha pleurant lui répondit : « Fuyons ! »

Au sommet de la tour qui leur servait d'asile, Les géants consternés regardant sur la ville. Voyant cette pitié d'un vainqueur généreux.

Comprirent leur salut et parlèrent entre eux. Dans ce monde pétri de mal et d'artifice, Chaque vertu du juste est une arme du vice.

Quand l'incendie éteint languit sans aliment, Et que l'épaisse nuit couvrit le firmament.

L'un d'eux par une corde aux créneaux suspendue,

Et du poids de son corps jusqu'aux fossés tendue,

Glissa le long du mur, et d'un pas indécis

S'avança vers Cédar sous le grand arbre assis.

Tombant à ses genoux tout interdit de crainte,

Et pressant ses deux pieds d'une muette étreinte,

Sa voix cherchait des mots et ne pouvait parler ;

Sa pensée en suspens semblait aussi trembler.

Comme un coupable enfin que son juge rassure,

Et sur les mots pesés composant sa ligure :

« O divin étranger, envoyé par le ciel

Pour délivrer la terre et punir Asrafiel,

De quelque nom caché que Jéhovah te nomme,

Puissante main d'en haut qui viens relever l'homme!

L'homme qu'elle relève est indigne de toi.

A leurs iniquités, o juste ! arrache-moi!

Tu vois devant tes yeux une de leurs victimes.

Respirant l'air impur qu'ils infectent de crimes,

Buvant l'iniquité tout en la détestant,

Et pour leur échapper épiant chaque instant.

Du sommet de la tour où cette race impie.

Comme l'aigle blessé, de son aire t'épie.

Je t'ai vu tout à l'heure à ces hommes ingrats

Ravir tes ennemis protégés par ton bras ;

J'ai reconnu ma race à ta vertu sublime,

J'ai mis ma confiance en ton cœur magnanime ;

Et du haut des remparts glissant inaperçu.

Comme l'ombre de Dieu ton ombre m'a reçu.

Sauve-moi, choisis-moi de cette race infâme

Que ma tribu déteste et que vomit mon âme !

Mon nom n'est pas leur nom, mon Dieu n'est pas le leur ;

38o LÀ CHUTE D'UN ANGE

Jeune ils m'ont pris au piège, ainsi que l'oiseleur. Sous les palmiers sacrés de Mésopotamie Je suis né d'une race à leur race ennemie ; Là, le nom des géants comme un crime est bal ; Là, règne seul au ciel le nom d'âdonal!

Là, le lait et le miel coulent d'un sol' propice. Et du cœur des mortels l'amour est la justice ; Là, tout homme, plantant ses tentes en tout lieu, A son frère dans l'homme et son père dans Dieu. Oh! laisse-moi m' enfuir vers ces rives prospères. Et reporter mon âme aux tentes de mes pères ! »

Cédar le relevant en étendant la main :

« Saurais-tu de ces bords retrouver le chemin ?

Pourrais-tu vers ce ciel me guider sur ta trace ?

Parle ! oh ! parle ! dit-il, enfant d'une autre race.

Si tu sais où trouver les lils de Jéhova,

Mes pieds seront tes pieds, et tes yeux mes yeux : va!

— Vers ces climats bénis où l'aurore a sa source,

Neuf soleils, dit Stagyr, achèveront ta course.

Nous marcherons d'abord par un profond vallon,

La poitrine tournée au ciel de l'aquilon.

Nous passerons bientôt les ondes de l'Euphrate ;

Nous entrerons après dans une terre ingrate

Qui ne germa jamais herbe ni nations,

Déserts touchés par Dieu de malédictions.

Où, déroulant aux vents ses vagues infécondes,

L'océan sablonneux laboure seul ses ondes.

Là, pour ne pas: mourir, sur les flancs du chameau -

QUINZIÈME VISION iflli

Le patriarche errant charge deux sources d*eau. Après trois jours entiers, du coté de l'aurore, La terre des palmiers commencera d'éclore.

Un fleuve indiquera les bords que nous cherchons. » Ainsi parla Stagyr, et Gédar dit : « Marchons! »

Il prit sur chaque bras un des fils de ses larmes,

Et l'espoir dans le cœur étouffant les alarmes,

Appuyant sur son cou la main de Daîdha,

Il suivit hors des murs l'homme qui le guida.

A la lueur des feux sur des monceaux de cendre

De la cité du crime on le vit redescendre,

Et, maudissant du cœur l'infâme nation,

Secouer de ses pieds l'abomination!

Il vit autour des murs errer une chamelle

Dont le petit suçait la pendante mamelle;

Stagyr, d'un geste adroit lui passant le licou.

En chassant son petit l'emmena par le cou.

Sur les marges du puits deux outres oubliées

Pleines de l'eau du ciel, l'une à l'autre liées,

Du fleuve qui s'éloigne emprisonnant les flots

Balancèrent leur poids en liquides ballots.

Daîdha sur le dos de l'animal robuste

Prit sur ses bras ses fils pressés contre son buste.

Suivant d'un souple corps ses cahots ondulants.

Ses beaux pieds nus pendaient contre les rudes flancs.

Cédar, qui du regard surveillait cette charge.

Lui prêtait pour appui son bras solide et large ;

Et Daîdha du haut de son siège ondoyant

Effleurait ses cheveux du souffle en s' appuyant,

Et sur la forte épaule où son bras se déploie

Lui redoublait son poids pour lui doubler sa joie.

Quand un des deux enfants s'éveillait ou criait.

Dans le creux de sa main que leur lèvre essuyait,

Cédar, faisant un peu ruisseler la mamelle,

Rassasiait leur soif du lait de la chamelle.

Ainsi, cherchant l'abri d'un Dieu juste et vengeur,

Fuyait vers l'Orient le couple voyageur ;

Et chacun de leurs pas, rapprochant l'espérance,

Semblait jeter un siècle entre eux et leur souffrance!

Us marchèrent ainsi jusqu'au pale matin.

Déjà le grand désert rougiss<int le lointain, Comme une flamme envoie un reflet au nuage.

Incendiait le ciel de sa livide image.

La vapeur que la nuit lui faisait exhaler Aux rayons bas du ciel paraissait onduler.

Ses sillons accouplés fumaient comme une braise Que la pelle remue aux bords de la fournaise. Tout l'horizon flottait dans la confusion.

Seulement, par moments, un oblique rayon.

Rasant du sable d'or la crête qu'il allume.

Le faisait éclater comme un bouillon d'écume; Puis, d'un sommet à l'autre avec le jour glissant. Semait de points de feu le sable éblouissant, Et, noyant le regard dans ses horizons vagues, De cette mer de flammes entre-croîsait les vagues. En avançant d'un pas hors du monde fini, On croyait tout vivant entrer dans l'infini.

Le doute et la terreur reposaient sur ces cimes. En jetant leurs regards sur ces mouvants abîmes, Gédar et Daldha, l'un sur l'autre appuyés, Sentirent tous leurs nerfs se crisper dans leurs pieds ; Reculant sur leurs corps, d'un geste involontaire, Leurs orteils contractés s'attachaient à la terre. Mais, se tournant vers eux, Stagyr dit : << Le voilà! Des hommes et de Dieu la terre est au delà ! »

Sous l'haleine de feu que le désert apporte.

Sur la terre déjà toute vie était morte.

Ils ne voyaient au loin que des troncs calcinés,

Sous le poids du simoun et du sable inclinés;

Semblables à ces mâts, grands débris de naufrages,

Qu en ses jours de courroux la mer jette aux rivages,

Et qui dressent de loin, à l'œil des matelots.

Leurs cadavres penchés et rouilles par les flots.

Ainsi, sur les confins de la terre vivante.

Le désert dépliait son écume mouvante ;

Et le sable en bouillons débordait de son lit.

Comme une eau sm' le feu qui bout et rejaillit.

Rassurés par les pas de l'homme qui les guide, Les amants, abordant cette arène liquide.

Comme un esquif se lance aux flots des océans. Confièrent leurs pas à ses sables béants.

Les ondulations des premières collines Leur cachèrent bientôt les campagnes voisines. L'horizon décroissant s'affaissa sous leurs yeux : Us ne voyaient au loin que l'arène et les cieux.

38i LA CHUTE D'UN ANGE

Leur route, serpentant de l'abîme au nuage,

D'un vaisseau qui talonne imitait le tangage ;

Le gouffre, dont à peine on les voyait sortir,

Ne les rendait au jour que pour les engloutir.

Us levaient un moment au sommet de ces lames

Leurs deux fronts que le jour colorait de ses flammes.

Comme l'on voit surgir et plonger tour à tour

La voile des pêcheurs teintes des feux du jour.

Le vent qui fraîchissait, soufflant à leur figure,

Ballottait de Cédar la noire chevelure,

Et la faisait fouetter et claquer sur son dos

Avec un bruit pareil au claquement des flots.

Depuis que leurs regards avaient perdu la terre,

De leurs impressions symptôme involontaire.

Us marchaient en silence et n'osaient échanger

Une pensée entre eux pleine de leur danger :

Soit que la majesté de ce roulant abîme

Imprimat à leur lèvre une terreur intime ;

Soit que de leur péril le secret sentiment

Accumulât sa force en ce grave moment.

Comme une caravane aux défilés entrée,

Aucun son ne troublait leur marche mesurée ,

Le pied sourd du chameau ne retentissait pas :

Le sable buvait tout, jusqu'au bruit de leurs pas.

Seulement, par instants, sous leur corps qui chancelle,

Us entendaient un bruit comme d'eau qui ruisselle.

Leur oreille, trompée, avec ravissement

Ecoutait gazouiller ce doux ruissellement ;

Au murmure de l'eau leurs yeux cherchaient la source;

Pour y tremper leur âmci ils suspendaient leur course :

L'illusion au cœur bientôt se refoulait ;

Ce n'était sous leurs pieds qu'un gravier qui coulait,

Gomme si du désert cette arène tarie

Eût à l'aridité mêlé la raillerie.

De la terre et du ciel les rayons du soleil Fondaient leur tête nue et leur brûlaient l'orteil. Quelquefois sur le flanc d'un monticule sombre Se collant sur la pente, ils goûtaient un peu d'ombre. Et de leurs fronts baissés laissant égoutter l'eau. Ils reprenaient haleine et partaient de nouveau. Ils marchèrent ainsi jusqu'à l'heure tardive Où le soleil plongea dans ces vagues sans rive. La brise de la lune enfin se fit sentir ; L'ombre basse du soir commença de vêtir La nudité du sol d'apparences plus douces ; L'œil trompé le voyait teint d'herbes et de mousses. Le désert, que renflait quelque roc souterrain, Affectait la rudesse et les plis du terrain ; Les coteaux élargis arrondissaient leurs croupes ; Sur leurs flancs affaissés des monts nouaient leurs groupes, Leurs formes découpaient l'azur plombé des cieux, Les étoiles rasaient leurs pics audacieux.

L'illusion jetait aux crêtes de ces chaînes Les profils nuageux des cèdres et des chênes; On aurait pu se croire errer sur quelque banc Des rochers du Taurus ou des monts du Liban, Et des sommets ombreux de leurs cimes voilées Voir leur neige écumer dans la nuit des vallées. ▼. a5

De ces illusions leur cœur se nourrissait.

Sur leurs pas ralentis la nuit s'épaississait.

Dans le creux d'un vallon de ces trompeuses pentes

Où les rideaux des nuits furent leurs seules tentes,

Les amants épuisés s'arrêtèrent enfin :

Ils choisirent pour place un lit de sable fin.

Après avoir tiré le lait de sa mamelle,

Cédar remit en garde à Stagyr la chamelle.

Ils mangèrent des fruits portés pour le chemin,

Se passèrent après l'outre de main en main;

Et, rendant grâce à Dieu de ces sobres délices,

Se couchèrent en paix aux flancs des précipices.

Stagyr de quelques pas s'était éloigné d'eux.

Après tant de misère ils étaient là tous deux.

Ils entendaient dormir les deux fruits de leur couche,

Un vent frais sur le front et du lait sur la bouche ;

Le cœur contre le cœur et la main sur la main',

Leur veille se portait sur un long lendemain ;

Ils avaient retrouvé le ciel dans leur présence.

Il est dans les repos de l'humaine existence

De célestes moments, moments, hélas! trop courts.

Où dans le cœur trop plein le sang suspend son cours;

Où des afflictions que le présent soulève

Sur l'esprit dilaté le poids n'est plus qu'un rêve;

Où, comme la brebis au tournant des saisons,

L'âme se sent pousser de nouvelles toisons.

Et de ce lac de joie où Dieu l'a retrempée

Sort sans se souvenir de sa toison coupée!

Semblables à ces jours qu'au milieu des hivers,

Tout fumant de frimas, le soleil donne aux airs,

Qu'au-dessus du brouillard qui ternit les campagnes

Le voyageur rencontre au sommet des montagnes,

Où le ra3'on du ciel chaufie comme un manteau,

Où lu lumière baigne et dore le coteau,

Où du brouillard des nuits le cèdre qui s'essuie

En rosée odorante égoutte aux pieds sa pluie,

Où le merle frileux siffle au bord du chemin.

Où rien ne manque au jour, hélas ! qu'un lendemain !

Ainsi dans son repos ce couple solitaire

Se sentait l'un dans l'autre enlevé de la terre;

Ils se laissaient bercer par leur ravissement.

Ainsi que le nageur par le flot écumant.

Leur âme, à qui la paix rendait la confiance,

Ne se fatiguait plus d'obscure prévoyance ;

A ces regards du ciel qui les environnaient.

Comme leurs membres las, leurs cœurs s'abandonnaient.

Le front devant le front et les mains enlacées.

Aux genoux l'un de l'autre, ils noyaient leurs pensées.

Des étoiles du ciel les rayons amoureux

Enviaient les regards qu'ils échangeaient entre eux.

Des brises de la nuit l'haleine parfumée

En effleurant leur bouche en était embaumée ;

Elle emportait leurs mots et leur âme en soupir ;

Leurs touchants entretiens ne pouvaient s'assoupir;

Pour entendre le son de la voix qu'il adore,

Les mots déjà redits se redisaient encore ;

Pour retrouver l'épaule ou le cou de l'amant,

Duldha dépliait son bras déjà dormant ;

Cédar, pour écouter le souffle de sa bouche.

S'appuyait sur le coude au sable de sa couche. Le sommeil du bonheur enfin ferma leurs yeux.

Astres, amis du cœur, qui regardiez des cieux! De l'éclatante nuit brillantes providences, Etoiles où montaient leurs chastes confidences! Yeux ouverts du Seigneur sur Tombre des déserts î Esprits qui remplissez l'air, la terre et les mers I Anges de tous les noms, mystérieux fantômes Dont le monde invisible est plus plein que d'atomes! Saints ministres du père en tous les lieux vivant. Qui luisiez dans ce feu, qui passiez dans ce vent, Oh! pourquoi, déjouant des desseins sacrilèges. N'éloignâtes- vous pas ces beaux pieds de tous pièges? Pourquoi laissâtes-vous jusqu'au réveil du jour S'assoupir ces deux cœurs dans rembûche d'amour? N'avaient-ils point d'ami dans le monde céleste Qui pût les éveiller d'une idée ou d'un geste ? Pour l'incompréhensible et sainte volonté, La ruine de l'homme est-elle volupté?

Mais silence : envers Dieu la plainte est une offense, Ses anges ne sont saints que par l'obéissance ! . . .

Quand la barre de feu fendît le firmament.

Ils furent éveillés par le gazouillement Des enHmts assoupis, dont la main étendue Cherchait la coupe humaine à leurs lèvres rendue, Mais que Tanxiété d'un sevrage cruel Avait vidée, hélas! sur le sein maternel. A ces doux cris, Cédar sur son séant se lève; 11 promène d'en haut ses regards sur la grève. Trois fois d'une voix forte il appelle Stagyr : De chaque pli du sable il croit le voir surgir ; Mais sa voix, du désert seulement entendue, Expire sans réponse, et meurt dans l'étendue....

Son esprit est frappé d'une horrible lueur ;

Son front se couvre à froid d'une moite sueur;

11 tourne sous l'assaut de confuses idées.

Son pied heurte en marchant les deux outres vidées.

Dont le sable stérile avait bu toute l'eau,

Et qui portaient aux flancs l'empreinte du couteau!

A ce témoin parlant de tant de perfidie,

Comme d'un coup mortel son âme est engourdie.

Aux yeux de Daldha, pétrifiés d'horreur.

Ses yeux en se portant redoublent sa terreur.

Dans leur anxiété plus leur regard s'enfonce.

Plus à leur doute affreux la mort est la réponse ,

Dans ce regard muet, dialogue sans mots.

D'une longue agonie ils ont bu tous les flots.

Sous le poids de l'horreur leurs cous brisés se ploient;

Pour mourir sur la place en silence ils s'assoient.

L'aspect de leurs enfants les secoue et les mord.

Leur résignation s'agite d'un remord.

A leurs cris, en sursaut Cédar encor se lève ;

Les yeux sur la poussière, interrogeant la grève,

Il cherche à retrouver dans le sable mouvant

La route de Stagyr ; mais les ailes du vent

Qui se lève au matin sur ces vagues arides

De l'océan de poudre ont nivelé les rides.

Et du guide infidèle enseveli les pas.

Le pied du passereau ne s'y connaîtrait pas.

Il revient épuisé de sa course inutile.

Daîdha, se collant à l'arène stérile,

A la place où de l'eau le sol était imbu,

Cherchait à retrouver l'onde qu'il avait bu,

Mordait le sable sec d'une lèvre farouche ;

Approchant les enfants, leur y collait la bouche.

Espérant que le sol, de leur soif attendri.

Ne refuserait pas de la rendre à leur cri ;

Et, bondissant sous elle ainsi qu'une panthère.

Comme pour se venger frappait du poing la terre.

Cédar, les bras levés, un moment regarda; Puis à ce vain délire arrachant Daldha, Et remettant au ciel un cœur transi de doute, Pour qu'un guide invisible illuminât leur route, Il prit un des enfants sur chacun de ses bras. Et marcha sans savoir où le menaient ses pas. Daîdha, regardant l'horizon et sa brume,

Le désert qui poudroie ou le brouillard qui fume,

Montrant avec un cri son espoir de la main,

Le faisait revenir cent fois sur son chemin ;

Voyait dans les vapeurs, de son regard de mère.

Surgir à l'horizon chimère sur chimère.

A tous ces buts changés leur force succombait ;

Sur .chacun de leurs pas le doute retombait;

Sans cesse un repentir ramenait en arrière

Leurs pieds, dont les erreurs centuplaient la carrière;

Puis, saisis tout à coup d'un nouveau repentir.

On les voyait s'asseoir, se lever, repartir.

Le soleil cependant, suspendu dans sa voûte.

Marquait de leur sueur les haltes de leur route ;

De leurs membres trempés leur force ruisselait.

Daidha se frappait les seins vides de lait :

Au lieu du blanc nectar dont son malheur les sèvre,

Arrachant à Gédar ses enfants, sur leur lèvre

Elle faisait couler, pour les désaltérer,

Ses larmes, lait du cœur, que les yeux font filtrer I

Mais le sel de ses pleurs, qui rend cette onde amère.

Détournait les petits des baisers de leur mère :

« Coeur qui les as portés, les laisses-tu mourir?

Sein qui les as conçus, ne peux- tu les nourrir? »

Criait-elle en voyant toutes ses ruses vaines.

« Oh ! s'ils voulaient du sang, je m'ouvrirais les veines î ?>

Et déchirant sa peau de son ongle impuissant :

« Que n'êtes- vous lions? vous lécheriez ce sang! »

De ses cris maternels la douleur insensée,

En épuisant son corps, égarait sa pensée.

Cédar contre son cœur vainement l'appuyait ;

39a LA CHUTE D'UN ANGE

De ses bras contractés ce cher fardeau fuyait, Et, lassé d'un espoir qui sans cesse retombe. Embrassait le désert des bras comme une tombe !

Les étoiles du ciel commençaient de jaillir,

La nuit dans ses terreurs vint les ensevelir ;

D'une étreinte mortelle, assis, ils s'embrassèrent, ,

Comme deux naufragés, et muets s'affaissèrent.

Nul n'osait de sa voix faire entendre le son ;

Leurs cœurs ne se parlaient que par leur seul frisson :

En proférant le mot qu'il eût fallu répondre.

Ils craignaient de sentir tout leur courage fondre ;

Chacun d'eux dévorait ce que l'autre pensait.

Des enfants sur leurs bras le cri s'affaiblissait,

Leur cœur les réchauffait entre leurs deux poitrines;

A peine entendait-on le vent de leurs narines ;

Comme la poule encor couvé mort son poussin,

La mère réchauffait ces deux corps dans son sein.

Ohl durant cette longue et suprême insomnie,

Combien le sable but de gouttes d'agonie !

La brise du matin les rafraîchit un peu,

Le soleil nu monta comme un charbon de feu ;

L'aube, qui se jouait splendide sur leur tête.

Teignit le firmament de sa couleur de fête.

Cette gaieté semblait une insulte des cieux.

Pour y chercher secours, ils levèrent les yeux :

Une cigogne, seule, à l'aile diaprée,

Sans doute, hélas! aussi de sa route égarée,

Comme une longue flèche à la fin de son vol,

Fendait l'air résonnant à quelques pieds du sol,

Dans ses deux pattes d'or emportant avec elle

Un de ses chers petits à l'ombre sous son aile.

L'oiseau, comme étonné de l'aspect des humains,

S'approcha d'eux ; Cédar éleva les deux mains

Comme pour arrêter cet ami dans sa course,

Et conjurer l'oiseau de lui montrer la source.

Le fort vent de son vol effleura ses cheveux ;

Mais l'oiseau s'éloigna sans entendre ses vœux.

Ils suivirent longtemps de colline en colline

Son vol bas, jusqu'au bord où l'horizon décline,

Et marchèrent plus seuls quand l'oiseau disparut.

Le matin de ce jour, un des jumeaux mourut ;

L'autre mourut le soir. Faux sourires de joie

Qui finit en sanglots et qu'une larme noie !

Cédar n'entendit pas mourir leurs souffles sourds :

Seulement il sentit leurs corps froids et plus lourds,

Et leurs têtes, pendant du bras qui les supporte.

Battirent sur son cœur comme une chose morte.

Son œil pétrifié sans pleurs les regarda.

Et, de son bras droit libre enlaçant Daîdha,

Il s'enfuit emportant ses fils morts et sa femme.

Comme un spectre emportant les trois parts de son âme.

Ou comme la victime échappée au boucher

Qui traîne dans son sang les lambeaux de sa chair.

11 courut au hasard jusqu'au bout de sa laisse. Tant que les nerfs tendus trompèrent sa faiblesse. Ces pas pressés, ce poids, ce fougueux mouvement, De ses maux à son âme ôtaient le sentiment.

Quand son pied s'arrêta, ses forces succombèrent ;

39i Lz\ CHUTE D'UN ANGE

Sur lui, de tout leur poids, ses fardeaux retombèrent :

Daldlia, de son sein, sur le sable glissa;

Ses enfants sur son cœur, lui-même il s'affaissa.

Précurseur de la mort, dont il était l'image,

Le sommeil sur ses yeux répandit son nuage,

Et, de songes trompeurs abusant sa raison,

De ruisseaux et de lacs inondait l'horizon.

Quand il se réveilla de cette léthargie.

Le matin à ses sens rendit quelque énergie ;

La nature lutta plus forte que la mort ;

Son œil crut du désert apercevoir le bord :

« Oh ! lève-toi, dit-il, si ton cœur bat encore ;

Je vois les hauts palmiers tout noyés dans Taurore !

Les anges du Seigneur ont eu pitié de toi.

— Me lever! me lever! dit la mère, et pourquoi?

Ah ! tigre que je hais plus que Tagneau sans tache

Ne hait le nœud coulant qui le traîne à la hache ;

Moi, me lever, te suivre, et marcher sur tes pas!

Ah! tu voudrais encor m'égarer, n'est-ce pas?

Tu voudrais, du désert m'infligeant les tortures.

Faire mourir de soif mes douces créatures ?

Oh! non, non, à mes bras le ciel les a rendus!

Par ce cœur à jamais ils y sont défendus :

Tu ne les auras plus, monstre, qu'avec ma \ie\

Viens me les arracher, viens ; mais je te défie !

Dieu les protège ici contre tes cruautés ;

Il les a de tout mal dans ces lieux abrités.

Vois comme ils sont heureux aux bords garnis de mousse

QUINZIÈME VISION BqS

Ou leurs petites mains puisent des eaux si douces !

Comme du nénuphar l'ombre les rafraîchit !

Comme du citronnier le rameau qui fléchit

Roule à leurs pieds joueurs ses savoureuses pommes !

Que de fleurs, que de miel, que de sucs et de gommes

Distillent de l'écorce ou pleuvent des rameaux,

Ou de la ruche pleine échappent en ruisseaux!...

Qu'il fait bon en ces lieux, qu'un seul aspect oflense.

Que menace un seul mal! tigre, c'est ta présence!... »

Et, regardîint Cédar avec ce long regard

Où le délire ardent semble rougir un dard,

Et reculant de lui sa tète renversée.

Et des coups de sa main lui lançant sa pensée,

Pressant contre son cœur, hélas! ses enfants morts,

Elle les dérobait dans les plis de son corps !

En vain des plus doux noms conjurant ce délire,

Cédar cherchait ses yeux, leur parlait du sourire;

Ses plus tendres regards n'inspiraient que terreur.

Elle n'avait pour lui que geste et cri d'horreur !

Ah ! ce fut là le fond de son amer calice !

Dans la dernière goutte il but tout son supplice.

Dans ce sort à son sort par le trépas lié,

Son cœur fort jusque-là s'était multiplié :

Mourir, mais en rendant son souffle à ce qu'il aime,

Laisser quelque saveur à ses angoisses même !

S'en aller embrassés vers un plus doux séjour,

Cette agonie encore eût été de l'amour !

Mais n'être plus connu de cet œil fixe et sombre,

Du seul point lumineux qui restât dans son ombre !

Ne pouvoir rappeler du regard, de la voix.

Ce rayon dont l'amour l'inondait autrefois !

Frapper de sa parole une oreille de pierre,

Ne trouver qu'un abîme au fond de sa paupière !

Que dis-je ? être soudain devenu pour ses yeux

L'objet le plus étrange et le plus odieux !

La voir tendre les mains afin qu'on l'en délivre I

Ah ! c'est mourir cent fois par ce qui faisait vivre !

C'est voir le passé même échapper! c'est sentir

Le cœur oii s'appuyait le cœur s'anéantir !

A l'horrible lueur de ce tourment suprême,

Cédar douta de lui, d'elle, de Dieu lui-même ;

Comme un homme qui sent finir tout sentiment.

Son âme eut du néant l'évanouissement.

11 roula dans son gouffre, écrasé sur ses pointes.

Le cou plié, le pied en avant, les mains jointes,

Immobile il resta contemplant Daldha,

Et la mer de douleurs flot à flot l'inonda.

Quand il revint à lui pour marcher vers l'aurore,

Il voulut dans ses bras la soulever encore :

Mais Daldha, nouant ses doigts comme attachés

Aux maigres filaments d'arbustes desséchés,

Et cramponnée au sol d'une étreinte farouche,

De poussière et de sang se remplissait la bouche ;

Et, couvant contre lui ses enfants de son sein,

Dans son amant, hélas! voyait leur assassin.

Il ne put l'arracher, trop faible, de la terre

Où sa fureur cherchait une mort volontaire :

En allant quêter seul au loin la goutte d'eau.

QUINZIEME VISION Sq;

En marchant plus léger sans son triple fardeau, Il espéra trouver la source poursuivie, Et devancer la mort en rapportant la vie.

Il partit vers la plage où l'espoir avait lui.

Le sable du désert disparaissait sous lui.

Ainsi qu'un fossoyeur qui mesure une tombe,

Et marche en enjambant la terre où son pied tombe.

Les anges le voyaient arpenter à grands pas.

Dans le deuil de son cœur, le champ de son trépas.

Son ombre le suivait comme une aile cassée

Que traîne sur le sol la cigogne blessée.

Les pentes du désert par degrés s^abaissaient ;

Sous le sable déjà les pierres le blessaient ;

Les têtes des palmiers d'une terre féconde

Sortaient de l'horizon comme les mâts de l'onde.

Sous le voile ondoyant de ses bords de roseaux

Le fleuve tout à coup lui déroula ses eaux.

Cet aspect lui rendit l'espérance et la force ;

D'un palmier séculaire il déchira l'écorce,

Sa main en large coupe en déplia les bords :

Il descendit au fleuve, il y plongea son corps.

Ecumante au niveau de sa lèvre altérée.

Montait la brise humide et la vague azurée :

Il détourna de l'eau sa bouche et son regard

Avant que Daidha n'en eût goûté sa part;

Il en remplit l'écorce, et reprenant sa roule.

Tout tremblant que sa main n'en perdit une goutte,

Il courut le corps droit, les deux mains en avant.

SijS LA CHUTE D'UN ANGE

Retrouva tous ses pas sur le terrain mouvant ; Et de son amour mort voyant de loin le groupe, Dans ses mains en criant il éleva la coupe.

Hélas ! à cette voix nulle ne répondit !

Vers les bras qu'il tendait nul bras ne s'étendit.

Daîdha sommeillait sur sa dernière couche.

L'air ne frémissait plus du souffle de sa bouche.

Le lézard s'approchait ; la mouche et la fourmi

Parcouraient librement son visage endormi ;

Sur sa lèvre entr'ouverte on pouvait encor lire

Le sourire insensé de son dernier délire.

Les enfants en travers sur elle étaient couchés,

Leurs visages charmants à son corps abouchés :

On eût dit, à la (in d'une longue journée.

Aux cris de ses enfants la mère retournée,

En leur donnant le sein surprise de sommeil.

Et dormant avec eux seule et nue au soleil !

A l'immobilité de ce funèbre groupe

Il reconnut la mort, et, renversant la coupe.

Il regarda couler sa vie avec cette eau

Comme un désespéré son sang sous le couteau !

Puis, se roulant aux pieds des êtres qu'il adore,

Et frappant de ses poings sa poitrine sonore.

Pour bondir au hasard bientôt se relevant,

Tel qu'un taureau qui fait de la poussière au vent,

Il ramassait du sable en sa main indignée,

Et contre un ciel d'airain le lançant à poignée.

Comme T insulte au front que l'on veut offenser,

Il eût voulu tenir son cœur pour le lancer !

« O terre! criait-il, ô marâtre de Thommel Sois maudite a jamais dans le nom qui te nomme! Dans tout grain de ton sable, et tout brin de gazon D'où la vie et l'esprit sortent comme un poison ! Dans la sève de mort qui sous ta peau circule. Dans l'onde qui t'abreuve et le feu qui te brûle, Dans l'air empoisonné que tu fais respirer A Têtre, ton jouet, qui naît pour expirer !

Dans ses os, dans sa chair, dans son sang, dans sa fibre, Où le sens du supplice est le seul sens qui vibre ! Où de la vie au sein les palpitations Ne sont de la douleur que les pulsations î Où l'homme, cet enfant d'outrageante ironie.

Ne mesure son temps que par son agonie !

Où ce soufiQe animé, qui s'exhale un moment, Ne se connaît esprit qu'à son gémissement !

Tout être que de toi l'inconnu fait éclore Gémit en t' arrivant, en s'en allant t'abhorre ! Nul homme ne se lève un jour sur son séant Que pour frapper du pied et pleurer le néant ! Que maudite à jamais, qu'à jamais effacée, .Soit l'heure lamentable où je t'ai traversée ! Que ta fange m'oublie et ne conserve pas.

Une heure seulement, la trace de mes pas !

Que le vent, qui te touche à regret de ses ailes, De nos corps consumés disperse les parcelles ! Que sur ta face, ô terre! il ne reste de moi Que l'imprécation que je jette sur toi ! ».

4oo LA CHUTE d'UN ANGE

Pour unique réponse à son mortel délire,

L'air muet retentit d'un long éclat de rire.

Derrière un monticule il vit de près surgir

Les fronts des cinq géants et du traître Stagyr.

« Meurs,, lui crièrent-ils, vile brute aux traits d'ang.el

Ta force nous vainquit, mais la fourbe nous venge.

Laissons cette pâture aux chacals des déserts ;

Allons! nous sommes dieux, et l'homme attend ses fers! »

Ils dirent : et, tournant le dos, ils disparurent.

Et leurs voix par degrés sur le désert moururent.

Cédar, dont leur mépris fut le dernier adieu,

A cet excès d'horreur se dressa contre Dieu.

Tout l'univers tourna dans sa tête insensée :

Il n'eut plus qu'une soif, un but, une pensée,

Anéantir son ame et la jeter au vent.

Comme un gladiateur blessé se relevant,

Il cueillit sur les flancs des arides collines

Une immense moisson de ronces et d'épines ;

Autour du groupe mort où son pied les roula.

En bûcher circulaire il les accumula ;

Dans ce cercle funèbre il s'enferma lui-même.

Et pour hymne de mort vomissant le blasphème,

Sur cet amas de ronce entassé lit sur lit.

Il frappa le caillou dont le feu rejaillit;

Puis, prenant dans ses bras ses enfants et sa femme.

Ces trois morts sur le cœur il attendit la flamme.

La flamme, en serpentant dans l'énorme foyer Que le vent du désert fit bientôt ondoyer,

QUINZIÈME VISION /,oi

Comme ime mer qui monte au naufrage animée,

L'ensevelit vivant sous des flots de fumée.

L'édifice de feu par degrés s'affaissa.

Du ciel sur cette flamme un esprit s'abaissa.

Et d'une aile irritée éparpillant la cendre :

« Va! descends, cria-t-il, toi qui voulus descendre !

Mesure, esprit tombé, ta chute à ton remord î

Dis le goût de la vie et celui de la mort !

Tu ne remonteras au ciel qui te vit naître

Que par les cent degrés de l'échelle de l'être,

Et chacun en montant te brûlera le pied;

Et ton crime d'amour ne peut être expié

Qu'après que cette cendre aux quatre vents semée.

Par le temps réunie et par Dieu ranimée,

Pour faire à ton esprit de nouveaux vêtements

Aura repris ton corps à tous les éléments.

Et, prêtant à ton âme une enveloppe neuve,

Renouvelé neuf fois ta vie et ton épreuve ;

A moins que le pardon, justice de l'amour,

Ne descende vivant dans ce mortel séjour ! »

L'ouragan, à ces mots se levant sur la plaine, Souffla sur le bûcher de toute son haleine, Et dispersa la cendre en pâles tourbillons, Comme un semeur, l'hiver, la semence aux sillons. L'immobile désert sentit frémir sa poudre.

L'occident se couvrit de menace et de foudre ;

Des nuages pesants, pleins de tonnerre et d'eau. Posèrent sur les monts comme un sombre fardeau, Et, sur son front levé y ers la céleste voûte, L'homme sentit pleuvoir une première goutte.

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